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Extraits choisis : « la capitulation »

 

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EXTRAITS CHOISIS ET COMMENTÉS DE  » LA CAPITULATION » (1871)

« La capitulation » est le dernier tome de la trilogie que Henri Guillemin consacre aux origines de la Commune.

C’est sans doute, des trois, le plus décapant, celui qui met à nu, sous couvert d’un Gouvernement prétendument de Défense nationale, le cynisme d’une classe de possédants soucieux avant tout d’en finir avec la menace intérieure que fait peser sur leurs intérêts le peuple en armes de Paris.

Que ce soit en abandonnant à l’Allemagne l’Alsace et la Lorraine leur importe peu. Au prix de quelques manipulations de vocabulaire – on parle d’armistice alors qu’il s’agit bel et bien d’une capitulation – et avec l’aide d’un état-major qui, dans sa plus grande partie, se veut plus garante de l’ordre social dominant que de l’intégrité du territoire national.

Les tractations secrètes vont bon train avec l’envahisseur, tout surpris et heureux de trouver en face de lui des gens de si bonne compagnie qui lui offrent ce qu’il n’osait espérer en échange de l’appui qu’il pourrait leur apporter pour mater ces horribles ouvriers qui se mêlent de résister.

L’ennui est que la victoire des Prussiens n’a rien de définitif : l’armée, malgré la reddition de Bazaine est encore en mesure d’infliger des revers à l’envahisseur et on peut, par une levée en masse, renverser la situation – Gambetta en est convaincu, qui a quitté Paris le 7 octobre 1870 et s’active, en province, à organiser la riposte.

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Le moins qu’on puisse dire est qu’il n’est guère aidé par le Gouvernement des Jules et par Trochu. On promet une sortie et rien ne vient que mal organisé ou stoppé alors qu’une issue favorable est tout à fait possible. La jonction avec l’armée de Tours, qui aurait permis de rompre l’encerclement de Paris et de repousser les troupes allemandes, n’aura jamais lieu.

L’obstination à ne rien faire de la part de l’Etat-major est manifeste et ne s’explique que par la volonté de traiter avec l’Allemagne pour régler les problèmes de politique intérieure française. Blanqui en est parfaitement conscient qui, du fond de sa prison, parle de « l’ignoble comédie de vaillance » jouée depuis septembre. 

Gambetta proclamant la République à l’Hôtel de ville de Paris le 4 septembre 1870
(tableau de Howard Pyle 1853 – 1911) (domaine public)

Paris assiégé est menacé d’une famine soigneusement entretenue – ce qui fait le bonheur des spéculateurs et n’empêche pas les riches de s’empifrer dans les restaurants des Grands Boulevards.

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Une boucherie canine et féline au marché Saint-Germain pendant le siège de Paris, hiver 1870 (domaine public)

Deux remarques essentielles de Guillemin :

– sur l’équipe au pouvoir :

« Ces hommes « de gauche », depuis qu’ils sont au pouvoir, passent leur temps à donner des gages à la droite. On les voit affamés d’obtenir la considération des milieux où ils se sentaient, jusqu’ici, méprisés. A se renier comme ils le font pour séduire la société élégante, ils ne gagnent rien, du reste. On les emploie, mais avec un sourire où la condescendance se mêle au dégoût. »(p.90).

Curieux comme ces phrases, si l’on y change quelques mots, résonnent étrangement dans la situation qui est la nôtre !

– sur le peuple de Paris :

« Inouï, c’est vrai, à quel point ce peuple de Paris aura pu, durant tout le siège, se montrer docile et maniable tant il a la foi, tant il imagine peu – en dehors d’une poignée de « rouges » – son Gouvernement de la Défense Nationale autrement que sous les traits qu’il s’est faussement donnés, à savoir, un Pouvoir d’urgence et de salut public, uniquement soucieux de protéger la capitale contre l’envahisseur et de coordonner son action avec celle du pays pour rejeter l’ennemi hors de notre sol. »(p.131/132)

Pour conjurer le risque toujours redouté d’un succès de Gambetta et d’un soulèvement parisien, il faut manoeuvrer avec subtilité et l’aide de Bismarck – les Jules y parviendront, mais ils auront eu chaud.

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L’armée prussienne encercle Paris (1870)

Du côté des Allemands, on redoute une guerre de partisans. Il faut à tout prix les rassurer. « Que les Allemands cessent de craindre » – écrit Guillemin qui se coule dans les pensées les plus secrètes, les moins avouables des dirigeants français, en une page tragique de lucidité. – « Si Trochu refuse de leur livrer Paris et si Gambetta leur fait peur, ils ont de sûrs auxiliaires qui vont arranger tout cela. Ils ont les généraux de Paris, et M. Favre, M. Picard, M. Ferry, M. Simon, grâce à qui Paris, attendant la fin de ses vivres, demeure «mort et muet devant nous», – comme le notera Schneider, [l’historiographe allemand] le 14  [décembre]. Ils ont Bourbaki, qui a peur de vaincre et honte de se laisser vaincre, mais qui appartient à son clan avant d’appartenir à la France. Ils ont M. Thiers, qui, tremblant à l’idée de ce que Gambetta pourrait bien réussir avec son plan de rupture des communications allemandes, suivie d’une triple offensive par Troyes, par Chartres et par Saint-Quentin pour délivrer la capitale – puissante manoeuvre que les Allemands prient le ciel de leur épargner – explique à qui veut l’entendre que ce dessein de Gambetta est, militairement parlant, une aberration (…). Et ils ont encore et surtout la connivence des possédants, notables et leurs paysans, banquiers et leur clientèle, archevêques et leurs ouailles, toute la légion des amis de l’ordre, des Talhouêt aux Cumont, des Falloux aux Broglie, des Daru aux d’Haussonville, et de Mme Sand à Mgr de Bonnechose, de Renan à Louis Veuillot, tout ce « pays réel » qui exècre les résistants, dénonce les francs-tireurs, et travaille à noyer «sous une mer de cendres» (dixit Goltz) cette flamme qu’attise désespérément Gambetta. »(p.206)

Gambetta va céder, malheureusement devant la coalition de ceux qui ne veulent en aucun son succès, au grand soulagement de ceux qui n’ont cessé de le traiter de fou furieux. Des élections vont avoir lieu où la Province va pouvoir imposer sa loi à Paris – les grands propriétaires, le clergé y veilleront, les paysans voteront comme il faut.

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Dépêche annonçant l’armistice à Bordeaux le 29 janvier 1871

Le tour est joué, en janvier 1871. L’armistice est signé. C’est la capitulation. Les « honnêtes gens » peuvent respirer.

Puis ce sera le refus de cette trahison des élites et l’instauration de la Commune.

Note réalisée par Patrick Rödel.

Les citations sont reproduites avec l’aimable autorisation des éditions Utovie, éditeur exclusif des oeuvres d’Henri Guillemin. 

Photo introductive : Reddition de l’empereur Napoléon III au roi Wilhelm de Prusse à Sedan le 2 septembre 1870. Tableau de Anton von Werner (1843 – 1915) (domaine public) A gauche de l’image, on distingue le drapeau blanc de la petite délégation française, accompagnée d’un officier prussien. Au centre, le général Reille salue le roi Guillaume, qui porte le casque à pointe. En retrait, à droite, se tiennent le Kronprinz, le chancelier Bismarck, le général Moltke et de hauts dignitaires. La chaise paillée, à droite, est destinée au roi pour qu’il puisse lire plus commodément la lettre de l’empereur déchu. Voici ce qu’il est écrit :
« Monsieur, mon frère,
N’ayant pu mourir au milieu de mes troupes, il ne me reste
qu’à remettre mon épée
entre les mains de Votre Majesté.
Je suis de votre Majesté le bon frère,
Napoléon, Sedan le 1 (sic) sept. 1870″

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Sedan, le 2 septembre 1870 – Tableau de Anton von Werner (1843 – 1915) (domaine public)

QuatriÈME CONFÉRENCE FILMÉE D’HENRI GUILLEMIN, D’UNE SÉRIE DE 13 CONSACRÉE À LA COMMUNE :

 

POUR VOIR TOUTES LES CONFÉRENCES FILMÉES D’HENRI GUILLEMIN SUR LA COMMUNE, CLIQUEZ ICI

POUR IMPRIMER L’ARTICLE DE PATRICK RÖDEL, CLIQUEZ ICI 

Colloque « Henri Guillemin et la Commune – le moment du peuple ? » le samedi 19 novembre 2016. Pré-programme et inscription : sur notre site en page d’accueil, ici (faire glisser le curseur)

 

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Chemins de traverse n°6 – Des livres pour l’été

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Chemin de traverse n°6

Un chemin de traverse en période estivale présentant une sélection de livres que l’on recommande pour s’enrichir et passer du bon temps. Le chemin débute par Guillemin lui-même. Bien sûr, dans la perspective de notre colloque sur la Commune le 19 novembre prochain, rien n’empêche de plonger dans les ouvrages qu’il a consacré à cette importante page de notre histoire ; on recommande la trilogie : Cette drôle de guerre de 1870, suivi de L’héroïque défense de Paris (1870-1871) puis de La capitulation, ainsi que deux livres en complément L’avènement de M. Thiers (suivi de Réflexions sur la Commune) et Vallès, du courtisan à l’insurgé, dont nous avons publié sur ce site des extraits choisis et commentés. (Tous les livres qui viennent d’être cités sont publiés aux éditions Utovie)

Pour relire la recension de Patrick Rödel sur le premier volet de la trilogie, cliquez ici et sur le deuxième volet c’est là. Sur L’avènement de M. Thiers, c’est par là

1ère bifurcation

Le chemin pourrait continuer à serpenter parmi les quelques soixante-dix livres de la bibliographie de Guillemin, on n’y perdrait rien, mais une traverse tout aussi intéressante nous fait bifurquer pour nous mener aux livres et travaux réalisés par nos associés.

Couverture livre Guillemin RödelAinsi, le livre que Patrick Rödel a écrit sur son oncle Les petits papiers d’Henri Guillemin (éditions Utovie), est sans doute une façon à la fois personnelle et objective, d’approcher l’homme, sa complexité et ses zones de mystère. C’est un portrait intime, parfois touchant, d’un admirateur de Guillemin qui n’hésite pourtant pas à relever ses contradictions et ses manquements. C’est aussi le récit d’un regard sur une époque, une famille, un milieu. Un livre sensible que l’on pourrait qualifier d’impressionniste pour les différents angles de lecture qu’il nous offre.couverture livre Serres Rödel

Dans un tout autre registre, j’en profite pour indiquer que Patrick Rödel vient de publier un portrait philosophique de Michel Serres : Michel Serres, la sage-femme du monde. Une ronde jubilatoire dans le monde des lettres, des mots, de la langue, rythmée en deux parties : Michel Serres écrivain et Michel Serres philosophe. Un « gloserre » de 350 mots permet de cheminer à travers la pensée et les concepts du philosophe.

Patrick Berthier a lui aussi cotoyé de près Henri Guillemin dans les années 70/80. Il lui a consacré deux livres :

Le cas Guillemin, (éditions Gallimard 1979). Un livre d’entretiens. 
Guillemin, légende et vérité (éditions Utovie). Un essai en forme d’enquête qui vise à déméler le vrai du faux dans l’écheveau des commentaires contradictoires générés par la démarche et les engagements de l’écrivain.

Couverture Livre 2 Patrick Berthiercouverture livre Patrick Berthier

Deux livres recommandés pour qui souhaite aller plus loin pour comprendre l’écrivain et l’historien, l’intellectuel engagé et le militant de la vérité historique, le passionné des trajectoires terriblement humaines et l’intranquille face à la question métaphysique.

Patrick Berthier a par ailleurs entrepris un travail des plus intéressants. Un chantier colossal. Retranscrire les 98 chroniques littéraires qu’Henri Guillemin écrivit chaque samedi entre 1937 et 1939, pour le journal La Bourse égyptienne, alors qu’il était professeur à l’Université du Caire. Ces chroniques portent sur les livres publiés à l’époque par Simenon, Sartre, Malraux, Mauriac, Céline, etc. Trois d’entre elles ont été publiées sur ce site : Quand Guillemin lisait Simenon (cliquez ici), Quand Guillemin lisait Malraux (cliquez ici), Quand Guillemin lisait Sartre (cliquez ici).

D’autres chroniques sont prévues et suivront prochainement. Je ne peux que recommander de lire les notes critiques réalisées par Patrick Berthier, mais également les chroniques de Guillemin (sur Simenon et sur Sartre, publiées avec l’aimable autorisation des éditions Utovie), pour savourer le style Guillemin.
L’ensemble des chroniques du Caire, en cours de préparation, sera édité chez Utovie.

2ème bifurcation

Notre chemin prend une nouvelle direction et nous conduit maintenant vers d’autres livres, que Guillemin aurait lus avec jubilation, des livres qui révèlent la face cachée de l’Histoire, qui tordent le cou aux mythes si largement répandus. Des ouvrages qui, en mettant au grand jour la vérité historique, démontrent le mensonge officiel.


couverture livre Annie Lacroix-Riz
Le dernier livre d’Annie Lacroix-Riz Les élites françaises entre 1940 et 1944 – de la collaboration avec l’Allemagne à l’alliance américaine en est un exemple parfait. C’est une démonstration implacable basée sur des faits et des archives qu’Annie Lacroix-Riz fouille et analyse scrupuleusement. Celle du fonctionnement des classes dirigeantes qui, par pur opportunisme et désir de sauvegarder leurs privilèges de classes, en arrivent, régulièrement à travers l’Histoire, à collaborer avec l’ennemi. C’est une histoire de la synarchie à l’œuvre en France avant et pendant l’Occupation. Ce livre montre de façon magistrale, comment les élites françaises, certaines que le Reich serait vainqueur, ont fait le choix stratégique de la défaite, celui de composer avec lui pour conforter leur position sociale dominante. Et dès fin 1941/début 1942, voyant le vent tourner, ont retourné leur veste pour se placer sous la tutelle américaine plus solide. Si l’on veut connaître la réalité de cette période de notre histoire nationale et si l’on veut comprendre notre système politique actuel, les manigances de nos élites d’aujourd’hui, la situation de l’Europe, alors ce livre est un outil précieux. L’ouvrage de A. Lacroix-Riz est sorti fin avril 2016. A ce jour, aucun écho, nulle recension dans les medias. Quand un livre aussi sérieux suscite une telle omerta, cela en dit long sur la situation actuelle.

Ernst von Salomon

Pour celles et ceux que la question allemande intéresse, il faut plonger dans le chef d’œuvre de Ernst Von Salomon Le questionnaire, que les éditions Gallimard ont eu la très bonne idée de republier.
Le questionnaire, paru en 1951, alors que l’Allemagne de l’Ouest vivait encore sous le régime du Statut d’Occupation est apparu, à sa sortie comme un livre politiquement incorrect. En effet, il nous apprend que dès 1945, les treize millions d’habitants de la zone sous contrôle américain sont soumis à un long questionnaire de 131 questions aussi incongrues que futiles, censées mesurer leur degré de compromission avec le nazisme. Dans ce long roman, l’auteur décortique ce fameux questionnaire élaboré par les bureaucrates américains pour en dévoiler la supercherie, raconte sa propre vie, dépeint la réalité de la société allemande après-guerre et dénonce l’imbécillité des vainqueurs. Il montre en effet qu’ils ne valaient pas mieux que les vaincus et dénonce les injustices et les mauvais traitements infligés aux Allemands. On pense immédiatement à Automne allemand de Stig Dagerman.

Et pourquoi pas continuer sur le même sujet par un autre livre qui tord sèchement le cou à deux mythes historiques fabriqués par les dominants pour servir leurs intérêts.

Couverture livre Wolfram Wette
Wolfram Wette est professeur d’Histoire contemporaine à la Faculté de Fribourg et professeur honoraire de l’Université russe de Lipezk. En 2002, après quelques difficultés, il publie Les crimes de la Wehrmacht. Deux mythes sont ici abattus. Le premier est relatif à l’idée communément admise selon laquelle l’armée allemande (la Wehrmacht) a combattu durant la Seconde Guerre mondiale sans être impliquée dans les atrocités commises par les SS. Il y aurait eu d’un côté les sales nazis et de l’autre la belle armée régulière. C’est faux. C’est ce que prouve Wolfram Wette, expliquant que la propagande nazie a embrigadé des millions de soldats pour des actes d’une sauvagerie et d’une brutalité rares. Cette légende d’une Wehrmacht « propre » s’explique par le contexte de la Guerre froide et surtout par la nécessité de réhabiliter à tout crin l’Allemagne vaincue au nom des intérêts géopolitiques américains. Le second mythe qui s’écroule touche au fait, également largement répandu, que sur le front de l’Est, la barbarie était le fait des soldats russes, les allemands restant dans le militairement correct. W. Wette apporte la preuve qu’au moment de l’invasion de l’Union soviétique, les responsables de la Wehrmacht avaient bien conscience de participer à une guerre d’extermination et que les militaires ont contribué à la Shoah.

Ultime bifurcation

Notre chemin arrive à son terme et débouche sur la mer, symbole du recommencement, où tout peut être imaginé. Alors, période estivale oblige, en guise de conclusion, et à titre tout à fait exceptionnel, je m’autorise à citer deux derniers livres qui n’ont pas de rapport avec Guillemin. Simplement, leurs auteurs sont issus des pays où j’ai choisi de séjouner cet été.

Per PettresonLe premier : Pas facile de voler des chevaux du norvégien Per Petterson. Un roman d’apprentissage travaillé par le drame et par une très grande émotion, à l’image de la nature norvégienne, tantôt implacable tantôt généreuse.

Hakan NesserLe second : Un été avec Kim Nowak du suédois Hakan Nesser. Si c’est un polar, il est rudement décalé. Et l’histoire d’amour singulière sous-jacente ajoute un autre suspens.

J’espère que ces quelques titres vous procureront tout le plaisir souhaité pendant ces vacances. Ce sont des livres généreux. Ce sont des amis, des livres-amis.

Au nom de toute l’équipe des Ami(e)s d’Henri Guillemin, je vous souhaite un bel été. Nos billets d’actualité reprendront à la rentrée. Vous pourrez continuer à lire les extraits choisis et commentés du dernier volet de la trilogie Guillemin sur la Commune, apprécier de nouvelles chronique du Caire, sur Céline, Mauriac, etc…, découvrir les interviews des intervenants au colloque, parcourir de nouveaux chemins de traverse et découvrir d’autres auteurs contemporains dans l’esprit de Guillemin… et plein d’autres informations inédites sur Henri Guillemin.

Une annonce en forme de clin d’œil : dans quatre mois, se tiendra le colloque « Henri Guillemin et la Commune – le moment du peuple ? »

Qu’on le dise Urbi et Orbi !

Devoirs de vacances rédigés par Edouard Mangin

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Quelque part dans l’archipel de Stockholm (photo K. Mangin – archives LAHG)
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Extraits choisis de « L’héroïque défense de Paris »

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EXTRAITS CHOISIS ET COMMENTÉS DE  » L’héroïque défense de Paris (1870-1871) »

C’est le deuxième tome de la trilogie que Guillemin consacre à la Commune de Paris. Il y étudie les extravagantes manigances que ne va pas hésiter à prendre l’élite pour garder son pouvoir en dupant éhontément et grossièrement le peuple. 

Ce deuxième tome de sa trilogie sur la Commune est exemplaire des distances qu’il prend vis à vis d’une histoire officielle qui est, si souvent, selon ses termes, une « histoire courtisane ».

Des astres….

proclamation du II empire

…..au désastre

siège de Paris par J.L.E Meissonier

Fin octobre 1870, Bazaine capitule, à Metz, devant l’armée allemande sans avoir vraiment combattu. Le Gouvernement de Défense nationale ne va pas se montrer plus déterminé à poursuivre le combat. Gambetta est seul à vouloir lever, en province, une armée qui pourrait repousser les troupes de Bismarck. Leur avancée ne rencontrant aucun obstacle, elles se retrouvent aux portes de Paris. Commence alors une période complexe où les discours bellicistes des dirigeants cachent mal la volonté d’en finir au plus vite avec la guerre afin de se concentrer sur ce qui semble être l’essentiel – la mise au pas d’un peuple parisien qui est, à leurs yeux, une menace beaucoup plus grande que la perte de quelques provinces : la remise en cause des intérêts de ces « honnêtes gens », dont Guillemin ne cesse de dénoncer le cynisme.

Caractéristique de cet état d’esprit, l’évolution des positions de Veuillot, journaliste qui ne cesse de ferrailler contre tout ce qui peut représenter un progrès social et une remise en question des classes dirigeantes :
Louis_Veuillot en 1850« Il n’y a pas un mois, quand c’était l’ordre qui régnait, le bon régime qu’allait redresser et renforcer Palikao, Veuillot, dans l’Univers du 9 août, ne connaissait pas de limites à son bellicisme contre l’envahisseur luthérien; il explosait, il maniait la foudre; « la France ne traitera jamais sur son sol ! », « et si l’épreuve peut aller jusqu’à lui interdire la guerre régulière, alors, aussitôt, commencera la guerre des haies, des ravins et des bois ! ». Le ton a baissé, tout à coup, depuis que le Léviathan populaire a surgi, cette canaille, dont les « délégués » sont maintenant à l’Hôtel de Ville, et qui souhaite effectivement la guerre totale que Louis Veuillot prêchait hier. Halte-là ! L’Univers du 17 septembre appelle l’attention de ses lecteurs sur le fait que, « pour notre malheur, l’Allemagne ne forme qu’une cité ; et, dans notre Paris, il y en a deux ». C’est la vérité même : la cité des Français, qui entend se défendre, et celle des possédants-sages qui redoute l’envahisseur mille fois moins que les « partageux ». ».

Après quatre mois de siège, le 23 décembre, quand Louis Veuillot croira la capitulation désormais imminente, il s’abandonnera au cynisme, il avouera qu’il ne fallait pas vaincre, qu’une victoire eût été désastreuse : « « Nous sommes de ceux qui croient », écrira-t-il paisiblement, « qu’il nous était plus désirable et meilleur de résister que de vaincre »; sans doute, sans doute, la victoire « nous eût délivré de l’ennemi extérieur »; mais l’autre, le vrai, « l’ennemi intérieur » (sic), « ce vice du sang », l’esprit démocratique, c’eût été son triomphe, et la fin de tout ».caricature de Veuillot

Plus limpide encore, quand la tragédie sera terminée tout à fait avec l’écrasement de la Commune, le 3 juin 1871, Veuillot, dans l’Univers, lâchera le mot-clé : « « le 4 septembre », écrira-t-il, fut « le coup qui encloua le canon de la France. » On ne saurait mieux dire. Les généraux, le 4 septembre, ont « encloué » leurs canons côté Allemagne, et les gens de bien ont tourné face au peuple leur vigilance et leur action. » (p.19)

Pendant 144 jours, Paris sera assiégé, sa population affamée et le Gouvernement de la Défense nationale ne donnera jamais l’ordre d’une sortie qui eût pu changer la donne militaire. Il se contente d’escarmouches qui sont plus faites pour donner le change au peuple que pour repousser vraiment les Prussiens.

Trochu n’a en tête qu’une capitulation, la plus rapide possible : « Tenir Paris ; empêcher la révolution ; grâce à la République nominale, barrer la route à la République concrète. Le jeu que l’on a dû mener impose, pour l’instant, une nouvelle feinte : celle du combat sans merci. On n’est parvenu, une fois de plus, à donner le change aux Parisiens, qu’en simulant une volonté de fer contre la Prusse et l’exclusif souci de la bataille. Renoncer à la convocation de l’Assemblée était, au surplus, le seul moyen qu’on avait de conjurer ces élections municipales à Paris d’où pouvait très bien sortir une « Commune », résolue pour de bon à faire la guerre et la République. La voilà, la chose capitale. » (p.97)

1024px-JulesDidierJacquesGuiaudLArmandBarbès1870Autant dire que ces messieurs ne voient pas d’un œil favorable les efforts de Gambetta pour lever, en province, une nouvelle armée susceptible de desserrer l’étau des Prussiens autour de Paris.

Mais c’est là qu’intervient une partie de l’encadrement militaire qui n’a aucune envie de se battre pour la République et les nouvelles recrues manquent cruellement d’officiers motivés pour une reconquête du territoire. « Ce que le jeune ministre a vu à Amiens et à Rouen, et ce qu’il constate, de même, à Tours, c’est la « mollesse » et « l’impuissance » des vieux « généraux de division, sortis des cadres de réserve » que les bureaux de Guerre ont exhumés. Sorel (…) confie à sa mère une remarque semblable : « l’incapacité et l’incurie de beaucoup de nos officiers dépassent la mesure. » La Motte-Rouge (…) était chargé de défendre Orléans. Attaqué, il a lâché pied tout de suite, après une escarmouche d’avant-gardes. Le 11 octobre, l’ennemi a pris la ville tandis que le général Morandy, qui est tout près, mais qui appartient, lui aussi, à la bonne école, est resté passif, jugeant superflu de faire marcher ses hommes au canon. » (p.247)

Et, malgré cela, Gambetta commence d’obtenir de bons résultats qui inquiètent les Prussiens. Et encore plus le Gouvernement de la Défense Nationale, qui ne défend à la vérité, fait remarquer Guillemin, que la propriété, la Banque et le Commerce. Qu’à cela ne tienne, on lui coupe les vivres et on le berce de promesses fallacieuses ! En sous-main, Thiers se multiplie pour aboutir le plus vite possible à une capitulation en bonne et due forme.

Pendant ce temps, le peuple parisien se prépare à la résistance, achète des canons.

Quand les bruits d’un armistice se répandent :

« Paris bouge, après Metz, comme après Sedan. C’est bien plus qu’un mouvement d’humeur ou d’effroi, ou de colère. C’est une seconde tempête, pareille à celle du 4 septembre, qui se forme, qui est sur le point d’éclater. Les Parisiens ont renversé l’Empire parce que l’Empire débouchait sur un désastre national et ils ont fait la République pour que ce désastre soit réparé. Et le Gouvernement de la Défense Nationale qu’ils ont accueilli parce qu’il se donnait mission, semblait-il, de guider la France vers la libération et la victoire, ils découvrent, dans une commotion, qu’il n’a rien fait. Décillement.

C’était donc ça, le « plan Trochu » ? Ce qu’on n’avait pas osé croire, au moment de Ferrières, ce dont on avait écarté l’idée comme un blasphème, c’était donc vrai ? Une fausse Défense Nationale ? Une duperie de deux mois ? Trochu, le général Trochu lui-même, une espèce de traitre ? Tout cela tourbillonne dans les esprits, faisant un immense désarroi. Il n’y a pas, comme au 4 septembre, unanimité, et les sentiments même que l’on éprouve ne sont pas simples. (…) Mais comment comprendre l’attitude, le jeu, les desseins de l’équipe gouvernementale, avec cette « drôle de guerre » interminablement prolongée, ces simulacres d’offensive, cette patience qu’on demandait aux Parisiens pour qu’elle permît au général d’achever la mise en place de son dispositif, alors que tout révèle aujourd’hui (…) qu’il n’y avait ni dispositif, ni projet, sinon la préparation tortueuse d’une reddition baptisée armistice (…) » ?

« Cette foule qui grossit de minute en minute dans les grandes rues, sur les boulevards, nul ne peut savoir sur quel objet précis se cristalliseront ses vouloirs. Elle flotte, troublée, malheureuse, indécise sur ce qu’elle doit penser de ceux dont elle n’arrive pas entièrement à croire qu’ils ont pu se rendre coupables envers le pays d’une mystification à ce point monstrueuse. » (p.339/340)

Ce sera la Commune, la fuite du Gouvernement à Versailles et l’écrasement de la Commune sous le regard des Prussiens.

Note réalisée par Patrick Rödel.

Les citations sont reproduites avec l’aimable autorisation des éditions Utovie, éditeur exclusif des oeuvres d’Henri Guillemin. Pour en savoir plus sur le catalogue Guillemin et sur Utovie en général, cliquez ici

tag 14 juin 2016 Paris © Pascal Maillard

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Troisième CONFÉRENCE FILMÉE D’HENRI GUILLEMIN, D’UNE SÉRIE DE 13 CONSACRÉE À LA COMMUNE

POUR VOIR TOUTES LES CONFÉRENCES FILMÉES d’Henri Guillemin SUR LA COMMUNE, CLIQUEZ ICI

Pour imprimer l’article de Patrick Rödel, cliquez ici

CRÉDITS PHOTOGRAPHIQUES (PAR ORDRE D’APPARITION)

Tableau d’Etienne Prosper Berne Bellecour (1838-1910) « Pièce d’artillerie lourde française au siège de Paris, 187o » (Musée des Invalides, Paris)

Tableau de Jean-Léon Gérôme (1824-1904) « Reception des ambassadeurs Siamois par Napoléon III dans la grande salle de bal du château de Fontainebleau, le 27 juin 1861 » (Musée national du château de Fontainebleau)

Tableau de Jean-Louis-Ernest Meissonier (1815 – 1891) « Le siège de Paris » (Musée d’Orsay)

Portait de Louis Veuillot (1813-1883) par Nadar (pseudonyme de Gaspard-Félix Tournachon) caricaturiste, écrivain, aéronaute et photographe français  (1820-1910) (domaine public)

Portrait-Caricature de Louis Veuilot par le journaliste Louis-Boynes-Loiret-Andre-Gill (dit André Gill) (1840-1885) (domaine public)

Tableau de Jules Didier (1831-1892) et Jacques Guiaud (1810-1876) « départ de l’Armand Barbès », ballon monté avec courrier et passagers, parmi lesquels Léon Gambetta (musée Carnavalet)

La défense de Paris. « Une barricade à l’angle de la rue de la Bonne ». (Bibliothèque historique de la Ville de Paris)

« Quand le gouvernement ment, la rue rue » Tag de la Nuit Debout à Paris, non loin de la place de la République – 14 juin 2016 (©Photo Pascal Maillard).

Tableau de Gustave Doré (1832-1883)  « La défense de Paris » (Frances Lehman Loeb Art Center – Poughkeepsie – Etats-Unis)

 

 

 

 

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Quand Guillemin lisait Malraux

Malraux et l'escadrille Espana

Nous poursuivons l’exploration des chroniques publiées de l’automne 1937 à l’automne 1939 par Henri Guillemin, alors professeur à l’Université du Caire, dans le quotidien La Bourse égyptienne. Après Simenon, Malraux. Après le pur romancier de la destinée, l’acteur-chroniqueur de la guerre d’Espagne. Deux écrivains qu’en 1938 Guillemin perçoit comme grands, alors même qu’évidemment il ignore tout de leur itinéraire ultérieur.

L’espoir

couverture du livre 1ère édition poche

Dans le cas de Malraux, la considération du moment où Guillemin parle de lui revêt une importance particulière. Pas mal des plus jeunes, aujourd’hui, si le nom de Malraux (mort il y a quarante ans) leur dit quelque chose, c’est comme ministre du général de Gaulle ; pour les uns, c’est lui qui a fait ravaler les grands monuments noircis de Paris, pour beaucoup d’autres c’est l’orateur véhément de l’hommage à Jean Moulin dans le vent de la place du Panthéon, en décembre 1964. Et ceux qui, moins nombreux, savent que Malraux était un écrivain, c’est plutôt de La Condition humaine (1933) qu’on a dû leur parler au lycée, si on l’a fait. L’Espoir, écrit quatre ans plus tard, paraît à beaucoup de commentateurs plus difficile, plus elliptique, alors même que l’Espagne est plus proche de la France que la Chine énigmatique de la fin des années 20.

C’est aussi qu’André Malraux, né en 1901, est en décembre 1937, lorsque paraît L’Espoir, un personnage un peu dérangeant. Au lieu de s’installer dans la gloire que lui a apportée le prix Goncourt décerné à La Condition humaine, il s’est engagé au service de la république espagnole menacée par le soulèvement du général Franco en formant une escadrille internationale (bien que lui-même ne soit pas aviateur) ; de juillet 1936 à février 1937, il participe à plusieurs dizaines de missions, avant de quitter l’Espagne où il indispose plus d’un républicain par sa personnalité encombrante ; mais enfin à l’heure où la république socialiste de Léon Blum joue les Ponce-Pilate face au conflit espagnol, Malraux paraît incarner, au contraire, une solidarité exemplaire avec les républicains en difficulté.

affiche du film

   Max Aub et André Malraux

Lorsqu’il écrit L’Espoir, dans les Pyrénées, durant l’été et l’automne 1937, il croit bien sûr la victoire des républicains possible – d’où le titre de son livre ; c’est encore celui qu’il donne au film (proche du roman sans en être l’adaptation stricte) qu’il tourne à partir d’août 1938, et qu’il doit achever en catastrophe en France début 1939 parce que les nationalistes sont en train de l’emporter. Mais fin 1937, il ne sait pas que telle sera la tournure des choses, et Guillemin non plus, qui rend compte de L’Espoir dans La Bourse égyptienne du 13 février 1938.

Le compte rendu de Guillemin

Au premier abord, la lecture de son compte rendu a de quoi étonner. Dans les analyses des trois romans de Simenon que nous avons évoqués il y a quelques semaines, presque pas de citations ; ici, presque uniquement des citations, et un Guillemin à bien des égards en retrait.

Je ne sais pas ce qu’il pensait, intimement, de cette guerre d’Espagne en cours ; bien sûr il n’était pas du côté de la rébellion de Franco ; mais il était un universitaire français en poste officiel dans un pays étranger, et sa chronique hebdomadaire était publiée dans un organe dont le titre suggère qu’il n’était pas franchement “de gauche”. Alors peut-être a-t-il adopté cette façon de faire pour ne pas se mettre trop en première ligne – ce qui ne l’ empêche nullement d’exprimer ses convictions personnelles. Voyons comment.

Il commence par tiquer sur l’indication « roman » qui figure sur la couverture de L’Espoir : il s’agit là d’ « un mot trompeur, […] qui risquerait, si on le prenait à la lettre, de compromettre la grandeur d’une œuvre pareille, et son importance ». On a vu qu’il aimait Simenon justement parce que ses romans sortaient du romanesque ordinaire. Même chose ici. Malraux, dit Guillemin, « a écrit : “roman”, parce que les personnages de son livre ne portent pas sans doute le nom qui est, ou qui fut, le leur ; parce que ce livre d’histoire, il n’a pas voulu l ‘écrire comme un historien, encore moins comme un annaliste, et qu’il y a mêlé ses propres sentiments, son propre drame ; mais si le mot eût été possible, et n’eût pas paru insolite, c’est “témoignage” qu’il aurait fallu dire ».

Vient alors un paragraphe qu’il faut lire dans le contexte de cette époque et de ce conflit : « Malraux, chacun le sait, est parti pour l’Espagne dès le début de la terrible aventure où ce pays est depuis tant de mois engagé. Il y est parti non comme “reporter”, mais comme combattant » ; et commence à se faire entendre le ton de Guillemin :

Mexican Suitcase, Spain, Spanish Civil War, MS090, MS 90, 35mm film, negatives

« Cette guerre, Malraux a donc choisi d’y prendre part quand rien ne l’y contraignait, qu’une exigence intérieure ; ce risque de mort, il l’a assumé ; ce don de lui-même à une cause qui le dépasse, il l’a accompli journellement ; s’il n’y a point laissé sa vie, et tout ce que son talent lui promet encore en ce monde, c’est seulement que le sort, ou ce que l’on désigne de ce nom, en a décidé autrement. Et je pense que si ce livre, au lieu d’être signé d’un vivant, n’eût été que le testament inachevé d’un mort, le fragment posthume d’une grande œuvre interrompue par le trépas, la critique, d’où qu’elle vienne, en eût unanimement salué la noblesse et la puissance. Mais André Malraux est vivant ; ce qu’il a commencé par son sacrifice et l’offrande de son existence même, il le poursuit par son travail d’écrivain ; il continue son action. […] Dédié à “mes camarades de la bataille de Téruel”, L’Espoir poursuit une lutte qui double et prolonge celle des miliciens d’Espagne et leur vient en aide, invisiblement. »

Tous les mots de louange qu’on vient de lire, le Guillemin que j’ai connu quarante ans après qu’il avait écrit cet article ne les eût sans doute pas maintenus tels quels ; son opinion globale sur Malraux et ses vanteries avait bien évolué, alors.

Mais en ce début de 1938, il adhère à l’homme et aux pages que cet homme a écrites. Bien sûr, il prend des précautions pour atténuer ce que son opinion peut avoir de choquant. Il déclare « qu’il est bien difficile, à l’heure où nous sommes, de parler d’un tel livre en gardant son sang-froid » ; il se dit conscient que « les uns le liront avec une passion brûlante, les autres le rejetteront peut-être avec horreur, ou, s’ils l’achèvent, déploreront qu’un tel talent soit au service d’une telle cause ». Mais il veut se faire « une âme sereine » (!), et « ne plus voir dans ce livre qu’un document, d’un intérêt immense et d’une valeur humaine que nul ne saurait contester ». Muni de ce bouclier de calme et d’impartialité proclamée, Guillemin en vient à ce qu’il veut dire, et qui est que « deux choses, au moins, dans L’Espoir, peuvent unir et réconcilier ceux que, par ailleurs, tout sépare » : l’écriture du roman, et la vision de l’homme qui s’en dégage.

Le style de l’écrivain 

D’abord le style, car « il est sûr qu’aujourd’hui fort peu d’écrivains disposent des moyens d’expression vraiment exceptionnels de Malraux. Sa manière, que nous connaissions déjà, s’affirme davantage dans ce dernier livre : haine de la facilité à la fois et de l’emphase ; proscription de l’éloquence ; une prose violente, mais dont la force ne tient pas à des artifices de vocabulaire ; Malraux n’élève le ton que bien rarement ; encore, quand il lui arrive de hausser légèrement la voix, le fait-il en ne cessant point de se surveiller, en demeurant toujours l’âpre ennemi de tout ce qui pourrait ressembler à du verbalisme ». À mesure que Guillemin développe ce point de son éloge, il se révèle à nous tel que nous pouvons le découvrir dans tout ce qu’il a écrit et dit par la suite ; soyez attentif à ce qui vient, c’est toute sa propre manière d’être, comme futur historien, et comme orateur. Dans le texte « il », c’est Malraux, mais c’est déjà aussi Guillemin :

« Le réel qu’il a vu, qu’il nous livre, il ne se permet pas, si je puis dire, de nous le traduire ; il nous le transmet ; son seul procédé : raccourcir à l’extrême la distance entre notre esprit et ce que lui-même a eu sous les yeux, entre notre cœur et ce que lui-même a vécu ; cet intervalle, le réduire le plus possible ; faire la part la plus exiguë à ce qui, forcément, se perd en route ; nous parler de tout près ; nous atteindre droit ; que le contact, d’un seul coup, s’établisse, et que le courant passe. » Suit une dizaine d’exemples pris dans le texte, quelques mots, une phrase, un court passage, qui tous illustrent ce que l’on vient de lire. Puis vient « la seconde raison qui fait de ce livre un si beau livre, un si grand livre, quoi qu’on pense sur la guerre d’Espagne ».

La trajectoire de l’homme

Cette seconde raison, « c’est que nous y découvrons très vite un homme aux prises avec lui-même, et qui se cherche, tragiquement, au sein même de cette action où il s’est rué. Tant d’horreurs s’accumulent sous ses yeux qu’on le devine, lui aussi, à de certaines heures, pareil à l’un de ses héros, Garcia, l’un des grands chefs républicains, “las d’être homme”. […] Le vrai problème, la Révolution elle-même ne le résoudra point. Garcia le communiste rejoint Ximenès le catholique. “La Révolution, dit Garcia, est chargée de résoudre ses problèmes, et non les nôtres ; les nôtres ne dépendant que de nous…”. […] De même Ximenès : “Le vrai combat commence quand on doit combattre une part de soi-même. Jusque-là, c’est trop facile ; mais on ne devient un homme que par de tels combats. Il faut toujours rencontrer le monde en soi-même, qu’on le veuille ou non” ». Nous retrouvons là exactement ce que Guillemin disait des héros, ou plutôt des anti-héros de Simenon, eux aussi représentatifs du questionnement de l’être humain sur sa raison d’être là, et d’agir ou de ne pas agir.

Mais son analyse de L’Espoir oblique pour finir vers un autre point fort du livre, à ses yeux : ce que Malraux y fait dire aux chrétiens, « des chrétiens, qu’on entend parler, et leurs paroles nous brûlent ». Pourquoi ? parce qu’ils disent ce que Guillemin vient de dire, quelques mois plus tôt, dans « Par notre faute », article publié par la revue dominicaine La Vie intellectuelle du 10 septembre 1937, et où, lui catholique, il énumérait sans fard les responsabilités tragiques de l’Église au fil de l’Histoire. On dirait qu’il retrouve sous la plume de Malraux sa propre posture et ses propres convictions.

La première, c’est qu’on ne doit pas unir, comme dit l’expression familière, le sabre et le goupillon ; chez le Ximenès de Malraux, cela donne : « Dieu n’est pas fait pour être mis dans le jeu des hommes comme un ciboire dans la poche d’un voleur ».

Vatican et Franco

Deuxième conviction de Guillemin : il y a plus de chrétiens d’habitude que de chrétiens de cœur ; c’est le personnage nommé Guernico qui le dit, dans L’Espoir : « En vingt ans, l’Espagne catholique, je ne l’ai jamais vue. J’ai vu des rites ; et dans l’âme comme dans la campagne, un désert ». Et pourtant, des chrétiens, il y en a, il le dit à Garcia, il y en a même en pleine guerre, et sous les bombes : « dans ces maisons pauvres, ou bien dans ces hôpitaux, en cet instant même, il y a des prêtres sans col, en gilet de garçons de café parisiens, qui sont en train de confesser, de donner l’extrême-onction, peut-être de baptiser. Je t’ai dit que depuis vingt ans je n’ai pas entendu en Espagne la parole du Christ ; ceux-là, on les entend… ».

Guillemin a choisi de ne pas conclure sur ce choix de citations qui ne trahissent pas le livre, mais qui n’en reflètent qu’un pan. Il revient pour finir à « Manuel, un des ou trois personnages qu’a choisis Malraux pour nous faire entendre, à travers leur âme, son âme à lui », et une fois encore c’est la citation même qui dit le retentissement du texte sur l’âme du lecteur Guillemin :

« Manuel nous est montré, dans la page ultime du livre, réfléchissant sur lui-même et sur ce que cette guerre lui a mystérieusement enseigné : “on ne découvre qu’une fois la guerre ; on découvre plusieurs fois la vie” ; et Manuel écoutant son cœur “entendait pour la première fois la voix de ce qui est plus grave que le sang des hommes, plus inquiétant que leur présence sur la terre, – la possibilité infinie de leur destin”.

Le meilleur effet que cette lecture de L’Espoir par Henri Guillemin à l’époque de sa publication puisse avoir sur nous, c’est de nous donner envie de le lire, de le relire si nous l’avions lu jadis. Mais déjà, je crois, on peut comprendre pourquoi Guillemin disait, plus haut dans son article, qu’avec un tel livre il y a « de quoi se sentir attiré, troublé, saisi ».

Recension réalisée par Patrick Berthier.

mort d'un républicain espagnol

LES « CHRONIQUES DU CAIRE »

Les critiques littéraires qu’Henri Guillemin écrivit pour le quotidien La Bourse égyptienne pendant près de deux ans sont actuellement en cours de préparation par Patrick Berthier pour une publication exclusive chez Utovie prévue prochainement. D’autres chroniques sur Sartre, Céline etc…suivront très prochainement. 

CRÉDITS PHOTOGRAPHIQUES (PAR ORDRE D’APPARITION)

André Malraux avec Corniglion-Molinier devant un avion de l’escadrille Espana – mars 1937 (© AFP)

Couverture du livre 1ère édition poche (domaine public)

Affiche du film L’espoir (domaine public)

Max Aub et André Malraux pendant le tournage du film L’espoir (domaine public)

Le général Enrique Lister et André Malraux sur le front catalan en décembre 1938 (© photo Robert Capa – International Center of Photography)

Le putschiste Franco et un évêque espagnol recevant ensemble le salut fasciste (source : Pascal Cauchy)

Mort d’un soldat républicain le 5 septembre 1936 (© photo Robert Capa)