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Chemin de traverse n°23 : La France sous Vichy et après 1945

Annie Lacroix-Riz 2023 – Historienne, ancienne élève de l’ENS, agrégée d’histoire, docteur d’Etat, professeure émérite d’histoire contemporaine à l’université Paris VII-Denis Diderot.

Introduction

Livre après livre, l’historienne Annie Lacroix-Riz poursuit, avec son nouvel ouvrage Les origines du plan Marshall – Le mythe de « l’aide » américaine, (éd.Armand Colin), son immense travail, commencé il y a plus de cinquante ans, de mise au grand jour de la vraie réalité économico politique qui a structuré l’Histoire du XXe siècle européen. Une entreprise de désenfumage des esprits, de déconstruction d’un narratif officiel relevant de la légende et de démythification des idées reçues, vulgarisées à travers media, enseignement et autres vecteurs de diffusion des connaissances.

Comme on peut s’en douter, ce travail dérange beaucoup le discours dominant des milieux académiques au point d’essayer de le nier ou de le travestir en exercice idéologique.
Sauf qu’il s’agit d’Histoire et que ce travail est implacable quant à la vérité des faits, car Annie Lacroix-Riz est une historienne qui travaille à partir de sources archivistiques incontestables.

Déjà, son précédent ouvrage La non-épuration en France – De 1943 aux années 1950 sapait toutes les idées reçues. Car, contrairement à la croyance, à la Libération, il n’y eut pas d’épuration.
Les hauts responsables, fonctionnaires et autres mandarins de l’appareil d’État sous Vichy furent presque tous réinstallés après 1945, dans les rouages de l’appareil d’État républicain et autres circuits du pouvoir.

La non-épuration a connu un succès significatif puisque l’éditeur a récemment procédé à une nouvelle édition en format poche dont l’illustration en couverture est on ne peut plus explicite.

Maurice Papon, ancien fonctionnaire de Vichy, faisant un baisemain à Simone Veil, rescapée des camps. Photo prise le 5 avril 1978 devant le palais de l’Elysée, au sortir d’un conseil des ministres, alors qu’il est ministre du budget et elle ministre de la santé. Copyright Patrice Picot/Gamma-Rapho/Getty images

Cette fois-ci, avec Les origines du plan Marshall – Le mythe de « l’aide américaine, Annie Lacroix-Riz, met à bas un autre mythe, peut-être encore plus important que le précédent, puisqu’il irrigue depuis des dizaines d’années, toute la pensée d’aujourd’hui concernant l’Histoire du XXe siècle.

L’ouvrage démontre combien ce plan, faussement présenté comme une aide au redressement de la « vieille Europe », l’empêcha, au contraire, de s’ériger en puissance commerciale rivale, au moment où les Etats-Unis se dirigeaient droit vers une crise économique majeure de surproduction.

Ce travail montre que le plan Marshall présenté comme une aide quasi désintéressée au redressement de l’Europe exsangue, est une légende. Loin d’être une aide à la reconstruction, il fut en fait une mise en coupe réglée de l’Europe, de la Grande-Bretagne et de la France en particulier (du fait de leurs empires coloniaux respectifs).

Une mise en coupe réglée d’une incroyable férocité qui plaça définitivement le Vieux Continent en position de vassal, au service des intérêts de l’empire US.

Parmi les ouvrages d’Annie Lacroix-Riz, citons :

Le Vatican, l’Europe et le Reich de la Première Guerre mondiale à la Guerre froide (1914-1955), Armand Colin, 1996 ; nouv. éd. augmentée, 2010 ;

Le Choix de la défaite : les élites françaises dans les années 1930, Armand Colin, 2006 ; nouvelle édition augmentée, 2010 ;
Une nouvelle édition en format poche est actuellement sous presse et sortira début 2024

De Munich à Vichy, l’assassinat de la IIIe République, 1938-1940, Armand Colin, 2008 ;

Industriels et banquiers français sous l’Occupation, Armand Colin, 2013 ;

Les Élites françaises, 1940-1944. De la collaboration avec l’Allema­gne à l’alliance américaine, Dunod-Armand Colin, 2016.

La Non-épuration en France de 1943 aux années 1950, Paris, Dunod-Armand Colin, 2019

Pour en savoir plus, il suffit de se rendre sur son propre site

Ed. Armand Colin, oct 2023, 572 pages, 29, 90 €.
Photo Léon Blum discutant avec le secrétaire d’Etat James Byrnes, Washington 1946. Copyright Keystone-France/Gamma-Rapho/Getty Images

Son dernier ouvrage remet si radicalement en cause les idées reçues, qu’il génère un foisonnement de questions portant sur les différentes facettes de cette affaire, tant économiques, que politiques ou culturelles.

Annie Lacroix-Riz a bien voulu répondre à nos questions.

Interview exclusive d’Annie Lacroix-Riz

1/ Votre ouvrage s’intitule Les origines du plan Marshall avec pour sous-titre, Le mythe de « l’aide » américaine, et il porte sur les accords qui l’ont précédé depuis la Deuxième Guerre mondiale. Autant, le plan Marshall est entré dans le langage courant, autant les accords signés entre la guerre et ceux dits Blum-Byrnes, sont inconnus du grand public. Y a-t-il une spécificité des accords antérieurs au Plan Marshall stricto sensu ? Sont-ils les deux faces d’un même processus ?

Ni le Plan Marshall ni les accords de mai 1946 ne révèlent des pratiques américaines nouvelles. Elles n’ont pas changé depuis les « notes sur la Porte ouverte » en Chine de septembre 1899. Les Etats-Unis y revendiquaient ouvertement la liberté totale :
1/ d’accès aux marchés mondiaux de leurs marchandises (excédentaires depuis que, en 1890, ils étaient devenus le premier producteur industriel du monde),
2/de leurs investissements en capital, « l’hémisphère occidental » qu’ils s’étaient strictement réservé (le continent américain entier et ses larges abords maritimes) devenant trop étroit.

Washington applique ses règles aux Européens à la faveur des deux guerres mondiales puis des deux après-guerre, tant aux pays de l’Entente, emprunteurs de guerre, qu’aux autres – tels les Allemands, dont les groupes financiers américains ont été les principaux prêteurs privés, de 1923 à l’avant-guerre.
Ces emprunts consacrés par les Konzerne au développement de l’industrie de guerre, c’est-à-dire au réarmement du Reich, battaient des records de rentabilité, et furent prolongés voire renforcés à l’ère hitlérienne.

Les accords Blum-Byrnes et ceux qui les ont précédés depuis 1942-1943, instituent, comme le Plan Marshall (1948-1951), des « prêts liés », strictement subordonnés à l’achat de produits américains ou provenant de zone dollar (tel le pétrole).

Ceux du 28 mai 1946 règlent surtout le paiement définitif des dettes de guerre françaises, dont le montant a été fixé unilatéralement par le prêteur américain, sur la double base :
1/ d’une surévaluation des marchandises américaines « liées » aux emprunts en dollars contractés dans le cadre de la procédure du Prêt-Bail fixée par loi américaine de mars 1941, ou en dehors de ce cadre,
2/ d’une dévalorisation de l’énorme « Aide réciproque » stipulée par le Prêt-Bail, fournie par les emprunteurs européens, ici la France, à la conduite de la guerre américaine vouée à la conquête définitive des marchés correspondants.

L’étude occupe une notable partie des Origines du Plan Marshall, qui décrit aussi le calvaire financier et commercial enduré dès 1940 par le premier cobaye, britannique, seul pays-cible du Reich à être demeuré belligérant.

C’est vis-à-vis du Royaume-Uni que l’État américain établit toutes les règles ensuite imposées aux signataires d’accords dits de Prêt-Bail, soit belligérants officiels, comme l’URSS, soit occupés par le Japon (la Chine) ou par le Reich et représentés par des délégués opposés aux occupants, comme la France d’Alger.

Sachant que la France a connu dans l’entre-deux-guerres, comme toute l’Europe (URSS emprunteuse comprise), une pression écrasante des Américains, par la voie étatique et privée : l’ancienne « Entente » anti-« Empires centraux » a alors subi la double norme catastrophique de leur rejet formel des réparations et de leur exigence de remboursement total des « dettes interalliées », de montant équivalent (une trentaine de milliards de dollars).
La pression commerciale, générale, a notamment débouché sur une première tutelle cinématographique : l’accord de mai 1936, conclu sous le cabinet Blum de Front populaire, permettait déjà aux films américains d’occuper annuellement la moitié du temps de projection sur les écrans français.

Les accords Blum-Byrnes prévoient l’octroi futur d’un (second) prêt d’une banque d’État fondée en 1933-1934 au service des exportations américaines, l’Eximbank, de 650 millions de dollars, à taux élevé (3%) et sur 30 ans, identique à celui de 550 millions de dollars contracté le 4 décembre 1945.
Aussi léonin, il ne fait que solder le passé, la « dette de guerre » française contractée depuis Alger (été 1943). Il ne finance pas de futurs achats de « reconstruction » d’une France pillée par le Reich et victime de destructions matérielles stricto sensu. Infligées surtout par les bombardements anglo-américains, qui ont de 1942 à 1944 causé 75 000 morts et notamment détruit les plus grands ports français, Le Havre et Marseille.

Or, Washington n’a cessé d’enfler cette « dette » française au fil des tractations entamées, via Jean Monnet, homme-lige de Washington depuis les années 1920, par le Comité français de Libération nationale (CFLN) après la victoire politique de De Gaulle à Alger (juin 1943).
Il l’a alourdie, via celles entamées dès mai 1945 et intensifiées depuis septembre, de l’achat forcé des « surplus » de guerre (reliquat des envois américains de matériel à usage théoriquement militaire) et de 75 Liberty Ships, en état aussi pitoyable que les « surplus » : épuisés par leur usage depuis 1941-1942, soudés et non rivetés, ces navires bons pour la casse ont nécessité des réparations gigantesques et ont dû être assurés… par des compagnies américaines.

Le coût de ces articles inutilisables et de valeur marchande nulle est fixé par le « mémorandum général », respectivement, à 300 et à 40 millions de dollars, celui des Liberty Ships étant contractuellement révisable (et monstrueusement révisée à l’été 1946).
Le lecteur fera le seul calcul initial, à 119,11 francs le dollar depuis la dévaluation du franc du 26 décembre 1945, qui multiplie la dette en francs par environ 2,4.

Le délégué britannique Keynes, pressé aussi d’acheter des « surplus » irrécupérables par les Américains, et dont l’économie britannique ne fera rien non plus, a cru pouvoir qualifier les « surplus » de rebut (« scrap »), fin novembre 1945, à la fin des « négociations » entamées en septembre à Washington. De « négociations » il n’y avait jamais eu, comme le montrent ce dossier, les précédents et les suivants.
Les financiers privés-représentants de l’État américains lui répliquent aussitôt que le refus de ces achats entraînera celui de la totalité des crédits quémandés : le rejet d’un alinéa annule l’ensemble des « accords ».

Cet échange anglo-américain suggère ce qu’a été, après un appauvrissement radical depuis 1940, l’accord de crédit du 6 décembre 1945 de 3,5 milliards de dollars.
Londres en avait demandé 6, pas pour se « reconstruire » ou se « moderniser » : pour s’adapter aux normes unilatérales de Bretton Woods qui allaient tuer la « zone sterling », la protection commerciale que lui avaient assurée les accords d’Ottawa (été 1932) et l’Empire.

Présenté comme un pactole à l’opinion britannique et mondiale par les grands médias, « l’accord » est aux Communes qualifié de « Munich économique » par les parlementaires « impérialistes » les plus francs.

Un trio de gouvernants britanniques est venu supplier l’ambassadeur américain, avant la signature officielle, de maintenir au moins la clause théorique de Bretton Woods accordant à Londres cinq ans de délai avant abandon du contrôle des changes, en arguant que les Communes n’avaliseraient jamais une telle violation. En vain, les Américains ne doutant pas de l’issue parlementaire.

Les accords Blum-Byrnes, les plus malhonnêtes que j’aie lus en plus de 50 ans de dépouillements d’archives, sont un incroyable « millefeuille » de textes, publics mais surtout partiellement publics ou rigoureusement secrets.
Leur plus gros morceau, le « mémorandum général » sur les dettes de guerre, seul soumis à ratification parlementaire, est présenté comme publié. C’est faux : il est « complété », 1° par une foule d’annexes secrètes qui en démentent ou en aggravent un contenu déjà ravageur ; 2° par une foule de textes écartés de la ratification.

Quand le contenu est public, sa signification est dissimulée ou enjolivée, telle la « déclaration [sur] diverses questions communes » d’apparence anodine, prescrivant entre autres remboursement intégral des destructions infligées aux groupes privés américains par… les bombardements américains ; ou l’accord annulant les « créances maritimes » réciproques.
Mais elles sont exclusivement françaises (les Américains n’ayant subi aucun dommage de la part de la France) : Paris renonce, entre autres abandons, à toute indemnisation de l’incendie du somptueux paquebot Normandie, en février 1942, dans le port de New York, où le gouvernement américain l’avait en 1941 réquisitionné (avril) puis saisi (novembre).

D’autres « accords », secrets ou au contenu secret, associés aux tractations franco-américaines, sont définitivement signés en 1946, avant ou après le 28 mai. Ils consignent une avalanche de capitulations françaises : cessions de bases coloniales ; accord sur l’aéronautique civile, caché au Parlement et aux Français jusqu’en 1970 ; accords militaires toujours classifiés à cette date ; franchise fiscale pour les ressortissants américains ; violation du contrôle des changes pour rapatriement de bénéfices cinématographiques, etc.

Les « accords séparés sur le cinéma », auxquels on réduit couramment le « millefeuille », sont les seuls dont le texte (à défaut des conditions de signature) ait été rendu public.
Ils programment la mort du cinéma national, ici comme ailleurs, les États-Unis s’estimant en droit d’envahir les écrans mondiaux. L’historiographie dominante les a transformés depuis 40 ans, contre ma prétendue « légende noire », en quasi-victoire « protégeant » le cinéma français et annonçant le sauvetage suprême, celui du Plan Marshall.

Les accords globaux du 28 mai 1946 représentent le même « Munich économique » pour la France que ceux du 6 décembre 1945 pour le Royaume-Uni.
Comparables aux accords Darlan-Clark du 21 novembre 1942 faisant des Américains les maîtres du Maroc et de l’Algérie occupés depuis le 8, ils sont aussi décisifs pour la colonisation économique américaine.

De Gaulle, qui ne veut pas endosser la capitulation préparée de longue date par les « élites atlantiques » contre lesquelles il a toujours été impuissant, abandonne la présidence du Conseil en janvier 1946. Seul moyen de prétendre y revenir.

Le Plan Marshall, régi par les mêmes règles, obligera le Quai d’Orsay à développer considérablement les activités de son « service [de propagande] de Presse », les clauses du « bilatéral Marshall » signé en juillet 1948 étant reconnues « imprésentables à un Parlement. »
Ledit service vise spécifiquement les révélations quotidiennes de L’Humanité sur ses stipulations.


Le secrétaire d’État George C. Marshall aux côtés du ministre britannique des Affaires étrangères Clement Atlee et du ministre français des Affaires étrangères Georges Bidault lors de la conférence de Londres en décembre 1947.
AFP

2/ En mars 1942, Winston Churchill signe le Prêt-Bail qui menace de mettre fin à l’empire britannique mondial développé depuis des siècles, qui passe ainsi à l’entier profit des Etats-Unis. Comment expliquer que la Grande Bretagne soit cependant devenue le vassal le plus zélé des États-Unis ? Les deux empires coloniaux, français et anglais, auraient-ils pu résister ?

Le cas britannique est annoncé par l’entre-deux-guerres.
Par exception, un collègue français, historien de l’économie, Richard Farnetti, en a présenté une synthèse claire il y a 30 ans, dans la collection U2 de chez Armand Colin, référence pour les étudiants : L’économie britannique de 1873 à nos jours, A. Colin, 1993.

Son chapitre 6, sur l’entre-deux-guerres, décrit une dépendance écrasante, en partie liée à l’énorme endettement de 1914-1918.

Son chapitre 7 sur « la Deuxième Guerre mondiale et l’avènement de la Pax Americana, inspiré d’un historien anglais plutôt modéré, Alan P. Dobson, US Wartime Aid to Britain, 1940-1946, London, Croom Helm, 1986 (devenu champion de l’atlantisme au fil des décennies), décrit la stratégie et la tactique américaines de liquidation du suprême rival des 19e-20e siècles : Londres, maître de la « zone sterling », contrôle encore le tiers du commerce mondial à la veille de la Deuxième Guerre mondiale, après une crise ravageuse pour le mastodonte américain.
Le titre de la partie du livre intitulée « Le mythe de l’aide généreuse américaine… et son prix réel » (p. 145-152) s’impose à toute personne examinant sur pièces de « l’aide » américaine…

La mise au placard de ce spécialiste de l’économie britannique est similaire à celle qui a frappé Alfred Wahl, coupable d’avoir révélé, dans La seconde histoire du nazisme dans l’Allemagne fédérale depuis 1945 (Armand Colin, 2006), le statu quo des zones occidentales du Reich, devenues RFA sous l’égide des États-Unis, c’est-à-dire le maintien en place intégral des élites de toutes catégories, championnes précoces et durables du nazisme.

L’ouvrage, trop peu « européen », a été versé aux oubliettes.
Celui de Farnetti a été écarté quand l’économie britannique a concerné, à deux reprises au moins, une question de concours de recrutement des enseignants : en 1997, il a été brocardé comme « marxiste » ; en 2007, il a été éliminé du paragraphe « Les relations américano-britanniques et la construction européenne » de la bibliographie officielle parue, selon l’usage, dans la revue corporative, Historiens et Géographes (n°399, 2007).

Cette élimination m’avait indignée (voir « Penser et construire l’Europe. Remarques sur la bibliographie de la question d’histoire contemporaine 2007-2009 parue dans Historiens et Géographes n°399 », La pensée, n° 351, octobre-décembre 2007, p. 145-159).

La condamnation à mort de l’ancien impérialisme dominant a été aisément avalée par les élites britanniques, Churchill compris.
Symbole de l’Empire britannique depuis ses débuts étatiques (1908), le grand aristocrate est devenu, à l’ère Marshall, un champion (hypocrite) de l’Europe américaine. Il a été financé comme ses homologues, « pères de l’Europe » (dont Saint-Robert Schuman) par « l’American Committee on United Europe (ACUE) » de la CIA (Richard Aldrich, The hidden hand : Britain, America, and Cold War secret intelligence, London, John Murray, 2001, non traduit).

Ici, comme partout ailleurs en zone d’influence américaine, les élites dirigeantes ont pu conserver leur tutelle globale et accroître leur part de revenu dans le pays relativement ou absolument appauvri : leur population a payé, et continue à payer.

Le tuteur américain garantit depuis la Deuxième Guerre mondiale ou sa fin le maintien du statu quo socio-économique et sociopolitique, avec une violence et une rigueur qu’attestent les archives : on est loin des sucreries sur « la démocratie américaine ».
Le tuteur allemand en avait fait autant, à l’ère « continentale » de la Crise et de l’Occupation : c’est le cas de figure français, qui a longtemps tenté la « synarchie » britannique, quasi unanime jusqu’en 1938, mais dont une partie a reculé devant les exigences coloniales allemandes.

Les plus pro-allemands sont partout devenus les plus pro-américains. Les anglophones devraient lire la synthèse de 1984, elle aussi boycottée et donc non traduite, du politiste néerlandais Kees Van der Pijl, qui a étudié la conjonction, depuis le tournant du 19e siècle, de la stratégie mondiale de la Porte ouverte et de la fabrication américaine d’« une classe dirigeante atlantique » docile (The Making of an Atlantic Ruling Class, Londres, réédition Verso, 2012).

L’historien ne se demande pas si les puissances coloniales européennes auraient pu résister : il relève juste les faits. Tous convergent, avérant l’abdication nationale systématique de ces classes sociales devant l’Empire hégémonique du « Siècle américain », que ses avantages de classe ont rendu irrésistible.
L’histoire longue explique le hara-kiri dans lequel communie ces temps-ci la sphère d’influence américaine en Europe.

3/ Le plan Marshall va déverser une dizaine de milliards de dollars (en valeur actuelle) sur 16 pays dont la France. Mais, en plus des conditions draconiennes imposées en contrepartie, la France est soumise à deux autres conditions spécifiques : obligation d’évincer les ministres communistes et mise en coupe réglée du cinéma et plus généralement de la culture dans une guerre culturelle déjà bien entamée avant la Libération (et renforcée par les troupes US entre cigarettes Camel, chewing gum, musique, etc.) Pourquoi la France a-t-elle subi ce traitement particulier ?

L’étude des années de guerre et d’immédiat après-guerre montre l’antériorité de toutes les clauses du prétendu miraculeux Plan Marshall, énième plan de prêts. Elles sont énoncées et acceptées depuis la guerre, et la France y sacrifie définitivement en 1945-1946.

L’exigence et l’acceptation formelles de l’éviction des communistes sont actées en avril 1946 ; la mise en coupe réglée du cinéma, agréée en avril, est effective à dater du 1er  juillet 1946, date d’entrée en vigueur des « accords » ; la guerre culturelle, sérieusement amorcée entamée dans l’entre-deux-guerres, est prescrite par l’article 5 du « mémorandum général » obligeant la France à consacrer 25 millions de dollars aux dépenses « franco-américaines » d’« enseignement » ; les achats forcés tenus pour particulièrement inutiles ou nuisibles sont appelés « incentive goods » (« biens stimulants » de… « la productivité ») depuis la guerre (par exemple au Japon), donc bien avant les accords « bilatéraux » Marshall de 1948.

Washington n’apprécie le multilatéralisme qu’à géométrie variable : il convient pour mondialiser le dollar (Bretton Woods); face à un pays faible et isolé, mieux vaut l’accord entre « un mouton [et] un tigre » (New Republic, 22 janvier 1945).

La France n’a pas connu de traitement particulier. Tous les emprunteurs de guerre avaient été soumis à la clause du « Prêt-Bail » de suspension sans préavis de « l’aide » sur décision souveraine « du Président ».

À l’époque Marshall (dès le lancement publicitaire de 1947, le Plan ne démarrant qu’en 1948), ça devient pour la France et l’Italie : « le Président des États-Unis peut mettre fin immédiatement à l’octroi de l’aide s’il estime que le pays bénéficiaire est sous l’influence du communisme ou de l’URSS », ou « aucune personne appartenant au parti communiste ou à une quelconque organisation relevant de ce parti ne doit participer à la distribution des denrées et fournitures sous peine de suspension immédiate de l’aide ».

Pour d’autres pays, dont l’Allemagne occidentale, où Washington a, comme les autres occupants, éradiqué d’emblée le « péril rouge » risquant de renaître en 1945 après son éradication nazie, Washington précise depuis 1947 que « le programme de distribution sera établi mois par mois » et pourra se terminer « à n’importe quel moment » : c’est la formule de la loi Prêt-Bail de mars 1941.

« L’Administration » américaine invoque toujours sa terreur du « Congrès »-Moloch (antienne des Origines du Plan Marshall), vieille farce dissimulant l’assujettissement total de ce dernier à l’exécutif en politique extérieure : l’historiographie américaine, progressiste ou non, s’accorde sur le fait que le Congrès a toujours été, à ce sujet, « un zéro » (« a cipher »), plaisante formule de l’historien plutôt classique Stephen Ambrose (Rise to Globalism, American Foreign Policy, 1938-1980, New York, Penguin Books, rééd. 1985, 1e édition, 1965 – pas traduit).

4/ Concernant le cinéma, y a -t-il eu des résistances sur le plan intérieur ? Ces dispositions ont-elles été pérennes ?

Les salariés techniques du secteur cinématographique étaient combatifs, et le PCF et la CGT héritière des « unitaires » d’avant-guerre et d’Occupation y avaient acquis la quasi-hégémonie.

La SFIO et ses scissionnistes de longue date de la CGT, artisans de la « scission »-expulsion (des communistes) de 1939, et qui, très minoritaires, allaient en 1947-1948 opérer une scission proprement dite en devenant officiellement « Force ouvrière », étaient ici aussi faibles que dans la métallurgie.

La campagne de propagande spectaculairement mensongère, conduite par Léon Blum dès son retour de Washington, n’y convainc donc pas grand monde.
Ce n’est pas le cas du reste de la population, que des journalistes compréhensifs achetés, comme avant-guerre, par les Américains, sont chargés de convaincre que seuls les imbéciles incultes, communistes en tête, s’opposent à la diffusion des immenses films américains, à la « concurrence » stimulante pour le médiocre cinéma français et à la sincère volonté américaine d’échanges culturels.
Si seulement j’exagérais…

Le texte des « accords séparés », public, est limpide : maximum de diffusion pour les films français sur les écrans français de 4 semaines par trimestre (13 semaines) ; minimum, 0 semaine sur 13, c’est-à-dire le trimestre complet pour les films américains (et 0 pour les français).

L’objectif américain, était de liquider, ici comme ailleurs, son concurrent national et de déverser des films largement amortis aux États-Unis mêmes et, nul n’en disconvenait à Washington, riches en navets décisifs pour la conquête politico-culturelle des victimes.
Il avait été dès 1945 publiquement clamé par Eric Johnston, président, depuis 1942 (à 45 ans) de la plus grosse organisation patronale nationale, la Chambre de commerce des États-Unis (Chamber of Commerce of the United States).
Johnston passe à l’application dès sa nomination, en 1945, de président de l’Association des Producteurs de cinéma américains (Motion Picture Association of America (MPAA). Liquidateur autoproclamé et confirmé de la concurrence mondiale, il est aussi l’artisan majeur du pré-maccarthysme, du maccarthysme (1950-1954) et du post-maccarthysme cinématographiques.

Le seconde à la tâche, James Byrnes – le guide, comme secrétaire d’État, de Léon Blum sur la photo de couverture des Origines du Plan Marshall.

Le MPAA récompense pour le scalp du cinéma français offert sur un plateau le 28 mai 1946 cet avocat démocrate, raciste du Sud inondé de postes étatiques par Roosevelt : il doit faciliter l’éviction « légale » de tous les dissidents, acteurs, scénaristes, metteurs en scène, syndicalistes efficaces, gênants pour les Majors depuis les années 1930.

Promotion privée voyante : le « petit Département d’État » (surnom des années 1960 du MPAA) l’a recruté peu après son départ (janvier 1947) du grand Département d’État, où lui succède le général Marshall.

La démonstration qu’il s’agissait bien de liquidation du cinéma français a été administrée aux éventuels sceptiques dès le second semestre 1946, par la marée de films américains : 338 pour le seul premier semestre 1947, et une production française passée de 96 en 1945 à 78 en 1947.

D’où l’indignation générale du milieu, et l’écho énorme rencontré ou gagné auprès des acteurs et metteurs en scène français par le PCF et la CGT (de Frachon), et le déroulement de manifestations de masse qui obligent le gouvernement en 1948, à l’ère Robert Schuman, symbole de capitulation générale, à une « révision », très partielle, des accords.

5/ Vous démontrez, archives à l’appui, que les accords signés depuis la guerre imposent à la France une soumission totale à la prédation américaine. On est en droit de se demander comment les « élites » françaises ont pu les accepter et abandonner ainsi tout patriotisme français Quels étaient les milieux politiques, professionnels, syndicaux… qui luttèrent et s’opposèrent ?

Ce que j’ai dit pour les Britanniques vaut pour les Français, dont la soumission est aussi éclairée par l’entre-deux-guerres.
La capitulation devant le Reich cumulait l’intérêt commercial et financier et l’intérêt sociopolitique : le régime à poigne mis en place en France dès les années 1930 (solidement installé entre avril 1938 et l’invasion allemande, exactement comme dans le Reich de Brüning, en 1930-1932), casse les reins aux salaires et aux salariés.

C’est compatible, je l’ai dit, avec le maintien voire l’amélioration des positions du sommet financier de la société. S’étonner de ce ralliement revient se demander si le Glaoui marocain était masochiste en cautionnant le pillage du Maroc par le colonialisme français.

Tous les dépendants du capital financier ont été mis au service de cette ligne : sommet de l’État, Finances en tête, confiées aux inspecteurs des Finances, futurs grands banquiers privés dans leur quasi-totalité, les rares demeurés hauts fonctionnaires étant aussi compréhensifs ; haut État-major, dont les pièces les plus intéressantes, dont Pétain et Weygand étaient gavées de cadeaux et prébendes ; grande presse, possédée ou inondée d’argent par les grands groupes financiers ; anticommunistes de droite et de gauche, la communauté de vues de la droite et d’une grande part de la « gauche officielle » éclatant d’ailleurs à l’ère vichyste.

Les plus antinazis d’entre eux (il y en eut, notamment au sein de la SFIO) se rallièrent tôt à la bannière américaine. Les autres tardèrent parfois jusqu’à l’été 1944, mais rattrapèrent leur retard avec application.

La connaissance de long terme du milieu éclaire la tapageuse mutation des plus « continentaux » en hérauts du grand air frais de la « liberté économique » à l’américaine.

Mes collègues s’extasient sur les inspecteurs des Finances épris du libre marché depuis leur ralliement à la Pax Americana. Ils ont donc mis le boisseau sur leur phase précédente, que certains d’entre eux, par leurs recherches de thèse, connaissaient pourtant bien. Ils postulent une option spontanée pour la « modernité » atlantique, après avoir tu ou minoré le caractère très pro-allemand de leur époque « continentale ».

Je relie ces deux phases, ce que la Doxa juge intolérable. Même des historiens anglophones antimarxistes, tel Richard Vinen, avaient pourtant admis en 1991 qu’il n’y avait pas eu de patrons plus pro-américains que les plus pro-allemands de la phase précédente. Ça consolidait les effets de leur non-épuration systématique (The politics of French business 1936-1945, Cambridge, Cambridge University Press, 199, non traduit), favorisée par l’anti-américain mais très conservateur de Gaulle (voir La Non-épuration en France de 1943 aux années 1950).

Ce n’est pas sacrifier à l’intérêt partisan qu’affirmer que les principales forces organisées à s’être constamment opposés à la ligne d’appui sur le tuteur étranger, allemand puis américain, ont été les communistes, « politiques » du PCF et « syndicaux » de la CGT-Frachon.

Bidault leur en donnait acte : le ministre des Affaires étrangères de De Gaulle, chef du MRP, parti auto-déclaré « gaulliste », se lamentait secrètement, dès 1945, auprès des dirigeants américains, de ne pouvoir renoncer à ses positions officielles sur l’Allemagne.
Un tel aveu aurait provoqué l’effondrement de son parti, dont la force électorale reposait sur la défense d’une ligne allemande « dure », passant par l’octroi de « réparations » à la France, en charbon de la Ruhr et en main-d’œuvre de prisonniers de guerre.

Il faut y ajouter les gaullistes, c’est-à-dire, d’une part de Gaulle lui-même et quelques rarissimes fidèles dans son entourage même, et la forte mouvance gaulliste de la population.

Mais, comme il ressort du présent ouvrage comme des précédents, de Gaulle était lui-même ambigu et surtout isolé.
Ambigu parce rallié à la Pax Americana par ses options sociopolitiques, anticommunistes et antisoviétiques, partagées avec les élites françaises que servait sa politique intérieure.
Isolé parce qu’elles haïssaient sa fronde permanente contre le guide américain.

Comme, de 1958 à 1969, de Gaulle est allé plus loin dans la fronde, les Américains ont joué un rôle majeur dans son éviction, après avoir annoncé à son de trompe depuis 1967, via leur grande presse, qu’ils disposaient d’assez de soutiens intérieurs en France pour se débarrasser ad nutum de ce gêneur.
Je le dis après dépouillement des fonds diplomatiques de la période considérée.

La SFIO, dépendante depuis l’entre-deux-guerres, de fait et de droit, de Washington, en particulier dans sa composante blumiste (sans parler de celle qui avait soutenu Vichy jusqu’au bout), était légitimement tenue par Washington pour la plus sûre.
Elle n’avait même pas fait semblant de soutenir les positions françaises en Allemagne, affichant un esprit « européen » avant même la fin de la guerre.

Le bailleur de fonds américain appréciait sa docilité, mais ne pouvait surmonter l’écueil de sa faiblesse électorale. La SFIO allait aussi loin dans l’abdication nationale que la droite patronale « classique », ouvertement non ou antigaulliste, qui vomissait toute tentative de De Gaulle de desserrer l’étau et qui l’insulta après son retrait de janvier 1946 pour avoir par ses foucades bafoué le bienfaiteur américain, notamment l’excellent Roosevelt, si francophile.

Paul Leroy-Beaulieu, conseiller économique du général Pierre Koenig, signe l’accord d’application du plan Marshall au Quai d’Orsay à Paris le 10 juillet 1948 en présence d’Averell Harriman (G), coordinateur des États-Unis pour la relance européenne, Hervé Halphand, chargé des affaires économiques au ministère français des Affaires étrangères, et l’ambassadeur américain à Paris Jefferson Caffery. © AFP

6/ Page 382, vous ouvrez un chapitre intitulé « L’inoxydable doxa ». Malgré les faits, malgré les preuves archivistiques, on continue à les nier et à enseigner tout le contraire. Comment expliquer cette obstination ?

Le chapitre 9, intitulé « Des accords sociopolitiques de portée définitive », suggère quelle violence a atteint à l’Université « la guerre culturelle », mise en œuvre depuis 1941-1942, pour le monde entier, via l’Office of Strategic Services, ancêtre de guerre de la CIA : le triomphe des marchandises et des capitaux américains passait par l’atlantisation des élites, formation universitaire comprise, sur le modèle décrit dès 1984 (1e édition) pour « la fabrication d’une classe dirigeante atlantique » par Kees Van der Pijl : The Making of an Atlantic Ruling Class, Londres, Verso, 2012. Ouvrage, comme le flot anglophone entamé il y a plus de 60 ans, toujours pas traduit.

L’histoire contemporaine a logiquement été et reste un enjeu majeur de ce combat, ignoré malgré son défrichement avancé.
Il a triomphé d’autant plus aisément que l’Institut d’études politiques (« Science Po ») s’est érigé en guide officiel de l’histoire contemporaine des relations internationales depuis l’après-guerre, à l’initiative des titulaires de la chaire correspondante de la Sorbonne – université maîtresse des thèses d’État : Pierre Renouvin, à ce poste depuis 1920, puis son successeur de 1964, Jean-Baptiste Duroselle, naguère spécialiste, par sa thèse d’État (1949), des Débuts du catholicisme social en France (1822-1870) (Paris, PUF, 1951).

C’est à l’époque de l’« École libre des Sciences politiques » (1870-1944) qu’avait commencé, dans les années 1920, l’investissement américain stricto sensu des « recherches » sociologiques (de Raymond Aron) et historiques (Renouvin) : elles étaient financées par la « Dotation Carnegie pour la Paix internationale » (« Carnegie Endowment for International Peace ») : voir Katharina Elisabeth, Rietzler, « American Foundations and the ‘Scientific Study’ of International Relations in Europe, 1910-1940 », PhD inédit, University College, 2009, indispensable.

La Carnegie a été relayée à « Science Po » depuis la décennie 1950 par la Fondation Ford – deux des trois « Fondations bona fide », avec la Rockefeller (très influente depuis l’entre-deux-guerres, toute-puissante en Allemagne), truchement des fonds de la CIA comme l’a montré Frances Saunders, présentée plus loin.

La nomination de Duroselle à la Sorbonne marquait une étape majeure de la « guerre culturelle » atlantique, après l’échec d’une candidature en 1956 : l’ex-normalien, professeur du secondaire, catholique militant et chouchou de longue date de l’archevêché de Paris, avait été intronisé dès 1946 à « Science Po » par le très catholique (mais discret) Renouvin.
Nommé professeur à l’université de Sarrebruck (1950), fief du ministre des Affaires étrangères Robert Schuman, puis à Lille, le dauphin de Renouvin était aussitôt devenu l’hôte régulier des universités américaines. Il y intervenait sur un ton et des thèmes de Guerre froide, anticommunistes et antisoviétiques, consignés dans la revue des étudiants et dans la revue officielle (The Review of Politics) de l’Université de l’université catholique de Notre Dame, la première à l’avoir invité, en 1951.

Ce recrutement a, entre autres aspects décisifs pour l’atlantisation de l’histoire française des relations internationales, abouti à la publication, sous l’égide de la Fondation Ford (c’est-à-dire de la CIA), des Mémoires bidonnés de Monnet, confiés par Duroselle à deux de ses poulains.

Mon propos est si choquant que j’invite le lecteur à en rechercher démonstration.
La documentation est abondante : Markus Bodler, « Les historiens français et les États-Unis dans les années 1950 et 1960 », Nuevo mundo. Mundos nuevos, janvier 2010, en ligne ; « Der Historiker Jean-Baptiste Duroselle », thèse soutenue à la Helmut-Schmidt-Universität Hamburg, 2018, inédite ; Delphine Pandazis, Jean Monnet et ses Mémoires. Les coulisses d’une longue entreprise, Lausanne, Antipodes, 2018 ; Philippe de Villiers, J’ai tiré sur le fil du mensonge et tout est venu, Paris, Fayard, 2019, agrémenté de 100 pages d’archives américaines ; ma communication à votre colloque 2021 sur le thème Enseignement de l’Histoire en péril « “Guerre culturelle” étatsunienne et histoire française des relations internationales du premier après-guerre au second », in Patrick Berthier, dir., L’enseignement de l’histoire en péril, Bats, Utovie, 2022, p. 85-104.) [N.d.l’E : pour visionner la vidéo de cette intervention, cliquez ici]

De la virulence de cette croisade a témoigné le destin éditorial de ma thèse d’État sur les rapports entre CGT et État entre 1944 et 1947 –amorce d’une exclusion de fait du milieu académique, malgré mes apparences professorales.
Duroselle, par ailleurs directeur des Publications de la Sorbonne, aurait motivé son refus de la publication – publiquement annoncée au jour même de la soutenance, le 7 novembre 1981 – par une impardonnable négligence des fonds américains.

Argument officieux, puisque, non-membre de mon jury, il était censé tenir compte de l’avis unanime de ce dernier, et surtout mensonger : il avait hurlé au téléphone, début 1982, que jamais il ne publierait cette « thèse communiste et anti-américaine ».

Du côté public, c’est la revue de Science Po Vingtième Siècle qui tira au canon de marine en 1987 contre ma carence archivistique et mon invention à visées idéologiques d’un « impérialisme américain » (après un premier tir de 1986 dans la Revue d’histoire moderne et contemporaine).

Frances Saunders a montré en 1999, via l’exemple du Congress for Cultural Freedom fondé en 1949-1950, le rôle décisif, déjà évoqué, des grandes Fondations américaines comme paravent honorable des énormes fonds alloués par la CIA à la conquête des intellectuels européens, universitaires inclus.

Interdit de fait par l’épuisement définitif de sa traduction de 2003, Qui mène la danse, la Guerre froide culturelle (Denoël, 2003) se vend d’occasion autour de 250 € (à l’époque du Covid, jusqu’à 800 €).
Il avait été accueilli par le silence de plomb médiatique qui châtie les iconoclastes.

On peut se demander, dans ces conditions, si la disparition des exemplaires n’a pas été le fruit d’une rafle programmée.

7/ Tous vos ouvrages s’appuient sur des archives aux contenus implacables. Pour ce dernier ouvrage, avez-vous investigué dans de nouveaux fonds ?

J’ai passé vingt ans aux archives diplomatiques entre ma thèse d’État et 2010, séjour continu entre 1977 et les années 1990, où j’ai publié une masse d’articles, confidentiels, sur les relations franco-américaines, et Le Vatican, l’Europe et le Reich.
J’y suis retournée en 2021-2022 pendant sept mois, de l’ouverture à la fermeture, et ai photographié notamment les pièces « économiques » du lot, de 1940 au début des années 1950 : le contenu des accords est si sidérant que je ne pouvais courir le risque d’une interprétation erronée ou d’une faute de frappe – sans oublier le refrain académique du descriptif « à charge ».

J’ai complété les fonds français par les archives américaines publiées. Le maître de la Doxa « Science Po », 20 & 21, successeur officiel de Vingtième siècle (déchaîné en 2020 contre La Non-épuration en France de 1943 aux années 1950), a désormais motif formel à satisfaction : les fonds américains occupent dans Les origines du Plan Marshall une place considérable.
Leur croisement avec les archives françaises a cependant un effet objectivement si dévastateur pour la Doxa de la « démocratie » et de la « bienveillance » des États-Unis pour leurs amis et alliés que je doute du quitus.
L’enterrement succédera peut-être aux vociférations.

8/ Une dernière question. Envisagez-vous une suite à votre ouvrage ? Par exemple sur le plan Marshall stricto sensu et ses conséquences aujourd’hui, disons, avec par exemple l’Union européenne ?

Je voulais couvrir, « Plan Marshall » inclus (1948-1951), ce qui avait suivi la capitulation du 28 mai 1946 et rendre compte de la mutation économique, politique, syndicale, culturelle et militaire de la France en « pays Marshall » (terme du Département d’État depuis la fin de 1948) et son rôle secondaire par rapport à l’Allemagne occidentale prioritairement reconstruite et réarmée.

Les sources, qui poussent jusqu’à la caricature les traits de la colonisation étudiée dans ce premier volet, montrent comment la France est devenue un fief anticommuniste, antisoviétique, conformément à la tradition établie dans l’entre-deux-guerres, « européen » de la zone d’influence américaine sur le Vieux Continent, et un pilier politique du Pacte atlantique (avril 1949).

À défaut d’être le pilier militaire de son organisation militaire de la fin 1950, l’Organisation du Traité de l’Atlantique-Nord : cette fonction avait été assignée aux « nombreuses générations bien aguerries » d’Allemagne contre les « armées russes », formule du 19 mars 1949 de l’ambassadeur de France Henri Bonnet, un an et demi avant la fondation de l’OTAN.

Rappelons que la supposée « attaque » nord-coréenne du 24 juin 1950 contre le Sud (*) fut présentée comme la cause à la fois de la guerre de Corée et du réarmement allemand.

Je souhaitais d’autant plus aller au-delà des accords Blum-Byrnes que l’ouvrage économique Aux origines du carcan européen, 1900-1960 (Paris, Delga, 2016) ne traite pas des aspects politico-militaires.

Mais l’impératif d’une étude précise des dispositions économiques de la première phase avait généré un gros ouvrage, dont il était difficile d’augmenter le volume.
Les éditeurs redoutant le sort commercial des « suites », celle des Origines du Plan Marshall dépendra évidemment de sa diffusion.

(*) : Sur ladite « attaque », les fonds classés du Quai d’Orsay font défaut jusqu’à la fin juillet 1950, comme par destruction brutale, invraisemblable en temps de paix.
Ce qui a surnagé des fonds démontre une origine américaine de la guerre de Corée.
Voir mon article « La perception militaire de l’URSS par l’Occident au début des années cinquante : peur de l’Armée rouge ou “ogre soviétique”? » in Cahiers d’histoire de l’institut de recherches marxistes, n° 46, 1991, p. 19-61.

Henri Guillemin et l’Affaire Pétain

Jaquette du coffret DVD/Livre

Une autre façon de ne pas se laisser monter sur la cervelle (*) est de s’intéresser à l’important travail que Guillemin consacra à l’Affaire Pétain et au régime de Vichy, en plongeant dans le très riche coffret DVD/Livre édité par Les Mutins de Pangée, coproduit avec les éditions Utovie et Les Amis d’Henri Guillemin (LAHG).

(*) Titre d’un article d’Henri Guillemin publié dans La Tribune de Genève le 16 octobre 1968. Article repris De l’Histoire et de la Littérature – sélection d’articles 1964-1974 Dir. Patrick Berthier, Ed. Utovie.

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Coffret DVD/Livre Henri Guillemin et L’affaire Pétain

AU PRIX DE 25 € AU LIEU DE 35 € (frais de port offerts)

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Qui était vraiment Philippe Pétain ? Henri Guillemin, par un travail exemplaire de démythification historique, dresse le portrait d’une figure emblématique de l’Histoire française.

En mai 1981, Henri Guillemin inaugure une nouvelle série de 12 leçons d’Histoire à travers l’émission Henri Guillemin vous parle diffusée sur l’antenne de la Radio Télévision Suisse (RTS). Il explore toujours son thème de prédilection, celui de la trahison des élites, des gens de biens, à travers le décryptage de grands événements ou de grandes figures historiques.

Quel est le contenu du coffret Henri Guillemin et l’affaire Pétain ?

12 conférences filmées, soit 6 heures passionnantes, en 3 DVD :

DVD 1 : TRAVAIL

1. La montée du Fascisme : L’extrême droite est de plus en plus influente dans les années 1930 (diffusion : 3 mai 1981)

2. Pétain avant 1934 : C’est à Verdun que se crée la « légende » de Philippe Pétain (diffusion : 10 mai 1981)

3. Le politicien : de la politique de 1934 à la victoire du Front populaire (diffusion : 17 mai 1981)

4. La défense nationale : Pétain envisage une Révolution nationale dès la fin des années 30 (diffusion : 24 mai 1981)

DVD 2 : FAMILLE

5. Un étrange Maréchal : pour l’éloigner de Paris, Pétain est nommé ambassadeur à Madrid (diffusion : 31 mai 1981)

6. Le but est atteint : L’armistice signé, les pleins pouvoirs sont accordés à Pétain (diffusion : 7 juin 1981)

7. L’an 1940 : début de la politique de collaboration voulue par Pétain (diffusion : 21 mai 1982)

8. Avec Darlan : entre 1941 et 1942, la Révolution nationale prend une nouvelle envergure

DVD 3 : PATRIE

9. Laval réapparaît : la « zone libre » est occupée et Pétain s’accroche au pouvoir (diffusion : 28 mai 1982)

10. L’asservissement : la Résistance s’organise et Pétain crée la Milice pour la combattre (diffusion : 30 mai 1982)

11. La fin : en 1944, c’est le début de la fin pour Pétain et le régime de Vichy (diffusion : 4 juin 1982)

12. Constats : conclusion et bilan sur le régime de Vichy et le maréchal Pétain (diffusion : 6 juin 1982)

Quel est le contenu des bonus ?

1/ Débat télévisé sur l’affaire Pétain – 52 mn – RTS (1982)

Avec Jacques ISORNI, avocat du Maréchal Pétain – Henri GUILLEMIN, historien – Jean-Noël JEANNENEY, homme politique – Henri AMOUROUX, écrivain et Jean-Raymond TOURNOUX, journaliste.

2/ Livre : La vérité sur l’affaire Pétain

Edition revue et remaquettée (248 pages).
Préface inédite d’Annie-Lacroix Riz, Professeure émérite d’histoire contemporaine Université Paris7- Denis Diderot

3/ Compléments vidéo en ligne sur www.affairepetain.fr

Il s’agit de 11 heures d’analyses historiques inédites de l’historienne Annie Lacroix-Riz, spécialiste de cette période historique.

Dans cette série, produite par la société Les Films de l’An II, elle revient sur chacune des 12 conférences d’Henri Guillemin, pour les enrichir, les compléter ; confirmant ainsi la puissance d’analyse critique d’Henri Guillemin dans le champ de l’Histoire politique.

Comment commander : cliquez ici

Nos voeux

Cette lettre est la dernière de l’année 2023.

Rendez-vous dès la Nouvelle Année avec les diffusions des vidéos des interventions du colloque de novembre dernier consacré à l’Affaire Dreyfus.

En attendant, en ces derniers jours de décembre qui nous acheminent doucement vers le solstice d’hiver, ce moment à partir duquel tout redémarre, l’association Les Amis d’Henri Guillemin vous souhaite de belles et joyeuses fêtes de fin d’année et vous remercie de votre fidélité.

LAHG

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Vient de paraître ! Un nouvel ouvrage d’Henri Guillemin

Couverture de l’ouvrage – Édition établie par Patrick Berthier – Préface de Guy Peeters – Editions Utovie – 364 pages – 32 €

La présentation de l’éditeur

Sont réunis ici des articles publiés par Henri Guillemin entre 1964 et 1974 et édités en 1975 par le Cercle d’Éducation populaire de Bruxelles (C.E.P.), au public duquel il a proposé à cette époque de nombreuses conférences. Il ne s’agit pas de transcriptions de ces conférences, mais d’articles, presque tous parus dans La Tribune de Genève ; cela dit, les thèmes sont, ici et là, ceux qui passionnaient l’orateur comme le journaliste.

Les articles ne sont pas repris dans l’ordre de leur publication, mais suivent un plan thématique par grands sujets : l’évolution du christianisme, la place des écrivains dans leur siècle, la façon dont s’écrit (ou devrait s’écrire !) l’Histoire. Ce plan reste souple, car parler de Lamartine amène à interroger son attitude religieuse, sa poésie, son courage politique ; même chose pour Victor Hugo. De ce fait les articles de la fin du volume, plus explicitement historiques (sur la Révolution, sur la guerre de 70 et les deux suivantes…), se placent en réalité dans la continuité de ceux qui paraissaient n’être “que” littéraires. Tout s’interpénètre.

Autant dire que ce livre est un captivant raccourci de l’œuvre écrite et parlée de Guillemin. Le volume du C.E.P. avait été publié “nu”, sans même les dates des articles. Pour la réédition on a indiqué non seulement ces dates, mais les remaniements (surtout des coupures) subis par une partie des textes. Par ailleurs des notes clarifient les allusions à ce qui, cinquante et soixante ans après le temps de l’écriture, ne parle plus ou plus assez au lecteur actuel. Tout a été fait pour que, dans cette anthologie, Guillemin s’adresse à nous comme il s’adressait à ses contemporains, en leur disant « vous » et en les entraînant à sa suite.

Pour compléter, ces extraits. Lumineux Guillemin !

L’ouvrage rassemble soixante-huit articles dont le plaisir de lecture est semblable à celui éprouvé pour Chroniques du Caire (pour en savoir plus, cliquer ici ) : d’abord la verve de Guillemin, la pertinence de son propos un demi-siècle plus tard, et enfin l’intérêt notable du complément de notes et référence rédigées par Patrick Berthier ; l’ensemble formant autant de niveaux de lecture différents et complémentaires.

Au point qu’on pourrait penser que ces deux ouvrages forment un diptyque sous coffret consacré à Guillemin chroniqueur. Et pourquoi pas imaginer une future trilogie si un troisième volume devait voir le jour, tellement les archives sont riches !

Les articles proprement historiques et politiques se trouvent à la fin du volume. Ils sont tous captivants.
Lire par exemple Le régime de Vichy a-t-il été un moindre mal à propos du livre de l’américain Robert Paxton La France de Vichy, ou bien Ces hommes qui font l’Histoire, avec les portraits de Marx, Lénine, de Gaulle … est proprement jubilatoire.

Mais celui dont le titre interpelle aussitôt, et particulièrement aujourd’hui, Le sens des mots. Que veut dire « démocratie », force l’attention quant à la justesse de l’analyse historique et politique.

D’une plume alerte, toujours dirigée contre les versions officielles et mensongères de l’Histoire – sa marque de fabrique – Henri Guillemin remet les pendules à l’heure. C’est le texte d’un amoureux de l’Histoire et de la vérité.

Ecrit il y a cinquante ans, cet article offre aux lecteurs d’aujourd’hui les connaissances objectives pour comprendre par eux-mêmes, et sur la base de la réalité de faits historiques, les importants enjeux en cours actuellement sur la scène internationale.
Un exemple d’honnêteté intellectuelle, qualité malheureusement disparue aujourd’hui des médias de masse.

En exclusivité, le voici retranscrit ici in extenso avec l’aimable autorisation de l’éditeur.

Couverture de l’ouvrage – Editions Robert Laffont (janvier 1973) – 415 pages – disponible à prix modiques sur le marché de l’occasion)

Le sens des mots. Que veut dire « démocratie »

On ne connaît pas encore assez les travaux de François Fonvieille-Alquier. C’est en 1971 qu’il a publié son remarquable ouvrage : Les Français dans la drôle de guerre, puis coup sur coup, en 1973, nous avons eu de lui un bref et très curieux essai : La Fin des dogmatismes et ce livre et considérable : La Grande peur de l’après-guerre (1946-1973), un volume de plus de quatre cents pages qui regorge de documents en même temps que d’observations pertinentes. C’est sur cet ouvrage-là que je voudrais appeler ici l’attention ; une attention qu’il mérite, me semble-t-il, au plus haut point.

Le thème central de son étude est le suivant : on croit encore communément que l’Occident fut bien forcé de s’unir et de préparer sa défense, au lendemain de la dernière guerre, contre une URSS menaçante et qui, si elle n’en avait été dissuadée, par les moyens requis, n’eût pas manqué d’établir sa domination sur l’Europe entière. Un calme examen des faits établit cependant que, du côté de Moscou, bien des comportements interprétés comme offensifs étaient, au vrai, des « réactions de peur ». Les Russes ne pouvaient guère oublier, en effet, ce qui leur était arrivé dès après leur révolution de 1917 et l’assaut général qu’ils avaient alors subi, avec la participation des Français et des Anglais appuyant les rebelles « blancs » (les Koltchak, les Denikine et les Wrangel) qui tentaient d’écraser le nouveau pouvoir ou, du moins, de démembrer le pays. Ils gardaient un brûlant souvenir de l’agression dirigée contre eux par les Polonais.

Rappelons les choses telles qu’elles furent : les frontières orientales de la Pologne ressuscitée suivaient la « ligne Curzon » qui respectait avec soin les ethnies. Croyant pouvoir profiter de la faiblesse militaire russe, le gouvernement polonais attaque et fonce : il veut étendre à l’Est, au mépris du « droit des peuples », son territoire. Après un premier insuccès, il gagne la partie, aidé par la France de Millerand qui lui a envoyé Weygand à la tête d’une importante « mission » et la Pologne victorieuse impose à la Russie le traité – le Diktat – de Riga, 19 mars1921, qui lui arrache ce qu’on pourrait appeler sans inexactitude une énorme « Alsace-Lorraine » : la Biélorussie et une partie de l’Ukraine, annexant ainsi de force plus de trois millions de Russes désormais baptisés « Polonais ». La réparation de cette iniquité n’aura pas été étrangère à la signature, en août 1939, du pacte germano-russe qui permettait à l’URSS de récupérer, sans entrer elle-même en guerre, les territoires et les populations dont elle avait été, scandaleusement et par la violence, dépouillée dix-huit plus tôt.

Juillet 1941, Hitler vient de se jeter sur l’URSS, et les Etats-Unis n’entreront dans le conflit qu’en décembre, à la suite de Pearl Harbor. Le futur président des Etats-Unis, Truman, en juillet 1941, accorde une interview au New York Times. Et que dit-il ? Il est cynique à ravir, déclarant tout net : « si nous voyons que l’Allemagne est en train de gagner la guerre, nous devons aider la Russie. Mais si nous voyons, au contraire, que la Russie est en passe de triompher, c’est l’Allemagne que nous devons aider. Pour l’heure, il s’agit de laisser l’une et l’autre s’entre tuer le plus possible ».

Ce texte public, l’URSS peut en méditer tout le sens. Roosevelt n’est pas Truman et, sans arrière-pensée, je le crois, il a engagé son pays contre le nazisme aux côtés de la Grande-Bretagne et de l’URSS, et Churchill a été d’accord avec lui, aussi bien à Téhéran (1943), qu’à Yalta (1945), pour reconnaître à l’URSS, un glacis tant à l’ouest (Pologne et Prusse) qu’au sud-ouest (les Balkans moins la Grèce). Churchill lui-même comprend que Staline ait peu d’amitié à l’égard du « gouvernement polonais » en exil, réfugié à Londres depuis 1939, et dont chacun sait – Churchill le premier – qu’il est encore plus anti russe qu’anti allemand, âprement résolu à conserver les biens mal acquis de 1921. Là est l’explication de la lugubre affaire du soulèvement de Varsovie, que Staline laissera sans secours, permettant à l’occupant nazi une répression atroce.

François Fonvieille-Alquier invite ses lecteurs à se pencher sur une question de vocabulaire. L’Occident s’affirme « démocratique », et l’Est se targue de ne l’être pas moins. Démocratie libérale, dit l’une ; démocratie populaire, répond l’autre. Et le fait est que la liberté individuelle demeure, en principe, assez large en Occident (d’où les « brillantes variations » comme dit Fonvieille-Alquier, de Raymond Aron sur la « liberté de l’esprit »), alors qu’elle connaît, à l’Est, les restrictions les plus dures, rien n’étant moins contestable que la rigueur du régime policier dans les démocraties populaires.

Mais le dictionnaire soviétique n’est pas celui des Occidentaux. Pour Lénine, comme pour Marx, comme pour Blanqui, la démocratie à l’occidentale n’est qu’un leurre. Et il est certain qu’on a pu s’en apercevoir en France par exemple où, grâce à M. Thiers et ses fidèles successeurs, le suffrage universel, adroitement manié, donnait aux électeurs l’illusion de choisir eux-mêmes leur destin, tandis qu’en vérité le « petit nombre » – l’affairisme – continuait à gérer à son profit les richesses, accaparées, de la nation.

Si la démocratie se définit par l’adhésion majoritaire à telle forme de gouvernement, on ne saurait nier que l’hitlérisme, porté au pouvoir en Allemagne par une formidable majorité d’électeurs, constituerait, dans cette optique, la plus parfaite des « démocraties ». Pour Marx et Lénine, la démocratie n’a d’existence réelle qu’au moment où les oligarchies financières sont détruites et quand les ressources du sol et du sous-sol, ainsi que les grands moyens de production, sont restitués à la collectivité.

La Grande peur de l’après-guerre nous fait prendre conscience, d’une manière saisissante, de ce qu’eut d’extraordinaire l’entreprise dont l’usuelle léthargie des foules ne parut pas autrement secouée ; je veux parler du prodigieux renversement d’alliance qui s’opéra avec une telle rapidité, sous la poussée américaine – la poussée Truman – muant cette Allemagne, haïe la veille pour avoir mis le feu à l’Europe, en un allié courtisé, choyé, privilégié.

Le réarmement allemand – dont l’URSS pouvait à juste titre s’inquiéter – devint l’ambition majeure des Anglo-Saxons, et c’est particulièrement et très littéralement dans ce dessein que nous entendîmes à Zurich, le 19 septembre 1946, Churchill évoquer, réclamer « les Etats-Unis d’Europe », organisation dont, pour lui, la principale composante devait être une Allemagne puissamment remilitarisée. Le discours de Zurich ne peut s’interpréter dans son intention précise que par référence au discours prononcé quelques mois plus tôt par le vieux « lion » anglais, à Fulton, en présence de Truman, véhément appel à un anti soviétisme militant.

Et c’était à l’heure même, je m’en souviens, où l’un des plus ardents apôtres du « Réarmement moral » m’expliquait sans ambages que ce noble et généreux effort comportait en corollaire obligatoire, un réarmement de l’Allemagne non plus « moral » seulement, mais matériel avec ampleur.

A lire, à lire, le gros et lucide travail de François Fonvieille-Alquier, lequel n’est pas communiste, et qu’un seul souci anime, celui de voir clair et de ne pas s’en laisser conter.

Henri Guillemin

A lire, à lire… Oui et même à relire, pour savourer l’ironie, le sens des mots, la lucidité politique, et bien sûr la portée historique.

« …. qu’un seul souci anime, celui de voir clair et de ne pas s’en laisser conter. »

Cette dernière phrase de l’article renvoie immédiatement à un autre article savoureux de l’ouvrage (mais ils le sont tous !), dans lequel Guillemin explique comment il a découvert les trucages et mensonges en Histoire littéraire et politique.

Un court extrait :

« … Et c’est ainsi qu’entraîné par Lamartine du côté des événements de 1848, par Hugo du côté du 2 décembre, par Zola du côté de l’affaire Dreyfus, j’en suis venu à me passionner pour l’Histoire tout court, ouvrant les yeux avec stupeur sur les arrangements concertés, et sans rapport avec le réel, dont mon esprit, jadis, avait été pourvu et que je voyais – que je vois toujours – s’épandre avec ampleur dans ces multiples périodiques, consacrés, paraît-il, à l’Histoire et dont l’intention évidente est de maintenir le grand public dans une vue du Passé décente, correcte et bénigne, qui fera des lecteurs autant d’électeurs rassurants… ».

Cet extrait provient du quatrième article, intitulé avec bonheur Le refus de se laisser monter sur la cervelle. (Article utilisé par Patrick Berthier pour son intervention au colloque « Enseignement de l’Histoire en péril » – 6 novembre 2021. Pour en savoir plus, cliquer ici).

Ces quelques mots résument à eux seuls l’engagement d’Henri Guillemin, une posture militante toujours d’actualité.

Henri Guillemin

Note rédigée par Edouard Mangin

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Henri Guillemin et Benjamin Constant

 

Catherine Seylaz-Dubuis – photographie de Sophie Godel

Introduction

En juillet 2021, Catherine Seylaz (nom de plume Dubuis), nous proposa un texte relatant un souvenir d’enfance à propos d’une conférence de Guillemin sur Paul Claudel, donnée à Lausanne en 1955.
Texte qui donna lieu à une newsletter diffusée le 14 juillet et dont voici un court extrait :
« …Enfin, voici le souvenir d’un homme allant et venant sur la scène de l’Athénée; il parle de Claudel, et il pleure, tant l’évocation de ce grand poète l’émeut. La salle se tait, figée, la bonne société bourgeoise de Lausanne, embarrassée, ne sait trop comment recevoir ce témoignage à vif, ces propos enflammés auxquels elle n’est guère habituée…. »
Pour lire la lettre, cliquer ici.

Quelques mois plus tard, au mois d’octobre, nous reçûmes un deuxième texte, cette fois-ci consacré aux rapports Henri Guillemin/Charles Péguy.
Pour lire la lettre, cliquer ici.

Puis, à l’occasion de la Nouvelle Année 2022, Catherine Seylaz m’adressa une belle surprise : un échange épistolaire inédit entre Henri Guillemin et une jeune étudiante pleine de fougue qui l’apostrophait vivement au sujet de ses critiques contre Napoléon Bonaparte, dont voici un extrait :
« … les photocopies d’un échange épistolaire datant de 1968 entre son amie Anne Rivier, alors jeune étudiante, et Henri Guillemin, suite à une conférence qu’il venait de donner sur Napoléon 1er….
L’étudiante, avec la fougue de la jeunesse, apostrophait l’historien en lui déclarant son désaccord sur la façon avec laquelle Guillemin avait démoli la statue du héros national.
Guillemin lui répondit aussitôt…
. »

Pour lire la newsletter, cliquer ici

Quelques jours avant le colloque sur Emile Zola (12 novembre 2022), Catherine Seylaz nous a fait parvenir un nouveau texte concernant cette fois-ci Benjamin Constant, personnage qui fait partie des bêtes noires de Guillemin, à côté de George Sand, Alfred de Vigny et quelques autres.

Henri Guillemin, Benjamin Constant et Léonard Burnand. Par Catherine Seylaz-Dubuis.

Editions Perrin – 350 pages – 23 €

 

Léonard Burnand a publié en mars 2022 une ample biographie de Benjamin Constant chez Perrin, sobrement intitulée Benjamin Constant. Léonard Burnand dirige l’Institut Benjamin Constant, sis à l’Université de Lausanne, préside l’Association Benjamin Constant, collabore à l’édition des Œuvres complètes de Constant et préside le comité de rédaction des Annales Benjamin Constant.
Il est par ailleurs professeur d’histoire moderne à l’UNIL (Université de Lausanne), et auteur de plusieurs livres. dont Necker et l’opinion publique (2004) et, en collaboration, Germaine de Staël, l’esprit de liberté (Perrin, 2017).

C’est comme constantien largement reconnu que j’étais impatiente de voir à quelle sauce Burnand allait assaisonner notre Henri Guillemin, dont la détestation de Constant est patente. [cf. Benjamin Constant muscadin – éd. Utovie ; pour en savoir plus cliquer iciN.d.l’E].

Dans son Introduction, Burnand explore « l’image posthume » du personnage, « tout aussi ambivalente que celle qui s’est développée de son vivant1 ». Et il fait une assez large place à Guillemin, qu’il introduit à la suite d’une « prédiction » de François Mauriac, admirateur de Constant  (« Benjamin Constant a des ennemis éternels2 ») : « le redoutable Henri Guillemin s’apprête à descendre dans l’arène pour réactiver la légende noire3. »

Disons tout de suite que les propos de Burnand m’ont surprise par leur modération.
Je m’attendais à une exécution en règle, et certes, les termes « en prétendant révéler », « ces prétendus imposteurs », « une prétendue “conspiration du silence”», accumulés sur quelques lignes, soulignent les sérieuses réserves du chercheur à l’égard de la démarche de l’historien Guillemin. Ce dernier « affectionne le genre du livre “à charge” », « cherche à déboulonner certaines idoles », possède « un tableau de chasse bien garni », « mène contre Benjamin une croisade acharnée […], véritable entreprise de démolition », etc.

Que voici le portrait d’un redoutable prédateur des lettres ! Plus grave, l’accusation de manipulation des sources, mettant en évidence le côté « hautement contestable du point de vue méthodologique » du livre que Guillemin consacre à Constant4 reprend l’essentiel des virulents reproches émis par la plupart des historiens, mais sur un ton toujours très mesuré.
Comme si l’auteur se gardait bien de tomber dans les mêmes outrances que l’on a reprochées à l’essayiste.

Léonard Burnand est né en 1977. Il est titulaire d’une Licence ès lettres (2003) et d’un Doctorat ès lettres (2008) à l’Université de Lausanne.

Par ailleurs, Burnand n’est pas insensible aux côtés séduisants du personnage de Guillemin : « essayiste et conférencier à succès », « fougueux essayiste » ; son livre « incendiaire et outrageusement partial » « ce brûlot », est cependant doté « de verve et d’humour ».

Burnand reconnaît à Guillemin un « talent de pamphlétaire », mais qui a eu « un effet dévastateur pour l’image de Constant auprès d’une partie du public », participant activement à la consolidation de la « légende noire » qui poursuit le personnage.

Les énormes travaux conduits par les historiens dès le début des années 1980 sur l’œuvre de Benjamin Constant ont amené un climat plus apaisé. L’angle « scientifique » sous lequel elle est envisagée désormais suscite des interprétations plus sereines, moins polémiques. « L’histoire, conclut Léonard Burnand, semble graduellement prendre le pas sur la légende. »

L’adjectif « scientifique », orné de guillemets par l’historien lui-même, notons-le, m’a renvoyée à cet article d’Henri Guillemin5, qui éclaire, s’il en était besoin, sa démarche, et pointe clairement ce qui la sépare de la méthode historienne « scientifique ».

A mes yeux, il ne s’agit pas du même « métier », même si Guillemin se considère comme historien (« Le rôle de l’historien est de dénouer les masques et d’arracher les oripeaux6. »).
Sa méthode subjective, affective et émotionnelle (tout en étant basée sur un travail de documentation fouillé), qui dit haut et fort ses amitiés et ses détestations, n’est évidemment pas celle d’historiens tels que Burnand. Certes, « tout critique […] sait parfaitement, dans son for intérieur, ce qu’il pense de l’écrivain qu’il étudie. […] il est loyal, et simplement honnête, d’avouer avec franchise le penchant qu’on éprouve pour l’auteur dont on traite ou l’éloignement qu’il vous inspire7. »

Mais, là où l’historien met en sourdine ses antipathies, le chercheur façon Guillemin leur laisse libre cours : « Je n’aime pas Benjamin Constant. […] Tout compte fait, de tant de documents interrogés, de tant d’écrits lus et relus, l’homme que l’on voit apparaître me glace, m’est odieux8. »

Il en a le droit, mais cela ne fausse-t-il pas un peu la lecture ?

Caricature de Benjamin Constant en caméléon vers 1820 – Bibliothèque de Genève

En conclusion, parmi ces mêmes aveux, cette caricature de Benjamin (on sait que Constant a été abondamment caricaturé par les dessinateurs dans les journaux de l’époque), que Guillemin ne peut s’empêcher d’offrir à ses lecteurs, après quelques douceurs concédées (« Constant écrit admirablement […] Un écrivain du premier rang ») :

« Paix à ses cheveux jaunes, à ses taches de rousseur, son petit ventre rond sous sa poitrine creuse, sa vérole, son air entendu, et sa myopie clignotante. »

Catherine Seylaz-Dubuis

1 Léonard Burnand, Benjamin Constant, Paris, Perrin, 2022, p. 11.

2 François Mauriac, « Quelqu’un ou personne », Le Figaro littéraire, 6 octobre 1956, p. 1 et 7.

3 Léonard Burnand, op.cit., p. 15. Toutes les citations qui suivent : pp. 16-19.

4 Henri Guillemin, Benjamin Constant muscadin (1795-1799), Paris, Gallimard, 1958 ; rééd. Utovie, 2009.

5 Henri Guillemin, « Aveux spontanés », Journal de Genève, 16-17 février 1952, cité par Léonard Burnand, p. 16.

6 Henri Guillemin, « Benjamin l’imposteur », Le Nouvel Observateur, 18 octobre 1967, cité par Léonard Burnand, p. 17.

7 « Aveux spontanés ».

8 Ibid.

Noël est maintenant très proche….

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Qui était vraiment Philippe Pétain ? Henri Guillemin, par un travail exemplaire de démythification historique, dresse le portrait d’une figure emblématique de l’Histoire française.

En mai 1981, Henri Guillemin inaugure une nouvelle série de 12 leçons d’Histoire à travers l’émission Henri Guillemin vous parle diffusée sur l’antenne de la Radio Télévision Suisse (RTS). Il explore toujours son thème de prédilection, celui de la trahison des élites, des gens de biens, à travers le décryptage de grands événements ou de grandes figures historiques.

Après avoir exposé avec brio la traîtrise de Thiers et des Versaillais pendant la guerre de 1870 et la Commune de Paris, Henri Guillemin s’attaque cette fois-ci à Pétain et au gouvernement de Vichy.

Ce coffret est co-édité avec les Éditions Utovie. Il est soutenu par un partenariat avec Les Amis d’Henri Guillemin (LAHG).

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Note réalisée par Edouard Mangin

Henri Guillemin

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Coffret DVD/Livre « Henri Guillemin et l’affaire Pétain »

Jaquette du coffret

Coffret DVD/Livre

Henri Guillemin – L’affaire Pétain

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Colloque Henri Guillemin sur Emile Zola

Emile Zola

Dans 6 semaines, le 12 novembre, se tiendra le colloque organisé à l’occasion des 120 ans de la mort de Zola survenue le 29 septembre 1902. Guillemin/Zola, un engagement littéraire et politique.

Les inscriptions sont ouvertes depuis début septembre et la salle Dussane de l’Ecole Normale Supérieure (ENS – rue d’Ulm) continue de se remplir.

Inscriptions – A vos agendas !

Pour découvrir le programme du colloque et effectuer votre inscription, il vous suffit de cliquer ici.
En haut et en bas de la fiche programme, un gros bouton bleu vous amènera directement sur le site dédié à l’achat des places.

Nous remercions les responsables de la Maison Musée Zola Dreyfus de Médan (26, rue Pasteur 78670 Médan) qui ont accepté de relayer nos informations sur la tenue du colloque.
Pour en savoir plus sur la Maison Musée, cliquez ici

Merci pour votre soutien.

Note rédigée par Edouard Mangin

Henri Guillemin