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Ouvrages contemporains dans le sillage d’Henri Guillemin n°5

Thomas Paine

Chemin de traverse ° 5

La terreur des droits de l’homme – Le républicanisme de Thomas Paine et le moment thermidorien de Yannick Bosc.

couverture du livre de Yannick Bosc

En 1795, les principes du droit naturel – les droits de l’homme –  que Thomas Paine a exposés trois ans plus tôt dans Droits de l’homme, sont dénoncés par les Thermidoriens qui les jugent désormais terroristes, anarchistes et démagogiques. Depuis 1792, le contexte a changé : le gouvernement révolutionnaire a été institué, puis condamné, les « robespierristes » exécutés et les derniers Montagnards arrêtés. Au cours du moment thermidorien, les valeurs incarnées par Paine, auxquelles la Révolution française s’était identifiée depuis 1789, sont totalement remises en cause. Les principes des droits de l’homme ne sont plus considérés comme les fondements de la liberté mais comme un arsenal terroriste pour les anarchistes et les niveleurs issus de la Convention robespierriste contre les possédants (les « gens de biens » pour reprendre l’expression de Guillemin) et sont, pour cette raison, rejetés par des figures tutélaires du libéralisme économique naissant (Jean-Baptiste Say, Jeremy Bentham). Ce livre nous engage ainsi à reconsidérer l’interprétation officielle de la Révolution française et à rétablir la vérité des faits que le récit standard a entravée.

Fiche de lecture

La terreur des droits de l’homme – Le républicanisme de Thomas Paine et le moment thermidorien de Yannick Bosc. Ed. Kimé – 2016 – 297 p. 26 €. 

Yannick Bosc

Thomas Paine est le personnage principal de cette histoire qui se déroule pendant la Convention thermidorienne, au cours du débat constitutionnel de l’été 1795, à un moment stratégique de la Révolution française. Pourtant, ni le principal protagoniste, ni la Constitution de 1795 ne semblent de prime abord nous placer au cœur de l’épopée révolutionnaire telle que nous avons l’habitude de l’entendre racontée. Rares sont en effet les historiens qui ont étudié le rôle de Thomas Paine dans la Révolution française. Ils sont encore moins nombreux à s’y être intéressé dans le moment thermidorien, cette période d’entre-deux qui suit l’exécution des robespierristes après le 9 thermidor an II (27 juillet 1794) et engendre le Directoire. Outre le fait que cette étude se focalise sur un acteur certes célèbre mais apparemment périphérique et une période qui le semble également, elle perturbe encore le récit classique en associant ce qui est ordinairement dissocié : la Terreur et les Droits de l’homme. Pour comprendre ces paradoxes penchons-nous d’abord sur Paine qui en est un à lui seul.

Mythes de l’Histoire officielle, ou l’historiographie au service des dominants

L’historiographie française de la Révolution a réussi un remarquable tour de force en fabriquant l’image du Thomas Paine consensuel et lisse auquel nous sommes accoutumés. Les années du bicentenaire de la Révolution française qui accompagnent la mue libérale du parti socialiste, ont joué un rôle déterminant dans la construction de cette figure édifiante. A la fin des années 1980, Thomas Paine apparaît comme une aubaine, l’étranger introuvable, incarnation d’un universalisme de bon aloi que l’on exhume afin d’ouvrir les célébrations au-delà du cadre national.

Né Anglais en 1737, devenu citoyen américain, puis français en 1792, député à la Convention nationale, victime de la Terreur et immortel auteur de Droits de l’homme (1791 et 1792 pour la seconde partie), ce « citoyen du monde » semble pouvoir illustrer la Révolution française aseptisée que désirent alors promouvoir les pouvoirs publics en place en la diluant dans les idées générales. A l’époque, certains commentaires acerbes qualifieront cette liturgie de « droidlomes » ou de « droit de l’hommisme », une sorte de fourre-tout idéologique de la bonne conscience politique du monde occidental.

Paine, généralement considéré comme un « libéral » (sans que la nature de sa conception de la liberté ne soit précisé) et un Girondin à la fibre sociale, occupe apparemment le bon versant de la révolution, c’est-à-dire le versant américain qui n’a pas glissé dans le buste de Robespierretotalitarisme, contre le mauvais incarné par Robespierre et la France terroriste qu’il convient d’occulter. « L’incorruptible » n’a pas sa rue à Paris quand la statue de Paine à Montsouris est redorée à l’occasion du bicentenaire. Il aura fallu, en France, deux siècles d’indifférence pour rendre consensuel un homme qui pourtant ne l’a jamais été.

En 1792, il est obligé de fuir l’Angleterre pour la France car il est accusé de saper les fondements de la monarchie et de propager des principes anarchiques dans Droits de l’homme. Les loyalistes, défenseurs de la couronne, organisent des manifestations au cours desquelles son effigie est pendue avant d’être brûlée. Détesté des élites, accusé de « jacobinisme », Paine devient la figure tutélaire de la classe ouvrière anglaise (1).

massacre de Peterloo gravure sur bois 1819En 1819, au moment du massacre de Peterloo, un de ses premiers biographes, le banquier John S. Hartford, dénonce la « monstrueuse doctrine » de Droits de l’homme comme étant la source théorique du « système de 1793 » et des mouvements radicaux anglais (2). Outre-Atlantique, l’historiographie naissante de la Révolution américaine (3) fait tout pour le discréditer et le marginaliser, lui reprochant également des idées qui ont généré la Terreur. La France thermidorienne établit un diagnostic similaire. De son vivant et longtemps après sa mort, les dominants lui reprochent donc principalement d’avoir placé le peuple et la souveraineté populaire au centre de son action et de sa réflexion politique. Ils lui reprochent d’être du peuple et d’en parler la langue. Aujourd’hui, alors que la souveraineté populaire est devenue l’un des stigmates de l’anti-modernité, les mêmes le taxeraient probablement de « populisme ». On ne compte plus les caricatures anglaises des années 1792-1793 qui montrent un Paine démagogue, crasseux, populacier, violent et ivrogne comme le seraient tous ceux de sa classe sociale.

L’homme du peuple

Paine est en effet d’origine modeste. D’un père corsetier, corsetier lui-même, il revendique une connaissance du monde fondée non pas sur les livres mais sur son expérience d’homme du peuple. Cette expérience est celle du sens commun, qui est le titre de son premier grand ouvrage (1776). C’est également son nom de plume dans la presse alors qu’il lutte pour l’Indépendance des colonies anglaises d’Amérique. Paine connaît la vie, le fait savoir et le public populaire le suit. C’est là sa force et ce qui le fait craindre des puissants. Aussi raconte-t-il que tenté par l’aventure, et en dépit des remontrances de son père, il s’est engagé sur des corsaires, la première fois à 16 ans. Cet apprentissage du monde violent des gens de mer, emblématiques de la classe ouvrière naissante et réputés pour leur « esprit de rébellion » (4), a certainement renforcé son indocilité naturelle et son goût pour l’égalité qu’il tient de son éducation quaker. Il souligne qu’il a eu « tous les inconvénients de la jeunesse » contre lui, mais que cela ne l’a pas empêché, sur le plan de la réflexion politique, de dépasser les personnes bien nées.

Peuple-et-Pouvoir

Il rappelle ainsi qu’il ne faut pas seulement considérer les Lumières comme le domaine exclusif des élites, mais également y inclure le peuple, voire le mettre au centre. Le peuple de Paine, doué de raison, sur lequel se fonde la souveraineté, ne doit pas être acculturé à la politique ou éduqué par les élites, il est au contraire un peuple qui acculture et éduque des élites qui ont perdu le sens commun.

Dans Droits de l’homme, Paine raconte qu’à son arrivée en Amérique en 1775, il a commencé « à tourner ses pensées vers les affaires politiques » : « Je trouvai une occasion où je crus pouvoir faire du bien, et je suivis exactement ce que mon cœur me dictait. Je ne lus aucun livre et je n’étudiai pas les opinions des autres, je pensai par moi même (5). » Nous ne sommes pas obligés de croire Paine sur parole lorsqu’il affirme ne pas avoir lu de livres. Mais l’affirmation, toute improbable qu’elle soit, a pour principale vertu d’incarner les Lumières telles que Kant, reprenant Horace et Montaigne, les définit en 1784 : « Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières (6). »

L’extraordinaire popularité des ouvrages de Paine, qui sont systématiquement tirés à plus de 100 000 exemplaires, ce qui est rarissime à l’époque, tient au fait que son argumentation repose sur l’expérience et la sensibilité et non sur une posture d’autorité. Il sollicite l’entendement du lecteur là où les auteurs académiques cherchent d’abord à légitimer leurs opinions en s’appuyant sur les références livresques grecques et latines des privilégiés auxquels ils s’adressent. Paine rejette la distinction entre l’intellectuel et le populaire (7) au nom de laquelle on justifie généralement l’exclusion de la masse du peuple du pouvoir. En matière politique, mais également religieuse (8), Paine en appelle donc à la simplicité du langage et des institutions. Il dénonce la complexité des discours et des organisations politiques qui n’ont d’autre fonction que de perpétuer le pouvoir d’une élite. Il estime ainsi que la Constitution anglaise organise l’opacité et engendre des experts qui seuls peuvent décoder le système et donc gouverner à travers lui. Contre ces cénacles et l’inintelligibilité politique qu’ils entretiennent, Paine propose un modèle de gouvernement fondé sur le sens commun, c’est-à-dire qu’il doit respecter les droits attachés à la personne et la souveraineté populaire, en d’autres termes mettre en œuvre les principes de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen selon lesquels il ne peut y avoir de liberté sans égalité des droits.

La réaction thermidorienne

Ces idées n’incommodent pas seulement la monarchie anglaise ou les adversaires politiques de Paine aux États-Unis, mais également la France thermidorienne qui juge qu’un tel gouvernement, fondamentalement terroriste, génère l’anarchie et livre le pouvoir à la multitude. Ainsi, les mêmes principes qui valent à Paine la citoyenneté française et l’élection à la Convention en 1792 engendrent en 1795 l’opprobre de ses collègues. Entre ces deux dates le gouvernement révolutionnaire a été institué, puis condamné, les robespierristes exécutés, puis la « queue de Robespierre » et les derniers Montagnards arrêtés.

En 1795, la Convention épurée de ses membres les plus radicaux, dénonce désormais le suffrage universel dont elle est pourtant issue et cherche à confisquer la souveraineté afin de constituer la république sur une aristocratie du savoir et de la richesse. Au cours du moment thermidorien, les valeurs incarnées par Paine, auxquelles la Révolution française s’est identifiée depuis 1789, sont ainsi remises en cause par la Convention nationale elle-même. Les principes du droit naturel – les droits de l’homme – ne sont en effet plus considérés comme les fondements de la liberté mais comme un arsenal anarchique brandi par les niveleurs qui a produit la Terreur et la « tyrannie » de Robespierre. Paine nous met ainsi sur la piste d’un changement de paradigme : en 1795, la philosophie du droit naturel moderne, placée au cœur du processus révolutionnaire, s’efface pour laisser place à d’autres dispositifs sur lesquels constituer la légitimité politique.

pyramide du capitalisme

Pour ceux qui les dénoncent en 1795, les droits de l’homme ne forment donc pas, comme nous avons appris à le croire, le catalogue de l’individualisme bourgeois. Ils sont au contraire la terreur des possédants.

La démonstration de Yannick Bosc

Nous sommes donc fort éloignés des « droidlomes » du bicentenaire et du lieu commun selon lequel la Convention thermidorienne marquerait le retour aux droits de l’homme après la Terreur qui en serait la négation. A côté du sang de la Terreur, de la violence répressive de l’an II, une terreur de la Déclaration est également dénoncée en l’an III, ce que le récit standard de la Révolution française, qu’il soit dit « libéral » ou « marxiste », a occulté dans la mesure où il perturbe fortement son agencement. En 1982, dans un ouvrage qui répondait aux thèses comparant Staline et Robespierre diffusées par la galaxie éditoriale gravitant autour de François Furet, le philosophe Jean-Pierre Faye écrivait : « En coupant en deux la Révolution française, entre les droits de l’homme et la Terreur – marquant comme « bonne » l’une ou l’autre phase, selon les versions – , le récit standard de l’Histoire a fait à la Révolution russe un cadeau empoisonné : il lui a laissé la Terreur, sans les droits de l’homme (9). » Il attirait ainsi l’attention sur les conséquences politiques d’un récit et suggérait aux historiens de penser ensemble et non d’opposer la Terreur et les droits de l’homme.

Le fait d’être attentif au rôle de Thomas Paine dans le moment thermidorien conduit à bousculer ce récit et engage à réexaminer les catégories à partir desquelles il a été constitué. Ce réexamen ne met pas seulement en jeu l’interprétation de la période thermidorienne et de la Terreur mais plus largement celle de la Révolution française dans la mesure où la signification du 9 thermidor et de ses suites y jouent un rôle stratégique (10). Il permet en particulier d’étayer l’interprétation proposée par Florence Gauthier selon laquelle la Déclaration de 1795, loin d’être une version simplement allégée de ses devancières qui reposeraient sur un même socle philosophique, est au contraire l’avis de décès « du droit naturel en révolution » et rompt donc avec les principes déclarés en 1789 et 1793 (11).

citation T. Paine

Peut-on qualifier de « révolution bourgeoise » ou de « révolution des élites » le processus ouvert en 1789 si l’on admet, avec Alphonse Aulard, que « la Révolution française consiste dans la Déclaration des droits rédigée en 1789 et complétée en 1793, et dans les tentatives faites pour réaliser cette déclaration » (12) ? Cette Révolution des droits de l’homme est-elle « bourgeoise », va-t-elle dans le sens des intérêts des « élites » alors que les tentatives pour réaliser la Déclaration sont en 1795 jugées « terroristes » et contraires aux intérêts des propriétaires ? En 1795, la bourgeoisie, les élites, se rassemblent précisément sur le rejet d’une Révolution française qui consisterait dans la réalisation de principes jugés subversifs d’un ordre bourgeois, ce qui modifie évidemment la perspective. La Révolution des droits de l’homme ne serait dès lors pas bourgeoise mais populaire, « anarchique » disent les thermidoriens qui lui sont hostiles, une révolution du sens commun et non pas des élites. En d’autres termes, selon les protagonistes de l’événement, ce n’est pas la révolution des droits de l’homme qui a gagné en 1795, ce n’est pas la conception de la liberté défendue par Paine.

Les tribulations de Paine en 1795 laissent ainsi supposer que la période thermidorienne ne renoue pas avec « l’idéal de 1789 » (13) par delà le « dérapage » de la Terreur, suivant l’interprétation dite « libérale » popularisée par François Furet et Denis Richet, pas plus qu’il n’y a retour à 1789 comme le pense Georges Lefebvre (14) et avec lui le modèle interprétatif dit « marxiste ». Cela signifie que le postulat de la « nécessaire » révolution bourgeoise – ou des élites – justifiée par les « nécessités de l’histoire » – ou de la « modernité » –, engendrant nécessairement la « révolution industrielle » et le productivisme, identifiés au progrès, est pour le moins problématique.

Le corollaire l’est tout autant qui implique que toute critique du capitalisme naissant, puisqu’elle va contre le sens de l’histoire, devrait être considérée comme un archaïsme (le mouvement populaire est ainsi réputé passéiste) ou au mieux une utopie (la fuite en avant dans l’utopie de Robespierre) de surcroît potentiellement totalitaire selon l’interprétation « libérale ». Au delà du fait qu’ils rendent difficilement compréhensibles les sources, ces deux modèles déterministes, le « marxiste » et le « libéral », les deux faces antagonistes du même récit standard dont nous avons hérité, ont l’inconvénient majeur d’appauvrir les potentialités ouvertes par la Révolution française. En disqualifiant les perdants – le peuple archaïque et ceux qui le soutiennent – jugés inaptes à la « modernité », ce récit nous prive d’un travail critique et d’un passé dont nous avons aujourd’hui besoin pour mettre en perspective les dysfonctionnements de nos sociétés rongées par le productivisme et l’intérêt des puissants. Paine là encore est un bon guide.

Face à l’effondrement politique qu’il constate en 1795, Paine écrit Justice agraire (publié en 1797) un ouvrage dans lequel il rappelle les principes républicains, oubliés par les thermidoriens, et approfondit certains des thèmes qu’il n’avait pas développés dans Droits de l’homme, en particulier ceux du droit à l’existence et de la propriété. C’est dans Justice agraire qu’il formule le principe de l’allocation universelle, ou revenu de base, qui de nos jours mobilise économistes, philosophes et militants à la recherche d’un moyen efficace et juste pour redistribuer les richesses et en penser autrement l’usage.

Il existe ainsi une actualité des principes du droit à l’existence – principes que le récit standard juge pourtant archaïques – à partir desquels Paine justifie le fait de verser à toute personne, riche ou pauvre un revenu inconditionnel lui permettant de vivre dignement.

More - Locke - Paine

A deux siècles d’écart, par delà le moment productiviste qui a caractérisé les XIXe et XXe siècles, on constate une proximité des arguments et des solutions développés par Paine contre une société fondée sur la propriété et l’exclusion, avec les arguments et les solutions de ceux qui dénoncent aujourd’hui le renforcement des logiques d’accaparement dont la crise actuelle a montré l’ampleur.

Au delà du récit standard de la Révolution française qu’il ébranle, Paine nous engage à interroger la nature de nos sociétés. Pour l’auteur de Justice agraire, une société ne peut pas être civilisée si elle génère la richesse et la pauvreté. Le goût pour la richesse n’est tolérable que lorsque le droit à une vie digne pour tous – ce qui n’est pas une vie a minima – est garanti. Nous ne pouvons donc pas, de nos jours, nous considérer comme civilisés selon les critères défendus par Paine au XVIIIe siècle, mais également par d’autres révolutionnaires, comme Saint-Just, Robespierre ou Babeuf qui ont les mêmes valeurs en partage.

Les 62 personnes les plus riches possèdent autant que la moitié la plus pauvre

En d’autres termes, nos sociétés ne sont pas conformes aux principes censés les fonder selon les critères du droit naturel, tels qu’ils sont inscrits dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, un texte qui en France fait pourtant partie du « bloc de constitutionnalité » depuis 1971. Dans notre monde fait de jeux d’ombres, la liberté est devenue une valeur de droite, celle des « néo-libéraux » qui revendiquent indûment l’héritage des droits naturels en affirmant – comme le discours « marxiste » avec l’antienne des « droits de l’homme bourgeois » – qu’ils légitiment l’individualisme entrepreneurial et la toute puissance du marché.

Ne serait-il pas temps, semblent nous suggérer ces hommes du XVIIIe siècle en lutte contre la violence du marché capitaliste au moment où il émerge, ne serait-il pas temps de recouvrer le sens commun et d’avoir le courage de nous servir de notre entendement ? C’est en tout cas la question qui servira de fil conducteur à cet ouvrage dont la problématique est résolument enracinée dans notre présent.

Le livre s’ouvre sur la séance de la Convention nationale du 19 messidor an III (7 juillet 1795). Thomas Paine monte à la tribune afin de dénoncer la rupture avec les principes fondateurs de la Révolution qu’il constate dans le projet de Constitution préparé par la commission de Onze.

Notes :

(1) Edward P. Thompson, La formation de la classe ouvrière anglaise, (1963), trad., Paris, Editions du Seuil, 1988.

(2) Edward Larkin, Thomas Paine and the Literature of Revolution, Cambridge, Cambridge University Press, 2005, p.173.

(3) Edward Larkin, op.cit. ; Marc Belissa, « La légende grise des dernières années de Thomas Paine en Amérique, 1802-1809 », AHRF, n°260, 2010, p. 133-172.

(4) Markus Rediker, Les forçats de la mer. Marins, marchands et pirates dans le monde anglo-américain (1700-1750), (1987), Trad. Fred Alpi, Paris, Libertalia, 2010, p. 305 et suivantes : « Le marin en tant qu’ « esprit de rébellion », autorité, violence et discipline du travail. »

(5) Thomas Paine, Droits de l’homme, Paris, Belin, 1987, édition de Claude Mouchard, note 2 p. 250.

(6) Emmanuel Kant, Qu’est-ce que les Lumières, Paris, GF-Flammarion, 1991, (trad. Jean-François Poirier et Françoise Proust), p. 43.

(7) Olivia Smith, The Politics of Language, 1791-1819, Oxford, Clarendon Press, 1984, commenté par Nathalie Caron, Thomas Paine contre l’imposture des prêtres, Paris, L’Harmathan, 1998, p. 179-180.

(8) Nathalie Caron, op.cit., voir en particulier p. 177 et s. le chapitre consacré aux « stratégies d’écriture ».

(9) Jean-Pierre Faye, Dictionnaire politique portatif en cinq mots : Démagogie, Terreur, Tolérance, Répression, Violence, Paris, Gallimard, 1982, p.149.

(10) Bronislaw Baczko, Comment sortir de la Terreur – Thermidor et la Révolution, Paris, Gallimard, 1989 ; Françoise Brunel, Thermidor – La chute de Robespierre, Bruxelles, Edition Complexe, 1989.

(11) Florence Gauthier, Triomphe et mort du droit naturel en Révolution. 1789-1795-1802, Paris, PUF, 1992, rééd. Syllepses, 2014.

(12) Alphonse Aulard, Histoire politique de la Révolution française, Paris, A. Colin, 1901, reéd. 1926, p.782.

(13) François Furet et Denis Richet, La Révolution française, Paris, Hachette, 1965, rééd. Hachette Pluriel, 1988, p. 312.

(14) Georges Lefebvre, Les thermidoriens, Paris, Armand Colin, 1937.

Robespierre 2

Sources et informations

Cette fiche de lecture est extraite du site : révolution française.net animé par des historiens, chercheurs, spécialistes de la Révolution française, dont Yannick Bosc, Marc Belissa et Florence Gauthier. Ils étaient intervenants au colloque que nous avons organisé le 26 octobre 2013 sur le thème :  Henri Guillemin et la Révolution française – le moment Robespierre (l’ensemble du colloque en vidéo est disponible sur notre site). Florence Gauthier interviendra de nouveau lors de notre prochain colloque, le 19 novembre 2016 sur le thème : Henri Guillemin et la Commune. Pour plus d’informations, cliquez ici 

Crédits photographiques (par ordre d’apparition)

Portrait de Thomas Paine par Auguste Millière d’après une gravure de W. Sharp © National Gallery

Couverture du livre

Yannick Bosc au colloque que nous avons organisé le 26 octobre 2013 sur le thème Henri Guillemin et la Révolution française – le moment Robespierre (archives LAHG)

Buste de Maximillien Robespierre par Claude-André Deseine (Musée de la Révolution française à Vizille – Isère)

Massacre de Peterloo le 16 août 1819. Gravure sur bois (encyclopedia britannica)

Vignette tirée du film documentaire « Peuple et pouvoir » réalisé par Marie Pialat et Jean Valentin

Affiche satirique représentant le capitalisme selon la pyramide de Maslow – 1912 – Int. Pub. Co Cleveland Ohio (domaine public)

Citation de Thomas Paine (domaine public)

Vignette « un revenu garanti pour tous, une utopie ? » (site Stanislas Jourdan slideshare.net)

Rapport 2016 de l’ONG Oxfam rendu au moment de la réunion des maîtres du monde à Davos : 62 personnes possèdent autant que la moitié de la population mondiale. (domaine public)

Portrait de Maximilien Robespierre en habit de député du Tiers Etat – 1791 – par Pierre Roch Vigneron, d’après un pastel d’Adélaïde Labille-Guiard (1749-1803) © RMN Grand Palais.

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Quand Guillemin lisait Simenon

HG Simenon 2

Après l’obtention de son titre de docteur ès-lettres, Henri Guillemin, jusqu’alors enseignant dans le secondaire, est nommé à l’automne 1936 professeur de littérature française à l’Université du Caire. L’Égypte est un royaume indépendant depuis 1922 mais l’influence britannique y demeure très forte en politique ; du côté français, c’est plutôt une présence culturelle : les Égyptiens cultivés parlent souvent français et/ou sont francophiles. L’élite économique du pays lit notamment un quotidien entièrement publié en français, La Bourse égyptienne (son titre dit qu’il n’est pas de gauche).

Au bout d’un an d’enseignement, et déjà connu d’un plus vaste public que celui de ses étudiants par quelques conférences, Guillemin se voit proposer en octobre 1937 une tribune de critique littéraire dans ce journal. Même si, élu à la faculté des lettres de Bordeaux, il quitte son poste du Caire dès l’été 1938, il continue pendant encore un an d’envoyer ses articles, et ce sont finalement 98 chroniques du samedi qui paraissent dans La Bourse égyptienne, du 7 novembre 1937 au 22 octobre 1939. Considérées une par une, elles ne sont pas toutes pour nous, aujourd’hui, du même intérêt, mais leur ensemble est souvent passionnant. Guillemin lit et commente ainsi, dès leur sortie de l’imprimerie, L’Espoir de Malraux ou La Nausée de Sartre, Bagatelles pour un massacre de Céline ou tout ce que publient alors un Mauriac ou un Bernanos.

Les ami(e)s d’Henri Guillemin ont décidé de faire profiter leurs lecteurs de la fleur de ces articles, en proposant à intervalles réguliers des présentations sélectives propres à donner une idée fidèle des sujets abordés, du ton et du style de Guillemin, de ses idées de cette époque face à la littérature et aux idées contemporaines. Et nous commençons par Georges Simenon, qu’alors Guillemin ne connaît pas personnellement, mais dont il deviendra plus tard l’ami et l’admirateur.

La Bourse égyptienne 12 02 1955Trois fois dans sa chronique égyptienne, Guillemin parle de romans de Simenon récemment publiés : L’Assassin le 2 janvier 1938, Chemin sans issue le 26 juin 1938, et Le Coup de vague le 3 septembre 1939. Il les aborde tous les trois de la même façon : une longue entrée en matière générale (à peu près la moitié de l’article), suivie d’une analyse de l’intrigue réduite à ses éléments nécessaires, surtout dans le troisième cas où deux colonnes seulement, sur les cinq de l’article, sont consacrées à Simenon (les trois autres concernent Nous autres Français de Bernanos, voisinage qui, soit dit en passant, donne la mesure de l’estime de Guillemin pour Simenon, ainsi placé à égalité avec un romancier et polémiste reconnu).

Les trois articles prennent pour point de départ la fécondité de Simenon :

« Une pareille fécondité déconcerte ; elle inquiète aussi, car il y a un préjugé contre les écrivains inlassables, un préjugé qui pourrait bien être une sorte d’inconsciente jalousie, avec un refus trop humain d’admettre un tel dépassement des communes mesures. Et nous sommes tout prêts à dénigrer d’avance sur le chapitre de la qualité ce qui nous écrase ainsi par sa quantité », écrit Guillemin le 2 janvier 38 ; ou bien, six mois plus tard : « Les libraires eux-mêmes ne s’y reconnaissent plus. “Le dernier Simenon ? Attendez donc…” Et l’on vous apporte, au choix, trois ou quatre volumes qui viennent effectivement de paraître. L’usine Simenon fonctionne à plein rendement, ni chômage ni ralentissement de la production ; le même train d’enfer depuis plusieurs années. Les clients ont pris le pli de demander désormais “un Simenon”, n’importe lequel, comme on commande un Pernod ou un Dubonnet ; on connaît d’avance le goût et la qualité ; la marque est illustre, on sait qu’elle est bonne ».

On sent la nuance, plus désapprobatrice dans le second cas. En janvier, Guillemin pensait plutôt à la première carrière de Simenon : en 1938, en effet, cela fait quatre ans qu’il n’a plus publié de Maigret, et qu’il a dit qu’il n’en écrirait plus ; d’où cette remarque de Guillemin :

« Second handicap de Georges Simenon : c’est par le roman policier qu’il s’est fait connaître ; et il est convenu que le roman policier est un “genre inférieur” avec lequel veulent bien se commettre, à l’occasion, les gens du monde et les connaisseurs pourvu que ce soit en riant d’eux-mêmes et en affectant ce snobisme d’y trouver je ne sais quel plaisir puéril ou canaille entre deux lectures substantielles et dignes, celles-là, de leur caractère ».

HG Simenon 4Simenon, qui doit « remonte[r] un courant » s’il veut « accéder enfin, malgré ses lourds antécédents, à la littérature véritable » aux yeux des « honnêtes gens » (tiens ! en 1938, les voici déjà, sous la plume de Guillemin), « semble mal parti pour prétendre à cette consécration suprême des talents » – mais on compte qu’il y arrivera.

En juin, en revanche, l’accent est mis sur l’idée  que se fait cet homme énigmatique de son métier :

« C’est tout de même dommage, dommage que les produits Simenon soient à ce point devenus objets de consommation courante, à inonder pareillement le marché ils se déprécient. Pourquoi Simenon consent-il à n’être plus, pour ainsi dire, que le fournisseur habituel de nos divertissements ? Vous prenez le train pour quelques heures ? un Simenon suffit comme viatique ; une traversée ? Il vous en faut trois, ou quatre, ou six. Soyez sans inquiétude, vous les trouverez, n’importe où, et tout récents, “sortis” de la veille ».

L’introduction réduite du dernier et bref compte rendu réunit les deux éléments, quantité et qualité : « On ne peut pas arriver à rendre compte de tous les romans de Simenon. Ils sont trop ; c’est une avalanche. Il faut dire aussi qu’ils ne sont pas tous également bons ».

Tout cela pourrait faire attendre des analyses dépréciatives, or c’est le contraire qui se passe. Simenon a beau écrire trop, il produit « un chef-d’œuvre » (2 janvier 1938), « un roman très remarquable » (26 juin 1938) ou qui « prend place dans la catégorie des meilleurs » (3 septembre 1939). Reste à expliquer pourquoi on oublie tant de romans « agréables », mais jamais un Simenon.

Dans L’Assassin comme dans Chemin sans issue, il y a un meurtre, mais ce n’est pas son élucidation qui est le sujet. Comme le note Guillemin à propos du premier de ces romans, « tout cela [le meurtre des amants par le mari] occupe vingt-cinq pages et le livre en a plus de deux cents ». Et ceci, toujours sur L’Assassin : « Le criminel […] nous est livré immédiatement, et il ne s’agit même plus de savoir s’il échappera à la police […] ; il s’agit seulement de ceci : comment s’en tirera-t-il avec lui-même ? »

Dans Chemin sans issue, le personnage principal, Vladimir, trahit par jalousie amoureuse son meilleur ami, qui par sa faute se trouve réduit à la misère ; il ne se libère de la hantise de ce geste ignoble que par le meurtre de sa vieille maîtresse, ce qui le jette à son tour à l’aventure, jusqu’à ce qu’il ait retrouvé celui qu’il a calomnié et dont il espère le pardon. Il y a peut-être du « factice », admet Guillemin, dans l’aspect moralisateur de cette intrigue.

« Mais ce qui demeure hors de doute, c’est que les êtres que Simenon invente, nous les voyons ; il nous les impose avec une force extraordinaire. […] Construire une scène, Simenon possède ce talent-là aussi ; il y déploie une puissance sobre et dure. Hélène exposant à Vladimir ce qu’elle attend de lui, poussant l’argent vers cet homme que chacun des mots qu’elle prononce ravage, il y a là, dans le livre, deux pages qui feraient crier au chef-d’œuvre s’il s’agissait d’un autre que Simenon ».

HG Simenon 7

Toujours le poids de sa première vogue, celle des vingt « Maigret » publiés à quelques mois les uns des autres. Mais Guillemin sait que les Maigret eux-mêmes étaient déjà de grands romans « psychologiques », et il insiste, dans la conclusion de cet article sur Chemin sans issue, pour bien se faire comprendre. Soit, Simenon est un « écrivain vertigineux, qui travaille à la grosse » (une grosse, c’est douze douzaines, dans la langue commerciale) ; mais « il n’est aucun de ses personnages qui n’ait une âme. […] Les gestes lui suffisent – des gestes infimes parfois, mais tout chargés de sens, merveilleusement éloquents – pour nous introduire au plus profond d’une destinée ».

L’assassin que son geste remplit progressivement d’une mortelle angoisse (dans L’Assassin) comme celui qu’il rend, au contraire, à sa vérité humaine et à sa liberté d’agir (dans Chemin sans issue) n’intéressent Guillemin, comme ils n’intéressent Simenon lui-même, qu’en tant qu’êtres humains. Ce sera le fin mot d’à peu près toutes les études, littéraires ou historiques, que Guillemin mènera jusqu’à la fin de sa vie : sous l’œuvre, l’être ; sous l’action politique, l’être ; connaître le tréfonds. Voyez par exemple ceci, à propos de L’Assassin :

« Simenon excelle dans ces analyses, si vivantes, si peuplées de détails saisissants, s’attachant de si près, et comme pas à pas, au comportement d’un être, que nous sommes introduits insensiblement avec lui dans ce monde étrange et fiévreux. […] L’homme dont nous suivons […] l’affreuse aventure intérieure pénètre peu à peu dans un univers où la réalité s’abolit, où tout n’est plus qu’inconsistance ; le voici comme désadapté, mystérieusement séparé des choses et des êtres […]. Les choses, autour de lui, s’écoulent, comme lointaines, impossible de les rejoindre, de retrouver le contact, de rentrer dans le jeu ».

En quelques lignes, deux expressions qui deviendront typiques du style de Guillemin et de sa manière d’aborder les choses apparaissent : « pas à pas », et « le contact ». Combien de centaines de fois les écrira-t-il, durant les cinquante ans qui suivront, à propos de ses propres enquêtes : suivre Voltaire, ou Jaurès, ou tant d’autres, « pas à pas », et trouver si faire se peut « le contact » avec leur vérité profonde. Tout Guillemin est dans ces lectures de Simenon en 1838 et 1939.

Il s’en explique encore d’une autre façon dans le plus court des trois articles, celui sur Le Coup de vague, qui se déroule près de La Rochelle, chez les producteurs de moules et d’huîtres :

« Ces histoires que Simenon nous raconte, il les choisit simples, rectilignes. On ne perd pas de temps ; on ne s’en va ni à droite, ni à gauche. […] pas une minute le drame ne se détend, ni notre attention ne s’égare. La prise qu’exerce sur nous Simenon tient aussi bien à la merveilleuse habileté avec laquelle il nous introduit tout de suite dans un milieu vrai, je veux dire incontestable, qu’il n’y a pas moyen de récuser, qui appartient bien à ce monde où nous sommes et pas à la littérature, à l’irréalité cérébrale, sans substance, ni couleur, ni odeur, qui tue radicalement tant de livres dont les auteurs se prennent pour des romanciers. Il ne faut pas qu’on nous laisse libres de “n’y pas croire”. Simenon ne nous laisse pas libres. Il nous tient bien, et dès le début ».

Alors tant pis pour la surproduction, même si on la déplore ; tant pis pour le mal qui se dit encore de Simenon dans les salons. Ce qui m’attire, dit Henri Guillemin, chez « ce romancier tellement insolite », c’est « la sûreté avec laquelle, dans tous ses livres, il sait choisir sans hésiter, du premier coup, à la volée, les traits menus et forts qui lui servent à faire, de tant de créatures inventées, tout un peuple de vivants ».

Il suffira à Guillemin de passer, précisément, aux vivants eux-mêmes, aux acteurs de l’Histoire que sont écrivains et hommes politiques, pour devenir à son tour quelqu’un qui « nous tient bien, et dès le début ».

Recension réalisée par Patrick Berthier.

HG Simenon 6

Les « Chroniques du Caire »

Les critiques littéraires qu’Henri Guillemin écrivit pour le quotidien La Bourse égyptienne pendant près de deux ans sont actuellement en cours de préparation par Patrick Berthier pour une publication exclusive chez Utovie prévue prochainement. Nous remercions les éditions Utovie d’avoir accepté que l’on publie, en avant-première sur le site, le texte intégral de ces chroniques sur Simenon.

D’autres chroniques sur Malraux, Sartre, etc…suivront très prochainement. 

Pour lire l’intégralité du texte d’Henri Guillemin, cliquez ici

Crédits photographiques (par ordre d’apparition)

Henri Guillemin et Georges Simenon en avril 1970 (toutes les photos proviennent des archives LAHG copyright LAHG)

Une de La Bourse égyptienne du 12 février 1955 (domaine public)

NB. La photo de la lettre d’information est parue dans Constellation, tirée de l’émission du 28 avril 1970 à la Radio Télévision Belge (RTB) (archives LAHG copyright LAHG)

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Ouvrages contemporains dans le sillage d’Henri Guillemin n°4

La République

Chemins de traverse n°4

COMMUN de Pierre Dardot et Christian Laval – Essai sur la révolution au XXIème siècle

Couverture du livre CommunAujourd’hui, partout dans le monde, des mouvements citoyens contestent l’appropriation privée des ressources naturelles, des espaces, des services publics, des connaissances et des réseaux de communication. Ces luttes reposent toutes sur un même principe : la notion de Commun. Pierre Dardot et Christian Laval montrent pourquoi ce principe s’impose aujourd’hui comme le terme central de l’alternative politique pour le XXIe siècle. Leur ouvrage montre l’articulation des luttes concrètes avec les très diverses recherches actuelles sur la définition d’un gouvernement collectif des ressources naturelles ou informationnelles. Satisfaction pour nous, les ami(e)s d’Henri Guillemin, au regard de notre actualité, d’indiquer que les auteurs désignent les formes démocratiques nouvelles à mettre en place pour prendre la relève de la représentation politique et du monopole des partis, aujourd’hui dépassés. 

Fiche de lecture

COMMUN de Pierre Dardot et Christian Laval – Essai sur la révolution au XXIème siècle – Ed. La  Découverte – 600 pages – 13,50 €

Laval_DardotIl n’est pas question de résumer ce texte de près de 600 pages, passionnant de bout en bout, souvent technique, qui fourmille d’analyses et d’idées extrêmement stimulantes. Tout au plus d’en dégager quelques aspects essentiels qui peuvent être utiles dans les combats qui nous attendent pour sortir du marécage où nous nous enfonçons, occupés à des conflits d’un autre monde sans voir les dangers de mort que nous courons (l’image est de Michel Serres, commentant une gravure de Goya) .

Duel-au-gourdin-par-Goya

L’idée même de révolution semble avoir disparu de nos esprits. On nous a assez répété qu’il n’y avait pas d’autre alternative au paradis néo-libéral où se réjouissaient d’être parvenus sans concurrence repérable, depuis 1989, les puissances occidentales au service de la finance internationale, que toute tentative pour y échapper nous entraînerait tout droit, par le biais de la Terreur, dans des régimes totalitaires, que nous avons fini par le croire. Dans cette destruction de toute idée de progrès, dans cette image caricaturale de la Révolution française et surtout de la Révolution montagnarde, des gens comme François Furet, comme ceux qu’on a appelés les nouveaux philosophes, ont joué un rôle éminent – et certains d’entre eux continuent.

Un des mérites essentiels de Dardot et Laval est de redonner un contenu à cette idée et d’esquisser les voies qu’il faudrait suivre pour faire advenir un autre type de société, au plan national comme au plan mondial. Il faut pour ce faire, relire l’histoire des siècles derniers afin de comprendre quelles erreurs, théoriques et pratiques, ont été commises, quelle est la raison profonde de nos aveuglements et de nos incapacités à envisager d’autres solutions que celles qui jusqu’à présent ont échoué.

Le noeud essentiel du problème pour nos deux auteurs est que nous ne sommes jamais sortis de la conviction que le droit à la propriété était le propre de l’homme, qu’il était inscrit dans sa nature même – qu’il se traduise par le droit du plus fort (c’est le système que nous connaissons) ou qu’il devienne le droit de la collectivité (c’est la solution marxiste et léniniste) – ce droit n’est pas remis en question.privatisation de l'eau

Or, c’est là qu’il faut porter le fer : substituer un droit d’usage au droit de propriété, le faire émerger à partir des actions communes entreprises par ceux qui s’opposent à l’appropriation par quelques oligarques des ressources nécessaires à la vie des populations concernées (exemple : la lutte pour l’eau, dans des pays d’Amérique du sud, ou ici, en Europe, en Italie et à Naples, plus spécialement; mais on peut trouver des combats à mener au niveau d’un quartier, pour des questions de logement ou d’urbanisme, au niveau d’une région, pour préserver une forêt ou contester l’intérêt de la LGV, par exemple).

Forêt en Lorraine

Cette notion de commun est centrale, mais il faut en construire soigneusement le concept pour se démarquer des usages anciens qui en ont été faits et qui péchaient par leur manque de radicalité. Ce à quoi le livre de Dardot et Laval s’emploie. L’histoire en est ancienne, depuis les communes médiévales, depuis les réflexions théologiques sur les biens communs, depuis les luttes menées, en Angleterre et ailleurs, contre l’appropriation par les propriétaires terriens des ‘enclosures’ qui permettaient aux paysans propres de faire paître leurs bêtes sur des herbages qui n’étaient pas enclos ou de ramasser du bois dans les forêts domaniales jusqu’aux revendications des théoriciens du communisme.

Il faut se démarquer de toutes ces expériences qui rêvent d’un retour à une sorte d’état primitif où tout appartient à tous, ou de revenir à un en-deça de l’opposition entre le privé et le public, ou de confier à un Etat tout-puissant le seul droit de propriété etc…, pour cerner le plus exactement possible les contours de ce nouveau concept : le commun naît de l’agir commun et des normes qui en permettent l’exécution et en favorisent l’institutionnalisation. L’intérêt de cette notion est qu’elle met l’accent sur le processus d’institutionnalisation, processus que l’on ne peut arrêter, alors que tous les pouvoirs, qu’ils soient de droite ou de gauche, ne pensent qu’à perpétuer l’ordre institué – en ce sens, ils sont tous aussi conservateurs les uns que les autres et n’ont d’autre obsession que de refouler le fait même de leur institution.

Il ne suffit pas de s’indigner, même si l’appel à s’indigner a pour fonction de réveiller un public assoupi, anesthésié, chloroformé par les discours dominants. Il faut savoir où porter le fer et multiplier les expériences où les hommes prennent, en commun, les décisions qui ont trait à leurs intérêts communs au lieu de s’en laisser déposséder par une minorité.

Il faut aussi retrouver les analyses ou les intuitions d’un certain nombre d’auteurs que la position longtemps hégémonique de la pensée marxiste (dans sa version appauvrie soviétique) avait condamné à l’oubli. En particulier, Proudhon qui, le premier, a mis en lumière la force créatrice du travail collectif et cherché dans les coopératives un moyen d’échapper à l’asservissement de cette force aux intérêts de quelques uns. L’hypothèse d’un homme par nature égoïste et uniquement préoccupé de son enrichissement personnel, si elle vise à justifier l’ordre libéral, laisse de côté les véritables richesses qui naissent de la coopération.l'esprit coopératif

Il y a, pour qui fut marxiste, un aspect paradoxal à ce retour à Proudhon tant il semblait acquis que Marx avait remporté la victoire aux points. Mais c’est sans réfléchir à ce que fut la Commune de Paris (événement historiquement primordial) : un essai pour mettre en pratique l’enseignement de Proudhon bien plus que celui de Marx, qui s’obstina un temps à dire aux Communards qu’ils ne faisaient rien de ce qu’il fallait faire (s’emparer de la machine d’Etat) et qu’il avait, lui Marx, théorisé, avant de reconnaître qu’ils tentaient là une expérience tout à fait nouvelle et riche de promesses (la commune elle-même, la fédération des communes…) D’autres références, à Mauss, à Sartre, à Antonio Negri, à Castoriadis autour de la question centrale à laquelle chacun a tenté de répondre : comment quelque chose de radicalement nouveau peut-il apparaître ? Comment quelque chose de radicalement nouveau apparaît-il en vérité, ici maintenant, dans des luttes dont nous ne saisissons pas toujours la portée et que s’y dessinent des voies que nous aurions tout intérêt à méditer et à emprunter ?

Dardot et Laval prennent le risque de s’aventurer là où généralement on n’attend pas les théoriciens : dans la définition d’un certain nombre de gestes politiques à poser, c’est-à-dire d’actions politiques à entreprendre :
– il faut construire une politique du commun
– il faut opposer le droit d’usage à la propriété
– le commun est le principe de l’émancipation du travail
– il faut instituer l’entreprise commune
– l’association dans l’économie doit préparer la société du commun
– le commun doit fonder la démocratie sociale
– les services publics doivent devenir des institutions du commun
– il faut instituer les communs mondiaux
– il faut instituer une fédération des communs

RobespierreIl ressort de ce livre que la révolution est possible, « elle est ce moment d’accélération, d’intensification et de collectivisation de cette activité consciente que nous avons désignée du nom de ‘praxis instituante’. Elle est, plus précisément encore, le moment où la praxis instituante devient institution de la société par elle-même ou ‘auto-institution’. »(p.575). Oui, un autre monde est possible. Oui, un autre monde est nécessaire. La révolution ou la mort.

Post-scriptum n°1

En forme de remords. A relire ce que je viens d’écrire, je m’aperçois que je peux donner le sentiment d’adhérer complètement à ce livre, de n’avoir aucune réserve à émettre. Et ce n’est pas le cas, même si j’en apprécie l’essentiel. Reste, à mes yeux, pendante la question du quand une telle révolution se réalisera-t-elle. Et, bien sûr, cette question est idiote parce qu’une révolution ne se décrète pas; pourtant, ça urge, comme on dit parfois, le mur se rapproche dangereusement contre lequel nous allons nous fracasser.

Reste l’espérance que ce qu’esquisse le mouvement altermondialiste depuis une vingtaine d’année prenne enfin une dimension planétaire. Ce n’est déjà pas si mal ! Mais cela ne nous suffira pas ; à l’attente passive de ce qui pourrait advenir il faut substituer, au niveau qui est le nôtre, l’action qui, seule, pourra enclencher le réveil dont nous avons besoin. Il faut une bonne dose de volontarisme.

Dardot et Laval évoquent la doctrine sociale de l’Eglise catholique, issue d’une très longue histoire où l’idée même de commun (communauté, communion quand même !) a connu des hauts et des bas. Ils ne s’y attardent pas ; ils ne recherchent pas une caution transcendante qui dirait le juste, mais à l’instituer, ce qui est autre chose. On ne peut pas le leur reprocher. Il n’empêche que leur lecture est parfois partielle et partisane. S’ils ont raison de dénoncer l’obsession d’un Léon XIII de lutter contre le socialisme en inscrivant la propriété dans le droit naturel lui-même voulu par Dieu, ils ont tort de ne pas voir que l’Ecole de Salamanque, déjà, avait opposé un droit d’usage au droit de propriété ; Francisco de Vitoria(1483/1546) dans sa leçon sur les Indiens, reprenant le thème des Psaumes qu’on ne doit pas s’approprier le don de Dieu avait eu une formule radicale : la propriété n’est pas chrétienne ».

Ils ont tort également de n’avoir pas vu l’apport du christianisme social et tout particulièrement de Marc Sangnier (le nom de ce dernier n’apparaît qu’à la toute fin du livre et sur le problème de la nécessaire démocratie l’intérieur de l’entreprise ; et non sur l’importance qu’il avait donnée à la coopération ouvrière dans les différentes coopératives dont il avait encouragé la création).

Post-scriptum n°2

Voici que l’actualité s’accélère et que s’esquisse un mouvement, la Nuit Debout, qui fait tache d’huile et qui semble marquer un réveil de la conscience politique. On s’était demandé, avec amertume, pourquoi des mouvements comme ceux qui avaient eu lieu en Grèce, en Espagne, aux Etats-Unis même, sans oublier les printemps arabes – quelles que soient les désillusions qui les ont suivis – n’avaient éveillé aucune émulation en France.

La loi sur la réforme du travail a déclenché une mobilisation qui ne débouche pas sur les traditionnels cortèges mais sur des débats passionnés auxquels prennent part un nombre croissant de jeunes, de précaires, de retraités…On ne voit pas très bien sur quoi cela va déboucher. Est-il même nécessaire que l’on sache d’avance sur quoi cela pourrait déboucher ?
Ce qui est clair, c’est cette volonté d’en débattre – des problèmes de la cité, de son organisation, de la domination des oligarques, de la destruction de la nature par des projets pharaoniques.
Ce qui est clair, c’est le refus de se laisser diriger par des incompétents qui ont la prétention de nous représenter alors qu’ils ne représentent que les intérêts de leurs maîtres.
Ce qui est clair, c’est une volonté de reprendre la parole trop longtemps confisquée.

Les choses sont en train de bouger.

Les Nuits debout en France…

Nuit debout Bordeaux Nuit debout Nantes nuit-debout Toulousenuit debout Nicenuit debout Strasbourgnuit debout Lillenuit debout RennesNuit debout Clermon-FerrandNuit debout Marseillenuit debout Perpignannuit debout Dijonnuit debout LimogesNuit debout LyonNuit debout, place de la République- Paris, le 36 mars 2016 - photo Libe….et en Europe

Nuit debout Bruxelles (1)

Nuit debout Berlin

Nuit debout Espagne (Valencia)

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Crédits photographiques (par ordre d’appartion)

La République – statue de la place à Paris (domaine public)

Couverture du livre Commun

Christian Laval et Pierre Dardot (photo Médiapart)

Duel à coups de gourdin, 1820-1823, Francisco de Goya. Le commentaire de Michel Serres est le suivant : « il y a un tableau de Goya, Duel à coups de gourdin. On y voit deux hommes se battre avec des bâtons. De ce jeu à deux, qui va sortir gagnant ? Quand Hegel met aux prises le maître et l’esclave, il donne le résultat de leur lutte (l’esclave devenant le maître du maître), mais il oublie de dire où se déroule la scène. Goya, qui est peintre, ne peut pas se permettre cet oubli, et il situe cette bagarre… dans les sables mouvants. A mesure que les deux hommes se tapent dessus, ils s’enfoncent ! Et voilà pourquoi le jeu à trois, aujourd’hui, devient indispensable ».

Privatisation de l’eau (site cridev.org)

Privatisation de la forêt (site villedelorraine.wordpress.com  – copyright Louise Montgrain)

«Si les nations avaient le bon sens des ânes» – dessin publié en 1937 par le mouvement américain «no foreign war crusade» pour symboliser la gestion des conflits contradictoires par gestion coopérante. (domaine public)

Portrait de Maximilien Robespierre : École française du xviiie siècle – musée Carnavalet

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Nuit debout Paris – 43 mars 2016

Nuit debout Bruxelles

Nuit debout Berlin

Nuit debout Valencia

Toutes les photos des Nuits debout sont domaine public.

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Ouvrages contemporains dans le sillage d’Henri Guillemin n°3

Nuit debout Paris avril 2016

Chemins de traverse n°3

Fiche de lecture :

Vox populi d’Olivier Christin – éd. Seuil – Collection Liber – 277 pages – 20 €

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Ce livre se présente comme une histoire du vote avant le suffrage. C’est un livre exigeant, assez difficile d’accès parce que la période sur laquelle l’auteur travaille, grosso modo, du Moyen-Age à la Révolution, n’est pas celle que nous connaissons le mieux ; que son champ d’analyse ne se limite pas à la France, sur laquelle, à la rigueur, nous pouvons avoir quelques lumières, mais s’étend à d’autres pays d’Europe (Angleterre, Allemagne, Italie).

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Exigeant mais passionnant parce qu’il permet d’aborder les problèmes actuels de la démocratie avec un esprit plus averti sur une très longue histoire dont rien ne permet de dire qu’elle aurait son aboutissement, son épanouissement définitif dans ce que nous entendons aujurd’hui par démocratie représentative.

Il est hors de question de restituer les exemples très détaillés sur lesquels Christin s’appuie .Je vais retenir seulement les points qui m’ont paru les plus saillants.

Christin invite à se méfier de toute téléologie qui verrait une avancée inexorable vers le système électif contemporain à partir des formes primitives que seraient la commune médiévale, les confréries religieuses ou les Universités où d’autres principes ont longtemps régné : le tirage au sort, l’acclamation, l’appel à l’Esprit Saint sur le modèle de la Pentecôte. C’est ignorer la multiplicité des cas, les obstacles, les contradictions qui émaillent toute cette période. Il est sûr qu’il y avait, dans ces formes d’élection, des éléments ‘démocratiques’ au sens de plus ouverts à d’autres couches de la population que celles qui détenaient le pouvoir. Mais, progressivement, on assiste à une reprise en mains de ces différentes institutions par une aristocratie favorisée par le Souverain.

L’habileté, la rouerie de ces ‘notables’ pour contourner les mesures qui visent à obtenir une véritable rotation dans l’exercice des charges (communes, universités) sont confondantes. Force est de constater que les mêmes patronymes réapparaissent régulièrement pour les postes les plus prestigieux et que les ‘notables’ savent se garder avec efficacité des hommes nouveaux et venus des basses classes de la société. A méditer, car cela n’a guère changé.

P. 21 in 'The History of the TUC 1868-1968.

Le principe majoritaire a longtemps peiné à se faire reconnaître. On lui a préféré l’unanimité, ou l’avis de la sanior pars (la partie la plus saine du corps social, entendez par là les notables. C’est toujours l’argument utilisé et par ceux qui critiquent le système représentatif et par ceux qui le critiquent aussi mais voudraient le remplacer par le tirage au sort. Je signale que les théoriciens de l’Antiquité savaient très bien que l’élection était un procédé aristocratique et le tirage au sort un procédé démocratique)

Ce n’est qu’à la fin du 18ème siècle que se fait progressivement jour « la conviction que, dans les Etats de grandes dimensions et fortement peuplés, les recettes de la démocratie directe ne tiennent plus et qu’il faut donc adopter un système reposant sur la délégation du pouvoir et sur des mandataires, quel que soit le nom qu’on donne à ceux-ci. »(p.266)

Le problème est celui du corps (conseil, parlement, diète, conclave..) et de la pluralité des membres. Comment constituer une volonté collective ? Et plus cyniquement comment faire pour que ce soient les « élites » qui soient « élues ». Cf. sur ce point, le régime électoral censitaire mis en place par la Constituante et qui réserve le droit de vote aux seuls propriétaires. Christin a des analyses passionnantes sur les gravures qui représentent les grands corps assemblés : de la manifestation visible de l’ordre social où la parole est inégalitairement répartie à l’invention d’un espace public commun dominé par le débat public.

représentants du peuple - konk

Le problème est celui de la représentation (là-dessus, Rousseau est très clairvoyant). X représente Y, représente Y en l’absence de Y. Il est comme si Y était là, mais il est à la fois X et Y. Rien d’évident dans cette situation qui se complique évidemment quand X représente Yn+1… Pas étonnant que se constitue un corps des X qui finit par avoir ses propres intérêts, sa propre volonté particulière et qui se fout pas mal des intérêts des Y – ce que l’on appellera aussi la volonté générale.

Evidemment, les choses étaient plus simples quand dominait une vision chrétienne du monde. Quelques remarques éclairantes sur les magistrats chrétiens. Christin rappelle « le double sens du mot ‘élection’, à partir du latin eligere, qui signifie à la fois ‘désigner’, ‘choisir’, ‘trier’ et ‘arracher’. Le vrai magistrat chrétien est ainsi arraché à sa condition ordinaire par son élection, désigné, trié, mis à part ; il est doublement élu, par les hommes, bien sûr, mais surtout par Dieu lui-même qui l’appelle et le distingue. » Cf. tout le thème encore prégnant de la ‘vocation politique’.

Capitouls

Dieu étant mort ou passé de mode, rien ne vient plus justifier l’élection qu’une divinisation du peuple souverain et du principe majoritaire (mais en réalité, bourrage des urnes et bourrage des crânes limitent considérablement le risque que le ‘peuple’, en tant que tel s’exprime véritablement ; le peuple manque, comme dit Jean-Christophe Bailly, et il manque au peuple). Subsiste que ‘l’élu’ est ‘au-dessus’ de ceux qui l’ont élu, qu’il ne leur doit rien et surtout pas des comptes !

L’opération de l’élection, du scrutin, reste, en dépit des précautions dont on peut l’entourer, assez fragile.

« C’est par lui seul que les voix se vaudront et que l’opération électorale prendra l’allure d’un décompte encadré et précis des suffrages et non d’une négociation délicate entre différents degrés de préséance « , dans une société où certaines voix pèsent plus que d’autres.

« C’est par lui que la volonté collective pourra émerger comme le résultat d’une sorte de main invisible [décidément, Adam Smith, quand tu nous tiens ! P.R.] ajustant les préférences individuelles d’acteurs équivalents sous ce regard seulement, comme le produit de l’agrégat des volontés individuelles, et non comme le triomphe d’un clan ou d’un parti, d’un choix porté par des acteurs identifiés et identifiables à des intérêts précis. L’élection n’est plus compromis ou négociations, mais opération. Mais comment ne pas relever que ce triomphe de la raison statistique et de l’intérêt général repose sur la fragile certitude que la conscience individuelle sera le lieu de la décision juste et désintéressée ?) (p.65) [J’ai souligné ce terme de ‘fragile’ qui me paraît essentiel et je rappelle que, par une de ces pistes toujours riches d’enseignement qu’ouvre l’étymologie, ‘fragile’ appartient à la même famille que ‘suffrage’. Suffragium était un tesson de poterie qui servait au vote. Le mot vient du verbe frangere dont le sens est briser, fractionner. Là aussi, cela mérite d’être médité ! P.R.]

Ces questions sont au cœur de nos inquiétudes. Il ne s’agit pas sans doute d’idéaliser un ‘avant’ le système représentatif mais de prendre conscience qu’il n’est en rien l’absolu qu’on voudrait nous faire croire. « La longue progression de la décision majoritaire et du vote secret a bien produit des effets spécifiques d’autonomisation d’une sphère de la politique, de formation d’une classe d’agents dont c’est la profession que d’y agir, d’accélération de la construction de la volonté collective, mais aussi d’atomisation des citoyens et de désillusion, qui ne sont ni incompréhensibles ni inévitables. » (p.274).

Recension établie par Patrick Rödel

Nuit debout, place de la République- Paris, le 36 mars 2016 - photo Libe

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Reve général Nuit debout paris avril 2016

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Au petit matin, 7ème nuit

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CRÉDITS PHOTOGRAPHIQUES (PAR ORDRE D’APPARITION) :

Mouvement spontané démocratique Nuit Debout, place de la République – 5ème nuit d’occupation (domaine public)

Olivier Christin (domaine public)

Couverture du livre « Vox populi » (domaine public)

Dessin représentant l’illusion du soi-disant vote démocratique du peuple devant les notables sereins (dessin, daté de février 1874, provenant des archives Hulton – Londres – web Getty)

Dessin illustrant de façon simple et magistrale la dichotomie peuple/représentants du peuple (dessin de Konk-copyright assumé)

Peinture médiévale représentant les magistrats municipaux de Toulouse (les notables chrétiennement désignés), les Capitouls, lors de l’entrée de Louis XIV à Toulouse le 14 octobre 1659 (peinture provenant des archives municipales de la ville de Toulouse)

Mouvement spontané démocratique Nuit Debout, place de la République-Paris – de la 1ère à la 6ème nuit d’occupation (toutes les photos). Près d’un millier de personnes sont réunis place de la République depuis le 31 mars (Photo Albert Facelly – web Libération). L’illustration de la vie et du besoin démocratique.

Hémicycle de l’Assemblée Nationale vide. Illustration de la mort et de l’institution bourgeoise.