Catégories
Livres

La dernière « chronique du Caire » d’Henri Guillemin

Hitler saluant la parade militaire SS à Varsovie début octobre 1939, apès la capitulation de la Pologne le 27 septembre. 

22 octobre 1939, la 98e et dernière  » chronique du Caire »

Après l’obtention du titre de docteur ès lettres grâce à sa thèse sur le Jocelyn de Lamartine (mars 1936), Henri Guillemin, professeur de classes préparatoires au lycée du Parc de Lyon, aurait pu briguer un poste dans l’université française ; mais l’occasion se présente alors de partir pour Le Caire, où est disponible un poste de professeur à l’Université francophone.
Guillemin enseigne donc les lettres françaises au Caire à partir de l’automne 1936, tout en se faisant connaître du public cultivé par de nombreuses conférences littéraires : il n’est en effet pas historien, même si ce qu’il a appris sur Lamartine à l’occasion de sa thèse commence à germer en lui et prépare la série des grands ouvrages d’histoire du
xixe siècle qui s’ouvrira en 1951 avec Le Coup du 2 Décembre.

L’histoire trouve quand même moyen de s’inviter dès cette époque dans les préoccupations du professeur Guillemin. Son succès pédagogique et mondain pousse La Bourse égyptienne, le quotidien de l’élite francophone de tout le Moyen-Orient, à lui demander de devenir chroniqueur littéraire pour son numéro du dimanche : c’est chose faite à partir de novembre 1937, et notre série « Les chroniques du Caire » a permis de montrer tout l’intérêt du contenu de ces articles, littéraires, certes (Sartre, Mauriac…), mais touchant aussi à la modernité vivante de l’époque, comme nous l’avons vu par exemple avec Les Grands Cimetières sous la lune de Bernanos, L’Espoir de Malraux ou les pamphlets de Céline.

À l’été 1938, Guillemin quitte Le Caire pour l’université de Bordeaux, mais conserve son poste de chroniqueur à La Bourse égyptienne.
Tout en continuant d’y présenter des livres de littérature, romans ou essais (comme le
Terre des hommes de Saint-Exupéry, en juillet 1939), il suit aussi l’actualité politique, non en tant que telle, mais telle que la présente, justement, cette littérature dont il est chargé de décrire le mouvement.
La montée du péril de guerre apparaît donc logiquement à travers tels de ses articles, par exemple son compte rendu, le 1
er janvier 1939, du Journal d’Allemagne d’un jeune écrivain alors presque inconnu, Denis de Rougemont.

Arrive la déclaration de guerre. Le 3 septembre, l’article de Guillemin (sûrement envoyé à la rédaction plusieurs jours avant) porte sur Le Coup de vague, roman de Simenon, et sur un recueil d’articles très engagé de Bernanos, Nous autres Français (j’ai parlé de ces deux livres dans « Les chroniques du Caire » en mai 2016 [ici] et novembre 2017 [ici] ).

Le 10 et le 17 septembre, pas de chronique de Guillemin, sans qu’on sache si la décision vient de lui ou du journal.

Le 24, un article sur « La France, textes choisis de Charles Péguy » : cette anthologie préparée par le fils de Péguy paraît vingt-cinq ans après la mort de l’écrivain au front de 1914, et même si Guillemin ne développe aucun parallèle avec la guerre qui vient d’éclater, le lecteur, je suppose, le fait à sa place.

Puis, nouveau silence : pas d’article les 1er, 8 et 15 octobre.

Enfin, le 22, mais sans aucune précision qui l’annonce, c’est le 98e et dernier article de la série, intéressant pour nous par son contexte presque plus que par son contenu.

C’est sur ce contexte que je voudrais dire quelques mots, dans la perspective de notre colloque du 17 novembre prochain sur 1940.

Le titre de l’article, comme presque toujours, se limite à l’identification de l’ouvrage dont il s’agit : « Curieuse époque, de G. Rotvand ».

J’ignore si en octobre 1939 le nom de l’auteur est connu ; le catalogue de la BnF, bon indice de notoriété ou d’anonymat, ignore ses dates de naissance et de mort, et signale de lui trois livres : Franco et la nouvelle Espagne (Denoël, 1936), l’ouvrage dont nous parlons, et plus tard L’Imprévisible M. Durand (P. Horay, 1956).

En furetant sur internet, on apprend qu’il descend d’une famille de banquiers et philanthropes juifs polonais. On apprend aussi – plus intéressant – que L’Imprévisible M. Durand n’est pas, malgré son titre, un roman, mais une étude statistique sur le Français moyen (compte rendu dans la revue Population, 1956-2, p. 371) : ce qu’était déjà, dans une certaine mesure, Curieuse époque.

Au moment de lire les principaux passages de l’analyse de Guillemin, nous devons nous replacer dans le moment où il l’a écrite, octobre 1939 : ce qu’il sait du présent, ce qu’il ignore de l’avenir. Voici le début :

L’« achevé d’imprimer » de ce livre est du 13 juin 1939. Par deux fois l’auteur, un peu trop pressé, s’est mis à parler au présent, comme étant déjà à l’année prochaine. « On a tout le loisir dans notre Europe de 1940… », dit-il à la page 172 ; « l’Européen de 1940… », reprend-il quatre pages plus loin. Danger des anticipations ! La vie de l’Europe et du monde aura connu une coupure, une fameuse coupure, à partir du 1er septembre 1939. En juin, M. Rotvand ne s’en doutait pas. Nous non plus. Quand il évoque, dans son premier chapitre, « L’après-guerre », il aurait donc pu dire aussi, avec autant d’exactitude, « l’avant-guerre ». Destinée affreuse de ce xxe siècle (n’anticipons pas à notre tour, et contentons-nous de dire : de cette première moitié du xxe siècle) qui aura connu, à vingt-cinq années de distance, deux hécatombes, comme si la paix de 1918, saluée de tels cris d’espérance, n’avait été rien d’autre, en fait, qu’une pause fourbue entre deux massacres.

Dans le déroulement de notre histoire, les années s’ordonnent par groupes : 1789-1815, la Révolution et l’Empire ; 1815-1830, la résurrection vaine et bientôt abolie de la monarchie légitime ; 1830-1848, l’essai d’une monarchie bourgeoise, etc. Un nouveau cycle d’années vient de prendre fin : deux dates de plus seront maintenant à jamais accolées : 1918-1939. C’est l’entre-deux-guerres. En écrivant son livre, en le publiant à la fin de juin 1939, M. Rotvand ne devinait pas qu’il composait, à l’intention de l’avenir, la première étude d’ensemble sur une période bien délimitée et précisément à bout de course.

Texte remarquable, me semble-t-il, car nous voyons le regard de Guillemin sur le présent immédiat, s’y combiner avec la vue en perspective qui est, dès cette époque, la sienne, et qui lui fait considérer l’Europe depuis la Révolution, dans une continuité à bien des égards tragique.

Ce qu’il dit, ensuite, du contenu du livre, s’enrichit de même de références satiriques qui sont bien aussi, déjà, du Guillemin que nous avons connu ensuite ; ceci, par exemple, où il s’unit à Bernanos dans la même détestation d’Anatole France l’homme de droite, mais pour aller, comme Bernanos, au-delà de la satire, et réfléchir en profondeur :

« Curieuse époque » […] est un livre facile, qui traite, en souriant souvent, de choses sérieuses et redoutables ; c’est un peu un “dessin animé” ; l’humour n’y manque pas. L’auteur s’est constitué en observateur attentif mais doucement narquois. Je ne veux pas dire qu’il y ait rien là qui rappelle la manière d’Anatole (France). Dieu merci ! Ce genre fin, ces façons précieuses, ce goût de jouer au plaisantin distingué, cette bassesse fétide du beau Monsieur qui, par antiphrase sans doute, prenait le pseudonyme de France, tout cela est absent du livre qui nous occupe. Je ne sais absolument pas qui est ce Georges Rotvand. Je ne vois point qu’il ait publié quoi que ce soit avant cet essai qui m’a tout l’air d’un premier-né. Eh bien, ce n’est pas mal du tout. Assurément, certaines de ses remarques et de ses légèretés volontaires nous font un peu mal à présent. Ce n’est pas de sa faute. Il s’est creusé un tel abîme entre le présent et le passé – un passé vieux d’un mois à peine ! – qu’il nous faut un effort de mémoire pour retrouver notre âme de ce temps-là, de cet hier si terriblement désormais loin de nous.

Nous étions ainsi, pourtant, pleins d’oubli, nous faisions exprès d’oublier, nous ne voulions pas accorder créance aux signes les plus péremptoires qui nous prédisaient nos lendemains. À force de nous reconnaître impuissants à rien changer de ce qui devait venir ou ne pas venir, nous préférions n’y plus penser. Nous disions : « On verra bien ! », en nous bâtissant tout de même, vaille que vaille, un petit système de raisonnements destinés à nous rassurer. « Ça s’arrangera ! au dernier moment on évitera le pire ! » Et pour mieux faire contre mauvaise fortune bon cœur, nous nous répétions en nous-mêmes qu’il est toujours beau de vivre dangereusement.

À présent, depuis peu de jours, nous jetons sur ce passé proche un regard désabusé. Est-ce possible que nous ayons été à ce point aveugles ? Comment pouvions-nous douter de ce qui nous attendait ? Tout n’était-il pas clair, irrécusable, mathématiquement certain, annoncé, proclamé, préparé sous nos yeux ? Les historiens des siècles futurs pourront dire, je pense, qu’au moins ces gens de 1939 on ne les a pas pris en traîtres ! qu’ils auront été dûment avertis, pendant des mois et des années, du sort qui leur était réservé ; que si la guerre a éclaté, en septembre de cette année-là, elle n’a pas été une surprise, qu’elle n’a pas surgi du domaine de l’imprévisible, qu’on n’aura peut-être même jamais eu, dans l’histoire du monde, aussi parfait exemple d’événement attendu, précédé d’un tel luxe de prodromes explicites, et d’avis prémonitoires. C’est vrai. Mais peut-être était-ce justement cette évidence démesurée qui finissait par nous sembler suspecte ; peut-être, ayant vu un par un tous nos espoirs de naguère s’évanouir, comptions-nous que nos craintes seraient pareillement démenties ; ils s’étaient révélés vains, nos rêves d’une organisation de la paix, peut-être alors seraient-elles vaines, aussi, nos terreurs devant la guerre…

1938 : congrès du parti nazi réuni à Nüremberg, rassemblant chaque année, depuis 1933, 150 000 militaires SS.

Bien sûr nous autres, aujourd’hui, nous lisons ces lignes avec la connaissance de ce qui a suivi ; mais il faut les lire en pensant qu’elles ont été écrites un mois après l’éclatement du conflit ; même la « drôle de guerre », on ne sait pas, alors, qu’elle va durer huit mois. Pour Guillemin, le bilan ne se fait encore qu’entre avant-guerre et état de guerre, et sous la forme d’un examen de conscience :

[…] on a toujours beau jeu, quand une chose quelconque s’est produite, d’affirmer qu’elle était prévisible, qu’il suffisait d’un peu de bon sens pour la prédire infailliblement. Nous en sommes là ; nous nous surprendrons un jour ou l’autre – c’est bien probable – à soutenir qu’en effet, pendant l’été de 1939, nous marchions les yeux ouverts à la rencontre de la catastrophe, que nous n’avions pas d’illusions, que nous faisions même belle figure, stoïques, lucides, résolus… Il ne sera pas mauvais, alors, de revoir ce livre de G. Rotvand, document, livre-témoin. Nous espérions toujours, voilà la vérité, et de toutes nos forces. Avec notre cœur battant, avec notre attente angoissée, nous étions tous persuadés quand même qu’un miracle allait se produire, ou même que tout ce qui se passait d’effrayant n’était qu’un jeu sévère mais truqué, une sorte de bluff géant. La « partie de poker », vous savez ? La « guerre blanche »…

On sent Guillemin partagé entre un véritable intérêt pour l’état des lieux que dresse le livre de Rotvand, et le regret qu’il se soit à ce point contenté d’une « perspective cavalière » (ces mots sont de Guillemin).
Que montre-t-il au lecteur d’octobre 1939, désormais plongé dans une guerre avant laquelle il a écrit ?

Le coup d’œil que G. Rotvand nous fait jeter sur les années 1918-1939 y révèle d’étranges contradictions. Rotvand rassemble quelques citations (qu’il n’a pas tort d’appeler « hallucinantes ») tirées de la bible hitlérienne, c’est-à-dire « Mein Kampf » ; il évoque les coups de force d’Éthiopie, d’Albanie, d’Espagne, et nous montre en même temps la tranquillité, les dispositions très sincèrement pacifiques des peuples eux-mêmes qui vivent sous ces chefs aux comportement furieux. L’Allemand moyen, l’Italien moyen est-il donc un égorgeur, un maniaque de sang, un rapace ? Ah ma foi, pas le moins du monde ; un brave homme qui voudrait faire paisiblement son métier de vivre, le mieux possible, sans coups durs.

Et pourtant, écrire cela, qui est peut-être vrai, c’est rester « à la surface des choses » :

Il y aura, plus tard, une étude autrement grave et profonde à faire, un procès à examiner de près, sur l’avortement de la paix, autour de 1928-1930. Comment cela s’est-il donc passé, au juste ? Pourquoi n’a-t-il fallu à aucun prix désarmer, quand on pouvait le faire, quand l’Allemagne de Weimar avait les mains nues et vides ? Qui menait le jeu ? Qui, hors même d’Allemagne, a soutenu, a poussé Hitler ? Ce n’est pas le moment d’en parler. D’autres comptes seront à régler, quand l’heure en sera venue. M. Rotvand ne va point si avant dans le secret de notre drame. Il en dessine seulement les lignes apparentes, l’étrange visage.

Juillet 1938 : le consul allemand de Cleveland remet à Henry Ford , le célèbre construteur automobile américain, le prix de la Grande-Croix de l’Aigle allemand, la plus haute médaille de l’Allemagne nazie.

Ces mots « Ce n’est pas le moment d’en parler » annoncent, mais Guillemin lui-même n’en a sans doute pas encore conscience, son livre Nationalistes et nationaux dont Patrick Rödel vient de présenter des extraits (notre lettre du 4 octobre 2018 – cliquez ici.).

On sent le lecteur Guillemin frappé par la force d’auto-suggestion optimiste qui semble soutenir Rotvand dans son refus de désespérer, alors même que le présent lui donne tort.

Sans autre commentaire, je propose de terminer par les dernières lignes de l’article, les dernières, aussi, qui aient été imprimées de Guillemin avant le bouleversement de 1940 :

Dans son avant-dernier chapitre, Rotvand croyait pouvoir écrire : « La vogue du malsain, du névrosé, du torturé baisse en art et en littérature. Nous devenons amoureux de santé. La femme-squelette aux os protubérants, avec bouche de minium sur fond de plâtre, la femme-éponge, au teint brouillé par trop d’alcool et de boîtes de nuit, la femme gouape à l’allure équivoque de petit garçon mal élevé, ont abandonné la scène. La femme jeune, souple, vive et fruitée a tous les succès ». Vrai aussi que nous nous reprenions à aimer le grand air, les champs, non plus pour des performances sportives, mais pour nous arrêter au bord des routes, dormir sur l’herbe ou sur le sable… Camping ! Quel pouvoir d’attraction avait pris ce mot, avec tout ce qu’il évoquait de sain, de pur ! C’est d’une autre « campagne », hélas, qu’il s’agit maintenant !

Décadence, ou renaissance ? demandait Rotvand, pour conclure. Il laissait la question sans réponse. Le problème s’est modifié, entre temps. Il s’annonce à présent sous une forme beaucoup plus simple, et presque triviale : To be, or not to be.

Note rédigée par Patrick Berthier

Soldat français pendant la « drôle de guerre » (selon l’expression de l’écrivain Roland) du 3 septembre 1939 au 10 mai 1940.

Colloque Henri Guillemin

Pétain, montée du fascisme, débâcle de 40, collaboration.

Paris – 17 novembre 2018
Ecole Normale supérieure (ENS) salle Dussane – 45, rue d’Ulm 75005 Paris

Les inscriptions sont ouvertes. (Inscriptions par internet : 13 € –

inscriptions sur place le jour du colloque : 25 €)

Pour lire le programme définitif et vous inscrire, cliquez ici

Affiche promouvant la Révolution nationale et stigmatisant la Troisième République en proie au capitalisme, au communisme, à l’affairisme, aux juifs et aux francs-maçons, etc, etc…. Illustration de R. Vachet.

 

Catégories
Livres

Chroniques du Caire

Pour avoir abandonné l’écriture fictionnelle en 1948 (malgré de belles réussites dans ses Nouvelles et contes dont Fritz, paru en 1936), Henri Guillemin n’aura jamais, en revanche, cessé d’exercer ses talents de critique, littéraire mais pas que.

La période 1937-1939 est à cet égard particulièrement riche avec sa collaboration hebdomadaire à La Bourse égyptienne, quotidien francophone du Caire : « 98 chroniques dominicales rendant compte en tout de 109 livres : romans, essais, histoire littéraire, documents…» comme nous le précise Patrick Berthier, éminent spécialiste d’Henri Guillemin, qui a opéré un immense travail de chercheur pour rassembler ces écrits issus des lectures de l’historien alors en poste à l’Université française du Caire où il enseigna de 1936 à 1938.

Le résultat est impressionnant et constitue une leçon méthodologique à l’attention des critiques de tout temps. Nous y trouvons déjà le style Guillemin, toujours passionné, parfois enflammé, qui sait aller jusqu’au souffle épique lorsqu’il parle, par exemple, de corrida à propos d’Hemingway. Le jeune historien (il a 34 ans au début de ces chroniques) fait preuve d’une maturité d’analyse sidérante, et, à le relire aujourd’hui, très rarement pris en défaut sur la longueur.

C’est à une traversée de quelques décennies de littérature (et au-delà) que nous invite un Patrick Berthier enthousiaste, certes, mais lucide et sans complaisance quand il faut l’être, dans sa présentation des auteurs concernés.

La concision, allant à l’essentiel, des brèves biographies en notes de bas de page constitue un véritable dictionnaire (im)pertinent des écrivains de la première moitié du XXe siècle. « Jovial, non ? » se serait exclamé un Henri Guillemin ravi d’être ainsi parfois surpassé par son élève. Un travail d’analyse et de présentation exemplaire pour une œuvre de critique remarquable.

Catégories
événements Livres

Témoignage d’Henri Guillemin sur François Mauriac au début de la guerre

François Mauriac à Malagar

On sait la passion de Guillemin pour Choses vues, ce recueil de notes, fragments de journaux, écrits en marge de son œuvre par Victor Hugo et qui couvre tout son siècle. Guillemin en publia de nombreux fragments inédits et Hubert Juin lui rend hommage dans l’édition en 4 tomes qu’il fit paraître dans la collection Folio. « L’initiateur de cette entreprise, et sans lequel une édition comme celle-ci n’aurait pas vu le jour, est Henri Guillemin. »
Sans vouloir imiter Hugo, Guillemin a aimé, lui aussi, garder des traces des événements auxquels il avait été mêlé. Nous avons vu ce recours au témoignage direct dans les pages de Nationalistes et Nationaux où il évoque l’arrivée de Pétain à Bordeaux.

En voici un nouvel exemple, dans Les passions de Henri Guillemin, recueil des chroniques que Guillemin a très régulièrement données à l’Express, journal neuchâtelois, dans les dernières années de sa vie ; ce recueil contient des pépites qui n’ont pas toujours été exploitées. En particulier, ces pages dans lesquelles Guillemin évoque les réactions de François Mauriac, au cours des premiers mois de la Guerre de 40.

Guillemin commence par donner quelques explications à ses lecteurs suisses sur les relations qu’il entretenait avec Mauriac, « une profonde amitié nous liait depuis septembre 1925 », date à laquelle le jeune Guillemin fait la connaissance, aux décades de Pontigny, de François Mauriac, son aîné de 18 ans.
Et sur les circonstances qui lui permettent d’apporter un témoignage inédit sur le grand écrivain («authenticité rigoureuse – telle quelle ; pas la moindre retouche de style – de notes prises par moi-même dans les pires heures de l’été 1940») : Mauriac est à Malagar [propriété située dans la commune de Saint-Maixant, à 50 km au sud de Bordeaux] et Guillemin à Latresne [périphérie sud de Bordeaux], chez son beau-père, à quelques kilomètres de là.

Guillemin : «Dans la petite pièce en contrebas – on descend deux marches – dont Mauriac fait son repaire, je le vois tapi, blotti, resserré sur lui-même comme un oiseau qui aurait froid. Et il fait tellement beau, cependant ! Par la fenêtre ouverte, je vois, au bout du pré, cette ligne de peupliers déjà grands qu’il a fait planter en 1927. Incapable d’échapper à la hantise du cauchemar national, il s’acharne à retrouver de l’espoir. Il me dit, plusieurs fois, d’une pauvre voix dont l’accent, forcé, fait mal : «J’ai confiance. J’ai repris confiance. » Pour se réconforter, il évoque son « journal de guerre », de 1914-1918, qu’il est bien résolu à garder secret. »

Il faudra attendre 1948 pour que Mauriac publie des extraits de ce journal sous le titre de Journal d’un homme de trente ans. Il est vrai qu’il y fait preuve d’une lucidité que bien peu, à cette époque, avaient eue. Il n’a pas été, pour des raisons de santé, mobilisé ; mais il a voulu faire partie d’une unité ambulancière, d’abord en France, puis au Proche Orient – ce qui est une belle preuve de courage de la part du vrai pacifiste qu’il devient (1915/16).

« Je n’ai pas cessé de m’attendre au pire, reprend Mauriac. Et vous avez vu cette conclusion ? Une énorme image d’Epinal ! La réalisation littérale de l’invraisemblable bourrage de crâne que nous avons subi. » Voilà pour la lucidité.
Et voilà pour l’espoir : « Alors pourquoi pas, aujourd’hui, un retournement, tout à coup, triomphal ? Nous avons Pétain au gouvernement. Pétain, tout de même ; vous vous rendez compte ! Cet octogénaire miraculeux, toujours égal à lui-même. Et il est là. Son seul nom, quelle charge de souvenirs et de promesses ! Non, non, tout n’est pas perdu, vous verrez ! »

Mauriac lit à Guillemin la dernière lettre qu’il a reçue de son fils aîné Claude «et, – dit Guillemin, – il n’a pas tenu le coup. Il a d’abord avalé sa salive et a commencé la lecture d’une voix faible et sourde (…) Puis Mauriac s’est interrompu. Portant la main à son cou, il enlève ses lunettes, pose la lettre sur ses genoux, et me regarde sans plus articuler rien. »
(…) Comme j’allais partir, il revient sur les opérations militaires : « Nos généraux, quels ânes ! Vous les avez entendus, le 10 mai, quand Hitler s’est lancé ; leurs cris de joie ! Ça y est! Ce que nous attendions ! Tête baissée dans le piège . Le piège ? C’est sur nous qu’il s’est refermé. »

Un mois plus tard, en arrivant à Malagar, le spectacle qui attend Guillemin est l’illustration de l’accélération des événements depuis la prise de pouvoir de Pétain.
« Des soldats allemands sont couchés sur les pelouses. Ils ont dressé une tente au milieu de la prairie. Deux camions -radio sont là. Donc une équipe de transmission. L’officier responsable a dû – billet de réquisition – être logé dans la maison. Il s’efforce d’être discret… Mauriac est « écoeuré » par la tranquille indifférence des gens, à Langon.
« Je ne croyais pas la France aussi pourrie. La défaite militaire, l’imbécillité des généraux, c’est dans l’ordre. Mais la débandade ! Mais ces officiers qui foutaient le camp par centaines ! A Langon, un Bal international a eu lieu sur la place ; c’est-à-dire avec les soldats allemands ; la plus franche cordialité, paraît-il. Dignité ? Un mot de l’autre monde… »

On peut penser que la confiance que Mauriac faisait à Pétain s’est rapidement dissipée. Mais : « Je m’étonne – dit Guillemin – de l’entendre dire : « Quand l’Angleterre sera à genoux, ce qui ne saurait tarder. » Mauriac jusqu’à présent n’avait pas versé dans l’anglophobie régnante ».
Et Guillemin ne le suit pas, semble-t-il, dans cette voie. « Mais le coup de Mers-el-Khébir l’a horrifié, révolté. »

Troisième rencontre, le 25 août. Mauriac lit les soixante-dix premières pages du roman auquel il travaille et qui est La Pharisienne – preuve que l’accablement des premiers jours qui l’empêchait d’écrire a disparu.
Il dit « que l’antisémitisme est à la mode, et que le patronat, bien entendu, conserve tous ses privilèges – remarque d’une vraie lucidité, les affaires continuent ! – et largue ses juifs pour s’arranger encore mieux avec l’occupant ».

Sur ce point, la mémoire de Guillemin me paraît vacillante : le décret sur les Juifs date du 3 octobre – et j’ai de la peine à penser que Mauriac ait eu l’intuition que les premières décisions prises par le gouvernement, qui reviennent sur les naturalisations que l’extrême-droite reprochait à la gauche d’avoir multipliées, allaient déboucher sur les mesures que nous connaissons. Mais, bon. Guillemin ne donne pas plus de précisions sur ce point. En revanche, il tient à noter que Mauriac n’est guère prolixe sur de Gaulle.
« Un mot à peine sur de Gaulle, qu’il ne prend pas au sérieux. « Purement symbolique, son refus. Très beau, mais inopérant. »

Ces quelques lignes qui retranscrivent les propos de Mauriac, sont révélatrices de l’état d’esprit qui était, en ces mois-là, très majoritaire. Pas de quoi être très fier. On aurait cependant aimé que Guillemin, pour ses lecteurs suisses, sans doute pas très au fait de l’histoire de la résistance, mentionne que François Mauriac, après ces quelques mois de trouble et d’hésitation, a pris fort courageusement sa part dans la Résistance, au sein du Comité national des Ecrivains.

Note rédigée par Patrick Rödel

Pour aller plus loin

Nombreux sont les ouvrages se rapportant à cette période ou à Mauriac. Il n’est donc pas question ici de les présenter, ce qui serait très difficile et finalement assez hors sujet. Cependant, trois livres s’imposent naturellement, choix bien sûr tout à fait subjectif…quoique.

Si l’on souhaite mieux connaître l’univers mauriacien, le dernier ouvrage de Patrick Rödel est tout indiqué. Avec « Raymond, frère de l’autre », nous plongeons au coeur de la famille Mauriac et découvrons qui était ce Raymond, l’aîné de la fratrie, personnage totalement inconnu, ignoré du monde des Lettres et tombé dans l’oubli. Patrick Rödel nous fait vivre la douleur de celui qui aurait voulu être passionnément écrivain mais qui dut se sacrifier pour reprendre la gestion des affaires familiales. C’est une création artistique et aussi historique puisque c’est le seul livre existant sur cet homme à la trajectoire singulière.

 

 

Ed. Le Festin – 208 pages – 19,50 €

 

33 jours de Léon Werth

Léon Werth et sa femme quittent Paris le 11 juin 1940 pour se rendre dans le Jura. Ce voyage, au lieu d’une dizaine d’heures habituellement, durera 33 jours. Il s’agit du récit de l’exode qui va mettre des millions de français sur les routes, fuyant l’arrivée des troupes allemandes.

Dans un style très précis, Werth, ancien combattant de 14-18, malgré les circonstances, livre le témoignage d’un humaniste, s’élevant contre la haine, mais sans tomber dans un angélisme béat, gardant ses distances avec l’ennemi. On en apprend pas mal sur le comportement des hommes pris dans la roue de l’Histoire : les Français et aussi les Allemands.

 

Ed. Viviane Hamy – 166 pages – 15 €

 

La marche au canon de Jean Meckert

A l’opposé, Meckert est un désabusé, tendance anarchiste, avec une légère touche de misanthropie.
Dans un style nerveux, voire âpre, une belle langue populaire (Meckert, sous différents pseudonymes, se fera connaître à travers ses polars dans la « Noire » de Gallimard) , il s’agit d’un 
remarquable récit de la débâcle de 40 vécue par un soldat du bas de l’échelle, sorte d’antihéros qui va progressivement, mais finalement très vite, se rendre compte que tous les non-gradés comme lui, ne sont bons qu’à faire de la chair à canon au service de ceux qui gouvernent, les patrons, les nantis, les dominants.  

 

Ed. Joëlle Losfeld 112 pages – 9 €

Bonne lecture – E. Mangin

 

Colloque Henri Guillemin

Pétain, montée du fascisme, débâcle de 40, collaboration.

Paris – 17 novembre 2018
Ecole Normale supérieure (ENS) salle Dussane – 45, rue d’Ulm 75005 Paris

Les inscriptions sont ouvertes. (Inscriptions par internet : 13 € –

inscriptions sur place le jour du colloque : 25 €)

Pour lire le programme définitif et vous inscrire, cliquez ici

17 juin 1940 : Pétain demande l’armistice
Catégories
Livres

Nationalistes et Nationaux – la droite française de 1870 à 1940

C’est dans ce livre que Guillemin aborde pour la première fois l’histoire politique française au XXème siècle qu’il mène jusqu’à la Guerre de 40. Il voit dans ce dernier et tragique épisode l’aboutissement de cette position constante de la droite française qui, pour la défense de ses intérêts économiques, passe du pacifisme(en 1870) au chauvinisme (de 1914 à 1936) puis revient à la défense de la paix à tout prix (de 1936 à 1940).

Les deux derniers chapitres sont respectivement consacrés à « Pétain » (ch XII) et (ch XIII) au « Désastre national et au triomphe des ‘nationaux’ ». Pas tendres, ces chapitres, qui mêlent les témoignages des différents acteurs (connus ou moins connus), les fragments d’articles aux souvenirs de Guillemin lui-même, présent à Bordeaux en ces journées cruciales où se prépare le meurtre de la République.

La thèse de Guillemin est simple : les tenants de la droite, ceux qui tiennent l’industrie et la banque, l’Armée dans sa grande majorité, l’ensemble soudé des « honnêtes gens » n’a qu’une peur : que l’on assiste à une répétition de la Commune et qu’à l’annonce de la défaite et de l’armistice le peuple se soulève.
D’où l’idée d’avoir recours au héros de Verdun pour faire passer la pilule – et ça tombe bien puisque qu’il ne pense qu’à ça et depuis longtemps, le Maréchal, s’emparer du pouvoir et effacer cette horrible République, gangrenée par les Juifs et les Francs -Maçons, qui a fait tant de mal à la France.

Nul n’a mieux que François Mitterrand souligné l’importance de ce livre. Et cela à deux reprises.

D’abord dans La paille et le grain, recueil de chroniques données à « l’Unité », hebdomadaire du PS, de 1971 à fin 1974, publié chez Flammarion en 1975.

Extraits

« Henri Guillemin, que tiennent en lisière les Académies, qu’ignorent les ondes officielles parce qu’il écrit avec l’encre de la passion, aime confondre les idées reçues et redresser les torts de l ‘Histoire, nous donne un livre qui nous manquait. Je veux parler de Nationalistes et « nationaux » (1870-1940) paru chez Gallimard. L’envie me démangeait depuis longtemps de fouailler l’imposture de cette droite qui  ose se prétendre « nationale » (…) Ah ! Ces fières lombaires du nationalisme intégral, ce regard bleu horizon (…) Pour avoir vu quelques tristes valets du temps de l’occupation allemande redresser l’échine dans la foulée gaulliste de 1958, recommencer à boire, manger, coucher, uriner tricolore et tancer la gauche au nom d’intérêts nationaux dont on eût cru qu’ils possédaient, et eux seuls, le secret, je pensais bien que ce phénomène allait plus loin que le cynisme de médiocres opportunistes, qu’il répondait à une loi de notre vie publique. Mais ce que je ne faisais que pressentir, Henri Guillemin l’établit avec une telle évidence qu’il donne sur ce sujet le livre indispensable à partir duquel il nous reste à rire pour épargner notre colère (…).
Pour rester dans les limites de cette chronique, j’en choisirai un [parmi les dix récits qui composent ce livre – NDR] dont la signification vaut pour tous : celui qui nous conte les avatars de l’impôt sur le revenu. Et l’on s’émerveillera de l’à-propos avec lequel surgissent coup d’Etat, répression policière, crise ministérielle et même guerre étrangère, chaque fois que les nantis tremblent pour le système fiscal qui garantit leurs privilèges.
C’est un plaisir que de regarder Guillemin arracher le masque de cette bourgeoisie qui n’a de politique – y compris la politique extérieure dont dépend la sécurité du pays – que celle de ses intérêts de classe. »

L’autre est dans une série d’entretiens avec Marguerite Duras, Le bureau de poste de la rue Dupin, et autres entretiens. (Folio, 2012)

F.M. – Est-ce que vous avez lu livre de Guillemin, Nationalistes et nationaux ?

M.D. – Non.

F.M. – Je vous le recommande. Il vous passionnera. Ce n’est pas une  étude d’un expert financier, mais avec quel talent démonstratif est racontée l’histoire de l’impôt sur le revenu. Quel rapport, direz-vous, avec ce dont nous parlons. Eh bien, précisément, l’histoire de l’impôt c’est une façon très éclairante de montrer la lutte organisée de la classe dirigeante contre la justice sociale.

M.D. – L’histoire de la suppression de l’impôt sur les grosses fortunes, c’est ans tous les journaux, les gens savent…

F.M. – Quand j’ai vu tout ce qui risquait d’être enlevé aux gens modestes pour être donné aux grandes fortunes, cela m’a révolté. Et j’ai dit : attention, n’allez pas faire un programme des riches contre les pauvres. » (p. 66) (1)

De gauche à droite, Maxime Weygand, Paul Reynaud et Pétain en mai 1940

Voilà qui doit donner envie de lire ce livre de Guillemin, n’est-ce pas ?, dont il sera évidemment largement question au cours du colloque du 17 novembre 2018. Et l’on pourrait difficilement souhaiter préfacier plus élogieux ! Même si Mitterrand reproche, à juste titre, à Guillemin d’avoir trop délaissé le contexte économique des événements qu’il relate. 

Cette préface n’a pas existé ;  en revanche, voici la postface, pleine d’enseignements, que Guillemin écrit après avoir laissé son texte reposer pendant quelques mois.

« Après avoir achevé ce manuscrit, je n’y ai plus songé pendant trois mois, m’attachant à des travaux d’un autre ordre. Je voulais voir l’effet qu’il me ferait en le relisant, ensuite, d’une traite avant de l’envoyer à l’éditeur. Je viens de le relire et je m’attends à des sourires apitoyés ; des sourires instruits : un essai simpliste et grossier ; pour tout dire, caricatural ; et tellement « tendancieux » (« tendancieux » est le terme usuel pour désigner la tendance qui n’est pas la bonne) ; comme d’habitude avec H.G., le plus sommaire des manichéismes. Viendra, au surplus, la découverte, fatale, d’erreurs de détail que j’aurai commises ; on en commet toujours ; mais quelle aubaine pour ceux qui sauront en tirer parti, et gloire : jugez du sérieux de cet « historien »-là ! 

Simplisme ? Oui, en ce sens que j’ai travaillé, volontairement à gros traits pour m’en tenir à l’essentiel : l’importance déterminante, d’abord, de la politique intérieure, et, dans la politique intérieure, de la question d’argent ; puis la boucle bouclée, en France, par les classes dirigeantes, pacifistes à ravir de 1871 à 1888 environ, chauvines, ensuite, pendant quelques cinquante ans et redevenant, à partir de 1936 surtout, férues de paix à outrance ; et tout cela dans un constant et unique souci, la sauvegarde de leurs privilèges. A ceux qui, depuis toujours, se sont approprié le bien d’autrui et ont réduit la collectivité à travailler pour eux, il convient de brouiller leurs pistes et de masquer l’évidence ;  et de même, les manipulateurs de l’opinion souhaitent peu qu’un éclairage trop vif soit porté sur leur étrange politique extérieure.

Que je ne m’égare point sur l’existence et la force du « petit nombre » tout- puissant, j’ai retrouvé, il y a peu, pour m’en convaincre encore davantage, ces lignes de François Mauriac, écrites par lui le vendredi 23 septembre 1966 et publiées dans son « Bloc-notes » (il s’agissait du général de Gaulle) : «  Ce que de Gaulle n’a pas fait, ce qu’il ne dépendait pas de lui de faire, c’est d’obliger à lâcher prise ces quelques mains, ce petit nombre de mains qui tiennent les commandes secrètes, qui assurent les profits immenses de quelques-uns et qui font de chacun de nous (et même de nous, écrivains qui nous croyons libres), les têtes d’un troupeau exploitable, et exploité (..). » La constitution des sociétés multinationales n’y change rien, aggravant les choses, cachant mieux les opérateurs.

Quant au « manichéisme », j’en donne assurément l’apparence. Parce que j’étais soucieux, avant tout, de mettre en lumière la vérité capitale – je dis bien : la vérité – objet de ce travail, à savoir le comportement de nos nationalistes mués en « nationaux ». Je n’ignore, pour autant, ni ce que fut le combat sacrificiel de « réactionnaires » comme d’Estienne d’Orves (2) et Jacques Renouvin (3), ni le peu d’empressement manifesté par le prolétariat à travailler davantage pour accroître la puissance défensive de la France (mais c’était au lendemain des déconvenues de 1936-1937, et les ouvriers se savaient, se voyaient les victimes d’un patronat qui n’attendait que ces efforts supplémentaires pour s’enrichir encore davantage) ; et si courageux qu’aient été, dans la Résistance, tant de militants communistes, je ne saurais oublier les mobiles tactiques où puisait sa raison d’être ce « patriotisme » insolite, effervescent, recommandé par le Parti et réclamé plus tard par lui comme une sorte d’exclusivité (4). Mais encore une fois, ces considérations n’étaient pour moi que marginales. Mon propos était ailleurs ; il concernait le jeu des « nationaux », et je pense avoir présenté là, tout au moins, comme on dit, une « hypothèse de travail » assez valable.

De même que nous avons été longtemps, nous Français, dupés sur les origines de la Première Guerre mondiale – mais les yeux s’ouvrent, aujourd’hui, de plus en plus – de même je souhaiterais que l’Histoire, « entrant dans la voix des aveux » (Hugo, 1863) ne laissât pas à nos descendants une image truquée de ce qu’était la France, au seuil de la seconde hécatombe.

Notes

(1) Ceci est cité sans malice… Mais la rencontre avec ce que nous connaissons est sacrément parlante !

(2) Estienne d’Orves : héritier d’une famille de la noblesse catholique et royaliste, ce polytechnicien officier de marine rejoint Londres en août 1940. Au terme d’une mission en France, il est arrêté en janvier 1941, condamné à mort et exécuté, le 29 août, au Mont Valérien.

(3) Jacques Renouvin : membre de l’Action française, rejoint très vite le mouvement clandestin de résistance Liberté qui donnera naissance au groupe Combat. Il sera chef national des Groupes francs de Combat. Arrêté en 1943 par la Gestapo, torturé à Fresnes, déporté à Mauthausen, il meurt en janvier 1944.

(4) Ce qui montre le non sectarisme de Guillemin, capable de reconnaître, chez des gens qui n’appartiennent pas à son bord, la grandeur de leur sacrifice dans la lutte contre l’occupant : sa lucidité sur la politique du Parti communiste, aligné, dans un premier temps sur le pacte germano-soviétique et devenu le Parti des 75000 fusillés selon le slogan maintes fois répété à des fins de politique intérieure. Guillemin, en distinguant les militants résistants communistes du Parti lui-même, montre sa viscérale méfiance à l’égard du communisme dont il ne se départira jamais.

Note établie par Patrick RÖDEL

Colloque Henri Guillemin
Pétain, montée du fascisme, débâcle de 40, collaboration.

Paris – 17 novembre 2018
Ecole Normale supérieure (ENS) salle Dussane – 45, rue d’Ulm 75005 Paris

Les inscriptions sont ouvertes. (Inscriptions par internet : 13 € – inscriptions sur place le jour du colloque : 25 €)

Pour lire le programme définitif et vous inscrire, cliquez ici

Salle Dussane de l’ENS, lieu du colloque du 17/11/18