Catégories
événements Livres

Quand Guillemin lisait Céline

Les chroniques du Caire n°4

Patrick Berthier :
Lorsque j’enseignais à la Sorbonne, j’ai longtemps côtoyé Henri Godard (né en 1937), le moins contesté des spécialistes universitaires de Céline ; c’est un homme si austère, si discret, si courtois qu’on ne pouvait pas ne pas s’interroger sur ce qui l’avait amené à se consacrer à un écrivain et à un homme tellement aux antipodes de ce qu’il semblait être lui-même – je ne l’ai pas connu assez pour oser le lui demander… Toujours est-il que l’on doit à Godard un travail considérable sur Céline, à commencer par sa thèse (Poétique de Céline, Gallimard, 1985), et qu’il a publié dans la respectable « Pléiade » les quatre volumes de ses Romans (1974 à 1994), ainsi qu’un volume de Lettres en 2009.

Mais justement. Le premier volume des Romans contient les deux premiers chefs-d’œuvre, Voyage au bout de la nuit (1933) et Mort à crédit (1936), et les trois autres les romans, souvent moins connus, écrits pendant et après la guerre (Céline, né en 1894, a vécu jusqu’en 1961).

Bagatelles pour un massacre, paru en décembre 1937, et L’École des cadavres, un an plus tard, manquent à l’appel : certes, ce ne sont pas des romans, mais surtout ces textes, qui relèvent plutôt du genre du pamphlet atypique, restent maudits à cause de leur furieux antisémitisme ; à la demande de Céline lui-même, puis de sa veuve et de ses ayants-droit, ils ne sont pas réédités en France, et vous ne pourrez trouver ni l’un ni l’autre en librairie, sauf si vous tombez sur un exemplaire d’époque. 

 

Et comme il y a des amateurs, les prix, sur internet, sont élevés : ce 1er décembre 2016, la centrale de vente amazon, tout en indiquant, selon sa formule habituelle, que le produit est « actuellement indisponible », donne une échelle allant de195 à 265 € pour Bagatelles ; quant à L’École des cadavres, dont le titre est un peu moins célèbre, il y en a un exemplaire à 56 €, débroché et dépenaillé à s’en tenir à la photo honnêtement jointe à l’annonce ; un collectionneur devra débourser 450 € pour une édition originale en « bon état » – sans photo jointe.

Précisons pour être aussi complets que possible qu’un volume de plus de mille pages contenant l’ensemble des Écrits polémiques de Céline, dont nos deux pamphlets et Les Beaux Draps (1941), a été imprimé au Canada, richement annoté et commenté par un des spécialistes actuels de son œuvre, Régis Tettamanzi (Québec, Éditions8, 2012, 60 dollars canadiens). On peut aussi, depuis plusieurs années, lire en ligne ces œuvres sur le site <dernièresnouvellesdufront>, mais en texte brut, sans commentaires.

Il n’était pas forcément inutile de donner ces quelques indications au moment de parler des articles de Guillemin sur Bagatelles pour un massacre et L’École des cadavres, à l’époque de leur publication. Je ne suis pas le premier à le faire, et je tiens à renvoyer au très solide article sur Guillemin et Céline publié par André Bazzana dans les Cahiers de l’association « Présence d’Henri Guillemin » (Académie de Mâcon, n° 2, 2013, p. 45-56) ; comme il reproduit intégralement en annexe (ibid., p. 65-69) l’article de Guillemin sur L’École des cadavres paru dans La Bourse égyptienne du 19 février 1939, je parlerai ici surtout de Bagatelles pour un massacre.

Guillemin lit (et relit) Bagatelles pour un massacre de Céline

Pour situer dans leur juste lumière les deux articles du Guillemin de 1938-1939, aujourd’hui déroutants à lire sous sa plume, il faut partir de l’autre bout de la chaîne.
Le 9 décembre 1991, quelques mois avant sa mort, Guillemin publie dans sa chronique de L’Express de Neuchâtel un article sobrement intitulé « Le mystère Céline », mais dans lequel il ne renie en rien son attirance de toujours pour celui qu’il appelait vingt ans plus tôt l’ « affreux et cher Céline » – titre d’un article publié dans La Tribune de Genève du 3 août 1972.
Il n’y peut rien, il l’aime, et un autre titre le disait d’une façon différente : « Céline, un monsieur qui me passionne » (titre d’une rubrique de son « Journal d’un historien », dans France-Soir du 25 juin 1971). Bien sûr, cinquante ans après, il aimerait avoir mieux lu Bagatelles ; le 21 janvier 1991, déjà dans L’Express de Neuchâtel, il parle de ce livre en le traitant de « répugnant produit », et bat sa coulpe (« Gêne, en moi, et presque honte ») pour la naïveté avec laquelle il avait pris pour des « extravagances » les fureurs continues de Céline contre les « youtres ». C’est qu’avoir de nouveau « ces pages sous les yeux, après l’holocauste », cela change tout.
Et Guillemin se devait de le dire, même si l’homme Céline reste toujours pour lui non seulement digne d’attention mais encore objet d’une passion absolument contraire au « politiquement correct ».

Guillemin n’a écrit d’article, lors de leur publication, ni sur le Voyage au bout de la nuit, ni sur Mort à crédit, car il ne disposait pas alors de tribune pour le faire. Mais ses allusions à ces deux premiers livres, dans ses différents articles, montrent qu’il les place très haut. C’était pour lui une bonne raison de parler, dans La Bourse égyptienne, de ces Bagatelles pour un massacre acclamées dès leur publication par Brasillach dans L’Action française (13 janvier 1938) ou Lucien Rebatet dans Je suis partout (21 janvier).

 L’article que Guillemin publie à son tour dans La Bourse égyptienne le 27 février 1938 n’a pas eu un grand retentissement hors du Caire – ni par la suite, puisqu’André Derval, qui a publié en 2010 un dossier intitulé L’Accueil critique de « Bagatelles pour un massacre », ne reproduit pas moins de 61 articles… mais pas celui de Guillemin, qui lui a échappé. Qu’il n’ait été lu alors que par l’élite francophone d’Égypte et du Moyen-Orient ne l’empêche pas de nous retenir aujourd’hui par son contenu.
Ce qui apparaît le plus nettement dans cet article, ce sont d’abord deux éléments objectivement exacts :

1/ d’une part, ce n’est pas d’abord un livre sur les juifs, mais d’abord un livre sur la fatalité de la guerre qui s’annonce (même chose pour L’École des cadavres, au titre tout aussi sinistrement explicite) ;

2/ d’autre part, c’est un livre qui saute sans cesse d’un sujet à l’autre, dans « un total dédain de toute composition, de toute mesure, de toute équité, de tout bon sens », et avec « des forcènements hystériques » qui ont fait reculer « d’honnêtes gens » – l’expression, ici, n’a pas encore la force satirique qu’elle a revêtue plus tard sous la plume de Guillemin.

Qu’a-t-il aimé, dans ce livre ?

D’abord son côté jeu de massacre. Il cite avec une gourmandise visible les vacheries de Céline contre Gide « tout éperdu de réticences, de sinueux scrupules, de fragilités syntaxiques », ou contre le bien oublié Georges Duhamel, « Bénin Duhamel, l’endormeur, ému très mesurément », mais qui sait « gaminer un peu la sentence, troufignoliser quelques pertinents adjectifs », Duhamel « qui se donne en tendresses moulées, s’évertue en mille cursives guimauves », et Guillemin pourrait en citer bien d’autres, « des tas de choses comme cela, pas bêtes, de temps en temps très drôles, qui rappellent un peu Huysmans, un peu Léon Bloy, un peu d’autres encore, mais qui vous ont tout de même un accent neuf ».

On n’est là qu’au début de l’article, et Guillemin sait bien qu’il est déjà en train de faire l’éloge de ce livre contesté. Alors il tente de situer Céline, et de se situer lui-même face à ses « géniales cacophonies ».
Il écrit d’abord : « Céline tient, il tient extrêmement, à être un personnage impossible, pas du tout ordinaire, intolérable, absolument mal élevé ». Et, s’agissant de lui-même : « Je sais très bien qu’on risque de se faire du tort, de se déconsidérer gravement en avouant qu’on a du penchant pour des turpitudes de cette espèce. Tant pis. C’est un charlatan ? Je n’en connais pas beaucoup, en tout cas, de cette force. Un bateleur ? Son boniment vaut qu’on l’entende ».

Et les juifs, direz-vous ?
Il en est question, bien sûr, mais dans la continuité même de ce thème du bonimenteur. Guillemin n’y croit pas. Céline en fait trop. « Artifice ? Bien sûr. Quel est le livre, la chose écrite, qui n’emprunte pas à l’artifice ? » Il faut entrer dans la baraque de Céline en sachant qu’on est comme à la fête foraine : « En fait de grosse caisse, d’aboiements, de fausses notes arrachantes, de vociférations, de jongleries inconcevables, de frénésies, de contorsions et de bondissements, Bagatelles comblera tous les amateurs des parades de foire, et sans doute jusqu’aux plus blasés ».
Et que crie le bonimenteur ?

« Cette fois-ci, le grand thème, c’est l’antisémitisme. Enfoncé, Drumont ! Un petit vaseux, un autre “bénin”, à côté de Louis-Ferdinand. Il faut se faire une raison, quand on ouvre un livre de Céline ; il faut se cuirasser, s’immuniser. Si vous le prenez trop au sérieux, il vous jettera dans des transes ou dans des fureurs. »

C’est clair : il ne faut pas prendre l’antisémitisme de Céline « trop au sérieux » ; C’est une pose qu’il adopte, pour « horrifier le lecteur » ; ce qu’il veut, c’est écrire à sa guise : « Louis-Ferdinand a simplement inventé un genre bien à lui, expérimental et ravageur. Pourvu qu’il ait une occasion, il se déchaîne, ou plutôt se débonde ». On n’aura donc rien de plus sur « l’antisémitisme, thème numéro un » : juste les quatre lignes que j’ai citées ; tout le reste de l’article concerne les « thèmes accessoires », c’est-à-dire ce qui, quand on lit Céline, et malgré « son allure, exprès, d’échappé de Charenton », doit convaincre qu’ « il ne profère pas que des blasphèmes ou de toutes gratuites et bien creuses injures », que « ce délirant très lucide est loin de parler toujours pour ne rien dire, et pour le seul plaisir de son tintamarre ».

C’est le cas des pages sur l’URSS
« un témoignage, parmi d’autres et qui, comme les autres, mérite l’attention » ; c’est le cas en particulier des « trois pages sur Leningrad [qui] sont belles, incontestablement », et que Guillemin cite pour leur style apaisé (la description de la Neva) ou pour leur intensité humaine (l’évocation des réservistes à la fois « guenilleux » et affamés). C’est cela qui lui plaît chez « ce bonhomme tellement singulier, odieux à neuf lecteurs sur dix, et qui pourtant… » (c’est Guillemin qui ne finit pas sa phrase, ce n’est pas moi qui la coupe).

La conclusion de l’article dit bien comment son lecteur de 1938 voit cet auteur qu’il admire : « L.-F. Céline, s’il signait un jour de son nom, de son vrai nom : Dr Destouches, s’il cessait de cabrioler, de cavalcader, de vomir ses bolées d’ordures, s’il consentait à parler, du fond de lui-même, calmement, je crois que ce qu’il aurait à dire, il nous contraindrait à l’écouter, ayant ôté tout prétexte à ceux qui, pour l’heure, ne veulent pas l’entendre. »

Mais aurait-il encore été Céline ?

Si déconcertant qu’il soit pour nous qui avons lu, sur la Shoah, Claude Lanzmann et tant d’autres, cet article dans lequel l’antisémitisme occupe 4% du texte (quatre pour cent) est instructif, s’agissant d’un lecteur comme Guillemin, pour aider à comprendre l’état des esprits, alors qu’on s’acheminait vers Munich, vers la guerre et vers les camps.

Nous savons, nous (et encore nous a-t-il fallu du temps pour savoir, et pour admettre) ; très peu, en 1938, voyaient où s’engouffrait l’Europe. Lorsque l’écrivain et critique Frédéric Vitoux publie sa Vie de Céline (Grasset, 1988), Guillemin en rend compte dans sa chronique neuchâteloise (« Céline mis à nu », 16 mai 1988) ; il en rend compte, ou plutôt, comme il le faisait si souvent, il saisit l’occasion de ce livre, qu’il juge admirable, pour faire le point sur ce qu’il pense lui-même.
Il continue de ne pas comprendre ce côté de Céline, « ses vociférations démentielles, ses éructations hystériques contre les juifs » car, pour lui, « sous ces imprécations enragées, pas l’ombre d’une haine véritable » ; et Céline n’a été collaborateur ni par des actes ni par des articles. On en reste au « mystère Céline », et au génie de l’écrivain : si on voulait tout en dire, « on n’en finirait pas », et Guillemin s’interrompt à regret sur ces mots.

Guillemin n’est pas le seul à être ainsi “accro” de l’écrivain, malgré ses pamphlets. Ce qui est précieux pour nous, c’est d’avoir à la fois sa lecture à chaud des Bagatelles, et sa relecture à froid des années 1988-1991, peut-être pas si foncièrement différente ? Je mets un point d’interrogation parce que je ne sais moi-même comment peser les choses.

Et je laisse le dernier mot à Philippe et Nane Guillemin, qui se souviennent de l’avoir entendu dire de Céline, à propos d’une énorme gaudriole lue dans sa correspondance, et qui le faisait jubiler : « C’est le seul salaud que j’aime bien ».

Recension réalisée par Patrick Berthier.

Les chroniques du Caire

Les critiques littéraires qu’Henri Guillemin écrivit pour le quotidien La Bourse égyptienne pendant près de deux ans sont actuellement en cours de préparation par Patrick Berthier pour une publication exclusive chez Utovie prévue prochainement. On pourra ainsi bientôt lire l’intégralité des comptes rendus de « Bagatelles pour un massacre » et de « L’École des cadavres » .
D’autres « chroniques du Caire » sur Mauriac, Bernanos, etc… suivront très prochainement.

Quand Guillemin parle de Céline

Catégories
Livres

Guillemin fait l’actualité : Deux Interview exclusives de Patrick Berthier

Il est difficile de bouder son plaisir quand on constate comment Henri Guillemin a fait l’actualité au second semestre 2016.

En effet, au moment où se déroulait notre colloque « Henri Guillemin et la Commune », le 19 novembre dernier à Paris (Université Sorbonne Nouvelle Paris 3), Patrick Berthier venait de terminer la relecture des épreuves de sa nouvelle bibliographie, revue, corrigée et augmentée : Guillemin – une vie pour la vérité, une refonte complète de son précédent ouvrage Soixante ans de travail, paru en 1982 et 1988. 

Par ailleurs, un peu plus tôt, en plein préparatifs du colloque, La Vie des Idées, prestigieuse revue numérique rattachée à l’Institut du Monde Contemporain (Collège de France) et dirigée par Pierre Rosanvallon, sollicitait Patrick Berthier pour un long entretien au sujet d’Henri Guillemin. Cet entretien a été publié le 26 janvier dernier sous le titre « Henri Guillemin, intellectuel réfractaire ».

Double façon donc de présenter Henri Guillemin et de continuer à développer sa notoriété.

Commençons par la nouvelle bibliographie.

Guillemin – une vie pour la vérité est sorti à la fin de l’année 2016, publié aux éditions Utovie. Cet ouvrage est un événement. Il offre une réel outil de travail à ceux qui veulent étudier de prés les travaux de Guillemin et permet au grand public de prendre conscience de l’oeuvre et de son intégrité, une façon comme une autre d’aller visiter la planète Guillemin.

Compte tenu de son importance, on a souhaité mieux connaître la genèse de cette somme et c’est tout naturellement que Patrick Berthier a répondu à nos questions.

L’interview 

Edouard Mangin : Cette nouvelle bibliographie d’Henri Guillemin, revue et corrigée, de plus de cent cinquante pages, à laquelle tu as donnée comme nouveau titre « Guillemin – une vie pour la vérité » s’impose d’abord par l’ampleur du travail de référencement que tu as réalisé au sujet d’une œuvre elle-même considérable. Ensuite, je me suis dit que généralement, on ne se consacre pas à un tel travail, si l’on n’éprouve pas soi-même une forte empathie avec l’auteur. Comment cela s’est-il passé avec Henri Guillemin ?

Patrick Berthier : ce répertoire bibliographique a sa petite histoire, qui remonte à 1976 : c’est cette année-là que, à la suite de ma recension chaleureuse des Regards sur Bernanos dans la revue Études, Henri Guillemin me remercia en des termes si immédiatement amicaux qu’ensuite s’est établie entre nous une relation qui a duré jusqu’à sa mort. Relation surtout épistolaire, certes (plus de cent lettres de sa part), mais aussi avec une demi-douzaine de rencontres pour de bon, comme il aimait à dire. Nous nous étions vus pour la première fois dès janvier 1977 : comme il faisait à Douai une conférence sur le général de Gaulle et que j’habitais alors Arras, à vingt-cinq kilomètres, je suis allé l’entendre. Puis ce fut mon tour de lui rendre visite. L’année suivante, étant revenu à Douai pour parler de Lénine, il a accepté – il paraît que c’était rare de sa part – de venir dormir à la maison.

NOTE : pour connaître tous les détails de ce premier contact entre Patrick Berthier et Henri Guillemin, nous renvoyons à notre lettre d’information du 6 novembre 2016, où Patrick expliquait comment il était devenu « guilleminien ». Nous ne pouvons qu’inciter à relire le témoignage de Patrick et à (re) découvrir le manuscrit original de Guillemin que nous avons présenté, un manuscrit si direct et sincère qu’il révèle, par son authenticité, toute la personnalité d’Henri Guillemin. Pour le lire cliquez ici

Très tôt, tu as écrit un premier livre d’entretiens avec Henri Guillemin (« Le cas Guillemin » – nouvelle édition en cours, à paraître prochainement chez Utovie). Comme il n’était pas du tout du genre à dire « tiens, faites un livre sur moi ! », comment cela s’est-il passé ?

En effet, constatant qu’un bon contact s’établissait entre nous, l’écrivain Jean Sulivan, que Guillemin connaissait et sur lequel il venait d’achever d’écrire un petit livre, s’adressa à moi pour me commander un ouvrage destiné à la collection « Voies ouvertes », qu’il dirigeait chez Gallimard. Il s’agissait pour moi, jeune universitaire ignorant dans l’art de l’interview, d’aller voir Guillemin dans sa maison de Bourgogne, de lui poser toutes les questions qui me paraissaient propres à dresser de lui un portrait fidèle, et d’en faire, sous son contrôle, un livre de lecture attrayante.

Considérant la stature impressionnante de Guillemin, j’imagine que ce projet a dû te mobiliser à fond. Et te stimuler tout autant : l’Homme, l’œuvre, la technique de l’interview. Comment les choses se sont-elles enclenchées ?

Pour me permettre de me familiariser avec une œuvre dont je ne connaissais alors que quelques titres, Sulivan me fit ouvrir l’accès aux trésors des dossiers de presse conservés par Gallimard depuis l’entrée de Guillemin dans la maison, en 1951. Je raconterai bientôt ce qui sortit de cette consultation, qui a fourni une partie du matériau de Guillemin, légende et vérité, publié par les éditions Utovie en 1982. Pour l’instant, il suffit de dire qu’en lisant tous ces comptes rendus des œuvres de Guillemin, enthousiastes (il y en avait) ou hostiles (il y en avait davantage), j’ai pris conscience du gros travail abattu depuis plusieurs décennies par cet homme qui, en 1977, n’était plus jeune, et qui ne semblait nullement disposé à s’arrêter.

Ce travail de recherche t’a-t-il apporté des surprises, des curiosités ?

Je compris entre autres choses que les livres de Guillemin n’étaient que la partie émergée d’un iceberg, et que l’influence qu’il désirait bel et bien, quoiqu’il s’en défendît avec une évidente fausse modestie, exercer sur les esprits passait par d’autres canaux : son art de conférencier (en salles, à la radio, à la télévision) et ses articles, dans lesquels il disait ses convictions sous forme de comptes rendus des livres des autres, ou de prépublication d’extraits de ses futurs ouvrages.

Pouvait-on mesurer cette influence ?

Le nombre même des interventions orales paraissait défier l’inventaire. Leur nombre est de plus d’un millier, je pense, entre la fin de la guerre et la fin des années 80 ; certes nous en connaissons une petite partie, dès lors que des enregistrements ont eu lieu, sauvegardés en France par l’INA, en Suisse par la radio-télévision suisse romande – les deux sources les plus riches où s’alimente la récente popularité de Guillemin sur internet ; et ce patrimoine sonore ou audio-visuel, qui s’enrichira à mesure qu’émergeront des enregistrements inconnus, est un trésor dont il ne faut pas mésestimer la valeur. Mais de là à reconstituer le calendrier intégral des conférences…

Est-ce que le référencement a été plus facile, si l’on peut dire, avec le matériau écrit… ?

En effet, du côté des articles et des prépublications, il me semblait à la fois intéressant et possible d’essayer. Cela prit d’abord la forme d’un modeste « Inventaire » dactylographié, largement incomplet et fautif, mais il fallait bien commencer ! Jean-Marc Carité, fils d’un ami de Guillemin du temps de Sangnier, éditeur militant à plusieurs égards, et qui s’apprêtait à sortir mon Guillemin, légende et vérité, hébergea ce premier essai dans la revue Livres différents qu’il animait avec Marie Fougère ; sur la lancée, il accepta de publier à Utovie un ouvrage plus étoffé, pour lequel j’ai mis la patience d’Henri Guillemin à rude épreuve en lui demandant de plonger dans ses archives pour me préciser les dates ou les lieux de publication d’articles dont je savais l’existence, sans en retrouver la trace. Un jour, il finit par m’envoyer un tas de feuillets (des pages A4 coupées en quatre) sur lesquels, au fur et à mesure, il avait noté de son écriture minuscule, et au crayon comme il faisait souvent, une liste copieuse de titres d’articles avec leur date. Je m’y suis référé pour la mise au point de Soixante ans de travail, imprimé chez Utovie en 1988, et que j’ai repris de fond en comble pour la présente édition.

Oui, mais cette nouvelle publication est plus qu’une refonte de ta précédente bibliographie « Soixante ans de travail ». Compte tenu de son ampleur, c’est un ouvrage totalement nouveau non ?

Les pages qui suivent constituent en effet, à plus d’un égard, un nouveau livre : le contenu est plus étendu ; la présentation, moins incommode ; les rectifications, nombreuses.

Si tu m’en disais plus !

C’est l’extension du contenu qui se voit le plus aisément : les relevés de Soixante ans de travail s’arrêtaient vers 1985, alors que n’étaient pas encore écrits des livres aussi capitaux que Robespierre (1987), Silence aux pauvres ! (avril 1989) ou Parcours (avril 1989) et que deux cents articles restaient à venir, notamment ceux que Guillemin donna jusqu’à son dernier souffle à L’Express de Neuchâtel et qui attestent sa fidélité aux fondamentaux de sa vision de la littérature, de l’Histoire et du monde en général ; et par ailleurs, des années 30 aux années 80, c’est par dizaines que des articles qui m’avaient échappé ont pu ressurgir, soit signalés par des amis comme Philippe Guillemin, son fils aîné, soit exhumés grâce à tout ce que permet la recherche sur internet.
Je n’en prendrai qu’un exemple, celui du texte intitulé « Ma conviction profonde », que le libraire Norbert Darreau a joint en le présentant comme « inédit » à la belle Bibliographie Henri Guillemin publiée par lui en complément de sa suggestive exposition mâconnaise de 1994. Les ressources électroniques actuelles (dont bien sûr il ne disposait pas) permettent, à condition de se donner un peu de mal, de reconstituer la genèse de ce qui est à l’origine un enregistrement radio : une demi-heure, au cours de laquelle Guillemin, sur un ton grave, fait le point sur ce qu’était, à ce moment-là de sa vie, sa « conviction profonde ». Ce moment, c’est le 21 octobre 1962, sur Radio-Lausanne. Le titre n’est pas d’Henri Guillemin lui-même, mais d’un producteur de cette chaîne de radio, Roger Nordmann, qui diffusa à cette époque une série de monologues en réponse à cette même question posée à tous ceux qu’il sollicitait (parmi lesquels, outre Guillemin, Simenon ou Robert Escarpit) : quelle est votre conviction profonde ? Une fois la série terminée, il publia les textes ainsi obtenus, toujours sous le titre de Ma conviction profonde, chez un éditeur genevois, Pierre Cailler, en 1963 ; ce volume n’est jamais entré à la BnF, ce qui fait que Norbert Darreau pouvait penser que le texte était en effet inédit.

Bibliothèque Gorlitz (Allemagne)

La recherche, par un moteur de recherche bien connu, à partir des mots « ma conviction profonde », mène soit à la bande son (souvent sans précision, sauf sur le site de la Télévision suisse romande – www.rts.ch – qui donne la date et le nom de Roger Nordmann), soit, justement, à la bibliographie Darreau. Seuls des sites de bibliothèques suisses décrivent le volume, et il ne reste plus qu’à aller le consulter dans l’une d’entre elles…
Ce n’est là qu’un exemple de la précieuse aide apportée au chercheur par ces modes récents d’investigation qui ont, du tout au tout, modifié les conditions dans lesquelles il travaille. Cela ne suffit pas pour dire que toutes les lacunes de l’édition de 1988 ont été comblées, mais il y a du mieux.
Espérons qu’il y en a aussi dans la présentation…

… oui, j’allais y venir

J’avais cru judicieux d’adopter un mode de classement par types de publications et titres de périodiques, mais en l’absence d’index la consultation de l’ouvrage, j’en ai fait souvent moi-même l’expérience, se révélait très inconfortable. Je suis donc revenu ici au bon sens, qui suggère de suivre l’ordre chronologique ; se succèdent ainsi pour chaque année les livres (et leurs rééditions), les préfaces, les articles, et une sélection de conférences et d’interventions (radio et télévision), notamment lorsqu’on peut accéder à leur texte édité en librairie et/ou diffusé sous forme audio ou vidéo ; cette dernière section peut certainement être encore enrichie.

Tu as toujours constaté que même dans les travaux les plus scrupuleux, il pouvait manquer ici ou là, parfois curieusement, des dates, des titres, des références, comme si le référencement total ne voulait jamais se laisser attraper et voulait garder une part d’inconnu, comme un mystère permettant à d’autres chercheurs, plus tard, d’aller plus loin. On voit qu’en repassant au peigne fin ta première bibliographie, tu as précisé un certain nombre de choses. Là aussi, as-tu découvert des « bizarreries » ?

La relecture de Soixante ans de travail a permis de corriger pas mal d’inexactitudes dans les dates, les titres d’articles, les indications de pages, sauf dans les cas où je n’ai pas pu identifier avec certitude l’origine d’un article figurant sur la fameuse liste au crayon de Guillemin lui-même, dont j’ai pu mesurer le caractère incomplet et surtout imprécis : beaucoup d’erreurs de dates de l’auteur sur sa propre production !
J’en prends deux exemples curieux.
Le premier remonte à 1959, année pour laquelle la liste indique un article sur l’affaire Dreyfus dans France nouvelle ; cet article n’y figure ni à cette date ni à aucune de 1959 et à vrai dire, je me demande si cet hebdomadaire pur et dur du PCF d’alors se souciait de publier quoi que ce soit sur l’affaire Dreyfus : c’est avant tout un journal d’actualité et de militantisme ; toutefois, à la date indiquée (30 juillet 1959), on y trouve bien un article historique, une belle double page de Madeleine Rebérioux sur Jaurès ; faut-il comprendre qu’il avait été question d’y joindre un texte de Guillemin sur Dreyfus, dont Jaurès prit le parti ? Possible, mais il n’y a plus moyen de le savoir.
Même question, un peu plus tard, au sujet de la préface du “10/18” dont la pièce de résistance est le Contrat social ; sur sa liste Guillemin avait noté qu’avant la publication du volume ses pages sur « Rousseau républicain » avaient paru dans la Gazette de Lausanne du 23 juin 1962 ; or à présent que ladite Gazette est numérisée en libre accès, il est aisé de vérifier qu’il n’y a rien de Guillemin dans ce numéro, et que cette préface ne figure nulle part ni dans la Gazette, ni dans le Journal de Genève également numérisé. Mais, dans le Journal de Genève du 23 juin 1962, figure un vaste dossier intitulé « Rousseau aujourd’hui », qui réunit pas mal de belles signatures dont celle de Starobinsky, mais rien d’Henri Guillemin, pourtant rousseauiste confirmé et bien vu dans ce quotidien de Genève auquel il a donné tant de textes. D’où l’hypothèse d’un projet de publication de cette préface, projet non réalisé (le volume, lui, figure bien au catalogue de “10/18” et sa préface a été reprise dans Pas à pas).
Il est probable qu’en systématisant les vérifications on aboutirait à des impasses du même genre ; mais tout n’est, malgré tout, pas numérisé, et il faudrait des mois pour tout faire.
Il me semble tout de même être parvenu ici à un résultat honorable, qui rend mieux justice à l’activité effarante de cet homme pendant plus d’un demi-siècle. En 1988 j’avais proposé une préface centrée sur le cas de Péguy, pris comme exemple de ces écrivains dont le mystère humain a un jour capté l’attention de Guillemin, pour ne plus quitter son esprit (y compris après la publication de son gros volume si contesté de 1981, la seule de toutes ses œuvres pour laquelle il ait accepté de répondre à l’invitation de Bernard Pivot).

Cette nouvelle bibliographie permet aussi de connaître l’historicité des ouvrages en histoire politique de Guillemin, le versant de son œuvre qui reste d’une très forte actualité et qui intéresse de plus en plus le public d’aujourd’hui. Un des intérêts de ton travail est de clairement faire apparaître les convictions politiques profondes de Guillemin, et sa constance. Il n’a pas varié d’un pouce dans la dénonciation des mensonges des classes dominantes…

… Oui, aujourd’hui c’est plutôt le versant historique de l’œuvre qui attire un public nouveau vers Guillemin : si l’on songe à une de ses obsessions, à un des épisodes qu’il s’est le plus longuement efforcé de comprendre, la Commune de 1871, on constatera en feuilletant ces pages qu’il a publié son premier texte sur elle en mai 1925 (d’étonnantes « Réflexions sur la Commune », dans La Jeune République de Marc Sangnier), et le dernier en 1987 (dans une de ses chroniques de L’Express de Neuchâtel) : entre les deux, une bonne centaine de références à ces quelques mois de 1871 se bousculent, surtout si on y inclut, notamment, tout ce qu’il a pu écrire sur son cher Jules Vallès – de quoi, soit dit en passant, justifier amplement le colloque sur « Henri Guillemin et la Commune » qui s’est tenu le 19 novembre dernier à Paris.

Un mot pour la fin, et pour la suite ?

Eh bien, pour finir, refaire la bibliographie des écrits d’Henri Guillemin en 2016 n’est surtout pas une tâche passéiste, ou inutile. C’est permettre, bien au contraire, à toute son œuvre, par d’autres moyens que les consultations sur internet qui ne font revivre que l’orateur (et, certes, quel orateur !), de déployer toute sa richesse sainement anticonformiste.
Je dirais : « Ne vous contentez pas d’écouter ou de regarder Guillemin : lisez-le. Tous, nous avons encore à le découvrir. »

Interview réalisée par Edouard Mangin

L’entretien à la revue numérique La vie des idées

Coopérative intellectuelle, lieu de débat et atelier du savoir, La Vie des Idées se présente comme un réseau de compétences qui dépasse les frontières géographiques et croise les champs disciplinaires, tout en cherchant à rester accessible au plus grand nombre. La consultation du site et l’abonnement aux lettres d’information sont entièrement gratuits.

Sa vocation est de proposer une information de qualité sur la vie intellectuelle et l’actualité éditoriale, tant française qu’internationale, ainsi que des contributions sur les grands enjeux de notre temps, sous la forme d’essais approfondis, d’interviews et de discussions publiques.

La Vie des Idées entend offrir à tous les champs du savoir (aux sciences humaines, mais aussi aux sciences exactes, à l’esthétique, à la critique littéraire, à l’architecture etc.) une large diffusion qui utilise toutes les ressources d’Internet. Elle vise ainsi à contribuer à la circulation des connaissances et des études au-delà de leur sphère de production afin de décloisonner les disciplines. La Vie des Idées est rattachée à l’Institut du Monde Contemporain (Collège de France), elle est dirigée par Pierre Rosanvallon.

Constatant qu’Henri Guillemin (1903-1992) retrouve, depuis quelques années, un public grâce à la diffusion de ses conférences sur le web, Sarah Al-Matary, ancienne élève de l’École Normale Supérieure Lettres et Sciences Humaines, maître de conférences en littérature à l’université Lumière Lyon 2, associée au Collège de France a voulu en savoir plus sur ce critique brillant à la réputation de partialité.

Pour cela, elle s’est entretenue avec Patrick Berthier.

Pour lire l’entretien, cliquez ici.

Guillemin – une vie pour la vérité – éditions Utovie – 158 pages 15 €

Catégories
Livres

Trois ouvrages sur la Commune à découvrir

On n’en a jamais fini avec les livres sur la Commune et, le colloque à peine clos, voilà que nous allons parler de livres que nous n’avions pas eu le temps de lire et qui nous paraissent valoir la peine d’en faire la recension. Parmi les nombreux livres publiés sur la Commune, trois livres ont retenu notre attention. Pour la force de leur témoignage, la diversité de leur point de vue, et pour la mise en perspective politique de cet événement qui, comme la braise, continue de couver sous la cendre.

Avant de présenter comment le cinéma s’y est pris, après la littérature, pour s’emparer et parler de la Commune (sujet d’une prochaine lettre d’information), voici les recensions réalisées par Patrick Rödel.

 

Edouard MANET

 

Le premier livre est la Correspondance du siège de Paris et de la Commune qu’Edouard Manet a échangée avec sa femme Suzanne qu’il avait jugé plus prudent d’envoyer à Oloron-Sainte-Marie et avec quelques-uns de ses amis. Correspondance publiée par L’Echoppe en 2014 par Samuel Rodary qui signe une préface extrêmement documentée. Manet est un témoin privilégié de la situation parisienne. Il est appelé, comme tous les citoyens âgés de 30 à 40 ans à rejoindre la Garde nationale. Il ne fait pas partie des combattants, il participe à des tours de garde sur les remparts. Il rejoindra plus tard l’artillerie qu’il quittera assez vite pour obtenir une fonction moins fatigante à l’état-major. Son souci principal est de voir les opérations. Il est républicain, il déteste Thiers, »ce vieillard en démence » il est proche de Gambetta en qui il voit « le seul homme capable » d’éviter l’humiliation d’une capitulation à laquelle l’impéritie et les manoeuvres de Trochu et des Jules conduisent inévitablement. Son témoignage sur les conditions de vie

Edouard Manet 1874 photographié par Nadar

durant le siège est extrêmement précieux, il souffre de la raréfaction des denrées alimentaires ou de leur enchérissement spéculatif, il souffre du froid particulièrement vif cet hiver-là et de l’absence de combustibles, il permet de comprendre la dignité du peuple parisien qui endure toutes ces souffrances et qui se bat malgré tout. Il sent monter une sourde révolte et ne sera pas surpris par les événements du mois de mars.

Mais il a quitté Paris en février pour rejoindre sa famille et se refaire une santé sérieusement ébranlée par les privations endurées. Les témoignages sur la Commune proprement dite sont contenus dans les lettres de son frère Gustave qui y sera engagé jusqu’à la fin. « Les beaux jours du siège sont revenus, écrit-il le 12 avril 1871, et jamais Prussiens n’ont bombardé Paris avec plus d’acharnement. Il y a encore des gens qui appellent Thiers un grand patriote. Paris n’est pas à feu et à sang, ni terrorisé. La plus grande partie de la population est ralliée au mouvement communal, et ne songe qu’à la conciliation. Mais Thiers est trop vieux et trop encroûté dans ses vieux préjugés centralisateurs pour faire un pas. Il préfère prolonger la lutte et tuer des femmes et des enfants. »

Correspondance du siège de Paris et de la Commune – Ed. L’échoppe – 153 pages  24 €

 

Jules ANDRIEU

Le deuxième livre dépasse le simple témoignage pour analyser les causes de l’échec de la Commune. Il s’agit des Notes pour servir à l’histoire de la Commune de Paris de Jules Andrieu que publient les éditions Libertalia.
On s’étonne que ce texte soit resté si longtemps connu d’un petit nombre de gens, tant il représente une approche quasi unique des événements de 1871. Andrieu ne se fait aucune illusion sur la responsabilité même des communeux dans l’échec de leur mouvement, il pointe avec une lucidité assez étonnante les faiblesses, les contradictions des membres de la Commune. Il est un observateur d’autant mieux placé qu’il est lui-même un des membres de cette Commune, c’est lui qui a en charge l’administration de Paris, il est délégué aux Services publics de la Commune. Et il est un administrateur-né, convaincu que la victoire ne sera possible que si les différents services sont organisés de main de maître.
Mais l’administration des cimetières, la surveillance des égouts ne sont pas des préoccupations subalternes Or, il se désole que les communeux au lieu d’agir et de prendre les décisions qui s’imposent se perdent dans des discussions infinies qui ne débouchent sur rien, que les rivalités personnelles l’emportent sur le sens de l’intérêt commun, que les références au passé révolutionnaire bloquent toute créativité et toute réactivité devant les dangers qui s’amoncellent; que la gauche républicaine ne parvienne pas à s’unir [déjà!!! note de P. Rödel].
« Les comités électoraux avaient inventé autant de nuances du rouge que cette robuste couleur peut en supporter. »
Il dessine une galerie sans complaisance des différents protagonistes –  l’extrémiste Felix Pyat, les généraux incompétents de la Commune, la pusillanimité de Jourde qui se refuse à s’emparer de la Banque de France…
« Si le mouvement a été si mal conduit du 18 mars au 28 mai, c’est qu’il a eu pour chefs des hommes qui, sauf de rares exceptions, n’ont jamais rêvé semblable situation ; ils en ont été pour la plupart ahuris ou affolés (…) La Commune avait besoin d’administrateurs ; elle regorgeait de gouvernants (…)La Commune a été violente et faible. Elle devait être radicale et forte. »

Sur le problème des incendies, Andrieu détruit la légende des « pétroleuses » et montre que cette réaction aux bombardements des Versaillais n’a guère été réfléchie, il aurait mieux valu miner les voies d’accès à Paris et établir des  barricades qui ne soient pas faites de bric et de broc.
« La faute des incendies retombe donc, pour toutes les parts moins une, sur la cruauté implacable des vainqueurs, et pour cette dernière part sur l’impéritie des chefs du mouvement, qui, du 18 mars au 28 mai, n’ont rien préparé pour faire face aux éventualités de la fin. »
Une autre erreur fatale à la Commune : »avoir copié toutes les autres assemblées et d’être descendue par la pente fatale des choses au rôle stérile d’un parlement. Là où il y a des bureaux constitués en vue de l’exécution d’une besogne taillée à l’avance, les beaux discours ou les grands parleurs ne trouvent plus l’emploi de leurs facultés ; il y a seulement place pour les capacités, pour le dévouement et pour l’assiduité au travail « .
Il est clair que Jules Andrieu plaide pour sa paroisse mais l’issue tragique de la Commune lui donne raison.

Notes pour servir à l’histoire de la Commune de Paris – Ed. Libertalia – 387 pages – 18 €

Andrieu parvient à s’échapper et à rejoindre Londres. L’exil sera dur pour lui comme pour tant d’autres. Il en passera une partie à réfléchir sur les causes de l’échec de la Commune. Et il s’adresse aux puissants en des termes que Guillemin aurait aimés : »Depuis le temps que vous enseignez l’histoire au peuple, pour le berner avec des chroniques de batailles, avec des généalogies de rois, en frappant de temps en temps son imagination par des fables grossières comme de l’image d’Epinal, il doit arriver infailliblement un instant où le peuple voudra, à son tour, vous enseigner l’histoire, mais à sa façon, non avec des mots mais avec des actes, sous des dates simples et parfaitement mnémotechniques, selon toutes les lois de l’art scénique,sans d’autre faute que de se souvenir trop de ce que vous lui avez mal enseigné. Cette histoire en action, cette leçon des peuples aux rois, vous le savez bien, c’est la Révolution. »
Ou encore ce jugement dont la cruauté n’a d’égale que la lucidité : » l’histoire véritable ne se trouve jamais dans les manuels à l’usage de ce dauphin ridicule qu’on appelle le Vulgaire, et qu’on divinise sous le nom de peuple, quitte à le salir et à l’égorger ensuite sous le nom de populace, quand le tour est joué. »

Belle figure que celle de ce fonctionnaire, collègue de Verlaine, qui a su comprendre que la culture est nécessaire aux ouvriers comme la rigueur l’est pour donner à la Révolution toutes les chances de réussir.

Seul bémol. Concernant le travail d’éditeur, il manque cruellement les notes nécessaires pour éclairer certaines allusions ou certaines expressions. Je doute que le lecteur sache que Tragaldabas est le héros d’une pièce d’Auguste Vacquerie , et sache qui était Auguste Vacquerie lui-même ! Ou qu’il connaisse le sens de « puffistes » qui désigne les journalistes qui font de la publicité mensongère !

 

Eric FOURNIER

Dernier titre, « La Commune n’est pas morte ». Les usages politiques du passé, de 1871 à nos jours, d’Eric Fournier, publié aux éditions Libertalia.
La question est classique : la Commune est-elle la dernière des révolutions du XIXème siècle ou la première du XXème ? On comprend que la réponse à cette question est un enjeu politique de première importance. La littérature versaillaise, tout de suite après les événements, a répondu à une double  nécessité : »Assurer la promotion des écrivains, et, surtout, légitimer et encourager la répression versaillaise en transformant l’utopie communarde en un exemplaire conflit de classes, plus encore en une récapitulation de toutes les barbaries, une apocalypse rouge, un mal métaphysique inouï. » Dans cette veine, la palme revient à Maxime Ducamp, qui fut l’ami de Flaubert, avec ses quatre volumes sur les Convulsions de Paris.

 « Au silence exigé par les autorités répond souvent un sourd refus, un murmure, un bruissement… », écrit Fournier en une jolie formule.  » Une mémoire clandestine se forme et s’exprime, jouant avec la censure, notamment dans des banquets républicains. »
Eric Fournier souligne le rôle que les  chansons ont pu jouer dans cette perpétuation de la mémoire de la Commune, de même que les graffitis. Très vite, les  exilés cherchent à donner leur témoignage sur les événements – Benoît Malon, Lissagaray, bien sûr, et beaucoup d’autres dont Jules Andrieu -. « L’écriture de l’histoire des communards par eux-mêmes – et donc l’élaboration de la mémoire des vaincus – s’inscrit dans le présent d’un combat politique. »

La Commune n’est pas morte – Les usages politiques du passé, de 1871 à nos jours – Ed. Libertalia – 187 pages- 13 €

« Ces histoires alternatives, imperceptiblement, minorent le côté  communal de « Paris, ville libre » et la transforment en un mouvement plus ample ayant le pays comme horizon. Elles négligent tout autant le bricolage politique, le caractère impromptu de cette révolution, et donnent une image simplifiée de la Commune, qui devient une insurrection sûre d’elle-même, immédiatement consciente de ses objectifs, mais trop généreuse avec l’ennemi, ce qui, il est vrai, ne peut que favoriser la postérité du soulèvement. »

A partir de la loi d’amnistie de 1879, c’est autour du Mur des Fédérés  que se regroupent les anciens de la Commune « mais la mémoire de la Commune se divise, devient l’objet de violentes querelles d’héritiers, dont les chemins ont fortement divergé depuis 1871 ».
Vers le début du xxème siècle, la commémoration de la Commune devient l’affaire des partis politiques dominants – la SFIO, d’abord, qui « se contente le plus souvent de conserver pieusement le souvenir héroïque de l’insurrection, de son martyre en premier lieu, sans insister sur un programme politique, dans lequel elle ne se reconnaît pas, peu, ou plus », et, plus tard, le PCF qui utilise la mémoire de la Commune afin de se « rattacher à la fois au passé révolutionnaire et au présent de la révolution russe ». Avec des moments forts et des baisses d’enthousiasme, l’enjeu de la mémoire de la Commune retrace les péripéties de la vie politique française.

Sommes-nous parvenus à une vision moins passionnelle de cette histoire ? Rien n’est moins sûr ; les débats sur le nombre des victimes de la répression versaillaise restent un enjeu important, de même que la question de la légitimité de l’action violente.

Je ne suis pas sûr que l’on puisse conclure, comme le fait Fournier, que « la prise d’armes [soit, à notre époque] illégitime » alors que « les communards se définissaient comme des citoyens travailleurs en armes prompts à exercer leur droit à l’insurrection. »
Si l’oligarchie au pouvoir n’hésite pas à se servir de la force pour mâter les contestations, je ne vois pas pourquoi ne serait pas légitime la résistance du peuple et le recours à la violence.

Recensions effectuées par Patrick RÖDEL

Jacques Tardi – Le cri du peuple – BD en 4  volumes – éd. Casterman
Catégories
Livres

La Traversée – retour du bagne de Nouvelle-Calédonie d’un Communard 1879

le_var_a_toulon

Navire le Var à Toulon (Département Marine du Service Historique de la Défense)

A travers cet ouvrage, Gérard Hamon fait le pari de reconstituer le journal de bord d’un inconnu, qu’il nomme XXX, l’un de ces 410 Communards ramenés en métropole par le navire le Var à l’été 1879. Si XXX est un personnage réel (1) qui fut fait prisonnier à la fin de la Commune de Paris en 1871 et condamné, comme plusieurs milliers de ses camarades de combat, à la déportation simple en Nouvelle-Calédonie, son journal de bord est entièrement imaginaire. Une fiction, mais une fiction enchâssée dans la réalité historique décrite et reproduite grâce à un important travail d’archives effectué par l’auteur. Les anecdotes, dialogues, faits divers, témoignages, descriptions, proviennent d’un étroit maillage de sources que Gérard Hamon a patiemment recherchées et étudiées (2).

Gérard Hamon – La Traversée – éditions Pontcerq – 296 pages – 12 €

jaquette-la-traversee-ed-pontcerq

Gérard Hamon a été professeur de mathématiques en France et en Afrique. Il a publié des ouvrages sur des sujets aussi divers que les mathématiques de la Renaissance italienne, l’histoire de l’algèbre arabe et celle des nombres complexes. C’est à l’occasion de recherches en archives qu’il a rencontré la figure de XXX, communard originaire d’une commune d’Ille-et-Vilaine et déporté en Nouvelle-Calédonie. Il s’est alors lancé dans un travail minutieux de recherches qui l’a conduit à écrire La Traversée et à rendre ainsi hommage à tous ceux qui se sont battus pour la Commune.

XXX n’est pas une grande figure de la Commune, ce n’est ni un théoricien ni un stratège, ni davantage un chef de guerre ou un leader politique. C’est un Communeux intègre, un combattant, un homme ; un homme du peuple, un des héros de la Commune. Après plus de six ans passés sur l’Île des Pins (petite île située au sud-est de Grande Terre en Nouvelle-Calédonie), il bénéficia de l’amnistie générale et regagna la France sur le même navire qu’à l’aller, le Var. C’est ce voyage de retour de onze semaines, onze semaines d’ennui, d’espoir ou tout au moins d’interrogations, mais aussi de rencontres et de souvenirs, qu’il raconte dans ce journal de bord imaginaire.

Autour de XXX gravitent des Communards qui ont réellement existé : Augustin Nicolle, Prosper Quiniou, Marc Gonthier, Paul Chibout, sur lesquels l’auteur a accumulé une importante documentation, passionnante et impressionnante de précision et de détails.
Grâce à cette documentation, on découvre l’organisation et le règlement maritimes à bord du Var, les conditions de vie des pas encore libres mais plus tout à fait prisonniers. On peut s’émouvoir à la lecture d’extraits de lettres ou de journaux de bord de Communards que Gérard Hamon a trouvés et qu’il nous restitue tels quels, en appui au journal imaginaire, lui, de XXX.


C’est alors, sur le plan littéraire, une soudaine vibration différente qui surgit du fil narratif général : des extraits d’époque, authentiques, écrits non seulement dans le style fin XIXe, mais aussi dans la prose populaire des Communards. Car tous les convoyés à bord du navire sont des ouvriers, des prolétaires, des gens d’en bas. Et dans cette classe-là, ce qui vient en premier, c’est la survie. Alors on parle net, on va droit au but, on ne s’émeut pratiquement pas mais on accuse le coup des vacheries de la vie.
Très nombreux passages sur le quotidien et les conditions de vie de gens du peuple dont on retiendra les pages 60, 71, 72, 86-87, 118, 119, 135, 196… A noter plus particulièrement le récit de la traque d’un Communard accompagné de son épouse enceinte (elle accouchera entre deux planques), par la police, obligé de se cacher ici et là (le détail des adresses est donné) pour fuir l’emprisonnement (pages 122, 123 et surtout 124) ; également l’acte d’accusation de XXX (page 152), ou la description détaillée des traitements abominables subis par les prisonniers (pages 140 à 143), ou encore l’étude de la presse, notamment le journal Le Gaulois (page 213).

penitencier

Le journal imaginaire de XXX est bâti comme tout journal, avec des dates chronologiques où XXX narre le déroulement de chaque journée. Si les journées sont racontées de façon particulière, au gré des événements qui les composent, la narration n’est pourtant pas structurée verticalement, prisonnière d’une grille calendaire stricte, ce qui aurait procuré à la lecture un rythme mécanique et scandé. Au contraire, le journal imaginaire ressemble davantage à un monologue intérieur qui s’étire immuablement au long des jours de cette traversée, sans souci de respect des dates pourtant scrupuleusement indiquées, ce qui place d’avantage le récit sur un plan d’horizontalité. Au long cours en quelque sorte.

Sans aller jusqu’à employer la technique littéraire particulière du récit en flux de conscience (le style de Gérard Hamon est de facture classique), le monologue intérieur de XXX n’en aborde pas moins toute une série très variée de sujets, de pensées et de réflexions, qui permet d’approcher au plus près ce qui pouvait très vraisemblablement torturer les méninges de ces captifs.
XXX repense à sa vie passée, ses origines sociales, son enfance, ses parents, surtout son père (l’a-t-il déçu de ne pas avoir été médecin comme lui ?, Comment a-t-il considéré son engagement dans la Commune ?). Il se rappelle ses combats pendant la Commune et les affres de la question éthique quand, une fois prisonnier, il fut sommé de témoigner, de dénoncer, d’abjurer. Il se souvient des massacres abominables perpétrés par les troupes versaillaises, les incompréhensions et quiproquos entre Communards de Basse-Bretagne et soldats versaillais du Finistère qui s’interpellent en plein combat de rue pour cesser le feu et sauver les blessés au milieu des tirs, mais, hélas ne se comprennent pas car les dialectes sont trop différents (pages 38 et 39).
Il parle de l’amitié et des amis disparus.

bagne
L’accapare aussi, le retour en métropole : qui et que va-t-il découvrir à son arrivée ? Comment vivra-t-il son retour, avec quels projets, quel avenir ? Comme il y a un curé à bord, cela donne l’occasion de présenter, à chaque dimanche, l’anticléricalisme des Communards ou de façon générale leur ignorance sur le sens de la religion (pages 174, 175).

A un moment de son journal, XXX, en se remémorant les livres qu’il a lus et aimés, nous entraîne dans un voyage dans la littérature de l’époque, certes court mais couronné d’une bonne surprise. Sont cités tous les grands : Victor Hugo, Alexandre Dumas, Jules Verne, Eugène Sue, Théophile Gauthier, Gustave Flaubert, Prosper Mérimée, Emile Zola. Et la surprise arrive à la fin de cette illustre liste. J’avoue avoir ressenti le plaisir de lire ceci : « …il y a aussi Jules Vallès, notre compagnon élu du XVème, réfugié à Londres, dont nous savons qu’il a écrit un drame, La Commune de Paris« . Comment ne pas repenser à notre colloque du 19 novembre dernier et à l’intervention de Céline Léger sur ce sujet peu connu ?

Dates après dates, les pensées intimes de XXX courent et tourbillonnent. Mais le cours de ses pensées est régulièrement entrecoupé par les extraits historiques que l’auteur insère habilement dans le récit. Ainsi, une discussion avec ses amis, et c’est un extrait de lettre d’époque qui structure le dialogue. L’évocation d’un ami, et c’est le déroulé d’une biographie bien réelle que nous lisons. Le souvenir des combats et des malheurs, et les archives s’imposent avec tous les détails qui sonnent vrai.
Si bien que le journal de XXX alterne très subtilement les moments de réflexion fictionnelle, intimes, calmes, denses, (le calme-plat de l’introspection) et les passages historiques, plus vifs, imparables, factuels (la houle du bouillonnement de l’Histoire) dans un récit qui évolue jour après jour vers sa destination finale, sous la tension dramatique grandissante du trajet vers la liberté.

La Traversée a donc cette particularité d’offrir un double voyage, intérieur et extérieur, et on pourrait imaginer lui donner un second sous-titre : « Voyage intérieur par delà les mers ».

Un sujet historique qui reste à creuser

nouvelle-caledonie-algeriens

Prisonniers algériens en Nouvelle-Calédonie 1864-1920

Au milieu de La Traversée, (pages 165, 169 et 170 et plus loin, pages 226, 227 et 228) l’auteur évoque une amorce de réflexion politique sur la problématique du colonialisme. XXX s’interroge sur l’exploitation et les sévices subis par les Algériens, les Kanaks, les Indochinois et avoue, alors même que leur situation de classe dominée pouvait se comparer à la leur en métropole, que la conscience politique des Communards sur ce sujet n’était pas très développée.

L’auteur aborde la question de l’impérialisme et du colonialisme dans le journal imaginaire mais, toujours selon le schéma général du livre, en s’appuyant sur des archives. Cela donne l’extrait suivant, tiré du journal Le Gaulois du 18 novembre 1878 qui donnait la parole au ministre de la Marine de l’époque : « Le Canaque, je l’ai dit, n’est pas un occidental, c’est un assassin : il n’est pas armé pour la lutte, il ne l’est que pour le meurtre, et le meurtre isolé (…/…). Il est probable que beaucoup des griefs des Canaques étaient plus ou moins chimériques… ». A la suite de ce passage, XXX, sensibilisé à ce problème par la proximité avec les autochtones, analyse la révolte des Kanaks comme une réaction à la brutale dépossession de leur terre et à la politique coloniale. Plus loin, le journal mentionne les cas de Cochinchine et d’Algérie.
Si l’on souhaite approfondir cette question, ci-dessous un extrait pris sur le site de l’association des amies et des amis de la Commune.

En 1871, dès que Paris proclame la Commune, les délégués de l’Algérie, Alexandre Lambert, député des départements d’Algérie, Lucien Rabuel, Louis Calvinhac, déclarent, « au nom de tous leurs commettants, adhérer de la façon la plus absolue à la Commune de Paris. L’Algérie tout entière revendique les libertés communales. Opprimés pendant quarante années par la double centralisation de l’armée et de l’administration, la colonie a compris depuis longtemps que l’affranchissement complet de la Commune est le seul moyen pour elle d’arriver à la liberté et à la prospérité ». Paris, le 28 mars 1871 (Journal Officiel de la Commune de Paris). Pour en lire davantage, cliquez ici.

Pour finir, un extrait : la fin de La Traversée, l’arrivée en métropole

« Le 1er septembre 1879 arrive à Port-Vendres, Pyrénées-Orientales, un ancien navire militaire de transports de chevaux, reconverti et employé depuis une dizaine d’années à la déportation de condamnés : le Var. C’est un trois-mâts de 1900 m2 de voilure, doublés d’un puissant moteur actionnant une hélice à deux ailes doubles de quatre mètres.
À son bord, 410 communards, qui après un exil en Nouvelle-Calédonie de six ou sept ans pour la plupart ont obtenu du gouvernement de la République l’amnistie ; ce 1er septembre ils touchent le sol français après un voyage en mer de dix semaines depuis Nouméa. « Lorsque les premiers déportés sont descendus, ils ont crié : “Vive la France !” Et la foule a répondu par les cris de : “Vive la France ! Vive la République !” Ces cris se sont reproduits à différentes reprises. Dans la journée, un seul cri de “Vive la Commune !” a été poussé par un marin de Port-Vendres qui est connu et aura probablement à en répondre. » (Le Journal des Débats, 3 septembre 1879) ».

Recension réalisée par Edouard Mangin

Notes

(1) XXX est inspiré d’un Communard réel – Amédée Guélet, natif de Saint-Aubin-d’Aubigné en Ille-et-Vilaine – embarqué sur le Var en septembre 1872, et rentré en métropole sur le même navire. L’auteur dédie son livre à sa mémoire.

(2) Parmi les archives étudiées par l’auteur, citons :
– Les archives d’Outre-Mer à Aix-en-Provence
– Les bulletins officiels du ministère de l’Intérieur
– La presse (Le Gaulois, Le Petit Parisien, Le Temps)
-Ouvrages historiques : Alphonse Messager Deux cent trente-neuf lettres d’un Communard déporté – éd. Le Sycomore 1979 ; Roger Perennès Déportés et forçats de la Commune : de Belleville à Nouméa – éd. Nantes, Ouest-Editions 1991 ; Charles Malato De la Commune à l’anarchie – éd. Stock 1894 ; journal de la société des océanistes – année 1971.

Pour compléter

 Dernière minute /1

La Commune est toujours vivante en 2016. A peine notre colloque du 19 novembre s’était terminé que quelques jours plus tard, cette information extraordinaire paraîssait dans le journal Le Monde daté du 30/11/2016 : 

L’Assemblée réhabilite les communards victimes de la répression
Durant cette insurrection populaire, en 1871, entre 10 000 et 20 000 personnes ont été exécutées par les forces loyales au gouvernement d’Adolphe Thiers.
A l’initiative des socialistes et au grand dam de la droite, l’Assemblée nationale a voté dans la soirée de mardi 29 novembre un texte proclamant la réhabilitation de toutes les victimes de la répression de la Commune de Paris.
Dernière révolution du XIXe siècle et première tentative d’un exécutif de la classe ouvrière, ce mouvement populaire fut la réaction à la défaite française lors de la guerre franco-allemande de 1870. L’insurrection des Parisiens contre le gouvernement provisoire dirigé par Adolphe Thiers, installé après la déchéance de Napoléon III, a duré soixante-douze jours, du 18 mars au 27 mai 1871.

Lors de la Commune, notamment durant la Semaine sanglante, entre 10 000 et 20 000 personnes ont été exécutées. Des milliers de condamnations à mort, à la déportation, aux travaux forcés ou à de la prison ont en outre été prononcées postérieurement. En mars 1879, une amnistie partielle des communards avait été votée par l’Assemblée, puis, en juillet 1880, une loi d’amnistie générale concernant les condamnations prononcées après la défaite de cette insurrection populaire.

communard-paris-1871

Communards en 1871

Combat « pour la liberté »

Evoquant un « acte solennel » par « devoir d’histoire » autant que « de justice », le président socialiste de la commission des affaires culturelles et élu parisien, Patrick Bloche, a plaidé que « le temps est désormais venu » pour le pays de rendre ainsi justice à tous les communards, « victimes d’une répression impitoyable ».

Secrétaire d’Etat chargé des relations avec le Parlement et ancien député de Paris, Jean-Marie Le Guen a appuyé un texte qui « favorise la transmission de la mémoire » de « patriotes » et « insurgés » aux valeurs ayant « inspiré la République ».

La proposition de résolution, signée notamment par le chef de file des députés socialistes et écologistes réformistes Bruno Le Roux et plusieurs élus parisiens, souhaite notamment que soient rendus « honneur et dignité à ces femmes et ces hommes qui ont combattu pour la liberté au prix d’exécutions sommaires et de condamnations iniques ».

Dernière minute /2

Marc Sangnier, Henri Guillemin sur France Culture les 3 et 10 décembre prochains.

Dans le cadre des Nuits de France Culture est programmée la rediffusion, en deux volets d’une heure chacun, de l’émission Profil perdu qui avait été consacrée à Marc Sangnier les 21 et 28 septembre 1995.

Ces deux formidables émissions proposées par Marlène Belilos permettent notamment d’entendre de nombreux témoignages et certaines voix aujourd’hui disparues comme : Maurice Schumann, Georges Montaron, Jeanne Caron, Madeleine Barthélémy-Madaule, Jean Sangnier (fils de Marc Sangnier), Jean-Marie Mayeur, Henri Guillemin et Marc Sangnier, lui-même.

retour-des-parisiens-apres-lecrasement-de-la-commune-juin-1871

Retour des Parisiens après l’écrasement de la Commune juin 1871 tableau anonyme – Saint-Denis, musée d’art et d’histoire.
(Cliché I. Andréani)