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Un texte oublié d’Henri Guillemin – une rareté

Philippe Pétain en 1941

Un texte oublié d’Henri Guillemin. Une rareté

On sait avec quelle lucidité Henri Guillemin analysa la vraie nature politique de Philippe Pétain. Dès la fin de la guerre, en 1945, Henri Guillemin publiait, en Suisse où il était réfugié, une étude sur l’arrivée au pouvoir de Pétain intitulé La vérité sur l’affaire Pétain – éd Utovie, livre présenté sur ce site et dont on peut lire le résumé en cliquant ici.

On le sait, cette affaire Pétain, la trajectoire de cet homme, toute importante qu’elle soit sur le plan historique et politique, n’est que la partie émergée d’un iceberg, immense masse sombre de l’Histoire encore bien mal connue.  

C’est cette période historique qui sera étudiée lors du colloque du 17 novembre prochain.

Et c’est en préparant son intervention sur le thème : «La prise du pouvoir par Philippe Pétain, décodée par le témoignage du général Jauneaud », que Jean Chérasse a retrouvé dans ses archives, un ouvrage aujourd’hui oublié, dont le titre, plein du souffle d’un Emile Zola, annonce sans ambages son sujet.

Couverture du livre – édition Pygmalion 1977

J’accuse le maréchal Pétain est un livre épuisé mais qu’on peut encore trouver sur les sites internet de vente d’occasion (tel celui-ci : cliquez ici).

Ouvrage posthume publié en 1977, il est l’oeuvre de Jean-Henri Jauneaud (1892 – 1976), brillant Général de l’armée de l’air, qui visiblement règle ses comptes en apportant de nouveaux éléments inédits au sujet de la trahison de Pétain.
Nous en saurons plus le 17 novembre en écoutant Jean Chérasse.

Et quid du texte oublié, une rareté d’Henri Guillemin que je titrai en ouverture ?
Cela ne vous aura pas échappé : la jaquette du livre mentionne en toutes lettres « Préface de Henri Guillemin ».

C’est donc avec grand plaisir que nous publions ce texte rare, une texte court, rageur, qui claque comme un coup de fouet…..et qui donne envie d’en savoir davantage.
Mes remerciements à J. Chérasse pour m’avoir communiqué ce texte.

La préface de Henri Guillemin

Ceci est un livre important, un témoignage considérable.

Il est possible que, dans le détail, des affirmations un peu trop catégoriques s’y glissent, dont je ne dis pas qu’elles sont contraires à la vérité, mais seulement qu’elles manquent encore de preuves formelles pour les étayer et rendre la déposition invulnérable.
Ces preuves verront sans doute le jour, confirmant à plein les assertions de l’auteur, et dissuadant l’adverse qui va s’empresser de clamer, selon le facile adage : « Ab uno disce omnia », autrement dit : sur cette faiblesse, jugez du reste !
Mais l’essentiel demeure, et inentamé. Et où est-il cet essentiel ?

Il est dans la responsabilité, discrète mais infiniment lourde, du maréchal Pétain quant au désastre de 1940.
La certitude grandit peu à peu – et là, les preuves s’accumulent – que, loin de redouter la défaite militaire de la France, le maréchal Pétain tenait l’événement pour favorable à ses desseins et ne faisait rien (bien au contraire) pour l’écarter.
Car le maréchal Pétain a des desseins, des desseins politiques trés précis ; depuis 1934, le maréchal Pétain fait de la politique. Il a ses convictions qui se résument en une âpre haine ; à ses yeux, tout ce qui porte une coloration « de gauche », et particulièrement socialiste, c’est le Mal.
Lisons bien, en pesant les termes, cette confidence qu’il livrait, au mois d’octobre 1938, à un intime : »C’est sous peine de mort qu’il faut changer la politique intérieure » ; mais, ajoutait-il, les Français « n’ont pas encore assez souffert. »

Cette souffrance providentielle indispensable au succès de son entreprise, la catastrophe militaire la fournira au maréchal, lui procurant ainsi et l’occasion et le moyen d’imposer à la France la politique de son choix : une variété de fascisme, du Maurras combiné avec du Salazar.
Comme l’écrira Bernanos avec une lucidité exemplaire : Vichy, c’est « le triomphe d’une minorité impopulaire qui, depuis vingt ans, cherchait en vain sa chance et qui l’a trouvée enfin dans le désastre national. »

La chose est si rude, et surtout de la part d’un maréchal de France, qu’elle suscite l’incrédulité, l’indignation même, comme en présence d’une hypothèse inadmissible, d’une calomnie monstrueuse.
C’est là pourtant qu’est l’Histoire vraie, telle que l’enregistreront les historiens de l’avenir lorsqu’ils pourront traiter de notre destin avec le même détachement que l’on apporte aujourd’hui à conter l’histoire de Sparte ou d’Athènes, de Rome ou de Byzance.
Et l’ouvrage du général Jauneaud prendra place dans la « bibliographie du sujet » parmi les sources d’information les moins négligeables.

Le colloque du 17 novembre 2018

Cette lettre d’information est la dernière avant la traditionnelle pause estivale. Comme les deux précédentes et les suivantes elle s’inscrit dans le cadre du prochain colloque Henri Guillemin que nous organisons en novembre prochain et dont le thème est : la montée du fascisme, Pétain, la débâcle de 40 et la collaboration.

Le colloque se tiendra dans la salle Dussane de l’Ecole Normale Supérieure (ENS) – 45, rue d’Ulm 75005 Paris.

Les inscriptions s’effectueront par Internet, directement à partir de notre site. Elles seront ouvertes le lundi 3 septembre 2018 et se clôtureront la veille du colloque à minuit.

Une lettre d’information sera diffusée à la rentrée, fin août qui présentera le programme définitif et indiquera les détails et les précisions nécessaires pour s’inscrire.

Toutefois, l’avant-programme est disponible ici

Et pour commencer les préparatifs, rappelons que Guillemin a consacré 12 conférences vidéos à cette période historique. Pour les visionner cliquez ici

Ou écouter les conférences du Club 44 sur le même sujet en cliquant ici 

Pour aller plus loin cet été avec Guillemin

L’année dernière, à la même date, nous indiquions que Radio France avait rediffusé, un numéro de sa célèbre émission « Les Nuits de France Culture  » enregistrée le 25 mai 1985 à l’occasion de la célébration du centenaire de la mort de Victor Hugo. Une émission entièrement centrée sur Henri Guillemin.

Nous avons découvert avec plaisir que cette émission est toujours disponible sur le site de France Culture. On y trouve même d’autres émissions avec Guillemin, sur Arthur Rimbaud, Paul Verlaine, Gustave Flaubert…

Pour les écouter, il suffit de cliquer ici

Très bel été à tous !

Note rédigée par Edouard Mangin

La Bastille dans les premiers jours de sa démolition – tableau de Hubert Robert (1733 – 1808) – Musée Carnavalet
 
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Quand Guillemin lisait Brasillach

Brasillach pendant son procès en 1945

Depuis que nous avons entrepris de feuilleter La Bourse égyptienne, ce quotidien francophone où Guillemin tint chronique de novembre 1937 à octobre 1939, nous avons pu voir que son activité y était avant tout celle d’un critique littéraire, même s’il choisit une bonne part de ses lectures pour des raisons qui ne sont pas seulement littéraires : la philosophie humaine de Sartre, Malraux ou Simenon, par exemple, qui le passionne ou parfois l’intrigue ; ou le catholicisme, si différent chez Mauriac et chez Bernanos qu’il admire tous les deux.

Même lorsqu’il parle d’un ouvrage qui touche de près à l’actualité de cette fin des années trente, il ne se transforme pas en commentateur politique : nous avons pu le vérifier à propos de Céline, dont il admettait lui-même, dans sa vieillesse, n’avoir perçu que très insuffisamment la monstruosité en 1938 et 1939, lorsqu’il rendait compte de ses pamphlets antisémites (cf. Les chroniques du Caire n° 4 du 27 mars 2017 – cliquez ici).

Le cas de figure est encore un peu différent avec Brasillach, dont Guillemin a parlé deux fois : le 14 août 1938 pour son essai biographique Corneille, et plus brièvement le 30 juillet 1939 pour son roman Les Sept Couleurs.

Je crois que pour apprécier ce qu’il dit, à ces dates-là, de ces deux ouvrages et de leur auteur, il faut opérer un double retour en arrière, sur Brasillach d’abord, mais aussi sur la période de l’immédiat avant-guerre.

Robert Brasillach à l’âge de 29 ans

Pour nous, Brasillach, c’est avant tout le collaborateur, l’antisémite et le délateur que de Gaulle n’a pas voulu gracier, et qui a été fusillé au fort de Montrouge le 6 février 1945.
C’est cette image-là que Guillemin lui-même a en tête des années plus tard, lorsque, me racontant en 1977 son départ en Suisse, à l’été 1942, il l’attribue aux accusations de gaullisme et d’amitié avec Mauriac lancées contre lui par le journal de Brasillach « Je suis partout » (voir P. Berthier, Henri Guillemin tel quel, Utovie, 2017, p. 83).

Pour comprendre la différence entre ce propos et ceux que Guillemin tenait sur le même Brasillach près de quarante ans plus tôt, il faut savoir, non d’abord comment Brasillach est mort, mais d’abord ce qu’il était, d’où il venait : c’est d’ailleurs la méthode même de Guillemin…

Brasillach

Robert Brasillach, né à Perpignan le 31 mars 1909, est le type du bon élève : bachelier à seize ans, normalien à dix-neuf. Entré rue d’Ulm en 1928, il est pour Guillemin, lui-même élève de l’École de 1923 à 1927, un jeune cadet dont, à un an près, il aurait pu être le camarade. Sans doute pas l’ami, car à vingt ans ces deux jeunes gens prennent des voies opposées : Guillemin a rencontré, à l’extrême-gauche, Marc Sangnier qui le forme et l’influence durablement ; Brasillach, lui, a connu à la khâgne de Louis-le-Grand deux jeunes gens situés dès cette époque sur l’autre bord, Maurice Bardèche (1907-1998) et Thierry Maulnier (1909-1988).

André Bellessort, leur professeur de lettres, leur a fait connaître Maurras ; c’est ainsi que Brasillach devient dès le début des années 1930 un des chroniqueurs littéraires de L’Action française, tout en écrivant des essais et plusieurs romans où il exerce sa culture et son intelligence : Présence de Virgile (1931) précède le Corneille de 1938 dont parle Guillemin ; quant aux Sept Couleurs, c’est son cinquième roman depuis Le Voleur d’étincelles (1932).

Maurras et Brasillach en 1938

Une autre des passions de Brasillach est le cinéma, dès l’adolescence ; une part notable de son travail de critique lui est consacrée, à tel point qu’en 1935 (il n’a que vingt-six ans) il publie avec son ami Bardèche, devenu son beau-frère, la première édition d’une Histoire du cinéma, augmentée et rééditée en 1943 ; proche d’Henri Langlois, le fondateur de la Cinémathèque en 1936, il connaît des cinémas étrangers encore ignorés en France, où il est un des premiers à parler d’Ozu ou de Mizoguchi par exemple.

Il ne s’agit pas de “noyer le poisson” et de faire comme si, devenu rédacteur en chef de Je suis partout en 1937, ce brillant sujet de la république des Lettres n’avait pas eu dès lors les comportements qui furent les siens et qui le menèrent à la mort ; il s’agit juste de rappeler qu’en 1938 et même en 1939, Guillemin ne savait pas ce que ferait, pendant l’occupation, cet écrivain qu’il connaît comme son opposé dans le monde des idées, mais sans plus ; c’est comme lui un normalien, un jeune homme intelligent qui s’exprime par ses œuvres.

Ajoutons enfin que si l’habitude du recul historique fait que des millésimes tels que « 1938 » et « 1939 » sonnent sinistrement à nos oreilles, parce que nous connaissons la suite, ce ne sont, pour la plupart de ceux qui les vivent dans le présent, que deux années marquées par la tension internationale ; n’oublions pas que trois mois après l’article de Guillemin sur le Corneille de son condisciple, les accords de Munich furent largement vécus (au moins officiellement) comme une opération réussie de sauvegarde de la paix européenne et mondiale.

Tout cela étant dit, nous sommes “armés” pour lire dans leur contexte les propos de Guillemin sur Brasillach.

Les chroniques du Caire n°8 – Guillemin/Brasillach

C’est le 14 août 1938 que La Bourse égyptienne publie la chronique sur le Corneille ; en voici le premier paragraphe, particulièrement remarquable à mon avis :

Est-ce parce que Thierry Maulnier a publié un Racine que Robert Brasillach, son coéquipier, a voulu écrire un Corneille ? On a dit de Thierry Maulnier qu’il continuait Maurras ; Brasillach continue donc Léon Daudet. Et il est sûr que, dans ce Corneille, quelque chose, en effet, se retrouve de la manière joviale et sommaire dont M. Daudet traite les grands hommes victimes de son choix. Mais de même que Thierry Maulnier est singulièrement plus solide et plus sérieux que M. Maurras, de même Brasillach vient de nous donner un Corneille un peu moins bouffon que le Victor Hugo de M. Daudet. Son livre est loin d’être sans valeur, et s’il y a là de la facilité, il y a aussi, à défaut de génie, du talent.

Charles Maurras (1868-1952) et Léon Daudet (1867-1942) sont deux des fondateurs, en 1908, de L’Action française ; mais ce n’est pas ostensiblement pour cela que Guillemin les nomme ici tous deux ensemble : c’est parce qu’ils ont tous deux une activité littéraire ou plutôt d’histoire littéraire.

Maurras avait surtout publié en 1902 un livre longtemps célèbre, Les Amants de Venise, sur Musset et Sand ; Guillemin a dit plus tard tout le mal qu’il pensait de cet ouvrage romancé, et dans La Bourse égyptienne même, il dit pis que pendre des « vies romancées » que continue à écrire le vieux Daudet.

 


 

C’est donc bien littérairement que Maulnier (dont le Racine remonte à 1935) et Brasillach « continuent » Maurras et Daudet. Les gens informés savent où se situe, en politique, ce quatuor des deux vieux et des deux jeunes, mais ce n’est pas le sujet ; tout juste un sous-entendu pour initiés.

À preuve le deuxième paragraphe de l’article sur le Corneille ; il est beaucoup plus long et je n’en retiens que ce qui peut faire comprendre l’état d’esprit de Guillemin. Brasillach décrit à n’en pas douter un Corneille fasciste ; Guillemin voit bien cela, mais ne parle que d’« agacements », ajoutant même que « ce n’est pas bien grave » ; voici ce qui n’est pas  bien grave :

Nous laisserons donc paisiblement Robert Brasillach célébrer ce qu’il nomme « le fascisme de Pierre Corneille » ; nous consentirons qu’il voie dans les règles d’éducation des Jésuites […] la méthode même des « régimes totalitaires » : « créer la Force par la Joie » (les majuscules étant de rigueur) ; nous lui passerons encore ce tic, dont il est frappé, de fuir, comme la peste, le mot « patriotisme » pour dire, en toutes circonstances, « nationalisme » ; c’est le style maison. Brasillach est un fervent ami du cinéma ; et il a raison ; mais on peut trouver fatigantes des comparaisons qui se justifient aussi piteusement que celle, par exemple, de Polyeucte et des films de Charlie Chaplin. [Etc.]

Plus le paragraphe avance, plus on voit que Guillemin, parfaitement lucide sur le fait que Brasillach est un fasciste, trouve surtout condamnable la médiocrité intrinsèque de son travail d’essayiste, de son style ampoulé qui ne dit jamais rien directement, bref de son manque de sérieux ; la fin du même deuxième paragraphe, venimeuse en diable, accuse carrément Brasillach de superficialité, voire de plagiat :

Robert Brasillach, ancien élève de l’École Normale Supérieure, s’en voudrait à mort – il le crie sur les toits – de parler de Corneille comme font, paraît-il, les « professeurs » ; ces honnêtes gens […] sont l’objet préféré de ses exécrations ; d’abord, ce n’est pas gentil pour M. Bellessort qui fut professeur avant d’être académicien et qui, même, eut l’avantage d’avoir jadis Brasillach dans sa classe au lycée Louis-le-Grand ; ensuite j’aime encore mieux un professeur timide et qui parlerait de Corneille sans multiplier les traits de génie, j’aime encore mieux cette pauvre science méticuleuse mais instructive que les plus brillantes considérations et les plus fines […] ; enfin, il n’est peut-être pas opportun de pourfendre si gaillardement l’Université quand on emprunte à Jules Lemaître, à Lanson, à Péguy, à M. Pierre Lièvre et même à M. Louis Rivaille la plupart des idées sur lesquelles on bâtit son livre.

Lemaître, Lanson sont des historiens de la littérature de la génération précédente, et leurs travaux sont respectés : les piller est donc de mauvais goût, de même que puiser chez le patriote Péguy.
Les allusions à Pierre Lièvre (1882-1939) et à Louis Rivaille sont plus perfides encore.

Le premier, connu par la série aimable de ses Esquisses critiques, vient de publier Corneille et son œuvre, livre tiré de quatre « causeries » radiophoniques (et il est accessoirement l’auteur d’un Maurras paru en 1925).
Le second a fait paraître chez Boivin, en 1936, sa thèse sur Les Débuts de Pierre Corneille, aussitôt couronnée par l’Académie française, et Guillemin a forcément repéré cet ouvrage, puisque sa propre thèse sur Le « Jocelyn » de Lamartine a été publiée la même année chez le même éditeur : dans l’un et l’autre cas, il s’agit de dire que Brasillach n’a pas hésité à se servir dans ce qui venait de paraître, et que Guillemin, professeur en classes préparatoires et bientôt à l’Université, a toutes les raisons de connaître.

C’est donc bien un article de critique littéraire, hostile mais de critique littéraire, qu’il écrit contre Brasillach.


Pas seulement contre lui, cependant : dès que son livre oublie la rodomontade pour devenir personnel, Guillemin apprécie Brasillach, ainsi : « dans certaines pages où il ressuscite pour nous le visage de Corneille, avec une netteté bouleversante, et dans des paragraphes d’analyse où l’intelligence éclate, et nous ravit ».

Guillemin aime à tel point, alors, que son style à lui aussi s’aiguise, devenant, dès 1938, celui qu’il aura plus tard dans ses propres essais d’histoire littéraire.
Lisez ce qu’il écrit :

Et cette allusion, jetée comme un coup d’épée – cette fois, Brasillach a su s’interdire d’amplifier, et il y a gagné une force inouïe –, cette allusion à la scène muette qui sûrement s’est passée lorsqu’on enterra la Du Parc ; Corneille l’avait aimée ; elle était devenue la maîtresse de Racine ; elle venait de mourir d’une mort brusque et « douteuse » ; Racine suit le convoi ; il est affreusement pâle ; Corneille est là, lui aussi ; il sait ce qui se murmure sur la fin de la comédienne : il regarde à la dérobée ce Racine qui l’offusque, qui lui fait envie, qui lui fait peur. Oui, tout ce qu’il dut y avoir dans ce regard…

Il est frappant de voir Guillemin, dans les passages où il loue Brasillach, lui savoir gré de mettre l’accent sur des aspects que lui aussi privilégiera, plus tard, dans ses portraits.
Ceci, par exemple, à propos du Cid :

[…] personne n’avait su nous faire éprouver avec autant de force cette jeunesse, cet emportement, cette ardeur de l’âme et des sens qui donnent au Cid son frémissement miraculeux : « […] ce garçon et cette fille sont près l’un de l’autre et ils approchent leurs visages et leurs souffles… leurs mains n’osent pas se toucher, et se touchent… » Ces choses-là sont des réussites.

Le Guillemin qui écrit cela ne dira pas autre chose lorsque, au grand dam des bien-pensants, il essaiera d’imaginer les amours de Jeanne d’Arc (voir le passage « elle a bien dû lui donner ses lèvres », etc., dans Jeanne, dite Jeanne d’Arc [1970], Utovie, 2005, p. 38).

Au total, que ce Corneille soit teinté de « fascisme » importe peu ; ce qui est dommage, c’est que ce ne soit pas un livre rigoureux :

« On aurait aimé un peu plus de prudence dans l’affirmation, une hâte moins grande à lancer des formules ». Guillemin en cite une liste, de ces formules : « Corneille est successivement sous sa plume le “d’Artagnan du théâtre”, le “Tino Rossi de la tragédie”, le “Seigneur du Zodiaque”, le “prince des alibis”, “le Cid du catholicisme”, et pour finir “saint Pierre Corneille” […]. Ce burlesque innocent et juvénile est bien récréatif ».
Comique par exagération… un peu comme Céline.

Le trait final de l’article nous ramène, par un joli mouvement cyclique, à son début. Il s’agit pour Guillemin de finir en reprochant à Brasillach de vouloir faire de Corneille « notre Shakespeare » ; pourtant, Brasillach n’a pas forcément tout à fait tort (cela, c’est moi qui le dis), mais peu importe : savourons la “vacherie” sur laquelle se referme cette chronique :

« Allons, la grandeur de Corneille n’est pas là, et c’est vouloir le tuer net que de vouloir crier, en son honneur, au Shakespeare français. Il est ainsi des maladroits qui manient l’éloge comme ils feraient d’une matraque et qui vous assassinent d’un coup Anatole France en l’appelant un maître, ou M. Maurras un penseur ».

La seconde fois que Guillemin parle de Brasillach dans La Bourse égyptienne, c’est le 30 juillet 1939 : un mois avant la guerre, mais encore une fois personne ne le sait alors.

Le titre de l’article est « De Robert Brasillach à Henry Bordeaux », car Guillemin partage sa chronique entre deux romans : Les Sept Couleurs du premier, et La Cendre chaude du second. Il les trouve aussi mauvais l’un que l’autre, mais pas (pas ostensiblement en tout cas) parce que leurs auteurs se situent à son opposé sur l’échiquier politique : parce que ce sont de mauvais romans, tout simplement.
Je donne, ici aussi, l’entrée en matière, qui ne ménage rien :

Pas beaucoup de chance, cette semaine. J’ai voulu me rendre compte de ce que pouvait bien valoir ce roman de Brasillach, annoncé comme un très curieux, très ingénieux essai pour introduire, dans un seul volume et successivement, toutes les formes d’expression littéraire qui peuvent être utilisées dans le genre romanesque. Il paraît qu’il y en a sept : le récit – les lettres – le journal – les réflexions – le dialogue – les documents – le discours (autrement dit : le monologue, le récit à la première personne). C’est cela « les sept couleurs ». Le livre porte pour titre, en somme, son procédé de fabrication. On ne peut pas nous dire plus clairement que le contenu n’a aucune importance, que le sujet lui-même n’est pas du tout ce qui compte et qu’il faut chercher l’intérêt de cet ouvrage et le mérite qu’il peut avoir dans cette singularité seulement d’une composition où chaque chapitre est traité sur un mode particulier et constitue, pour ainsi dire, une démonstration expérimentale de telle méthode après telle autre.
On pouvait se douter d’avance que le résultat serait piètre. Le petit jeu de M. Brasillach n’aura guère amusé que lui, si tant est qu’il y ait trouvé du plaisir. Il est très difficile de prétendre retenir sérieusement notre attention en se bornant à nous offrir le spectacle un peu chiche d’un exercice de gymnastique élémentaire.

Intéressante, cette ironie de Guillemin, car elle préfigure son incompréhension, bien plus tard, du « nouveau roman » et son recul devant l’impersonnalité du structuralisme.

J’avoue n’avoir pas lu (et j’ai tort) Les Sept Couleurs, peut-être est-ce un mauvais roman, et peut-être pas, vu l’intelligence de son auteur. Mais pour Guillemin qui veut palper la vérité de l’humain, rien à dire en faveur de Brasillach dans ce « petit scénario très chétif ; encore une fois, ce n’est pas le drame, ou l’aventure, qui a fait l’objet de ses soins ; rien que la couleur – ou plus exactement le barbouillage ».

Mieux vaut encore Brasillach essayiste, voire journaliste.
« C’est un polémiste qui a de la verve, c’est un essayiste qui a du talent ; il est un peu hâtif, […] il perd pied assez souvent et se jette dans un verbiage dont il s’enivre. […] Mais enfin son Virgile, ses Portraits, son Corneille se lisent […] Ses romans, au contraire, n’ont rien pour eux ».

Et Guillemin risque un classement au mérite, bien intéressant à lire en cette année 1939 :

Le romancier est un être qui ajoute aux créatures de ce monde d’autres créatures nées de son esprit et qui, cependant, prennent place, mystérieusement, parmi nous. Stendhal, Flaubert, Balzac, Hugo lui-même ont réussi ce miracle ; Bourget a eu cette chance, une fois ; à l’heure où nous sommes, Mauriac, Duhamel sont des créateurs. Et je crois bien que Troyat est de leur race, comme aussi, peut-être, Simenon. Le pauvre Brasillach n’a rien à voir avec ces prédestinés.

Ceux qui connaissent bien Guillemin ne manqueront pas de sourire en le voyant ici saluer Duhamel, qu’il assassinera plus tard (voir Henri Guillemin tel quel, p. 98).

Rien d’autre sur le roman de Brasillach, sinon pour constater sur le ton le plus neutre (en apparence) :

« Il nous promène […] de l’Italie fasciste au Troisième Reich, pour nous acheminer enfin vers l’Espagne de Franco. Il appelle en vain l’actualité à son secours pour tenter d’animer son morne produit ; […] il termine par des fragments de son prochain livre sur la guerre d’Espagne. Tout cela est bien affligeant. »

Je dis « le plus neutre en apparence », parce que je me demande si Guillemin dans ces deux articles, n’a pas utilisé la littérature pour dire l’arrière-fond de sa pensée sans choquer le lectorat de La Bourse égyptienne, qui ne devait pas être majoritairement de gauche ; il a des griefs, et sérieux, contre Brasillach essayiste et écrivain ; mais enfin, il savait bien qui était, par ailleurs, l’« affligeant » Brasillach. Non ?
Je pose au moins la question.

Article rédigé par Patrick Berthier

Paris la nuit – vue de Notre-Dame – Photo de Brassaï prise en 1933

Le colloque du 17 novembre 2018

Cette lettre d’information entre dans le cadre du prochain colloque Henri Guillemin que nous organisons en novembre prochain et qui aura pour thème : la montée du fascisme, Pétain, la débâcle de 40 et la collaboration.

Il se tiendra dans la salle Dussane de l’Ecole Normale Supérieure (ENS) – 45, rue d’Ulm 75005 Paris.

Les inscriptions s’effectueront par Internet, directement à partir de notre site. Elles seront ouvertes le lundi 3 septembre 2018 et se clôtureront la veille du colloque à minuit.

Une lettre d’information sera prochainement diffusée qui présentera le programme définitif et indiquera les détails et les précisions nécessaires pour s’inscrire.

Toutefois, l’avant-programme est disponible en cliquant ici

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Gérard Boulanger : « Les secrets du procès Papon »

Gérard Boulanger (octobre 1948 – 8 juin 2018)

Pour Gérard Boulanger

Gérard Boulanger vient de publier, aux éditions du Cherche Midi, Les secrets du procès Papon.

LAHG saisit cette occasion, unique autant qu’émouvante, au vu des circonstances, pour en rendre compte. Et pour rappeler l’ouvrage qu’il avait publié, en 2006, A mort la Gueuse, qui avait pour sous-titre « Comment Pétain liquida la République à Bordeaux, 15, 16 et 17 juin 1940 » (éd. Calmann-Lévy).

Gérard Boulanger, il est bon de le rappeler, organisa à Bordeaux, en 2003, le premier colloque consacré à Henri Guillemin, à l’occasion du centenaire de sa naissance. Il présidait, à ce moment-là, la Ligue des Droits de l’Homme de Gironde ; il avait été président du Syndicat des avocats de France, et avait invité des historiens de Bordeaux III et l’Association mâconnaise « Présence d’Henri Guillemin » qui venait juste d’être créée.

Ce colloque avait été un succès. C’est à Boulanger, quand il était élu au Conseil Régional d’Aquitaine, qu’on doit que la Bibliothèque des Lettres de l’Université porte le nom d’Henri Guillemin – ce qui est assez paradoxal, voire ironique, quand on sait le jugement sur Guillemin de la plupart des enseignants de Lettres !

Cette lettre d’information est un hommage rendu à l’ami et au complice de tant de combats ; une recension de Patrick Rödel.

Dernier livre de Gérard Boulanger Les secrets du procès Papon – éd. Cherche midi – 400 pages – 22 €

 

Vingt ans ont passé depuis la condamnation de Maurice Papon, secrétaire général de la Préfecture de la Gironde durant la Seconde Guerre mondiale, pour complicité de crime contre l’humanité.
Le temps est venu, pour Gérard Boulanger qui y consacra presque un quart de siècle, depuis le dépôt des premières plaintes en 1981, de revenir sur les ressorts du procès, sur ses péripéties : « Je suis sans doute, écrit-il, le seul et dernier à pouvoir rétablir la vérité face à de fallacieuses affirmations plus ou moins intéressées qui, ici ou là, ont tenté de réécrire les événements. »

Le livre qu’il nous donne est encore tout vibrant d’indignation. Boulanger n’en a pas fini avec Papon auquel il a déjà consacré deux livres : Papon, un intrus dans la République (Seuil, 1994) et Maurice Papon, un technocrate français dans la collaboration (Seuil, 1997).

 

 

Le cas Pétain

Mais en 2006, il avait tenu à comprendre quel était l’état d’esprit de ceux qui avaient capitulé face à l’Allemagne hitlérienne et qui avaient mis sur pied ce régime de collaboration qui allait au-delà même de ce qu’en attendait Hitler, et, au premier chef, de celui qui l’incarna, le Maréchal Pétain.

D’où cet ouvrage passionnant, « jumeau extra-utérin » des livres consacrés à Papon, dit Boulanger, dans lequel il suit heure par heure les événements qui eurent lieu à Bordeaux et qui constituèrent un véritable coup d’Etat contre la Troisième République et ses institutions.
« L’abandon des valeurs républicaines par Papon, ce personnage emblématique de la haute fonction publique française sous Vichy, ne laisse pas de renvoyer au fait qu’il a sévi précisément dans la ville où s’est opéré le rejet de ces mêmes valeurs, Bordeaux. »(p.13)

Il y a dans le récit de ces trois journées, les « Trois Honteuses », une intensité dramatique à la hauteur de ce qui s’y joue et qui n’est rien moins que la liquidation de ce régime républicain honni par toute l’extrême droite depuis son établissement en 70, depuis même la Révolution montagnarde (1792/1794) et l’épisode vite avorté de la deuxième République en 1848.

 

 

 

Tout se concentre autour de la figure de Pétain dont Boulanger montre comment il a su lui-même la façonner pendant l’entre-deux-guerres, celle du « vainqueur de Verdun », l’image paternaliste et grand-paternaliste soigneusement entretenue et cachant à merveille l’ambition forcenée de l’individu, sa haine viscérale de la République.

Boulanger trouve chez Guillemin, qu’il cite à de très nombreuses reprises, et dont il loue la clairvoyance à un moment où bien des archives ne sont pas encore accessibles : à savoir dans : La vérité sur l’ affaire Pétain et dans Nationalistes et Nationaux – la Droite française de 1870-1940

Guillemin officialise un nombre d’arguments scientifiques pour ramener l’homme Pétain à sa vérité, à savoir comme :  « tempérament rancuneux, capable de nourrir de très longues haines », (in La vérité sur l’affaire Pétain), jugé par ses pairs comme un militaire défaitiste et qui n’a été à Verdun que « poussé au cul » ; qui a imposé à l’Etat-Major cette doctrine calamiteuse qui aboutira au désastre que l’on connait de « l’inviolabilité du territoire, la défense à tout prix sur une ligne fortifiée, la sacralisation du front continu. » (dixit Gérard Boulanger, p.60).

« En quête du pouvoir suprême depuis de nombreuses années, [Pétain] a laissé les éternels comploteurs de la droite extrême (liés ou non à l’activiste Cagoule), les nouveaux zélateurs des régimes forts (volontiers stipendiés par Rome et par Berlin), les pacifistes de toute obédience (facilement orphelins d’un homme providentiel) et les politiciens au rancart en mal de revanche (toujours à la recherche d’un étendard), faire campagne sur son nom. (…) Jusqu’au jour où la défaite militaire opérera la fusion de ces bataillons hétéroclites et lui ouvrira enfin la route du pouvoir, le Maréchal avance masqué. »(Gerard Boulanger, p. 65).

Le Procès Papon

Je n’entre pas dans les détails de ces trois journées ; je retiens simplement que Boulanger fait siennes des formules très fortes de Guillemin pour dévoiler la signification profonde de cette période si sombre de notre histoire, comme celle-ci : « l’armée trouve enfin contre la République la revanche de l’affaire Dreyfus ».

Le livre de Boulanger se situe bien dans la postérité de celui de Guillemin et son travail décapant participe de la même volonté d’alerter nos consciences si souvent engourdies par le ronron médiatique devant le danger d’une résurgence de ce pétainisme dont Alain Badiou disait qu’il faisait partie de notre tradition nationale (son livre De quoi Sarkozy est-il le nom?).
« Le devoir d’amnésie sur Vichy, cette « parenthèse de notre histoire », fut trop longtemps une question de survie pour les vichystes, une question de légitimité pour les communistes, une question de pouvoir pour les gaullistes et une question de confort pour les Français. »(Boulanger, p.302).

Maurice Papon lors de son procès

Du procès de Maurice Papon, Boulanger n’avait encore rien écrit ; nous n’avions que la remarquable plaidoirie qu’il y fit entendre (Plaidoyer pour quelques juifs obscurs victimes de Monsieur Papon, Calmann-Lévy, 2005).

Nous pouvons maintenant en suivre toutes les étapes, tous les rebondissements, toutes les manœuvres par lesquelles Papon et ses avocats et ses amis tentèrent d’en empêcher la tenue. L’obstination de Boulanger vint à bout de tous les obstacles et ils furent nombreux.

Ils ne vinrent pas tous de là où on les attendait !
Certes, les politiques ne firent guère preuve de courage – car Papon était l’un des leurs, même parti politique, même milieu social.
Et qu’il parvînt à faire croire à certains d’entre eux qu’il n’avait donné quelques gages à l’occupant que pour mieux sauver des juifs, que sa collaboration n’était que le masque de sa résistance, n’empêchait pas que d’autres fussent parfaitement au courant de ses responsabilités en la matière.
Mais quoi, il fallait en finir avec les règlements de compte qui avaient suivi la guerre et on ne pouvait pas reprocher sans fin à tel ou tel ses compromissions, ses faiblesses à l’égard de Vichy.

Les obstacles sont aussi venus de l’appareil judiciaire lui-même et de son incroyable complexité dont savaient jouer Papon et ses avocats. De certains magistrats aussi dont le cœur penchait visiblement vers le camp de Papon et qui n’étaient pas loin de voir dans ce procès un complot communiste pour affaiblir l’ordre social et le pouvoir qui le garantissait.

Mais il y avait aussi les obstacles dressés par les avocats des parties civiles eux-mêmes, leurs stratégies personnelles, leur mépris très parisien pour ce petit avocat de province qui osait parfois leur faire la leçon et qui avait toujours deux ou trois coups d’avance sur eux. Boulanger n’est pas tendre, et il a raison, pour Serge Klarsfeld (et son roller de fils) dont il décrypte les multiples coups fourrés pour faire capoter le procès pour la seule raison qu’il n’en était pas, contrairement à ce qu’il proclamait partout, l’initiateur et qui fut bien près d’ailleurs d’y parvenir.

La Presse qu’elle soit locale ou nationale n’a pas toujours été d’une lucidité exemplaire – c’est un doux euphémisme. Enfin, et c’est là la surprise la communauté juive de Bordeaux n’a pas apporté un soutien très constant à la recherche de la vérité. Pour des questions de politique municipale et d’alliance avec Chaban-Delmas.

Et Boulanger se bat sur tous les fronts, relève tous les défis, contourne les pièges et les manœuvres, essaie de mettre l’opinion publique de son côté, joue des médias avec virtuosité (ce qu’on lui reprochera) quand il voit que les choses au plan judiciaire traînent tellement que le procès risque de ne jamais aboutir et Papon mourir de sa belle mort sans avoir été jugé et condamné. Quand il est près de perdre le moral, quand la solitude est trop lourde, sa femme Babette, à la mémoire de laquelle le livre est dédié, est toujours là pour lui redonner confiance en la justesse de sa cause et de sa stratégie.

Il y a dans ce livre outre une intrigue digne d’un polar, des portraits d’une précision admirable et une empathie pour les victimes qui fait que boulanger leur pardonne leurs volte-face ou même leur trahison, leurs ingratitudes ou leurs mensonges.
Ce livre est à lire, absolument, en cette période où la mémoire devient vacillante et l’inculture dominante, où les vieux démons réapparaissent et pas toujours sous des oripeaux nouveaux, où la vérité se dilue en opinions tweetées et facebookées. Pour que ce combat n’ait pas été mené en vain.

Note de Patrick Rödel

In memoriam

Nous publions ici, in extenso, le billet de Patrick Rödel, publié dans Médiapart le 8 juin dernier, intitulé « Départ d’un juste ».

Gérard Boulanger nous a quittés aujourd’hui. Son nom restera lié au procès Papon et à la longue bataille qu’il avait menée pour que justice soit rendue à la mémoire de tous ces juifs bordelais qu’une signature administrative avait envoyés à la mort. Le dernier livre qu’il a écrit (Les secrets de l’affaire Papon) – livre testamentaire en quelque sorte – venait d’en retracer l’histoire et les combats d’arrière-garde de tous ceux qui voulaient encore protéger ce criminel qui avait continué à faire carrière comme si de rien n’était.

Mais Gérard Boulanger était engagé sur d’autres fronts comme président du Syndicat des avocats de France, président et fondateur de la confédération Avocats européens démocrates, comme président de la Ligue des droits de l’homme de la Gironde, comme conseiller régional. Toujours prêt à s’engager, ne supportant pas l’injustice ni les magouilles des nantis.

Comment pourrais-je oublier qu’il fut mon ami depuis 1974 et mon avocat dans le procès que j’avais intenté contre Minc et que ce fut l’occasion de belles indignations et de grands éclats de rire ? Et que nous avions prévu qu’il viendrait au Colloque que l’Association des Amis d’Henri Guillemin, dont il faisait partie, organise en novembre ? Grande est notre tristesse.

Le colloque du 17 novembre 2018

Le prochain colloque Henri Guillemin que nous organisons aura pour thème : la montée du fascisme, Pétain, la débâcle de 40 et la collaboration.

Il se tiendra dans la salle Dussane de l’Ecole Normale Supérieure (ENS) – 45, rue d’Ulm 75005 Paris.

Les inscriptions s’effectueront par Internet, directement à partir de notre site. Elles seront ouvertes le lundi 3 septembre 2018 et se clôtureront la veille du colloque à minuit.

Une lettre d’information sera prochainement diffusée qui présentera le programme définitif et indiquera les détails et les précisions nécessaires pour s’inscrire.

Toutefois, l’avant-programme est disponible en cliquant ici.

 

 

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Interview exclusive de Patrick Rödel pour son « Raymond Mauriac, frère de l’autre »

Couverture du livre - éd. Le Festin - 248 pages - 19,50 €

En introduction

La photo de couverture est une belle trouvaille. Sans être expert en sémiologie, la combinaison du titre et de cette photo délivre un message fort et limpide qui présente d’un coup, comme un parfait condensé ou une métaphore, ce qui semble apparaître comme une intense « dramatique » Mauriac. Au premier plan, l’écrivain connu de tous, décontracté, regard face caméra, sûr de sa position ; derrière, en second plan, Raymond le frère aîné, à la fois figé et rêveur, ailleurs.
Piquée de la sorte, notre curiosité est à partir de là insatiable ; à commencer par vouloir découvrir qui est Raymond Mauriac.

Premier fils, né en 1880, on lui imposa de reprendre le flambeau des affaires familiales, laissant Pierre se consacrer à la médecine et François à la littérature. Ce n’est donc que sur le tard qu’il ose se tourner vers sa passion de toujours, la littérature. Il publie deux romans Individu (1934, Grasset) et Amour de l’amour (1936, Grasset). Condamné au pseudonyme à cause de la notoriété de son frère, déjà académicien, il choisit celui d’Housilane en souvenir de sa lande bien-aimée et de l’une des métairies familiales.

S’appuyant sur des documents familiaux inexploités, Patrick Rödel s’intéresse à ce personnage quasiment effacé de l’histoire des Mauriac en choisissant, non pas la biographie classique, mais la narration romanesque.  En effet, en imaginant un journal intime, Patrick Rödel crée une œuvre hybride à fort potentiel imaginaire que l’on pourra appeler roman, ou journal intime fictionnel, ou encore voyage intérieur romancé, dans lequel «le frère de l’autre» se souvient, s’enthousiasme, se plaint, se raconte….

S’agissant de Mauriac, Guillemin n’est jamais loin

Que l’on parcourt les longs chemins de randonnée ou que l’on chemine dans le pays des Lettres, le plaisir est le même lorsque soudainement, alors qu’on pensait être seul, on croise un autre sentier tout aussi long, inconnu, venu d’un autre lointain mais traversant pourtant le même territoire. Histoire de cheminements différents qui se rejoignent.

C’est ainsi que Patrick Rödel rencontra, il y a quelques années, un certain Claude Froidmont arpentant à sa façon le long chemin « Henri Guillemin ». Claude Froidmont, universitaire liégeois, grand amateur de littérature, aujourd’hui professeur de Lettres.

Il finissait d’écrire Chez Mauriac à Malagar (éd. Les Impressions Nouvelles). Hasard et bonheur des rencontres.
Patrick Rödel apprend ainsi que Froidmont a très bien connu et rencontré plusieurs fois Henri Guillemin, dont il fait un très élogieux portrait dans son livre ; il a même entretenu avec lui une longue correspondance, de 1983 à sa mort.

Guillemin lui conseille de travailler sur François Mauriac et s’entremet pour lui faciliter le chemin qui l’amène, en 1989, à Malagar, sujet de son livre, narration du séjour qu’il y passa comme guide, au centre du domaine de Mauriac, mais aussi reconnaissance vive pour Henri Guillemin qu’il admire.

Ainsi, la publication de Raymond Mauriac, frère de l’autre, ne pouvait pas laisser Claude Froidmont indifférent. Il a donc souhaité s’entretenir avec Patrick Rödel pour en savoir davantage.

 

L’interview exclusive

Claude Froidmont : Commençons par le commencement: quelle est la genèse de ce livre ? D’où vous en est venue l’idée ?

Patrick Rödel : Très simplement, en découvrant dans la biographie de Mauriac par Lacouture quelques  éléments sur une prétendue vocation littéraire de Raymond, le frère aîné, qui aurait été sacrifiée aux études de droit que sa mère voulait lui voir suivre pour reprendre la charge d’avoué de son oncle Dussolier. Je me suis vite aperçu que les « mauriaciens » patentés  tenaient pour assuré que Raymond était un écrivain raté et que de toute manière, comme me l’a dit Michel Suffran (spécialiste bordelais de F. Mauriac), un romancier par génération, c’est suffisant.
J’ai donc cherché dans la correspondance de François Mauriac tout ce qui concernait Raymond, j’ai acheté sur le Net les deux romans qu’il avait publiés, je les ai lus, les ai trouvés très surprenants, très forts comme on le dit d’un alcool.
En vérité, j’ai mené une enquête, rassemblé tous les éléments possibles, bénéficié de l’aide de Jean Mauriac [fils de F. Mauriac, écrivain et journaliste – N.D.E.] qui m’a autorisé à utiliser les archives qu’il a déposées à la Bibliothèque municipale de Bordeaux. Dans le fonds Mauriac, dormaient les manuscrits des premiers textes écrits par Raymond, ébauches de roman auxquelles il n’a pas donné suite, tout le dossier de presse qui concerne ses deux romans publiés (Individu– 1934 et Amour de l’amour – 1936, les deux chez Grasset), quelques lettres – très peu, en vérité…- et puis le dernier manuscrit qui a été refusé.

Que faire de tout ça ? Dans un premier temps, j’ai tenté de multiplier les points de vue – biographique, historique, littéraire… – et le résultat n’était pas convainquant. J’ai donc choisi de tout reprendre à zéro et de privilégier l’approche romanesque en inventant le journal intime de Raymond – ce qui me permettait d’imaginer le retentissement en lui de tous les événements auxquels il s’est trouvé confronté.

Claude Froidmont : Carnets, Cahiers, Chemises, Classeurs… Jeu récurrent sur la chronologie. Pourriez-vous nous parler un peu de l’architecture de votre roman, des matériaux qui le fondent ?

Patrick Rödel : A partir du moment où je me suis décidé à imaginer le journal intime de Raymond, un certain nombre de problèmes se posaient. La période où il est censé avoir tenu un journal va de ses 15 ans à sa mort. Il fallait donc bien supposer plusieurs choses :

1/ qu’il y a des périodes où il n’a pas écrit

2/ qu’il a préféré supprimer à la relecture une nombre considérable de pages. Un journal intime est tellement répétitif qu’il faut une sacrée dose d’inconscience et d’égocentrisme pour penser que cela puisse intéresser qui que ce soit.

3/ j’ai donc choisi de « garder » les pages qui tournent autour des moments les plus importants de la vie de Raymond. En essayant de trouver des explications plausibles aux « supposés » remaniements de son journal par lui-même.

4/ j’ai trouvé intéressant d’imaginer que Raymond Mauriac, relisant certaines pages de son journal y ajoute des commentaires, des années plus tard ; il peut ainsi corriger ses premières réactions, qui sont naïves ou peu informées, à tel ou tel événement. De toute manière le récit que l’on peut faire de sa vie change au fur et à mesure que l’on évolue.

 5/ quant aux divisions « carnets, etc », c’est une façon imagée de remplacer les traditionnels chapitres et de présenter, puisque les titres ont été mis par Raymond après coup, la note dominante de la période retenue.

Voilà pour l’aspect purement formel.
Pour ce qui est des matériaux : les lettres, les manuscrits non publiés, les livres, les dossiers de presse constituent l’essentiel de mes documents « objectifs ». Ils sont toujours signalés par des guillemets.
Ce qui est de moi, c’est le retentissement intérieur de ces « données » sur Raymond lui-même. De cela nous ne savons rien – puisque, bien sûr, il n’y a pas de journal intime de Raymond Mauriac.
Reste la partie appelée « Post-scriptum » qui rapporte les différentes étapes de mon enquête – il m’a paru nécessaire de mettre hors texte ce qui a été la condition même du texte lui-même. J’ai hésité un moment sur la place où mettre ces pages – donner toutes les clés au départ n’était pas très habile. J’étais d’accord avec mon éditeur pour les mettre donc à la fin.

Claude Froidmont : Vous réussissez un tour de force : donner chair à une oeuvre de diariste dont, au fond, vous ne pouviez rien savoir. À quelles difficultés littéraires, cette fois, avez-vous été confronté, et comment les avez-vous surmontées pour parvenir à cette belle réussite ?

Patrick Rödel : Il y a deux niveaux de difficulté. Le premier est au fond celui de tout entreprise de construction d’un personnage – comment rendre cohérentes ses réactions, et en même temps ménager des zones d’incertitudes, aux yeux du lecteur et à ses propres yeux. L’amusant est qu’il fallait faire un patchwork avec des éléments « mauriaciens » et des éléments « rödéliens », si j’ose dire.
Raymond Mauriac est à la fois un homme réel et un personnage fictif. Je pense aussi qu’il m’a fallu faire preuve d’empathie pour entrer dans un « individu » dont certains traits de caractère m’étaient tout à fait antipathiques – par exemple, ses opinions politiques. Mais ça, c’est le travail de tout romancier.

Le deuxième est venu de la nécessité de rendre compte de l’élaboration progressive des textes de Raymond, sans que cela soit lassant pour le lecteur. Je savais comment l’histoire se déroulait et comment elle se terminait et il fallait que je trouve un moyen, chaque fois différent, de faire semblant de le découvrir au fur et à mesure.
A ce niveau-là, je n’invente rien et j’invente tout. Je ne sais pas si cette formulation est très claire.

Claude Froidmont : Comme vous l’avez si bien précisé vous-même, les mauriaciens ont eu tendance à négliger Raymond et à minorer son oeuvre. Peut-être cela tient-il au fait que son célèbre frère en ait si peu parlé et en quels termes… Essayons de réparer cette injustice : pouvez-vous nous parler de Raymond ?

Patrick Rödel : J’ai même eu l’impression que certains mauriaciens ne savaient même pas que Raymond avait écrit ! Anne Wiazemski [petite-fille de F. Mauriac – N.D.E.] elle-même est tombée des nues en l’apprenant !
Qui était-il ? Un être profondément ulcéré d’avoir été sacrifié à la logique froide des intérêts familiaux et de n’avoir pas eu le courage de s’opposer à sa mère. Personne autour de lui ne s’est indigné de ce destin imposé. François lui-même lui fait la leçon quand il se plaint. J’imagine qu’il a ruminé tout cela pendant des années – ce qui explique sans doute la noirceur de ce qu’il a écrit.
Quand il parvient enfin a écrire un texte qui le satisfait (il a 54 ans), il commet un crime de lèse – mauriacité (pardon pour le néologisme !) et François le lui fait payer avec, je trouve, une réelle perversité. Il lui impose de prendre un pseudonyme (Raymond Housilane) et il fait en sorte que tout le monde sache qui se cache derrière ce pseudo censé le dissimuler. Tu ne seras jamais que « le frère de » François Mauriac et au cas où on t’apprécierait pour ce que tu vaux, je me charge de le faire savoir.  

J’ai fait de Raymond un être torturé, une personnalité à fleur de peau. Avec des sentiments pas forcément sympathiques. Il est jaloux c’est sûr. Mais je ne peux m’empêcher de penser qu’il a été ostracisé pour s’être aventuré sur un terrain que son illustre frère considérait comme sa propriété exclusive.
En tout cas, ce Raymond Mauriac est mon Raymond Mauriac et certainement pas le vrai tel qu’en lui-même.  

J’ajoute ceci qui me parait essentiel. Raymond Mauriac est un écrivain, indiscutablement, parfois plus incisif dans son écriture, plus moderne dans sa vision d’un monde sans Dieu, que son frère François. Plus désespéré aussi. Complètement désespéré.

Claude Froidmont : N’y a-t-il pas un véritable « scoop » dans votre livre ?

Patrick Rödel : J’ai fait, en effet, une découverte tout à fait inattendue. je suis tombé sur des nouvelles que Pierre Mauriac a publiées dans la Bonne Presse. On connaît les ouvrages très intéressants sur la médecine, sur les rapports entre médecine et littérature. Mais je n’avais vu nulle part qu’il s’était aventuré sur le terrain de la fiction et les biographes de Mauriac semblent l’ignorer. Il est vrai que ces textes sont forts mauvais, d’une étroitesse de sacristie qui prêterait à rire si n’y étaient abordés des thèmes qui sont le fond de commerce d’un catholicisme d’extrême droite – dont on sait où il mènera Pierre pendant l’Occupation.

Claude Froidmont : Vous l’avez déjà évoqué, ainsi que votre « Post-scriptum », mais permettez à un « ex-mauriacien » de revenir à quelque chose de frappant : le déboulonnage du « grantécrivain » statufié, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à Henri Guillemin….

Patrick Rödel : Je savais que vous me poseriez cette question. A bien y réfléchir, je pense qu’il n’y a pas grand chose de commun entre mon travail et celui de Guillemin. L’érudition (les documents, les petits papiers, etc) est ici intégrée dans un projet qui est romanesque. Ce que je partage avec Guillemin, et ce n’est pas rien, c’est une égale difficulté à supporter l’injustice – mais nous ne sommes pas les seuls dans ce cas !

Mon intention première a bien été de réhabiliter Raymond « Si injustement oublié par le monde littéraire et par sa famille », comme me l’écrivait Jean Mauriac. Et pas de démolir la statue François Mauriac, car à bien le lire, on trouvera toujours dans ce qu’il a écrit sur lui-même la vérité du sens de ses actions – François sait très bien avouer ses faiblesses, il tire même de ses aveux une jouissance certaine ; mais il y a chez lui un jeu complexe entre l’aveu et la dissimulation ; il ne ment pas, mais il lui arrive de ne pas dire toute la vérité. Si je peux employer cette expression et si elle fait sens, je dirais que Mauriac construit/déconstruit lui-même sa propre statue. Il n’a pas besoin de moi.  

Claude Froidmont : l’occasion de la publication de votre livre, les éditions Le Festin ont eu la très belle idée de rééditer « Individu », de Raymond Mauriac. Comment nous donneriez-vous envie de lire ce roman ?

Patrick Rödel : Pour apprécier ce livre, il faut commencer par oublier qu’il est écrit par « le frère de… ». On y découvrira un personnage d’une noirceur sans pareil, qu’aucune grâce ne vient adoucir, même au moment de sa mort. Un misanthrope absolu que rien n’attendrit, pas une Célimène, pas même le sourire d’un enfant. Comme Raymond Mauriac n’a pas de réputation à défendre, pas de lecteur qui l’attende, il a une liberté très grande. Dans la construction de son intrigue d’abord :  commencer par la mort de son personnage, ce n’est pas banal ; s’appliquer à fermer toutes les issues qui pourraient orienter son roman et le lecteur vers des pistes traditionnelles, ne l’est pas davantage. Tiburce, son « héros », parvient à cette solitude totale qui est l’essence même de la misanthropie, solitude qu’il revendique sans jamais céder à la facilité.
Dans son écriture enfin : elle est parfois rugueuse, elle est toujours forte, elle ne cède jamais à la facilité de la métaphore ni à celle de la psychologie..
Je trouve qu’il y a chez Raymond Mauriac une réelle modernité.

Interview réalisée par C. Froidmont

 

Patrick Rödel lors de son intervention au colloque « Guillemin et la Commune » – Paris – 16/11/16