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« Baise ton prochain » – du philosophe Dany-Robert Dufour

Couverture – 180 pages – Editions Actes Sud (9 octobre 2019) – 18 €

C’est à une étonnante découverte que nous invite Dany Robert-Dufour, dans son dernier essai au titre volontairement provocateur : Baise ton prochain, une histoire souterraine du capitalisme.

Philosophe, professeur des universités, professeur en sciences de l’éducation à l’université Paris VIII et directeur de programme au Collège international de philosophie, Dany Robert-Dufour exhume un texte du début du XVIIIe siècle totalement tombé dans l’oubli et dont il nous dit pourtant qu’il constitue à lui tout seul rien de moins qu’un moment de bascule dans l’histoire de l’humanité et de la pensée philosophique.

Ce texte très court, d’une douzaine de pages, s’intitule Recherches sur les origines de la vertu morale. Il a été écrit en 1714 par Bernard de Mandeville (1670-1733), philosophe et médecin né à Rotterdam au sein d’une famille d’origine française, ayant vécu une grande partie de sa vie en Angleterre. Ce libelle sulfureux présente de façon directe et crue, « le logiciel caché du capitalisme », à savoir sa totale immoralité assumée, garantie de son bon fonctionnement et de sa pérennité.  

Bernard Mandeville
Bernard Mandeville, (1670 – 1733), médecin et philsophe, rendu célèbre par La Fable des abeilles  (1705), où il soutient l’idée que le vice est bon parce qu’il produit de la vertu. 
 Sa pensée a notamment influencé l’économiste Adam Smith, et plus tard Friedrich Hayek, le père de l’ultra libéralisme
.

Mais comment se fait-il que ce texte d’une si grande importance ait été si longtemps enfoui loin de nos mémoires ? Parce que son contenu est « explosif », nous dit Robert-Dufour.
Explosif, il l’était déjà au XVIIIe siècle ; son caractère immoral et « diabolique » lui avait en effet valu d’être brûlé en place publique, d’abord à Londres, puis à Paris (le plus grand scandale philosophique de l’époque, précise Robert-Dufour).

Mais il l’est tout autant aujourd’hui, et c’est ce que Dany Robert-Dufour s’attache à démontrer, en nous offrant une magistrale explication de texte. Ce petit texte révèle en effet les dessous pas chics du capitalisme qui, à l’époque où il a été écrit, en était à ses premiers pas.

Dans Recherches sur les origines de la vertu morale Mandeville divise la société en trois grandes classes :

-tout d’abord, les honnêtes gens, qui s’efforcent d’avoir une existence vertueuse et pour qui toute vie humaine doit être tournée vers la quête de la vertu ;
-ensuite les bandits et délinquants notoires qui font du vice leur fonds de commerce (voleurs, proxénètes, assassins…).
-enfin, la troisième classe, celle qui intéresse le plus Mandeville.

Elle est composée de ceux qui savent habilement envelopper de vertus morales leurs paroles et leurs actes, alors qu’ils ne font en réalité que poursuivre leur désir de jouissance. Ils maîtrisent l’art de passer pour vertueux aux yeux de tous, alors qu’ils les manipulent allègrement au service de leurs propres intérêts. Du fait de leur duplicité, Mandeville les qualifie de « pires d’entre les hommes » ; tandis que Robert-Dufour les désigne sous le terme plus contemporain de « pervers ».

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, il faut selon Mandeville confier les rênes de la société à cette troisième classe. Pourquoi ? Parce que leur avidité et leur obsession de l’argent sont telles qu’ils sont les seuls à même de produire de la richesse et, ainsi, de mettre fin à l’état de pénurie chronique.
Selon Mandeville en effet, de cet enrichissement personnel, recherché pour soi-même, découlera une richesse plus grande, qui profitera à l’ensemble de la société. Il faut donc non pas contenir le vice chez les individus, mais lui lâcher la bride car, explique-t-il, du vice doit découler la vertu.

Pensée hautement subversive et dangereuse à l’époque et qu’il fallait faire disparaître dans les flammes de l’enfer ! Et qui, au passage, valut à Mandeville le sobriquet de Man Devil, l’Homme Diable.

Voilà donc l’origine de cette fameuse théorie du ruissellement, chère à tous les libéraux et ultralibéraux qui nous gouvernent et dont nous sommes régulièrement abreuvés, et que Dany-Robert Dufour se fait un plaisir de disséquer.

Cette théorie est communément représentée sous la forme d’une pyramide où le petit nombre de cette troisième classe concentrée à son sommet, ferait jaillir la richesse qui ruisselerait naturellement, selon la loi physique de la gravitation, vers le reste de la société amassée à sa base.

Dessin

Dany Robert-Dufour s’appuie sur ce que Mandeville décrit avec une franchise étonnante pour déconstruire pied à pied ce mythe et se livrer à une analyse méticuleuse de ce qui constitue réellement l’ADN de la société capitaliste depuis ses prémices : l’enrichissement sans vergogne de certains individus par l’exploitation et la manipulation d’autres individus, sans qu’aucune raison morale ne vienne justifier ce déséquilibre originel.

La réalité que 300 ans de capitalisme nous ont permis d’observer, est bien plutôt une pyramide inversée, c’est à dire posée sur sa pointe : c’est bien le petit nombre, situé à la pointe, vers qui ruisselle toute la richesse produite par le plus grand nombre. Et non l’inverse !

Pour expliquer le silence qui a régné aussi longtemps autour de ce texte, Robert-Dufour ne se contente pas de l’explication des autodafés. Ses recherches l’ont poussé à savoir si Mandeville avait été cité par les grands penseurs qui ont suivi, au 18e, 19e et 20e siècles.

On ne peut pas éviter de penser à la fameuse phrase de Voltaire, souvent citée par Henri Guillemin : « Un pays bien organisé est celui où le petit nombre fait travailler le grand nombre, est nourri par lui, et le gouverne. ». On apprend que Voltaire a en effet largement repris les écrits de Mandeville, mais sans le citer, et surtout en faisant habilement en sorte de les diluer pour ne pas encourir le feu lui aussi. On savait Voltaire rusé !

On y apprend également que Karl Marx connaissait le texte de Mandeville, dont il ne partageait pas la thèse bien évidemment, mais il reconnaissait la franchise avec laquelle il l’exposait. Au moins, Mandeville appelait un chat un chat ! Habitués à plus de louvoiements et d’hypocrisies, c’est cette franchise qui nous étonne d’ailleurs aujourd’hui et donne toute sa saveur à ce texte.  

Evoluant à la croisée de la philosophie, de l’économie et de la psychanalyse, convoquant Machiavel, Descartes, Voltaire, Marx, Weber, Freud, Lacan, Keynes, Hayek et bien d’autres, Dany Robert-Dufour nous entraîne dans un passionnant décryptage de ce texte qui, bien que telle n’était pas l’intention de son auteur, nous offre aujourd’hui une formidable clé de compréhension de notre société, en nous affranchissant du mensonge originel sur lequel elle s’appuie : l’organisation sociale qu’on nous présente comme vertueuse et bénéfique au plus grand nombre, repose en fait sur un socle inégalitaire et immoral, et construit comme tel.   

Dany-Robert Dufour présentant son ouvrage le 11 février 2020 dans le cadre des mardis de l’IEA, cycle de conférences oganisé par l’Institut d’Etudes Avancées, se déroulant au Lieu Unique à  Nantes.

On comprend mieux pourquoi ce texte est resté si longtemps sous le boisseau ; en effet, la description de Mandeville avait et a toujours de quoi déranger les gagnants du système en place, ou comme les appelait Guillemin, les gens de biens.

Alors, provocateur le titre de cet essai ? Non, juste un peu « cash ». Il condense à lui tout seul, en quelques mots non équivoques, le ressort principal qui permet au capitalisme de prospérer comme il le fait : offrir aux pires d’entre nous les conditions optimales pour exploiter à loisir leurs semblables, tout en faisant passer la chose pour la plus naturelle du monde.

Que de résonance avec notre réalité à la fois économique, politique et sociale  ! Avec cet ouvrage, Dany Robert-Dufour nous offre un nouvel outil majeur à ajouter à notre « kit d’auto-défense intellectuelle » (1) 

A lire (et relire) sans modération….

(1) : en référence à l’ouvrage de Normand Baillargeon : Petit cours d’autodéfense intellectuelle – 2006 – 344 pages – Editions Lux ).

Note rédigée par Karine Mangin

Cloaca - Installation de l'artiste plasticien belge Wim Delvoye

Cloaca – année 2000 – longueur 12 m, largeur 3 m, hauteur 2 m – Installation de l’artiste plasticien belge Wim Delvoye (né en 1965).

Dany-Robert Dufour analyse cette oeuvre plastique comme une métaphore du coeur du fonctionnement du capitalisme illustrant sa « promesse alichimique » de transformation des déchets organiques en or et vice versa (pages 138 à 140) :

Cloaca condense, en les pastichant, les logos de Ford et de Coca-Cola. La machine représente un tube digestif humain géant et fonctionnel, composé de six cloches en verre contenant des liquides saturés d’enzymes, bactéries… Contrôlée par ordinateur, elle est maintenue à 37 C°, digère les aliments fournis par de vrais traiteurs et chefs étoilés, pour produire en fin de processus des déchets organiques. 

Ceux-ci sont ensuite emballés sous vise, frappés du logo Cloaca et vendus à prix d’or.

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Un article anonyme de Guillemin sur Mauriac (1945)

 

Détail de La Création d’Adam- de Michel-Ange – 1508-1512 – fresque 280 x 270 cm – Chapelle Sixtine – Vatican

La découverte de l’énigme

Henri Guillemin, vers 1983, à l’époque où je commençais à travailler à l’établissement de la première version de ma bibliographie de ses écrits (Soixante ans de travail, Utovie, 1988), m’a confié une étonnante liste des titres de ses articles, qu’il avait tenue à jour entre les années 40 et les années 70.
Écrite en caractères minuscules, au crayon, et par endroits déjà illisible à cette époque, cette liste était constituée d’une succession de quarts de page remplis à ras bord, un défi à la patience et à l’acuité visuelle. Mais cette liste, en ces temps anté-informatiques, m’a permis de commencer à bâtir ma propre liste.

Je voudrais aujourd’hui en commenter un élément non pas inédit, mais qui n’a encore, sauf erreur, été commenté nulle part.

Un exemple de manuscrit d’Henri Guillemin. Il s’agit d’un manuscrit inédit qui a été le sujet d’une « newsletter » le 12 février 2016. Cette « newsletter » a été lue environ 15 000 fois ! Pour relire cette lettre d’information, cliquez ici

Aujourd’hui, un lecteur curieux de lire un article du Journal de Genève peut – s’il sait déjà où chercher – le trouver sur internet (sur le site suisse délicat à manier : www.letempsarchives.ch).
Il y a trente-cinq ans, j’ai dû me contenter de la liste fournie par Guillemin et de la confirmation partielle, par la rédaction du journal contactée postalement, des titres des articles et de leurs dates.

Pour quelques cas douteux, j’ai passé une demi-journée glaciale dans les caves de l’annexe de Versailles de la Bibliothèque nationale, où étaient alors conservés les quotidiens étrangers, mais l’article dont je vais vous parler était passé à travers les mailles de mon filet jusqu’à maintenant : il figure, certes, dans Soixante ans de travail (p. 42), mais réduit à son titre, « Mauriac », et à sa double date, 25 novembre et 23 décembre 1945.
Ce qui fait que cet article sur Mauriac se compose en deux parties, deux textes distincts mais ne formant qu’un seul ensemble consacré à l’écrivain.

Annexe de la Bibliothèque de Versailles – (photographie Agence Meurisse)

Dans la seconde version de la bibliographie (Une vie pour la vérité, Utovie, 2016, p. 30), je précise que cet article n’est pas signé, ou plus exactement est signé ***, mais que, comme il est dans la fameuse liste écrite au crayon, il est bien de Guillemin.

À l’avoir (enfin) lu, je confirme : il est de Guillemin, et on pourrait même dire : il ne peut être que de Guillemin.
Reste à savoir ce qu’il contient, et pourquoi il n’est pas signé.

L’enquête est lancée : l’étude des deux parties de l’article

Je vais commencer par la seconde question, à la fois parce qu’elle est facile à résoudre (au moins en partie) et parce qu’elle a faussé mon attente.

Le premier article, paru dans le supplément littéraire du numéro du samedi-dimanche, comme tous les textes de Guillemin pour le Journal de Genève, commence ainsi :

« En 1926, dans Le Jeune Homme, Mauriac écrivait avec mélancolie : “Qu’attendre d’un homme après cinquante ans ?”. Il venait alors d’atteindre la quarantaine. Il a soixante ans, à présent. Et nous pouvons mesurer à quel point sa force a grandi ».

Guillemin évoque les deux chefs-d’œuvre qui ont valu à Mauriac l’entrée à l’Académie en 1933 (Thérèse Desqueyroux et Le Nœud de vipères), la pièce Asmodée (1938), qu’il a vue et analysée avec enthousiasme (Chroniques du Caire, Utovie, 2019, p. 124-129) ; suivent Souffrances et bonheur du chrétien.
 
« ce profond livre, trop peu connu ; les trois volumes du
Journal ; enfin et surtout, depuis le mois d’août 1944,
cette espèce de dépliement, d’envergure enfin totale : Mauriac engagé ».

Ainsi se termine le premier paragraphe.

François Mauriac en 1926 (Photo Getty)

Et je me dis : voilà pourquoi l’article n’est pas signé. Guillemin veut décrire l’entrée de Mauriac en politique et, pour des raisons évidentes, lui, diplomate de fraîche date (il vient de prendre son poste d’attaché culturel à Berne), ne veut pas laisser apparaître son nom.

Erreur sur toute la ligne, ou presque.
Oui, certainement, Guillemin a voulu signer sans signer, mais les raisons de sa discrétion ne sont pas politiques. Elles ne sont, d’ailleurs, pas faciles à deviner, car tous les autres articles de Guillemin pour le Journal de Genève en 1945 (presque une dizaine) sont signés.

Il faut lire l’article en entier, et même le relire, et identifier, autant que faire se peut, les citations dont il est truffé, pour comprendre quel est l’«engagement» dont parle Guillemin.

J’avais cru à une signification politique à cause d’un article antérieur sur Mauriac, qu’il faudra aller lire un jour en Suisse pour savoir exactement ce qui s’y trouve : « Le silence de Mauriac », publié le 18 mai 1944 dans un périodique de Neuchâtel intitulé Curieux.
L’article du Journal de Genève, un an et demi plus tard, semble être une réponse à ce « silence ».

En effet, sans jamais le dire explicitement, Guillemin réagit en novembre et décembre 1945 à la publication récente du dernier livre de Mauriac, Le Bâillon dénoué, sous-titré Après quatre ans de silence. Il s’agit de la reprise en volume des articles publiés par Mauriac depuis août 1944 dans Le Figaro et dans Carrefour.
La rupture du silence est, évidemment, politique au sens large du terme, patriotique si l’on préfère.

François Mauriac en 1945 

Eh bien ce n’est pas de ce côté que s’oriente l’article de Guillemin, pas du tout.

Mon étonnement, à le lire, a été de constater qu’il prenait la suite exacte des articles écrits par lui sur Mauriac dans La Bourse égyptienne : sur Journal II, sur Asmodée, sur Les Chemins de la mer (voir Chroniques du Caire, p. 69-72, 124-129, 198-203).

Les deux mêmes thèmes s’y développent : le grand écrivain (premier article), le croyant (second article).

Pour ce qui est de l’écrivain, retenons d’abord ce passage caractéristique :

« […] cet écrivain a réussi ce qui n’est accordé qu’à un petit nombre, à un très petit nombre de prédestinés ; il a jeté dans le monde des créatures de songe et qui ne cesseront plus, cependant, d’y vivre. Comme Rastignac ou Vautrin, comme Jean Valjean, comme Emma Bovary, Thérèse Desqueyroux, et la femme qui est Genitrix, et M. Couture, ces personnages inventés respirent maintenant parmi nous, à côté de nous. Ils sont adjoints à notre univers. Ils nous accompagnent ; ils font à notre pèlerinage une escorte invisible. Espèce d’anges sombres, ou d’anges noirs, fantômes qu’à jamais nous ne pourrons plus répudier. »

Suit un autre développement, destiné à combattre l’idée réductrice que Mauriac le Bordelais serait un « écrivain régionaliste ».
Il faut lire lentement l’extrait qui suit, car derrière sa formulation un peu complexe c’est le meilleur Guillemin critique littéraire intimiste qui s’y révèle :

« S’il [Mauriac] a situé presque tous ses récits dans le pays qui est le sien, cette terre et ces choses, quelles que soient la force et la passion avec lesquelles il y adhère, s’il sait nous en fournir la vision et comme le contact charnel, […], attention, tout cet environnement qui ne se contente pas de nous assiéger, mais qui nous pénètre, toute cette réalité obsidionale et contagieuse, pour François Mauriac (et pour nous grâce à lui) elle se transfigure insensiblement dans l’acte même qui nous la donne ; concrète, elle assume un visage de mystère, elle se charge de signes et d’appels, elle parle un langage de silence, soustraite au poids comme à la durée ; et la terrasse de Malagar que le soleil dévore se détache de l’espace et du temps pour rejoindre la terrasse brumeuse d’Elseneur ; et la mer au-delà des dunes est celle où Rimbaud voit l’éternité. »

Cette double envolée vers Hamlet et vers cette citation de Rimbaud plus tard choisie par Godard pour conclure Pierrot le fou, voilà (comme quand on lit les Chroniques du Caire) de quoi faire regretter que Guillemin ne soit pas resté critique ; quand il aimait un écrivain, il avait le génie de deviner ses secrets, non pas ceux de sa vie privée comme il l’a fait ensuite, mais ceux de son art.

François Mauriac en 1952 lisant le manuscrit d’Arthur Rimbaud « Une saison en Enfer »

Une dernière preuve dans le premier article, cette définition du style de Mauriac :

« […] les termes possédant à la fois cette richesse plénière issue de leur extrême justesse et de leur enracinement étymologique, et cette pulpe aussi, cette suavité poignante qui font qu’à les prononcer seulement tout ce qu’ils contiennent de délices nous est communiqué ; et, quittant les mots eux-mêmes, si l’on voulait considérer de près leur groupement, leurs connivences, le glissement où ils s’ordonnent – fleuve de miel ou fleuve de feu – on discernerait tout un jeu des césures, des rapports de timbres, des accentuations, tout un agencement très subtil, entièrement exempt de rouerie, mais qui n’en est pas moins cette science non savante, ce discernement quasi organique qui sont le propre de l’écrivain-né, de l’homme qui a reçu le don ».

Voilà donc pour ce qui concerne le premier article.

Mais, disons-le franchement, le second article, sur Mauriac homme de foi, ne me paraît pas aussi réussi.
Aussi sincère, certainement. Et admiratif. Et puis il y a, là aussi, des réussites d’expression, par exemple lorsque, au terme d’une comparaison entre « l’exultation » de la foi de Claudel et la « plainte » de celle de Mauriac, Guillemin définit la présence de « l’Esprit » chez Mauriac par cette image :

«C’est le grattement au fond de la sape, les coups sourds, cet appel, qui n’en finit pas, de mineur enseveli».

En fait, ce qui rend difficile la lecture de ce second article, c’est que Guillemin (autre raison, sans doute, de l’anonymat dont il se protège) attaque sans les nommer – sauf Ramon Fernandez – un certain nombre d’athées ou d’irréligieux qui pour lui ont contribué, depuis avant la guerre, à l’abaissement de la France, alors que Mauriac, lui, a suivi le chemin inverse :

« Vint une heure solennelle, dans le milieu de sa vie, où Mauriac accomplit son option, comprenant que Dieu ne se contente pas de se donner à nous mais encore il nous donne à nous-même ».

C’est cela, le Mauriac « engagé » du début du premier article : le croyant déclaré, offensif, qui ne se dissimule plus, et qui montre la route contre « cet humanisme d’illusion et d’imposture que d’aucuns dressaient devant lui naguère dans un fracas avantageux et dont la vie s’est chargée de révéler l’aboutissement » – mais qui ? Brasillach ? Gide ?
On regrette que, puisqu’il ne signait pas, Guillemin n’ait pas donné de noms ! Il nous manque assurément des clés pour tout comprendre, et il faudrait plonger dans tout Mauriac, dans sa correspondance, dans ses nombreux articles, pour avoir une vue plus nette des choses.

La Vocation de saint Matthieu – Caravage vers 1600 –  Huile sur toile – 322 × 340 cm – Église Saint-Louis-des-Français – Rome 
« En passant, Jésus vit Lévi, le fils d’Alphée, assis au bureau de la douane, et lui dit : Suis-moi. Et, se levant, il Le suivit. » Marc II, 14
Le Christ, dans le même geste qu’Adam dans la fresque de la « Création » de Michel-Ange, prolonge la création de l’homme par Dieu, en vocation à suivre son appel.

 

L’enquête progresse : une découverte !

Une seule certitude : l’anonymat n’est absolument pas dû au fait que Guillemin critiquerait Mauriac ; au contraire, il l’admire plus que jamais, à la fois comme artiste et comme chrétien.

Mais surtout, ce que je trouve passionnant à bien lire ces deux articles, et surtout le premier, c’est l’évidente (mais peut-être pas consciente) identification de Guillemin à son aîné.

Je vais vous proposer d’autres extraits, dans lesquels je vous invite à remplacer mentalement « Mauriac » par « Guillemin ».
Il me semble que la superposition est quasi parfaite, si on rapproche ce que Guillemin dit de Mauriac de ce qu’ont dit de Guillemin ses admirateurs – et de ce que je crois que nous pouvons percevoir de lui quand nous le lisons (ou l’écoutons, ou le regardons) sans préjugés.

Guillemin dit que Mauriac a une « prise sur nos cœurs », et n’est-ce pas ce qui se passe quand Guillemin nous parle ? Oui, et c’est bien ce qui agace ceux qui le détestent !

Premier exemple. Guillemin parle de la « technique [du] romancier », de ce qu’il appelle le « tempo » de Mauriac.

« Cette foulée rapide, […] cette hâte, cette impatience, ce bondissement dominé mais toujours prêt, cette intolérance des lenteurs, cette détestation du remplissage, cette sorte d’incapacité de poursuivre dès que l’homme, en lui, ne participe plus de tout son être à ce qu’il écrit, cet état d’éveil à l’égard des procédés, ce refus des automatismes, cette vigilance presque fiévreuse, cette passion de l’authentique ».

Vous comprenez, maintenant, ma proposition de lire de telles lignes comme si elles parlaient de Guillemin et non de Mauriac ?

Je reprends le texte :
« […] cette tension et ce feu caché, c’est cela, précisément, dans l’art de Mauriac, qui nous gagne et qui nous brûle. Le feu n’a jamais besoin d’être prouvé. Il se fait éprouver tout seul. Le “temps” de François Mauriac romancier n’est pas celui des romanciers anglais ou russes ; sa “durée” n’est pas la leur. Ils opèrent par infiltration, et lui par conquête ; non par la séduction mais par le rapt. S’ils sont les spécialistes de l’envoûtement, il est celui de l’embrasement ».
Oubliez les Anglais ou les Russes, gardez « l’embrasement », la « tension ».

Autre exemple. Guillemin parle de l’impossibilité de comprendre le génie de Mauriac de l’intérieur :

« Pour en deviner la substance il faudrait pouvoir procéder comme Mauriac a fait avec Jean Racine, avec Blaise Pascal. Non par la route des professeurs, celle qui prétend aller du dehors au-dedans, et qui n’est souvent qu’une impasse ; l’autre voie, royale : la méthode de l’irruption. Elle n’est, hélas, permise qu’aux êtres du même sang, aux égaux. Notre lot à nous autres, c’est le tâtonnement et le commentaire ».

Exactement ce qu’il disait sans cesse de sa propre méthode, essayer de comprendre, humblement.

Spectaculaire rencontre du feu et de l’eau, la lave du volcan Kilauea se déverse dans l’océan –Hawaï – mai 2018

Même dans le second article, qui met au centre de tout Mauriac « le royaume de Dieu, la présence divine », nous savons bien, les croyants ou incroyants que nous sommes tous, que chez Guillemin aussi, cette présence est centrale, au sein même de tous les doutes qu’elle apporte avec elle sur l’Église, sur les dogmes, etc.

Ce qui me frappe, c’est encore le parallèle entre le discours de Guillemin sur Mauriac, en 1945, et son discours sur sa propre perception des choses plus tard.

Un autre exemple. En 1945 Guillemin montre Mauriac luttant contre le matérialisme contemporain, contre « cette grande rumeur des propositions que les docteurs de ce monde ont multipliées dans ce siècle, et ces conseils que leurs aînés prodiguaient aux jeunes écrivains : qu’il importe avant tout d’être soi, de cultiver sa différence ; que l’humanisme véritable est de ne renoncer à rien, d’épanouir nos virtualités ; qu’au reste la personne n’est qu’un leurre, que nous sommes uniquement carrefour, lieu de passage, existence insubstantielle, que notre permanence consiste en notre dispersion ».

En lisant ces mots j’ai aussitôt pensé à ce que Guillemin, dans nos conversations de 1977, me disait du structuralisme :

« […] ce qui m’a navré de plus en plus chez les structuralistes, c’est l’interprétation philosophique qu’ils ont fini par donner à leurs idées. […] les structuralistes en sont venus, premièrement, à nier qu’à l’intérieur d’un discours il y ait une substance intellectuelle, à dire que ce discours n’a de valeur que réduit à des rapports de langage, de timbres, de phonétique ou de composition, bref à vider le texte de son sens – ça me paraissait déjà un suicide de la pensée. Et, deuxièmement, ils se permettent de plus en plus de dire qu’il ne peut y avoir d’expression dans un langage, puisque l’homme n’a rien à exprimer, n’étant lui-même qu’un carrefour éphémère de réflexes et de reflets ; cela revient à nier l’identité de la personne humaine, à la vider de toute substance. Et cela les structuralistes y ont été entraînés, me semble-t-il, par leur mouvement même. C’est en tout cas un mouvement semblable qui a conduit le nouveau roman à s’intéresser à l’objet et non plus à la personne, parce que les personnes, selon lui, n’existent pas, ne sont que des compositions catégorielles, tandis que l’objet existe. Eh bien, en arriver là c’est vraiment pour moi toucher le mur du fond de la littérature » (Henri Guillemin tel quel, p. 239-240).

Dans ce que me disait là Guillemin, il n’est pas question directement de la foi, mais si vous lisez la suite de l’extrait que je viens de reproduire, vous verrez sans étonnement qu’on y vient presque tout de suite : le structuralisme ou le nouveau roman, pour Guillemin, nient la profondeur de l’homme et sa raison d’être sur terre, comme le faisaient avant 1939 les professeurs de jouissance auxquels s’opposait Mauriac.

On voit la complexité, finalement, de ce que soulève cet article : il dépend entièrement du contraste que perçoit Guillemin entre l’immédiat avant-guerre et l’immédiat après-guerre ; pour lui, que Mauriac s’engage de plus en plus ouvertement comme chrétien est une pierre de touche de la construction d’un monde renouvelé.

Est-ce une des raisons pour lesquelles lui-même, déjà religieusement engagé avant 1939 (Par notre faute, ce texte capital sur l’Église, est de 1937), n’a plus cessé d’accorder dans son œuvre, dans ses conférences, de plus en plus de place au spirituel, à la destination métaphysique de l’être humain ?
Je le crois.

Mais ce que je sais, surtout, c’est que ce texte, publié dans le Journal de Genève en novembre et décembre 1945, est un des plus passionnants autoportraits précoces de Guillemin que lui-même nous ait légué, « à son insu, qu’il le veuille ou non, qu’il y consente ou non » (pour reprendre les mots de Victor Hugo, tant admiré de Guillemin, sur la tombe de Balzac, le 21 août 1850).

Henri Guillemin

La conclusion de l’enquête

En guise de conclusion, je citerai encore quelques extraits de la fin du second article, sur le fait que, « depuis 1930 environ, Mauriac est l’homme qui a dit oui ».
Oui à Dieu, mais pas seulement : oui à ce qui le mènera, lui Mauriac, à son « accomplissement » entier d’homme.

Guillemin unit quatre noms : Pascal, Péguy, Claudel, Mauriac (à cette époque, il n’a de réserves à émettre ni sur Péguy ni sur Claudel !).
Pourquoi les cite-t-il ensemble ?

« Pourquoi eux ? parce qu’on sait bien, parce qu’on sent bien que ceux-là ne trichent pas ; que ce qu’ils disent, ils sont dedans, à fond, à plein ; qu’il y a chez eux une saisie du réel, un accrochement, une lucidité, une violence aussi qui ne permettent pas de les récuser », mais qui suscitent, ajoute joliment Guillemin, « les hargnes dévotes ». Hargnes compréhensibles, étant donné « l’aversion, dès le début si nettement perceptible en Mauriac […], l’exécration des satisfaits, l’horreur des pharisiens nantis, de ceux qui s’intitulent eux-mêmes les “honnêtes gens” ».
Encore une fois, remplacez « Mauriac » par « Guillemin », ça marche !

De même pour cette citation sur le Christ :

« Beaucoup, qui croient le haïr, n’ont jamais cessé de l’aimer ; et beaucoup, qui font profession de le servir, n’ont jamais su qui il était ».

Guillemin ? non, Mauriac cité par Guillemin.

Mauriac, dit encore Guillemin dans sa conclusion, voit sa mission comme Victor Hugo voyait celle du poète.

« Oui, le poète à charge d’âmes ; oui, le poète est un témoin ; oui, il a quelque chose à dire qui nous concerne, capitalement » [ces derniers mots, avec l’adverbe à la fin, si typiques du style de Guillemin !].

Et encore ceci, sur un thème lui aussi « capital » pour Guillemin :

« Mauriac est un de ceux qui ont su tenir bon, qui ont gardé l’esprit d’enfance. Parce que c’est cela, en fin de compte, le génie, au-dessus du talent : le cœur qui se préserve et de pourrir et de durcir, l’âme en dépit de tout qui persiste à rester transparente […] ».

Ailleurs dans cet article complexe mais si riche, Guillemin écrit que « les morts même continuent d’agir, dans notre souvenir ou dans notre sang ».

Ainsi Mauriac pour lui, ainsi lui pour nous.

Note établie par Patrick Berthier

Fin mai, je commande et reçois le livre « Éclaircissements », d’occasion : un beau vieux livre comme je les aime.
Je respire son odeur, je l’ouvre…
Et en première page, je tombe sur ça : l’exemplaire du livre que j’avais commandé avait été, un jour, celui d’un ami d’Henri (un certain Jean Grossin ?) qui lui avait fait cette gentille dédicace ; et cette trace d’encre, dessinée par ce bonhomme que j’aime tant (sans l’avoir même connu de son vivant) devait aboutir un jour dans mon bureau… C’est idiot, je sais, mais je trouve ça émouvant.
(extrait du blog « Plan C pour une constitution citoyenne » – E. Chouard)

 

Les compléments de l’enquête : pour aller plus loin (N.D.E.)

Grâce à la brillante recherche menée par Patrick Berthier, nous pouvons lire, in extenso, cet article de Henri Guillemin sur son ami François Mauriac.
J’invite à le faire, car ce document parachève cette lettre d’information. Pour continuer la métaphore de l’enquête, il en donne en quelque sorte les preuves.

Pour des raisons techniques (lourdeur des documents), nous avons créé un extrait du pdf initial du Journal de Genève, ne reprenant que l’article de Guillemin. C’est écrit assez petit mais un curseur zoom équipe maintenant tous les ordinateurs. 

Pour lire la première partie de l’article cliquez ici

Pour lire la seconde partie, cliquez

Enfin, pour être complet, je rappelle nos précédentes « newsletters » sur le sujet.
L’une, rédigée par Patrick Rödel, du 24 octobre 2018, intitulée « Témoignage d’Henri Guillemin sur François Mauriac au début de la guerre ».
Pour la relire, cliquez
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L’autre, citée au début de la note de Patrick Berthier, a été mise en ligne le 27 avril 2017. Intitulé « Quand Guillemin lisait Mauriac », il s’agit d’un texte comme extrait des Chroniques du Caire qui étaient alors en pleine préparation.
Pour le lire, cliquez
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NB. Tous les intertitres sont de l’éditeur.

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Guillemin et le pape Jean-Paul II

Jean-Paul II à Longchamp en 1997

L’occasion m’a été donnée, il y a quelques jours de réviser un jugement que j’avais porté sur la haine (le mot est peut-être trop fort) que Guillemin portait à l’égard de Jean-Paul II, le pape polonais, comme il ne manquait jamais de le rappeler – et « polonais » n’était pas un compliment sous sa plume, tant l’Eglise polonaise paraissait rétrograde à beaucoup de chrétiens.

J’avais mis sur le compte de son combat contre l’Institution cette détestation. Mais j’avais trouvé saumâtre qu’au prétexte que le frère Roger de Taizé ne cachait pas son admiration pour Jean-Paul II, Guillemin ait rompu avec lui alors qu’il avait entretenu avec lui des relations si fortes et écrit sur lui des pages si remplies d’admiration.

J’avais, dans Les petits papiers d’Henri Guillemin, traduit cela comme une sorte de meurtre du Père. [Pour en savoir davantage sur l’ouvrage de Patrick Rödel, cliquez ici NdE]

Et puis, j’avais mis sa réaction au compte de ce que même ceux qui l’aimaient appelaient son sectarisme.

294 pages – Editeur : Lessius – 25 €

Cette occasion fut la parution d’un livre intitulé Le pacte des catacombes, « Une Eglise pauvre pour les pauvres », un événement méconnu de Vatican II et ses conséquences (Lessius éditions).

Un texte que Guillemin aurait adoré parce qu’il met l’accent sur la volonté de l’Eglise sud-américaine de rompre avec tout l’apparat d’un autre temps (palais épiscopaux, voitures de luxe, vêtements et bijoux d’une richesse insolente et dépourvue de signification), de recevoir les intuitions premières du Pape Jean XXIII qui voulait que le Concile mît au centre de ses préoccupations non pas des problèmes d’organisation interne mais la priorité absolue des pauvres, centre même des Evangiles.

Le pacte des catacombes est un texte qui fut rédigé et signé par un certain nombre d’évêques du Tiers Monde (Don Helder Camara, entre autres) et de la vieille Europe convaincus qu’il fallait sortir d’une conception très européo-centrée du fonctionnement de l’Eglise.

Rien d’un complot, mais simplement un rappel de ce qui avait été le souhait profond du Pape et des conséquences pratiques que cela devait avoir dans la vie concrète des évêques, non plus princes de l’Eglise, mais serviteurs de leur Eglise et des plus pauvres en son sein.
Malgré des efforts non négligeables, les signataires de ce pacte ne parvinrent pas à redresser la direction de la barque. Ils se sont heurtés à une Curie où les conservateurs étaient en position de force et n’entendaient abdiquer d’aucun de leurs privilèges.

Leonardo Boff, né le 14 décembre 1938 à Concórdia (Brésil), est l’un des chefs de file de la théologie de la libération

Les évêques sud-américains, une fois rentrés chez eux, mirent tranquillement en œuvre les changements qu’ils avaient préconisés. Cela donna naissance à un travail théologique passionnant auquel on a donné le nom de Théologie de la Libération (parmi les théologiens qui s’y attelèrent, un des plus connus est Leonardo Boff) et à la création de communautés de base qui se caractérisaient par leur proximité avec les pauvres et s’éloignaient du cléricalisme longtemps dominant.

Au cours de trois conférences réunissant les évêques à Medellin (1968), à Saint Domingue (1981) et Aparecida (1994) cette ligne fut maintenue en dépit des coups de frein que Rome tentait d’y apporter.

Je ne pense pas que Guillemin ait particulièrement été attentif à toute cette vie ecclésiale sud-américaine, mais ce qui est sûr c’est qu’il a été sensible à la reprise en main par Jean-Paul II et par le cardinal Ratzinger d’une église locale qui leur paraissait prendre des libertés insupportable avec le centralisme vatican.

Il a suffi de remplacer les évêques qui atteignaient l’âge de la retraite par des prélats tout acquis au conservatisme romain ; il a suffi aussi de condamner les théologiens de la Libération coupables de se laisser influencer par le marxisme dans la lutte que menaient les peuples d’Amérique latine contre les dictatures qui régnaient dans leur pays.

Je savais tout cela, mais je n’avais pas pris suffisamment conscience de ce que cela allait entraîner pour toute une partie du clergé, Guillemin, lui, en avait l’intuition et il faut lui rendre hommage de sa clairvoyance.

L’archevêque Óscar Romero, né le 15 août 1917 au Salvador, mort assassiné le 24 mars 1980 en pleine messe par la junte militaire. Sa canonisation est célébrée le 14 octobre 2018 à Rome, sous le pontificat du pape François.

Les pouvoirs militaires, les milices armées prirent pour cible les prêtres engagés auprès du peuple dans le combat contre les dictatures, il y eut de nombreuses exécutions, il y eut des évêques assassinés (Mgr Romero) sans que cela ait suscité de la part de Rome beaucoup d’indignation.

La politique menée par Rome était axée sur la lutte contre le communisme et tout l’Occident applaudissait ce Pape qui, disait-on, avait fini par faire plier le gouvernement polonais et permis le retour de la Pologne dans le giron du camp du Bien.

L’option pour les pauvres était bien oubliée, l’Eglise pouvait se consacrer à consolider son fonctionnement et à recentrer son discours sur les questions morales et sexuelles. Les luttes pour une société plus juste et fraternelle étaient condamnées et l’on vit des évêques se porter garants de la bonne catholicité des nouveaux tyrans comme Pinochet.
Il y eut durant ces années une véritable persécution des prêtres et des évêques progressistes tant de la part des régimes autoritaires que du Vatican lui-même.

Le fondateur des Légionnaires du Christ, Marcial Maciel, reçoit la bénédiction du pape Jean-Paul II en 2004.

Pire encore, dans cette volonté obsessionnelle de faire barrage au marxisme, Jean-Paul II porta sur les fonds baptismaux Les Légionnaires du Christ dont on apprit, du vivant même du Pape, que le fondateur Maciel était un prédateur sexuel, qui avait violé ses propres enfants qu’il avait eus avec plusieurs femmes, qui avait su se faire donner des sommes considérables par de riches veuves qu’il parvenait à manipuler – on ne sait pas encore, à l’heure actuelle, où tout cet argent a pu passer.

Les Légionnaires du Christ existent toujours – le moins qu’on puisse dire d’eux est qu’ils ne sont pas progressistes, que leur théologie ne dépasse pas une vision tristement moralisatrice des Evangiles, qu’ils brandissent davantage la menace de l’enfer à l’égard des divorcés remariés qu’à l’égard de leur fondateur.

Pour les auteurs du Pacte des catacombes : « Ainsi des mouvements comme l’Opus Dei, les Légionnaires du Christ (..) reçoivent la bénédiction du pape polonais aveugle devant les dérives autoritaires vécues à l’intérieur de ces mouvements.
Leur importance dans son projet de reconquête chrétienne du monde leur donne une place prépondérante, leur garantissant une certaine impunité dans leur modus vivendi. Derrière ce choix se cachait sans doute une critique voilée du Concile lui-même. »

Guillemin ignorait les détails de cette histoire ; il devait concentrer sa méfiance sur l’Opus Dei, comme beaucoup de chrétiens progressistes à l’époque, que l’on soupçonnait à juste titre de complicité avec tous les mouvements d’extrême droite.

S’il l’avait connue cela aurait été pain bénit pour lui, si j’ose dire. Il n’empêche que la canonisation de Jean-Paul II l’aurait empêché de dormir et qu’il y aurait vu une preuve supplémentaire de la maladie de l’Eglise qu’il déplorait depuis qu’il avait commencé à s’intéresser à son histoire (Cf « Par notre faute », article publié en 1937 et repris par Patrick Berthier Le Cas Guillemin, Gallimard, 1979).

Il n’aurait pas vu non plus d’un bon œil l’élection de Ratzinger comme successeur de Jean-Paul II.

En revanche, on peut être sûr que le Pape François aurait été pour lui un « chic type », lui qui a pu mettre en œuvre, au Vatican même, les principes du Pacte des catacombes, dénoncer le cléricalisme, et les maladies de la Curie, c’est-à-dire les abus de pouvoir de certains membres de la hiérarchie, leur carriérisme, leur ignorance totale de la réalité du monde, prôner une indépendance plus grande des conférences épiscopales, ouvrir enfin l’Eglise aux pauvres ou plus exactement mettre les pauvres au cœur même de la mission de l’Eglise.

Ce n’est pas un hasard non plus si Leonardo Boff a été reçu au Vatican et si Mgr Romero a été béatifié. Autant de signes qui expliquent pourquoi, aux yeux de bon nombre d’américains, soutiens de Trump, le Pape François passe pour un dangereux communiste.

Encore une fois, Guillemin a fait preuve dans ce domaine d’un flair étonnant que des faits qu’il ignorait sont venus corroborer par la suite.
Comme il en fait preuve dans le dernier texte que nous avons de lui sur la Guerre du Golfe. Comme il en a fait preuve dans ses conférences sur la Révolution et sur le rôle de Robespierre.

Il s’est finalement assez peu trompé et c’est cela qu’on continue de lui reprocher.

L’intransigeance qui est la sienne, sur certains points, passe mal à une époque de consensus mou et d’oubli de l’histoire ; il n’empêche qu’elle est salutaire.

Note rédigée par Patrick Rödel

La Nona Ora (la neuvienne heure) – 1999 – œuvre de l’artiste italien Maurizio Cattelan (né en 1960) – sculpture grandeur nature en cire du pape Jean-Paul II habillé de la traditionnelle soutane blanche, férule à la main, écrasé par une météorite sur un tapis rouge. Le titre de l’œuvre fait référence à l’heure de la mort du Christ sur la croix, la neuvième heure selon la théologie chrétienne. Cette œuvre appartient à l’homme d’affaires François Pinault qui l’a prêtée, en 2003, à l’archevêché de Rennes qui l’a acceptée.

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Les derniers textes d’Alain Badiou

En 2012, Alain Badiou avait proposé, chez Fayard, ce qui n’était pas une traduction de La République de Platon mais une transposition du texte qu’il suivait dans ses grandes articulations dans le contexte actuel.

Le résultat a fait frémir les spécialistes de Platon, mais je n’en suis pas et j’ai trouvé cette audace absolument réjouissante et politiquement passionnante.

Les éditions Fayard, qui publient les séminaires que Badiou a tenus à Ulm depuis 1966, proposent ceux qu’il a consacrés à Platon, parallèlement à son travail de relecture de La République :

 

912 pages – Ed. Fayard (6 novembre 2019) – 27 €

Pour aujourd’hui : Platon ! 2007/2010. Ce qui sonne comme un mot d’ordre, comme un slogan politique qui peut paraître paradoxal à une époque où les gens lisent peu et en particulier Platon.

Il n’est pas question d’entrer dans le détail foisonnant de ces 900 pages, mais de suivre quelques pistes qui auraient intéressé Henri Guillemin.

La philosophie de Badiou est une philosophie de l’événement. Ce qui est au centre de sa réflexion, c’est le surgissement de ce qui est une vérité – dans le domaine de la science, de l’art comme dans celui de la politique.

Je me bornerai au champ du politique : Badiou a, sur la situation actuelle, un avis définitif : avec une sévérité absolue, il dénonce les illusions des régimes démocratiques qui ne sont que le masque d’une confiscation du pouvoir par une oligarchie.
La toute-puissance de la finance a été un des résultats de l’échec de ce qu’on a appelé le socialisme réel – échec dû aux contradictions dans lesquelles se sont enfermés tant le stalinisme que le maoïsme.
La plus destructrice a été de rester prisonniers d’un culte de l’Etat, d’une fétichisation de la forme étatique, qui, dans son souci obsessionnel de stabiliser la société, de mettre un terme au mouvement révolutionnaire pour gérer les bénéfices d’une victoire sur l’ancien régime défait, reproduit ses méfaits, remplace la domination de l’ancienne classe par la domination du Parti.

« L’Etat de dictature du prolétariat qui devait être un Etat transitoire, une espèce de bref intervalle entre une société étatisée et une société non-étatisée, s’est installé comme une figure d’Etat despotique légitimée, justifiée », justifiée par toute une idéologie mensongère. On retrouve les vieux débats sur la révolution permanente et sur les slogans maoïstes – « plein feu sur le Comité central ! ».

Guillemin était tout à fait conscient de ces difficultés – ce qui explique en partie pourquoi il avait devant l’engagement politique concret plus que des réticences, passées les années de militantisme aux côtés de Marc Sangnier ; pourquoi aussi il a pu parler de la Révolution culturelle chinoise avec une sympathie, d’assez courte durée il est vrai : la retombée de l’élan des commencements, le despotisme revenu, sous d’autres formes, sous d’autres noms, douchent plus d’un enthousiasme – à l’exception de ceux dont l’aveuglement idéologique est indécrottable.

Cet échec des révolutions, il faut en prendre acte.

Dessin de Philippe Mougey (né en 1969) – un des caricaturiste actuels du Canard enchaîné

La Commune de Paris est le paradigme de cet échec, encore plus que la Révolution montagnarde.
Depuis les Lumières, l’Idée politique émancipatrice, l’Idée qu’il était possible (et nécessaire) de s’émanciper de la tyrannie du petit nombre a été dominante – même si à la dite Terreur rouge avait succédé la Terreur blanche, même si la Commune de Paris a été, comme on le sait, écrasée dans un bain de sang (p.185).

Je rappelle que Badiou connaissait bien le travail de Guillemin et qu’il avait donné un accord de principe pour participer au Colloque que nous avons organisé sur la Commune le 19 novembre 2016. Mais c’était sans compter avec un agenda surchargé.

L’échec de la Révolution d’octobre, celui de la Révolution chinoise semblent sonner le glas de toute possibilité d’émancipation. Nous vivons une époque sans Idée, le constat est terrible.

Et pourtant, il y a une gauche, une sociale-démocratie qui pourraient être porteuses de cette Idée d’émancipation.
Le malheur est que la gauche, pour dire vite les choses, se contente d’une dénonciation purement incantatoire du système actuel mais refuse viscéralement de le détruire – on pourrait multiplier les exemples ; elle pense qu’on peut améliorer le système, en gommer les aspects les plus choquants ; en un mot, elle est réformiste et cherche toujours à donner des preuves qu’elle peut être une bonne gestionnaire du système.
La gauche est le signe même de l’impasse dans laquelle nous nous trouvons.

La gauche est le problème, dit Badiou, en une formule qui en heurtera plus d’un. C’est cruel à entendre, mais force est de constater que Badiou a raison.

Est-ce à dire que cette Idée d’émancipation n’existe pas ?
Badiou lui donne le nom de « communisme ».

Rien à voir, bien sûr, avec ce que nous avons pu connaître ; plutôt une manière de renouer avec ce qui a tenté de se vivre lors de la Commune de Paris. Mais comment anticiper la réapparition de cette Idée ? On ne peut pas la programmer – programme commun de la gauche – quelle illusion ! Elle surgira d’un concours de circonstances absolument imprévisible, elle aura la fulgurance d’une émeute, d’un soulèvement, elle détruira ce socle sur lequel reposent les sociétés, la sacro-sainte propriété privée, mais les formes que tout cela prendra demeurent indécidables.

New york movie – Tableau de Edward Hopper (1882 – 1967) – 1939 – MOMA – New York.
Variation sur le mythe de la Caverne.  Plutôt que New York Movie, c’est Plato’s cave qu’il faut lire. Une fois dissipé le charme trompeur de la belle ouvreuse, l’allégorie de la caverne de Platon devient évidente : les spectateurs sont en prison sous la terre, condamnés à contempler un théâtre d’ombres, alors qu’il leur suffirait de regarder en arrière pour trouver l’issue qui remonte vers le réel. (analyse : Hist. de l’Art/Hopper/USA)

Comment s’en sortir ? Autre manière de se poser la question léniniste du Que faire ?

Comment sortir de la Caverne où nous vivons sous l’emprise des images qui nous sont imposées comme étant le réel lui-même alors qu’elles ne sont qu’une manipulation d’ombres ?

La lecture que Badiou propose de l’allégorie de la Caverne dans La République est passionnante. Il faut que nous nous fassions violence ou que quelqu’un qui a réussi à se libérer nous fasse violence – et violence ici n’est pas une image – pour que nous prenions conscience de la machinerie qui nous interdit d’être libres et que nous opérions cette conversion qui nous amènera vers la vraie source de lumière.
Car il faudra bien sortir de là !

J’aime que, dans les séminaires de Badiou, portes et fenêtres soient ouvertes à ce qui se passe à l’extérieur.
Les analyses les plus abstraites cèdent souvent le pas à des échos de la vie intellectuelle et politique du moment, la grève des personnels techniques des écoles, une manifestation d’étudiants ou un voyage qu’il effectue en Israël.

Et chaque fois, Badiou fait preuve d’une résistance que je trouve salutaire aux commentaires tristement orientés des journalistes et autres faiseurs d’opinions ; on peut ne pas toujours le suivre, il n’empêche que ce qu’il propose donne à penser. Même chose dans son œuvre – à côté des bouquins plus spécifiquement philosophiques, des livres plus courts sont consacrés à des questions d’actualité.

104 pages – Ed. Presses Universitaires de France – (15 janvier 2020) – 11 €

Ainsi en est-il de Trump qui réunit trois textes consacrés au Président américain. Badiou était à Los Angeles au moment de son élection. Trois jours après, il prend la parole devant un public qui lui est plutôt acquis. Passé le premier moment de stupeur, l’analyse reprend ses droits :

Trump n’est pas l’incarnation de « la vulgarité délibérée, (de)la relation pathologique aux femmes et (de) l’exercice calculé du droit de dire publiquement des choses inacceptables pour une large portion de l’humanité », il est le symptôme de l’état du capitalisme qui se présente comme l’unique réel, qui, du même coup, donne son congé à la politique telle qu’on pouvait la concevoir il y a encore quelques années. Il peut se permettre n’importe quoi parce qu’il n’y a pas d’alternative crédible à la domination sans frein d’un capitalisme qui mène le monde à sa perte.

Que pouvons-nous faire ? Résister, c’est clair mais pas facile à faire, dans la mesure où ce qui s’oppose à Trump, en l’occurrence les démocrates, Clinton et Sanders ne sortent pas vraiment du système qui a mené à Trump.

Deux mois après, nouvelle conférence. Badiou affine ses analyses. Que faire, encore une fois ? « une alliance entre les intellectuels, les jeunes et les travailleurs nomades du monde. » Peut-être Bernie Sanders tout de même, qui tente de lancer un mouvement qui s’appelle « Notre révolution », pourra-t-il présenter une vraie alternative ?
On pouvait dans le contexte du moment l’imaginer. Je crains que cette solution ne fasse long feu si j’en juge par la probabilité de voir Biden être celui qui affrontera Trump – tous contre Sanders ou l’appelant à mettre beaucoup d’eau dans son vin pour ne pas effaroucher les classes moyennes.

La conclusion, trois ans après, réside en l’appel à se battre pour un authentique communisme. Ce n’est pas gagné !

Mais nous reste-t-il autre chose que cette espérance – je ne sais pas si Badiou accepterait ce terme qu’il pourrait juger trop empli d’idéalisme – en l’advenue d’un monde qui reposerait enfin sur ses pieds.

120 pages – Ed. : Fayard (22 janvier 2020) – 10 €

Je ne voudrais pas terminer cette évocation des derniers écrits sans évoquer un livre très personnel et bouleversant que Badiou a consacré à la mort d’Olivier, son fils adoptif. Tombeau d’Olivier.

« La vie de mon fils a été interrompue de façon imprévisible et violente. D’une façon en quelque sorte inacceptable. Mais je veux soutenir ici qu’en dépit de ces apparences, sa vie, singulière comme toute vie réellement subjectivée, a existé, pleinement, porteuse d’un sens dont la signification et l’usage avaient valeur universelle. »

Je trouve admirable que le philosophe puisse encore, de son drame personnel, faire une méditation où la colère et la douleur n’obturent pas la puissance de l’analyse.

Cette dimension de la pensée de Badiou est admirable. On ne peut que pleurer avec lui cet arrachement que constitue la mort d’un enfant.
Henri Guillemin était passé par là.

Note de Patrick Rödel

Le drapeau – 156 × 290 cm – tableau de Gueli Korjev (1925 – 2012) – partie centrale du triptyque « Communistes » (à droite le premier volet s’intitule  L’internationale – 290 × 130 cm, et à gauche, le troisième volet est Homère – 290 × 130 cm. L’ensemble est exposé au Musée Russe à Saint Petersbourg.