Catégories
Livres

Interview exclusive de Patrick Rödel pour son « Raymond Mauriac, frère de l’autre »

Couverture du livre - éd. Le Festin - 248 pages - 19,50 €

En introduction

La photo de couverture est une belle trouvaille. Sans être expert en sémiologie, la combinaison du titre et de cette photo délivre un message fort et limpide qui présente d’un coup, comme un parfait condensé ou une métaphore, ce qui semble apparaître comme une intense « dramatique » Mauriac. Au premier plan, l’écrivain connu de tous, décontracté, regard face caméra, sûr de sa position ; derrière, en second plan, Raymond le frère aîné, à la fois figé et rêveur, ailleurs.
Piquée de la sorte, notre curiosité est à partir de là insatiable ; à commencer par vouloir découvrir qui est Raymond Mauriac.

Premier fils, né en 1880, on lui imposa de reprendre le flambeau des affaires familiales, laissant Pierre se consacrer à la médecine et François à la littérature. Ce n’est donc que sur le tard qu’il ose se tourner vers sa passion de toujours, la littérature. Il publie deux romans Individu (1934, Grasset) et Amour de l’amour (1936, Grasset). Condamné au pseudonyme à cause de la notoriété de son frère, déjà académicien, il choisit celui d’Housilane en souvenir de sa lande bien-aimée et de l’une des métairies familiales.

S’appuyant sur des documents familiaux inexploités, Patrick Rödel s’intéresse à ce personnage quasiment effacé de l’histoire des Mauriac en choisissant, non pas la biographie classique, mais la narration romanesque.  En effet, en imaginant un journal intime, Patrick Rödel crée une œuvre hybride à fort potentiel imaginaire que l’on pourra appeler roman, ou journal intime fictionnel, ou encore voyage intérieur romancé, dans lequel «le frère de l’autre» se souvient, s’enthousiasme, se plaint, se raconte….

S’agissant de Mauriac, Guillemin n’est jamais loin

Que l’on parcourt les longs chemins de randonnée ou que l’on chemine dans le pays des Lettres, le plaisir est le même lorsque soudainement, alors qu’on pensait être seul, on croise un autre sentier tout aussi long, inconnu, venu d’un autre lointain mais traversant pourtant le même territoire. Histoire de cheminements différents qui se rejoignent.

C’est ainsi que Patrick Rödel rencontra, il y a quelques années, un certain Claude Froidmont arpentant à sa façon le long chemin « Henri Guillemin ». Claude Froidmont, universitaire liégeois, grand amateur de littérature, aujourd’hui professeur de Lettres.

Il finissait d’écrire Chez Mauriac à Malagar (éd. Les Impressions Nouvelles). Hasard et bonheur des rencontres.
Patrick Rödel apprend ainsi que Froidmont a très bien connu et rencontré plusieurs fois Henri Guillemin, dont il fait un très élogieux portrait dans son livre ; il a même entretenu avec lui une longue correspondance, de 1983 à sa mort.

Guillemin lui conseille de travailler sur François Mauriac et s’entremet pour lui faciliter le chemin qui l’amène, en 1989, à Malagar, sujet de son livre, narration du séjour qu’il y passa comme guide, au centre du domaine de Mauriac, mais aussi reconnaissance vive pour Henri Guillemin qu’il admire.

Ainsi, la publication de Raymond Mauriac, frère de l’autre, ne pouvait pas laisser Claude Froidmont indifférent. Il a donc souhaité s’entretenir avec Patrick Rödel pour en savoir davantage.

 

L’interview exclusive

Claude Froidmont : Commençons par le commencement: quelle est la genèse de ce livre ? D’où vous en est venue l’idée ?

Patrick Rödel : Très simplement, en découvrant dans la biographie de Mauriac par Lacouture quelques  éléments sur une prétendue vocation littéraire de Raymond, le frère aîné, qui aurait été sacrifiée aux études de droit que sa mère voulait lui voir suivre pour reprendre la charge d’avoué de son oncle Dussolier. Je me suis vite aperçu que les « mauriaciens » patentés  tenaient pour assuré que Raymond était un écrivain raté et que de toute manière, comme me l’a dit Michel Suffran (spécialiste bordelais de F. Mauriac), un romancier par génération, c’est suffisant.
J’ai donc cherché dans la correspondance de François Mauriac tout ce qui concernait Raymond, j’ai acheté sur le Net les deux romans qu’il avait publiés, je les ai lus, les ai trouvés très surprenants, très forts comme on le dit d’un alcool.
En vérité, j’ai mené une enquête, rassemblé tous les éléments possibles, bénéficié de l’aide de Jean Mauriac [fils de F. Mauriac, écrivain et journaliste – N.D.E.] qui m’a autorisé à utiliser les archives qu’il a déposées à la Bibliothèque municipale de Bordeaux. Dans le fonds Mauriac, dormaient les manuscrits des premiers textes écrits par Raymond, ébauches de roman auxquelles il n’a pas donné suite, tout le dossier de presse qui concerne ses deux romans publiés (Individu– 1934 et Amour de l’amour – 1936, les deux chez Grasset), quelques lettres – très peu, en vérité…- et puis le dernier manuscrit qui a été refusé.

Que faire de tout ça ? Dans un premier temps, j’ai tenté de multiplier les points de vue – biographique, historique, littéraire… – et le résultat n’était pas convainquant. J’ai donc choisi de tout reprendre à zéro et de privilégier l’approche romanesque en inventant le journal intime de Raymond – ce qui me permettait d’imaginer le retentissement en lui de tous les événements auxquels il s’est trouvé confronté.

Claude Froidmont : Carnets, Cahiers, Chemises, Classeurs… Jeu récurrent sur la chronologie. Pourriez-vous nous parler un peu de l’architecture de votre roman, des matériaux qui le fondent ?

Patrick Rödel : A partir du moment où je me suis décidé à imaginer le journal intime de Raymond, un certain nombre de problèmes se posaient. La période où il est censé avoir tenu un journal va de ses 15 ans à sa mort. Il fallait donc bien supposer plusieurs choses :

1/ qu’il y a des périodes où il n’a pas écrit

2/ qu’il a préféré supprimer à la relecture une nombre considérable de pages. Un journal intime est tellement répétitif qu’il faut une sacrée dose d’inconscience et d’égocentrisme pour penser que cela puisse intéresser qui que ce soit.

3/ j’ai donc choisi de « garder » les pages qui tournent autour des moments les plus importants de la vie de Raymond. En essayant de trouver des explications plausibles aux « supposés » remaniements de son journal par lui-même.

4/ j’ai trouvé intéressant d’imaginer que Raymond Mauriac, relisant certaines pages de son journal y ajoute des commentaires, des années plus tard ; il peut ainsi corriger ses premières réactions, qui sont naïves ou peu informées, à tel ou tel événement. De toute manière le récit que l’on peut faire de sa vie change au fur et à mesure que l’on évolue.

 5/ quant aux divisions « carnets, etc », c’est une façon imagée de remplacer les traditionnels chapitres et de présenter, puisque les titres ont été mis par Raymond après coup, la note dominante de la période retenue.

Voilà pour l’aspect purement formel.
Pour ce qui est des matériaux : les lettres, les manuscrits non publiés, les livres, les dossiers de presse constituent l’essentiel de mes documents « objectifs ». Ils sont toujours signalés par des guillemets.
Ce qui est de moi, c’est le retentissement intérieur de ces « données » sur Raymond lui-même. De cela nous ne savons rien – puisque, bien sûr, il n’y a pas de journal intime de Raymond Mauriac.
Reste la partie appelée « Post-scriptum » qui rapporte les différentes étapes de mon enquête – il m’a paru nécessaire de mettre hors texte ce qui a été la condition même du texte lui-même. J’ai hésité un moment sur la place où mettre ces pages – donner toutes les clés au départ n’était pas très habile. J’étais d’accord avec mon éditeur pour les mettre donc à la fin.

Claude Froidmont : Vous réussissez un tour de force : donner chair à une oeuvre de diariste dont, au fond, vous ne pouviez rien savoir. À quelles difficultés littéraires, cette fois, avez-vous été confronté, et comment les avez-vous surmontées pour parvenir à cette belle réussite ?

Patrick Rödel : Il y a deux niveaux de difficulté. Le premier est au fond celui de tout entreprise de construction d’un personnage – comment rendre cohérentes ses réactions, et en même temps ménager des zones d’incertitudes, aux yeux du lecteur et à ses propres yeux. L’amusant est qu’il fallait faire un patchwork avec des éléments « mauriaciens » et des éléments « rödéliens », si j’ose dire.
Raymond Mauriac est à la fois un homme réel et un personnage fictif. Je pense aussi qu’il m’a fallu faire preuve d’empathie pour entrer dans un « individu » dont certains traits de caractère m’étaient tout à fait antipathiques – par exemple, ses opinions politiques. Mais ça, c’est le travail de tout romancier.

Le deuxième est venu de la nécessité de rendre compte de l’élaboration progressive des textes de Raymond, sans que cela soit lassant pour le lecteur. Je savais comment l’histoire se déroulait et comment elle se terminait et il fallait que je trouve un moyen, chaque fois différent, de faire semblant de le découvrir au fur et à mesure.
A ce niveau-là, je n’invente rien et j’invente tout. Je ne sais pas si cette formulation est très claire.

Claude Froidmont : Comme vous l’avez si bien précisé vous-même, les mauriaciens ont eu tendance à négliger Raymond et à minorer son oeuvre. Peut-être cela tient-il au fait que son célèbre frère en ait si peu parlé et en quels termes… Essayons de réparer cette injustice : pouvez-vous nous parler de Raymond ?

Patrick Rödel : J’ai même eu l’impression que certains mauriaciens ne savaient même pas que Raymond avait écrit ! Anne Wiazemski [petite-fille de F. Mauriac – N.D.E.] elle-même est tombée des nues en l’apprenant !
Qui était-il ? Un être profondément ulcéré d’avoir été sacrifié à la logique froide des intérêts familiaux et de n’avoir pas eu le courage de s’opposer à sa mère. Personne autour de lui ne s’est indigné de ce destin imposé. François lui-même lui fait la leçon quand il se plaint. J’imagine qu’il a ruminé tout cela pendant des années – ce qui explique sans doute la noirceur de ce qu’il a écrit.
Quand il parvient enfin a écrire un texte qui le satisfait (il a 54 ans), il commet un crime de lèse – mauriacité (pardon pour le néologisme !) et François le lui fait payer avec, je trouve, une réelle perversité. Il lui impose de prendre un pseudonyme (Raymond Housilane) et il fait en sorte que tout le monde sache qui se cache derrière ce pseudo censé le dissimuler. Tu ne seras jamais que « le frère de » François Mauriac et au cas où on t’apprécierait pour ce que tu vaux, je me charge de le faire savoir.  

J’ai fait de Raymond un être torturé, une personnalité à fleur de peau. Avec des sentiments pas forcément sympathiques. Il est jaloux c’est sûr. Mais je ne peux m’empêcher de penser qu’il a été ostracisé pour s’être aventuré sur un terrain que son illustre frère considérait comme sa propriété exclusive.
En tout cas, ce Raymond Mauriac est mon Raymond Mauriac et certainement pas le vrai tel qu’en lui-même.  

J’ajoute ceci qui me parait essentiel. Raymond Mauriac est un écrivain, indiscutablement, parfois plus incisif dans son écriture, plus moderne dans sa vision d’un monde sans Dieu, que son frère François. Plus désespéré aussi. Complètement désespéré.

Claude Froidmont : N’y a-t-il pas un véritable « scoop » dans votre livre ?

Patrick Rödel : J’ai fait, en effet, une découverte tout à fait inattendue. je suis tombé sur des nouvelles que Pierre Mauriac a publiées dans la Bonne Presse. On connaît les ouvrages très intéressants sur la médecine, sur les rapports entre médecine et littérature. Mais je n’avais vu nulle part qu’il s’était aventuré sur le terrain de la fiction et les biographes de Mauriac semblent l’ignorer. Il est vrai que ces textes sont forts mauvais, d’une étroitesse de sacristie qui prêterait à rire si n’y étaient abordés des thèmes qui sont le fond de commerce d’un catholicisme d’extrême droite – dont on sait où il mènera Pierre pendant l’Occupation.

Claude Froidmont : Vous l’avez déjà évoqué, ainsi que votre « Post-scriptum », mais permettez à un « ex-mauriacien » de revenir à quelque chose de frappant : le déboulonnage du « grantécrivain » statufié, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à Henri Guillemin….

Patrick Rödel : Je savais que vous me poseriez cette question. A bien y réfléchir, je pense qu’il n’y a pas grand chose de commun entre mon travail et celui de Guillemin. L’érudition (les documents, les petits papiers, etc) est ici intégrée dans un projet qui est romanesque. Ce que je partage avec Guillemin, et ce n’est pas rien, c’est une égale difficulté à supporter l’injustice – mais nous ne sommes pas les seuls dans ce cas !

Mon intention première a bien été de réhabiliter Raymond « Si injustement oublié par le monde littéraire et par sa famille », comme me l’écrivait Jean Mauriac. Et pas de démolir la statue François Mauriac, car à bien le lire, on trouvera toujours dans ce qu’il a écrit sur lui-même la vérité du sens de ses actions – François sait très bien avouer ses faiblesses, il tire même de ses aveux une jouissance certaine ; mais il y a chez lui un jeu complexe entre l’aveu et la dissimulation ; il ne ment pas, mais il lui arrive de ne pas dire toute la vérité. Si je peux employer cette expression et si elle fait sens, je dirais que Mauriac construit/déconstruit lui-même sa propre statue. Il n’a pas besoin de moi.  

Claude Froidmont : l’occasion de la publication de votre livre, les éditions Le Festin ont eu la très belle idée de rééditer « Individu », de Raymond Mauriac. Comment nous donneriez-vous envie de lire ce roman ?

Patrick Rödel : Pour apprécier ce livre, il faut commencer par oublier qu’il est écrit par « le frère de… ». On y découvrira un personnage d’une noirceur sans pareil, qu’aucune grâce ne vient adoucir, même au moment de sa mort. Un misanthrope absolu que rien n’attendrit, pas une Célimène, pas même le sourire d’un enfant. Comme Raymond Mauriac n’a pas de réputation à défendre, pas de lecteur qui l’attende, il a une liberté très grande. Dans la construction de son intrigue d’abord :  commencer par la mort de son personnage, ce n’est pas banal ; s’appliquer à fermer toutes les issues qui pourraient orienter son roman et le lecteur vers des pistes traditionnelles, ne l’est pas davantage. Tiburce, son « héros », parvient à cette solitude totale qui est l’essence même de la misanthropie, solitude qu’il revendique sans jamais céder à la facilité.
Dans son écriture enfin : elle est parfois rugueuse, elle est toujours forte, elle ne cède jamais à la facilité de la métaphore ni à celle de la psychologie..
Je trouve qu’il y a chez Raymond Mauriac une réelle modernité.

Interview réalisée par C. Froidmont

 

Patrick Rödel lors de son intervention au colloque « Guillemin et la Commune » – Paris – 16/11/16

 

Catégories
Livres

La démocratie en question : tendances oligarchiques des groupes et des partis politiques

 

Couverture du livre – Folio essais – 848 pages – 13,60 € 

Voici un livre que Guillemin aurait pu lire.
Il date de …1910 et il a été traduit en fran
çais, en 1914, par S. Jankélévitch. Louable effort, mais ce Jankélévitch à qui l’on doit de nombreuses autres traductions, de Freud en particulier, ne se préoccupait guère de fidélité rigoureuse aux textes qu’il traduisait, supprimant certains chapitres, modifiant l’ordre des survivants… autant dire que les lecteurs français n’ont eu, quand ils ne pouvaient se référer au texte allemand originaire, qu’une connaissance très lacunaire du livre de Robert Michels Sociologie du parti dans la démocratie moderne, sous-titré Enquête sur les tendances oligarchiques dans la vie des groupes.
Il faut donc saluer Gallimard qui en a donné, en 2015, une traduction revue et complète dans la collection Folio essais. Car ce livre est passionnant à plus d’un titre. Il offre la première, et longtemps indépassable, analyse du fonctionnement d’un parti politique dans nos démocraties.

L’existence de partis politiques n’a pas une très longue histoire quand Michels s’y intéresse et, pourtant, la lucidité de son approche demeure encore efficace à l’époque qui est la nôtre. Qu’on en juge.

Il part du constat suivant : « Dans les faits, il nous semble que la démocratie en tant que mouvement aussi bien qu’en tant que monde intellectuel est aujourd’hui placée sous le signe d’une crise dont elle ne peut sortir indemne. » (1910 ! la guerre est à venir et bolchevisme et fascisme sont encore dans les limbes…)

Les vieilles formes de l’aristocratie ont vécu. Mais « la pensée conservatrice, dans la vie des Etats modernes, adopte des allures démocratiques. Elle a depuis longtemps abandonné sa sécheresse primitive devant les assauts des masses démocratiques. Elle aime aussi changer de masques. » (p.39).

 

 

Robert Michels (1876 – 1936)

Pour ce qui est des partis de gauche et des syndicats, l’hypothèse de Michels que confirment toutes ses enquêtes (de l’Allemagne à l’Italie en passant par la France et l’Angleterre, sans oublier les Pays-Bas) et l’expérience que peuvent faire ceux qui s’y trouvent encore de nos jours (de moins en moins nombreux, il est vrai), a de quoi décoiffer.

« Qui dit organisation dit tendance à l’oligarchie. Dans l’essence de l’organisation se trouve un trait profondément aristocratique. En créant une structure sociale (le Parti, véritable Etat dans l’Etat, dira Michels ailleurs) la machinerie de l’organisation provoque dans la masse de l’organisation des modifications fort graves. Elle renverse le rapport des dirigeants aux masses en son contraire. L’organisation achève d’une manière décisive la division en deux de tout parti, ou de tout syndicat aussi bien, entre une minorité dirigeante et une majorité dirigée. » (p.71)

Simple problème de compétence – il faut des savoirs spécialisés pour aborder les questions de gouvernance dans leur diversité. D’où la naissance d’une « élite ouvrière », formée dans ce que seront les Ecoles du Parti. La prise de décision entraîne une  rapidité de réaction qui rend illusoire toute référence à un mandat impératif une fois exprimé et qui ne sait pas s’adapter aux diverses situations concrètes qui n’avaient pas été prévues. Même argument pour toute autre forme de démocratie directe.

Et l’on débouche sur cette contradiction insurmontable : l’organisation du parti et son fonctionnement ne sont pas ceux de la société pour l’avènement de laquelle il se bat. Nous sommes beaucoup plus proches du césarisme que de la démocratie.

« Le misonéisme (qui est la haine de la nouveauté) universel sur lequel ont de tout temps échoué toutes les réformes sérieuses et qui, du fait de la division ramifiée du travail qui caractérise la vie civilisée d’aujourd’hui, aussi bien que par l’impossibilité crissante d’avoir une vue d’ensemble des affaires politico-étatiques, va plutôt augmentant que diminuant, et aussi, en particulier dans les  partis populaires, la différence insurmontable d’éducation formelle entre chacune de ses composantes, confèrent aux besoins que les masses ont d’une direction une tendance dynamique toujours croissante. »(p.104)

On voit donc, dès la fin du XIX°siècle, naître progressivement une caste de politiciens professionnels qui tient son pouvoir de l’ignorance des masses. Ce pouvoir est rendu nécessaire par le « perpetuum mobile democraticum » (le mouvement perpétuel de la démocratie), d’où la difficulté, l’impossibilité même, pour les dirigeants de haut niveau mais aussi pour les permanents d’abandonner leur fonction, à moins d’y être contraint (cf le problème du non cumul des mandats !), le sentiment qui est le leur de représenter un élément de stabilité nécessaire à la prise de décision motivée et rationnelle. 

Vignette tirée de l’album Tintin et les cigares du pharaon – Hergé

Il n’est pas question de relater dans le détail les analyses de Michels sur les différentes composantes du parti, sur leurs origines sociales respectives, sur leur trajectoire possible, sur leur psychologie même.

Ce qu’il écrit sur la « bureaucratie centralisée » quelques années avant la mise en place, dans les partis communistes, du « centralisme bureaucratique » est prémonitoire. Comme l’est ce qu’il écrit sur l’évolution inexorable des coopératives de production vers un type de « management » qui n’a plus rien à voir avec l’idéal premier d’autogestion démocratique. Ou sur les luttes fratricides entre les membres dirigeants du parti aux antipodes de la camaraderie proclamée. Ou sur l’anti-intellectualisme…

Ce livre dérange encore. Certes, le socle sur lequel il repose peut être discuté : après tout, en appeler à une loi de la nature humaine pour expliquer la fatalité de la scission entre dirigeants et dirigés, pour expliquer que le pouvoir soit toujours concentré, même dans les mouvements démocratiques, entre les mains de quelques uns, est peut-être une facilité.

Il y a chez Michels un pessimisme profond qui lui fait tenir des propos bien découragés et décourageants sur la propension des masses à s’en remettre à des chefs (charismatiques ou pas) : « Les masses possèdent une tendance profonde à la vénération personnelle » (et quand ce n’est pas une idole politique, c’est une idole chantante…).

Il n’hésite pas à parler de « la bêtise et de lâcheté de la masse » (p.146), capable de brûler aujourd’hui ce qu’elle adorait hier et de se laisser manipuler par le premier beau parleur venu.
Son principal défaut est, nous l’avons dit, l’incompétence. Rousseau avait bien vu le problème qui, après Le Contrat social, écrit un traité sur l’éducation, L’Emile.

Le malheur est que les équipes au pouvoir ( de droite comme de gauche) en dépit de proclamations solennelles ne font rien (ou si peu) pour que le fossé se comble entre les masses laborieuses et les prétendues élites.

Il y a là un symptôme de ce qu’Etienne Balibar appelle « la peur des masses », avec un génitif à la fois subjectif et objectif : les masses ont peur (à cause de leur incompétence, elles ont intériorisé leur infériorité et laissent aux prétendus sachants le soin de les représenter) et les masses font peur (parce qu’on ne sait jamais sur quoi le mouvement populaire, quand il se met en branle, en dehors des scénarios préécrits, va bien pouvoir déboucher).

Le peuple ignore son propre pouvoir

Le symptôme aussi de l’ambiguïté du rapport aux masses des intellectuels : fascination et répulsion, « la foule sent mauvais, mais elle tient chaud », écrivait Romain Rolland.

La lecture du livre de Michels n’est pas toujours très facile. Il a une fâcheuse prédilection pour les phrases qui n’en finissent plus ; mais que de pages d’une lucidité surprenante ! On a tôt fait de voir que les années qui ont suivi ont vérifié presque point par point ses analyses. Et que cela explique sans doute la crise des partis de gauche et la crise plus générale de la démocratie.

Recension de Patrick Rödel

La foule, l’étincelle – création photographique de Misha Goldin, photographe conceptuel né le 12 mars 1946 à Riga
Catégories
événements Livres

La Commune – publication et dédicace des « 72 immortelles » de J. Chérasse

Proclamation de la Commune – mars 1971 – Place de l’Hôtel de Ville de Paris

Publication aujourd’hui de l’ouvrage de Jean Chérasse :  « Les 72 immortelles ou la fraternité sans rivages ».

Il y a environ deux mois, j’apportai un bouquet de nouvelles concernant les travaux de certains de nos intervenants à notre colloque sur la Commune. (ici)

Pour Jean Chérasse, pour l’histoire de la Commune et aussi pour Henri Guillemin, la très bonne nouvelle est la publication, aujourd’hui, de son livre-somme sur la Commune au beau titre de Les 72 immortelles ou la fraternité sans rivages »  aux éditions Le Croquant.

Cet ouvrage est pour lui un colossal engagement : d’abord une promesse faite à Henri Guillemin au moment où celui-ci, complice de ses travaux, s’impliqua directement dans la réalisation de son film sur l’affaire Dreyfus. C’est aussi un engagement personnel, philosophique, politique et personnel, voire intime, puisque le livre est réalisé à partir d’archives historiques, dont une partie provient de certains membres de sa famille, « Communeux » indéfectibles.

Jean a écrit un livre de plus de 1000 pages.
Un tel document, sur un tel sujet, est aujourd’hui une gageure que tout éditeur sérieux ne peut appréhender qu’avec prudence. On lui demanda donc de le réduire à environ 600 pages. Il est facile d’imaginer la difficulté et la douleur de sacrifier une si grande part, presque la moitié, d’un livre qui représente pour Jean, une sorte de testament à la fois historique, politique et philosophique.

Mais c’était sans compter la puissance d’évocation du récit, le souffle épique de cette histoire.
Emporté à son tour par tout ce que représente encore aujourd’hui la Commune, le directeur des éditions Le Croquant a eu l’intelligence (et le courage éditorial) de finalement accepter d’éditer l’intégralité de l’ouvrage.
En deux tomes.

Et c’est le premier tome qui sort aujourd’hui (le second paraîtra dans quelques mois).

Couverture du livre – Illustrations par l’artiste Eloi Valat – éd. Le Croquant – env. 500 pages – 24 €

4e de ouverture

Née dans la fête, noyée dans le sang, la Commune de Paris a surgi telle une fleur du cerisier de Jean-Baptiste Clément, à la fin d’un hiver effroyable rendu difficilement supportable par les rigueurs d’un siège, mais elle reste, par sa brève fulgurance, une parenthèse extraordinaire de l’histoire de France.
Or cette brûlure de la société française n’est effective que le 26 mars 1871, le jour de sa proclamation officielle à l’Hôtel de Ville, mais on peut raisonnablement dire qu’elle existe en filigrane depuis plusieurs mois et que son éclosion, l’affaire des canons de la butte Montmartre le 18 mars, n’est en réalité que la dernière péripétie de la marche lente et inéluctable du peuple de Paris vers son émancipation…
Après avoir subi pendant plus de vingt ans le joug d’un Empire qui était l’alliance du Château, de l’Usine et de la Banque, avec la bénédiction de l’Evêché, et les désastres d’une guerre absurde conduisant à la pitoyable invasion du territoire, la foule parisienne avait imposé le retour de la République mais, comme par le passé ce changement avait été immédiatement récupéré par la bourgeoisie substituant aux autorités impériales et à sa camarilla, un gouvernement dit « de défense nationale » qui va atermoyer car il a considéré que le danger prussien était bien moins inquiétant qu’un soulèvement populaire.
Un orage historique va donc se produire, et il sera violent. C’est cette histoire, qui dura 72 jours, que l’auteur raconte dans ce livre.

Publication suivie d’un événement : dédicaces le samedi 17 mars 2018 à  au « 104 » 75019 Paris

Calendrier du hasard !
Jean Chérasse anime quasiment quotidiennement depuis neuf ans un blog sur Médiapart sous le pseudonyme Vingtras et comme il le dit dans sa dernière livraison :  » Ce 1747e billet qui marque le 9e anniversaire du blog « vingtras » est la présentation en avant-première, d’un livre né du désarroi de la gauche après l’échec de Ségolène Royal, et de l’émergence de Mediapart. Il me semble donc opportun qu’il soit mis en vente samedi prochain 17 Mars lors de la fête du 10e anniversaire de ce journal ».
Vous pourrez donc le rencontrer samedi prochain 17 Mars à la librairie du « 104 » ou « Centquatre », Ecuries Nord – niveau 1 – 5 rue Curial – 75019 Paris à partir de 15h00.

Fruit d’une promesse faite à Henri Guillemin, ce livre, longtemps resté en gestation, nous apporte aussi une certaine émotion ; car on peut imaginer l’intensité et la richesse des discussions des deux compères d’alors qui, dans un mouvement heuristique (comme aime à le dire Jean Chérasse), cherchaient passionnément dans d’infinis débats, à travers l’histoire de La Commune, ces 72 journées mémorables, la formule renouvelée d’une organisation sociale applicable aujourd’hui, capable d’instaurer, enfin, une véritable justice sociale sur cette planète.

Mais le dernier mot doit revenir à Chérasse en lisant son dernier billet : cliquez ici

(Programme des réjouissances Mediapart : voir leur site)

Billet rédigé par Edouard Mangin

Jean Chérasse lors de son intervention au colloque « Henri Guillemin et la Commune » le 16 novembre 2016 à Paris Sobonne.

Catégories
Livres

Quand Guillemin lisait Hemingway

Ernest Hemingway un an avant sa mort

HENRI GUILLEMIN, Ernest Hemingway et la corrida, une passion commune

Chronique du Caire n°7 sur Ernest Hemingway.

On aurait facilement tendance à ne pas voir en Henri Guillemin un grand lecteur de littérature étrangère, et notamment américaine ; or il en lisait (ne serait-ce qu’à la faveur de son énorme consommation de polars : un chaque soir, pour s’endormir), et il a, entre autres, lu Hemingway.

En janvier 1978, de passage à Arras, il m’a même dit, à propos de la guerre d’Espagne, préférer Pour qui sonne le glas à L’ Espoir de Malraux (voir Henri Guillemin tel quel, de Patrick Berthier – Utovie, 2017, p. 210. Note de l’éditeur).
Mais il n’a jamais écrit sur ce roman, alors qu’à la même époque il a rendu compte de Mort dans l’après-midi, du même Hemingway, dans La Bourse égyptienne ; c’est sa chronique du 6 novembre 1938, et elle vaut la peine d’être connue – je l’ai donc évidemment retenue dans l’anthologie qui va bientôt paraître, mais en voici un avant-goût.

Guillemin annonce la couleur en qualifiant Mort dans l’après-midi de « captivant », et précise aussitôt :

« Peut-être vais-je me déconsidérer, mais j’avoue que j’y ai pris un intérêt passionné. Cela concerne les courses de taureaux. Hemingway […] a beaucoup vécu en Espagne et y a contracté la maladie du pays ; je veux dire le goût des corridas. Il est évident que ça le tient à fond, au sang et à l’âme. Je n’avais pas besoin qu’on me communiquât cette contagion ; j’étais déjà atteint, et depuis longtemps […]. »

 

Vous le saviez ? moi, non. Mais en lisant son article, j’ai repensé à des textes très divers, d’artistes que j’aime, et qui permettent de situer Guillemin dans la polémique séculaire pour ou contre la corrida. J’ai pensé d’abord à ceci, que les moins jeunes d’entre nous vont fredonner à première lecture :

 

Les belles étrangères
Qui vont aux corridas
Et qui se pâment d’aise
Devant la muleta,
Les belles étrangères
Sous leur chapeau huppé
Ont le teint qui s’altère
À l’heure de l’épée.

Ferrat, bien sûr ; le grand Jean Ferrat, dans sa veine satirique ; cette chanson se trouve sur le même album que Potemkine, en 1965, et j’en citerai une autre strophe tout à l’heure.

 

Pour le moment, reculons encore dans le temps, et passons, à la fois pour ouvrir l’éventail thématique et pour y situer Guillemin, du moqueur Jean Ferrat à l’« aficionado incorrigible » qu’était de son propre aveu Théophile Gautier, le poète-journaliste (il écrit ces mots dans son feuilleton du 18 juillet 1853).

Tombé sous le charme dès son premier voyage dans la péninsule, en 1840, il est ensuite retourné voir des corridas toutes les fois qu’il l’a pu, et il a écrit tout un piquant roman, Militona (1847), dont le héros est un torero.
Il rejette l’idée même qu’on se moque de la corrida, a fortiori qu’on la condamne ; c’est là l’attitude d’« écrivains sensibles » [sic, Voyage en Espagne, chapitre VII] qui n’ont pas mis le pied dans une arène ; s’ils y allaient, ils constateraient que les dames « voient d’un œil sec des scènes de carnage qui feraient trouver mal nos sensibles Parisiennes » ; et il ajoute, évidemment provocateur : « jamais plus doux visages de madone, paupières plus veloutées, sourires plus tendres, ne se sont inclinés sur un enfant Jésus ».

Je ne pense pas que Guillemin aurait jamais écrit ni pensé une telle comparaison ! mais pour l’attitude globale, il est à n’en pas douter du côté de Gautier (écrivain qu’il disait par ailleurs détester, sans l’avoir lu ou si peu) et du côté d’Hemingway, qui visiblement le fascine.

Lisons encore, et oui, c’est bien Guillemin qui écrit :
« […] il vous prend comme vous êtes, le plus ignorant qu’on soit de la tauromachie, ou le plus hostile à ces sortes de spectacle ; et il parle, et il vous explique, et vous êtes empoigné. J’en ai fait l’expérience sur des gens que tout révolte dans les choses de l’arène ; ils ont lu Hemingway ; je ne dis pas qu’ils aient résolu de se précipiter tout de suite à toutes les plazas de toros ; c’est d’ailleurs trop tard, à présent, dans la saison, et il faudra qu’ils attendent Pâques ; mais ils ont compris, ou du moins entrevu la noblesse de ces jeux terribles où ils ne voulaient voir, de parti pris, que carnage, sauvagerie, bassesse et bestialité. »
Et de préciser, ce qui n’étonne pas moins : « C’est François Mauriac, l’autre jour, qui m’a signalé ce livre. Il le dévorait. J’ai fait comme lui. »

E. Hemingway en 1939

Guillemin propose ensuite de situer Hemingway au sein de la littérature sur la corrida, que de toute évidence il connaît.
Il cite évidemment Les Bestiaires, de Montherlant [son deuxième roman, 1926], tout en regrettant que l’auteur ait ensuite « si mal tourné ».
Il cite Sang et lumières, de Joseph Peyré, le prix Goncourt 1935, et rappelle la « magie » du dernier chapitre : « il se déroule tout entier dans l’arène ; et si l’on peut légitimement parler de grandeur à propos d’un récit, ces pages-là, j’en connais peu d’aussi hautes ».
Il cite même Sangre y arenas, roman de Blasco Ibanez contre la corrida, publié en 1908 ; contre la corrida, en effet, mais… : « je me demande si ce qui fait la force de Sangre y arenas, c’est bien la portée qu’il voudrait avoir, sa signification, sa thèse ; et si au contraire il n’emprunte pas – en secret et malgré soi peut-être – toute sa valeur humaine à la peinture même de l’objet qu’il s’applique à maudire, à l’image même de ces choses qu’il se persuade de réprouver… ».

Avant d’en venir enfin au récit même d’Hemingway, Guillemin prend soin de balayer encore quelques « arguments à tout faire » entendus « dès que vous prononcez le mot de corrida devant des personnes résolues à se voiler aussitôt la face », par exemple au sujet des « malheureux chevaux qui perdent leurs entrailles ».

Gautier aussi avait parlé d’eux sans fard, en un temps où ils n’étaient pas caparaçonnés et pouvaient à tout moment, en effet, être littéralement éventrés ; il raconte notamment la mort du cheval d’un fameux picador, ainsi percé de part en part tandis que son cavalier était désarçonné, et qui a traversé toute l’arène avant, enfin, de s’abattre :
« […] ses pieds de derrière s’agitèrent convulsivement et lancèrent une ruade suprême, comme s’il eût voulu briser de son dur sabot le crâne épais de la mort ». Aussitôt on lui enlève sa selle : « Il resta déshabillé, couché sur le flanc, et dessinant sur le sable sa brune silhouette. Il était si mince, si aplati, qu’on l’eût pris pour une découpure de papier noir » (Voyage en Espagne toujours, chapitre cité).

Mais le spectacle n’en continue pas moins.

La chute du picador. Tableau de Claude-Charles Bourgonnier (1860 ? – 1921) – Musée Petiet à Limoux

Guillemin n’a pas la même façon de réagir. Un avis, d’abord :
« Ceux qui vont voir les corridas pour assister à des éventrations de chevaux valent ceux qui espèrent, dans les cirques, que le trapéziste sans filet manquera son coup, et qui se promettent le divertissement de le contempler dans sa chute, puis disloqué par terre et commençant son agonie ».
Puis une affirmation considérée comme une évidence : « Les chevaux ? Ceux qu’on choisit pour l’arène sont à bout de souffle, au terme de leur vie, promis à l’abattoir. Le coup de corne du taureau vaut pour eux le coup de masse du tueur. »

La mort dans l’arène est plus noble, on devine que Guillemin le pense, et pour le taureau aussi – je ne résiste pas au plaisir de citer l’accès d’ironie qui suit, et qui est si actuel en notre temps de véganisme :
« Il mourra sous l’épée. On l’eût tué autrement pour la boucherie, voilà tout. Pauvre toro ? Sans doute ; mais alors aussi pauvres bœufs, dont nous mangeons allègrement les aloyaux, pauvres moutons dont nous apprécions sans remords les gigots ; pauvres dindes et pauvres poulets dont nous savourons les “membres épars” [Guillemin cite le rêve d’Athalie… autre ironie !]. Le saint homme Tartuffe s’accusait d’avoir tué une puce avec trop d’emportement et de façon vraiment inhumaine. Il semblerait assez que notre faculté d’attendrissement décroisse avec la taille de nos victimes, qu’elle soit en raison directe de leurs proportions. »

Puis, soudain, changement de ton.
« Soyons sérieux », dit Guillemin qui se met, selon sa méthode familière, à épouser le mouvement du texte d’Hemingway dont quelques bribes sous-tendent le sien.

Je cite un passage de belle allure, pour donner une idée du ton (et en coupant un peu dans la longueur, mais en gardant le mouvement d’ensemble) :

« Les hommes jouent dans l’arène avec la mort ; ils la provoquent, ils la défient ; le jeu est qu’ils soient plus forts qu’elle, qu’ils l’évitent de justesse, perpétuellement. Ils sont, écrit Hemingway, “sans autre moyen de défense contre la mort toute proche dans les cornes, que le lent mouvement de leurs bras, et leur exacte appréciation des distances”. La corrida, écrit-il encore, “n’est pas un sport, mais une tragédie”. Le point crucial de la course, sa culmination, sa cime, c’est […] le dernier acte : l’homme debout, tenant dans sa main gauche la muleta […] et dans sa main droite l’épée qu’il élève, qu’il pointe là où il faut frapper. Tout ce qui a précédé – le travail de la cape, les chevaux, les banderilles – n’a de sens, dans une corrida classique, que pour amener, tel qu’il doit être, ce tragique “moment de la vérité” ; en douze ou treize minutes, le taureau a appris – et il a retenu – un nombre terrible de choses. […] il lui reste sa force, et cette jeune science meurtrière qu’il vient d’acquérir. […] si la course durait trop longtemps, le taureau serait si savant, si périlleusement instruit, si plein d’expérience qu’il cesserait tout à fait de foncer sur le leurre pour chercher l’homme au lieu de l’étoffe… Le torero s’élance, le glaive tendu ; une “demi-ration” de fer peut suffire, si la pointe est bien dirigée et qu’elle tranche l’aorte ; le taureau s’abattra d’un seul coup. Mais si la corne a passé sous l’aisselle du combattant, et si le taureau a relevé la tête, si le vent, cet imprévisible ennemi, a soufflé, déplaçant la muleta, alors, à la grâce de Dieu. »

Pour Gautier aussi l’estocade est cruciale : «[…] il est difficile, écrit-il, de rendre avec des mots la curiosité pleine d’angoisses, l’attention frénétique qu’excite cette situation qui vaut tous les drames de Shakespeare [sic] ; dans quelques secondes, l’un des deux acteurs sera tué. […] l’homme a son épée et son cœur, douze mille regards fixés sur lui ; de belles jeunes femmes vont l’applaudir tout à l’heure du bout de leurs blanches mains ! » (chapitre cité).

Hemingway, comme Gautier, et Guillemin, sont du côté du torero, « un homme – écrit Guillemin – qui passe sa vie à jouer son destin ; qui va, de gaieté de cœur – puisqu’il l’a librement choisi – au-devant de cette épouvante ».

Il ne leur vient pas à l’idée d’adopter le point de vue opposé, comme fait un autre poète de notre temps que vous reconnaîtrez plus facilement encore que Ferrat :

Depuis le temps que je patiente
Dans cette chambre noire,
J’entends qu’on s’amuse et qu’on chante
Au bout du couloir ;
Quelqu’un a touché le verrou
Et j’ai plongé vers le grand jour :
J’ai vu les fanfares, les barrières
Et les gens autour.

Dans les premiers moments j’ai cru
Qu’il fallait seulement se défendre ;
Mais cette place est sans issue,
Je commence à comprendre.
Ils ont refermé derrière moi,
Ils ont eu peur que je recule.

[…]
Ils ont frappé fort dans mon cou
Pour que je m’incline.

[…]

Je les entends rire comme je râle,
Je les vois danser comme je succombe.
Je pensais pas qu’on puisse autant
S’amuser autour d’une tombe.

Crève-cœur que de couper dans cette merveille : « La corrida », de Francis Cabrel, un des titres de l’album Samedi soir sur la terre (1994).

https://youtu.be/CRo8Y2w-ePE

J’aurais bien voulu pouvoir faire écouter cette chanson à Guillemin, pour savoir… Mais bon, nous sommes en 1938, et la corrida n’est certainement pas pour lui le drame du toro (on l’a bien vu plus haut).

C’est, écrit-il, « cette tragédie » dont « la mort est bien le grand acteur invisible, mais prêt à surgir », et dont l’acteur génial « est l’homme qui accepte, jour après jour, ce terrifiant compagnonnage ». Peu me chaut, dit encore Guillemin, l’apparat de la cérémonie, si « admirablement pittoresque » qu’il puisse être ; et il insiste :
« Splendide, tout cela, plein d’une poésie dure et forte ; mais il ne faut pas ruser avec la vérité. Ce n’est pas cela qu’on va chercher aux arènes ; nous n’irions pas, et nous le savons bien, si les cornes du taureau étaient emboulées, s’il n’y avait pas, comme le dit le titre de ce livre, mort dans l’après-midi […]. »
Le torero sait qu’il peut mourir ; « le rôle qu’il a choisi, c’est de se mesurer avec le péril suprême et de montrer comment un homme se comporte avec la mort à un doigt ou à un cheveu de sa chair ».

Rien à voir dans cette conception du métier avec ce qu’en dit, par exemple, Ferrat :

Allons, laissez-moi rire !
Quand le toro s’avance,
Ce n’est pas par plaisir
Que le torero danse ;
C’est que l’Espagne a trop
D’enfants pour les nourrir,
Qu’il faut parfois choisir :
La faim, ou le toro…

Là encore, écoutez la chanson entière !

Mais revenons une dernière fois à Guillemin. Vers la fin de son article, parlant du geste du torero autant que du plaisir de la foule, il écrit cet étonnant paragraphe :

« Insensé ? Immoral ? Peut-être, et même je crois bien que oui ; et c’est pourquoi l’Église le condamne, parce que cela se nomme tenter Dieu. Mais beau, prodigieusement beau, surhumain lorsque parfois – oh ! pas souvent ! – il arrive que dans cette espèce de terrible danse, dans ce ballet mortel et qui ne convient pas aux femmelettes, le cirque entier, ces milliers d’êtres se pétrifient, ne respirent plus et que ce qu’on voit au milieu de l’arène ressemble à quelque prodige et donne un sentiment d’immortalité. Un seul de ces souvenirs, et il y en a pour toute une vie. »

D’où cette réflexion, inévitable : seul un homme qui a vu des corridas peut écrire cela.
J’ai interrogé Philippe, son fils, et Nane sa belle-fille, et tous deux confirment : Guillemin adorait la corrida, il en voyait à Bordeaux, à Bayonne, allait même jusque de l’autre côté de la frontière espagnole pour en voir. Comme Gautier. Et il n’a cessé d’en voir que parce qu’il est parti vivre en Suisse en 1942…
Mais en novembre 1938 il a quitté Le Caire depuis plusieurs mois, et il est de retour à Bordeaux où il vient d’être élu à la Faculté des lettres : qui sait, peu de temps avant de lire Hemingway, il a pu retourner dans l’arène.

Et du coup, c’est moins Hemingway qu’il commente, que sa propre passion derrière le paravent de notoriété de l’écrivain américain ; et puis Hemingway est Hemingway, un personnage un peu scandaleux ; rien à voir avec un universitaire en costume trois pièces et nœud papillon… déjà grand bousculeur d’idées reçues, certes, mais attentif aussi à ne pas choquer inutilement et soucieux de l’image qu’il donne. Et puis, parler de la corrida via Hemingway, c’est une meilleure chance de faire lire ce qu’on a envie d’en dire…

Mais assez parlé. Imitons Guillemin qui clôt ainsi ses trois colonnes bien remplies : « Je n’en finirais plus si je continuais. Et il faut bien que je finisse. Lisez Hemingway. Peut-être ne l’aimerez-vous pas : alors tant pis ; mais ce sera quand même bien dommage. »

Et j’ai envie d’ajouter, moi : lisez Guillemin, sur la corrida ou sur tout autre sujet. Peut-être ne l’aimerez-vous pas, mais… je vous laisse finir la phrase !

Recension de Patrick Berthier

Qui mourra dans l’après-midi ?