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Colloque Henri Guillemin 2022 – Dernière ligne droite

Zola, dans son bureau du IXe arrondissement de Paris. Là où il a rédigé son « J’accuse » publié en 1898 par « L’Aurore ». (Collection particulière et LP/Sébastien)

Comment participer au colloque

1/ En vous inscrivant par internet sur le site dédié et en cliquant ici.

NB. Les inscriptions par internet seront closes le mercredi 09 novembre à 14h00.

2/ Après cette date, vous pourrez bien sûr toujours assister au colloque.

Il vous suffira simplement de règler votre entrée directement sur place le jour de votre arrivée.

Notez que seuls sont acceptés les chèques bancaires et les espèces (les cartes bancaires sont prévues pour les prochains colloques).

Comment se rendre à la salle Dussane ?

L’entrée à l’ENS, pour notre colloque, s’effectue au 45 de la rue d’Ulm, par une petite porte.

Cette porte sera spécialement ouverte pour notre colloque.

Mais si, contrairement à ce qui nous a été indiqué, il s’avérait qu’elle soit fermée, il suffira d’appuyer sur le gros bouton alertant le service sécurité de l’Ecole qui déclenchera alors son ouverture.

Pour ultime précaution, si rien ne se produisait, appelez le 06 70 70 97 23.

Une fois la porte franchie, il suffit de se diriger vers l’entrée principale (cf photo).

Une fois dans le hall, prendre le long couloir à gauche.

L’entrée de la salle Dussane se trouve au bout de celui-ci.
Notre accueil sera là pour le suivi de la liste d’émargement et répondra à toutes vos questions.

Nous présenterons aussi le dernier coffret DVD « Henri Guillemin et l’affaire Pétain », un ouvrage essentiel pour connaître, enfin, le fond de l’affaire, l’exacte vérité historique de cette sinistre période historique de notre histoire nationale, celle des années 40, où l’enjeu principal fut celui du rapport de classes, fut la sauvegarde des privilèges des classes dominantes qui, au prix des pires compromis, s’abaissèrent jusqu’au tréfonds de l’abjection.

Pour plus d’informations sur le coffret DVD, cliquez ici

Au plaisir de vous voir le 12 novembre prochain pour ce nouveau colloque Guillemin.

Merci de votre soutien.

Note rédigée par Edouard Mangin

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En cheminant auprès de Zola, de Guillemin et d’autres…

Hasard objectif et serendipité

Le hasard favorise les esprits qui y sont préparés.
– Louis Pasteur –

Il arrive parfois qu’un agencement de circonstances soit particulièrement heureux. Quand on sait le reconnaître, quand on est ouvert à l’inattendu, on peut alors avoir la chance de se retrouver sur un chemin au cours duquel vont survenir des faits singuliers et une série de rencontres qui peuvent paraître indépendants les uns des autres, mais dont on se rend compte au bout d’un moment que, étape après étape, ensemble, ils font sens, car unis par de discrètes et subtiles sutures.

C’est précisément ce qui m’est arrivé cette année, sorte de voyage qui s’étala sur plusieurs mois, et qui commença en janvier 2022 lorsque l’Assemblée générale annuelle de l’association décida d’organiser un colloque littéraire Henri Guillemin sur Emile Zola, année anniversaire des 120 ans de la mort de l’écrivain (20/09/1902).

Un mois plus tard, en février, en plein hiver, la neige tombait drue sur Paris, acharnée à tout recouvrir. Le Petit Palais vers où l’on se dirigeait, avait presque disparu au loin malgré sa masse imposante.

Ce Petit Palais, une « architecture grotesque, un gros gâteau de la bourgeoisie typique du 19e».

Ces propos, qu’un ami, bon connaisseur de Guillemin, avait lancés, il y a des années, à la sortie d’une exposition au même endroit, me revenaient d’un coup, abruptement, tandis que je regardais le fameux musée en évitant les flaques boueuses sur le trottoir.
Le souvenir de cette ancienne discussion était resté très net dans ma mémoire. A cette occasion, il m’avait surtout parlé des travaux littéraires d’Henri Guillemin et avait notamment attiré mon attention sur son illustre série de treize conférences vidéo consacrées à Tolstoï.

A la lumière de ce souvenir, Guillemin et Tolstoï s’étaient mis à trotter et tournicoter dans ma tête tandis que je m’approchai du musée pour y voir l’exposition consacrée à l’illustre peintre russe Ilya Répine.

J’arrivai donc au musée dans un état d’esprit totalement ouvert, neuf et impatient, voire gourmand car je ne connaissais aucunement l’oeuvre du peintre Ilya Répine, ignorant jusqu’à son nom.

Cette exposition fut magnifique. Une rétrospective très bien agencée, où chaque tableau du maître donnait le frisson par sa puissance d’évocation et sa charge émotionnelle exceptionnelle.

Le premier signe du hasard objectif cher à André Breton, le premier clin d’oeil de cet heureux jeu de circonstances, début de mon « voyage », fut de retrouver Tolstoï à travers les nombreux portraits qu’Ilya Répine, son ami, avait réalisés de lui.
Tolstoï, cet écrivain admirablement décrit par Guillemin.

Première coïncidence.

Il y avait beaucoup de toiles très émouvantes, dont deux portraits d’enfants, devant lesquels je demeurai un long moment, traversé d’une immense émotion.
Ils illustraient pleinement à mes yeux le concept de percept cher au philosophe Gilles Deleuze.
Sublimes captations de regards d’enfants ayant déjà compris la réalité du monde dans lequel ils étaient jetés. Bien qu’issus de milieux sociaux totalement différents, leur effroi est identique.

Génie de ce peintre russe, Ilya Répine, hélas trop méconnu.

Portrait de Youri Répine (1877-1954), à l’âge de cinq ans, unique fils du peintre – Huile sur toile – 1882 – 107,5 x 54 cm – Coll. Galerie nationale Trétiakov – Moscou
La Fille du pêcheur – 1874 – Huile sur toile – 74 × 49,8 cm
Musée régional d’art d’Irkoutsk

Cela me donna immédiatement envie de relire certains textes de Tolstoï et de regarder à nouveau la série de conférences d’Henri Guillemin sur l’illustre écrivain russe. Encore une série de conférences où Guillemin est flamboyant!

A la fin de l’exposition, on déboucha sur une salle affichant les photographies de toutes les constructions russes édifiées au 19e siècle dans Paris et ses environs. Certaines sont encore visibles aujourd’hui, dont le Pavillon Tourgueniev, à Bougival, bourgade située à l’Ouest de Paris.

Cet édifice, parmi tous les autres, avait attiré mon attention.
Un fait du hasard ?

Deuxième coïncidence.

Pavillon Tourguéniev à Bougival

Pour visiter le Pavillon, il fallait prendre rendez-vous au préalable. Internet m’orienta vers une multitude de numéros de téléphone dont aucun ne fonctionna, tous muets. Sauf un.

Stupeur et confusion, je dérangeai un particulier.

Mais pas n’importe qui.

Il s’agissait d’Alexandre Zviguisky, ancien président de l’Association des Amis de Tourgueniev et ancien responsable du Pavillon Tourgueniev.

S’en suivirent deux heures de conversation téléphonique au sujet de Tourgueniev, bien sûr, mais aussi de Zola, de Daudet, et de….. Guillemin. Car il connaissait les travaux d’Henri Guillemin, surtout ceux consacrés à l’affaire Dreyfus et il avait regardé plusieurs fois sa série sur Tolstoï.

Il fut intarissable sur la culture russe, sur Emile Zola, son aura en Russie, son amitié indéfectible pour Tourguéniev et aussi sur Guillemin. Une conversation d’une rare intensité au cours de laquelle nous croisâmes nos expériences, nos idéaux, nos combats et nos déceptions. C’était en mars 2022 et nous parlions, avec tristesse, de l’injustice et des convulsions de « la chair du monde » comme il qualifia l’actualité internationale.

– Pour vous, Guillemin, c’est quoi, c’est qui, en deux mots ? – lui demandais-je 

– Un pourfendeur de mythes !

– L’association Les amis d’Henri Guillemin organise un colloque sur Zola et Guillemin et plus tard un autre sur l’affaire Dreyfus. Voulez-vous faire partie des intervenants ? C’est cet automne pour le premier et l’année suivante pour le second.

– Mon cher ami – me dit-il – j’en serais extrêmement ravi, mais savez-vous quel âge j’ai atteint il y a peu ? 90 ans ! Et vous comprendrez immédiatement que vu mon âge, je ne m’en sens plus l’énergie.

Mais – reprit-il – êtes-vous libre le 12 avril prochain, car, puisque vous venez de me parler longuement de Guillemin, de votre association, de Zola et de Dreyfus, je vous indique qu’il y aura une représentation théâtrale au Studio Raspail, avec trois comédiens de la Comédie Française, qui met en scène la correspondance de Dreyfus avec sa femme et sa sœur. Les descendants des deux familles, Zola, Dreyfus seront présents. C’est gratuit. Il vous suffit de réserver.

Et – ajouta-t-il – je vous apporterai un exemplaire du n°14 des Cahiers Tourgueniev, introuvable aujourd’hui. J’en suis le dépositaire et bon courage si vous le trouvez ailleurs !

Sautons quelques mois dans le futur, au mois de juillet 2022.

Découvrir le Pavillon Tourgueniev est un tour de force. Il est bien dissimulé dans la forêt de Bougival. Mais quand on le voit enfin, on est immédiatement renvoyé dans le passé. Le pavillon est resté dans son jus, et sa visite le confirme : le mobilier, les effets de Tourguéniev, laissés là, comme s’il était sorti faire un tour et allait revenir promptement, procurent une certaine émotion qui s’amplifie quand on lit, dans les différentes vitrines, les nombreux manuscrits originaux de sa correspondance avec Emile Zola, George Sand, Alphonse Daudet et de bien d’autres.

Je me présentai à la responsable de l’association des Amis de Tourgueniev.

– Vous dites Guillemin ! – une forte exclamation qui me surprit – Henri Guillemin ? Mais j’en parlais encore hier avec la responsable culturelle de Bougival qui est revenue du Festival d’Avignon. Oh ! Incroyable ! Coup de chance pour vous car elle ne vient quasiment jamais, mais aujourd’hui elle est là. Regardez, c’est elle là-bas !

Là-bas était en fait le fond du jardin où trônait un buste en bronze de Tourgueniev, d’où s’éloignait déjà la dite responsable dûment interpelée. Elle me raconta qu’elle avait assisté à une pièce de théâtre à l’humour décapant, inspirée de Henri Guillemin, intitulée « De Judas à Emmanuel Valls ».

Troisième coïncidence.

Il s’avère que j’avais déjà assisté, en avril 2019, à ce spectacle de François Piel Julian, jeune auteur, comédien et dramaturge. Une pièce pleine d’énergie, à la croisée de la conférence, du one-man show et du spectacle complet, au cours duquel, pendant environ une heure, l’acteur-auteur, incarne successivement différents personnages historiques et se déchaîne pour revisiter, avec un comique au vitriol, l’Histoire de France sous l’angle des mensonges, traîtrises et tromperies des dominants.
Un texte inspiré des travaux d’Henri Guillemin, comme le revendique l’auteur lui-même.

Au printemps 2019, avant la chape de plomb covid, nous avions dîné avec son équipe. Sa lecture des travaux de Guillemin en histoire politique l’avait immédiatement passionné et il était toujours sous le charme.

– Pourquoi Guillemin ? – lui avais-je demandé.

– Je l’ai découvert par hasard en regardant ses vidéos sur la Commune. Puis, j’ai lu ses livres d’histoire politique. Et je me suis aperçu qu’on nous mentait tout le temps. Et j’ai eu le déclic pour écrire cette pièce.

– Pour le qualifier, vous diriez…

– Je dirais que c’est un historien….non, attendez, plutôt un pédagogue…non, un désenfumeur, oui c’est cela, quelqu’un qui dépollue la tête.

Trois ans plus tard, François Piel Julian continuait donc de jouer sa pièce. Jusqu’à Avignon. Je l’appelai pour le féliciter, et on se promit de se revoir pour d’autres projets.

°°°

Revenons à cette soirée du 12/04/22 consacrée à l’affaire Dreyfus au studio Raspail.

La représentation fut aussi instructive qu’émouvante. On est révolté et sidéré à la lecture des lettres de Dreyfus emprisonné comme un animal sauvage à Cayenne. Les descendants des familles Zola et Dreyfus étaient présents. L’émotion avait pris le pouvoir et régnait en maîtresse dans cette belle salle art déco.
Un débat eut lieu. Un ami et adhérent de LAHG avec qui nous étions, posa une question au sujet d’Henri Guillemin et l’affaire Dreyfus.

L’éminent historien qui animait l’échange avec le public, ne contesta pas l’importance des travaux de Guillemin, mais termina sa réponse en le qualifiant de « déboulonneur ».

Ecrivant ces lignes, je réfléchis à ces adjectifs qui, sans le faire exprès, riment entre eux, et qui caractérisent Guillemin : tantôt « pourfendeur » (de mythes) ou « désenfumeur » (d’esprits), et tantôt « déboulonneur » (de statues).

Ce soir là, Alexandre Zviguisky me remit comme promis l’exemplaire n°14 des Cahiers Tourgueniev et me le commenta longuement. L’ouvrage rassemble des témoignages intéressants et peu connus du grand public. Par exemple ce texte de Zola, tiré des Annales politiques et littéraires (12 novembre 1893), riche d’enseignements dans lequel chacun pourra y puiser matière à réflexion (cf reproduction in extenso ci-dessous).

… Après la guerre, Gustave Flaubert était venu habiter la rue Murillo ; son logement, composé de trois petites pièces, au cinquième étage, donnait sur le Parc Monceau, une vue superbe qui l’avait décidé. Il avait fait tendre les pièces d’une cretonne à grands ramages ; mais c’était son seul luxe, et comme à Croisset les bibelots manquaient, il n’y avait guère qu’une selle arabe, rapportée d’Afrique, et un Bouddha de carton doré, acheté chez un revendeur de Rouen. C’est là que je suis entré dans son intimité et dans celle de Tourgueneff. Flaubert était alors très seul, très découragé. L’insuccès de L’Education sentimentale lui avait porté un coup terrible. D’autre part, bien qu’il n’eût aucune conviction politique, la chute de l’Empire lui semblait la fin du monde. Il achevait alors La Tentation de Saint Antoine, péniblement et sans joie.

Le dimanche, je ne trouvais guère là qu’Edmond de Goncourt, frappé lui aussi par la mort de son frère, n’osant plus toucher une plume et très triste. C’est rue Murillo qu’Alphonse Daudet est, comme moi, devenu un des fidèles de Flaubert. Avec Maupassant, nous étions les seuls intimes. J’ajoute à la liste Tougueneff, qui était l’ami le plus solide et le plus cher.

Un jour, Tourgueneff nous traduisit à livre ouvert des pages de Goethe, en phrases comme tremblées, d’un charme pénétrant. C’était des après-midi délicieux, avec un grand fond de tristesse. Je me souviens surtout d’un dimanche gras, où, pendant que les cornets à bouquin sonnaient dans les rues, j’écoutai jusqu’à la nuit Tourgueneff et Goncourt regretter le passé.

Puis, Flaubert déménagea et alla habiter le 240 de la rue du Faubourg Saint-Honoré. Il voulait se rapprocher de sa nièce, pris de l’ennui des vieux garçons ; un soir même, lui, le célibataire endurci, il m’avait dit son regret de ne s’être pas marié ; un autre jour, on le trouva pleurant devant un enfant. L’appartement de la rue du Faubourg Saint-Honoré était plus vaste ; mais les fenêtres donnaient sur une mer de toits, hérissés de cheminées.

Flaubert ne prit même pas le soin de le faire décorer. Il coupa simplement des portières dans son ancienne tenture à ramages. Le Bouddha fut posé sur la cheminée, et les après-midi recommencèrent dans le salon blanc et or, où l’on sentait le vide, une installation provisoire, une sorte de campement. Il faut dire que, vers cette époque, une débâcle d’argent accabla Flaubert. Il avait donné sa fortune à sa nièce, dont le mari se trouvait engagé dans des affaires difficiles ; tout son grand coeur était là, mais le don dépassait peut-être ses forces, il chancelait devant la misère menaçante, lui qui n’avait jamais eu à gagner son pain. Il craignit un instant de ne plus pouvoir venir à Paris ; et, pendant les deux derniers hivers, il n’y vint pas en effet. Cependant, ce fut rue du Faubourg Saint-Honoré que je le vis renaître avec sa voix tonnante et ses grands gestes. Peu à peu, il s’était habitué au nouvel état des choses, il tapait sur tous les partis avec le dédain d’un poète. Puis, les Trois contes, auxquels il travaillait, l’amusaient beaucoup. Son cercle s’était élargi, des jeunes gens venaient, nous étions parfois une vingtaine, le dimanche.

Quand Flaubert se dresse devant notre souvenir, à nous ses vieux camarades, c’est dans ce salon blanc et or que nous le voyons, se plantant devant nous d’un mouvement de talons qui lui était familier, énorme, muet, avec ses gros yeux bleus, ou bien éclatant en paradoxes terribles, en lançant les deux poings au plafond.

Je voudrais donner ici une physionomie de ces réunions du dimanche. Mais c’est bien difficile, car on y parlait souvent une langue grasse condamnée depuis le seizième siècle. Flaubert, qui portait l’hiver une calotte et une douillette de curé, s’était fait faire pour l’été une vaste culotte rayée, blanche et rouge, et une sorte de tunique qui lui donnait un faux air de Turc en négligé. C’était pour être à son aise, disait-il ; j’incline à croire qu’il y avait aussi là un reste des anciennes modes romantiques, car je l’ai connu avec des pantalons à grands carreaux, des redingotes plissées à la taille ; et le chapeau aux larges ailes, crânement posé sur l’oreille.

Quand des dames se présentaient le dimanche, ce qui était rare, et qu’elles le trouvaient en Turc, elles restaient assez effrayées. A Croisset, lorsqu’il se promenait dans de semblables costumes, les passants s’arrêtaient sur la route, pour le regarder à travers la grille ; une légende prétend même que les bourgeois de Rouen, allant à la Bouille par le bateau, amenaient leurs enfants, en promettant de leur montrer monsieur Flaubert, s’ils étaient sage. A Paris, il venait souvent ouvrir lui-même, au coup de timbre ; il vous embrassait, si vous lui teniez au coeur et qu’il ne vous eût pas vu depuis quelque temps ; et l’on entrait avec lui dans la fumée du salon. On y fumait terriblement. Il faisait fabriquer pour son usage de petites pipes qu’il culottait avec un soin extrême ; on le trouvait parfois les nettoyant, les classant à un râtelier ; puis, quand il vous aimait bien, il les tenait à votre disposition et même vous en donnait une.

C’était, de trois heures à six heures, un galop à travers les sujets ; la littérature revenait toujours, le livre ou la pièce du moment, les questions générales, les théories les plus risquées ; mais on poussait des pointes dans toutes les matières, n’épargnant ni les hommes ni les choses. Flaubert tonnait, Tourgueneff avait des histoires d’une originalité et d’une saveur exquises, Goncourt jugeait avec sa finesse et son tour de phrase si personnel, Daudet jouait ses anecdotes avec ce charme qui en fait un des compagnons les plus adorables que je connaisse.

Quant à moi, je ne brillais guère, car je suis un bien médiocre causeur. Je ne suis bon que lorsque j’ai une conviction et que je me fâche. Quelles heureuses après-midi nous avons passées, et quelle tristesse à se dire que ces heures ne reviendront jamais plus ! Car Flaubert était notre lien à tous, ses deux grands bras paternels nous rassemblaient.

Ce fut lui qui eut l’idée de notre dîner des auteurs sifflés. C’était après Le Candidat. Nos titres étaient : à Goncourt, Henriette Maréchal ; à Daudet, Lise Tavernier ; à moi, toutes mes pièces. Quant à Tourguenieff, il nous jura qu’on l’avait sifflé en Russie. Tous les cinq, nous nous réunissions donc chaque mois dans un restaurant ; mais le choix de ce restaurant était une grosse affaire, et nous sommes allés un peu partout, passant du poulet au carry à la bouillabaisse.

Dès le potage, les discussions et les anecdotes commençaient. Je me rappelle une terrible discussion sur Chateaubriand, qui dura de sept heures du soir à une heure du matin ; Flaubert et Daudet le défendaient, Tourgueneff et moi l’attaquions, Goncourt restait neutre.

D’autres fois, on entamait le chapitre des passions, on parlait de l’amour et des femmes : et, ces soirs-là, les garçons nous regardaient d’un air épouvanté. Puis, comme Flaubert détestait de rentrer seul, je l’accompagnais avec Tourgueneff à travers les rues noires, je me couchais à trois heures du matin, après avoir philosophé à l’angle de chaque carrefour…

En lisant ce témoignage de Zola à propos de Flaubert, plein de tendresse et d’affection, je n’ai pas pu m’empêcher de repenser aux deux conférences vidéo sur le même Flaubert, où Guillemin emploie le même ton amical et bienveillant pour dresser le portrait de l’écrivain ; une analyse de sa trajectoire singulière faite avec la même intensité affective, la même douceur et empathie que celle d’Emile Zola, dessinant ainsi une sorte de connivence entre les deux hommes, par delà le temps. Au point que je vous invite à (re)découvrir ses deux conférences vidéo accessibles sur le site de la RTS. (cliquez ici)

Fin de ce voyage insolite, conduit par le char du hasard, qui, de Tolstoï à Zola, en passant par l’association des amis de Tourgueniev et par le jeune comédien dramaturge François Piel Julian, m’a offert des rencontres inopinées, très différentes les unes des autres, avec des personnes connaissant Guillemin. Au passage, j’y ai glané de nouveaux éléments de connaissance sur Zola, bienvenus dans la perspective du prochain colloque Guillemin/Zola en novembre prochain.

Et puisquon parle du prochain colloque…

Rappel 1 : Colloque Henri Guillemin sur Emile Zola le 12 novembre 2022.

Emile Zola

Dans moins d’un mois, le 12 novembre prochain, se tiendra le colloque organisé à l’occasion des 120 ans de la mort de Zola survenue le 29 septembre 1902, sur le thème : Henri Guillemin et Emile Zola : Un engagement littéraire et politique

Nous sommes entrés dans la dernière ligne droite.
Les inscriptions sont ouvertes depuis début septembre et la salle Dussane de l’Ecole Normale Supérieure (ENS – rue d’Ulm) continue de se remplir.

Comme vous le savez, les achats via internet fermeront le 10 novembre 2022 à 14h00.

Inscriptions – A vos agendas !

Pour découvrir le programme du colloque et effectuer votre inscription, il vous suffit de cliquer ici.
En haut et en bas de la fiche programme, un gros bouton bleu vous amènera directement sur le site dédié à l’achat des places.

Nous remercions les responsables de la Maison Musée Zola Dreyfus de Médan (26, rue Pasteur 78670 Médan) qui ont accepté de relayer nos informations sur la tenue du colloque.
Pour en savoir plus sur la Maison Musée, cliquez ici

Rappel 2 : Coffret DVD « Henri Guillemin et l’affaire Pétain »

Notre stock diminue mais il reste encore des coffrets DVD.

Pour en savoir plus et le commander, cliquez ici

Merci pour votre soutien.

Note composée par Edouard Mangin

Henri Guillemin – copyright getty

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Colloque Henri Guillemin 2022 : Les inscriptions sont ouvertes

Emile Zola

Colloque Henri Guillemin

Suite à nos annonces en début d’année et lors de notre newsletter du 14 juillet, nous avons le plaisir de vous annoncer la tenue du prochain colloque Henri Guillemin à propos d’Emile Zola, pour les 120 ans de sa disparition.

« Le rapport de Guillemin à Zola : un engagement littéraire et politique »

Le 12 novembre 2022 à l’Ecole Normale Supérieure (ENS)salle Dussane.

Cette année marque en effet les 120 ans de la mort d’Emile Zola, décédé le 29 septembre 1902 dans des conditions troubles. Cet anniversaire nous a poussés à organiser un colloque, non pas dans le domaine de l’Histoire politique, mais dans le domaine littéraire, investigué tout autant par Henri Guillemin.

On connaît l’importance de Zola pour Guillemin (citons, entre autres, ses vingt préfaces pour chacun des tomes du cycle des Rougon-Macquart – préfaces rassemblées dans l’ouvrage Présentation des Rougon-Macquart édité chez Utovie – pour en savoir plus, cliquez ici).

Ce colloque visera à mieux rendre compte de l’oeuvre d’Emile Zola, de sa place dans le courant littéraire du naturalisme et à mieux comprendre l’intérêt porté par Guillemin sur cet important écrivain engagé.

Nous étudierons le rapport de Guillemin à Zola, comme lecteur et comme défenseur, afin de saisir les raisons profondes de cet engagement à la fois littéraire et politique.

Puis nous présenterons ce que recouvre le courant littéraire du naturalisme, ce mouvement qui s’attache à peindre la réalité au plus près en s’appuyant sur un travail minutieux de documentation, et dont Zola était décrit comme le maître.
Comment Guillemin se situait-il par rapport à cet accent particulier du réalisme en littérature ?

Enfin, on étudiera le Henri Guillemin, lecteur des Rougon-Macquart à travers trois romans du cycle : Germinal, L’Œuvre, La Terre.

Le colloque aura lieu dans la salle Dussane de l’ENS, située au 45, rue d’Ulm, dans le corps principal de l’établissement.

Le format du colloque est différent de celui de nos colloques biennaux.
Il se déroulera en une matinée, de 9h00 à 13h00, avec trois intervenants, spécialistes de Guillemin et de Zola, dont les exposés dureront plus longtemps (45 mn au lieu de 25/30 mn habituellement).

Il sera filmé par nos soins et les vidéos de chacune des interventions seront mises en ligne sur notre site.
Enfin, les actes du colloque seront publiés courant 2023.

Comment s’inscrire, comment prendre connaissance du programme ?

Pour connaître le programme, il suffit de cliquer ici
Un gros bouton bleu « je m’inscris » figure en haut et en bas et vous amène sur le site dédié aux réservations.

Si vous désirez arriver directement sur le site dédié aux réservations, il suffit de cliquer ici

Les inscriptions sont ouvertes dès aujourd’hui et seront closes le 10 novembre 2022 à 14h00. Bien entendu, il sera toujours possible d’acheter sa place le jour même de votre arrivée.

Merci pour votre participation et votre soutien.

Emile Zola en 1870 photographié par Nadar

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Il y a 30 ans, Henri Guillemin disparaissait

Henri Guillemin à trois époques différentes

Les quatre petits récits qui suivent sont des anecdotes personnelles que les auteurs ont choisis en toute liberté. Aucun critère ni thème n’était de mise pour cet exercice.
Il s’agissait simplement pour chacun, selon ses souvenirs et son émotion, de faire partager un moment de leur vie en lien avec Henri Guillemin.
Patrick Rödel ouvre cet hommage, suivi de Jean-Marc Carité, de Patrick Berthier et de Edouard Mangin.

Le facteur sonnait toujours – par Patrick Rödel

Evidemment, je suis le seul parmi ceux qui vont évoquer leur première rencontre avec Henri Guillemin à l’avoir connu quand je n’étais qu’un gamin. J’ai déjà beaucoup raconté de choses sur lui et je m’étais résigné à renvoyer les lecteurs de cette newsletter au livre que je lui ai consacré, il y a quelques années, [N.d.l’E : il s’agit de l’ouvrage Les petits papiers d’Henri Guillemin édité chez Utovie. Pour lire le résumé, cliquez ici ], quand a surgi ce qui est sans doute la première image que j’ai de lui. Celle d’un homme qui porte une robe de chambre, en soie bleue à pois blancs – très classe – mais à une heure où généralement les adultes sont habillés de pied en cap, en fin de matinée.
Et il ne sort pas de sa chambre, mais d’une pièce qui lui est dévolue et qui est son bureau. Lunettes sur le nez, foulard autour du cou.

Cette tenue d’intérieur, cette tenue qui lui permet de lutter contre le froid, dans une maison mal chauffée – temps de guerre -, m’a longtemps fait l’effet d’être une sorte d’uniforme ; je ne l’ai pas vu évoluer au cours des années et des changements de résidence ; et je l’ai associé à sa fonction d’écrivain. L’écrivain, à rester assis devant sa table de travail, s’engourdit, s’ankylose, il a besoin d’un certain confort qui lui permet d’oublier son corps et de se concentrer sur le travail purement intellectuel qui est le sien.

Mais pourquoi quittait-il son bureau, presque à heure fixe ? Il venait voir si le facteur était passé, il s’impatientait s’il était en retard et dès qu’il l’entendait sonner à la porte, il se précipitait pour être le premier à prendre le courrier et, souvent aussi, pour lui remettre les lettres qu’il avait écrites et qu’il n’avait pas le temps d’aller jeter dans la boîte aux lettres du village voisin – échange de bons procédés – et il repartait avec une pile de lettres et de journaux qu’il ramenait dans son antre.

J’avais le sentiment qu’il n’y en avait que pour lui – rien pour moi, en tout cas, quand j’eus atteint l’âge où l’on peut espérer la surprise d’une carte postale ou d’une missive amicale ou amoureuse.

L’homme de lettres pour moi a d’abord été l’homme aux lettres.

Et ce n’est que plus tard que j’ai réalisé l’importance de ces multiples correspondances que Guillemin griffonnait en toute hâte avec ses éditeurs, ses amis, ses amies, ses lecteurs, ses critiques, ses mentors et ses détracteurs – et au sort qui leur a été réservé – chiffonnées et jetées dans une corbeille à papiers, déchirées rageusement, brûlées pour qu’aucune trace ne soit gardée d’un échange plus intime ou soigneusement conservées, archivées pour finalement être oubliées dans un dossier que des héritiers s’empresseront de faire disparaître.
Des lettres de Guillemin dorment peut-être encore au fond d’une armoire, dans quelque recoin de bibliothèque. Qui s’y intéressera désormais en dépit de ce qu’elles pourraient nous révéler de l’homme et de l’époque ?

Je doute que Henri Guillemin aurait aimé les échanges de sms et autres courriels qui sont devenus notre lot quotidien ; je suis sûr qu’il aurait été malheureux de ne recueillir du passage du facteur que des réclames ou des demandes d’argent pour les causes les plus diverses.

Nous ne recevons plus guère de lettres. Existe-t-il encore des hommes de lettres ?

Henri Guillemin et ses droits d’auteur – par Jean-Marc Carité


On a parfois fait remarquer que question argent, Henri Guillemin était un peu près de ses sous… Il avoua même à Patrick Berthier qu’un certaine nombre de ses collaborations journalistiques c’était « pour le pain…».
En ce qui nous concerne il fut toujours, dès le début, d’une gentillesse fraternelle. Nous faisions partie des « causes qui méritent qu’on donne…» : pour Utovie, liberté absolue, nous écrivit-il.

Comme certains le savent nous avons essayé d’être scrupuleux quant au règlement des droits dus aux auteurs, même si ça n’était pas beaucoup. Je pense que cela fait partie du métier d’éditeur.
D’une manière, ou d’une autre, Henri Guillemin s’arrangeait toujours pour nous « retourner » ce qu’on lui versait (abonnement de soutien aux éditions ou achat d’ouvrages pour faire ses cadeaux, voire encore un don pour un projet d’achat immobilier).

C’était devenu délicat d’aborder le problème car, d’une part, comme éditeurs, nous étions redevables de ces droits et, d’autre part, leur versement confirmait nos droits sur la publication de ces ouvrages.
J’avais imaginé un petit subterfuge : puisque Guillemin refusait, finalement, ces droits d’auteur, je demandai à notre ami Jean Musso, vigneron bio à Dracy les Couches de porter chez Guillemin,  à La Cour des Bois, quelques cartons de sa production bourguignonne. Les droits seraient ainsi versés en… liquide, plus difficiles à retourner…
Jean fut accueilli par notre historien avec ces mots : « Moi, je ne bois pas de vin. Il faut voir ma femme, c’est elle qui s’occupe de ça. ».Tout en nous envoyant immédiatement un gentil petit mot : Ami,Ce matin 13 votre émissaire m’a apporté ce stock de bouteilles de votre part. De « bonnes bouteilles » dit ma femme qui s’y connaît. Alors, un très grand merci.

Les droits qu’il touchait (de Gallimard ou du Seuil, par exemple), il les convertissait rapidement en achat de documents autographes de ses auteurs préférés. Egalement, pour Victor Hugo, de ses dessins et encres.
Pour L’Affaire Jésus, qui reste son « best-seller » il fit verser ses droits à une association de santé publique. Je ne sais pas si les éditions Le Seuil respectent toujours cette volonté…

Alors, Guillemin près de ses sous ? Tout au contraire : généreux et fraternel. En tout cas avec nous. Mais peut-être avions-nous un régime de faveur !

[N.d.l’E : Jean-Marc Carité a joint à son texte deux manucrits originaux d’Henri Guillemin. Pour les découvrir, cliquez ici
Découvrir la calligraphie très particulière d’Henri Guillemin est un plaisir en soi. Mais pour apprécier le contenu, il faut savoir décrypter les pattes de mouche de son écriture. Pour connaître le contenu des messages de ces deux manuscrits, cliquez ici (décryptage réalisé par JM Carité)]

L’accolade – par Patrick Berthier

Théâtre municipal de Douai, département du Nord, fin du mois de janvier 1977. Je suis venu d’Arras, où j’habite alors et où j’enseigne au lycée Robespierre, « le lycée de garçons », disent ceux qui ne veulent pas prononcer le nom de l’Incorruptible. J’ignore évidemment que l’homme que je viens écouter va, dix ans plus tard, publier un gros livre sur Maximilien. [N.d.l’E. il s’agit de Robespierre, politique et mystique. Pour lire le résumé, cliquez ici ]

Cet homme, bien entendu, c’est Henri Guillemin, que je ne connaissais pas. Plus exactement, je le connaissais de nom, et par deux de ses livres. Le Coup du 2 décembre (Gallimard, 1951, et Utovie, 2006) avait été autoritairement recommandé à ses élèves, en 1966, par Alfred Rambaud, mon professeur d’histoire de khâgne au Lycée du parc, à Lyon : « Si vous voulez comprendre, lisez Guillemin ». Bon élève et peu rebelle de nature, j’avais lu. Cela m’avait étonné qu’un livre d’histoire pût être à ce point captivant. Vers la même époque, confiant dans la qualité de cette petite collection du Seuil (alors célèbre) où j’avais déjà lu Balzac par lui-même de Gaëtan Picon, je découvre Hugo par lui-même, du même Guillemin. Livre plus facile d’accès, mais non moins passionnant, et qui, au demeurant, m’ouvre sur Hugo des perspectives inconnues de moi, qui n’avais guère lu de lui que les plus célèbres poèmes (du moins lisait-on Victor Hugo, alors, en classe de français).

Voilà à peu près tout ce que je connaissais de Guillemin lorsqu’en 1973, dans le lot de livres sur lesquels la revue des jésuites, Études, me confie chaque mois la tâche d’écrire vingt lignes – excellent apprentissage de l’art de ne pas délayer ! –, je découvre à nouveau le nom de Guillemin : un recueil d’articles, Précisions, qui me surprend par sa composition uniquement littéraire, de Fénelon à Péguy, car je croyais Guillemin historien… Parmi ces articles, je trouve mon cher Balzac (reprise d’une ancienne préface pour Le Lys dans la vallée) et je découvre des noms qui n’étaient jusqu’alors pour moi que des noms, Vallès notamment. Et c’est encore par Études que se présente – enfin, dirais-je aujourd’hui – une occasion d’approcher Guillemin lui-même.

C’est cette fois un livre d’importance, ses Regards sur Bernanos, qu’on m’a demandé de commenter. Mon billet paraît dans le numéro d’Études de décembre 1976. Presque aussitôt, petite lettre de Guillemin, la première d’une centaine à venir, et la seule signée en toutes lettres de son prénom et de son nom, pour me remercier de ma sympathie ; les « bernanosiens » officiels, en effet, n’ont pas aimé la liberté de ton de l’ouvrage, et bien des recensions ont été hostiles. Apprenant que j’habite Arras, Guillemin m’écrit, dès sa troisième lettre, que la Belgique francophone et le nord de la France figurent parmi ses territoires privilégiés de conférencier, et il m’indique des dates.

C’est ainsi que je me retrouve dans ce modeste théâtre de Douai, où les places libres sont rares malgré la froidure de janvier, pour écouter Guillemin parler du départ du général de Gaulle en 1946 – sujet dont j’ignore à peu près tout. Il faut encore préciser qu’à cette époque je n’ai pas la télévision ; de toute façon, depuis Pompidou, Guillemin, ce pestiféré de gauche qui se permet de dire du mal des banques, n’est plus accueilli sur les chaînes d’État françaises. Je n’ai donc jamais vu Guillemin, tout simplement jamais vu. Quelques photos, peut-être ; même pas sûr.

C’est la découverte absolue de ce talent qu’on a souvent commenté, de cet art de capter l’attention et de créer une proximité. Cet homme mince, pas très grand mais se tenant droit, plutôt austère avec ses lunettes à grosses montures et son costume sombre, sans rien derrière lui qu’un rideau, abolit tout ce qui n’est pas lui quand il parle. Le jeune professeur que je suis remarque tout de suite qu’il parle sans notes. Il n’a devant lui que quelques rares fragments de papier, du format d’une carte de visite, voire plus petits, où se trouvent les citations auxquelles il tient, dans le cas improbable d’un trou de mémoire. Je ne saurais plus vous dire aujourd’hui pourquoi, selon Guillemin, de Gaulle est parti… Mais je me souviendrai toujours des quelques minutes d’après la conférence.

Le dernier mot prononcé, Guillemin salue, presque sec, d’un geste de la main, disparaît derrière le rideau, ne reparaît pas. C’est son habitude, me dit-on. Je me décide alors à chercher l’accès des coulisses pour aller me présenter à lui. Je n’ai pas le temps d’aller jusque-là : je vois venir, presque soutenu par quelques personnes (où figure sûrement Pierre Tabart, l’organisateur fidèle de ces conférences), un monsieur très pâle, marchant lentement, de toute évidence fatigué par sa grande heure et demie de parole. Je m’avance le plus discrètement possible, je me nomme : le vieil homme se redresse, s’illumine, se précipite sur moi, me prend dans ses bras et m’embrasse sur les deux joues ! Difficile d’oublier une telle façon de faire connaissance…

Ce soir-là, vraiment fatigué, Guillemin n’a parlé que quelques minutes avec moi, pressé de regagner sa chambre d’hôtel et de se préparer pour son étape suivante. Six mois plus tard, nous faisions pour de bon connaissance chez lui, au « Terrier », pour enregistrer les entretiens qui, très corrigés par lui, sont devenus Le Cas Guillemin (Gallimard, 1979), et qui, rendus à leur version originale et intégrale, forment aujourd’hui la partie centrale d’Henri Guillemin tel quel (Utovie, 2017). [Pour lire le résumé, cliquez ici]

En janvier 1978, le connaissant, désormais, je suis revenu à Douai écouter Guillemin, sur Lénine cette fois, et j’ai réussi – c’était un exploit, m’a-t-on assuré – à l’inviter chez nous, où il a passé la nuit avant de repartir le lendemain pour Abbeville. En se couchant, il m’a demandé « un roman policier » pour s’endormir, et m’a spécifié d’avance que pour son petit déjeuner il voulait deux tartines. Non grillées.

De fil en aiguille, ou comment j’en suis arrivé à découvrir Henri Guilleminpar Edouard Mangin

Il faut pour cela remonter assez loin, et même au siècle dernier, puisque tout commença en 1998 ! Il faut aussi remercier le hasard et les cheminements discursifs, voire aléatoires, par lesquels on découvre avec bonheur de nouveaux royaumes de connaissance.

C’est après avoir été subjugué par la lecture de Autobiographie de l’écrivain gallois John Cowper Powys (1872-1963), que je m’embarquai dans un long voyage littéraire consistant à connaître toute l’oeuvre de cet immense écrivain, méconnu en France. Quelques ouvrages avaient bien été traduits et publiés, chez Gallimard ou au Seuil, mais, en 1998, acquérir les écrits de Powys imposait une opiniâtre recherche « à l’ancienne » (Internet glapissait encore dans son berceau).

Je découvris ainsi que plusieurs ouvrages étaient édités chez La Thalamège et uniquement chez cet éditeur, établi en Belgique. C’est comme cela que je fis la connaissance de Catherine Lieutenant, fondatrice et seule représentante des éditions La Thalamège. Catherine avait arrêté son activité, mais me fit entrer dans son vaste monde où dominaient, à côté de John Cowper Powys, d’autres géants de la pensée, en premier lieu, Maximilien Robespierre et un certain…. Henri Guillemin, à cette époque, pour moi, un inconnu.
Mais plus pour longtemps.

Je découvrirai plus tard le fil rouge, à la fois politique, philosophique et littéraire qui, pour Catherine, relie Henri Guillemin aux grands penseurs et écrivains tels que Rabelais, Diderot, Léautaud, Stendhal, Flaubert, Balzac, Maupassant, Bergerac, Breton, etc.

Henri Guillemin s’installa au centre de mes réflexions, mais pas tout de suite ; en passant d’abord par Robespierre. Ah, ces chemins discursifs !

Quand on comprend comment fonctionne, dans le domaine des idées, le discours officiel, celui de la domination, celui qui est enseigné et médiatisé, au service de quelles classes sociales il opère, et si l’on s’intéresse à la Révolution française, on ne peut éviter de plonger dans la connaissance de notre premier Homme d’État, ce Robespierre si vilipendé. Encore faut-il s’abreuver aux bonnes sources. Catherine est une inaltérable robespierriste et fut mon cicérone dans le dédale éditorial saturé de balivernes.

Voici un premier extrait de notre correspondance de 2007.

Les biographies sont à peu près toutes nulles. Et surtout fausses. Bourrées de fantasmes délirants. Même celles écrites par des gens de gauche. La meilleure, à mon sens, est l’œuvre d’un « ennemi  » : Gérard Walter – Robespierre (2 vols. « La vie « ,  » L’œuvre « ) – NRF-Gallimard, 1961. L’histoire de ce livre est curieuse. Walter était un homme de droite et il n’aimait pas Robespierre. Il a retravaillé sa biographie pendant trente ans, quelque chose comme une lutte entre l’auteur et son modèle, au terme de laquelle c’est le modèle qui a gagné. Il a écrit un autre livre à propos de Robespierre : La conjuration du 9 Thermidor, (collection  » Les cinquante journées qui ont fait la France « . Ce livre-là, vous pouvez le sauter.
Henri Guillemin a écrit à son propos :  » C’est drôle, il passe un tiers de son livre à défendre une thèse indéfendable, et les deux tiers suivants à la démolir lui-même.  » (explication : Walter était un très grand archiviste. Sa masse d’archives contredisent en effet sa thèse.).

Puis cet autre extrait, quelques mois plus tard.

Ce qu’il faudrait avoir, ce sont les vidéos de la série d’émissions qu’Henri Guillemin a consacrées à Robespierre à la télévision belge à la fin des années 70. Ringards comme ils sont, je parierais qu’ils les ont détruites. Cette série, à l’époque, avait fait beaucoup de bruit. Son « Robespierre » est paru au Seuil peu avant sa mort.

Comme il est tentant de décrire tous les détails de cette période. Mais soyons raisonnable et précisons les points essentiels.

Catherine a connu Henri Guillemin en assistant à ses conférences données à Bruxelles. Quand il se lança dans sa biographie de Robespierre, Catherine noua avec lui une intense amitié épistolaire jusqu’à sa mort.
Le nombre d’heures que j’ai passées avec elle sur ce sujet et sur la démarche critique de Guillemin est incalculable et je lui serai toujours reconnaissant du temps qu’elle me consacra.

Ainsi, Henri Guillemin avait rejoint mes autres illustres références pour continuer le décryptage de notre « société du spectacle ». Je lus ses ouvrages d’histoire, regardai ses conférences filmées et décidai d’aller plus loin.

A partir de 2007, j’entreprends le siège de la radio télévision belge (RTBF) pendant une année pour obtenir les films de ses conférences. Catherine avait vu juste : ils avaient été détruits.

J’écris plusieurs fois à l’association Présence d’Henri Guillemin (PHG) sise à Mâcon, imaginant les trouver parmi leurs archives. L’absence de réponse m’amènera à téléphoner directement à Philippe Guillemin, le fils aîné d’Henri Guillemin.
Je me souviendrai toujours de sa voix immédiatement amicale, chaleureuse, sincèrement curieuse de mon cheminement. Il m’orienta vers Patrick Berthier, que je rencontrai en septembre 2008, à Paris, dans un petit restaurant rue Tolbiac, près de la BNF.

Puis je me rends à l’association PHG où je fais la connaissance de Patrick Rödel.

– Bienvenu cher ami – me dit-on à mon arrivée à Mâcon – alors, quel projet allez-vous nous proposer ? »

– Organiser un colloque sur Henri Guillemin, la Révolution française et Maximilien Robespierre.

Je le fis avec Patrick Rödel. Il eut lieu le 23 octobre 2013 à Paris, le moment où je rencontrai Jean-Marc Carité et Philippe Guillemin.

Et deux ans plus tard, en octobre 2015, nous décidions de créer « Les Ami(e)s d’Henri Guillemin (LAHG) ».

Une nouvelle aventure démarrait, dont la suite est connue.