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L’histoire littéraire ment : la vision d’Yves Ansel

Yves ANSEL

 

Aujourd’hui je vous parlerai du dernier livre d’Yves Ansel, paru chez L’Harmattan fin 2018, sous un titre sagement énonciatif (De l’enseignement de la littérature en crise) mais avec un sous-titre expressif (Lire et dé-lires), qui est de fait son vrai titre (1).
Il y dit sur l’enseignement, au sens large, des vérités “guilleminiennes” qui méritent d’être connues ; et d’ailleurs, il y parle de Guillemin.

Qui est Yves Ansel ? un universitaire atypique, pas conforme. Né en 1953, ancien élève de l’ENS de Saint-Cloud mais tôt sorti des “clous” de la carrière, il a commencé par enseigner dix ans au Maroc, puis, revenu en France, dix autres années – même pas au lycée, au collège !
Pendant ce temps-là, il a bâti une thèse de doctorat d’État, à l’ancienne, sur Stendhal, soutenue en 1995. Grâce à elle, il a pu entrer à l’Université de Nantes, où nous nous sommes connus : maître de conférences (1997-2006) et enfin professeur (2006-2018).

A priori, deux spécialistes (ou étiquetés comme tels) de la littérature française du xixe siècle, enseignant dans la même université, auraient pu se faire concurrence ; eh bien au contraire, le temps de prendre la mesure l’un de l’autre, nous nous sommes vite sentis en accord sur quelques convictions élémentaires, la première étant qu’un « enseignant-chercheur » (notre désignation technique) n’est pas seulement un chercheur, mais un enseignant : il prépare ses cours, il corrige ses copies (je veux dire : il les lit de près et les annote), il connaît ses étudiants et les écoute. Ça n’empêche absolument pas de travailler en bibliothèque ou d’être devant son écran, et en plus ça rend heureux.

Donc, excellente entente, et nombreuses conversations au cours desquelles nous avons beaucoup refait le monde (expression qui sert à dire que ça ne va pas de soi de le refaire !).
Lui venait de chez Stendhal, et s’aventurait, via Flaubert, jusque du côté de chez Camus ; moi j’avais biberonné chez Balzac, et je passais de plus en plus de temps chez Gautier, ce vil courtisan du second Empire, tout en m’intéressant aussi à Simenon.
Ce côté non monolithique de nos goûts a joué dans notre bonne entente, et Guillemin s’est rencontré naturellement au carrefour de tout cela. Expliquons en quoi, s’agissant d’Yves Ansel.

Si je dis que c’est un passionné de la « socio-poétique de la réception », ce sera jargon, et c’est en effet le jargon maison ; cela veut dire que pour lui les conditions dans lesquelles une œuvre littéraire apparaît, est lue, est commentée, survit dans la mémoire culturelle, ces conditions ne sont pas abstraites, pures, ou désincarnées.
C’est même le contraire : la personnalité de l’auteur, la réalité économique qui a servi de cadre à la production de son œuvre, les options idéologiques de ceux qui ont pour métier d’en parler sur le court terme (les critiques) ou sur le long terme (les historiens de la littérature, les professeurs), tout cela tisse un réseau dont on devrait toujours tenir compte pour lire vraiment les textes – à condition de ne pas se laisser abuser par les idées toutes faites, par les bustes intangibles sur leurs socles.

Les titres des livres d’Yves Ansel disent son essai acharné pour obtenir cette lecture vraie. Il appelle son étude sur Le Rouge et le Noir (Kimé, 2001) : Stendhal littéral ; lorsqu’il se penche sur la réalité des idées de Camus journaliste, cela s’intitule : Albert Camus totem et tabou (Presses Univ. de Rennes, 2012) ;

Couverture du livre – 394 pages – Editions L’Harmattan – 38,50 €

et voici le dernier-né, ce Lire et dé-lires consacré à montrer concrètement comment manuels scolaires ou éditions pour étudiants perpétuent le genre d’interprétations dont enrageait déjà Guillemin quand il écrivait à propos de Rousseau : « Incassables légendes de l’histoire littéraire ! Elles se transmettent, inexorables, de manuels en manuels. Écoliers, nous les recevons, et nous emportons avec nous dans la vie ces images absurdes ou menteuses qui nous servent à discourir, péremptoirement, sur des inconnus » (La Vie intellectuelle, 25 juin 1937 ; Jean-Jacques Rousseau ou la “méprise extraordinaire”, éd. P. Berthier, Utovie, 2014, p. 15).

Le 4 septembre 2018, en m’annonçant la publication de Lire et dé-lires, Yves Ansel me donnait à lire les lignes qu’il y consacre à Guillemin (et qu’on va découvrir plus bas), puis il ajoutait : « Je doute que ce genre d’hommage dans ce genre d’ouvrage (qui sera sans doute aussi censuré qu’Albert Camus totem et tabou) change quoi que ce soit à la situation critique d’H. Guillemin au sein de l’Université, mais cela m’a fait plaisir de pouvoir écrire ces lignes. »

Avant de les citer, encore un petit extrait d’un autre message, qui fait partie d’une série d’échanges à propos des écrivains sur lesquels nous travaillons, et qui dit on ne peut mieux en quoi Ansel a ici sa place : « En resongeant à ce que tu disais de Camus, et de l’importance qu’il y a à ne pas confondre la légende et les faits, j’ai repensé a posteriori au fait que, sur Gautier (et d’autres auteurs du patrimoine, dont La Fontaine, Molière ou Flaubert ), je fais la même opération : ôter le piédestal, remettre les choses sur pied, sur terre » (1er octobre 2018).

Excellente définition, en effet, de tous ses efforts, et que j’appuie de quelques citations puisées au fil de son chapitre IX intitulé « Université : ici on enseigne et on imprime la légende ». Guillemin n’est nommé qu’une fois dans tout ce chapitre-là, mais le ton de l’ensemble lui donne l’allure d’un hommage à sa façon de voir les grands hommes.

Faculté des lettres de Sorbonne Université – Entrée de la chapelle depuis la cour d’honneur.

Il est d’abord question de la façon dont la vie des auteurs est prise en compte dans ce que lisent les étudiants.
Certes il faut en parler, de la vie des auteurs, et Ansel le dit ainsi : « En soi, les inquisitoriales questions de Sainte-Beuve ne sont nullement stupides ou incongrues, et encore moins insignifiantes. Pour être triviale, la question : “Était-il [l’auteur] riche, était-il pauvre ?”, est une question très pertinente, littéralement capitale ; de la réponse à cette prosaïque question découlent bien des idées, des stratégies, des choix esthétiques, des thèmes, des prises de position. Sans une chambre et de l’argent à soi (pour avoir du temps), le moyen de faire œuvre littéraire ? »

Seulement voilà : jadis les biographies universitaires des écrivains, « naturellement, laissaient dans l’ombre tout ce qui était de nature à nuire à la grandeur des génies nationaux » ; aujourd’hui, même chose : « Les nouvelles critiques peuvent bien proliférer et modifier l’approche des textes, la biographie du grand écrivain dans les petits classiques, les manuels ou les ouvrages destinés au grand public, est restée fidèle à elle-même, avec les mêmes lissages et mensonges, les mêmes petits et grands accommodements avec la réalité, les mêmes euphémismes et censures. »

Yves Ansel prend l’exemple, auquel on n’aurait peut-être pas pensé spontanément, des « “classiques du siècle de Louis XIV”, ces écrivains qui dépendaient de leurs mécènes, dont la voix était bâillonnée, qui avaient tous un collier, mais un collier qu’il faut à tout prix dissimuler […]. Faire oublier que les écrivains de la monarchie absolue sont des courtisans reste une règle, quand bien même les vies de Corneille, Racine, Molière, La Fontaine ou La Bruyère ne peuvent se comprendre abstraction faite de leurs conditions d’existence et d’écriture ».

La Fontaine, dès que son protecteur Fouquet est arrêté, doit « crier famine » comme la cigale de sa fable, et c’est ainsi qu’il devient en 1664 un des neuf « gentilshommes servants » de la duchesse d’Orléans.
Yves Ansel détaille les ruses diverses grâce auxquelles les biographes essaient de ne pas lire ces deux mots dans le sens qu’ils ont, c’est-à-dire que La Fontaine doit désormais non plus écrire « des vers de circonstance comme lorsqu’il était chez Fouquet, mais, ce qui est nettement moins gratifiant, servir à table.
Pour les professeurs éditeurs des Fables, voilà qui ne semble pas très avouable : mieux vaut donc ne pas mettre de note, laisser dans le flou […]. »

Lever le voile – photo du site adorablelife (via ashleynicolesblog) – tinywhitedaisies

En lisant Ansel on pense à Guillemin disant des opacités soigneusement entretenues de l’affaire Dreyfus : les doctes « s’emploient à nous détourner d’y aller voir. Donc nous irons » (L’Énigme Esterhazy [1962], Utovie, 2009, p. 206 – pour lire la 4e de couverture, cliquez ici).

C’est exactement ce qu’Ansel fait dans ces pages sur la biographie. Je cite encore un passage qui me paraît, lui aussi, se situer dans le droit fil des dénonciations de Guillemin, et qui montre – car, ne l’oublions pas, Yves Ansel parle des années actuelles, non du passé – à quel point la façon dont, dit-il, « les universitaires s’ingénient à minimiser, maquiller ou embellir » a peu évolué :

« Les corrections, les retouches, les mensonges sont plus ou moins visibles et importants, mais il y en a toujours, pour trois raisons essentielles :

a) le respect inculqué de l’intouchable renommée des grands écrivains, la volonté de ne pas toucher aux légendes (entre autres raisons, les travaux d’Henri Guillemin font scandale parce qu’ils transgressent ce tacite pacte d’écriture, de non-agression des réputations nationales) ;

b) les habitudes de classe, les réflexes pavloviens acquis au cours de longues années d’études littéraires qui, systématiquement, privilégient les idées au réel, l’esthétique aux dépens du politique, qui placent dans les nuées les œuvres et les artistes. La vie matérielle ne peut qu’être une intruse dans l’univers de l’art, et les biographies […] ont toujours quelque chose d’impur, de bassement trivial, de démythifiant : Mallarmé en professeur d’anglais chahuté et malheureux, ce n’est pas très bon pour l’image du Poète “dédaigneux”. […] ;

c) la relation affective que le biographe entretient avec “son” écrivain. On ne choisit pas d’écrire la vie de tel ou tel auteur par hasard. […] le biographe, d’une manière ou d’une autre, aime bien l’auteur dont il parle, et […] les effets pervers de ce commerce de proximité sont prévisibles, inévitables : les biographies sont des hagiographies. »


………..et sa parodie
Un livre bien connu…………

Quand ces manières « de flouter, romancer et sublimer » propres aux « biographies écrites par les professeurs du supérieur » passent, « en bout de chaîne », par recopiage, « dans les petits classiques, les fiches des manuels, les encyclopédies, les dictionnaires et les supports informatiques, les altérations, les petites et grandes libertés prises avec la vérité se trouvent amplifiées, tant et si bien que l’écart entre les faits vrais et ce qui est enseigné, ce qui passe dans les cours et la doxa culturelle, est toujours impressionnant ».

Il est impossible de suivre Yves Ansel dans le détail de son enquête implacable, qui passe constamment par l’exemple (dans Le Robert des grands écrivains de langue française, Gautier et Nerval ont droit à « une dizaine de pages », mais « J. Vallès ou P. Nizan, par exemple, n’ont, eux, droit à rien du tout »), par la citation qui frappe juste (ainsi le mot d’Einstein : « Il est plus facile de désintégrer l’atome qu’un préjugé »), ou par la “question qui tue” suivie de sa réponse (« Sans les programmes scolaires, que resterait-il des œuvres que l’on dit “immortelles” ? Les classiques, ce sont des œuvres étudiées en classe, ce sont surtout des œuvres dont on a entendu parler, qui font l’objet de commentaires sans cesse renaissants, et sensiblement toujours les mêmes parce qu’il s’agit avant tout de perpétuer les idées reçues, non de dire la vérité »).

Infatigablement il faut montrer « à l’œuvre les mêmes procédures, les mêmes techniques pour éviter de voir et de lire ce qui est écrit noir sur blanc », il faut dire « comment les “phalanges de spécialistes” font bloc pour ne pas lire les textes, pour ne jamais ré-examiner les interprétations reçues »

L’expression « phalanges de spécialistes » est empruntée par Yves Ansel à son maître Jean Goldzink, lui aussi “guilleminien” à sa façon, auteur d’un autre brûlot au titre intimidant (Essais d’anatomo-pathologie de la critique littéraire, Corti, 2009 – Pour lire le compte-rendu du livre rédigé par P. Berthier, publié dans la revue Etudes d’avril 2010 [page 556], cliquez ici ) mais, insiste Ansel, « livre percutant, iconoclaste, nécessaire et… atterrant.

Atterrant, car on ne peut manquer de se poser la question : comment est-il possible que tant de savants commentateurs, que tant d’articles, de thèses et de colloques aboutissent à “ça”, à toutes ces idioties, ces erreurs, débilités et absurdités ? »



Il ne s’agit plus, à ce moment d’un long chapitre, du problème de la biographie mais des méfaits de l’interprétation des textes eux-mêmes, de « toutes les “lectures” verbeuses, incongrues, absurdes, ahurissantes, tristes, épinglées » par Goldzink.
Et maintenant faites bien attention à ce que je vais vous dire, comme disait Guillemin dans ses conférences (mais c’est Ansel, et Ansel citant Goldzink, que je cite à mon tour) :

« En soi, ces délires interprétatifs n’auraient rien de grave s’il ne s’agissait que de simples lecteurs tenant à faire part de leurs impressions de lecture, de leurs interprétations “personnelles”, mais ces lecteurs sont des enseignants dont le métier est d’apprendre à lire aux enseignés. Si les étudiants de lettres savent si mal lire, la faute à qui ? Réponse unanime des professeurs : la faute à leur inculture, à la concurrence des autres loisirs dont pâtissent les livres, aux sorties, à la musique, au cinéma, aux portables, à Internet, bref, “la faute à l’époque”.
Réponse de J. Goldzink : “On me demandera peut-être pourquoi je prends si peu de gants avec des collègues honorés et sans aucun doute honorables. Je réponds : parce qu’ils en prennent encore moins avec les textes qu’ils sont payés pour honorer avant de s’honorer entre eux, et donc avec les étudiants qu’on est censé former, et par conséquent estimer.
Parce qu’il devrait être interdit à des professeurs d’Université d’écrire n’importe quoi, sans jamais la moindre gêne ni la moindre sanction”. »

Henri Guillemin (1903-1992) lors de l’émission télévisée Apostrophes

Sommes-nous si loin de Guillemin ici ? souvenons-nous de son peu d’estime pour la “nouvelle critique”, de son rejet vigoureux de l’impersonnalité structuraliste ; pour lui, c’était rideau de fumée pour ne pas parler de ce que disent vraiment les œuvres.
Et même chose pour l’Histoire : il y a (aujourd’hui plus que jamais, Annie Lacroix-Riz le sait et le dit) un art de l’écrire en contournant les documents gênants.

Yves Ansel aussi le dit, et notamment à propos de la Commune, dans un exemple passionnant pour nous. Guillemin a autant parlé, dans tout ce qu’il a dit au fil des ans sur la Commune, des écrivains dont elle a montré la noblesse (Vallès, bien sûr) que de ceux qui s’y sont révélés, à ses yeux toujours, ignobles (George Sand, bien sûr aussi).

Yves Ansel, lui, ne s’intéresse à Sand que comme destinataire d’une lettre de Flaubert.
Un peu plus haut dans son chapitre, il a longuement parlé d’une première lettre de Flaubert, de l’été 1862, pleine d’une haine méprisante pour Hugo et ses Misérables ; il a reproduit cette lettre et surtout analysé son interprétation “noyant le poisson”, faite dans un manuel pour étudiants par une collègue universitaire : aucun moyen, pour eux, de comprendre les raisons « bourgeoises » de la violence de Flaubert contre Hugo ; on cite de beaux mots de Flaubert sur l’art, alors qu’il suffirait de citer ce passage de la lettre qu’il envoie à George Sand le 12 décembre 1872 et qui, dit Ansel, « ne laisse rien à interpréter » :

 « Je trouve qu’on aurait dû condamner aux galères toute la Commune, et forcer ces sanglants imbéciles à déblayer les ruines de Paris, la chaîne au cou, en simples forçats. Mais cela aurait blessé l’humanité ; on est tendre pour les chiens enragés. Et point pour ceux qu’ils ont mordus. / Cela ne changera pas, tant que le suffrage universel sera ce qu’il est. Tout homme (selon moi) a droit à une voix, la sienne. Mais n’est pas l’égal de son voisin, lequel peut le valoir cent fois. Dans une entreprise industrielle (société anonyme), chaque actionnaire vote en raison de son apport. Il en devrait être ainsi dans le gouvernement d’une nation. Je vaux bien vingt électeurs de Croisset ! L’argent, l’esprit, et la race même doivent être comptés, bref, toutes les forces. Or, jusqu’à présent je n’en vois qu’une : le nombre ! » [Croisset : faubourg de Rouen où Flaubert avait sa maison.]

« Pour parler clair », commente Ansel, « c’est un conservateur (un réac même) qui parle, qui écrit, mais cela, bien évidemment, ne doit pas se dire, se voir. »

Donc le « discours d’escorte » [nom donné depuis les années 1970 à tout ce qui est annotation ou commentaires d’un texte] ne le dira pas…
(J’ajouterai, car j’ai moi aussi mauvais esprit, que Guillemin, à propos de la Commune, préfère citer les horreurs écrites par Sand plutôt que celles que lui répond son cher Flaubert !)



Répression des Communeux pendant la semaine sanglante (plus de 30 000 morts)
24 mai 1871 rue de Rivoli

Même sans pouvoir accompagner Ansel dans le détail de ses analyses, on comprend sa conviction que « le commentaire doctoral censé apporter des éclaircissements est un élément perturbateur, un bruit qui parasite la communication, qui brouille un message parfaitement clair » : « Flaubert n’a rien à cacher, le discours d’escorte si, tant et si bien que c’est le commentaire qui doit être expliqué, non Flaubert.

Ce n’est nullement un paradoxe : parce que, comme les rapports de jury et autres textes officiels, les discours d’escorte ont toujours quelque chose à dissimuler, parce qu’ils sont des discours de propagande contraints, soumis à des règles tacites, à des obligations et censures diverses (disciplinaires, universitaires, institutionnelles) connues des seuls professeurs, ils sont toujours codés, chiffrés, partant moins transparents que les textes qu’ils sont supposés éclairer. En conséquence, loin d’aider à lire, ils entravent la lecture, l’empêchent, voire l’interdisent. »

La condition humaine – 1935 – (variation sur le mythe de la caverne) – Tableau de René Magritte

Finissons en remontant d’un chapitre dans le livre, et lisons les quelques lignes qu’Yves Ansel consacre à Guillemin, p. 176-177.

Le nom de Guillemin apparaît dans un passage où il dénonce la façon dont « la marginalisation de l’histoire et de la sociologie de la littérature est […] voulue, orchestrée, programmée dans les programmes des études de Lettres ».
Il montre comment les authentiques historiens de la littérature, depuis des décennies, pâtissent d’une « censure collective » dès qu’ils se soucient « de la critique historique et sociologique », censure exercée par les spécialistes de la forme, du style, de tout ce qui n’est pas le contenu. Et cette censure ne vient pas seulement de ce que ces critiques ont été ou sont accusés de « liaisons dangereuses » avec le marxisme ou avec la sociologie de Pierre Bourdieu, car

« même des historiens de la littérature non coupables d’avoir des accointances ou des fréquentations intellectuelles suspectes se voient néanmoins mis sur la touche, tenus pour quantité négligeable, également passés sous silence. Henri Guillemin (1903-1992), par exemple, pourquoi est-il si systématiquement ostracisé que son nom n’apparaisse jamais dans les histoires de la critique littéraire en France ? De quoi est-il coupable ? Sans nul doute, ses torts sont multiples.
C’est un critique qui n’a jamais pensé que l’on pouvait faire l’impasse sur l’auteur et l’époque, et, surtout, c’est un esprit libre qui ne se rattache à aucune école (circonstance aggravante, il est plus historien que littéraire), c’est un chrétien athée culturel qui ne manifeste aucun respect pour les idées admises, qui ne fait pas semblant de croire à l’objectivité, et, pire, aime la polémique (unanimement détestée des professeurs […] qui idolâtrent le débat dissertatif qui se doit de finir en beauté par une harmonieuse synthèse qui résout, “dépasse” les conflits).
Autant de bonnes raisons pour ne jamais parler de ses travaux précis, informés, érudits, qui sont autant d’études qui mettent à mal bien des légendes (sur Lamartine, Vigny, Vallès ou Zola). Donc, à la trappe Henri Guillemin. »


À la trappe, car « l’histoire de la critique littéraire, via les disciplinés professeurs de la discipline, minore, disqualifie, refoule, met au rebut les textes engagés, trop en prise avec leur siècle, et, censure solidaire et complémentaire, élimine toute analyse qui ne sanctifie pas les textes, qui enracine les œuvres dans leur époque, qui porte peu ou prou atteinte à l’idée de l’œuvre comme immaculée conception ».

Cette lettre d’information parlait de littérature. Elle n’est pas étrangère pour autant à l’univers de Guillemin, littéraire par sa formation et qui l’est resté toute sa vie, même en devenant, comme le rappelle Yves Ansel lui-même, un historien de fait.
Et d’ailleurs, dans tous les exemples qui se sont succédé ici, le lien entre la chose littéraire, la société et l’Histoire n’a jamais cessé d’être mis au premier plan.
Parce que c’est le propre de la littérature, réalité incarnée entre toutes.

NOTES

(1) L’ouvrage d’Yves Ansel est disponible aux éditions L’Harmattan, soit sous forme de livre broché, soit sous forme de pdf, un peu moins cher (31 € au lieu de 38,50) ; il y aurait bien des commentaires à faire sur les raisons, assez évidentes, qui ont poussé les éditeurs universitaires à refuser son manuscrit, l’obligeant ainsi à se “rabattre” sur un éditeur au renom plus discuté… Cette réalité-là dépasse largement le cas de Guillemin !

Note de Patrick Berthier

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Chemin de traverse n°12 – Une histoire populaire de la France

Le peuple

Croire à l’Histoire officielle, c’est croire des criminels sur parole – Simone Weil

Introduction

Henri Guillemin emploie cette citation de la philosophe Simone Weil en ouverture de son cycle de 13 conférences vidéo sur la Commune. Il montre en effet, de façon on ne peut plus claire, l’ampleur des mensonges de l’histoire officielle, celle des Versaillais et leurs suivants pendant des années.

Une citation qui vient à l’esprit à propos du dernier ouvrage de l’historien Gérard Noiriel : Une histoire populaire de la France : de la guerre de Cent Ans à nos jours (éditions Agone – 830 pages – 28€).

Issu d’un milieu très modeste, Gérard Noiriel a construit sa carrière échelon par échelon, d’un poste d’instituteur au départ, à l’agrégation d’histoire et la fonction de directeur d’études à l’EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales) aujourd’hui.

Très impliqué dans les années soixante-dix dans le militantisme et le syndicalisme lié au marxisme, il s’ouvre aux sciences sociales, découvre notamment les recherches de Pierre Bourdieu et oriente ses travaux dans le domaine des relations entre histoire et sociologie, un courant appelé socio histoire.

En tant qu’historien, il s’est spécialisé dans l’histoire de l’immigration en France, le racisme, l’histoire de la classe ouvrière et dans les questions interdisciplinaires et épistémologiques en histoire .




Il y a une dizaine d’années, l’éditeur Agone, qui avait publié en 2002 la traduction française du chef d’oeuvre de Howard Zinn Une histoire populaire des États-Unis, propose à Gérard Noiriel de réaliser le même travail pour la France. Il s’agit de faire une histoire par le bas, donner la parole aux vaincus.
Mais si l’éditeur a choisi de présenter les deux ouvrages comme un diptyque, jusqu’aux belles photos de couverture, les deux livres, comme on le lira dans la recension de Patrick Rödel, sont différents.

Zinn produit une très claire et efficace grille de lecture critique du modèle politique américain, de son organisation et de son fonctionnement immuable depuis les Pilgrim Fathers du début du XVIIe siècle.
Noiriel s’intéresse à l’évolution historique des rapports de domination en utilisant la notion de « populaire » au-delà des seules classes populaires. Il abandonne le seul point de vue des dominés pour mieux comprendre comment les milieux populaires ont contribué au progrès social depuis la fin du Moyen Age, pour ainsi comprendre la diversité résultante de la France d’aujourd’hui.

Le mouvement des « gilets jaunes » étant survenu juste après la publication de son livre, Gérard Noiriel ne pouvait éviter d’en parler lors de son lancement.
Dans plusieurs interviews, il indique que le mouvement populaire des « gilets jaunes » tient plus des sans-culottes et des communards que du poujadisme ou des jacqueries, et replace la question sociale au centre du jeu politique.

La recension de Patrick Rödel

Gérard Noiriel part de cette évidence que l’histoire est écrite par les vainqueurs et qu’en sont absents ceux qui, n’ayant pas accès au savoir et, plus particulièrement, à l’écriture, n’ont pas ou peu laissé de traces de leur passage sur terre.
Les progrès de l’historiographie et l’urgence ressentie, par certains du moins, de changer de point de vue et de donner la parole à ceux qui ne l’ont guère eue a donné naissance à l’ouvrage passionnant d’ Howard Zinn, Une Histoire populaire des Etats-Unis. De 1492 à nos jours.
Noiriel donne à son tour une Histoire populaire de la France. De la Guerre de Cent Ans à nos jours.
Beau projet.

Il est évident que le manque d’instruction, l’illettrisme de la partie la plus misérable du pays interdisent que l’on ait, pendant très longtemps, des témoignages sur ce que fut la vie de ces hommes et de ces femmes.
Tout au plus connaissons-nous les noms qui furent donnés à ceux qui se révoltèrent contre la précarité de leur existence que le moindre imprévu menaçait. « Croquants » du Périgord, « Bonnets rouges » en Bretagne, « pitauds » de Guyenne, « rustauds » en Alsace.

Dans les premiers chapitres, ce sont souvent les détails, les micro-histoires qui retiennent l’attention plus que la vision nécessairement assez cavalière du déroulement historique.
On a souvent envie de dire à Noiriel qu’on sait tout çà depuis longtemps.
Plus on avance dans le temps, plus la lente diffusion de l’écriture jusqu’aux couches les plus basses de la population (et c’est un besoin inhérent au développement du capitalisme lui-même), plus s’étoffent et se précisent les analyses.

Je ne peux en retenir que quelques-unes, dans le désordre, en souhaitant que ce parcours à saute-moutons donnera envie à ceux qui me liront de se plonger dans ce livre.

Noiriel revient souvent sur le mépris à l’égard des paysans, vus comme des sauvages, des barbares incultes, qui court pendant des siècles chez les intellectuels urbains. Et même chez Marx où ils apparaissent comme une masse manipulable par le curé du coin et ces messieurs du château.

C’est un lieu commun que de s’étonner du soutien que les paysans apportent à Napoléon III ; pourtant, montre Noiriel, s’ils le font, ce n’est pas par un obscurantisme rédhibitoire, mais parce que la politique menée par l’Empereur va dans le sens de leurs intérêts : moins d’impôts, défense de la petite propriété et de la complémentarité entre les activités industrielles et les activités agricoles qui est la norme en cette époque où la concentration de la production industrielle dans d’immenses usines n’est pas encore effective.

Ce qu’on appelle le vagabondage – tableau d’Alfred Stevens (1823-1906) – 1854 – Huile sur toile (H. 130 ; L. 165 cm) – © RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay)

Noiriel souligne également la hantise des classes possédantes, bien « installées », du vagabondage auquel les paysans sont soumis par la nécessité de chercher ailleurs le travail qu’ils ne trouvent pas dans leur coin ou de meilleures conditions de vie. (Cf dans les livres de la comtesse de Ségur, le personnage du « chemineau », celui qui erre sur les chemins).

Je retiens aussi qu’il n’y a aucune idéalisation de la « classe ouvrière ». Il montre (c’est un de ses sujets de recherche privilégiés que celui des migrations) les manifestations d’hostilité des ouvriers à l’égard des étrangers, toujours ressentis comme des concurrents sur le marché de l’emploi.
Les migrations n’ont jamais cessé – elles sont d’abord des phénomènes localisés à l’intérieur de ce qu’on n’appelle pas encore le territoire national, d’une région à l’autre ; des phénomènes dûs à l’inexistence ou à la porosité des frontières.
L’immigration ne devient un « problème » qu’à la fin du XIXème siècle, à l’époque de la Grande Dépression.

Noiriel note aussi la nécessité dans laquelle se trouvent les grands industriels d’embaucher de la main d’oeuvre en provenance des colonies et le cynisme avec lequel ils utilisent cette main d’oeuvre taillable et corvéable à merci qu’ils renvoient en masse quand ils n’en ont plus besoin.
La situation que nous vivons aujourd’hui ne date, de toute évidence, pas d’hier.


Tonkinois travaillant à la cueillette dans les jardins de Trianon, Versailles
Photo © Albert Harkingue / Roger Viollet

Des thèmes politiques forts courent à travers le livre.
Au premier plan, l’opposition toujours réactivée entre les partisans de l’action directe et ceux du régime représentatif. Et le tour de passe-passe qui fait que, dans les luttes qui opposent entre elles les différentes composantes de la classe dominante, le « peuple » est utilisé comme force d’appoint mais immédiatement désarmé et renvoyé à son inexistence politique, une fois les conflits entre bourgeois réglés au bénéfice du plus fort.

Dans la vision jacobine de la « nation », chaque citoyen peut être à la fois représenté et représentant. Bien beau tout ça, mais cela reste au niveau des principes.
« Chaque citoyen a été vu comme le représentant de sa nation, ce qui a alimenté une suspicion constante à l’égard des immigrés étrangers. » (p.550)
En temps de guerre on les accuse fréquemment d’être des espions ; en temps de paix, on établit des distinctions entre ces immigrés selon leur degré de proximité supposé avec « nos » valeurs fondamentales. (Cf tous les discours sur les musulmans).

Guerre 1914-1918. « Les travailleurs coloniaux et étrangers dans nos
manufactures de guerre – région de Lyon ». Sénégalais chargeant les obus. Photographie parue dans le journal Excelsior du dimanche 17/09/1916.
© Piston / Excelsior / Roger-Viollet

De toute manière, on sait, depuis les Pères fondateurs de la constitution américaine, qu’il ne faut surtout pas que le représentant ressemble trop au représenté. Manière efficace d’éloigner de la représentation, dite toujours nationale, une bonne partie de la population – au prétexte qu’ils sont pauvres, qu’ils ne sont pas instruits, etc.

Je retiens aussi de ce parcours la constante des arguments de la droite, sous quelque oripeau qu’elle dissimule son attachement viscéral à la propriété, contre toute forme de justice sociale : la dénonciation de la pression fiscale (oh ! l’horrible impôt sur le revenu…), des lois sociales, arrachées de longue lutte par les travailleurs, qui brident la liberté d’entreprendre, du nombre toujours trop élevé de fonctionnaires…

J’aime que Noiriel apporte une attention toute particulière à l’apparition de certains mots, au contexte qui leur donne naissance, à l’avenir qui sera le leur.
Comme le mot « grève » qui désignait, au départ, le fait de chercher un emploi (à Paris, place de Grève, où se réunissaient les ouvriers qui attendaient l’embauche) avant de désigner, à partir de 1848, le fait de cesser le travail pour faire pression sur le patron et obtenir une amélioration des conditions de travail.
Ce qu’on appelait, au XVIIIème siècle, une « cabale » – le mot qui avait le sens de complot contre une pièce de théâtre s’était par extension spécialisé pour désigner une entreprise malveillante à l’égard de quelqu’un.

J’aime aussi que Noiriel rompe avec « l’objectivité » revendiquée par l’idéologie historisante en faisant appel à ses expériences d’enfant issu des classes populaires, confronté à la violence de son environnement et « sauvé » par l’institution scolaire.

Enfin, je ne peux que me réjouir de voir Noiriel citer Henri Guillemin dans sa bibliographie. C’est à propos de la Commune.
Il aurait pu le citer également à propos de 1848 – ce qui lui aurait permis de ne pas passer Lamartine sous silence.

Patrick Rödel

Grand monochrome jaune – tableau de Daniel Mangin – 2015 – (97 x 162 cm)
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Colloque Henri Guillemin 2018 : les lendemains

Participants au colloque du 17/11/18 – salle Dussane – ENS – Ulm – Paris

Le colloque Henri Guillemin du 17 novembre 2018 à l’Ecole Normale Supérieure (ENS rue d’Ulm) sur « Pétain, montée du fascisme, débâcle de 40, collaboration » a rassemblé environ 130 personnes restées attentives tout au long d’une studieuse et longue journée qui commença à 9h30 et prit fin à 18h45.

Au vu des réactions et autres commentaires d’encouragement et de remerciement exprimés par les participants pendant cette journée, ou le lendemain, nous pouvons être satisfaits de la réussite de cette manifestation qui a touché le but poursuivi, celui de contribuer à faire toute la lumière sur cette période historique en remettant la vérité à l’endroit et en dévoilant les sombres manigances des élites françaises de cette époque.

Ce sont d’importants éléments d’information sur l’histoire passée mais surtout des clés de compréhension de notre histoire actuelle, que l’on peut étendre aujourd’hui au-delà du seul cadre français ; à l’Europe et au Monde, la mondialisation ayant homogénéisé les élites, les méthodes et les processus.

Si l’événement est clos, le désir de prolonger la connaissance dans ce domaine, lui, continue ; chacun à sa façon comme je l’ai dit en conclusion du colloque : en plongeant dans les livres de Henri Guillemin, en visionnant ses conférences TV, et aussi en lisant les ouvrages des intervenants.

C’est pourquoi il nous a semblé utile d’indiquer à nouveau les titres des ouvrages qui ont été mentionnés, avec toutes leurs références.

Les titres des ouvrages et leurs références

Introduction d’Edouard Mangin

Le Talon de fer (The Iron Heel, 1908) appartient au patrimoine littéraire mondial.

Dans ce récit d’anticipation Jack London imagine la société future : révolte ouvrière, grève générale. Une révolution collectiviste aux États-Unis qui avorte au terme d’une impitoyable répression, l’oligarchie capitaliste s’imposant au monde, pour une période de trois cents ans.
Mais ce n’est pas la fin.

Roman socialiste à thèse, récit d’amour et d’engagement passionné dans la lutte, ce texte a été lu comme une préfiguration de la société capitaliste poussée à sa forme extrême : le fascisme.

Existe chez plusieurs éditeurs. Ici, la vignette des éditions « Le temps des cerises« . 400 pages – 15 €

Chef d’oeuvre traduit en plusieurs langues, livre villipendé par les Conservateurs US, mais qui a ouvert les yeux à des milliers d’Américains, Une histoire populaire des États-Unis présente le point de vue de ceux d’en bas.
Howard Zinn, l’ami de Noam Chomsky, confronte avec minutie la version officielle et héroïque de l’histoire de l’Amérique (de Christophe Colomb à George Walker Bush), aux témoignages des acteurs les plus modestes : Indiens, esclaves en fuite, soldats déserteurs, jeunes ouvrières du textile, syndicalistes, GI du Vietnam, activistes des années 1980-1990.
Tous, jusqu’aux victimes contemporaines de la politique intérieure et étrangère américaine, viennent ainsi battre en brèche la conception unanimiste de l’histoire officielle qui apparaît ainsi comme une pure légende.

Editions Agone – 812 pages – 28 €.

A noter :  chez le même éditeur, l’ouvrage de Gérard Noiriel qui s’inscrit en écho à celui de Zinn : « Une histoire populaire de la France – de la Guerre de Cent ans à nos jours » – sorti le 19/09/18 – 832 pages – 28 €. Une recension de cet ouvrage, établie par Patrick Rödel, fera prochainement l’objet d’une lettre d’information.

Sur la Révolution française, pour aller rapidement au coeur des enjeux, j’ai mentionné « Silence aux pauvres » d’Henri Guillemin.

Cet ouvrage figure sur notre site, à l’onglet bibliographie, champ « histoire politique ».

Pour s’y rendre directement, cliquez ici

Editions Utovie – 130 pages – 14 €

Sur le thème du colloque, deux titres essentiels d’Henri Guillemin, ont été mentionnés. Etant donné qu’ils sont au centre du thème du colloque, ils ont aussi été indiqués plusieurs fois par les intervenants.

Le premier s’intitule « Nationalistes et Nationaux – la droite française de 1870 à 1940 » – éditions Utovie – 482 pages – 32 €.
Cet ouvrage figure sur notre site, à l’onglet bibliographie, champ « histoire politique ». Pour s’y rendre directement, cliquez ici

A noter : dans le cadre de la préparation du colloque, une analyse de ce livre par Patrick Rödel a fait l’objet d’une lettre d’information. Pour la (re) lire, cliquez ici

Le second a pour titre « La vérité sur l’affaire Pétain » – éditions Utovie – 228 pages – 15 €.

Cet ouvrage figure sur notre site, à l’onglet bibliographie, champ « histoire politique ». Pour s’y rendre directement, cliquez ici

Intervention de Patrick Berthier

En juillet 1977 et janvier 1978, Henri Guillemin s’est longuement entretenu avec Patrick Berthier ; le résultat de ces dialogues, soigneusement revu et souvent très atténué par l’intéressé, a été publié chez Gallimard sous le titre Le cas Guillemin en 1979.
« Henri Guillemin tel quel » n’est pas la réimpression de ce livre, mais l’édition de l’enregistrement original, avec rétablissement de tous les passages supprimés ou modifiés comme politiquement ou religieusement incorrects.

Ainsi se trouve réalisé le premier projet d’un livre en trois parties : l’image de Guillemin dans la critique des années 1950-1970, les mots de Guillemin dans les entretiens 1977-1978, et la part intime de Guillemin. En somme, Henri Guillemin tel quel.

Editions Utovie – 328 pages – 28 €

A noter : Le prochain ouvrage élaboré par Patrick Bethier, portant sur Henri Guillemin sortira vers le milieu du second semestre 2019 et s’intitulera « Les Chroniques du Caire » aux éditions Utovie (titre provisoire).

Il s’agit d’une sélection des 98 chroniques littéraires hebdomadaires écrites par Henri Guillemin entre 1937 et 1939, alors professeur à l’Université du Caire, pour le grand quotidien « La Bourse égyptienne« , journal de référence, lu par les élites francophones égyptiennes et rayonnant sur l’ensemble du Moyen-Orient.

Avec une grande profondeur d’analyse et fort d’une plume alerte et toujours incisive, Guillemin critique les livres de ses contemporains écrivains, comme « La nausée » de Sartre, « L’espoir » de Malraux, « Bagatelle pour un massacre » de Céline ou encore « Pour qui sonne le glas » de Hémingway.

Un bonheur de lecture avec le recul d’aujourd »hui.

« Une vie pour la vérité » est une nouvelle bibliographie entièrement revue et corrigée. Elle s’impose à plusieurs titres. D’abord s’y retrouver dans une production impressionnante : plus de soixante ouvrages, des milliers d’articles, des centaines de conférences…
Ensuite, cet ouvrage permettra aux détracteurs de l’historien, comme à ses admirateurs, de mesurer toute l’étendue d’un travail qui force le respect.
Cette bibliographie fait apparaître aujourd’hui Henri Guillemin comme une sorte d’ovni sur le plan de l’intégrité intellectuelle et morale.  
 

Editions Utovie – 158 pages – 15 €

Intervention de Jean Chérasse

Jean Chérasse a mené à son terme, au début de cette année, son immense projet d’écrire un livre sur la Commune,  une promesse faite à Henri Guillemin et un engagement philosophique, politique et personnel, puisque ce livre est réalisé à partir d’archives historiques, dont une partie provient de sa propre famille.

Cette oeuvre, intitulée « Les 72 immortelles » se développe sur 900 pages en deux volumes.

Le premier « La fraternité sans rivages« , au sous-titre « Un éphéméride du grand rêve fracassant des Communeux » permet de suivre jour par jour la vie parisienne, du 18 mars au 28 mai 1871.

Le second (en librairie le 6 décembre 2018) « L’ébauche d’un ordre libertaire » au sous-titre « Un regard neuf et affectueux pour la juste mémoire de la Commune de Paris 1871« ,  est un essai politique visant à décoder, analyser et commenter cet éphéméride, ainsi que le messianisme communeux porté par cette révolution pacifique.   

Editions Le Croquant –  Vol 1 : 540 pages – 24 €. Vol 2 : 360 pages – 20 €

Intervention de Antoine Perraud

Certains emballements médiaticojudiciaires ont été d’effroyables ratages.
A chaque fois, le journalisme cède à une tentation qui le fait chuter.

Pourquoi celui-ci en est-il arrivé à dénoncer sans vérifier, se posant en justicier alors qu’il n’était que puissant accusateur ? Comment s’est-il transformé en machine à fabriquer des bavures ?

De tels fiascos laissent un sentiment fait d’incrédulité, d’incompréhension, et d’effroi.
Ce livre examine ce travers journalistique en analysant trois moments où la presse s’est substituée à la justice pour imposer son credo et son tempo.

Editions Flammarion – 2007 – 193 pages – 17 €

Intervention de Patrick Rödel

« Les petits papiers d’Henri Guillemin« , est un livre tout en nuance, qui fait le point sur ce qu’a représenté pour Patrick Rödel, cet oncle à la forte personnalité.
Il ne s’agit ni d’un éloge complaisant, ni d’un récit à charge, mais d’un portrait des différentes facettes, parfois contradictoires de cet homme singulier.

Ainsi se succèdent de savoureux et malicieux souvenirs des vacances en famille, au ton très personnel, mais aussi des mises au point critiques sur l’art et la manière avec lesquels Guillemin construisit peu à peu sa vie privée et sa vie publique. Le tout avec l’humour pince-sans-rire propre à l’auteur. 

Editions Utovie – 240 pages – 19 €

« L’autre », c’est François Mauriac. Le « frère », c’est Raymond, l’aîné de la fratrie, celui qu’on obligera à reprendre en main les affaires familiales, à endosser la fonction terne d’avoué, celui qui se vivait comme écrivain, qui voulait se vouer entièrement à la littérature. Celui qui est complètement tombé dans l’oubli.

« Raymond, frère de l’autre« , est l’histoire d’un sacrifice, sinon d’une disparition. Dans les biographies consacrées à François Mauriac, Raymond est à peine évoqué.

Jusqu’à ce que Patrick Rödel retrouve sa trace au hasard de ses recherches. S’appuyant sur des documents inédits, il imagine ce qu’aurait pu être le journal intime de Raymond Mauriac, ce « frère de l’autre ». Récit de la frustration, de la solitude, portrait oblique de François, description des milieux littéraires dans l’Entre-deux-guerre.

Editions Le Festin – 248 pages – 19,50 €

  

Intervention de David Gallo

David Gallo a écrit nombre d’articles et contributions à des actes de colloques et à des ouvrages collectifs. Je rappelle ici sa thèse soutenue le 29/11/14 :  « La politique de formation idéologique de la SS (1933-1945) : Institutions, discours, pratiques, acteurs et impact de la Weltanschauliche Schulung« .

Pour en lire le résumé ou pour connaître les modalités d’obtention de l’intégralité de l’ouvrage, cliquez ici

A noter : David Gallo fait partie d’un groupe d’historiens qui travaillent actuellement à une réédition de « Mein kampf » aux éditions Fayard.
Il s’agit bien sûr d’une publication remise en perspective historique, avec l’arsenal de l’appareil critique nécessaire (analyses, introduction, notes..) qui fera, n’en doutons pas, du bruit dans le landerneau médiatique.

Intervention de Annie Lacroix-Riz

Ce livre monumental, écrit presque exclusivement à partir du dépouillement des archives originales françaises et allemandes, a fait date dans l’historiographie européenne de la guerre de 1940/1945.

Se démontre, faits après faits, l’incroyable machinerie collaborationniste de la France de 1935 à 1944, comment les institutions et entreprises françaises ont accueilli le IIIème Reich.

A la faveur de cette 2e édition, l’auteur a entièrement refondu l’ouvrage pour tenir compte des dernières données archivistiques et historiographiques. 

Editions Armand Colin – 816 pages – 35 €

A partir d’une étude fouillée des archives françaises et étrangères, ce livre analyse l’histoire des années 1930 pour éclairer les raisons de la défaite choisie de 1940.

On apprend pourquoi et comment le haut patronat et, de manière générale, les élites françaises : militaires, politiciens, journalistes, hommes d’affaires et des organisations reines comme la Banque de France ou le Comité des Forges, ont opté sciemment pour la défaite; un choix copié sur les voisins fascistes, dans l’obsession d’être en accord avec le Reich.  

On découvre que l’autonomie des politiciens ou des journalistes relève du mythe et que c’est bien la France des grands intérêts économiques et financiers qui dicta le choix de l’Allemagne comme partenaire privilégié dès les années 1920 et sabota l’alliance russe de revers qui avait évité la défaite en 1914.  

Editions Armand Colin – 688 pages – 40 €

Ce livre analyse pourquoi les classes dirigeantes françaises ont pris au 19e siècle l’habitude de s’appuyer sur des homologues étrangères, plus puissantes et plus sûres d’elles.
Au 20e siècle, elles ont opté tour à tour, ou conjointement, pour leurs partenaires d’Allemagne et des États-Unis.

Ainsi, à l’été 1940, au terme d’une décennie de crise, triompha avec Vichy le tutorat allemand que les élites françaises avaient mûrement préparé. L’attachement durable des classes dirigeantes françaises au tuteur allemand et au tandem Laval-Pétain, qu’elles avaient choisi dès 1934, se prolongea souvent jusqu’à la libération de Paris.

Mais dès l’été 1941 avec la mort du Blitzkrieg à l’Est, une nouvelle réalité s’impose qui va dicter leur ralliement à la Pax Americana, du grand capital financier aux chefs militaires et au haut clergé.

Editions Armand Colin – 496 pages – 29 €

A noter : le prochain ouvrage de Annie Lacroix-Riz, en cours de rédaction, sortira fin 2019 et s’intitulera « Le mythe de l’épuration des élites françaises 1943 – 1950 » (titre provisoire).

Lettre d’information rédigée par Edouard Mangin

Un lever de soleil sur une mer de nuages

 

  

 

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La dernière « chronique du Caire » d’Henri Guillemin

Hitler saluant la parade militaire SS à Varsovie début octobre 1939, apès la capitulation de la Pologne le 27 septembre. 

22 octobre 1939, la 98e et dernière  » chronique du Caire »

Après l’obtention du titre de docteur ès lettres grâce à sa thèse sur le Jocelyn de Lamartine (mars 1936), Henri Guillemin, professeur de classes préparatoires au lycée du Parc de Lyon, aurait pu briguer un poste dans l’université française ; mais l’occasion se présente alors de partir pour Le Caire, où est disponible un poste de professeur à l’Université francophone.
Guillemin enseigne donc les lettres françaises au Caire à partir de l’automne 1936, tout en se faisant connaître du public cultivé par de nombreuses conférences littéraires : il n’est en effet pas historien, même si ce qu’il a appris sur Lamartine à l’occasion de sa thèse commence à germer en lui et prépare la série des grands ouvrages d’histoire du
xixe siècle qui s’ouvrira en 1951 avec Le Coup du 2 Décembre.

L’histoire trouve quand même moyen de s’inviter dès cette époque dans les préoccupations du professeur Guillemin. Son succès pédagogique et mondain pousse La Bourse égyptienne, le quotidien de l’élite francophone de tout le Moyen-Orient, à lui demander de devenir chroniqueur littéraire pour son numéro du dimanche : c’est chose faite à partir de novembre 1937, et notre série « Les chroniques du Caire » a permis de montrer tout l’intérêt du contenu de ces articles, littéraires, certes (Sartre, Mauriac…), mais touchant aussi à la modernité vivante de l’époque, comme nous l’avons vu par exemple avec Les Grands Cimetières sous la lune de Bernanos, L’Espoir de Malraux ou les pamphlets de Céline.

À l’été 1938, Guillemin quitte Le Caire pour l’université de Bordeaux, mais conserve son poste de chroniqueur à La Bourse égyptienne.
Tout en continuant d’y présenter des livres de littérature, romans ou essais (comme le
Terre des hommes de Saint-Exupéry, en juillet 1939), il suit aussi l’actualité politique, non en tant que telle, mais telle que la présente, justement, cette littérature dont il est chargé de décrire le mouvement.
La montée du péril de guerre apparaît donc logiquement à travers tels de ses articles, par exemple son compte rendu, le 1
er janvier 1939, du Journal d’Allemagne d’un jeune écrivain alors presque inconnu, Denis de Rougemont.

Arrive la déclaration de guerre. Le 3 septembre, l’article de Guillemin (sûrement envoyé à la rédaction plusieurs jours avant) porte sur Le Coup de vague, roman de Simenon, et sur un recueil d’articles très engagé de Bernanos, Nous autres Français (j’ai parlé de ces deux livres dans « Les chroniques du Caire » en mai 2016 [ici] et novembre 2017 [ici] ).

Le 10 et le 17 septembre, pas de chronique de Guillemin, sans qu’on sache si la décision vient de lui ou du journal.

Le 24, un article sur « La France, textes choisis de Charles Péguy » : cette anthologie préparée par le fils de Péguy paraît vingt-cinq ans après la mort de l’écrivain au front de 1914, et même si Guillemin ne développe aucun parallèle avec la guerre qui vient d’éclater, le lecteur, je suppose, le fait à sa place.

Puis, nouveau silence : pas d’article les 1er, 8 et 15 octobre.

Enfin, le 22, mais sans aucune précision qui l’annonce, c’est le 98e et dernier article de la série, intéressant pour nous par son contexte presque plus que par son contenu.

C’est sur ce contexte que je voudrais dire quelques mots, dans la perspective de notre colloque du 17 novembre prochain sur 1940.

Le titre de l’article, comme presque toujours, se limite à l’identification de l’ouvrage dont il s’agit : « Curieuse époque, de G. Rotvand ».

J’ignore si en octobre 1939 le nom de l’auteur est connu ; le catalogue de la BnF, bon indice de notoriété ou d’anonymat, ignore ses dates de naissance et de mort, et signale de lui trois livres : Franco et la nouvelle Espagne (Denoël, 1936), l’ouvrage dont nous parlons, et plus tard L’Imprévisible M. Durand (P. Horay, 1956).

En furetant sur internet, on apprend qu’il descend d’une famille de banquiers et philanthropes juifs polonais. On apprend aussi – plus intéressant – que L’Imprévisible M. Durand n’est pas, malgré son titre, un roman, mais une étude statistique sur le Français moyen (compte rendu dans la revue Population, 1956-2, p. 371) : ce qu’était déjà, dans une certaine mesure, Curieuse époque.

Au moment de lire les principaux passages de l’analyse de Guillemin, nous devons nous replacer dans le moment où il l’a écrite, octobre 1939 : ce qu’il sait du présent, ce qu’il ignore de l’avenir. Voici le début :

L’« achevé d’imprimer » de ce livre est du 13 juin 1939. Par deux fois l’auteur, un peu trop pressé, s’est mis à parler au présent, comme étant déjà à l’année prochaine. « On a tout le loisir dans notre Europe de 1940… », dit-il à la page 172 ; « l’Européen de 1940… », reprend-il quatre pages plus loin. Danger des anticipations ! La vie de l’Europe et du monde aura connu une coupure, une fameuse coupure, à partir du 1er septembre 1939. En juin, M. Rotvand ne s’en doutait pas. Nous non plus. Quand il évoque, dans son premier chapitre, « L’après-guerre », il aurait donc pu dire aussi, avec autant d’exactitude, « l’avant-guerre ». Destinée affreuse de ce xxe siècle (n’anticipons pas à notre tour, et contentons-nous de dire : de cette première moitié du xxe siècle) qui aura connu, à vingt-cinq années de distance, deux hécatombes, comme si la paix de 1918, saluée de tels cris d’espérance, n’avait été rien d’autre, en fait, qu’une pause fourbue entre deux massacres.

Dans le déroulement de notre histoire, les années s’ordonnent par groupes : 1789-1815, la Révolution et l’Empire ; 1815-1830, la résurrection vaine et bientôt abolie de la monarchie légitime ; 1830-1848, l’essai d’une monarchie bourgeoise, etc. Un nouveau cycle d’années vient de prendre fin : deux dates de plus seront maintenant à jamais accolées : 1918-1939. C’est l’entre-deux-guerres. En écrivant son livre, en le publiant à la fin de juin 1939, M. Rotvand ne devinait pas qu’il composait, à l’intention de l’avenir, la première étude d’ensemble sur une période bien délimitée et précisément à bout de course.

Texte remarquable, me semble-t-il, car nous voyons le regard de Guillemin sur le présent immédiat, s’y combiner avec la vue en perspective qui est, dès cette époque, la sienne, et qui lui fait considérer l’Europe depuis la Révolution, dans une continuité à bien des égards tragique.

Ce qu’il dit, ensuite, du contenu du livre, s’enrichit de même de références satiriques qui sont bien aussi, déjà, du Guillemin que nous avons connu ensuite ; ceci, par exemple, où il s’unit à Bernanos dans la même détestation d’Anatole France l’homme de droite, mais pour aller, comme Bernanos, au-delà de la satire, et réfléchir en profondeur :

« Curieuse époque » […] est un livre facile, qui traite, en souriant souvent, de choses sérieuses et redoutables ; c’est un peu un “dessin animé” ; l’humour n’y manque pas. L’auteur s’est constitué en observateur attentif mais doucement narquois. Je ne veux pas dire qu’il y ait rien là qui rappelle la manière d’Anatole (France). Dieu merci ! Ce genre fin, ces façons précieuses, ce goût de jouer au plaisantin distingué, cette bassesse fétide du beau Monsieur qui, par antiphrase sans doute, prenait le pseudonyme de France, tout cela est absent du livre qui nous occupe. Je ne sais absolument pas qui est ce Georges Rotvand. Je ne vois point qu’il ait publié quoi que ce soit avant cet essai qui m’a tout l’air d’un premier-né. Eh bien, ce n’est pas mal du tout. Assurément, certaines de ses remarques et de ses légèretés volontaires nous font un peu mal à présent. Ce n’est pas de sa faute. Il s’est creusé un tel abîme entre le présent et le passé – un passé vieux d’un mois à peine ! – qu’il nous faut un effort de mémoire pour retrouver notre âme de ce temps-là, de cet hier si terriblement désormais loin de nous.

Nous étions ainsi, pourtant, pleins d’oubli, nous faisions exprès d’oublier, nous ne voulions pas accorder créance aux signes les plus péremptoires qui nous prédisaient nos lendemains. À force de nous reconnaître impuissants à rien changer de ce qui devait venir ou ne pas venir, nous préférions n’y plus penser. Nous disions : « On verra bien ! », en nous bâtissant tout de même, vaille que vaille, un petit système de raisonnements destinés à nous rassurer. « Ça s’arrangera ! au dernier moment on évitera le pire ! » Et pour mieux faire contre mauvaise fortune bon cœur, nous nous répétions en nous-mêmes qu’il est toujours beau de vivre dangereusement.

À présent, depuis peu de jours, nous jetons sur ce passé proche un regard désabusé. Est-ce possible que nous ayons été à ce point aveugles ? Comment pouvions-nous douter de ce qui nous attendait ? Tout n’était-il pas clair, irrécusable, mathématiquement certain, annoncé, proclamé, préparé sous nos yeux ? Les historiens des siècles futurs pourront dire, je pense, qu’au moins ces gens de 1939 on ne les a pas pris en traîtres ! qu’ils auront été dûment avertis, pendant des mois et des années, du sort qui leur était réservé ; que si la guerre a éclaté, en septembre de cette année-là, elle n’a pas été une surprise, qu’elle n’a pas surgi du domaine de l’imprévisible, qu’on n’aura peut-être même jamais eu, dans l’histoire du monde, aussi parfait exemple d’événement attendu, précédé d’un tel luxe de prodromes explicites, et d’avis prémonitoires. C’est vrai. Mais peut-être était-ce justement cette évidence démesurée qui finissait par nous sembler suspecte ; peut-être, ayant vu un par un tous nos espoirs de naguère s’évanouir, comptions-nous que nos craintes seraient pareillement démenties ; ils s’étaient révélés vains, nos rêves d’une organisation de la paix, peut-être alors seraient-elles vaines, aussi, nos terreurs devant la guerre…

1938 : congrès du parti nazi réuni à Nüremberg, rassemblant chaque année, depuis 1933, 150 000 militaires SS.

Bien sûr nous autres, aujourd’hui, nous lisons ces lignes avec la connaissance de ce qui a suivi ; mais il faut les lire en pensant qu’elles ont été écrites un mois après l’éclatement du conflit ; même la « drôle de guerre », on ne sait pas, alors, qu’elle va durer huit mois. Pour Guillemin, le bilan ne se fait encore qu’entre avant-guerre et état de guerre, et sous la forme d’un examen de conscience :

[…] on a toujours beau jeu, quand une chose quelconque s’est produite, d’affirmer qu’elle était prévisible, qu’il suffisait d’un peu de bon sens pour la prédire infailliblement. Nous en sommes là ; nous nous surprendrons un jour ou l’autre – c’est bien probable – à soutenir qu’en effet, pendant l’été de 1939, nous marchions les yeux ouverts à la rencontre de la catastrophe, que nous n’avions pas d’illusions, que nous faisions même belle figure, stoïques, lucides, résolus… Il ne sera pas mauvais, alors, de revoir ce livre de G. Rotvand, document, livre-témoin. Nous espérions toujours, voilà la vérité, et de toutes nos forces. Avec notre cœur battant, avec notre attente angoissée, nous étions tous persuadés quand même qu’un miracle allait se produire, ou même que tout ce qui se passait d’effrayant n’était qu’un jeu sévère mais truqué, une sorte de bluff géant. La « partie de poker », vous savez ? La « guerre blanche »…

On sent Guillemin partagé entre un véritable intérêt pour l’état des lieux que dresse le livre de Rotvand, et le regret qu’il se soit à ce point contenté d’une « perspective cavalière » (ces mots sont de Guillemin).
Que montre-t-il au lecteur d’octobre 1939, désormais plongé dans une guerre avant laquelle il a écrit ?

Le coup d’œil que G. Rotvand nous fait jeter sur les années 1918-1939 y révèle d’étranges contradictions. Rotvand rassemble quelques citations (qu’il n’a pas tort d’appeler « hallucinantes ») tirées de la bible hitlérienne, c’est-à-dire « Mein Kampf » ; il évoque les coups de force d’Éthiopie, d’Albanie, d’Espagne, et nous montre en même temps la tranquillité, les dispositions très sincèrement pacifiques des peuples eux-mêmes qui vivent sous ces chefs aux comportement furieux. L’Allemand moyen, l’Italien moyen est-il donc un égorgeur, un maniaque de sang, un rapace ? Ah ma foi, pas le moins du monde ; un brave homme qui voudrait faire paisiblement son métier de vivre, le mieux possible, sans coups durs.

Et pourtant, écrire cela, qui est peut-être vrai, c’est rester « à la surface des choses » :

Il y aura, plus tard, une étude autrement grave et profonde à faire, un procès à examiner de près, sur l’avortement de la paix, autour de 1928-1930. Comment cela s’est-il donc passé, au juste ? Pourquoi n’a-t-il fallu à aucun prix désarmer, quand on pouvait le faire, quand l’Allemagne de Weimar avait les mains nues et vides ? Qui menait le jeu ? Qui, hors même d’Allemagne, a soutenu, a poussé Hitler ? Ce n’est pas le moment d’en parler. D’autres comptes seront à régler, quand l’heure en sera venue. M. Rotvand ne va point si avant dans le secret de notre drame. Il en dessine seulement les lignes apparentes, l’étrange visage.

Juillet 1938 : le consul allemand de Cleveland remet à Henry Ford , le célèbre construteur automobile américain, le prix de la Grande-Croix de l’Aigle allemand, la plus haute médaille de l’Allemagne nazie.

Ces mots « Ce n’est pas le moment d’en parler » annoncent, mais Guillemin lui-même n’en a sans doute pas encore conscience, son livre Nationalistes et nationaux dont Patrick Rödel vient de présenter des extraits (notre lettre du 4 octobre 2018 – cliquez ici.).

On sent le lecteur Guillemin frappé par la force d’auto-suggestion optimiste qui semble soutenir Rotvand dans son refus de désespérer, alors même que le présent lui donne tort.

Sans autre commentaire, je propose de terminer par les dernières lignes de l’article, les dernières, aussi, qui aient été imprimées de Guillemin avant le bouleversement de 1940 :

Dans son avant-dernier chapitre, Rotvand croyait pouvoir écrire : « La vogue du malsain, du névrosé, du torturé baisse en art et en littérature. Nous devenons amoureux de santé. La femme-squelette aux os protubérants, avec bouche de minium sur fond de plâtre, la femme-éponge, au teint brouillé par trop d’alcool et de boîtes de nuit, la femme gouape à l’allure équivoque de petit garçon mal élevé, ont abandonné la scène. La femme jeune, souple, vive et fruitée a tous les succès ». Vrai aussi que nous nous reprenions à aimer le grand air, les champs, non plus pour des performances sportives, mais pour nous arrêter au bord des routes, dormir sur l’herbe ou sur le sable… Camping ! Quel pouvoir d’attraction avait pris ce mot, avec tout ce qu’il évoquait de sain, de pur ! C’est d’une autre « campagne », hélas, qu’il s’agit maintenant !

Décadence, ou renaissance ? demandait Rotvand, pour conclure. Il laissait la question sans réponse. Le problème s’est modifié, entre temps. Il s’annonce à présent sous une forme beaucoup plus simple, et presque triviale : To be, or not to be.

Note rédigée par Patrick Berthier

Soldat français pendant la « drôle de guerre » (selon l’expression de l’écrivain Roland) du 3 septembre 1939 au 10 mai 1940.

Colloque Henri Guillemin

Pétain, montée du fascisme, débâcle de 40, collaboration.

Paris – 17 novembre 2018
Ecole Normale supérieure (ENS) salle Dussane – 45, rue d’Ulm 75005 Paris

Les inscriptions sont ouvertes. (Inscriptions par internet : 13 € –

inscriptions sur place le jour du colloque : 25 €)

Pour lire le programme définitif et vous inscrire, cliquez ici

Affiche promouvant la Révolution nationale et stigmatisant la Troisième République en proie au capitalisme, au communisme, à l’affairisme, aux juifs et aux francs-maçons, etc, etc…. Illustration de R. Vachet.