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La fiction littéraire, un aspect méconnu de l’oeuvre de Guillemin

Henri Guillemin

On a très longtemps réduit Henri Guillemin aux livres d’histoire littéraire et politique qu’il écrivait. Tous n’étaient pas forcément drôles à lire.
On découvre, grâce au Net
l’extraordinaire conteur qu’il a été – conférencier, d’abord, mais les témoins de ces prestations ont vieilli et commencent d’en perdre le souvenir ; puis historien-vedette à la télévision (suisse romande, belge, canadienne) que redécouvre avec passion toute une nouvelle génération.

Or, cet art de conteur, Guillemin en a fait preuve aussi dans des œuvres d’imagination qui ont longtemps été considérées comme des essais avortés ou des à-côtés de son œuvre.

Essais avortés, les deux romans que Guillemin écrivit dans les années 30 – Les pauvres gens et Contre-jour.
Contrairement à ce que pense Maurice Maringue, je doute beaucoup des justifications apportées par Guillemin lui-même à cet échec.

Ces deux textes ne manquent pas de qualités et les maladresses qu’on y trouve auraient pu facilement être corrigées. Guillemin n’a pas poursuivi dans cette voie, mais il tenait suffisamment à ses tentatives pour les avoir gardées, au lieu qu’il aurait pu s’en débarrasser définitivement.

J’ai montré dans Les petits papiers d’Henri Guillemin (Utovie, 2015) (pour plus d’informations sur le livre de patrick Rödel, cliquez ici), que la vocation première de Guillemin est bien la création littéraire et qu’il y renonce pour des raisons qui sont plus économiques qu’artistiques.

A côté de son œuvre : des textes courts, nouvelles et contes qu’Utovie a la bonne idée de rassembler en un seul volume, avec une préface de Maurice Maringue et une postface de Martine Jacques.

Couverture dela nouvelle édition de Nouvelles et Contes – 86 page – 15 €

 

Une histoire de l’autre monde

Cette nouvelle date de 1932 – Guillemin est en poste à Clermont-Ferrand, il écrit ce texte, pendant les vacances de Noël, à Bordeaux.

Le renoncement à l’écriture romanesque est tout frais. Mais il a toujours le désir d’écrire, ce texte en est la preuve. Il choisit une forme brève qui demande, certes, un moindre investissement de temps mais qui a toute la dignité d’une œuvre littéraire, contrairement à ce que l’on croit trop souvent en France où les nouvelles n’ont pas bonne presse.

Et dans ce genre littéraire, Guillemin montre des qualités réelles – une intrigue maîtrisée, des personnages crédibles et une écriture qui lui est très personnelle.
Pas vraiment une histoire pour des gamins que cette amitié entre Louis, tout juste ado, et Fritz un prisonnier allemand ; le monde des adultes y est présenté de façon très sévère : la mère de Louis ne montre pas beaucoup de tendresse envers son fils ; elle en montre davantage envers le sergent.
Et son père, prisonnier en Allemagne surprend à son retour sa femme avec son amant.

Seul Fritz échappe à cette noirceur. Le dénouement est très inattendu.

 

Reste avec nous

Ce texte date de 1944. C’est une relecture de la Passion et du passage des Evangiles sur les pèlerins d’Emmaüs.

Guillemin y adopte ce style qui deviendra vraiment sa marque – très proche de l’oralité, en tout cas d’une forme mi-enfantine mi- populaire de s’exprimer, avec des élisions, des inversions, des incorrections, mais qui donne à son récit un aspect extrêmement vivant et authentique – ce sera la même utilisation de la langue dans les émissions pour la télévision.

 

« Bien sûr, les trucs utilisés, parce que ce sont aussi des ficelles, peuvent finir par lasser (…) la suppression des négations, l’abondance des on et des ça, les clausules caractéristiques du discours oral, les quoi, les hein. » ( Les petits papiers d’Henri Guillemin, p. 43)

Le narrateur éprouve, ici, le besoin de s’en excuser : « je n’ai rien voulu, en dépit de ma répugnance, changer à son langage très vulgaire, afin de préserver telle quelle l’authenticité de sa déposition. »

Les personnages, Samuel et et Gesmas, sont des zélotes, ces juifs qui luttent contre l’occupant romain – autant dire qu’ils regardent avec méfiance le Nazaréen et son Royaume qui n’est pas de ce monde.

Jusqu’à l’épisode du Temple où Gesmas voyant dans Jésus un vrai révolutionnaire qui s’en prend aux marchands et aux prêtres croit se mettre à sa suite en réglant ses comptes avec un collabo qu’il ne peut pas sentir.
Il est arrêté. Il sera crucifié en même temps que Jésus. Le bon larron, c’est lui.
Et l’histoire se termine à Emmaüs où Samuel assiste, incognito si j’ose dire, à la rencontre entre les pèlerins et celui qu’ils ne reconnaissent pas encore.

Le souper à Emmaüs – vers 1601 – (139 x 195 cm) – tableau de Caravage  – National Gallery – Londres

C’est un très beau texte. Plein d’émotions et de sentiments contradictoires, ceux-là mêmes que Guillemin n’a cessé d’éprouver tout au long de sa vie. Entre une foi qui n’exclut pas les doutes et un engagement auprès de ceux qui luttent contre les injustices.

Je ne suis pas non plus sûr que les destinataires de cette histoire soient seulement des enfants.
Si je peux me permettre une anecdote personnelle : Henri Guillemin m’ avait offert Reste avec nous pour Pâques 1958. J’avais 17 ans.

[NdE : Nous avons parlé de l’adaptation théâtrale de cette nouvelle dans une récente newsletter. Pour la relire, cliquez ici]

 

Rappelle-toi, petit

A été publié l’année suivante, en 1945. Le propos est, ici, politique. Nettement.

Sous la forme du récit que fait un grand-père à son petit-fils des événements qui ont eu lieu dans son village au moment de la Deuxième République et du Coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte. Un village du mâconnais. Le héros est le maire, Goubaud.

Presque toute la population a accueilli avec joie les changements politiques qui ont eu lieu et oppose un refus catégorique au Coup d’Etat.
Goubaud essaie de trouver des alliés dans les villages voisins et prône une résistance armée aux fossoyeurs de la liberté. Mais il est bien isolé et la répression est terrible, et il sera fusillé : « Tout ce qui résiste doit être fusillé, au nom de la société en légitime défense », décrète le ministre de la guerre.

« tu entends, petit ! : ‘au nom de la société en légitime défense’. Ca vaut de ne pas être oublié, cette trouvaille. »

Ses amis résistants sont déportés, le curé qui a voulu prévenir Goubaud de l’arrivée des soldats est démis de ses fonctions.
Mais il y a fête au château.

« Ce n’est pas une histoire pour amuser les petits enfants », avait prévenu le grand-père.

Pierre-Antoine Berryer (1790 – 1868) avocat et homme politique français harangue la foule à la fenêtre de la mairie du 10e arrondissement de Paris pour dénoncer le coup d’État du 2 décembre 1851 – Gravure tirée de l’Histoire populaire contemporaine – 1864 Paris – de Charles Lahure (1809 – 1887) – éditeur, imprimeur fabricant, libraire.

 

Cette nuit-là

C’est visiblement le dernier texte « littéraire » écrit par Guillemin, en 1944.
Il entre dans une catégorie qu’on pourrait appeler, avec précaution, et Dieu sait s’il y en a dans la narration, celle du « merveilleux ».

Le personnage est un affreux, gueule cassée, anarchiste et athée qui vit à l’écart du village. Les villageois – Guillemin en donne une image très négative – l’accusent de tous les maux, ils sont persuadés que c’est un sorcier qui a le mauvais œil.
Deux paysans décident de le passer à tabac pour qu’il quitte le coin ; ils le laissent à moitié mort mais il s’en sort et n’a plus qu’un désir :  se venger de ceux qui l’ont agressé.
Le soir où il va mettre son projet à exécution, il reçoit la visite d’un enfant – et cette visite va le bouleverser au point de le faire renoncer à sa vengeance.
C’était le soir de Noël.

Une cinquième nouvelle

A ces quatre textes, il faut en ajouter un cinquième – et je trouve dommage qu’il n’ait pas été repris par Utovie et qu’il n’y soit pas, du coup, fait référence dans la postface de Martine Jacques – qui a paru dans Carrefour, en juin 1945.

Il s’agit de Le vent de la Pentecôte.
J’ai signalé l’existence de cette nouvelle (Les petits papiers d’Henri Guillemin, p. 161) qui était inconnue.

Il est vrai que Guillemin lui-même n’a pas repris ce texte, n’en a même jamais parlé, je crois. Pour des raisons complexes.
Carrefour, c’est le journal d’Amaury et de Jean Sangnier. Guillemin est furieux qu’on ait transformé son texte, pour des raisons obscures, et surtout la fin même qui, on le sait, est un des points forts des nouvelles ; qu’on l’ait affublé de dessins qui sont, et c’est vrai, il suffit d’aller consulter ce numéro, d’une laideur affligeante.

Echange de lettres sanglantes entre Guillemin et les gens de Carrefour. A la suite de quoi, la rupture est totale. Et sera présentée, par Guillemin, comme le résultat d’options politiques incompatibles.

On comprend mieux que Guillemin n’ait pas souhaité que l’on sache qu’il n’a pas toujours été fâché avec Carrefour.
Sa nouvelle en subit les conséquences – il aurait pu restituer la version première et la faire éditer, comme les autres, en Suisse. C’est d’autant plus étrange que nous savons que Guillemin l’avait montrée à son ambassadeur Hoppenot, lequel l’avait beaucoup appréciée.
Je ne sais pas si le manuscrit de Vent de la Pentecôte a été conservé dans les papiers de Guillemin.

Voilà des raisons pour lire ce recueil.

Martine Jacques dit fort justement que « tous ces textes se présentent enfin comme le lieu de la transmission d’un secret. (…) La Révélation demeure toujours de l’ordre du secret. »

Note rédigée par Patrick Rödel

Le secret – 1939 – tableau de Félix Nussbaum (né en 1904 à Osnabrück – Allemagne – mort en 1944 à Auschwitz-Birkenau) –
huile sur toile (61 x 74,5 cm) – collection privée

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la Commune toujours d’actualité

Hervé Le Corre © Photo Philippe Matsas/Leemage/éditions Payot Rivages

Le dernier livre d’Hervé Le Corre, Dans l’ombre du brasier, vient de sortir aux éditions Rivages et déjà les critiques sont unanimes pour en saluer la réussite.

Le Corre nous donne une évocation de ce que fut la Semaine sanglante, cet épisode de la Commune sur lequel on passe généralement bien vite et que de nombreuses légendes continuent d’obscurcir comme celle des « pétroleuses » censées avoir mis le feu à Paris alors que la plupart des incendies qui ont ravagé la capitale furent causés par les bombardements des Versaillais. Episode jamais assumé – que l’on songe au nombre d’artères, dans nos villes, la Semaine sanglante est le crime fondateur de la Troisième République.
Les exécutions sommaires sont difficiles à chiffrer, on s’accorde sur une fourchette entre 20.000 et 30.000 hommes, femmes et enfants – sans compter les procès qui ont suivi, les condamnations à la peine capitale, au bagne, à la prison.

Tel est le contexte choisi par Le Corre pour ce livre qui se situe dans la lignée de L’homme aux lèvres de saphir (éd.Rivages) ; il y racontait, durant le siège de Paris, les sinistres exploits d’un tueur en série, Pujols, qui mettait son point d’honneur à exécuter les fantasmes d’un certain Maldoror. Le trait d’union entre les deux livres est le personnage de Pujols, qui n’a pas baissé sa cadence et sème ses victimes qui passeraient inaperçues dans ce Paris où les morts sont légion.

L’intrigue policière est simple : des jeunes femmes disparaissent et tombent sous la coupe d’un photographe porno-pervers et de Pujols, aidé de Clovis qui est conducteur de fiacre. Parmi elles, Caroline à la recherche de laquelle Nicolas, son fiancé, garde national, et Antoine chargé par la Commune des affaires de police vont se lancer. Les obstacles, on l’imagine aisément, sont nombreux.

Aux éditions Rivages – janvier 2019 – 491 pages – 22,50€

Mais cette intrigue n’est qu’un prétexte. Ce qui intéresse Le Corre, au premier chef, c’est de nous immerger dans ce petit peuple parisien qui combat avec l’énergie du désespoir contre les lignards, contre la désorganisation militaire des Gardes nationaux et contre ses propres peurs.

Ce que les Prussiens de Bismarck n’avaient pas osé faire, Thiers et les Jules l’accomplissent : le bombardement de Paris, le pilonnage sans trêve contre les fortifications d’abord, contre les barricades ensuite jusqu’au nettoyage par le fer et le feu de cette racaille qui a osé faire trembler l’ordre bourgeois.
La peinture que Le Corre fait de ces combats de la dernière chance, des immeubles en feu, éventrés, décapités, de l’inégalité tragique entre les armes des uns et des autres est hallucinante – on ressent, physiquement, l’impact des balles, les blessures, les jambes arrachées, les crânes écrasés, la chaleur, la soif, les odeurs de sueur, d’excréments et de gangrène.

L’ultra- réalisme des descriptions de Le Corre a une valeur poétique et politique tout à la fois. Il n’est jamais trop tard pour rappeler ce que les Versaillais de tout crin et de toute époque sont capables de faire pour maintenir leur ordre.

Comme toujours dans les hurlements des combats s’ouvrent des moments de paix et de bonheur. Car il faisait beau en ce printemps 71, le parfum des lilas pouvait éclipser celui de la poudre ; la Seine était belle et il y avait des cieux qui auraient pu faire croire à des lendemains radieux.
Entre deux assauts, on entend des rires et de la musique et des enfants jouent.

Et puis l’amour, et puis l’amitié comme ce qui vient prolonger et justifier la douleur des rêves brisés. L’amour de Nicolas et de Caroline, celui d’Antoine pour sa femme et ses enfants. L’amitié entre Nicolas, le Rouge et Adrien – la mort d’Adrien est une des pages les plus émouvantes du livre.

Et ces amours, ces amitiés ont une dimension réellement lustrale : c’est le cas pour Clovis, le complice de Pujols, dont la transformation est radicale, de l’être presque animal qu’il était à l’homme de nouveau debout et sensible ; mais aussi pour d’autres personnages également : couverts de boue, de sang, de plâtras, de sueur, ils ont un besoin presque compulsif de se laver.

23 mai 1871, Paris incendié – gravure photographiée et retouchée par Christophe Emile Haering dit Numa fils (1833-1890) 
© Saint-Denis, musée d’art et d’histoire – Cliché I. Andréani 

Paris brûle. Les espoirs qui ont fait se lever des milliers d’hommes et de femmes pour bâtir une société plus juste, qui leur ont fait accepter de mourir pour cette cause qui les dépassait ont-ils été à jamais réduits en cendres ? Attendent-ils qu’un nouveau vent de liberté viennent les rallumer ?
Le livre de Le Corre aide à se poser ces questions. Même s’il est difficile de plaquer sur l’actualité des événements du passé.

On sait que ce qui a fait défaut aux Communards c’est une compétence militaire qui aurait permis de résister aux assauts des Versaillais, on sait aussi qu’une certaine naïveté les a arrêtés devant la Banque de France et qu’ils ont perdu du temps à des palabres infinies alors que la fin était proche.

On n’aperçoit guère les responsables de la Commune. Une ou deux silhouettes, celle de Varlin, celle de Vallès, d’Elizabeth Dmitrief, celle du général Dombrowski. Mais les autres ?
« On parle à l’Hôtel de Ville, on bavarde sur les barricades, on tergiverse sur les renforts à envoyer contre Versailles, et pendant ce temps-là Monsieur Thiers prépare l’assaut général. »

Il reste ce petit peuple, ceux du moins parmi lui que structure une conscience politique plus lucide ; parce que Le Corre n’idéalise pas « le peuple », il en sait les lâchetés, les découragements, les revirements, les abandons. Les contradictions n’épargnent pas « le peuple ».

Roman noir ? Certains le diront et qu’il y a des lois du genre. Je m’en moque personnellement. De la littérature, oui, de la belle littérature. L’écriture de Le Corre est superbe, à la fois dans la description de ce Paris dont il semble avoir parcouru toutes les rues, toutes les ruelles, dont il voit chaque maison, chaque carrefour ; et dans le lyrisme de certaines pages – un lyrisme plus contenu que dans l’Homme aux lèvres de saphir – qu’ illumine l’espérance des héros au plus noir de leur nuit.

Le Corre a lu beaucoup d’ouvrages sur la Commune, et, bien sûr, ceux d’Henri Guillemin : mais cette recherche de documentation historique et cette réflexion politique le nourrissent sans que pour autant elles viennent jamais encombrer son propos ; elles donnent chair à ces vaincus de l’histoire auxquels les historiens donnent rarement la parole et qui incarnent encore quelque chose de nos espérances.

 

Coffret DVD Guillemin et la Commune

 

Coffret de trois DVD remasterisés qui reprennent les 13 émissions sur la Commune que Guillemin a enregistrées, en 1971, à la Radio Télévision Suisse (RTS), accompagnés de Réflexions sur la Commune d’Henri Guillemin (reprise de l’édition chez Utovie en 2001 – livret de 240 pages – illustrations de Tardi (tirées de Le cri du peuple, Tardi et Vautrin), et de deux bonus : interview de Patrick Berthier, Henri Guillemin (17′) et court-métrage d’animation de Stanislas Choko Si on avait su (13′)

 

Nous devons aux Mutins de Pangée (Coopérative audiovisuelle et cinématographique de production, d’édition et de distribution) et aux éditions Utovie la réalisation de ce remarquable coffret qui met à notre disposition les enregistrements restaurés des émissions que Guillemin avait données sur l’histoire de la Commune.

Je ne reviendrai pas sur le travail que cela a représenté. Ces émissions avaient beaucoup souffert du temps qui passe – presque un demi siècle ! ; les voilà dans toute leur fraîcheur retrouvée. 13 émissions d’une demi heure chacune.
Les habitués de Youtube savent le pouvoir quasi hypnotique que Henri Guillemin produit sur ceux qui l’écoutent et le regardent – c’est à chacun qu’il s’adresse, sur un ton familier très éloigné du compassé universitaire, en le regardant droit dans les yeux pour qu’il ne lui échappe pas et soit convaincu que les légendes et les mythes de l’histoire officielle vont être détruits dans les minutes qui suivent.
Et le fait est qu’ils le sont.

Patrick Berthier a raison de rappeler, dans la préface qu’il donne aux Réflexions sur la Commune, que Guillemin, s’il rend la parole à ces communards que l’histoire officielle de la troisième République tend à enterrer le plus profondément possible, ne cache pas non plus ce que furent les torts et les naïvetés des Communards que la gauche marxiste et socialiste se refusent à reconnaître. (Cf sur ce point le livre passionnant d’Eric Fournier, La Commune n’est pas morte, les usages politiques du passé de 1871 à nos jours, Libertalia éd. 2013 – 187 pages – 13 €)

Guillemin que l’on a si souvent traité de partisan, se montre ici fort lucide – les crimes des uns n’exonèrent pas les erreurs stratégiques des autres. Et il n’a cessé d’en faire la remarque, jusque dans les derniers articles qu’il consacra à Vallès et malgré toute la sympathie qu’il éprouvait pour lui.

Remarque attristée, on le voit bien, devant cette révérence en face de l’argent qui empêche les Communards de s’attaquer à la Banque de France – mais Guillemin sait combien l’éducation reçue a profondément inscrit au cœur des plus démunis un respect absolu de la propriété d’autrui.

Guillemin est également sévère pour le verbalisme stérile des responsables de la Commune, même si l’on ne peut sous-estimer ce que leur projet politique avait d’avant-gardiste. Car ils avaient un projet politique – ce que d’autres n’ont pas – et ils avaient commencé à le mettre en place.
Chez Guillemin comme chez Le Corre, le projecteur est mis sur les oubliés de l’histoire.

Patrick Berthier rappelle ce que Guillemin disait dans un article d’Europe de 1970 : « La vérité qu’il faut dire et qu’il serait coupable de dissimuler, la tragique vérité est que tout se déroula dans une anarchie sans nom. »
Mais, écrit Berthier, « cela ne l’empêche pas d’admirer tels communards de haute vertu et de se souvenir avec intensité des ‘milliers d’inconnus et d’assassinés’ de la Semaine sanglante : ceux-là ne doivent pas, ne doivent à aucun prix être oubliés. » (Préface à Réflexions sur la Commune, p.29)

Le coffret édité par les Mutins de Pangée s’enrichit des dessins de Tardi, d’une introduction Henri Guillemin due à Patrick Berthier et d’un court métrage d’animation de Stanislas Choko, Si on avait su ; et de toutes les annexes biographiques et bibliographiques utiles pour mieux s’y retrouver dans la vie et le travail de Guillemin.

LAHG ne peut que se réjouir d’une telle réussite et souhaiter à cette réalisation tout le succès qu’elle mérite.

Il faut enfin savoir sur ce sujet que, pour la première fois, Patrick Berthier fut interviewé en direct et en duplex de Nantes par la RTS. Une émission radio de près de trois quarts d’heure. On remarquera que ce sont nos amis suisses qui ont réagi les premiers et on espère que France Inter, ou France Culture fasse la même chose dans les temps prochains.

Pour écouter l’émission de la RTS, cliquez ici

Note rédigée par Patrick Rödel

 

Les « 72 Immortelles » de Jean Chérasse

Le coeur de la Commune bat toujours. Nous sentons bien que l’expérience, même embryonnaire, d’une autre façon politique de vivre ensemble, qu’elle représenta pendant presque trois mois (exactement 72 jours), demeure toujours une référence et un objectif partagé.

C’est sous cet angle que Jean Chérasse a publié en 2018/2019 un diptyque de près de 900 pages au beau titre générique  Les 72 Immortelles, en deux tomes :  La fraternité sans rivages – un éphéméride du grand rêve fracassé des communeux et L’ébauche d’un ordre libertaire – un regard neuf et affectueux  pour la juste mémoire de la Commune de Paris 1871. (éditions du Croquant)

Un ouvrage dont nous avons parlé à plusieurs reprises ici-même au moment du colloque « Henri Guillemin et la Commune » dans lequel Jean Chérasse intervint (pour réécouter son intervention, cliquez ici).

Un colossal travail réalisé à partir d’archives, dont un bon nombre personnelles et familiales répondant à plusieurs objectifs à la fois :
dérouler la véritable histoire de la Commune, débarassée des nuages de la propagande officielle (dans le droit fil d’Henri Guillemin) toujours active aujourd’hui (ainsi, comme le souligne Patrick Rödel dans sa recension, la légende des fameuses pétroleuses) ;
dresser le contexte de l’événement par une mise en perspective politique et historique sur la longue durée ;
saisir et faire comprendre la densité, la portée et l’incroyable innovation, en tous domaines, de cette expérience politique ;
en extraire ainsi les raisons qui font que la Commune est toujours vivante et fait peur aux dominants au point d’en faire un sujet tabou, plus du tout enseigné ;
et enfin, faire vivre, faire ressentir, faire vibrer, ce que fut, au jour le jour, la vie de cette fulgurance politique hors norme, au plus près des gens, des gens du peuple.

Le premier tome est l’éphéméride de ces 72 journées. Dans le même sillon que le livre d’Hervé Le Corre, noté par Patrick Rödel, nous sommes ici au plus prés du peuple, avec lui.
A la différence qu’il s’agit d’un récit historique basé sur des archives, ce qui montre bien que la (bonne) littérature est cousine de l’Histoire.

Sur cette notion du concret des choses – le peuple, non pas comme un concept abstrait, mais fait de pâte humaine avec toutes ses contradictions – , on peut également citer une autre référence : celle du magistral film de Peter Watkins La Commune (375 mn – env 6h), où, aux côtés des Communeux, on assiste à l’émergence des idées politiques, au jour le jour.

Le second tome présente l’analyse politique de Jean Chérasse qui s’inscrit dans la recherche d’un communalisme libertaire et fraternel – on pourrait ajouter écologique – socle d’un future organisation sociopolitique, seule capable de rassembler le monde pour remplacer l’actuel mode de production capitaliste version néolibérale et mortifère.

Après un important rappel historique qu’il fait remonter à la Révolution française, il prend le personnage emblématique de Sieyès pour expliquer que dans le Tiers-Etat bourgeois, il y avait, caché, un Quart-Etat populaire, celui-là qui fut rudement exploité au long du XIXe pendant l’essor du capitalisme industriel ; l’origine des futurs Communeux. 

L’importante troisième partie, intitulée de façon guilleminienne « Décodage, désenfumage et analyse » commence ainsi : « Près de cent-cinquante ans se seront bientôt écoulés depuis ces événements. Des centaines de milliers de mots ont été prononcés ou écrits à  son sujet, mais la Commune de Paris de 1871 reste néanmoins calomniée ou récupérée. En tous cas, c’est un objet historique mal perçu sinon mal identifié. »
Certes. Mais nous pouvons nous permettre d’aller plus loin et ajouter « totalement oublié, passé sous silence, rayé de la carte… »

En effet, nous avons appris que, malgré les actions de communication engagées sans relâche par le service de presse de l’éditeur en direction des médias en général et de la presse écrite en particulier, aucun article, aucune simple mention informant de l’existence de ces deux ouvrages, n’ont encore été publiés dans les organes de la presse généraliste ; ni les quotidiens, ni les magazines.

Quand on sait que toute cette presse est possédée par neuf milliardaires, il est facile de les réunir dans le café du coin pour leur donner la ligne à suivre : on ne parle pas des Gilets jaunes sauf pour les discréditer. Et tout ce qui pourrait nourrir une alternative à l’ordre actuel est mal venu. La guerre a lieu aussi dans le monde des idées.

Toute la presse ? Non car Médiapart a publié un bel article signé Antoine Perraud, autour des 72 Immortelles, intitulé  justement : De la Commune aux Gilets jaunes et vice versa. (Pour rappel, Antoine Perraud fut l’un des intervenants à notre colloque Henri Guillemin sur Pétain et la débâcle de 1940).

Pour lire l’article d’Antoine Perraud, cliquez ici

 

Dessin de Tardi pour la couverture du tome 4 du « Cri du peuple », tétralogie sur la Commune. Tome 4 :  « Le testament des ruines »

 

 

 

 

 

 

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L’histoire littéraire ment : la vision d’Yves Ansel

Yves ANSEL

 

Aujourd’hui je vous parlerai du dernier livre d’Yves Ansel, paru chez L’Harmattan fin 2018, sous un titre sagement énonciatif (De l’enseignement de la littérature en crise) mais avec un sous-titre expressif (Lire et dé-lires), qui est de fait son vrai titre (1).
Il y dit sur l’enseignement, au sens large, des vérités “guilleminiennes” qui méritent d’être connues ; et d’ailleurs, il y parle de Guillemin.

Qui est Yves Ansel ? un universitaire atypique, pas conforme. Né en 1953, ancien élève de l’ENS de Saint-Cloud mais tôt sorti des “clous” de la carrière, il a commencé par enseigner dix ans au Maroc, puis, revenu en France, dix autres années – même pas au lycée, au collège !
Pendant ce temps-là, il a bâti une thèse de doctorat d’État, à l’ancienne, sur Stendhal, soutenue en 1995. Grâce à elle, il a pu entrer à l’Université de Nantes, où nous nous sommes connus : maître de conférences (1997-2006) et enfin professeur (2006-2018).

A priori, deux spécialistes (ou étiquetés comme tels) de la littérature française du xixe siècle, enseignant dans la même université, auraient pu se faire concurrence ; eh bien au contraire, le temps de prendre la mesure l’un de l’autre, nous nous sommes vite sentis en accord sur quelques convictions élémentaires, la première étant qu’un « enseignant-chercheur » (notre désignation technique) n’est pas seulement un chercheur, mais un enseignant : il prépare ses cours, il corrige ses copies (je veux dire : il les lit de près et les annote), il connaît ses étudiants et les écoute. Ça n’empêche absolument pas de travailler en bibliothèque ou d’être devant son écran, et en plus ça rend heureux.

Donc, excellente entente, et nombreuses conversations au cours desquelles nous avons beaucoup refait le monde (expression qui sert à dire que ça ne va pas de soi de le refaire !).
Lui venait de chez Stendhal, et s’aventurait, via Flaubert, jusque du côté de chez Camus ; moi j’avais biberonné chez Balzac, et je passais de plus en plus de temps chez Gautier, ce vil courtisan du second Empire, tout en m’intéressant aussi à Simenon.
Ce côté non monolithique de nos goûts a joué dans notre bonne entente, et Guillemin s’est rencontré naturellement au carrefour de tout cela. Expliquons en quoi, s’agissant d’Yves Ansel.

Si je dis que c’est un passionné de la « socio-poétique de la réception », ce sera jargon, et c’est en effet le jargon maison ; cela veut dire que pour lui les conditions dans lesquelles une œuvre littéraire apparaît, est lue, est commentée, survit dans la mémoire culturelle, ces conditions ne sont pas abstraites, pures, ou désincarnées.
C’est même le contraire : la personnalité de l’auteur, la réalité économique qui a servi de cadre à la production de son œuvre, les options idéologiques de ceux qui ont pour métier d’en parler sur le court terme (les critiques) ou sur le long terme (les historiens de la littérature, les professeurs), tout cela tisse un réseau dont on devrait toujours tenir compte pour lire vraiment les textes – à condition de ne pas se laisser abuser par les idées toutes faites, par les bustes intangibles sur leurs socles.

Les titres des livres d’Yves Ansel disent son essai acharné pour obtenir cette lecture vraie. Il appelle son étude sur Le Rouge et le Noir (Kimé, 2001) : Stendhal littéral ; lorsqu’il se penche sur la réalité des idées de Camus journaliste, cela s’intitule : Albert Camus totem et tabou (Presses Univ. de Rennes, 2012) ;

Couverture du livre – 394 pages – Editions L’Harmattan – 38,50 €

et voici le dernier-né, ce Lire et dé-lires consacré à montrer concrètement comment manuels scolaires ou éditions pour étudiants perpétuent le genre d’interprétations dont enrageait déjà Guillemin quand il écrivait à propos de Rousseau : « Incassables légendes de l’histoire littéraire ! Elles se transmettent, inexorables, de manuels en manuels. Écoliers, nous les recevons, et nous emportons avec nous dans la vie ces images absurdes ou menteuses qui nous servent à discourir, péremptoirement, sur des inconnus » (La Vie intellectuelle, 25 juin 1937 ; Jean-Jacques Rousseau ou la “méprise extraordinaire”, éd. P. Berthier, Utovie, 2014, p. 15).

Le 4 septembre 2018, en m’annonçant la publication de Lire et dé-lires, Yves Ansel me donnait à lire les lignes qu’il y consacre à Guillemin (et qu’on va découvrir plus bas), puis il ajoutait : « Je doute que ce genre d’hommage dans ce genre d’ouvrage (qui sera sans doute aussi censuré qu’Albert Camus totem et tabou) change quoi que ce soit à la situation critique d’H. Guillemin au sein de l’Université, mais cela m’a fait plaisir de pouvoir écrire ces lignes. »

Avant de les citer, encore un petit extrait d’un autre message, qui fait partie d’une série d’échanges à propos des écrivains sur lesquels nous travaillons, et qui dit on ne peut mieux en quoi Ansel a ici sa place : « En resongeant à ce que tu disais de Camus, et de l’importance qu’il y a à ne pas confondre la légende et les faits, j’ai repensé a posteriori au fait que, sur Gautier (et d’autres auteurs du patrimoine, dont La Fontaine, Molière ou Flaubert ), je fais la même opération : ôter le piédestal, remettre les choses sur pied, sur terre » (1er octobre 2018).

Excellente définition, en effet, de tous ses efforts, et que j’appuie de quelques citations puisées au fil de son chapitre IX intitulé « Université : ici on enseigne et on imprime la légende ». Guillemin n’est nommé qu’une fois dans tout ce chapitre-là, mais le ton de l’ensemble lui donne l’allure d’un hommage à sa façon de voir les grands hommes.

Faculté des lettres de Sorbonne Université – Entrée de la chapelle depuis la cour d’honneur.

Il est d’abord question de la façon dont la vie des auteurs est prise en compte dans ce que lisent les étudiants.
Certes il faut en parler, de la vie des auteurs, et Ansel le dit ainsi : « En soi, les inquisitoriales questions de Sainte-Beuve ne sont nullement stupides ou incongrues, et encore moins insignifiantes. Pour être triviale, la question : “Était-il [l’auteur] riche, était-il pauvre ?”, est une question très pertinente, littéralement capitale ; de la réponse à cette prosaïque question découlent bien des idées, des stratégies, des choix esthétiques, des thèmes, des prises de position. Sans une chambre et de l’argent à soi (pour avoir du temps), le moyen de faire œuvre littéraire ? »

Seulement voilà : jadis les biographies universitaires des écrivains, « naturellement, laissaient dans l’ombre tout ce qui était de nature à nuire à la grandeur des génies nationaux » ; aujourd’hui, même chose : « Les nouvelles critiques peuvent bien proliférer et modifier l’approche des textes, la biographie du grand écrivain dans les petits classiques, les manuels ou les ouvrages destinés au grand public, est restée fidèle à elle-même, avec les mêmes lissages et mensonges, les mêmes petits et grands accommodements avec la réalité, les mêmes euphémismes et censures. »

Yves Ansel prend l’exemple, auquel on n’aurait peut-être pas pensé spontanément, des « “classiques du siècle de Louis XIV”, ces écrivains qui dépendaient de leurs mécènes, dont la voix était bâillonnée, qui avaient tous un collier, mais un collier qu’il faut à tout prix dissimuler […]. Faire oublier que les écrivains de la monarchie absolue sont des courtisans reste une règle, quand bien même les vies de Corneille, Racine, Molière, La Fontaine ou La Bruyère ne peuvent se comprendre abstraction faite de leurs conditions d’existence et d’écriture ».

La Fontaine, dès que son protecteur Fouquet est arrêté, doit « crier famine » comme la cigale de sa fable, et c’est ainsi qu’il devient en 1664 un des neuf « gentilshommes servants » de la duchesse d’Orléans.
Yves Ansel détaille les ruses diverses grâce auxquelles les biographes essaient de ne pas lire ces deux mots dans le sens qu’ils ont, c’est-à-dire que La Fontaine doit désormais non plus écrire « des vers de circonstance comme lorsqu’il était chez Fouquet, mais, ce qui est nettement moins gratifiant, servir à table.
Pour les professeurs éditeurs des Fables, voilà qui ne semble pas très avouable : mieux vaut donc ne pas mettre de note, laisser dans le flou […]. »

Lever le voile – photo du site adorablelife (via ashleynicolesblog) – tinywhitedaisies

En lisant Ansel on pense à Guillemin disant des opacités soigneusement entretenues de l’affaire Dreyfus : les doctes « s’emploient à nous détourner d’y aller voir. Donc nous irons » (L’Énigme Esterhazy [1962], Utovie, 2009, p. 206 – pour lire la 4e de couverture, cliquez ici).

C’est exactement ce qu’Ansel fait dans ces pages sur la biographie. Je cite encore un passage qui me paraît, lui aussi, se situer dans le droit fil des dénonciations de Guillemin, et qui montre – car, ne l’oublions pas, Yves Ansel parle des années actuelles, non du passé – à quel point la façon dont, dit-il, « les universitaires s’ingénient à minimiser, maquiller ou embellir » a peu évolué :

« Les corrections, les retouches, les mensonges sont plus ou moins visibles et importants, mais il y en a toujours, pour trois raisons essentielles :

a) le respect inculqué de l’intouchable renommée des grands écrivains, la volonté de ne pas toucher aux légendes (entre autres raisons, les travaux d’Henri Guillemin font scandale parce qu’ils transgressent ce tacite pacte d’écriture, de non-agression des réputations nationales) ;

b) les habitudes de classe, les réflexes pavloviens acquis au cours de longues années d’études littéraires qui, systématiquement, privilégient les idées au réel, l’esthétique aux dépens du politique, qui placent dans les nuées les œuvres et les artistes. La vie matérielle ne peut qu’être une intruse dans l’univers de l’art, et les biographies […] ont toujours quelque chose d’impur, de bassement trivial, de démythifiant : Mallarmé en professeur d’anglais chahuté et malheureux, ce n’est pas très bon pour l’image du Poète “dédaigneux”. […] ;

c) la relation affective que le biographe entretient avec “son” écrivain. On ne choisit pas d’écrire la vie de tel ou tel auteur par hasard. […] le biographe, d’une manière ou d’une autre, aime bien l’auteur dont il parle, et […] les effets pervers de ce commerce de proximité sont prévisibles, inévitables : les biographies sont des hagiographies. »


………..et sa parodie
Un livre bien connu…………

Quand ces manières « de flouter, romancer et sublimer » propres aux « biographies écrites par les professeurs du supérieur » passent, « en bout de chaîne », par recopiage, « dans les petits classiques, les fiches des manuels, les encyclopédies, les dictionnaires et les supports informatiques, les altérations, les petites et grandes libertés prises avec la vérité se trouvent amplifiées, tant et si bien que l’écart entre les faits vrais et ce qui est enseigné, ce qui passe dans les cours et la doxa culturelle, est toujours impressionnant ».

Il est impossible de suivre Yves Ansel dans le détail de son enquête implacable, qui passe constamment par l’exemple (dans Le Robert des grands écrivains de langue française, Gautier et Nerval ont droit à « une dizaine de pages », mais « J. Vallès ou P. Nizan, par exemple, n’ont, eux, droit à rien du tout »), par la citation qui frappe juste (ainsi le mot d’Einstein : « Il est plus facile de désintégrer l’atome qu’un préjugé »), ou par la “question qui tue” suivie de sa réponse (« Sans les programmes scolaires, que resterait-il des œuvres que l’on dit “immortelles” ? Les classiques, ce sont des œuvres étudiées en classe, ce sont surtout des œuvres dont on a entendu parler, qui font l’objet de commentaires sans cesse renaissants, et sensiblement toujours les mêmes parce qu’il s’agit avant tout de perpétuer les idées reçues, non de dire la vérité »).

Infatigablement il faut montrer « à l’œuvre les mêmes procédures, les mêmes techniques pour éviter de voir et de lire ce qui est écrit noir sur blanc », il faut dire « comment les “phalanges de spécialistes” font bloc pour ne pas lire les textes, pour ne jamais ré-examiner les interprétations reçues »

L’expression « phalanges de spécialistes » est empruntée par Yves Ansel à son maître Jean Goldzink, lui aussi “guilleminien” à sa façon, auteur d’un autre brûlot au titre intimidant (Essais d’anatomo-pathologie de la critique littéraire, Corti, 2009 – Pour lire le compte-rendu du livre rédigé par P. Berthier, publié dans la revue Etudes d’avril 2010 [page 556], cliquez ici ) mais, insiste Ansel, « livre percutant, iconoclaste, nécessaire et… atterrant.

Atterrant, car on ne peut manquer de se poser la question : comment est-il possible que tant de savants commentateurs, que tant d’articles, de thèses et de colloques aboutissent à “ça”, à toutes ces idioties, ces erreurs, débilités et absurdités ? »



Il ne s’agit plus, à ce moment d’un long chapitre, du problème de la biographie mais des méfaits de l’interprétation des textes eux-mêmes, de « toutes les “lectures” verbeuses, incongrues, absurdes, ahurissantes, tristes, épinglées » par Goldzink.
Et maintenant faites bien attention à ce que je vais vous dire, comme disait Guillemin dans ses conférences (mais c’est Ansel, et Ansel citant Goldzink, que je cite à mon tour) :

« En soi, ces délires interprétatifs n’auraient rien de grave s’il ne s’agissait que de simples lecteurs tenant à faire part de leurs impressions de lecture, de leurs interprétations “personnelles”, mais ces lecteurs sont des enseignants dont le métier est d’apprendre à lire aux enseignés. Si les étudiants de lettres savent si mal lire, la faute à qui ? Réponse unanime des professeurs : la faute à leur inculture, à la concurrence des autres loisirs dont pâtissent les livres, aux sorties, à la musique, au cinéma, aux portables, à Internet, bref, “la faute à l’époque”.
Réponse de J. Goldzink : “On me demandera peut-être pourquoi je prends si peu de gants avec des collègues honorés et sans aucun doute honorables. Je réponds : parce qu’ils en prennent encore moins avec les textes qu’ils sont payés pour honorer avant de s’honorer entre eux, et donc avec les étudiants qu’on est censé former, et par conséquent estimer.
Parce qu’il devrait être interdit à des professeurs d’Université d’écrire n’importe quoi, sans jamais la moindre gêne ni la moindre sanction”. »

Henri Guillemin (1903-1992) lors de l’émission télévisée Apostrophes

Sommes-nous si loin de Guillemin ici ? souvenons-nous de son peu d’estime pour la “nouvelle critique”, de son rejet vigoureux de l’impersonnalité structuraliste ; pour lui, c’était rideau de fumée pour ne pas parler de ce que disent vraiment les œuvres.
Et même chose pour l’Histoire : il y a (aujourd’hui plus que jamais, Annie Lacroix-Riz le sait et le dit) un art de l’écrire en contournant les documents gênants.

Yves Ansel aussi le dit, et notamment à propos de la Commune, dans un exemple passionnant pour nous. Guillemin a autant parlé, dans tout ce qu’il a dit au fil des ans sur la Commune, des écrivains dont elle a montré la noblesse (Vallès, bien sûr) que de ceux qui s’y sont révélés, à ses yeux toujours, ignobles (George Sand, bien sûr aussi).

Yves Ansel, lui, ne s’intéresse à Sand que comme destinataire d’une lettre de Flaubert.
Un peu plus haut dans son chapitre, il a longuement parlé d’une première lettre de Flaubert, de l’été 1862, pleine d’une haine méprisante pour Hugo et ses Misérables ; il a reproduit cette lettre et surtout analysé son interprétation “noyant le poisson”, faite dans un manuel pour étudiants par une collègue universitaire : aucun moyen, pour eux, de comprendre les raisons « bourgeoises » de la violence de Flaubert contre Hugo ; on cite de beaux mots de Flaubert sur l’art, alors qu’il suffirait de citer ce passage de la lettre qu’il envoie à George Sand le 12 décembre 1872 et qui, dit Ansel, « ne laisse rien à interpréter » :

 « Je trouve qu’on aurait dû condamner aux galères toute la Commune, et forcer ces sanglants imbéciles à déblayer les ruines de Paris, la chaîne au cou, en simples forçats. Mais cela aurait blessé l’humanité ; on est tendre pour les chiens enragés. Et point pour ceux qu’ils ont mordus. / Cela ne changera pas, tant que le suffrage universel sera ce qu’il est. Tout homme (selon moi) a droit à une voix, la sienne. Mais n’est pas l’égal de son voisin, lequel peut le valoir cent fois. Dans une entreprise industrielle (société anonyme), chaque actionnaire vote en raison de son apport. Il en devrait être ainsi dans le gouvernement d’une nation. Je vaux bien vingt électeurs de Croisset ! L’argent, l’esprit, et la race même doivent être comptés, bref, toutes les forces. Or, jusqu’à présent je n’en vois qu’une : le nombre ! » [Croisset : faubourg de Rouen où Flaubert avait sa maison.]

« Pour parler clair », commente Ansel, « c’est un conservateur (un réac même) qui parle, qui écrit, mais cela, bien évidemment, ne doit pas se dire, se voir. »

Donc le « discours d’escorte » [nom donné depuis les années 1970 à tout ce qui est annotation ou commentaires d’un texte] ne le dira pas…
(J’ajouterai, car j’ai moi aussi mauvais esprit, que Guillemin, à propos de la Commune, préfère citer les horreurs écrites par Sand plutôt que celles que lui répond son cher Flaubert !)



Répression des Communeux pendant la semaine sanglante (plus de 30 000 morts)
24 mai 1871 rue de Rivoli

Même sans pouvoir accompagner Ansel dans le détail de ses analyses, on comprend sa conviction que « le commentaire doctoral censé apporter des éclaircissements est un élément perturbateur, un bruit qui parasite la communication, qui brouille un message parfaitement clair » : « Flaubert n’a rien à cacher, le discours d’escorte si, tant et si bien que c’est le commentaire qui doit être expliqué, non Flaubert.

Ce n’est nullement un paradoxe : parce que, comme les rapports de jury et autres textes officiels, les discours d’escorte ont toujours quelque chose à dissimuler, parce qu’ils sont des discours de propagande contraints, soumis à des règles tacites, à des obligations et censures diverses (disciplinaires, universitaires, institutionnelles) connues des seuls professeurs, ils sont toujours codés, chiffrés, partant moins transparents que les textes qu’ils sont supposés éclairer. En conséquence, loin d’aider à lire, ils entravent la lecture, l’empêchent, voire l’interdisent. »

La condition humaine – 1935 – (variation sur le mythe de la caverne) – Tableau de René Magritte

Finissons en remontant d’un chapitre dans le livre, et lisons les quelques lignes qu’Yves Ansel consacre à Guillemin, p. 176-177.

Le nom de Guillemin apparaît dans un passage où il dénonce la façon dont « la marginalisation de l’histoire et de la sociologie de la littérature est […] voulue, orchestrée, programmée dans les programmes des études de Lettres ».
Il montre comment les authentiques historiens de la littérature, depuis des décennies, pâtissent d’une « censure collective » dès qu’ils se soucient « de la critique historique et sociologique », censure exercée par les spécialistes de la forme, du style, de tout ce qui n’est pas le contenu. Et cette censure ne vient pas seulement de ce que ces critiques ont été ou sont accusés de « liaisons dangereuses » avec le marxisme ou avec la sociologie de Pierre Bourdieu, car

« même des historiens de la littérature non coupables d’avoir des accointances ou des fréquentations intellectuelles suspectes se voient néanmoins mis sur la touche, tenus pour quantité négligeable, également passés sous silence. Henri Guillemin (1903-1992), par exemple, pourquoi est-il si systématiquement ostracisé que son nom n’apparaisse jamais dans les histoires de la critique littéraire en France ? De quoi est-il coupable ? Sans nul doute, ses torts sont multiples.
C’est un critique qui n’a jamais pensé que l’on pouvait faire l’impasse sur l’auteur et l’époque, et, surtout, c’est un esprit libre qui ne se rattache à aucune école (circonstance aggravante, il est plus historien que littéraire), c’est un chrétien athée culturel qui ne manifeste aucun respect pour les idées admises, qui ne fait pas semblant de croire à l’objectivité, et, pire, aime la polémique (unanimement détestée des professeurs […] qui idolâtrent le débat dissertatif qui se doit de finir en beauté par une harmonieuse synthèse qui résout, “dépasse” les conflits).
Autant de bonnes raisons pour ne jamais parler de ses travaux précis, informés, érudits, qui sont autant d’études qui mettent à mal bien des légendes (sur Lamartine, Vigny, Vallès ou Zola). Donc, à la trappe Henri Guillemin. »


À la trappe, car « l’histoire de la critique littéraire, via les disciplinés professeurs de la discipline, minore, disqualifie, refoule, met au rebut les textes engagés, trop en prise avec leur siècle, et, censure solidaire et complémentaire, élimine toute analyse qui ne sanctifie pas les textes, qui enracine les œuvres dans leur époque, qui porte peu ou prou atteinte à l’idée de l’œuvre comme immaculée conception ».

Cette lettre d’information parlait de littérature. Elle n’est pas étrangère pour autant à l’univers de Guillemin, littéraire par sa formation et qui l’est resté toute sa vie, même en devenant, comme le rappelle Yves Ansel lui-même, un historien de fait.
Et d’ailleurs, dans tous les exemples qui se sont succédé ici, le lien entre la chose littéraire, la société et l’Histoire n’a jamais cessé d’être mis au premier plan.
Parce que c’est le propre de la littérature, réalité incarnée entre toutes.

NOTES

(1) L’ouvrage d’Yves Ansel est disponible aux éditions L’Harmattan, soit sous forme de livre broché, soit sous forme de pdf, un peu moins cher (31 € au lieu de 38,50) ; il y aurait bien des commentaires à faire sur les raisons, assez évidentes, qui ont poussé les éditeurs universitaires à refuser son manuscrit, l’obligeant ainsi à se “rabattre” sur un éditeur au renom plus discuté… Cette réalité-là dépasse largement le cas de Guillemin !

Note de Patrick Berthier

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Chemin de traverse n°12 – Une histoire populaire de la France

Le peuple

Croire à l’Histoire officielle, c’est croire des criminels sur parole – Simone Weil

Introduction

Henri Guillemin emploie cette citation de la philosophe Simone Weil en ouverture de son cycle de 13 conférences vidéo sur la Commune. Il montre en effet, de façon on ne peut plus claire, l’ampleur des mensonges de l’histoire officielle, celle des Versaillais et leurs suivants pendant des années.

Une citation qui vient à l’esprit à propos du dernier ouvrage de l’historien Gérard Noiriel : Une histoire populaire de la France : de la guerre de Cent Ans à nos jours (éditions Agone – 830 pages – 28€).

Issu d’un milieu très modeste, Gérard Noiriel a construit sa carrière échelon par échelon, d’un poste d’instituteur au départ, à l’agrégation d’histoire et la fonction de directeur d’études à l’EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales) aujourd’hui.

Très impliqué dans les années soixante-dix dans le militantisme et le syndicalisme lié au marxisme, il s’ouvre aux sciences sociales, découvre notamment les recherches de Pierre Bourdieu et oriente ses travaux dans le domaine des relations entre histoire et sociologie, un courant appelé socio histoire.

En tant qu’historien, il s’est spécialisé dans l’histoire de l’immigration en France, le racisme, l’histoire de la classe ouvrière et dans les questions interdisciplinaires et épistémologiques en histoire .




Il y a une dizaine d’années, l’éditeur Agone, qui avait publié en 2002 la traduction française du chef d’oeuvre de Howard Zinn Une histoire populaire des États-Unis, propose à Gérard Noiriel de réaliser le même travail pour la France. Il s’agit de faire une histoire par le bas, donner la parole aux vaincus.
Mais si l’éditeur a choisi de présenter les deux ouvrages comme un diptyque, jusqu’aux belles photos de couverture, les deux livres, comme on le lira dans la recension de Patrick Rödel, sont différents.

Zinn produit une très claire et efficace grille de lecture critique du modèle politique américain, de son organisation et de son fonctionnement immuable depuis les Pilgrim Fathers du début du XVIIe siècle.
Noiriel s’intéresse à l’évolution historique des rapports de domination en utilisant la notion de « populaire » au-delà des seules classes populaires. Il abandonne le seul point de vue des dominés pour mieux comprendre comment les milieux populaires ont contribué au progrès social depuis la fin du Moyen Age, pour ainsi comprendre la diversité résultante de la France d’aujourd’hui.

Le mouvement des « gilets jaunes » étant survenu juste après la publication de son livre, Gérard Noiriel ne pouvait éviter d’en parler lors de son lancement.
Dans plusieurs interviews, il indique que le mouvement populaire des « gilets jaunes » tient plus des sans-culottes et des communards que du poujadisme ou des jacqueries, et replace la question sociale au centre du jeu politique.

La recension de Patrick Rödel

Gérard Noiriel part de cette évidence que l’histoire est écrite par les vainqueurs et qu’en sont absents ceux qui, n’ayant pas accès au savoir et, plus particulièrement, à l’écriture, n’ont pas ou peu laissé de traces de leur passage sur terre.
Les progrès de l’historiographie et l’urgence ressentie, par certains du moins, de changer de point de vue et de donner la parole à ceux qui ne l’ont guère eue a donné naissance à l’ouvrage passionnant d’ Howard Zinn, Une Histoire populaire des Etats-Unis. De 1492 à nos jours.
Noiriel donne à son tour une Histoire populaire de la France. De la Guerre de Cent Ans à nos jours.
Beau projet.

Il est évident que le manque d’instruction, l’illettrisme de la partie la plus misérable du pays interdisent que l’on ait, pendant très longtemps, des témoignages sur ce que fut la vie de ces hommes et de ces femmes.
Tout au plus connaissons-nous les noms qui furent donnés à ceux qui se révoltèrent contre la précarité de leur existence que le moindre imprévu menaçait. « Croquants » du Périgord, « Bonnets rouges » en Bretagne, « pitauds » de Guyenne, « rustauds » en Alsace.

Dans les premiers chapitres, ce sont souvent les détails, les micro-histoires qui retiennent l’attention plus que la vision nécessairement assez cavalière du déroulement historique.
On a souvent envie de dire à Noiriel qu’on sait tout çà depuis longtemps.
Plus on avance dans le temps, plus la lente diffusion de l’écriture jusqu’aux couches les plus basses de la population (et c’est un besoin inhérent au développement du capitalisme lui-même), plus s’étoffent et se précisent les analyses.

Je ne peux en retenir que quelques-unes, dans le désordre, en souhaitant que ce parcours à saute-moutons donnera envie à ceux qui me liront de se plonger dans ce livre.

Noiriel revient souvent sur le mépris à l’égard des paysans, vus comme des sauvages, des barbares incultes, qui court pendant des siècles chez les intellectuels urbains. Et même chez Marx où ils apparaissent comme une masse manipulable par le curé du coin et ces messieurs du château.

C’est un lieu commun que de s’étonner du soutien que les paysans apportent à Napoléon III ; pourtant, montre Noiriel, s’ils le font, ce n’est pas par un obscurantisme rédhibitoire, mais parce que la politique menée par l’Empereur va dans le sens de leurs intérêts : moins d’impôts, défense de la petite propriété et de la complémentarité entre les activités industrielles et les activités agricoles qui est la norme en cette époque où la concentration de la production industrielle dans d’immenses usines n’est pas encore effective.

Ce qu’on appelle le vagabondage – tableau d’Alfred Stevens (1823-1906) – 1854 – Huile sur toile (H. 130 ; L. 165 cm) – © RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay)

Noiriel souligne également la hantise des classes possédantes, bien « installées », du vagabondage auquel les paysans sont soumis par la nécessité de chercher ailleurs le travail qu’ils ne trouvent pas dans leur coin ou de meilleures conditions de vie. (Cf dans les livres de la comtesse de Ségur, le personnage du « chemineau », celui qui erre sur les chemins).

Je retiens aussi qu’il n’y a aucune idéalisation de la « classe ouvrière ». Il montre (c’est un de ses sujets de recherche privilégiés que celui des migrations) les manifestations d’hostilité des ouvriers à l’égard des étrangers, toujours ressentis comme des concurrents sur le marché de l’emploi.
Les migrations n’ont jamais cessé – elles sont d’abord des phénomènes localisés à l’intérieur de ce qu’on n’appelle pas encore le territoire national, d’une région à l’autre ; des phénomènes dûs à l’inexistence ou à la porosité des frontières.
L’immigration ne devient un « problème » qu’à la fin du XIXème siècle, à l’époque de la Grande Dépression.

Noiriel note aussi la nécessité dans laquelle se trouvent les grands industriels d’embaucher de la main d’oeuvre en provenance des colonies et le cynisme avec lequel ils utilisent cette main d’oeuvre taillable et corvéable à merci qu’ils renvoient en masse quand ils n’en ont plus besoin.
La situation que nous vivons aujourd’hui ne date, de toute évidence, pas d’hier.


Tonkinois travaillant à la cueillette dans les jardins de Trianon, Versailles
Photo © Albert Harkingue / Roger Viollet

Des thèmes politiques forts courent à travers le livre.
Au premier plan, l’opposition toujours réactivée entre les partisans de l’action directe et ceux du régime représentatif. Et le tour de passe-passe qui fait que, dans les luttes qui opposent entre elles les différentes composantes de la classe dominante, le « peuple » est utilisé comme force d’appoint mais immédiatement désarmé et renvoyé à son inexistence politique, une fois les conflits entre bourgeois réglés au bénéfice du plus fort.

Dans la vision jacobine de la « nation », chaque citoyen peut être à la fois représenté et représentant. Bien beau tout ça, mais cela reste au niveau des principes.
« Chaque citoyen a été vu comme le représentant de sa nation, ce qui a alimenté une suspicion constante à l’égard des immigrés étrangers. » (p.550)
En temps de guerre on les accuse fréquemment d’être des espions ; en temps de paix, on établit des distinctions entre ces immigrés selon leur degré de proximité supposé avec « nos » valeurs fondamentales. (Cf tous les discours sur les musulmans).

Guerre 1914-1918. « Les travailleurs coloniaux et étrangers dans nos
manufactures de guerre – région de Lyon ». Sénégalais chargeant les obus. Photographie parue dans le journal Excelsior du dimanche 17/09/1916.
© Piston / Excelsior / Roger-Viollet

De toute manière, on sait, depuis les Pères fondateurs de la constitution américaine, qu’il ne faut surtout pas que le représentant ressemble trop au représenté. Manière efficace d’éloigner de la représentation, dite toujours nationale, une bonne partie de la population – au prétexte qu’ils sont pauvres, qu’ils ne sont pas instruits, etc.

Je retiens aussi de ce parcours la constante des arguments de la droite, sous quelque oripeau qu’elle dissimule son attachement viscéral à la propriété, contre toute forme de justice sociale : la dénonciation de la pression fiscale (oh ! l’horrible impôt sur le revenu…), des lois sociales, arrachées de longue lutte par les travailleurs, qui brident la liberté d’entreprendre, du nombre toujours trop élevé de fonctionnaires…

J’aime que Noiriel apporte une attention toute particulière à l’apparition de certains mots, au contexte qui leur donne naissance, à l’avenir qui sera le leur.
Comme le mot « grève » qui désignait, au départ, le fait de chercher un emploi (à Paris, place de Grève, où se réunissaient les ouvriers qui attendaient l’embauche) avant de désigner, à partir de 1848, le fait de cesser le travail pour faire pression sur le patron et obtenir une amélioration des conditions de travail.
Ce qu’on appelait, au XVIIIème siècle, une « cabale » – le mot qui avait le sens de complot contre une pièce de théâtre s’était par extension spécialisé pour désigner une entreprise malveillante à l’égard de quelqu’un.

J’aime aussi que Noiriel rompe avec « l’objectivité » revendiquée par l’idéologie historisante en faisant appel à ses expériences d’enfant issu des classes populaires, confronté à la violence de son environnement et « sauvé » par l’institution scolaire.

Enfin, je ne peux que me réjouir de voir Noiriel citer Henri Guillemin dans sa bibliographie. C’est à propos de la Commune.
Il aurait pu le citer également à propos de 1848 – ce qui lui aurait permis de ne pas passer Lamartine sous silence.

Patrick Rödel

Grand monochrome jaune – tableau de Daniel Mangin – 2015 – (97 x 162 cm)