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Michel Serres/Henri Guillemin – Portraits croisés

MS/HG

Le rapprochement entre Michel Serres et Henri Guillemin ne va pas de soi et pourrait même paraître tiré par les cheveux. A ma connaissance, Guillemin ne s’est jamais exprimé sur Serres, il y a fort à parier qu’il ne l’a pas lu.
Nous savons qu’il n’avait pas la tête philosophique.

Se demander s’il aurait apprécié le dernier livre de Serres Relire le relié, (Paris, 2020 – éd. Le Pommier) relève donc de la gageure.
Osons nous y risquer, cependant.

D’abord parce qu’il y a quelque chose de commun entre les deux hommes : le fait qu’ils sont l’un et l’autre issu d’un milieu populaire et qu’ils ne se sont jamais tout à fait habitués aux us et coutumes de la bourgeoisie et du monde policé des lettres.
« Je suis un fils du peuple », répétait Serres, je n’y peux rien, c’est comme ça. J’ai toujours été un « petit ». Et mon cœur et mon âme sont parmi les « petits », je n’y peux rien. » (Pantopie : de Hermès à Petite Poucette, entretiens avec Martin Legros et Sven Ortoli, 2014 – éd. Le Pommier, p.58).

Cette revendication aurait ému Guillemin qui, lui aussi, a toujours revendiqué la modestie de ses origines. Je les imagine l’un et l’autre fort mal à l’aise dans le milieu socialement confiné de l’Ecole Normale de la rue d’Ulm ; ils n’en connaissent pas les codes, ils en refusent les conventions.

Guillemin y échappe pendant les années où il sert de secrétaire à Marc Sangnier, au risque d’échouer lorsqu’il passe le concours de l’agrégation.
Serres, lui, réussit du premier coup son agrégation, mais eut droit à ce commentaire du président du Jury : « Monsieur Serres, je n’ai pas pu vous mettre dans un rang d’excellence, avec votre accent, vous n’êtes pas exploitable sur le territoire national » (ibid. p.41).

Comme avec délicatesse ces choses-là sont dites.

Ensuite parce que l’un et l’autre n’ont pas été reconnus par l’institution universitaire – on sait la blessure profonde que cela a représenté pour Serres.
Guillemin, lui, a semblé prendre la chose avec plus de désinvolture, mais je ne suis pas sûr qu’il n’ait pas été profondément blessé, lui aussi, de ne pas obtenir le poste à la Sorbonne qu’il aurait mérité.

Pas exploitables sur le territoire national, ils sont donc, l’un et l’autre, partis pour l’étranger où leur fut réservé un bien meilleur accueil.

Mais cela paraît secondaire au regard de leur attachement à la religion chrétienne, et à la religion catholique en particulier.
Guillemin ne s’en est jamais caché ; il en a même fait un des traits les plus affirmés de son caractère et de son parcours – catho de gauche, d’extrême gauche parfois même – ce qui lui a valu quelques solides inimitiés, et chez les cathos, et chez les gens de gauche.

Serres quant à lui, après une éducation chrétienne familiale (son père s’est converti au retour de la Guerre de 14) qui l’a fortement marqué et qu’il a vécue avec une intensité rare, a pris des distances par rapport à la religion.
Mais des distances dues à sa découverte des mathématiques et des sciences humaines qui rendaient difficiles l’aveu d’une foi sans pour autant parvenir à l’éradiquer. « La religion est ma pudeur », a-t-il dit quelque part.

Il n’a pourtant pas cessé de lire et de relire l’Ancien et le nouveau Testament ; et son œuvre est remplie de références à ces textes qui auraient dû mettre la puce à l’oreille de ses lecteurs si leur ignorance en la matière n’avait pas été totale.

Au lieu que Guillemin semble adopter, en avançant en âge, une attitude de plus en plus critique à l’égard de l’institution ecclésiale et des contenus mêmes de la foi : la découverte de l’approche historico-critique fait des ravages dans ses convictions ; Serres, au contraire, avance de plus en plus à visage découvert, ce qui suscite chez les commentateurs (journaleux prétendument spécialistes, et collègues toujours prompts à lui faire payer les succès qu’il rencontrait) des sourires de commisération et l’envie à peine dissimulée de dénoncer chez lui un gâtisme précoce.

Editions le pommier – 288 pages – 20 €

Evidemment, Relire le relié ne peut que les conforter dans leur condamnation. Ils jouent les effarouchés, se disent estomaqués qu’un homme qui s’est toujours vanté d’avoir côtoyé les sciences – alors qu’eux même n’y entravaient pas grand chose – puisse tomber si bas qu’il en vienne à accorder crédit à ces mômeries qui ne font même plus rêver les petits enfants.
A quoi il faut ajouter qu’il n’a pas l’air d’accorder beaucoup d’importance aux travaux d’exégèse et à la méthode historico-critique.

Voilà qui rend bien improbable une rencontre – même post mortem – entre nos deux olibrius.

Et pourtant, il y a des pages dans Relire le relié qui auraient enchanté Guillemin. Celles, entre autres, que Serres consacre à la Sainte Famille et qui font écho aux analyses de Guillemin dans l’Affaire Jésus.

Le Christ dans la maison de ses parents – 1850 –  tableau de John Everett Millais, peintre anglais (1829 – 1896)
huile sur toile, 86,4 x 139,7 cm – Tate Britain à Londres. © Bridgeman images.
(Cette représentation de la Sainte Famille, en écho à la pauvreté des milieux populaires anglais du XIXe siècle, fut extrêmement controversée lors de son exposition)

La vision qu’il développe a soulevé la fureur des intégristes : pensez, faire de la Sainte Famille l’exemple même de la famille recomposée, il y a de quoi prendre à rebrousse poil les tenants de l’imagerie sulpicienne !
Les insultes et les menaces furent telles, qu’il fallut demander une protection spéciale. Ainsi :

« Le père n’est pas le père naturel ni Jésus le fils naturel. Il est d’autre part impossible que la mère ne soit pas la mère, puisque nous sortons tous d’un ventre féminin. » Et plus loin :
« Au total, la sainte Famille innove puissamment dans la société de son temps, fondée sur la généalogie familiale, en la déconstruisant et en substituant aux liens naturels de parenté une structure importée des Romains, l’adoption, c’est-à-dire le choix, individuel et libre, par amour. »

Et pour ceux qui n’auraient pas compris ce que cela implique, Serres enfonce le clou :
« Cette révolution (…) prévoit, et résout, des siècles en avance, mille débats oiseux sur le mariage, le divorce, la famille, la paternité…, en particulier celui, plus actuel, sur le mariage homosexuel. Il ne s’agit plus de réduire cette alliance à un homme et une femme, sexuellement, naturellement parlant, mais, universellement, à tous ceux et à toutes celles qui, s’aimant, se choisissent et s’adoptent. » (p. 169/173)

La question n’est évidemment pas de savoir si Serres croit à la réalité des récits sur la Sainte Famille ; mais de comprendre l’usage qu’il en fait pour en montrer la signification anthropologique actuelle.

Guillemin souleva une indignation semblable en s’attaquant aux contradictions que l’on relève entre les textes consacrés à la naissance de Jésus (Guillemin dit Ieschoua).
« Sur l’ascendance davidique de Ieschoua nous disposons de deux généalogies, fournies l’une par Matthieu, l’autre par Luc, et qui sont insuperposables. On voit mal d’ailleurs, si Joseph n’est pas le géniteur de Jésus, l’intérêt qui peut s’attacher au fait, très hypothétique, d’une appartenance de Joseph à la maison de David. Les lettres de Paul sont antérieures à nos canoniques et il y apparaît clairement que Paul ne sait rien d’une naissance miraculeuse du Sauveur. Lequel – Paul le dit expressément – est « né d’une femme » (Gal 4,4), d’une femme (gunè dans le texte, et non point parthenos, une vierge) ; il précise même que Jésus est « issu de la lignée de David, selon la chair, » (Ro 1,3).

Guillemin tirera de ces remarques des conséquences elles aussi peu orthodoxes sur les frères et sœurs de Ieschoua. (L’affaire Jésus, p.42/45, Utovie/h.g.)

Les perspectives sont différentes, Guillemin s’appuie sur les données de la méthode historico-critique que Serres laisse de côté. Mais l’un et l’autre bousculent les lectures traditionnelles et dogmatiques des textes.

Cette liberté de pensée commune à l’un et l’autre tient au fait qu’ils ont moins intériorisé les codes de la pensée dominante que s’ils y avaient baigné dès leur enfance.
Et qu’ils éprouvent une joie maligne à bousculer les idées mieux établies, retrouvant par là-même ce qu’ils pensent être le cœur même des Evangiles – l’amour.

Note de Patrick RÖDEL

Pour aller plus loin

L’amitié qui s’est forgée entre Patrick Rödel à Michel Serres prend sa source au début des années soixante lorsque Patrick Rödel, jeune normalien, suit les conférences d’épistémologie que le professeur Serres donne à l’Ecole Normale Supérieure (ENS Ulm).
Ensuite, conformément aux mouvements de la vie, les deux hommes vont creuser leur propre sillon.

Ils se retrouvent au tournant des années 2000 et, à partir de là, vont régulièrement se voir, notamment à Bordeaux, où l’accueille Patrick Rödel à chaque fois que Serres y vient pour présenter ses ouvrages.

C’est au cours de ces régulières rencontres qu’une connivence intellectuelle va s’affirmer, débouchant sur une amitié qui ne faiblira pas.

Editions Le Pommier – 176 pages – 16 €

L’intérêt, l’engouement pour les travaux de Serres, amène Patrick Rödel à écrire un livre en 2016 : Michel Serres, la sage-femme du monde – éd. Le Pommier ; un livre rare, peut être le seul écrit en France sur le philosophe et sa pensée ; l’ouvrage d’un fin connaisseur de l’oeuvre composite d’un philosophe atypique.

Aujourd’hui, au moment où s’est ouvert l’immense chantier de la publication des oeuvres complètes de Michel Serres – ouvrages déjà édités auxquels s’ajoutent de nombreux inédits – Patrick Rödel a été invité à intégrer le conseil d’orientation de la Fondation Michel Serres.

Bifurcation, comme d’autres mots serriens tels bifide, trivial, affourchage, permet de remettre en question une vision linéaire du temps au profit de carrefours ou fractalités, dont Hermès est le dieu protecteur.
(Photo symbolisant une facette de la pensée composite de Michel Serres).

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Quand Guillemin parlait de Flaubert

Introduction

En 1957, à l’occasion du centenaire de la publication de Madame Bovary, Henri Guillemin écrivait un article paru dans le journal l’Express.
Cet article, issu de nos archives, donne l’occasion de redécouvrir le talent de Guillemin dans le registre de la critique littéraire et dans celui du portrait. Un texte comme on n’en écrit plus aujourd’hui.

Comme Patrick Berthier l’a présenté dans son dernier billet « Les œillères d’Henri Guillemin » (lettre d’information diffusée le 1er novembre dernier – pour la relire cliquez ici ), Guillemin avait ses partis pris qui guidaient des choix souvent assez arrêtés pour étudier tel ou tel écrivain.

S’il n’aimait pas Balzac et justifiait à peine sa désaffection, par contre d’autres grands écrivains, comme Rousseau, Lamartine, Victor Hugo et d’autres, reçurent toute son affection, voire son amour.
Il y va ainsi de Gustave Flaubert.

Dans la bibliographie d’Henri Guillemin (*), on peut ainsi constater à quel point Gustave Flaubert a occupé une place centrale chez Guillemin ; pas moins de 11 articles, 1 livre ( Flaubert devant la vie et devant Dieu) et 4 conférences entre 1938 et 1980, avec une concentration entre 1957 et 1960 :
– 3 articles en 1957 dont celui du 17 mai dans l’Express publié in extenso dans le présent billet,
– 2 conférences en 1958 dont l’une enregistrée le 20 février au club 44 (pour écouter le document audio – durée 1h43 – enceintes ou écouteurs recommandés – cliquez ici),
– 1 conférences vidéo en deux parties, enregistrée en 1959 (vois plus bas ce billet).
(*) source : Une vie pour la vérité – bibliographie établie par Patrick Bethier – éditions Utovie – 158 pages – 15 €

Mais il serait trop simple, concernant les exigences de Guillemin en matière littéraire, de se contenter de republier un article ne laissant que l’idée résiduelle d’un « il aimait untel, il n’aimait pas tel autre » et de s’arrêter à ce choix binaire.

En considérant dans son ensemble son oeuvre littéraire, la pensée de Guillemin est travaillée par des points de vue structurants, essentiels et contradictoires, reflets de questionnements profonds qui interagissent en lui, comme des forces qui s’entrechoqueraient ou s’harmoniseraient et se renforceraient selon les cas étudiés.

A cet égard je verrais trois forces qui parfois se croisent, se mélangent et se conjuguent au long de son oeuvre critique.

Dans le désordre, prenons d’abord ce qui relève de l’engagement politique. Un engagement qui interroge fortement Guillemin, c’est certain, mais l’interpelle moins sur le plan purement politique que sur le plan moral.
C’est à travers cette première facette qu’il étudie et apprécie des auteurs comme Vallès ou Bernanos ; ou comme De Vigny qu’il prend alors comme contre exemple.

A côté de cette première « porte d’entrée », se trouve celle qui concerne l’œuvre elle-même, le talent de l’écrivain, son génie. A travers cette deuxième facette, Guillemin excelle car il est lui-même un critique littéraire de génie. Sur ce plan, la littérature règne au centre.

Il suffit de plonger dans Chroniques du Caire pour s’en rendre compte.
Comme le disait Maurice Nadeau, « En littérature, l’œuvre d’abord et seulement le texte, l’homme après et peut être jamais ». Ce qui l’amena à défendre bec et ongles Céline quand il fut durement attaqué sur ses ouvrages, et à l’ignorer quand celui-ci voulu se lier d’amitié.
Guillemin avance sur ces brisées-là, délaissant les zones d’ombre de l’écrivain Céline au profit de l’admiration pour son génie littéraire.

La troisième « porte » est sans doute spécifique à Guillemin et c’est peut-être celle qui l’emporte sur les deux autres. Elle concerne, au-delà de l’écrivain, l’homme lui-même. Sa vie, sa vérité ontologique. Sur le thème de la trajectoire humaine singulière qu’il aime étudier à fond, Guillemin est passionnant, voire touchant.

Car il ne s’agit pas de n’importe quelle trajectoire. Ce que retient Guillemin comme élément cardinal de son étude, et qui oriente ses choix, c’est la trajectoire d’une personne qui ne triche pas, ni avec les autres, ni avec elle-même, et qui opte pour un chemin d’intégrité. Une marche qui se fraie malgré les difficultés, qui se trace dans la douleur morale, psychologique, existentielle, et qui ne fléchit pas.

Une trajectoire qui pourrait s’apparenter à un parcours christique. Une sorte de Passion. L’engagement absolu d’un écrivain pour un but au-delà de lui-même. C’est valable pour Rousseau, Zola, Chateaubriand, Lamartine ou Robespierre. C’est flagrant pour Flaubert.
Et quand ce registre-là s’additionne au talent littéraire, on entre alors dans le Panthéon de Guillemin.

Flaubert, qui avait décidé d’être mouton noir dans le troupeau de la petite bourgeoisie, aimait dire : «Tout le rêve de la démocratie est d’élever l’ouvrier au niveau de la bêtise du bourgeois ». Et pourtant c’est le même homme qui exprima à Georges Sand d’ahurissantes analyses sur la Commune.

Reproduisons cet extrait d’un précédent billet de P. Berthier du 18 février 2019 intitulé « L’histoire littéraire ment – la vision de Yves Ansel », consacré à son ouvrage De l’enseignement de la littérature en crise ; sous-titre Lire et dé-lires – éd L’Harmattan (pour relire la note de lecture, cliquez ici)

[…/…] Guillemin a autant parlé, dans tout ce qu’il a dit au fil des ans sur la Commune, des écrivains dont elle a montré la noblesse (Vallès, bien sûr) que de ceux qui s’y sont révélés, à ses yeux toujours, ignobles (George Sand, bien sûr aussi). Yves Ansel, lui, ne s’intéresse à Sand que comme destinataire d’une lettre de Flaubert [datée du] 12 décembre 1872 […/…]

« Je trouve qu’on aurait dû condamner aux galères toute la Commune, et forcer ces sanglants imbéciles à déblayer les ruines de Paris, la chaîne au cou, en simples forçats. Mais cela aurait blessé l’humanité ; on est tendre pour les chiens enragés. Et point pour ceux qu’ils ont mordus. / Cela ne changera pas, tant que le suffrage universel sera ce qu’il est. Tout homme (selon moi) a droit à une voix, la sienne. Mais n’est pas l’égal de son voisin, lequel peut le valoir cent fois. Dans une entreprise industrielle (société anonyme), chaque actionnaire vote en raison de son apport. Il en devrait être ainsi dans le gouvernement d’une nation. Je vaux bien vingt électeurs de Croisset ! L’argent, l’esprit, et la race même doivent être comptés, bref, toutes les forces. Or, jusqu’à présent je n’en vois qu’une : le nombre ! ».

« Pour parler clair », commente Ansel, « c’est un conservateur (un réac même) qui parle, qui écrit, mais cela, bien évidemment, ne doit pas se dire, se voir. »

Guillemin devait bien connaître les positions politiques de Flaubert sur la Commune, mais si critiquables qu’elles soient, il ne les retiendra pas. Ce registre-là, celui du politique, ne sera pas assez puissant pour porter une ombre sur les deux autres forces, impérieuses pour Guillemin, qui fondent son regard sur Flaubert, l’homme et l’écrivain : son chemin de vie et son génie littéraire.

Cette réflexion sur ces trois facettes pourrait-elle être développée dans un mémoire de Master ? Pourrait-on l’articuler avec un autre triptyque caractéristique de l’oeuvre littéraire de Guillemin : rapport à l’argent/rapport au sexe/rapport à Dieu ?

Pourrait-on, par exemple, étudier chez Guillemin, l’existence d’un point commun entre Céline et Flaubert ? Quelque chose que ces deux écrivains partageraient ; à même d’expliquer l’admiration que leur a porté Guillemin ? Leur style, la stupéfiante fougue avec laquelle ils embrassent la littérature ; des mots, des phrases comme des courants impétueux, des images littéraires comme autant d’éclats uniques ? Des rapprochements avec d’autres écrivains existent-ils ?
Autant de sujets à méditer.


Pochette du disque « Dark side of the moon » du groupe rock Pink Floyd

Qu’on en juge en lisant les deux documents qui suivent : une conférenece vidéo et l’article de 1957 tiré de nos archives. (L’ordre n’a pas d’importance mais je suggère de prendre le temps d’écouter/lire les deux documents).

Le chapeau de cet article indiquait :
« Pour le centenaire de Madame Bovary (1857), l’historien signe un portrait attachant de Flaubert l’homme. Madame Bovary vient d’avoir cent ans. Ce roman a commencé, il est vrai, à paraître en feuilleton dans la Revue de Paris au cours de l’année 1856. Mais la direction de la revue, effrayée par le ton insolite de l’oeuvre, a cru bien faire en y apportant quelques coupures. L’édition définitive n’a vu le jour qu’au printemps 1857, après le célèbre procès qui eut lieu au mois de janvier de la même année. L’ouvrage le plus attendu sur l’homme et sur l’oeuvre paraîtra à la rentrée : c’est le Flaubert de Sartre.
[il est vrai que l’essai de Sartre sur Flaubert « L’idiot de la famille », une somme de plus de mille pages, seize années de travail, cherche, à travers un essai de psychnalyse existentielle et littéraire, à comprendre qui est véritablement Gustave Flaubert – NdE] .
Cette semaine, c’est Henri Guillemin qui ressuscite pour nos lecteurs « Monsieur Flaubert » ».

Conférence vidéo de Guillemin sur Flaubert

Cette conférence a été enregistrée en 1959. Elle est mise en ligne en deux parties. Nous mettons ci-dessous la première partie qui peut suffire pour notre propos.

La seconde partie ne peut pas figurer ici directement pour des raisons techniques. Pour autant, et heureusement pour les passionnés, elle est disponibles sur notre site, comme toutes les conférences vidéo d’ailleurs.

Pour regarder cette seconde partie, cliquez ici

https://youtu.be/z17XC_smcyU

L’article de Guillemin du 17 mai 1957 paru dans l’Express : Monsieur Flaubert

« Un farceur », « quelque chose entre le bohème et le pédant », entre le « vieux cabotin » et le « boucher retiré ». C’est Flaubert qui se définit lui-même, plus exactement, c’est Flaubert décrivant l’impression qu’il doit faire sur les gens. Les premiers mots sont de 1859 ; les autres de 1877, et il les prononce en ayant sous les yeux une photographie de sa personne.

Assez curieux de constater, en effet, à quel point les contemporains – ceux qui le rencontrent, mais auxquels il s’en voudrait de livrer la moindre confidence sérieuse – parlent de lui en termes rudes. Les Goncourt le trouvent à peu près impossible, épais, excessif, scandaleux, une espèce de brute. Mme Alphonse Daudet fait la grimace : quelle « vulgarité » ! M. Taine, péremptoire, prononce sa sentence : « De la force ; de la lourdeur, rien de fin ; un primitif », pour ne pas dire, sans doute, un primate.

Quant à M. Anatole France, il a compris : « Cet homme n’était pas intelligent ». Il est vrai que Bergerat (mais qu’est-ce que c’est, Bergerat ?) n’est pas d’accord ; il aime bien Flaubert ; il se souviendra toujours de ce regard qu’il avait, dans l’intimité, pas dans les salons ou chez les gens de lettres, mais au naturel : « Des yeux d’enfant, candides et bons ». Et il y a aussi Zola qui ne le voit ni comme Taine, ni comme Goncourt, ni comme Anatole France. C’est lui, Flaubert, dans L’Oeuvre, le peintre Bongrand. Et Zola n’a pas choisi au hasard les syllabes de ce pseudonyme.

Essayons de le retrouver, « l’ours » de Croisset (c’est ainsi qu’il se baptisait quelquefois), dans sa vérité telle quelle, sans peau d’emprunt. Sa correspondance en dit long sur lui.

D’abord ceci : un bûcheur. Jules Lemaître haussait les épaules. Allons, allons, le martyre de la plume, les « affres du style », laissez-moi rire ! Jules Lemaître était un de ces finauds, comme l’autre, à qui on ne la fait pas. Flaubert, tranquillement, quand l’épithète ne venait point, s’étendait sur son grand sofa et rêvassait, en fumant, des heures.

Jules Lemaître, pour une fois, se trompe. Le contraire d’un paresseux, Flaubert ; le contraire d’un mollasson, ou d’un dilettante. Un qui s’acharne ; un qui y croit. Le temps qu’il dérobe à son travail, il a le sentiment de le voler. S’il n’est pas à sa table, préparant une page ou la rédigeant, la mauvaise conscience n’est pas loin. Un état d’esprit bizarre, chez cet incroyant. L’idée confuse, mais irrésistible qu’ON lui a passé ne commande (et cet ON n’a pas de visage, peut-être pas de réalité) et qu’il a dit oui, qu’il s’est engagé, qu’il doit absolument tenir sa promesse et faire honneur à sa signature.

C’est à voix basse qu’il avoue un jour à quelqu’un : « Il me semble que j’accomplis un devoir, que je suis dans le bien, dans le juste ». Il n’en a plus pour longtemps quand il confie à Laporte que « certains jours » il se sent fini, vidé, « saigné aux quatre membres », convaincu que sa « crevaison est imminente » ; « mais je rebondis et je vais quand même ; voilà ! ». Il « rebondit », il « va quand même » parce qu’il « se figure » – il l’écrit à Tourgueniev, avec un pauvre sourire, le 22 décembre 1878 – parce qu’il se figure que « c’est important ».

Le cabinet de travail de G. Flaubert à Croisset
Tableau de Georges Rochegrosse (1859 – 1938)

Un gaillard, dès avant quarante ans, qui ne prend plus du tout d’exercice. « Sanguin, passionné, débordant » (autodiagnostic), il aurait besoin, plus que quiconque, de grand air, de soleil, d’action. Rien. Nager l’amusait – la Seine était à sa porte – et faire de la voile, mais sa mère tremblait de peur et il y a renoncé. Après tout, c’était du temps perdu. « Le divertissement est une bonne chose, quand il divertit ». Or, « les divertissements m’ennuient et le repos me fatigue ». Il ne s’accorde annuellement que des permissions de détente, brèves, parisiennes, érotico-médicinales.

Ce qu’il dissimule avec un soin extrême, son grand secret, c’est son émotivité, cette facilité de larmes qu’il connaît trop en lui. Alors, en remettre dans le genre butor, dans les allures de rhinocéros.

Gustave Flaubert à 9 ans – Portrait de Flaubert par Eustache-Hyacinthe Langlois
(1777-1837), peintre, dessinateur, graveur, ami de la famille Flaubert. 

Sa première Education sentimentale, quand elle n’avait encore pas de nom, il y a glissé un souvenir vécu (parmi bien d’autres), avec l’espoir qu’on ne le démasquerait pas. C’est Henry l’étudiant, quittant sa mère venue l' »installer » à Paris. Elle repart. Ils sont dans la cour des Messageries ; elle va monter dans la diligence. Elle l’embrassa, écrit Flaubert, et, parce qu’il y avait du monde autour d’eux, Henry « alluma un cigare et prit un air indifférent. A peine la voiture s’était-elle ébranlée que le cigare l’étouffait… Adieu, pauvre mère, dit-il dans son coeur, adieu, adieu ! », puis, comme il se sentait regardé, « il enfonça son chapeau sur ses yeux, ses mains dans ses poches, et il se mit à marcher sur le trottoir, d’un air brutal ».

Et ses lettres, ses innombrables lettres aux deux « Caro », Caroline, sa soeur, et Caro II, ensuite, sa nièce. A Caro I (il a vingt-deux ans) : « Ah ! rat, mon bon rat, mon vieux rat, ayez soin (toi et maman) d’avoir de bonnes joues pour l’autre semaine… Je me vois déjà arrivant à Rouen mardi matin, montant l’escalier quatre à quatre, gueulant et vous embrassant ! ». Caro II, à qui il a fait répéter, des années, quand elle était écolière, ses petites leçons d’histoire, de géographie, de catéchisme (avait-il l’air assez sérieux !), Caro II, lorsqu’elle est grande et mariée, il ne lui demande pas de respect – ça l’agace, ça le fait pouffer – mais de l’affection seulement et de la tendresse. Il signe ses lettres : « Ton vieux ganachon d’oncle », « ton vieux ganachard », ou « vieux » tout court, ou, avec majesté, « Monsieur Vieux ». Et ceci, qui est de 1876, sa mère est morte depuis quatre ans : « Quelquefois, j’appelle Julie, après le dîner (Julie, sa vieille bonne) et je cause avec elle en regardant sa robe à damier noir qu’a portée maman. Alors je songe à la bonne femme jusqu’à ce que les larmes me montent à la gorge. »

Gustave Flaubert à 15 ans – Dessin de Delaunay, élève de Langlois

Le voilà, l’affreux que Louise Colet, dans son roman Lui, appelle « cet esprit où il n’y avait pas d’âme », ce « coeur de fer ».

Autre chose : le prix qu’il attachait à l’amitié. « D’où vient », notait-il un jour, « qu’il y ait tant d’amitié chez les enfants, déjà moins dans la jeunesse, presque plus chez les hommes mûrs et point du tout entre les vieillards ? » Il n’aura pas eu le temps d’être un vieillard, mais, d’un bout à l’autre de sa vie, un besoin, insatiable, de compagnons à qui faire confiance. Et comme il y va de bon coeur, franc jeu ! Comme il est – c’est le mot de Bergerat – « candide » ! A tout prix, en 1846, il veut que Louise Colet, parce qu’il l’aime, connaisse Maxime du Camp, parce qu’il l’aime aussi. Tu verras, lui dit-il, « c’est une bonne, et belle et grande nature. Il vaut mieux que moi » (sic).

Et jamais de fadeurs, de sentimentalités suaves ; plus il se sent accroché à quelqu’un, plus il est jovial et grossier. Il dit « le Bouilhet » ; il parle du « gars Feydeau ». Duplan ne lui écrit pas ; Duplan le laisse tomber ; alors ce billet doux en guise de rappel : « Si tu pouvais me donner des nouvelles d’un nommé Duplan, tu serais bien aimable. S’il est malade, tu lui diras que je l’embrasse ; mais s’il se porte bien, tu lui crieras dans les oreilles qu’il est un sacré nom de Dieu de cochon qui oublie son vieux G. F. ». Et à Bouilhet qui broie du noir – c’est bien vrai que la vie n’est pas drôle : « Adieu, mon pauvre vieux bougre. Aime-moi toujours. Y a pu qu’nous, va ! Mais sois crâne, nom de nom, sois crâne ! »

Un homme qui riait beaucoup. Un côté chez lui, permanent, de fougue et de blague. Du gros rire, pas subtil. Des plaisanteries, exprès, énormes. Plus c’était bête, plus il se réjouissait. Ce post-scriptum, par exemple, d’une lettre à Caro II : « Suppose que je m’appelle Druche. Alors tu me dirais : comme tu es beau, Druche ! » Propriété, dans l’orthographe réglementaire, lui paraît insuffisant pour la grandeur de la chose ; il écrira donc : « Proprilliété ». « Duriuscule » est un mot de sa création pour désigner ce qui est d’une lecture difficile.

Il a un don d’imitateur. Pendant deux mois, nous dit du Camp, qui exagère, après le passage de Mme Dorval à Rouen, Flaubert ne parlait plus qu’avec l’accent de cette charmante. En Haute-Egypte, il adopte le personnage d’un vieux rentier normand que Dieu sait quelle aberration a conduit dans ces solitudes ; il s’appelle « Quarafon » et du Camp est « le père Etienne ». « Nous nous promenons en nous soutenant réciproquement et en bavachant. Cent fois par jour, il me dit d’écrire à son neveu le substitut pour lui demander de venir parce qu’il ne se sent pas bien. Le soir, pour nous coucher, ça dure une demi-heure. Nous beuglons en geignant et en nous retournant pesamment comme des gens abîmés de rhumatismes : Allons, bonsoir, mon ami, bonsoir ! » Puis il fut saint Polycarpe, puis le R. P. Cruchard, « aumônier des Dames de la Désillusion ».

Portrait-charge de Flaubert par Eugène Giraud (1806 – 1881), vers 1866
BnF, département des Estampes et de la photographie

A travers ses lettres, comme des pétards, des facéties tout à coup. « Ce soir, sur la rivière, les poissons sautaient avec des folâtreries incroyables, comme des bourgeois invités à prendre le thé à la préfecture », ou ceci : « Je m’embête tellement en chemin de fer qu’au bout de cinq minutes, je hurle d’ennui en bâillant. On croit, dans le wagon, que c’est un chien oublié. Pas du tout, c’est M. Flaubert qui soupire. »

Lucide, le monsieur. Sur lui-même, d’abord. Ce contempteur des « bourgeois », il sait trop qu’en un autre sens (non plus le béotien, mais l’installé), il est un bourgeois lui aussi. « Ma vie n’a pas manqué de coussins où je me calais dans les coins en oubliant les autres ».
Et s’il a sur les prolétaires du Second Empire des phrases pénibles (il est vrai qu’il parle à son neveu Commanville, un négociant), il se juge et se rachète.

Sur le fameux livre de Taine, Les Origines de la France contemporaine, il ne manque pas de discernement : « La peur horrible qu’il a eue pour ses rentes en 1871 influe beaucoup sur ses vues historiques ». La capitulation de Paris l’a écoeuré au point qu’il a arraché, sur le coup, son ruban rouge ; et il faut le voir, en 1877, déchaîné contre Mac-Mahon ; « et moi qui me croyais un sceptique ! »

Il a beaucoup admiré Goethe, mais, plus il avance, moins il se sent « olympien », « c’est une qualité qui me manque absolument », et si La Rochefoucauld définit l’honnête homme : « Celui qui ne s’étonne de rien », alors, dit Flaubert, ce n’est pas moi, « car je m’étonne de beaucoup de choses ».

Il se découvre une parenté avec ce Clootz qui, en 1793, était « du parti de l’indignation » et, en février 1880 (mais dans trois mois il sera mort), il annonce à Maupassant un projet qu’il a conçu : une série d’articles sur les vrais maîtres de la France et du monde, les hommes d’argent, les grandes banques.

Dans ses dix dernières années, il s’était beaucoup assombri. Toute cette fauchaison, à ses côtés ! Bouilhet qui disparaît en juillet 1869, Duplan en mars 1870, puis sa mère et Gautier en 1872, puis G. Sand en 1876.

Et la guerre, notre écrasement, les conditions surtout de notre écrasement, qu’il entredevine, lui ont mis dans l’âme une tristesse qui ne s’en va pas. Les dîners Magny l’exaspèrent à présent ; on y a, dit-il, « intercalé des binettes odieuses », et s’accroît en lui ce qu’il nomme son « état d’insupportation ». « Avec mon joli petit tempérament nerveux… » ; cet aveu-là est pour Commanville, qui l’a vu de trop près ; il ne lui apprend rien ; et, à Mme Brainne, ceci, qu’il n’était pas forcé de lui dire, mais Mme Brainne est du genre de femmes à qui l’on dit beaucoup de choses : « Tout ce qui me touche me pénètre ».
En février 1865, il confiait déjà à sa nièce : « Le fond de l’air n’est pas gai en moi », et c’est en 1870 qu’il murmure pour G. Sand : « J’ai perpétuellement comme un sanglot dans la gorge. » En juin 1870. Avant grandes tragédies.

Mais cela, c’est une autre histoire, et M. Flaubert, l’homme aux travestis et aux cuirasses, n’aimait point qu’on lui parlât sans y être autorisé.

Note d’Edouard Mangin

La maison de Flaubert à Croisset (Seine-Maritime) – Tableau de René Thomsen (1897 – 1976)
Bibliothèque municipale de Rouen – Photo. Ellebé © Archives Larbor
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« Chroniques du Caire » un ouvrage inédit de Henri Guillemin, présenté par Patrick Berthier chez Tschann

Vitrine de la librairie actuellement 

« Chroniques du Caire – 1937-1939 – une certaine idée de la critique » – édition établie par Patrick Berthier

Cet ouvrage inédit d’Henri Guillemin, est le fruit d’un travail de plusieurs années de recherches.

L’ouvrage rassemble une sélection des 98 recensions littéraires écrites par Henri Guillemin entre 1937 et 1939, lorsqu’il fut nommé, à l’automne 1936, professeur de littérature française à l’Université du Caire.
Il tient alors la chronique littéraire de La Bourse égyptienne, journal lu par l’élite du pays et qui rayonne sur tout le Moyen-Orient.

C’est le début d’une production de textes critiques passionnants sur des livres publiés dans les années d’avant-guerre, tels que L’Espoir d’André Malraux, La Nausée de Jean-Paul Sartre, Bagatelles pour un massacre, ainsi que sur les ouvrages d’un Mauriac, un Bernanos ou un Simenon, et d’autres encore.

Cette édition commentée, référencée, analysée, permet d’offrir aux connaisseurs d’Henri Guillemin, aux amateurs de critiques littéraires, aux passionnés d’histoire littéraire, aux chercheurs en histoire littéraire, un livre exemplaire d’analyse littéraire et de pensée critique.

Film de la soirée de présentation le 6 novembre 2019 à la librairie Tschann

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Les oeillères d’Henri Guillemin

Les « œillères » de Guillemin

Cette fois pas d’article inconnu ou méconnu comme ceux dont nous a fait profiter récemment Patrick Rödel, mais une modeste réflexion à partir d’un mot que Guillemin m’a dit jadis et sur lequel je crois bon de revenir.

Nous approchions du terme de nos enregistrements, en juillet 1977, dans sa maison de Bourgogne. Je me rends compte, bien des années après, à quel point presque tout ce qu’il m’a dit pendant trois jours avait été médité, voire prémédité. Il y avait des choses qu’il tenait à dire absolument, d’autres qu’il tenait absolument à ne pas dire – sur sa vie personnelle, entre autres, lui qui ne s’est jamais privé d’entrer dans celle des autres pour mieux les comprendre (et pas forcément pour les condamner, témoins les grands aimés que furent Zola, Jaurès, Vallès…).

Et voilà qu’à un moment, après une question posée par moi (et sur laquelle je reviendrai) et un petit silence, il me jette tout à trac et comme une évidence (pour se définir lui-même plus précisément) :

« C’est plutôt que je ne peux pas tout connaître et que j’ai décidé que j’aurais des œillères. Si on veut travailler vraiment dans certaines directions, il faut aller devant soi et ne pas regarder à côté ».

Ce sont ces mots exacts, tels qu’enregistrés, qu’on peut lire dans Henri Guillemin tel quel (Utovie, 2017, p. 245).


Ils peuvent paraître surprenants, ces mots : comme un aveu à la fois d’incompétence et de partialité, bien imprudent de la part de quelqu’un qu’on a si souvent et si violemment attaqué justement pour ces raisons-là.

Mais Guillemin, lui, cela lui paraissait naturel de les dire, et la preuve c’est que lors de sa féroce révision de l’été 1978, où il a supprimé de l’enregistrement, ou complètement réécrit, tant de propos qui ne lui convenaient pas, ces mots-là il les a à peine modifiés en vue du livre qui allait paraître.

Dans Le Cas Guillemin (Gallimard, 1979, p. 193), on peut en effet lire :

« […] je dois vous dire que j’ai accepté d’avoir des œillères. Si on veut travailler vraiment dans une certaine direction, il faut consentir à des tas d’ignorances, à côté. Sans ça, on se disperse ».

Simples différences de formulation, dira-t-on, et c’est largement vrai.
À « je ne peux pas tout connaître » se substitue « il faut consentir à des tas d’ignorances », et dans les deux cas c’est après tout l’expression d’une saine modestie.

Mais une différence de fond, tout de même : accepter d’avoir des œillères (texte corrigé de 1979) n’est pas la même chose que décider d’en avoir (texte original restitué en 2017). Du coup, cela vaut la peine de réfléchir à cette métaphore elle-même.

Il faut l’entendre telle qu’elle a pu être dite par un homme qui est né en 1903, et dont le père travaillait sur les routes à la tête d’une équipe de cantonniers ; tous les charroyages de cailloux et autres se faisaient évidemment par voitures à cheval, comme d’ailleurs aussi bien les livraisons dans les rues de Mâcon.
Tous les chevaux destinés à ces travaux portaient des œillères, et chacun, en ville comme à la campagne, savait concrètement ce que c’était : « Plaques de cuir attachées à la têtière d’un cheval et placées à hauteur de ses yeux pour empêcher l’animal de voir de côté », dit la définition du Trésor de la langue française, et le rédacteur ajoute : « et pour que ses yeux soient protégés des coups de fouet », utile rappel de la condition peu enviable de ces animaux, même quand ils avaient de “bons” maîtres.

Revenons maintenant à notre phrase de Guillemin : la différence éclate entre le cheval de trait (ou de labour) qui accepte les œillères, n’ayant de toute façon pas d’autre choix, et un cheval imaginaire qui déciderait d’en avoir, pour être sûr de ne pas « voir de côté ».

Guillemin, en 1977 (soixante-quatorze ans), se perçoit comme quelqu’un qui a décidé de restreindre son champ d’enquête, pour mieux l’approfondir.

Tout spécialiste d’un sujet donné se comporte de même, et c’est normal. Il n’empêche que dans notre civilisation où les œillères ne sont plus que métaphoriques et où le mot employé au figuré est à peu près toujours péjoratif, on peut trouver curieux que ce soit celui qu’ait revendiqué Guillemin.

Jusqu’à présent j’ai laissé de côté l’entourage, le contexte de cette réponse de l’inter­viewé, et je voudrais maintenant y venir, dans un second temps, parce qu’il me semble qu’il y a encore quelques remarques bien intéressantes à faire.

En 1977 je suis un jeune professeur de littérature au lycée Robespierre d’Arras, je ne sais même pas que je vais entrer dans la carrière universitaire l’année suivante, même si j’ai commencé une thèse sur Balzac, mon écrivain de prédilection.
Ce détail personnel doit être donné pour faire comprendre qu’à plusieurs reprises j’aie tenté d’interroger Guillemin sur Balzac, et plus généralement sur ses préférences littéraires. J’ai obtenu les réponses qu’on peut lire dans Henri Guillemin tel quel : oui, Hugo, oui, Zola, oui, Flaubert, mais comme hommes ; comme écrivains, certes (et Claudel, et d’autres, aussi), mais d’abord comme éléments de l’histoire littéraire, de l’histoire des idées et pour finir de l’Histoire tout court : le coup du 2 décembre, l’affaire Dreyfus…

Honoré de Balzac en 1842

Avec mon Balzac qui n’était pas de gauche (c’est peu dire), je tombais mal. Et en plus Balzac l’écrivain, non ! quel style, quel fatras ! C’est Guillemin qui parle, évidemment, non seulement en 1977 mais dans de multiples lettres échangées entre nous ensuite, en fait à chaque fois que je lui envoyais une nouvelle édition « Folio » d’un Balzac et qu’il me répondait que c’était du temps perdu…

Et, il est temps de le dire, notre fameuse phrase sur les œillères, elle concerne justement Balzac, que j’avais une fois de plus évoqué.
Guillemin, peut-être agacé de mon insistance (il aimait bien guider l’entretien, non être amené vers les sujets qui lui déplaisaient), a décidé de crever l’abcès, gentiment mais très fermement :

« Je vais vous faire un aveu qui va vous peiner beaucoup : je me suis toujours embêté à crever avec Balzac » (Henri Guillemin tel quel, p. 243 ; texte maintenu dans Le Cas Guillemin, p. 191.

J’ai mis crever en italique pour rendre le ton de la voix). Tant pis… Et, ma foi, mon cher Balzac n’a pas besoin de Guillemin pour être Balzac. En revanche la réponse de juillet 1977, dans son ensemble, m’intéresse si je repense au travail que je viens de mener à bien pour publier cette anthologie des Chroniques du Caire rédigées entre 1937 et 1939 publiée cette année chez Utovie : aucune ne concerne Balzac, mais un grand nombre sont bien des chroniques de critique littéraire, et souvent de très fine critique littéraire, sur Colette comme sur Bernanos, sur Mauriac comme sur Simenon…

N’est-on pas en droit d’éprouver, au moins en passant, le regret d’un gâchis, d’une perte en tout cas, car quel critique eût été Guillemin s’il avait continué à laisser parler toute la diversité de ses passions comme il le faisait à trente-cinq ans !

Bien sûr, il est devenu Guillemin, je veux dire le Guillemin militant de certaines convictions politiques et spirituelles, le Guillemin que nous connaissons, et j’ai assez travaillé sur toute son œuvre pour n’avoir pas à vous convaincre que ce Guillemin “public”, celui que la jeune génération découvre sur Youtube, du contempteur de Napoléon à l’enthousiaste de Jeanne (dite Jeanne d’Arc), que ce Guillemin-là me passionne aussi.

Mais quand même. Dommage que, si tôt, il ait décidé d’avoir des œillères. Peut-être lui-même le regrettait-il ? j’avoue que je me le demande, à relire la réponse complète dans sa version originale ; elle vient après un échange assez long autour de Balzac, dont la personne, la vie, et bien sûr le style déplaisent décidément à mon interlocuteur.

Nous en venons au thème de « l’explication basse », expression par laquelle, dans L’Avènement de M. Thiers et Réflexions sur la Commune (p. 224), il résume son opinion sur la plupart des acteurs qui occupent la scène en 1870-1871 ; et, de façon bien intéressante, car là ce n’est pas une réponse à une question de moi, Guillemin choisit de revenir à Balzac.
C’est par ces lignes que, non sans un brin de provocation… balzacienne, je choisis de finir :

[…] il est vrai que dans l’explication du comportement des êtres je suis peut-être enclin à l’explication basse. C’est que ce que je vois autour de moi m’encourage rarement à chercher une explication sublime ! Mais dans le cas de Balzac, attention, je le connais trop mal pour décider selon ce genre de critères. C’est plutôt que je ne peux pas tout connaître et que j’ai décidé que j’aurais des œillères. Si on veut travailler vraiment dans certaines directions, il faut aller devant soi et ne pas regarder à côté. Balzac aurait été, il y a très longtemps, une tentation. Et puis je me suis dit : « C’est un univers, Balzac. Je suis en train de travailler sur Lamartine ; je dois faire ma thèse d’abord ». Et puis je suis parti dans Flaubert, plus sérieusement dans Jean-Jacques Rousseau et dans Hugo ; je me disais toujours que Balzac serait pour plus tard. Entretemps, j’essayais d’en lire. Ça ne m’intéressait pas du tout : j’ai tout laissé tomber. Je sais que c’est indéfendable.

Chronique rédigée par Patrick Berthier

Horse with raised leg – William Kentridge artiste sud-africain né en 1955 – exposition sur le thème « clair obscur »
organisée en 2018 par l’agence culturelle départementale Dordogne-Périgord.

Dernier rappel événement éditorial : Le 6 novembre à la Librairie Tschann

Présentation de Chroniques du Caire par Patrick Berthier

Le mercredi 6 novembre 2019, à partir de 19h00  – Librairie Tschann – 125, bd du Montparnasse 75006 Paris.

T : 01 43 35 42 05

Chroniques du Caire est un événement éditorial, un ouvrage inédit d’Henri Guillemin.

Cet ouvrage inédit sera présenté le 6 novembre prochain, à partir de 19h00, à la célèbre librairie Tschann (Paris 75006), par Patrick Berthier qui a préparé cette édition, fruit d’un travail de plusieurs années de recherches. 

Chroniques du Caire rassemblent une sélection des 98 recensions littéraires écrites par Henri Guillemin entre 1937 et 1939, lorsqu’il fut nommé, à l’automne 1936, professeur de littérature française à l’Université du Caire. Il tient alors la chronique littéraire de La Bourse égyptienne, journal lu par l’élite du pays et qui rayonne sur tout le Moyen-Orient.

C’est le début d’une production de textes critiques passionnants sur des livres publiés dans les années d’avant-guerre, tels que L’Espoir d’André Malraux, La Nausée de Jean-Paul Sartre, Bagatelles pour un massacrel’école des cadavres de Céline, ainsi que sur les ouvrages d’un Mauriac, un Bernanos ou un Simenon, et d’autres encore.

Cette édition commentée, référencée, analysée, est un ouvrage exemplaire dans le domaine de la critique littéraire et pour la pensée critique en général.

Le Prix Henri Guillemin

Notre dernier rappel aporté ses fruits et nous vous remercions pour votre participation à la création de ce nouveau chemin que nous ouvrons.

Nous avons reçu d’autres propositions qui s’ajoutent ainsi à celles mentionnées dans notre billet du 15 octobre dernier.

Nous avons reçu 8 nouvelles propositions d’ouvrages, provenant presque exclusivement de nos adhérents :

Les communistes et l’Algérie – des origines à la guerre d’indépendance, 1920 -1962 de Alain RUSCIO

Une histoire politique du Tiers-Monde de Vijay PRASHAD

Mémoires vives de Edward SNOWDEN

L’Histoire comme émancipation de Laurence De Cock, Mathilde Larrère et Guillaume Mazeau

Comment l’Amerique veut changer de Pape de Nicolas SENEZE

La guerre sociale en France – Aux sources économiques de la démocratie autoritaire de Romaric GODIN

La non-épuration en France – de 1943 aux années 1950 de Annie Lacroix-Riz (Cet ouvrage, déjà proposé la fois précédente, a fait l’objet de deux nouvelles propositions).

Nous sommes à mi-chemin de la remontée des propositions dont la clôture est fixée au 31 décembre de cette année, soit encore deux mois.

N’hésitez pas continuer à nous faire part de vos coups de coeur en adressant vos suggestions à :  administration@henriguillemin.org

Pour lire le règlement du Prix Henri Guillemin, cliquez