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Un jeune chercheur suisse consacre son master à Henri Guillemin

C’est incontestablement une bonne nouvelle pour les habitants de la planète Guillemin de constater qu’aujourd’hui, l’intérêt pour Henri Guillemin, ses travaux, sa personnalité, est suffisamment vif pour qu’un étudiant décide d’y consacrer son mémoire de master d’histoire. C’est le cas de Florian Papilloud, étudiant suisse de l’université de Neuchâtel.

On le sait, Guillemin a passé une grande partie de sa vie à Neuchâtel. C’est de là qu’il a développé une intense activité de conférencier un peu partout en Europe et produit d’importants ouvrages sur l’histoire littéraire et politique du XIXe siècle avec des incursions dans celle du XXe. Cela laisse forcément des traces. Son style, sa démarche, ses engagements, son combat ont marqué les esprits et continuent aujourd’hui d’exciter la curiosité.  

C’est sans doute un peu tout cela qui a amené Florian Papilloud à choisir Guillemin pour son mémoire.

Né en 1989 à Sion, en Valais, Florian Papilloud a d’abord étudié la physique et les mathématiques au lycée mais a décidé de s’inscrire en sciences humaines à l’université de Neuchâtel. Doté d’un Bachelor avec comme matières principales l’Histoire et les sciences de l’information et de la communication, et comme matière secondaire les sciences et pratiques du sport, il a ensuite entrepris un Master en Histoire (orientation Histoire moderne et contemporaine). Laurent Tissot, docteur en sciences politiques, son directeur de recherches ayant mentionné Henri Guillemin lors de ses cours, il n’en fallut pas plus pour qu’il s’intéresse au personnage et à ses émissions télévisées, d’autant que Neuchâtel fut sa ville d’adoption.   

Son message du mois d’août, nous informant qu’il nous adressait son mémoire de master fut l’agréable surprise de l’été.
Aussitôt reçu, aussitôt lu, notamment par Patrick Berthier qui en a tiré un compte rendu critique, sujet de notre lettre de rentrée, que vous allez découvrir ci-dessous.

Compte rendu

Après l’avoir soutenu au terme de l’année universitaire 2016-2017, Florian Papilloud, étudiant en master à l’université de Neuchâtel, a eu l’excellente idée d’adresser à notre association un exemplaire de son mémoire, et nous voudrions partager avec vous tout ce que son travail a d’intéressant.

Le titre principal (très guilleminien !) : Faut-il le croire sur parole ? se développe en un sous-titre : La popularité d’Henri Guillemin en Suisse romande et « L’Affaire Jésus », qui donne le plan même du mémoire : « Le personnage Guillemin » (24 pages), « Le talent oratoire » (14 p.), « L’Affaire Jésus : un retentissement » (23 p.).

La première partie, celle où l’apport de F. Papilloud est forcément le moins personnel, dessine un parcours biographique et un portrait dont les éléments proviennent en bonne part d’Une certaine espérance – les entretiens avec Jean Lacouture.

C’est un choix intéressant, car il s’agit là de la version la plus tardive (enregistrée en mai-juin 1990, publiée en janvier 1992) de l’image que Guillemin voulait donner de lui-même. Mais l’auteur propose aussi une documentation proprement suisse, d’où il ressort par exemple que si, dans ses vieux jours, Guillemin était bien vu de sa municipalité comme contribuant au renom de la ville, ça n’avait pas été toujours le cas, et de loin, lors de son arrivée, les milieux « vichystes » (mot d’une nécrologie, cité p. 13) ayant vu d’un mauvais œil son intrusion dans la bonne société neuchâteloise.

Le travail de Florian Papilloud retient vraiment l’attention à partir du deuxième chapitre, car, l’ayant conçu et écrit sur les lieux mêmes où vivait Guillemin, il cherche à y définir quelle était son image en Suisse romande, à partir de ses conférences et de ses émissions. Il donne en particulier nombre d’extraits de la presse régionale suisse, qui ne nous est pas facilement accessible, et où l’on peut voir que même dans son pays d’adoption Guillemin n’était pas toujours bien vu, surtout, cela va de soi, dans les périodiques de droite ; notamment dans le Valais où, selon un de ses critiques, les plus jeunes auditeurs de ses conférences, « charmés par le verbe de ce babilleur, “gobent” à coup sûr les plus néfastes affirmations du dangereux démagogue » (Le Nouvelliste du 31 mai 1968, cité p. 32).

Quant au point qui pourrait étonner le plus, le choix de consacrer toute une partie à L’Affaire Jésus, il s’explique bien sûr par l’importance de la réflexion et de l’histoire religieuses dans l’œuvre de Guillemin, notamment durant les dernières années de sa vie, mais aussi par le fait qu’étant sur place, l’auteur a utilisé une partie du fonds documentaire, encore largement inexploité, déposé à la bibliothèque de Neuchâtel après la mort de Guillemin.
On y trouve de nombreuses lettres reçues par lui, parmi lesquelles F. Papilloud a logiquement sélectionné les 142 envoyées de Suisse même ; or, parmi ces 142, il y en a 62 sur L’Affaire Jésus : cela méritait en effet qu’on aille y voir.

Premier constat : seules cinq de ces lettres sont négatives, toutes les autres sont, dit l’auteur, « bienveillantes » (p. 52) ; il suppose donc que c’est Guillemin qui « aurait décidé de se débarrasser des lettres les plus virulentes, agressives ou insultantes » (ibid.).

Sur ce point précis, il se trouve que je peux dire que ce n’est pas le cas.
Nous nous écrivions souvent et, au moment de L’Affaire Jésus, dont le succès l’étonnait, il ne cessait de me donner avec ravissement les chiffres des ventes (50 000 exemplaires en six mois en édition normale, à quoi s’ajouteront à partir de 1984 les ventes dans la collection de poche « Points »), et dans sa lettre du 4 octobre 1982 – le livre avait été mis en vente en mars – il précisait avoir reçu « 203 lettres d’inconnus dont près de 200 disent MERCI (7 prêtres) » : ce qu’il a gardé correspondait donc bien à ce qu’on lui avait envoyé, et les critiques, qui furent nombreuses, vinrent plutôt de la presse.

Il n’en est pas moins très intéressant de constater, grâce à F. Papilloud, que Guillemin, qui a jeté des quantités de lettres lors de son dernier déménagement, avait gardé celles-là, qui sans doute lui donnaient l’impression de ne pas être seul dans son anticonformisme ; Papilloud indique d’ailleurs que plus de la moitié des lettres (44 sur 62) viennent de cantons de tradition protestante, et sept seulement de cantons explicitement catholiques – ce qui explique sans doute qu’il n’y ait que peu de lettres de prêtres.

Au fil de la lecture bien d’autres détails instructifs apparaissent.

Par exemple nous savons aujourd’hui que La Vérité sur l’affaire Pétain, qui a paru à Genève en octobre 1945 sous le pseudonyme de Cassius, est de Guillemin, puisque la réédition de ce texte par Utovie, en 1996, avec une préface de son fils Philippe, a rétabli son nom sur la couverture ; mais F. Papilloud fait remarquer qu’à l’époque où sa série d’émissions à la télévision suisse romande, intitulée « Pétain » (treize demi-heures, entre le 3 mai et le 10 juin 1981), a suscité le tumulte dans la presse helvétique, le livre n’était ni réédité ni connu comme étant de lui.

Et à qui Guillemin a-t-il dit que, le 14 juin, il avait participé à la télévision suisse à un débat sur cette série d’émissions avec Jacques Isorni, Jean-Noël Jeanneney, Henri Amouroux et Jean-Raymond Tournoux ?
Pas à moi en tout cas. On aurait bien voulu y être, et d’autant plus que même Isorni n’a pas réussi à démontrer que Guillemin avait tort.

Il y a aussi dans ce mémoire des détails plus anecdotiques, comme cette analyse d’un graphologue suisse pour qui l’écriture de Guillemin révèle à la fois la « prédominance de l’esprit d’analyse », « un souci d’objectivité » et la « crainte de se laisser entraîner par la passion » (cité p. 16)… ce qui n’est pas mal vu, mais qui se déduit aussi bien de la lecture de l’œuvre imprimée !

J’aime mieux lire ce qui nous fait comprendre pourquoi et comment la façon de parler ou d’écrire de Guillemin séduisait.
Ainsi ces mots d’un journaliste s’adressant à lui dans son article élogieux sur une autre série télévisée, celle sur Jeanne d’Arc : « On parle de vous dans les cafés, dans les bistrots […]. Vous auriez aimé ce qu’ils disaient, ces employés sans légende, ces retraités sans aigreur. Ils souriaient, leurs visages s’animaient. Savez-vous, ils sont sceptiques, ils se demandent où vous allez chercher vos histoires. Mais ils ne vous manquent pas, le dimanche soir » (Louis Gaillard, « Le roman de Jeanne », Journal de Genève, 12 août 1970, cité p. 24).

Ou bien cet extrait de la lettre d’un ouvrier horloger : « Et vous êtes toujours si simple, d’abord si facile avec nous autres gens du peuple, ouvriers et employés, vous nous faites participer avec des mots simples et compréhensifs pour tout un chacun » (lettre du 18 mars 1983, citée p. 30 ; fonds Guillemin, cote MS B 3/809).

Dans ce qui est anecdotique, mais pas négligeable pour autant, notre jeune chercheur précise (p. 40) que cette popularité de Guillemin s’est fortement atténuée après sa mort, et que sa renaissance très récente grâce à internet demeure relative ; il écrit (avec le « nous » de majesté propre aux conventions de l’écriture universitaire, mais aussi avec le sourire) : « Lorsque nous demandons à des gens s’ils connaissent Henri Guillemin, il est nécessaire d’ajouter qu’il s’agit du monsieur avec de grosses lunettes qui parlait seul face à la caméra », et à ce détail ils le reconnaissent…

J’ai aussi beaucoup apprécié que Florian Papilloud analyse dans le détail certains exemples vraiment significatifs.

Nous apprenons ainsi p. 39 que la série (venimeuse, on le sait !) sur Napoléon, diffusée entre janvier et août 1968, connaît un tel succès malgré l’heure de diffusion tardive (le samedi à 22h, voire 23h) que, pour les derniers épisodes, la chaîne décide d’une rediffusion le jeudi à 18h10.
Cette faveur faite à Guillemin (en vue, bien sûr, d’une meilleure audience) irrite la partie hostile de la critique, et l’auteur donne (p. 42-43) des détails précieux sur l’image “gauchiste” qui était celle de la Télévision suisse romande depuis l’après-guerre : Guillemin en bénéficiait et en pâtissait à la fois.

F. Papilloud analyse notamment (p. 55-57) le choix fait par la TSR de diffuser six émissions de lui sur « L’affaire Jésus » un an et demi après la parution de son livre, et de les diffuser du 19 au 24 décembre 1983 vers 18h ; et il cite une vive protestation de l’Association vaudoise des téléspectateurs et auditeurs contre les dates et heures choisies, car « l’idéalisme gauchisant teinté d’un vernis de christianisme » qui est la marque de Guillemin, pour ces honnêtes gens, ne peut satisfaire les croyants quand on lui accorde la vedette justement dans « la semaine précédant Noël » (cité p. 56).

On aura compris tout l’intérêt que présente cette enquête. Comme (ancien) professeur, j’aurais bien mon mot à dire sur certaines petites négligences d’écriture, mais cela n’a vraiment pas d’importance, tant la récolte a de quoi retenir l’attention.

Merci, donc, à Florian Papilloud d’avoir mené à bien ce joli travail, et aussi à son professeur M. Laurent Tissot, car ils ne sont pas légion, les universitaires qui dirigent des travaux sur un homme aussi compromettant : en France, à vrai dire, je n’en connais pas, et j’ai au contraire éprouvé jadis, jeune universitaire moi-même, à quel point il était mal vu de s’intéresser à lui.

Puisse donc Florian Papilloud prendre la tête d’une lignée nouvelle de “guilleministes” qui, en Suisse mais aussi en Belgique et au Canada (où existent peut-être des travaux que nous ne connaissons pas), ont encore beaucoup à nous apprendre sur le vrai Guillemin.

Compte rendu de Patrick Berthier

Pour compléter

Pour lire le résumé du livre « L’Affaire Jésus », cliquez ici

Pour en savoir plus sur l’université de Neuchâtel, cliquez ici

Quod Est Veritas ? – le Christ et Pilate. Tableau de Nikolaï Gay (1831 – 1894) – Musée de l’Hermitage 
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La Révolution toujours vivante

Chute de la royauté. Prise du Palais des Tuileries le 10 août 1792. Tableau de Jacques Bertaux (1745-1818) – RMN 

Révolution ! Ce mot que la pensée dominante voudrait bien effacer

Le Monde des livres du 23 juin 2017 publie une double page sur l’héritage révolutionnaire, à l’occasion de la parution de plusieurs livres :
Alain Badiou : Que signifie changer le monde ? éd. Fayard. Dernier tome paru de son séminaire
Sophie Wahnich : La Révolution française n’est pas un mythe – éd. Klincksieck
Jonathan IsraelUne révolution des esprits, les lumières radicales et les origines intellectuelles de la démocratie moderne – éd. Agone
Un numéro de la revue Critique : Révolution française : la grande promesse
et je n’oublie pas une note rapide sur La bataille du bicentenaire de la Révolution – éd. La Découverte par Michel Vovelle.

Intéressant que ce journal [dit de « référence » – note de l’éditeur] donne autant d’importance à cette conjonction de publications. On peut se demander pourquoi, à vrai dire.
Est-ce parce qu’un président de la République récemment élu a intitulé son dernier livre Révolution ? Ce serait malveillant d’en faire l’hypothèse.
Quoique, des livres consacrés à la Révolution les années précédentes n’ont pas eu l’honneur d’être recensés par Le Monde, à commencer par les conférences de Guillemin sur Les deux Révolutions françaises – 1789/1792 – 1792/1794 (éditions Utovie – Pour en savoir plus, cliquez ici.)

1793, la Fête de l’Unité, en commémoration de la chute de la monarchie le 10 août 1792.
Tableau de Pierre-Antoine de Machy  (1723-1807) – Musée Carnavalet

 

Que dit cet article ?

Ne boudons pas notre plaisir et regardons de près ce qui est dit.

Jean Birnbaum interroge Badiou et celui-ci récuse bien des présupposés qui sous-tendent les questions de Birnbaum.
D’abord sur l’héritage de 89, Badiou refuse sèchement que la notion même d’héritage ait un sens en la matière, car seuls les révolutionnaires peuvent en parler et reconnaître ce qui a pu les influencer dans l’histoire de leurs prédécesseurs, et à quoi leur propre révolution ne peut certainement pas se limiter ; les autres, ceux qui sont de l’autre côté, on va dire celui de l’histoire officielle, ont surtout à coeur d’imposer aux révolutions un « couvre-feu » mémoriel qui les rend incompréhensibles et transmettent un certain nombre de légendes qui ont la vie dure (par exemple sur Robespierre, notamment), pour seul but de déconsidérer l’acte révolutionnaire lui-même, de montrer son inutilité, de souligner sa sauvagerie.
Badiou refuse aussi que soit toujours posée la question du « bilan » des Révolutions « la réaction demande toujours que son « bilan » intégralement négatif des révolutions, ramenées généralement à des crimes absurdes, qu’il s’agisse de Robespierre, de Lénine, de Staline ou de Mao, soit partagé par tous.
Mais en définitive ce sont les révolutionnaires et eux seuls qui proposent le vrai bilan des révolutions.

Combats de la rue de Rohan, le 29 juillet 1830. Tableau de Hippolyte Lecomte (1781-1857) – Musée Carnavalet

Sans doute l’expression « crimes absurdes » demanderait à être creusée.
Que signifie-t-elle exactement ? Que les révolutionnaires n’en avaient pas besoin ? Que ces crimes allaient ternir l’image des révolutionnaires ? Qu’ils étaient l’oeuvre de fous furieux plutôt que de véritables révolutionnaires ? On pense aux massacres de septembre – que Guillemin lui-même a tant de mal à justifier. Ou à certaines exécutions durant les derniers jours de la Commune.

Révolution de 1848. Lamartine devant l’Hôtel de ville de Paris le 25 février 1848. Tableau de Félix Philippoteaux (1815-1884) – Petit Palais Paris

Faut-il admettre que dans le « peuple » au nom duquel la révolution se fait ou qui en est le principal artisan – et que de toute manière le révolutionnaire ne peut manquer de glorifier – il y a des éléments dont la violence se déchaîne et prend des dimensions qui sont nettement pathologiques – ce que Marx appelait du nom de « lumpenprolétariat », prolétariat en haillons ? Faut-il tout excuser au nom de l’oppression si longtemps subie et des crimes atroces que les tenants de l’ordre ont commis pour instaurer leur pouvoir et pour le conserver ? Faut-il voir dans le peuple en mouvement l’incarnation d’une justice qui dépasse les normes généralement admises ?

1793, la Fête de l’Unité, en commémoration de la chute de la monarchie le 10 août 1792.
Tableau de Pierre-Antoine de Machy  (1723-1807) – Musée Carnavalet

Décidément, la question est complexe et mérite certainement plus que quelques mots dans une interview.

La permanente réaction des « gens de biens »

L’on voit bien que les questions posées par Birnbaum vont dans le sens d’une dépréciation de l’événement révolutionnaire.
C’est encore plus net dans le compte-rendu qu’Antoine de Baecque fait du livre de Sophie Wahnich, dont nous avons rendu compte ici même.
Après les compliments d’usage sur la qualité de son travail et sa lucidité, de Baecque ne retient de l’originalité de la thèse de Wahnich, qu’un fait : celui de comprendre comment « la Révolution française a perdu son rôle d’agent philosophico-politique de compréhension et de transformation du présent » et du même coup sa mission « de faire du passé, à travers la Révolution, une catégorie de temps contemporaine du présent. » Rien sur le reste du livre qui explique une révolution encore bien réelle.

Manifestations du 6 mai 1968. Photo de Goksin Sipahioglu

Dans le même sens va le dossier établi par la revue Critique qui tend à montrer que « la philosophie, l’histoire et la fiction interrogent [la révolution] comme « à venir » ; c’est elle qui est invoquée comme un parangon de rupture et de radicalité. »
Et de Baecque de conclure : « La tentative est louable, toujours stimulante – Sophie Wahnich connaît bien ses classiques et les actualise avec talent – mais pèche parfois par trop de certitudes. »
Et surtout, elle se limite à une gauche radicale en laissant de côté d’autres courants qui ont tenté de s’opposer à cette gauche au cours de controverses qui ont duré une bonne partie du 18e siècle.

Ces controverses, Jonathan Israël en retrace l’histoire et de Baecque trouve son travail très éclairant parce qu’il permet de ne plus faire référence à Robespierre, aux Montagnards etc, comme aux seuls porte-paroles du peuple…, comme à la seule incarnation de la vérité.

Je comprends bien son soulagement, sauf que les autres courants n’étaient pas révolutionnaires !! Ou n’étaient que les représentants des intérêts de la bourgeoisie propriétaire !!

Manifestations contre l’oligarchie mondialisée – G 8 le 21 mai 2011 au Havre (à gauche) – G 20 le 6 juillet 2017 à Hambourg (à droite)
MANIFESTATIONS CONTRE L’OLIGARCHIE MONDIALISÉE – G 20 LE 6 JUILLET 2017 À HAMBOURG

Le dernier mot, je le laisse à Nicolas Weill qui, à propos du livre de Vovelle, écrit : « que l’espérance révolutionnaire soit demeurée vivace, alors que la démocratie est en crise, n’intéressera pas que les spécialistes. »

Ce qui me semble, pour ma part, plus riche de promesses.

Lecture critique de Patrick Rödel


Pour aller plus loin

Pour compléter la réflexion sur le fait que la Révolution n’est pas devenue une relique pour musée, qu’elle est au contraire bien vivante ; pour enrichir la compréhension des mouvements complexes en cours aujourd’hui sur le plan socio-politique, nous versons à ce dossier quelques livres salutaires.

De Jacques Rancière : En quel temps vivons-nous ? – éd. La fabrique. C’est une conversation avec Eric Hazan, éditeur du livre, au cours de laquelle, entre autre, on apprend pourquoi la démocratie n’est pas superposable au système représentatif, et bien d’autres sujets sur les mouvement révolutionnaires.

De Bruno Amable et Stéfano Palombarini : L’illusion du bloc bourgeois – éd. Raisons d’agir. Ce petit livre montre admirablement les enjeux politiques stratégiques qui traversent et bouleversent les anciens systèmes politiques d’aujourd’hui, sur fond d’évolution du capitalisme ultra libéral mondialisé.

De Jean-Claude Milner : Relire la Révolution – éd. Verdier. Un parfait contrepoint aux sous-entendus de l’article du Monde et une saisissante réhabilitation de Saint Just et de Robespierre ; de quoi faire hurler les gens de « biens ».

Et puisqu’on parle de Robespierre, citons cet admirable recueil de poèmes de Gertrud Kolmar (née en 1894 à Berlin, morte le 2 mars 1943 à Auschwitz) –  : Robespierre [poésies] – éd. Circé, bilingue, écrit en 1932/33 et enfin traduit en français.

 

Manifestations place de la République à Paris contre la démantèlement de la sécurité sociale en décembre 1995.
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Chemin de traverse n° 7 : « la Révolution française n’est pas un mythe »

Exécution légale de Louis XVI. Estampe du 18 e comme symbole de la réalité effective de la Révolution en tant que retournement des ordres illégitimes. Musée Carnavalet

Je ne sais pas si Henri Guillemin aurait apprécié le livre de Sophie Wahnich, La Révolution n’est pas un mythe, publié chez Klincksieck, dans la collection « Critique de la politique » que dirigeait Miguel Abensour. – il n’avait pas la tête philosophique, on l’a dit, et n’a jamais éprouvé le besoin d’expliciter les présupposés théoriques de sa conception de l’Histoire. De son côté, Sophie Wahnich ne mentionne pas, dans les travaux qui ont été suscités par le bicentenaire de la Révolution, le livre de Guillemin Silence aux pauvres – sans doute, si elle l’a lu, ne juge-t-elle pas qu’il mérite d’être étudié (ce en quoi elle aurait tort). 

Rapprochement sans intérêt, direz-vous ? Je ne le pense pas et pas simplement parce que l’objet  » Révolution française » est au centre de leurs travaux mais parce que le parcours de Sophie Wahnich renforce un certain nombre d’intuitions d’Henri Guilemin.

Voyons cela de plus près.

Sophie Wahnich étudie les positions de Sartre et de Lévi-Strauss sur la Révolution et donc sur l’Histoire. Elles sont, l’une et l’autre, d’un maniement difficile et je ne suis pas sûr que Sophie Wahnich soit toujours très claire dans son argumentation (cela est dû, en partie, à une édition souvent fautive). Et c’est dommage, parce que l’opposition entre genèse et structure est cruciale. Ou du moins l’a été dans les années 70 – il n’est pas sûr, en effet, qu’elle le soit encore.

De cette lecture croisée et contradictoire de l’événement 89, « mythe » ou « fait encore porteur de sens », Sartre sort vainqueur et les concepts mis en place dans la Critique de la Raison dialectique ont plus d’impact qu’on aurait pu le croire, sur le travail actuel de certains historien alors qu’on sait la méfiance de Claude Lévi-Strauss à l’égard de l’Histoire.

Le point essentiel est celui de la remise en cause du marxisme – en partie due à la critique du stalinisme, à l’effondrement du système soviétique – qui ouvre les vannes à une lecture très révisionniste de 89, à une revanche de tous ceux qui avaient souffert de la domination, ici, en France, des grands historiens marxistes de la Révolution, de tous ceux qui voulaient récuser l’idée même de révolution pour pouvoir justifier l’ordre capitaliste lui-même. L’appui théorique de Lévi-Strauss, faisant de la Révolution la marque mythique d’une vision ethnocentriste de l’Histoire fut certainement prépondérant.

Or, Sartre, s’il se dégage d’un dogmatisme marxiste sclérosant, sait conserver, de la pensée de Marx, un certain nombre de concepts opératoires ; surtout l’idée du sens de l’événement 89 pour ce qui est de la liberté humaine, dans sa lutte contre le pratico-inerte, où l’homme sériel s’englue, afin de faire grandir l’humanité par la fusion du groupe en un moment dont la dimension sacrée est essentielle (cf. le thème du serment).
C’est ainsi que se réalise « un saut qualitatif et productif d’une nouvelle situation ». L’intérêt porté par Sartre aux « détails », précis, concrets, est évidemment bien éloigné de l’effacement de l’homme dans la perspective structuraliste.

Ce que Sophie Wahnich retient de ce parcours et des médiations qui lui ont permis d’avancer dans la prise de conscience de son métier d’historienne, c’est la spécificité de l’objet 89 pour celui qui s’inscrit dans les combats d’aujourd’hui. « Revendiquer la force émancipatrice de l’universel aura toujours permis de forger un idéal politique à même de mobiliser vers un au-delà utopique.(p.244).

On est loin de la vision d’un François Furet qui « refuse de rabattre l’événement révolutionnaire sur les structures économiques et sociales à la manière de l’histoire marxiste, mais est loin d’une perspective insurrectionnelle ou populaire (…) ». Lorsque l’insurrection surgit, il la nomme « dérapage ». »(p.145). Et finalement plus proche de Foucault qui suit Furet, dans un premier temps, dans sa dévalorisation de 89, mais retrouve, dans ses articles sur la Révolution iranienne le problème « du sacré et des émotions » qui « voisinent et fabriquent la dynamique révolutionnaire » (p.243).

Foucault, dans des conférences prononcées à Toronto, en 1982, parle du projet qu’il a d’étudier la subjectivité révolutionnaire. « Le moment est venu maintenant d’étudier la révolution non seulement comme mouvement social ou comme transformation politique, mais aussi comme expérience subjective, comme type de subjectivité. »(Dire vrai sur soi-même, conférences prononcées à l’Université Victoria de Toronto, éd.Vrin, p.106).
Sophie Wahnich ne pouvait avoir connaissance de ce texte publié après le sien, mais il apporte de l’eau à son moulin). (note*)

Dernier point, la revendication par Sophie Wahnich, des émotions propres à l’historien lui-même, dans le contexte qui est le sien :
« Oui, des hommes ont été libres et sans doute ils pourront l’être à nouveau. [La Révolution française doit] donner du courage dans ces temps d’effroi où l’on veut faire disparaître jusqu’à l’idée de liberté, de réciprocité, d’universalité et d’égalité. »(p.246).

C’est cette vibration émotionnelle, éloignée de la froideur affichée des historiens positivistes, qui rapproche Sophie Wahnich d’Henri Guillemin.

note* : Je signale pour ceux qui voudraient creuser ce point, l’excellent article de Sophie Wahnich dans la revue « Vacarme » – mai 2014 : Foucault saisi par la révolution, Iran 1978, Révolution française 1792, Tunisie 2010-2014.

Recension de Patrick Rödel.

Pour aller plus loin (N.de l’E) :

Dans une interview donnée le 22 octobre 2015 au journal Libération, Sophie Wahnich, parle de son livre et développe sa pensée sur la Révolution qui vient. Elle parle littérature et politique. Qu’elle mentionne le livre de Pierre Michon Les Onzes, ou celui de Denis Lachaud Ah, ça ira nous a fait plaisir. Pour lire cette interview , cliquez ici

En février 2016, Sophie Wahnich écrivait, dans la revue Vacarme, un article aussi pertinent qu’original, dont le titre excite tout de suite la curiosité : « Entretien avec le fantôme de Maximilien Robespierre« . Pour lire l’article, cliquez ici

Pour lire son très intéressant article sur Foucault, également publié dans la revue Vacarme, indiqué dans la recension de Patrick Rödel, cliquez ici

Sophie Wahnich collabore aussi à la revue Lignes. Ici, le n° 50 (mai 2016), conçu et coordonné par elle sur la notion de fascisme. Pour en savoir plus, cliquez ici

Complément d’Edouard Mangin

 Rayon de soleil dans la tempête. Tableau de Nikolaï Dmitriev (1837 – 1898)
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Les actes du colloque « Henri Guillemin et la Commune » sont publiés

Colloque du 19 novembre 2016 – Amphi – Paris 3 Sorbonne nouvelle

Comme prévu et comme annoncé en début d’année, les éditions Utovie viennent de publier les actes du colloque « Henri Guillemin et la Commune – le moment du peuple ? » que nous avons organisé le 19 novembre 2016 à l’Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle – Censier.

En complément des vidéos disponibles sur notre site, en page d’accueil depuis le 9 janvier, (cliquez ici) nous ne pouvons qu’inciter le plus grand nombre à lire, au calme, de façon approfondie, le texte de chacune des interventions. Plusieurs raisons à cela dont deux me viennent naturellement à l’esprit ; d’abord la richesse de leur contenu et ensuite l’ensemble des notes et références apportées sur chacune d’elles par Patrick Berthier. Notes d’une très grande précision et d’une très grande utilité permettant d’aller plus loin dans la connaissance de cet événement exceptionnel : la Commune de 1871.

En effet, comme l’indique Patrick Berthier en 4e de couverture : « Parmi les événements historiques qu’Henri Guillemin a cherché avec passion à comprendre, la Commune de Paris de 1871 occupe une place privilégiée : tentative pour renverser le cours des choses, mais échec cuisant, ce mouvement trouve son origine générale dans toute l’histoire bourgeoise du XIXe siècle, et son origine particulière dans le défaitisme organisé du gouvernement dit de « Défense  » nationale.
C’est ce moment tragique, devenu un symbole, que le colloque que nous avons tenu le 19 novembre 2016 à la Sorbonne nouvelle, a cherché à la fois à commémorer et à expliquer à travers l’oeuvre d’Henri Guillemin, depuis sa lecture de Jules Vallès jusqu’à son interprétation de la défaite de 1940. »

La lecture de chacune des interventions procure un véritable plaisir car elles nous entraînent à la fois dans l’intimité même de l’homme à travers ses convictions profondes, dans ses lumineuses études littéraires, sa passion pour les trajectoires humaines singulières et bien sûr dans la puissance de ses analyses politiques qui vont directement à l’essentiel : dénoncer les manigances des élites et révéler les vrais rapports de classes.

Enfin, le livre refermé, une sorte d’énergie persiste. Comme une vibration profonde : la conviction que, certes non, la Commune n’est pas morte et que le désir est vif de poursuivre le chemin vers la prochaine étape : notre prochain colloque, prévu à l’automne 2018, sur le thème de la débâcle de 1940/la trahison des élites/l’affaire Pétain.

Note rédigée par Edouard Mangin.