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UN ARTICLE D’HENRI GUILLEMIN DANS LE JOURNAL DE CAMPAGNE ELECTORALE DE JACQUES RÖDEL – Avril 1936

 

1940 : Philippe Henriot, surnommé le Goebbels français, fait un discours au Casino de Vichy, France.
(Photo Keystone/France/Gamma via Getty Images)

L’article de Henri Guillemin

D’EBERLEIN A SULIOTTI

« L’Ordre » d’Emile Buré (1), lequel ne passe point pour un homme de gauche, a publié, dans son numéro du 25 février un article intitulé « La paille et la poutre » et qui s’ouvre sur les lignes suivantes : « M. Philippe Henriot (2) s’indigne de l’intervention de l’étranger dans la politique intérieure française, et il a raison. Mais son indignation est à sens unique. »

On sait qu’à la suite d’une campagne de « Gringoire » – où l’on a du goût pour les fiches de police – M. Henriot porta à la tribune de la Chambre le nom de cet Eberlein qu’il accuse de s’être fait le distributeur de l’argent russe au parti communiste français. Et toute l’argumentation de M. Henriot contre le pacte franco-soviétique repose sur le thème que la France ne saurait traiter avec un gouvernement qui entretient chez elle une agitation révolutionnaire.

Hugo Eberlein en 1936

La thèse paraît logique ; mais M. Henriot s’arrête, on ne sait pourquoi, dans la voie des conséquences où devraient l’entraîner les prémisses qu’il a posées.

Nous ne voyons point en effet que M. Henriot s’indigne lorsque M. Mussolini, par exemple, incite les étudiants français à s’en prendre à la personne des « politiciens qui continuent à siéger dans leurs fauteuils parlementaires ». Et M. Mussolini ne s’est pas contenté de faire imprimer son discours, il l’a fait transmettre en français par la radio officielle.

Il y a mieux. Il existe en Italie une organisation, la C.A.U.R. (Comité d’action pour l’universalité de Rome) qui correspond très exactement au Komintern russe. Son but est la réalisation du mot d’ordre de Mussolini : « Dans dix ans, l’Europe entière sera fasciste ou fascistisée ».
Cette organisation répand en France un bulletin, imprimé dans notre langue, et où l’on a pu lire, par exemple, la déclaration suivante, émanant des francistes
: « C’est dans la rue que se régleront les comptes entre la France d’un côté, et les valets anglo-éthiopiens de l’autre. » [le parti franciste (1933-1944)était un parti politique fasciste dirigé par Marcel Bucard – [N.de l’E.]
De pareilles incitations au meurtre sont diffusées en France aux frais et pour le compte du gouvernement italien mais a-t-on entendu parler d’une seule protestation élevée par M. Henriot contre cette extraordinaire ingérence du fascisme italien dans notre politique intérieure ?

Enfin – et les choses deviennent tout à fait singulières – si le communisme russe entretenait en France cet agent de propagande nommé Eberlein et qui est à présent sous les verrous, le fascisme italien a délégué à Paris un homme à tout faire, du nom de Suliotti, agent de l’O.V.R.A., organisation de police, et qui dirige, en France, une feuille de propagande fasciste, la Nuova Italia.
Ce Sulioti a même jugé bon de se faire photographier, en chemise noire, et un revolver à la main à côté de M. Bucart, à Breuil-Bois-Robert. « M. Sulioti, écrit « l’Ordre » ne se contente pas d’organiser (à Paris) des meetings en faveur de l’Italie fasciste et contre l’attitude du gouvernement français ; il s’occupe avec insistance de politique intérieure française ; il imprime, en français, des articles de propagande où il se livre à des menaces et à des insultes contre es hommes politiques français qui osent ne pas se mettre au service du gouvernement italien. »

Il semble donc qu’un député français – et donc spécialement un député nationaliste comme M. Henriot – aurait dû se faire un devoir de dénoncer à la tribune de la Chambre l’inadmissible attitude de ce « métèque » mal élevé et indésirable.
Mais il n’est, pour l’extrême droite, de « métèques » que ceux qui ne pensent pas comme elle. Et M. Henriot se garde d’autant plus de prononcer le nom de Suliotti qu’il accepte de prendre la parole dans les meetings pro-fascistes organisés par le dit Suliotti, qu’il s’est rendu à Rome sur l’invitation du Komintern fasciste (lequel sait reconnaître les siens), et qu’enfin il est en relations personnelles avec Suliotti, se concertant avec lui, à Paris, 21, rue Cambon (Nous sommes, sur ce dernier point, en mesure de répondre au démenti envoyé à « l’Ordre » et inséré dans le numéro du 29 février).

Plus fasciste que français, M. Henriot a fait, à Rome, l’apologie de l’agression italienne contre l’Ethiopie, par quoi se trouvait mortellement atteinte cette organisation de la sécurité collective à laquelle la France n’avait cessé de travailler.

Philippe Henriot a droit à la reconnaissance de Suliotti. Sur cette paire d’amis, qui figure d’une manière si touchante le fascisme français associé au fascisme italien, descendent même les bénédictions nazies.

M. Henriot a pu, de fait, s’enorgueillir tout récemment de voir le « Lokal Anzeiger » et autres feuilles hitlériennes, lui décerner, ainsi qu’à M. Taittinger, les plus réconfortantes éloges.

Suliotti, Henriot, Goebbels, nous ne sortons pas de la famille…

Henri Guillemin

Analyse et commentaires de Patrick Rödel

Cet article, issue du journal de campagne (L’éveil) de Jacques Rödel, ne manque pas d’intérêt. On y voit Henri Guillemin engagé dans une campagne électorale particulièrement tendue où Jacques Rödel affronte Philippe Henriot, député sortant, candidat de l’UPR (Union Populaire Républicaine), celui qui deviendra ministre de l’Information du gouvernement Pétain.

Henriot trouve, auprès de la bourgeoisie bordelaise, une oreille très attentive et pleine de sympathie. Il n’est qu’à voir la fascination qu’il continuera d’exercer sur un François Mauriac, en dépit de ce que Henri Guillemin peut lui dire. Jacques Rödel, fidèle aux idées de Marc Sangnier et de Jeune République dont il est membre se présente sous l’étiquette du Parti Démocrate Populaire (3).

Il sera battu comme il l’avait été en 1932 par le même Henriot. Bordeaux n’a pas beaucoup de sympathie pour un patron aux idées sociales, pour un catholique qui s’allie au Front Populaire.

On voit aussi la lucidité avec laquelle Guillemin analyse les « contradictions » des tenants de l’extrême droite et ce qui va déboucher sur la collaboration avec l’occupant allemand sous le régime pétainiste.
La dite préférence nationale s’allie parfaitement à la complicité à l’égard des fascistes italiens et des nazis du jour qui seront les vainqueurs de demain. C’est la thèse que Guillemin défendra dans L’Affaire Pétain et dans Nationalistes et nationaux.
Il est intéressant de voir que les idées maîtresses de la pensée politique de Guillemin sont en place très tôt. La même remarque pourrait aussi être faite en ce qui concerne ses idées en matière religieuse.

On voit aussi un procédé auquel Guillemin aura souvent recours par la suite et qui consiste à appuyer son argumentation sur des citations qui viennent d’un bord politique qui n’est pas d’emblée en harmonie avec ses propres idées. Ce qui est habile, on en conviendra.

Quelques notes pour éclairer le texte de Guillemin 

(1) Emile Buré – 1876/1952. C’est un étrange parcours que le sien. Il commence par être socialiste, dreyfusard, proche de Péguy et des Cahiers de la Quinzaine où il publiera quelques articles.
Puis, après la Guerre, il s’éloigne des socialistes qui le considèrent comme un renégat ; il 
appartient à plusieurs cabinets ministériels de droite. Il mène en même temps une activité de journalistes, dans plusieurs publications, avant de fonder, en 1929, L’Ordre où il signe les éditoriaux qui développent les idées d’une droite qu’on dira modérée.

Sa proximité avec le monde politique en fait un bon analyste, dans une période qui est, malgré tout, bien confuse. Il ne changera pas d’avis sur le point fondamental de l’antisémitisme qu’il condamne très fermement. Il est certes hostile au Front Populaire mais sa germanophobie l’amène à soutenir l’alliance franco-soviétique, à dénoncer régulièrement le danger que représente Hitler et toute complaisance à son endroit.

Lorsque la Guerre éclate, il réussit à gagner les Etats-Unis ; il fait partie, avec Kérillis, de ces traitres que fustige le régime de Pétain. Il se rapproche des gaullistes. Puis, à l’époque de la guerre froide, il se retrouve compagnon de route du PCF dont il partage la croisade pour la paix, il est aussi membre d’honneur du MRAP.

Je rappelle son parcours parce qu’il me semble éclairer des remarques souvent faites par Guillemin sur ces gens de droite qui ont, parfois, plus de rigueur intellectuelle et morale, plus de lucidité et de constance que certains gens de gauche dont les opinions se révèlent, parfois, fort fluctuantes.

(2) Philippe Henriot, 1889/1944. Rien ne semblait prédestiner ce petit prof qui rêvait d’une carrière littéraire à devenir « la voix de la collaboration ». En 1924, il entre en politique en travaillant avec l’abbé Bergey, député de la 2ème circonscription de Bordeaux, créateur d’un journal, La liberté du Sud-Ouest.

Philippe Henriot en 1934

Henriot sera élu député en 1932, réélu en 1936. Droite extrême obsédé par sa haine des franc-maçons et des bolcheviques, munichois, bien sûr, pétainiste. Est devenu un orateur admiré qui va de meeting en meeting porter ses paroles de haine. En 1943, membre de la Milice. En Janvier 44, Secrétaire d’Etat à l’Information et à la Propagande. Exécuté le 28 juin de la même année par la Résistance.

(3) Parti Démocrate Populaire : ce parti fondé en 1924 est issu de la constellation de mouvements catholiques favorables à la République qui se sont créés depuis l’encyclique Rerum novarum et à ce que l’on appelle la doctrine sociale de l’Eglise (Le Sillon, Jeune République, Les Semaines sociales, l’Action catholique de la jeunesse…).
Il exprime les difficultés que ces mouvements rencontrent à acquérir un vrai poids politique coincés qu’ils sont entre des extrêmes de gauche et de droite. Contrairement à ce qui peut se passer ailleurs, en Italie par exemple, il n’y a pas, à ce moment-là de parti qui ait l’importance de la Démocratie chrétienne. Il faudra attendre la Libération pour qu’émerge le MRP, mais ce sera, en rupture avec la doctrine sociale de l’Eglise, un parti de droite fort hostile au catholicisme social.

Le rappel de cette situation n’est pas inutile pour comprendre les positions politiques de Guillemin lui-même – c’est sans doute parce que ces mouvements partis ou syndicats ou associations « chrétiens ou catholiques » se refusent à une remise en cause réelle du système économique capitaliste qu’il prend ses distances par rapport à quelque engagement politique que ce soit.

Il reste de gauche, c’est évident, mais son anti-communisme lui interdit d’être, comme d’autres, compagnon de route du PCF et les jugements qu’il porte sur la vie politique française sont d’une grande volatilité.

Patrick RÖDEL

 

1936 – Manifestation rue Achard à Bordeaux – Chantiers navals quartier du Bacalan
Photo G. Biguereau – Mémoire de Bordeaux métropole
 
 

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Publication inédite des Chroniques du Caire

Couverture du livre – 304 pages – 26 €

Une publication inédite

Pouvoir aujourd’hui publier des textes de Henri Guillemin parfaitement inconnus du public, textes d’une très haute qualité, est quelque chose de rare.
Bien plus qu’une nouveauté, c’est un événement éditorial.

Même si stricto sensu, les Chroniques du Caire ne sont pas inédites car publiées entre 1937 et 1939 dans un quotidien égyptien (disparu depuis 1962, disponible à la Bibliothèque nationale ou chez un collectionneur talentueux), la publication des Chroniques du Caire – 1937-1939 – une certaine idée de la critique, édition établie par Patrick Berthier, sous la forme d’un recueil richement commenté peut, à juste titre, être considérée comme un inédit.
Ne boudons pas notre plaisir.

Où il est question du Caire, de Henri Guillemin, et de ses chroniques littéraires 

Après l’obtention de son titre de docteur ès-lettres, Henri Guillemin, jusqu’alors enseignant dans le secondaire en province, est nommé, à l’automne 1936, professeur de littérature française à l’Université du Caire.

Au bout d’un an d’enseignement, déjà connu d’un plus vaste public que celui de ses étudiants grâce à ses premières conférences, Guillemin se voit proposer en octobre 1937 une tribune de critiques littéraires dans le prestigieux quotidien La Bourse égyptienne, journal lu par l’élite du pays et qui rayonne sur tout le Moyen-Orient.

C’est le début d’une production de textes critiques passionnants de livres qui sont publiés dans les années d’avant-guerre, tels que L’Espoir d’André Malraux, La Nausée de Jean-Paul Sartre, Bagatelles pour un massacre, l’école des cadavres de Céline ainsi que les ouvrages d’un Mauriac, un Bernanos ou un Simenon, et d’autres encore. (1)

A l’été 1938, Henri Guillemin quitte son poste du Caire pour se rendre à Bordeaux où il est nommé professeur. Pour autant, il continue pendant un an d’envoyer ses articles.
Ce sont finalement 98 critiques littéraires portant sur 109 livres (romans, nouvelles, récits, essais, biographies….) qui paraîtront dans La Bourse égyptienne, du 7 novembre 1937 au 22 octobre 1939.

La réalisation de cet ouvrage a demandé à Patrick Berthier, auteur de cette édition, des années de recherches à la BNF pour offrir aujourd’hui au lecteur un vrai plaisir de découverte, un réel plaisir de lecture.

Les Chroniques du Caire : un bonheur de lecture

Chroniques du Caire – 1937-1939 – une certaine idée de la critique, est un ouvrage généreux.
Il fait partie de ces (trop rares) livres qui, comme toute bonne nourriture de l’esprit, ont le mérite d’offrir une pluralité de plaisirs en étant à la fois copieux et subtils, riches et stimulants.
Mais par-dessus tout, c’est un livre qui emmène son lecteur dans un ample voyage réjouissant au pays des Arts et des Lettres, en pure Littérature.
Un plaisir intellectuel qui s’explique à mes yeux par ses différents niveaux de lecture et la dynamique roborative qu’ils créent entre eux.

J’en vois pour ma part, trois.

En premier lieu, s’imposent les textes de Guillemin. Des critiques littéraires passionnantes. Bien que ces écrits datent du début de sa carrière et de sa renommée, tout Guillemin est là : son style incomparable et sa fulgurance d’analyse.

S’agissant du fond, on retrouve le talent de Guillemin qui sait tout de suite repérer dans un texte, non pas tant son sens caché, mais plutôt, de façon plus ample et globale, sa vérité masquée, sa véritable identité créatrice, la vraie nature de son empreinte littéraire.
Ainsi, les authentiques écrivains tout comme les simulateurs, mêmes reconnus ou primés sont très vite identifiés. « Le résultat est impressionnant et constitue une leçon méthodologique à l’attention des critiques de tout temps. Nous y trouvons déjà le style Guillemin, toujours passionné, parfois enflammé, qui sait aller jusqu’au souffle épique … » (4e de couverture).

S’agissant de la forme, les libertés qu’il prend avec les citations pour établir sa démonstration sont aussi au rendez-vous.
« C’est principalement dans son habitude de triturer les citations, non pour leur faire épouser son opinion à toute force, mais pour les rendre, disons, plus « percutantes », que Patrick Berthier s’en amuse souvent et s’en agace franchement parfois. Certes la méthode Guillemin ne change rien au fond, mais les libertés qu’il prend, on le conçoit, peuvent énerver les tenants d’une citation d’autant plus indiscutable qu’elle est orthodoxe » (page 7 de la note de Jean-Marc Carité – Directeur des éditions Utovie, mise en ligne en annexe, voir plus bas).

Cette façon de rechercher l’essentiel d’un texte et surtout de l’atteindre, pourrait faire penser à un Guillemin qui, écrivant la critique littéraire d’un roman pour aller au fond, pour aller au vrai, dans une attitude pleine de passion, se mesurerait au texte comme dans un duel.
Non pas comme un guerrier, mais comme un esthète dans l’art de l’escrime, d’une grande agilité, n’hésitant pas à choisir les postures les plus rapides et les moins convenues, pour faire mouche et pas forcément à fleurets mouchetés, pour toucher de façon imparable.
Une virtuosité condamnée par les uns au nom du respect des règles et des conventions, mais saluée par les autres au nom de l’esthétique du geste et de l’objectif atteint.

En exécutant cette figure inédite lors des Jeux Olympiques de Rio en 2016, la Roumaine Ana Maria Popescu donne le coup final qui lui permettra de décrocher la médaille d’or. 

En deuxième lieu, l’appareil critique établi par Patrick Berthier – absolument nécessaire quand il s’agit de Guillemin – est si important, si fourni et si riche d’enseignements, qu’il prend place très vite comme un second livre à l’intérieur de l’ouvrage ; un livre également de critique et d’histoire littéraire qui vient compléter, préciser et enrichir les articles de Guillemin.

En effet, Patrick Berthier indique dans son avant-propos, qu’après avoir lu les 98 chroniques, il a choisi de ne retenir que les plus pertinentes à lire aujourd’hui, celles relatives aux écrits d’auteurs qui ne sont pas « tombés dans un complet oubli », c’est à dire environ un tiers de l’ensemble, et de les publier dans leur entier.

Mais le reste ? Il aurait pu se contenter de dresser une liste en annexe indiquant simplement titres et auteurs. Mais non. C’est mal le connaître.

A l’opposé de ce choix facile, il nous offre une très belle première partie de plus de soixante pages, intitulée « l’atelier du critique » qui nous propose « une étude de l’ensemble des chroniques non retenues, appuyée sur de larges citations ».
Ce qui nous permet de saisir l’ensemble de cette production de deux années, ses changements de ton ou de sujets en fonction des événements (la guerre approche), bref d’apprécier « la courbe générale des quatre-vingt-dix-huit chroniques et son évolution ».

C’est une introduction magistrale qui place le lecteur au plus près du travail de critique purement littéraire de Guillemin, des raisons de ses choix, ses thèmes de prédilections, ses détestations et qui nous fait voir ce qui est en germe et deviendra très vite sa marque et sa singularité : un ton, un style, une passion pour l’étude des trajectoires humaines torsadées par la recherche intense de la vérité intime.

Dans cette première partie qui confine à l’essai, Patrick Berthier, à travers de nombreuses notes et de généreux commentaires, nous fait voyager à sa façon dans le pays de la Littérature et nous montre ainsi ses propres talents de critique littéraire, dévoilant par là-même sa passion des Lettres.

Ces notes ne se contentent pas de préciser tel terme, de donner telle référence. Plus que des notes, ce sont à elles seules de véritables condensés d’histoire littéraire qui abondent, pour notre plus grand plaisir, en informations rares et autres incroyables anecdotes, tout en restant au service du texte de Guillemin.
Un travail de recherche qu’il convient de saluer.

Tunnel de livre en bibliothèque de Prague, symbolisant l’infini du monde livresque   –
composition photographique à partir de miroirs de Vladimir Zhuravlev

Enfin, un troisième niveau agit sur le lecteur, malgré lui, de façon automatique.
En effet, la lecture des Chroniques crée une première dynamique entre, d’une part, le souvenir qu’on a gardé d’un ouvrage (par exemple La nausée ou Le Mur de Jean-Paul Sartre), l’idée qu’on s’en est faite, ce qu’on a ressenti, ce qu’on en a retiré, et, d’autre part, le verdict de Guillemin.

A ce niveau je pense qu’il est difficile d’échapper au jeu du rappel de mémoire et de la comparaison. La critique de Guillemin ne laisse pas indifférent.
Si bien que l’on peut éprouver deux sentiments opposés : soit être conforté dans son premier jugement à travers l’analyse de Guillemin, soit au contraire, constater qu’on est passé complètement à côté de l’oeuvre.

Lire Chroniques du Caire peut donner envie de reprendre les ouvrages critiqués, pour mieux les comprendre ou les savourer à nouveau. On pourrait même se laisser aller à jeter un œil sur ceux que Guillemin assassine, simplement par curiosité.

Une seconde dynamique, moins immédiate, concerne la comparaison entre la réception aujourd’hui d’un Bernanos, d’un Gide et même d’un Sartre, avec les recensions de Guillemin écrites à chaud lors de leur publication. Qu’est-ce qui a résisté au temps ? Comment et pourquoi notre réception des œuvres évolue-t-elle ?

Finalement, par un heureux parallélisme des formes, plonger dans les Chroniques du Caire pousse à continuer la lecture dans trois directions : lire les ouvrages de Henri Guillemin, (re)lire les œuvres qu’il a analysées et découvrir les inconnues ou celles qu’on n’a jamais lues.

NOTE (1) Nous avons diffusé neufs lettres d’information sur les Chroniques au fur et à mesure de la construction de l’ouvrage. Pour rappel et dans l’ordre de diffusion : Simenon, Malraux, Sartre, Céline, Mauriac, Bernanos, Hemingway, Brasillach et Georges Rotvand.
Pour les relire, il suffit d’utiliser le moteur de recherche qui se trouve en haut à droite après avoir cliqué sur « Newsletter », premier onglet de la page d’accueil.

La note enthousiaste de l’éditeur

Même si Jean-Marc Carité, directeur des éditions Utovie, a tout lu de Guillemin, même s’il avait senti, dès le départ, que cet ouvrage inédit serait de haut niveau, je pense qu’il ne s’attendait pas, une fois le livre entre ses mains, à découvrir une si grande puissance d’évocation.

Ce qui explique qu’il ait éprouvé le désir, je dirais même le besoin, d’exprimer son émotion et sa joie devant ce travail, dans une note personnelle, reflet de son admiration pour Guillemin.

Pour lire le texte de JM. Carité, cliquez ici

Promotion du livre

L’ouvrage mérite tous les efforts pour qu’il soit connu du plus grand nombre, des connaisseurs comme des découvreurs de Guillemin.

Nous allons faire en sorte que sa publication soit relayée le mieux possible à travers les différents supports médiatiques.

Cette lettre d’information y contribue déjà.

Nous projetons également un certain nombre de présentations/lectures publiques dans les meilleures librairies, en commençant par Paris (il y aura ensuite Bordeaux, où vécut Henri Guillemin, sans doute Nantes, peut-être Toulouse…)

A ce stade vous nous pardonnerez de n’être pas plus précis hormis le fait que ces événements se dérouleront dès septembre prochain et qu’ils seront filmés par nos soins pour être diffusés ensuite sur notre site.

Une fois passé l’été, nous serons en mesure de vous indiquer les dates et les lieux choisis.
Tenez donc prêts vos agendas !

Comment acheter le livre ?

Par correspondance :

30 € port compris à Diffusion Différente/Utovie – 402, route des Pyrénées – 40320 Bats – tél : 05 58 79 17 93 et à utovie@wanadoo.fr

Par Internet :

Sur www.utovie.com (paiement en ligne sécurisé)

En librairies :

Soleils Diffusion au 01 45 48 84 62 et à soleilsdiffusion@hotmail.fr

Et toutes librairies

Note rédigée par Edouard Mangin

Henri Guillemin
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HENRI GUILLEMIN ET L’EGLISE

Incendie de Notre-Dame – 15 avril 2019 – Effondrement de la flèche

Henri Guillemin et l’Eglise

Les événements récents qui secouent l’Eglise catholique – abus sexuels commis par des prêtres sur des enfants, sur des religieuses, révélations sur l’homosexualité de certains membres du clergé – nous invitent à relire les ouvrages qu’Henri Guillemin a consacrés à l’histoire de l’Eglise et à une réflexion sur les fondements de la foi chrétienne.

C’est très tôt que Guillemin a commencé à poser sur l’Eglise, comme institution, un regard très critique.
La rencontre avec Sangnier ne pouvait que l’y inciter puisque les relations entre le Sillon et l’Eglise ont été pour le moins tendues, le Vatican, après avoir accueilli avec sympathie ce mouvement qui, dans la lignée de Rerum novarum, entreprenait de réconcilier la classe ouvrière avec l’Eglise, s’étant vite aperçu que le Sillon penchait beaucoup trop à gauche – pour dire les choses rapidement.

La condamnation du Sillon, en 1907, la soumission de Sangnier aux ordres du Pape ont durablement marqué la première génération de sillonnistes. Guillemin est arrivé presque 20 ans après ces événements, mais les récits que lui en font Marc Sangnier, Jacques Rödel et les autres témoins suscitent en lui une interrogation sur les dérives de l’institution ecclésiale qui ne cessera jamais.

Ce n’est donc pas un hasard si le premier article un peu conséquent en ce domaine qui paraît en 1937, Par notre faute, dans Sept, revue dirigée par les Dominicains (republié in Le Cas Guillemin, de Patrick Berthier Gallimard, 1979) dresse une esquisse très sévère de l’histoire de l’Eglise, de sa compromission avec les puissants – mais il n’y a rien de bien neuf dans cet article qui s’inscrit dans une veine anticléricale héritière des Lumières. On sait qu’il fut mal reçu par les autorités vaticanes.

Plus sérieuse est l’Histoire des catholiques français au XIXème siècle (1815/1905). (1947, rééd. Utovie 2003).

S’y dessine la préférence de Guillemin pour ceux qui ont su prendre la défense des pauvres, et de la classe ouvrière naissante– Lammenais, Lacordaire – et le plus aimé, Frédéric Ozanam – en face d’une hiérarchie qui se situe du côté des défenseurs de l’ordre et des gens de bien.

On y découvre aussi un thème qu’il déclinera toute sa vie et qui est sa sympathie pour les petits prêtres de campagne dont la vie ne se distingue guère de celle de leurs ouailles.
Le livre s’achève au moment des lois sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat.

Sa conclusion mérite d’être citée : « Depuis cinq années environ, un nouveau groupe de catholiques s’était constitué sous l’impulsion puissante d’un jeune polytechnicien plein de flamme, Marc Sangnier. « Pour le Christ et par le peuple », tel était le mot d’ordre du Sillon. Aussitôt accueilli par les haines furieuses de la droite, le Sillon, où revivait l’esprit de Lacordaire et d’Ozanam, allait contribuer à changer le climat spirituel de la France. »

Guillemin n’écrira jamais le livre qu’il aurait pu écrire sur Sangnier ; il se donnait pour excuse que le livre de Madeleine Barthélémy-Madaule paru en 1973, Marc Sangnier 1873-1950, était excellent et qu’il ne voyait pas ce qu’il pourrait y ajouter.

Explication un peu courte qui lui permettait de faire l’impasse sur les raisons profondes de l’éloignement qu’il manifesta à l’égard de Sangnier, de 1945 à 1950. Et qui sont politiques, Guillemin reprochant à Sangnier de s’être laissé suborner par les amitiés de son fils et d’avoir été récupéré par le MRP [Mouvement Républicain Populaire, parti politique de 1944 à 1967, classé comme centriste démocrate chrétien – N.D.E.].

Pendant les années qui suivirent, Guillemin s’intéressa davantage au destin particulier des auteurs ou des personnages historiques qu’il étudiait et à leur position vis à vis de la religion.
C’est l’époque où, selon ses détracteurs, il baptise à tour de bras des hommes plutôt éloignés de la religion traditionnelle et débaptise avec autant d’enthousiasme ceux qui s’en font les avocats.

Il faut attendre 1982 pour qu’il retourne à l’histoire du christianisme et d’abord à celle du Christ – c’est L’Affaire Jésus qui fut un de ses livres les plus vendus et qui lui valut quelques haines solides chez les catholiques pur jus.

Comme à son accoutumée, Guillemin a beaucoup lu, il a découvert un certain nombre de théologiens anti-conformistes qui allaient loin dans la démythologisation, il a dévoré les études historico-critiques qui commençaient à fleurir à cette époque, il a fréquenté des prêtres au parcours atypique, comme Jean Sulivan. [ pour en savoir plus sur l’histoire de ce prêtre atypique, il est utile de connaître l’ouvrage d’Henri Guillemin en cliquant ici – N.D.E.]

Et il écrit avec un zèle de néophyte, sans toujours beaucoup de nuances. Que reste-t-il après un tel travail de critique radicale de la foi dont il avait compris, jeune khâgneux lyonnais, en voyant son professeur de philosophie, par ailleurs kantien d’obédience stricte, communier à une messe matinale, qu’elle pouvait ne pas être aux antipodes de la raison ? Difficile à dire.

On est mauvais juge d’autrui en la matière. Guillemin avance sur une ligne de crête, enflammé comme à l’accoutumée quand il s’aperçoit qu’on lui a menti, mais hésitant, pour de multiples raisons, et pas toujours mauvaises, à accomplir la rupture que certains auraient aimé lui voir accomplir.

Si bien que la question de la foi de Guillemin me paraît indécidable.

Ce fut, en tout cas, un sujet de discussion toujours renouvelé avec François Mauriac et avec Jean Sulivan.
Les critiques les plus radicales ne vont jamais jusqu’à remettre en cause un attachement certain à une Eglise qui, en dépit de toutes ses faiblesses, de tous ses crimes a malgré tout transmis l’essentiel du message christique.

De Dieu, ce Dieu dont Saint Thomas d’Aquin parle au neutre « quod Deum appellamus », cela que nous appelons Dieu – la citation mériterait certainement d’être vérifiée et remise dans son contexte, mais Guillemin y tenait au point d’avoir voulu qu’elle figurât sur son faire-part de décès, – ce Dieu, nous ne pouvons rien dire ; nous ne savons de lui que ce que le Christ en dit et il en dit fort peu et de manière très peu dogmatique : il est un Dieu d’amour et de miséricorde.

Quelque part, Guillemin a continué de croire en ce Dieu de Jésus.

 

Intérieur de Notre-Dame au lendemain de l’incendie

En complément, la lettre d’information des éditions Utovie

Sur ce sujet, il nous semble utile de reprendre la lettre d’information de Jean-Marc Carité – Directeur des éditions Utovie, rédigée il y a quelques jours, pour, à la fois, exprimer son propre témoignage au sujet de l’engagement d’Henri Guillemin sur cette question, manifester son opinion sur les dérives de l’institution catholique et rappeler trois ouvrages importants d’Henri Guillemin dont L’affaire Jésus en nouvelle édition augmentée.

« Malheureuse Eglise » ?

De son parcours spirituel et religieux Henri Guillemin n’a jamais caché son évolution, ses doutes, ses certitudes.

Chrétien de gauche (il fut du Front Populaire au côté de Marc Sangnier et de mon père, Maurice, avec qui il travailla aux premiers Témoignage Chrétien), il ne renia jamais cette dimension essentielle de sa personnalité. Ce qui le rapprocha d’ailleurs de François Mitterrand.

L’Eglise catholique (dont il tenta jusqu’au bout de croire qu’elle pouvait retrouver ses origines chrétiennes), aujourd’hui patauge dans les marécages les plus sordides et l’absolution donnée par le Pape François au condamné Barbarin montre bien à quel point cette institution se sent toujours au-dessus des lois humaines et continue de les mépriser.

C’est dans son livre posthume « Malheureuse Eglise » qu’Henri Guillemin exprime, à la veille de sa mort, son sentiment profond d’incompréhension et, quasiment, d’hallucination, devant la manière dont cette Eglise nie la réalité, quand bien même elle est prouvée par la justice.

Encore, à l’époque n’avait-il pas eu connaissance des développements actuels sur la perversité et l’obscénité de ses dérives pédophiles… Quel cri d’indignation aurait-il lancé alors…

Henri Guillemin n’était pas, on s’en doute, en odeur de sainteté dans les cuisines du Vatican. Son témoignage, ici, en est d’autant plus accablant.

Jean-Marc Carité

 

Depuis un certain temps, ce qui se préparait en moi – assez largement à mon insu – s’est carrément « déclaré » dans mon esprit : une « passion de comprendre » ma foi chrétienne elle-même, en inventoriant son contenu, ses structures et la consistance de ses éléments…

J’ai donc, à mon tour – mais sans rompre, catholique pratiquant, fidèle à la messe du dimanche, l’été, dans cette région de la Bourgogne Sud, où les statistiques confirment que si, à Mâcon même, dans la vieille ville, les « fidèles » avoisinent encore les 10 % de la population, dans mon coin rural, ils atteignent à peine 2 % –, j’ai donc étudié, un par un, les « articles de foi » qui constituent la doctrine de la « Sainte Eglise catholique, apostolique et romaine », passant du « difficile à « l’impraticable ». 

Les pages finales de mon livre sont bien celles que j’ai écrites les dernières, ayant mis du temps à repérer ce qui a conduit l’Eglise là où elle en est.

Henri Guillemin

 

En fin de parcours, j’ai voulu dire une bonne fois, brièvement mais clairement, ma pensée sur ce Nazaréen dont le passage parmi les hommes (d’Occident, tout au moins) n’aura pas été sans conséquence. Dans ces pages, en somme, l’aboutissement d’un demi-siècle – et plus – de lectures, réflexions, ruminations ; d’expériences aussi.

Quelque chose comme un témoignage testamentaire.

Je sais très bien que n’a vraiment guère d’importance ce que peut dire à ce sujet quelqu’un qui n’a jamais été un créateur, mais un simple commentateur, au surplus, comme tel, très contesté. Pourtant je me risque. Dans l’espoir d’aider peut-être, avant de mourir, quelques esprits – de jeunes esprits surtout – guettés par la tentation, trop explicable, de l’« à quoi bon ». C’est ma seule justification.

Henri Guillemin

 

Il se trouve que j’ai eu la chance de voir d’assez près, en 1939-1940 d’abord, à Bordeaux, puis entre 1945 et 1963, quand j’appartins au « service culturel » de l’ambassade de France à Berne, quelques personnages diversement « historiques ». La chance aussi – et très particulièrement – d’avoir très bien, ou assez bien, ou un peu connu trois hommes qui ont compté dans la vie spirituelle de ma génération : Marc Sangnier, François Mauriac, Paul Claudel (Massignon et Bernanos, je les aurai seulement côtoyés). J’y ajoute quelqu’un d’inattendu mais dont le souvenir me reste cher : Maurice Chevalier. Il ne m’a pas été indifférent non plus de voir mon parcours se croiser avec les trajectoires de Sartre, d’Etiemble, de Georges Simenon, de Romain Gary, de Pierre-Henri Simon, et du « prieur » de Taizé.Des réflexions, de-ci, de-là, des notes de lectures, des citations que j’aime relire. Au total, quelque chose comme la déposition, émiettée, d’un témoin de notre temps. »

Henri Guillemin

 

Note rédigée par Patrick Rödel

La tentation de Saint Antoine – tableau de Salvador Dali – 1946 – huile sur toile 90 x 119,5 cm –
Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique – Bruxelles

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La fiction littéraire, un aspect méconnu de l’oeuvre de Guillemin

Henri Guillemin

On a très longtemps réduit Henri Guillemin aux livres d’histoire littéraire et politique qu’il écrivait. Tous n’étaient pas forcément drôles à lire.
On découvre, grâce au Net
l’extraordinaire conteur qu’il a été – conférencier, d’abord, mais les témoins de ces prestations ont vieilli et commencent d’en perdre le souvenir ; puis historien-vedette à la télévision (suisse romande, belge, canadienne) que redécouvre avec passion toute une nouvelle génération.

Or, cet art de conteur, Guillemin en a fait preuve aussi dans des œuvres d’imagination qui ont longtemps été considérées comme des essais avortés ou des à-côtés de son œuvre.

Essais avortés, les deux romans que Guillemin écrivit dans les années 30 – Les pauvres gens et Contre-jour.
Contrairement à ce que pense Maurice Maringue, je doute beaucoup des justifications apportées par Guillemin lui-même à cet échec.

Ces deux textes ne manquent pas de qualités et les maladresses qu’on y trouve auraient pu facilement être corrigées. Guillemin n’a pas poursuivi dans cette voie, mais il tenait suffisamment à ses tentatives pour les avoir gardées, au lieu qu’il aurait pu s’en débarrasser définitivement.

J’ai montré dans Les petits papiers d’Henri Guillemin (Utovie, 2015) (pour plus d’informations sur le livre de patrick Rödel, cliquez ici), que la vocation première de Guillemin est bien la création littéraire et qu’il y renonce pour des raisons qui sont plus économiques qu’artistiques.

A côté de son œuvre : des textes courts, nouvelles et contes qu’Utovie a la bonne idée de rassembler en un seul volume, avec une préface de Maurice Maringue et une postface de Martine Jacques.

Couverture dela nouvelle édition de Nouvelles et Contes – 86 page – 15 €

 

Une histoire de l’autre monde

Cette nouvelle date de 1932 – Guillemin est en poste à Clermont-Ferrand, il écrit ce texte, pendant les vacances de Noël, à Bordeaux.

Le renoncement à l’écriture romanesque est tout frais. Mais il a toujours le désir d’écrire, ce texte en est la preuve. Il choisit une forme brève qui demande, certes, un moindre investissement de temps mais qui a toute la dignité d’une œuvre littéraire, contrairement à ce que l’on croit trop souvent en France où les nouvelles n’ont pas bonne presse.

Et dans ce genre littéraire, Guillemin montre des qualités réelles – une intrigue maîtrisée, des personnages crédibles et une écriture qui lui est très personnelle.
Pas vraiment une histoire pour des gamins que cette amitié entre Louis, tout juste ado, et Fritz un prisonnier allemand ; le monde des adultes y est présenté de façon très sévère : la mère de Louis ne montre pas beaucoup de tendresse envers son fils ; elle en montre davantage envers le sergent.
Et son père, prisonnier en Allemagne surprend à son retour sa femme avec son amant.

Seul Fritz échappe à cette noirceur. Le dénouement est très inattendu.

 

Reste avec nous

Ce texte date de 1944. C’est une relecture de la Passion et du passage des Evangiles sur les pèlerins d’Emmaüs.

Guillemin y adopte ce style qui deviendra vraiment sa marque – très proche de l’oralité, en tout cas d’une forme mi-enfantine mi- populaire de s’exprimer, avec des élisions, des inversions, des incorrections, mais qui donne à son récit un aspect extrêmement vivant et authentique – ce sera la même utilisation de la langue dans les émissions pour la télévision.

 

« Bien sûr, les trucs utilisés, parce que ce sont aussi des ficelles, peuvent finir par lasser (…) la suppression des négations, l’abondance des on et des ça, les clausules caractéristiques du discours oral, les quoi, les hein. » ( Les petits papiers d’Henri Guillemin, p. 43)

Le narrateur éprouve, ici, le besoin de s’en excuser : « je n’ai rien voulu, en dépit de ma répugnance, changer à son langage très vulgaire, afin de préserver telle quelle l’authenticité de sa déposition. »

Les personnages, Samuel et et Gesmas, sont des zélotes, ces juifs qui luttent contre l’occupant romain – autant dire qu’ils regardent avec méfiance le Nazaréen et son Royaume qui n’est pas de ce monde.

Jusqu’à l’épisode du Temple où Gesmas voyant dans Jésus un vrai révolutionnaire qui s’en prend aux marchands et aux prêtres croit se mettre à sa suite en réglant ses comptes avec un collabo qu’il ne peut pas sentir.
Il est arrêté. Il sera crucifié en même temps que Jésus. Le bon larron, c’est lui.
Et l’histoire se termine à Emmaüs où Samuel assiste, incognito si j’ose dire, à la rencontre entre les pèlerins et celui qu’ils ne reconnaissent pas encore.

Le souper à Emmaüs – vers 1601 – (139 x 195 cm) – tableau de Caravage  – National Gallery – Londres

C’est un très beau texte. Plein d’émotions et de sentiments contradictoires, ceux-là mêmes que Guillemin n’a cessé d’éprouver tout au long de sa vie. Entre une foi qui n’exclut pas les doutes et un engagement auprès de ceux qui luttent contre les injustices.

Je ne suis pas non plus sûr que les destinataires de cette histoire soient seulement des enfants.
Si je peux me permettre une anecdote personnelle : Henri Guillemin m’ avait offert Reste avec nous pour Pâques 1958. J’avais 17 ans.

[NdE : Nous avons parlé de l’adaptation théâtrale de cette nouvelle dans une récente newsletter. Pour la relire, cliquez ici]

 

Rappelle-toi, petit

A été publié l’année suivante, en 1945. Le propos est, ici, politique. Nettement.

Sous la forme du récit que fait un grand-père à son petit-fils des événements qui ont eu lieu dans son village au moment de la Deuxième République et du Coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte. Un village du mâconnais. Le héros est le maire, Goubaud.

Presque toute la population a accueilli avec joie les changements politiques qui ont eu lieu et oppose un refus catégorique au Coup d’Etat.
Goubaud essaie de trouver des alliés dans les villages voisins et prône une résistance armée aux fossoyeurs de la liberté. Mais il est bien isolé et la répression est terrible, et il sera fusillé : « Tout ce qui résiste doit être fusillé, au nom de la société en légitime défense », décrète le ministre de la guerre.

« tu entends, petit ! : ‘au nom de la société en légitime défense’. Ca vaut de ne pas être oublié, cette trouvaille. »

Ses amis résistants sont déportés, le curé qui a voulu prévenir Goubaud de l’arrivée des soldats est démis de ses fonctions.
Mais il y a fête au château.

« Ce n’est pas une histoire pour amuser les petits enfants », avait prévenu le grand-père.

Pierre-Antoine Berryer (1790 – 1868) avocat et homme politique français harangue la foule à la fenêtre de la mairie du 10e arrondissement de Paris pour dénoncer le coup d’État du 2 décembre 1851 – Gravure tirée de l’Histoire populaire contemporaine – 1864 Paris – de Charles Lahure (1809 – 1887) – éditeur, imprimeur fabricant, libraire.

 

Cette nuit-là

C’est visiblement le dernier texte « littéraire » écrit par Guillemin, en 1944.
Il entre dans une catégorie qu’on pourrait appeler, avec précaution, et Dieu sait s’il y en a dans la narration, celle du « merveilleux ».

Le personnage est un affreux, gueule cassée, anarchiste et athée qui vit à l’écart du village. Les villageois – Guillemin en donne une image très négative – l’accusent de tous les maux, ils sont persuadés que c’est un sorcier qui a le mauvais œil.
Deux paysans décident de le passer à tabac pour qu’il quitte le coin ; ils le laissent à moitié mort mais il s’en sort et n’a plus qu’un désir :  se venger de ceux qui l’ont agressé.
Le soir où il va mettre son projet à exécution, il reçoit la visite d’un enfant – et cette visite va le bouleverser au point de le faire renoncer à sa vengeance.
C’était le soir de Noël.

Une cinquième nouvelle

A ces quatre textes, il faut en ajouter un cinquième – et je trouve dommage qu’il n’ait pas été repris par Utovie et qu’il n’y soit pas, du coup, fait référence dans la postface de Martine Jacques – qui a paru dans Carrefour, en juin 1945.

Il s’agit de Le vent de la Pentecôte.
J’ai signalé l’existence de cette nouvelle (Les petits papiers d’Henri Guillemin, p. 161) qui était inconnue.

Il est vrai que Guillemin lui-même n’a pas repris ce texte, n’en a même jamais parlé, je crois. Pour des raisons complexes.
Carrefour, c’est le journal d’Amaury et de Jean Sangnier. Guillemin est furieux qu’on ait transformé son texte, pour des raisons obscures, et surtout la fin même qui, on le sait, est un des points forts des nouvelles ; qu’on l’ait affublé de dessins qui sont, et c’est vrai, il suffit d’aller consulter ce numéro, d’une laideur affligeante.

Echange de lettres sanglantes entre Guillemin et les gens de Carrefour. A la suite de quoi, la rupture est totale. Et sera présentée, par Guillemin, comme le résultat d’options politiques incompatibles.

On comprend mieux que Guillemin n’ait pas souhaité que l’on sache qu’il n’a pas toujours été fâché avec Carrefour.
Sa nouvelle en subit les conséquences – il aurait pu restituer la version première et la faire éditer, comme les autres, en Suisse. C’est d’autant plus étrange que nous savons que Guillemin l’avait montrée à son ambassadeur Hoppenot, lequel l’avait beaucoup appréciée.
Je ne sais pas si le manuscrit de Vent de la Pentecôte a été conservé dans les papiers de Guillemin.

Voilà des raisons pour lire ce recueil.

Martine Jacques dit fort justement que « tous ces textes se présentent enfin comme le lieu de la transmission d’un secret. (…) La Révélation demeure toujours de l’ordre du secret. »

Note rédigée par Patrick Rödel

Le secret – 1939 – tableau de Félix Nussbaum (né en 1904 à Osnabrück – Allemagne – mort en 1944 à Auschwitz-Birkenau) –
huile sur toile (61 x 74,5 cm) – collection privée