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La Révolution toujours vivante

Chute de la royauté. Prise du Palais des Tuileries le 10 août 1792. Tableau de Jacques Bertaux (1745-1818) – RMN 

Révolution ! Ce mot que la pensée dominante voudrait bien effacer

Le Monde des livres du 23 juin 2017 publie une double page sur l’héritage révolutionnaire, à l’occasion de la parution de plusieurs livres :
Alain Badiou : Que signifie changer le monde ? éd. Fayard. Dernier tome paru de son séminaire
Sophie Wahnich : La Révolution française n’est pas un mythe – éd. Klincksieck
Jonathan Israel : Une révolution des esprits, les lumières radicales et les origines intellectuelles de la démocratie moderne – éd. Agone
Un numéro de la revue Critique : Révolution française : la grande promesse
et je n’oublie pas une note rapide sur La bataille du bicentenaire de la Révolution – éd. La Découverte par Michel Vovelle.

Intéressant que ce journal [dit de « référence » – note de l’éditeur] donne autant d’importance à cette conjonction de publications. On peut se demander pourquoi, à vrai dire.
Est-ce parce qu’un président de la République récemment élu a intitulé son dernier livre Révolution ? Ce serait malveillant d’en faire l’hypothèse.
Quoique, des livres consacrés à la Révolution les années précédentes n’ont pas eu l’honneur d’être recensés par Le Monde, à commencer par les conférences de Guillemin sur Les deux Révolutions françaises – 1789/1792 – 1792/1794 (éditions Utovie – Pour en savoir plus, cliquez ici.)

1793, la Fête de l’Unité, en commémoration de la chute de la monarchie le 10 août 1792.
Tableau de Pierre-Antoine de Machy  (1723-1807) – Musée Carnavalet

 

Que dit cet article ?

Ne boudons pas notre plaisir et regardons de près ce qui est dit.

Jean Birnbaum interroge Badiou et celui-ci récuse bien des présupposés qui sous-tendent les questions de Birnbaum.
D’abord sur l’héritage de 89, Badiou refuse sèchement que la notion même d’héritage ait un sens en la matière, car seuls les révolutionnaires peuvent en parler et reconnaître ce qui a pu les influencer dans l’histoire de leurs prédécesseurs, et à quoi leur propre révolution ne peut certainement pas se limiter ; les autres, ceux qui sont de l’autre côté, on va dire celui de l’histoire officielle, ont surtout à coeur d’imposer aux révolutions un « couvre-feu » mémoriel qui les rend incompréhensibles et transmettent un certain nombre de légendes qui ont la vie dure (par exemple sur Robespierre, notamment), pour seul but de déconsidérer l’acte révolutionnaire lui-même, de montrer son inutilité, de souligner sa sauvagerie.
Badiou refuse aussi que soit toujours posée la question du « bilan » des Révolutions « la réaction demande toujours que son « bilan » intégralement négatif des révolutions, ramenées généralement à des crimes absurdes, qu’il s’agisse de Robespierre, de Lénine, de Staline ou de Mao, soit partagé par tous.
Mais en définitive ce sont les révolutionnaires et eux seuls qui proposent le vrai bilan des révolutions.

Combats de la rue de Rohan, le 29 juillet 1830. Tableau de Hippolyte Lecomte (1781-1857) – Musée Carnavalet

Sans doute l’expression « crimes absurdes » demanderait à être creusée.
Que signifie-t-elle exactement ? Que les révolutionnaires n’en avaient pas besoin ? Que ces crimes allaient ternir l’image des révolutionnaires ? Qu’ils étaient l’oeuvre de fous furieux plutôt que de véritables révolutionnaires ? On pense aux massacres de septembre – que Guillemin lui-même a tant de mal à justifier. Ou à certaines exécutions durant les derniers jours de la Commune.

Révolution de 1848. Lamartine devant l’Hôtel de ville de Paris le 25 février 1848. Tableau de Félix Philippoteaux (1815-1884) – Petit Palais Paris

Faut-il admettre que dans le « peuple » au nom duquel la révolution se fait ou qui en est le principal artisan – et que de toute manière le révolutionnaire ne peut manquer de glorifier – il y a des éléments dont la violence se déchaîne et prend des dimensions qui sont nettement pathologiques – ce que Marx appelait du nom de « lumpenprolétariat », prolétariat en haillons ? Faut-il tout excuser au nom de l’oppression si longtemps subie et des crimes atroces que les tenants de l’ordre ont commis pour instaurer leur pouvoir et pour le conserver ? Faut-il voir dans le peuple en mouvement l’incarnation d’une justice qui dépasse les normes généralement admises ?

1793, la Fête de l’Unité, en commémoration de la chute de la monarchie le 10 août 1792.
Tableau de Pierre-Antoine de Machy  (1723-1807) – Musée Carnavalet

Décidément, la question est complexe et mérite certainement plus que quelques mots dans une interview.

La permanente réaction des « gens de biens »

L’on voit bien que les questions posées par Birnbaum vont dans le sens d’une dépréciation de l’événement révolutionnaire.
C’est encore plus net dans le compte-rendu qu’Antoine de Baecque fait du livre de Sophie Wahnich, dont nous avons rendu compte ici même.
Après les compliments d’usage sur la qualité de son travail et sa lucidité, de Baecque ne retient de l’originalité de la thèse de Wahnich, qu’un fait : celui de comprendre comment « la Révolution française a perdu son rôle d’agent philosophico-politique de compréhension et de transformation du présent » et du même coup sa mission « de faire du passé, à travers la Révolution, une catégorie de temps contemporaine du présent. » Rien sur le reste du livre qui explique une révolution encore bien réelle.

Manifestations du 6 mai 1968. Photo de Goksin Sipahioglu

Dans le même sens va le dossier établi par la revue Critique qui tend à montrer que « la philosophie, l’histoire et la fiction interrogent [la révolution] comme « à venir » ; c’est elle qui est invoquée comme un parangon de rupture et de radicalité. »
Et de Baecque de conclure : « La tentative est louable, toujours stimulante – Sophie Wahnich connaît bien ses classiques et les actualise avec talent – mais pèche parfois par trop de certitudes. »
Et surtout, elle se limite à une gauche radicale en laissant de côté d’autres courants qui ont tenté de s’opposer à cette gauche au cours de controverses qui ont duré une bonne partie du 18e siècle.

Ces controverses, Jonathan Israël en retrace l’histoire et de Baecque trouve son travail très éclairant parce qu’il permet de ne plus faire référence à Robespierre, aux Montagnards etc, comme aux seuls porte-paroles du peuple…, comme à la seule incarnation de la vérité.

Je comprends bien son soulagement, sauf que les autres courants n’étaient pas révolutionnaires !! Ou n’étaient que les représentants des intérêts de la bourgeoisie propriétaire !!

Manifestations contre l’oligarchie mondialisée – G 8 le 21 mai 2011 au Havre (à gauche) – G 20 le 6 juillet 2017 à Hambourg (à droite)
MANIFESTATIONS CONTRE L’OLIGARCHIE MONDIALISÉE – G 20 LE 6 JUILLET 2017 À HAMBOURG

Le dernier mot, je le laisse à Nicolas Weill qui, à propos du livre de Vovelle, écrit : « que l’espérance révolutionnaire soit demeurée vivace, alors que la démocratie est en crise, n’intéressera pas que les spécialistes. »

Ce qui me semble, pour ma part, plus riche de promesses.

Lecture critique de Patrick Rödel


Pour aller plus loin

Pour compléter la réflexion sur le fait que la Révolution n’est pas devenue une relique pour musée, qu’elle est au contraire bien vivante ; pour enrichir la compréhension des mouvements complexes en cours aujourd’hui sur le plan socio-politique, nous versons à ce dossier quelques livres salutaires.

De Jacques Rancière : En quel temps vivons-nous ? – éd. La fabrique. C’est une conversation avec Eric Hazan, éditeur du livre, au cours de laquelle, entre autre, on apprend pourquoi la démocratie n’est pas superposable au système représentatif, et bien d’autres sujets sur les mouvement révolutionnaires.

De Bruno Amable et Stéfano Palombarini : L’illusion du bloc bourgeois – éd. Raisons d’agir. Ce petit livre montre admirablement les enjeux politiques stratégiques qui traversent et bouleversent les anciens systèmes politiques d’aujourd’hui, sur fond d’évolution du capitalisme ultra libéral mondialisé.

De Jean-Claude Milner : Relire la Révolution – éd. Verdier. Un parfait contrepoint aux sous-entendus de l’article du Monde et une saisissante réhabilitation de Saint Just et de Robespierre ; de quoi faire hurler les gens de « biens ».

Et puisqu’on parle de Robespierre, citons cet admirable recueil de poèmes de Gertrud Kolmar (née en 1894 à Berlin, morte le 2 mars 1943 à Auschwitz) –  : Robespierre [poésies] – éd. Circé, bilingue, écrit en 1932/33 et enfin traduit en français.

 

Manifestations place de la République à Paris contre la démantèlement de la sécurité sociale en décembre 1995.
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Chemin de traverse n° 7 : « la Révolution française n’est pas un mythe »

Exécution légale de Louis XVI. Estampe du 18 e comme symbole de la réalité effective de la Révolution en tant que retournement des ordres illégitimes. Musée Carnavalet

Je ne sais pas si Henri Guillemin aurait apprécié le livre de Sophie Wahnich, La Révolution n’est pas un mythe, publié chez Klincksieck, dans la collection « Critique de la politique » que dirigeait Miguel Abensour. – il n’avait pas la tête philosophique, on l’a dit, et n’a jamais éprouvé le besoin d’expliciter les présupposés théoriques de sa conception de l’Histoire. De son côté, Sophie Wahnich ne mentionne pas, dans les travaux qui ont été suscités par le bicentenaire de la Révolution, le livre de Guillemin Silence aux pauvres – sans doute, si elle l’a lu, ne juge-t-elle pas qu’il mérite d’être étudié (ce en quoi elle aurait tort). 

Rapprochement sans intérêt, direz-vous ? Je ne le pense pas et pas simplement parce que l’objet  » Révolution française » est au centre de leurs travaux mais parce que le parcours de Sophie Wahnich renforce un certain nombre d’intuitions d’Henri Guilemin.

Voyons cela de plus près.

Sophie Wahnich étudie les positions de Sartre et de Lévi-Strauss sur la Révolution et donc sur l’Histoire. Elles sont, l’une et l’autre, d’un maniement difficile et je ne suis pas sûr que Sophie Wahnich soit toujours très claire dans son argumentation (cela est dû, en partie, à une édition souvent fautive). Et c’est dommage, parce que l’opposition entre genèse et structure est cruciale. Ou du moins l’a été dans les années 70 – il n’est pas sûr, en effet, qu’elle le soit encore.

De cette lecture croisée et contradictoire de l’événement 89, « mythe » ou « fait encore porteur de sens », Sartre sort vainqueur et les concepts mis en place dans la Critique de la Raison dialectique ont plus d’impact qu’on aurait pu le croire, sur le travail actuel de certains historien alors qu’on sait la méfiance de Claude Lévi-Strauss à l’égard de l’Histoire.

Le point essentiel est celui de la remise en cause du marxisme – en partie due à la critique du stalinisme, à l’effondrement du système soviétique – qui ouvre les vannes à une lecture très révisionniste de 89, à une revanche de tous ceux qui avaient souffert de la domination, ici, en France, des grands historiens marxistes de la Révolution, de tous ceux qui voulaient récuser l’idée même de révolution pour pouvoir justifier l’ordre capitaliste lui-même. L’appui théorique de Lévi-Strauss, faisant de la Révolution la marque mythique d’une vision ethnocentriste de l’Histoire fut certainement prépondérant.

Or, Sartre, s’il se dégage d’un dogmatisme marxiste sclérosant, sait conserver, de la pensée de Marx, un certain nombre de concepts opératoires ; surtout l’idée du sens de l’événement 89 pour ce qui est de la liberté humaine, dans sa lutte contre le pratico-inerte, où l’homme sériel s’englue, afin de faire grandir l’humanité par la fusion du groupe en un moment dont la dimension sacrée est essentielle (cf. le thème du serment).
C’est ainsi que se réalise « un saut qualitatif et productif d’une nouvelle situation ». L’intérêt porté par Sartre aux « détails », précis, concrets, est évidemment bien éloigné de l’effacement de l’homme dans la perspective structuraliste.

Ce que Sophie Wahnich retient de ce parcours et des médiations qui lui ont permis d’avancer dans la prise de conscience de son métier d’historienne, c’est la spécificité de l’objet 89 pour celui qui s’inscrit dans les combats d’aujourd’hui. « Revendiquer la force émancipatrice de l’universel aura toujours permis de forger un idéal politique à même de mobiliser vers un au-delà utopique.(p.244).

On est loin de la vision d’un François Furet qui « refuse de rabattre l’événement révolutionnaire sur les structures économiques et sociales à la manière de l’histoire marxiste, mais est loin d’une perspective insurrectionnelle ou populaire (…) ». Lorsque l’insurrection surgit, il la nomme « dérapage ». »(p.145). Et finalement plus proche de Foucault qui suit Furet, dans un premier temps, dans sa dévalorisation de 89, mais retrouve, dans ses articles sur la Révolution iranienne le problème « du sacré et des émotions » qui « voisinent et fabriquent la dynamique révolutionnaire » (p.243).

Foucault, dans des conférences prononcées à Toronto, en 1982, parle du projet qu’il a d’étudier la subjectivité révolutionnaire. « Le moment est venu maintenant d’étudier la révolution non seulement comme mouvement social ou comme transformation politique, mais aussi comme expérience subjective, comme type de subjectivité. »(Dire vrai sur soi-même, conférences prononcées à l’Université Victoria de Toronto, éd.Vrin, p.106).
Sophie Wahnich ne pouvait avoir connaissance de ce texte publié après le sien, mais il apporte de l’eau à son moulin). (note*)

Dernier point, la revendication par Sophie Wahnich, des émotions propres à l’historien lui-même, dans le contexte qui est le sien :
« Oui, des hommes ont été libres et sans doute ils pourront l’être à nouveau. [La Révolution française doit] donner du courage dans ces temps d’effroi où l’on veut faire disparaître jusqu’à l’idée de liberté, de réciprocité, d’universalité et d’égalité. »(p.246).

C’est cette vibration émotionnelle, éloignée de la froideur affichée des historiens positivistes, qui rapproche Sophie Wahnich d’Henri Guillemin.

note* : Je signale pour ceux qui voudraient creuser ce point, l’excellent article de Sophie Wahnich dans la revue « Vacarme » – mai 2014 : Foucault saisi par la révolution, Iran 1978, Révolution française 1792, Tunisie 2010-2014.

Recension de Patrick Rödel.

Pour aller plus loin (N.de l’E) :

Dans une interview donnée le 22 octobre 2015 au journal Libération, Sophie Wahnich, parle de son livre et développe sa pensée sur la Révolution qui vient. Elle parle littérature et politique. Qu’elle mentionne le livre de Pierre Michon Les Onzes, ou celui de Denis Lachaud Ah, ça ira nous a fait plaisir. Pour lire cette interview , cliquez ici

En février 2016, Sophie Wahnich écrivait, dans la revue Vacarme, un article aussi pertinent qu’original, dont le titre excite tout de suite la curiosité : « Entretien avec le fantôme de Maximilien Robespierre« . Pour lire l’article, cliquez ici

Pour lire son très intéressant article sur Foucault, également publié dans la revue Vacarme, indiqué dans la recension de Patrick Rödel, cliquez ici

Sophie Wahnich collabore aussi à la revue Lignes. Ici, le n° 50 (mai 2016), conçu et coordonné par elle sur la notion de fascisme. Pour en savoir plus, cliquez ici

Complément d’Edouard Mangin

 Rayon de soleil dans la tempête. Tableau de Nikolaï Dmitriev (1837 – 1898)
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Les actes du colloque « Henri Guillemin et la Commune » sont publiés

Colloque du 19 novembre 2016 – Amphi – Paris 3 Sorbonne nouvelle

Comme prévu et comme annoncé en début d’année, les éditions Utovie viennent de publier les actes du colloque « Henri Guillemin et la Commune – le moment du peuple ? » que nous avons organisé le 19 novembre 2016 à l’Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle – Censier.

En complément des vidéos disponibles sur notre site, en page d’accueil depuis le 9 janvier, (cliquez ici) nous ne pouvons qu’inciter le plus grand nombre à lire, au calme, de façon approfondie, le texte de chacune des interventions. Plusieurs raisons à cela dont deux me viennent naturellement à l’esprit ; d’abord la richesse de leur contenu et ensuite l’ensemble des notes et références apportées sur chacune d’elles par Patrick Berthier. Notes d’une très grande précision et d’une très grande utilité permettant d’aller plus loin dans la connaissance de cet événement exceptionnel : la Commune de 1871.

En effet, comme l’indique Patrick Berthier en 4e de couverture : « Parmi les événements historiques qu’Henri Guillemin a cherché avec passion à comprendre, la Commune de Paris de 1871 occupe une place privilégiée : tentative pour renverser le cours des choses, mais échec cuisant, ce mouvement trouve son origine générale dans toute l’histoire bourgeoise du XIXe siècle, et son origine particulière dans le défaitisme organisé du gouvernement dit de « Défense  » nationale.
C’est ce moment tragique, devenu un symbole, que le colloque que nous avons tenu le 19 novembre 2016 à la Sorbonne nouvelle, a cherché à la fois à commémorer et à expliquer à travers l’oeuvre d’Henri Guillemin, depuis sa lecture de Jules Vallès jusqu’à son interprétation de la défaite de 1940. »

La lecture de chacune des interventions procure un véritable plaisir car elles nous entraînent à la fois dans l’intimité même de l’homme à travers ses convictions profondes, dans ses lumineuses études littéraires, sa passion pour les trajectoires humaines singulières et bien sûr dans la puissance de ses analyses politiques qui vont directement à l’essentiel : dénoncer les manigances des élites et révéler les vrais rapports de classes.

Enfin, le livre refermé, une sorte d’énergie persiste. Comme une vibration profonde : la conviction que, certes non, la Commune n’est pas morte et que le désir est vif de poursuivre le chemin vers la prochaine étape : notre prochain colloque, prévu à l’automne 2018, sur le thème de la débâcle de 1940/la trahison des élites/l’affaire Pétain.

Note rédigée par Edouard Mangin.

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Quand Guillemin lisait Mauriac

Les chroniques du Caire n° 5 – François Mauriac

À vrai dire, Guillemin a toujours lu Mauriac, de dix-huit ans son aîné. 

Lorsque, encore élève de l’ENS, il le rencontre pour la première fois aux « Décades » de Pontigny en 1925, il est un disciple enthousiaste et actif de Marc Sangnier, animateur catholique de gauche de la   « Jeune République ».
Mauriac, dans sa propre jeunesse, a suivi lui aussi Sangnier et le « Sillon » jusqu’à ce que ce mouvement catholique soit condamné par le Vatican en 1910 en raison de l’audace de sa doctrine sociale, bien plus avancée que celle de l’Église.

Même si Mauriac s’est ensuite éloigné de Marc Sangnier, et même si, dans les années 1920, il se situe plutôt à droite, l’écrivain déjà célèbre qu’il est, et le normalien Guillemin, sympathisent ; une amitié, jamais démentie malgré de profonds désaccords sur certains points, les liera jusqu’à la mort de Mauriac en 1970, et pour Guillemin, lui-même devenu vieux, Mauriac reste une des grandes rencontres de sa vie :

Berthier/Guillemin

Henri Guillemin me l’a dit en 1977 lors de nos entretiens (Le Cas Guillemin, Gallimard, 1979, p. 55-58).
Et, dans son livre autobiographique Parcours, il consacre à Mauriac pas moins de quarante pages, nourries de ses souvenirs et de nombreux extraits des lettres qu’il a reçues de lui (Seuil, 1989, et Utovie, 2015, p. 381-421).

Ce qui les a unis si fort touche à la fois au sentiment, aux idées et à la littérature.
Mauriac éprouvait pour Guillemin une amitié passionnée, dont témoignent ses lettres (déposées à la Bibliothèque de Neuchâtel où elles sont consultables sur demande), et de son côté Guillemin a toujours pensé que Mauriac était un des plus grands écrivains de son temps. Quant aux idées, c’est surtout à partir de 1936, lorsque Mauriac prend parti pour la république espagnole et contre Franco, que les deux hommes se rapprochent.

C’est à cette époque que Guillemin, qui dispose d’une tribune hebdomadaire dans La Bourse égyptienne pour y parler des livres de son choix, consacre à Mauriac trois de ses chroniques ; il rend compte du tome II de son Journal le 21 novembre 1937, de sa pièce de théâtre Asmodée le 31 juillet 1938, et de son roman Les Chemins de la mer le 12 février 1939.

Aucune de ces trois œuvres ne figure aujourd’hui dans ce qui demeure connu de Mauriac, mais ce qu’en dit Guillemin permet de se faire une idée de ce qu’était alors sa gloire.

Né en 1885, académicien depuis 1933, Mauriac est déjà auteur, entre autres, de Thérèse Desqueyroux (1927) et du Nœud de vipères (1933), mais aussi d’une Vie de Jésus (1936). C’est surtout après la guerre qu’il s’épanouira comme critique et comme redouté chroniqueur politique, notamment dans son fameux Bloc-Notes.

À la date où Guillemin parle de lui dans le journal du Caire, Mauriac est avant tout un romancier confirmé.

Journal II

Ainsi intitulé parce qu’un premier tome a été publié en 1934 – vient à la suite de trois romans, Le Mystère Frontenac (1933), La Fin de la nuit (suite de Thérèse Desqueyroux, 1935) et Les Anges noirs (1936) ; mais cette fois-ci, il s’agit « d’un livre dont François Mauriac est l’unique personnage, […] publiquement et sous son propre nom », en contact direct avec le lecteur.

D’entrée Guillemin donne le ton.
Certains mots qu’il emploie montrent l’emprise qu’exerce sur lui l’écrivain, et expliquent, déjà, ce qui le passionne chez lui, engagement existentiel autant qu’art d’écrire :


« Ces témoignages que Mauriac nous livre, il les a choisis en lui-même, il les a prélevés sur son univers intérieur de telle sorte qu’ils lui composent, trait à trait, cette figure qui sera la sienne pour le monde et pour la postérité. Tout cela est contrôlé, dirigé ; mais si le plus grand secret de Mauriac et de cette puissance qu’il a sur les cœurs est de ne rien écrire qui ne s’arrache du plus profond de son être même, qui ne soit, pour lui, valable totalement, qui ne l’engage et ne l’emporte, si ce charme et ce sortilège ne tiennent au fond qu’à cette adhésion passionnée de lui-même à lui-même, cette image que son Journal nous donne, toute littéraire qu’elle soit et surveillée, sans doute, soyons sûrs qu’elle ne nous trompe pas. »

Elle « ne nous trompe pas » : il s’agit là d’un acte de foi, sans preuve, mais justifié par une certitude du cœur.

Guillemin, qui plus tard en a taxé plus d’un de mensonge, est sûr du chrétien Mauriac :


« […] je crois avec force que ce visage lentement révélé, à travers un roman, puis l’autre, dénudé maintenant peu à peu par ce journal qui se prolonge, ce visage délibérément offert et proposé à l’avenir, Dieu le reconnaîtra bien tel à peu près que le monde aura pu le voir. N’ayant point menti à son temps, il n’encourra pas cette dérision d’outre-tombe et ce châtiment réservé aux faussaires d’endurer du siècle un hommage contredit par l’éternité ».

Ce qui fascine Guillemin dans ce regard de Mauriac sur lui-même, c’est ce qu’il dit de son œuvre, et la conscience, non dénuée d’auto-ironie, du caractère immédiatement reconnaissable de ses personnages : « Toute créature dont je m’occupe, écrit-il, devient instantanément ce type assez horrible et indéfendable : un personnage de Mauriac ». Et Guillemin confirme : « […] ses personnages ont entre eux je ne sais quelle ressemblance douloureuse et terrible ». Ce n’est certainement pas une faiblesse, au contraire ; pour Guillemin, cette manière d’écrire toujours le même livre lie Mauriac à Racine et à « son cortège de désespérées : Hermione, Roxane, Phèdre.

Cette Phèdre dont il semble que Racine ne parvenait point à se délivrer, cette Phèdre que Mauriac nous montre avec “sa figure morte, ses lèvres sèches, ses yeux brûlés qui demandent grâce”, qui ne voit qu’en l’évoquant ainsi Mauriac secrètement contemple en esprit sa propre héroïne Thérèse Desqueyroux ? »

Mauriac, pour Guillemin, c’est évidemment un grand écrivain, mais c’est avant tout le peintre chrétien du mal : « Le destin de la créature telle que la chute l’a laissée, je ne crois pas que depuis Pascal personne n’ait su comme Mauriac nous en faire éprouver la misère et le délaissement. L’homme condamné à n’être plus que l’ébauche nocturne de soi-même, perdant et retrouvant le goût de l’infini, l’homme perpétuellement assailli à la fois par la tentation des félicités terrestres, et par cette sollicitation de la grâce qui le presse, l’attend, l’appelle, inlassablement “le harcèle avec une fureur monotone d’Océan” ». Même un non-croyant ressentira « la prise, au moins passagère, de Mauriac sur quiconque l’approche […] tant il apparaît, même aux plus prévenus, que toute cette œuvre au contraire porte témoignage d’une certitude, erronée peut-être, mais essentielle, totale, tragiquement vécue ».

Asmodée

Lorsque, huit mois plus tard, Guillemin en vient à Asmodée, il commence par justifier le retard avec lequel il en parle. Cette pièce, la première de Mauriac, écrite entre l’été 1936 et février 1937, a en effet été créée le 22 novembre 1937, et son article est de la fin juillet 1938 ; cela fait alors « plus de six mois » que cette œuvre, et son succès, sont « l’événement continu de la saison théâtrale française ». Mais il a voulu attendre que le texte soit publié en librairie, et puis « on ne peut juger véritablement d’une pièce de théâtre à la seule lecture ; il faut l’avoir vue sur la scène » et, étant en poste en Égypte, il a dû attendre de pouvoir le faire, dès le début de ses vacances en France, « le 2 juillet », précise-t-il ; sept mois après la première, « la salle était pleine, des derniers balcons au parterre ; à neuf heures il n’était plus possible d’obtenir même un strapontin. Le succès d’Asmodée est éclatant, durable, et d’une telle ampleur qu’il dépasse tout ce que les amis de l’auteur les plus optimistes osaient imaginer ». 

Aujourd’hui encore, la plupart de ceux qui lisent ou relisent volontiers Mauriac ne le voient pas en dramaturge, et c’était aussi le cas en 1938, à voir la peine que se donne Guillemin pour dénoncer « l’injustice de ce grief » selon lequel « Asmodée n’est pas “une pièce”, mais “un roman” » de plus, qui n’a été « porté sur la scène que par un caprice de l’auteur, […] un divertissement de grand écrivain ».
Faux, répète Guillemin (et son plaidoyer forme presque le quart de l’article) : « Asmodée est authentiquement “du théâtre” », et « Asmodée vous empoigne ».

Lu aujourd’hui sans le prestige de la scène, Asmodée a pourtant toutes les allures d’un roman de Mauriac, dont les descriptions seraient simplement réduites, concentrées qu’elles sont, nécessairement, dans les indications scéniques.

Faut-il regretter cet effacement du discours de l’auteur ?
Non, dit Guillemin spectateur décidément séduit, car Mauriac s’est forgé une autre efficacité :
« Sa force est la même ; son pouvoir sur nous demeure aussi grand ; peut-être même que d’entendre des voix vivantes proférer tout haut devant nous des paroles très simples, mais chargées d’un message immense, peut-être leur puissance sur nos cœurs s’en trouve-t-elle encore accrue ».

Guillemin, ne mesurant pas ses éloges, reparle de Racine.

Asmodée le « fait penser à la fois à Andromaque et à Phèdre », pièces où « les êtres se poursuivent, chacun traînant avec soi son supplice, aveugles, tous, à ce qui n’est pas cet objet qu’ils chérissent et qui leur échappe affreusement ».
Il distingue surtout le personnage nommé « M. Couture », en effet très mauriacien dans son mélange d’ignominie, de cynisme et de désespoir, « cet ennemi des prêtres et qui ne parle que de Dieu, ce despote humble brusquement, cet homme sûr de lui et qui soudain se désoriente » ; mais dans Asmodée ce sont tous les personnages qui imposent leur « existence irrécusable, impérieuse », alors même que ce sont de purs êtres de fiction.

Guillemin le dit dans un passage qui énonce bien ce qui le fait se sentir si proche du magicien Mauriac façonnant ses créatures :

« On dirait que leur drame, à chacune d’entre elles, nous concerne, que ces fantômes nous interpellent ; si nous sommes attentifs à ce point, si tel mot, tel accent qui nous parviennent s’enfoncent en nous brusquement jusqu’au vif de l’âme, si les paroles que l’auteur prête à ces êtres de fiction, mais terriblement réels, rencontrent, au fond de nous, un tel accueil, c’est peut-être que tout cela éveille dans nos cœurs des fraternités, des complicités endormies. Le démon Asmodée ne soulève pas seulement le toit des maisons ; il dénude aussi les âmes ; et les vieilles demeures des Landes, “portes et volets clos, sous les étoiles”, ne sont pas les seuls refuges que trouvent sur la terre les passions cachées. »

Que Guillemin s’attache à Mauriac écrivain chrétien, rien d’étonnant ; ce qui nous intéresse dans son attitude, à cette date de 1938, c’est qu’il voit dans l’ignoble Couture l’incarnation d’un type humain dont ses propres travaux d’histoire littéraire lui donnent des exemples dans la réalité.


Ce personnage fictif, à la fois mauvais et malheureux, misérable aux deux sens de ce mot, est « effrayant de vérité » parce qu’il « nous offr[e] l’image de ce que peuvent donner, consenties, réalisées, des virtualités qui sont là, qui palpitent chez beaucoup d’êtres, le plus souvent à leur insu. Cette façon, par exemple, chez certains “amateurs d’âmes”, de s’intéresser à peu près uniquement, mais prodigieusement, aux âmes féminines, et de n’évoluer, en paroles, que dans la spiritualité, tout en visant, sans bien eux-mêmes s’en rendre compte, à d’autres buts moins immatériels. Ainsi je ne suis pas sûr que Sainte-Beuve, en présence d’Adèle Hugo, dans les commencements au moins de leur amitié, n’ait pas été, sans le prévoir, une très singulière, très authentique préfiguration de Monsieur Couture… Sainte-Beuve lui non plus n’était pas seulement, n’était pas toujours un hypocrite ». Probable que Mauriac – s’il a lu cet article tardif sur sa pièce – a été assez étonné de voir évoquer ainsi Sainte-Beuve à son propos…

Mais c’est à vrai dire tout ce texte à la gloire d’Asmodée qui vibre d’un ton très personnel, jusqu’à sa conclusion où Guillemin loue Mauriac d’avoir si bien peint, face à Dieu qui devrait être notre seul « Amour », avec une majuscule, « l’éternelle avidité d’un autre amour, plus immédiat, plus accessible, un amour où ceux qui ne veulent pas trahir et qui voudraient tout concilier essayent, en s’y déchirant, de confondre en eux deux élans qui toujours divergent ; le besoin, plein de larmes, d’une main à serrer, d’un corps à étreindre, de quelqu’un enfin qui soit, comme nous, de chair et de sang ;

 

 

et en même temps ce pressentiment, cette atroce et confuse certitude, que ce bonheur tout humain dont l’absence est une asphyxie, jamais nous ne le posséderons… ».

Ce « nous » n’est pas seulement rhétorique, il me semble, et si Asmodée, avouons-le, ne séduit plus guère (à la lecture seule, redisons-le), l’éloge qu’en fait Guillemin s’écarte, quant à lui, du ton que l’on pouvait attendre d’un universitaire chroniquant les “nouveautés” – mais on a déjà pu voir que ces articles de La Bourse égyptienne sont tout sauf bénins et impersonnels.

Les chemins de la mer

C’est encore vrai de ce que Guillemin dit, début 1939, des Chemins de la mer, le premier roman de Mauriac depuis Les Anges noirs, mais nous revenons à un ton moins exalté, plus proche de la “critique littéraire” traditionnelle.

Nous retrouvons l’idée, dite déjà à propos de Journal II, que « toute la somme d’une expérience, toute une vue du monde depuis longtemps constituée, éprouvée, vérifiée, sont là qui sous-tendent cette œuvre éclose en quelques semaines peut-être, mais inconsciemment élaborée depuis toujours ».
Nous retrouvons aussi, décidément insistante, l’affirmation de « cette visible parenté d’âme qui se révèle entre les tragédies de Racine et les romans de Mauriac ; de même que, d’une pièce à l’autre, Racine se continuait, se prolongeait, en ligne droite pour ainsi dire […], de même aussi, d’un livre à l’autre, Mauriac avance sans jamais dévier, sur sa route, sous son ciel, dans ce mystérieux univers dont il est à la fois le pèlerin et le messager ».

Mais cette fois-ci Racine n’est pas seul invoqué pour faire comprendre Mauriac ;

Guillemin pense à Lamartine, qui jusqu’à sa mort « fut le “poète mourant”, le harpiste poitrinaire, le barde suave et mélancolique ; il avait rugi les grands vers farouches de La Chute d’un ange, il avait déployé, dans la mêlée de 48, un extraordinaire courage, montré cent fois qu’il était un homme de la trempe des forts, lucide autant qu’héroïque ; avant comme après, pour l’usage des conformistes, il demeurait le charmeur pâle, le tendre porteur de lyre, baigné de larmes, et les yeux au ciel ».

Quel rapport avec Mauriac ? mais tout simplement que Mauriac, lui aussi, est victime d’une fausse image courant les salons et selon laquelle son œuvre ne serait qu’un complaisant « grouillement de monstres ».

C’est faux, lance Guillemin aux bien-pensants habitués des sacristies : « Le monde de Fr. Mauriac, c’est seulement le monde tel qu’il est. Et rien n’est plus curieux que de voir ceux qui font profession de croire au péché originel repousser avec des mines outragées la peinture de ses conséquences ».

L’analyse de l’intrigue, où les Costadot et les Révolou s’affrontent sinistrement autour de questions d’argent, de misère et de rentes, permet à Guillemin d’esquisser à partir des mots mêmes de Mauriac ce portrait, notamment, de Rose, désormais sans fortune : « elle travaille, à présent ; elle est vendeuse dans une librairie ; il faut que chaque jour elle se lève avant l’aube, qu’elle attende, sur la route de Léognan, ce premier tram qui l’amènera jusqu’à la ville et dont le bruit réveille “la banlieue endormie”, “ces tristes maisons gorgées de sommeil humain” ; le sort de Rose est devenu celui de “la plus grande part” du troupeau des hommes ; “les sirènes d’usine qu’elle entendrait dans les aubes sombres ne l’inciteraient plus à se renfoncer dans ses draps en pensant aux pauvres ouvriers ; cet appel la concernait maintenant” ; elle était entrée dans “ce monde sordide où vivent ceux qui n’ont pas d’argent” ».

Face à elle, Robert, qui n’ose plus lui dire que « ce pauvre visage qui se fane, ces stigmates de la fatigue » ont éteint son désir ; désormais, il feint, pour ne pas la désespérer davantage, l’amour qu’il n’éprouve plus. « Un monstre ? » demande Guillemin. Non : « Un cœur faible, seulement, une de ces âmes qui n’aspirent qu’à ne plus sentir leur gênante existence, qu’à disparaître dans la facilité des appétits ». Et enfin il y a « Pierrot, le petit frère » de Robert, qui se détourne des calculs de sa mère et de son aîné et qui rêve de « recréer un monde où de tels calculs seraient inimaginables ! »


Après l’analyse de ces désastres causés par la cupidité, vient l’appréciation du lecteur Guillemin.

Il indique que « Mauriac avait d’abord donné pour titre à son roman Mammona, c’est-à-dire l’Argent, justement », et puis qu’il a trouvé ce titre et cet axe trop matériels, trop désespérés : « De Mammona aux Chemins de la mer, la perspective a changé, et Mauriac invite ses lecteurs à le suivre un peu plus haut pour contempler cette aventure. De tout ce qui se passe au monde, une leçon se lève ».

Et Guillemin cite cette phrase du livre, qui en est la clé à ses yeux :
« La vie de la plupart des hommes est un chemin mort et ne mène à rien. Mais d’autres savent, dès l’enfance, qu’ils vont vers une mer inconnue. Déjà l’amertume du vent les étonne ; déjà le goût du sel est sur leurs lèvres – jusqu’à ce que, la dernière dune franchie, cette passion infinie les soufflette de sable et d’écume. Il leur reste de s’y abîmer, ou de revenir sur leurs pas ».
Pierrot est le seul à franchir « la dernière dune », tandis que « Robert est celui qui revient sur ses pas ». Et Rose, celle qui a dû se mettre à travailler ? « Nous ne savons pas encore ; elle n’a pas eu à choisir, elle est celle à qui jusqu’ici rien d’autre n’a été demandé que de subir, simplement ».

Et Guillemin, comme il le fait souvent dans ces Chroniques du Caire, finit par un choix de citations qui soulignent chez Mauriac l’art du détail parlant, du “tableau” dont on se souvient, et qui font de lui beaucoup plus qu’un romancier de Dieu ou du mal : un poète des gestes et des paysages, qui devrait ne pas tant retenir au tréfonds de lui-même « la flamme qui le brûle toujours », pour laisser souffler « ce vent qu’on redoute dans les Landes quand le feu a pris sous les pins ».

Dans ces derniers mots de l’article il y a bien sûr de l’admiration, mais aussi l’attente d’un Mauriac encore plus grand, encore à naître.

Mauriac aujourd’hui

Nous savons, nous autres, que les trente années qui restaient à vivre à Mauriac, il les a plutôt “brûlées” dans le combat d’idées et la polémique – mais en même temps il suffit de rouvrir le Bloc-Notes ou, plus encore, les deux magnifiques volumes des Mémoires intérieurs (1959 et 1964), pour y trouver les pépites d’un art d’écrire que la poésie n’a, en effet, jamais déserté.

C’est pour cela qu’il est bien intéressant de découvrir le regard que portait sur lui, avant la guerre, son admirateur et ami Henri Guillemin.

Recension réalisée par Patrick Berthier