
Introduction
Il est impossible de rester indifférent à la lecture de ce témoignage édifiant. Il fait intervenir un tel flot de pensées et d’émotions vis-à-vis des épreuves subies par Catherine, et de la situation catastrophique dans laquelle se trouve aujourd’hui l’Éducation Nationale, qu’il est presque nécessaire, arrivés à la fin, d’arrêter tout ; de se mettre en suspens, comme un arrêt sur image, de rentrer en pensée profonde, de plonger en soi pour, à un moment donné, s’ébrouer l’esprit et se rappeler que cette chose dénommée Éducation Nationale est cette institution qui a pris ses origines à la Révolution par la loi du 19 décembre 1793 (29 frimaire an II) qui mit en place pour la première fois en France une école publique, gratuite et obligatoire, pour les filles et pour les garçons.
Oui, on se rappelle que l’Éducation Nationale est (doit-on dire « était »?) cette institution-clé de la République dont les fonctions cardinales, sont d’enseigner, de permettre l’acquisition de connaissances, de former l’esprit critique des élèves et de les préparer à être des citoyens cultivés, éclairés et responsables.
Et qu’il s’agit d’un Service Public destiné au peuple.
Ce témoignage bouleversant qui en dit long sur notre société tient une partie de sa force au fait qu’il a été composé à deux voix convergentes et complémentaires formant dynamique.
La première, qui couvre la première partie du récit, est celle de Patrick Berthier, présenté dans le mèl d’annonce de cette lettre, que nous connaissons bien puisqu’il fut secrétaire de LAHG, de sa création en 2015 jusqu’à son départ en 2022. L’objectivité de son récit ne fait aucun doute. Sa connaissance du milieu de l’enseignement est un gage supplémentaire.
C’est l’histoire détaillée de dix ans d’acharnement et d’incompréhensibles obstructions administratives contre sa compagne, où, un jour, il entendra ces paroles qui laissent pantois : « Vous êtes dans l’humain, et ce que vous me dites ne m’intéresse pas », propos sidérants d’un directeur du rectorat.
La seconde est celle de Catherine, professeure agrégée d’allemand, diplômée du CAPES, qui décrit les multiples difficultés de sa situation professionnelle actuelle après ce déluge.
Son récit met en pleine lumière « le dessous des cartes », c’est à dire la vérité crue du terrain, celle qu’on s’efforce de nous dissimuler. Catherine nous permet de découvrir où en est réellement aujourd’hui l’enseignement public ; le niveau intellectuel aussi déplorable qu’alarmant des élèves ; la perte de repère des parents ; le grand corps malade de l’institution, la souffrance de ses enseignants.
Tout au long du récit, le lecteur se trouve plongé dans l’univers véritablement kafkaïen contre lequel la protagoniste s’est heurtée sans relâche, et il se retrouve abasourdi par les agissements de cette aveugle et implacable bureaucratie.
Il est fortement conseillé de diffuser largement cette lettre car il faut continuer à lutter, s’entraider et faire en sorte que « la prise de conscience grandissante d’une humaine condition dégradée puisse rendre imaginable ce qui semble inimaginable : une action politique commune à tous les Hommes pour changer l’économie, une action cosmopolitique.
Ces derniers mots sont ceux de la philosophe Caëla Gillespie, prononcés le 17 avril 2026 lors d’une conférence débat sur son ouvrage La fabrication de l’Homme apolitique, organisée par le GREP de Toulouse https://grep-mp.org/ ).
Le témoignage de Catherine
A MORT LA STAGIAIRE
La scène se passe au téléphone début mai 2015, quelque part dans l’ouest de la France. À un bout du fil, la secrétaire d’un collège ; de l’autre, Catherine, agrégée d’allemand stagiaire. Depuis le début de décembre 2014, Catherine est en congé maladie en raison – je reprends les mots du médecin – d’un « burn out par suite de maltraitance au travail ». La secrétaire du collège où Catherine est affectée a été chargée de lui téléphoner de la part du rectorat pour l’inviter à dire par écrit si, au terme de six mois de congé, terme qui approche, elle compte demander une prolongation de ce congé (le comité médical du rectorat doit donner son accord pour cette prolongation).
Autrement dit, en mai, elle doit dire, et écrire, si elle sera encore malade en septembre ; demande que la secrétaire, embarrassée, explique par la nécessité de prévoir la rentrée et par l’argument financier (en théorie, au-delà de six mois de congé ordinaire, si on ne dépose pas de dossier de demande de prolongation, on ne perçoit plus de traitement du tout pendant les six mois restants).
Catherine, choquée, refuse d’accéder à cette demande : j’y reviendrai ; auparavant, quelques informations sont indispensables pour que ce qui suit soit clair.
Catherine n’est pas une jeune stagiaire “lambda” ; elle est née en 1971 et était titulaire, à l’origine, d’un BTS commercial ; elle a mené pendant vingt ans la vie d’une assistante commerciale trilingue dans l’univers industriel.
En 2008, elle a décidé de se reconvertir, et de donner libre cours à une envie d’apprendre et d’enseigner que les circonstances n’avaient pas permis, jadis, de satisfaire. Bien sûr, une telle réorientation se fait en puisant dans l’escarcelle des petites économies accumulées : si elle avait envisagé une formation courte, immédiatement professionnalisante, Pôle-Emploi [aujourd’hui France-Travail ! note de 2024] aurait pu l’aider ; mais professeur ! Voilà donc Catherine en faculté d’allemand.
De 2009 à 2014, elle franchit tous les obstacles avec de la marge : licence, master 1 et master 2 avec mention Bien à chaque fois, capes obtenu du premier coup en 2013, agrégation obtenue du premier coup en 2014 (malgré une mononucléose alors non détectée, et donc dans un état de fatigue extrême).
Ne restait plus qu’un obstacle, en principe symbolique : la titularisation, au terme d’une année de stage. Pendant la préparation au master, il y a déjà eu quelques semaines de stage, effectuées par Catherine, avec succès et approbation de la part de sa tutrice, dans plusieurs collèges de la périphérie de la ville où elle a fait ses études.
On pouvait s’attendre à ce qu’il en fût de même pour l’année de titularisation, mais les choses se sont mal présentées d’entrée, Catherine étant affectée, pour une raison que nous ignorons, hors de son académie, où elle avait passé le concours – ce qui est, on le sait, contraire à la règle –, et à 120 km de son domicile……….
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