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Colloque Henri Guillemin et la Commune – Témoignage exclusif de Patrick Berthier

 

patrick-berthierTémoignage exclusif de Patrick Berthier : comment devient-on « guilleminien » ?

Patrick Berthier, ancien élève de l’ENS (Ulm), agrégé ès lettres, docteur d’Etat, a enseigné la littérature française à la Sorbonne (1978-1997) et aux universités d’Amiens et de Nantes (1997-2011). Parallèlement à sa thèse de doctorat d’État sur La Presse littéraire et dramatique au début de la monarchie de Juillet (1997, 4 vol.), il a publié de nombreux travaux et éditions critiques portant sur Balzac, Musset et autres écrivains de la période romantique, ainsi que sur le théâtre de la première moitié du XIXe siècle ; il dirige la première édition intégrale de la Critique théâtrale de Théophile Gautier (Champion, vingt- deux volumes prévus, huit volumes parus depuis 2007, tome IX à paraître fin 2017).

Après sa rencontre avec Henri Guillemin en 1976, il a publié avec lui un volume d’entretiens (Le Cas Guillemin, Gallimard, 1979), ainsi que deux études critiques sur son œuvre (Guillemin, légende et vérité, et Soixante ans de travail, Utovie, 1982 et 1988) et un certain nombre d’articles. Une nouvelle édition revue et augmentée de Soixante ans de travail – éd. Utovie, paraîtra fin novembre 2016.
Il est l’un des  co-fondateurs de l’association Les ami(e)s d’Henri Guillemin.

Comment es-tu devenu « guilleminien » ?

La réponse à une telle question étant évidemment individuelle, j’ai cherché, avec l’idée de contribuer par ce témoignage à la présentation des intervenants du colloque « Henri Guillemin et la Commune de Paris » maintenant tout proche, à résumer, à partir de mes souvenirs, comment les choses se sont passées pour moi.

La première fois que j’ai entendu parler de Guillemin, c’était durant l’année 1965- 1966, à la “khâgne” du lycée du Parc, à Lyon. J’ignorais, en venant de Grenoble suivre les classes préparatoires à l’entrée à Normale Sup’, que je mettais mes pas dans les siens, qui était venu de Mâcon vers le même lycée renommé ; je ne connaissais même pas son nom. J’étais juste heureux d’être là, dans cette ambiance d’émulation intellectuelle que rendaient plus sensible l’internat et l’effet de “vase clos” qu’il produit sur l’esprit.
Comme Guillemin quarante-cinq ans avant moi, j’étais en “prépa” littéraire, plus purement littéraire que lui sans doute puisque fort en latin (et même “fort en thème” !), mais passionné par la littérature et par l’histoire aussi (qui m’attiraient toutes deux plus que la philosophie…). Ce n’est pas en classe de français qu’on aurait pu me parler de Guillemin, ou alors c’eût été de la pire façon, car mon professeur, Victor-Henry Debidour, grand traducteur d’Aristophane et connaisseur en calvaires bretons, était royaliste, et son fils, qui était son élève à nos côtés, portait un brassard noir à sa manche tous les 21 janvier. Alors Guillemin, vous pensez !

En revanche, en histoire, la chance a voulu que j’aie comme professeur Alfred Rambaud, petit-fils du Rambaud de même prénom qui avait travaillé avec Lavisse à cette monumentale Histoire de France publiée de 1900 à 1912, et qui faisait encore autorité. Mon Rambaud à moi était sans doute moins à gauche que son grand-père ; disons que tous deux étaient radicaux, mais être radical à l’époque de l’affaire Dreyfus ou à la veille de la Grande Guerre, c’était être plus près du socialisme de Jaurès qu’être radical dans les années 1960… Toujours est-il que c’est ce Rambaud-là, de gauche modérée, qui fit résonner pour la première fois à mes oreilles le nom de Guillemin.

Dans notre programme, qui allait si ma mémoire est bonne de 1848 à 1914, nous en étions à la IIe République : espoirs mis en Lamartine, échec de Lamartine, sa déroute à la première élection présidentielle, qui voit l’émergence de Louis-Napoléon Bonaparte. Nous sentions que Rambaud avait une sympathie pour Lamartine, et dès février 1848 il aurait pu, à propos de son audace sociale qui effraya si vite les gens de bien(s), nous parler de Guillemin. Il ne le fit qu’à l’approche du coup d’État. Je le revois (il faisait cours debout, en s’agitant beaucoup, la mèche grise raide et rebelle), je le revois s’appuyant des deux poings sur son bureau, ménageant une pause, et, nous regardant tous, disant comme une évidence : « Il faut lire Le Coup du deux Décembre ».

La soudaine urgence du ton dont il nous dit cela m’a sans doute fait dresser l’oreille, en tout cas j’ai lu et même dévoré ce gros pavé, et j’ai découvert ce qu’ont sans doute découvert bien d’autres avant et depuis moi, qu’il est possible de faire de l’histoire passionnée, passionnante, qui crépite page après page et fendille le plâtras du consensus officiel. Alfred Rambaud est sûrement au paradis des professeurs, maintenant (il aurait à peu près cent ans, s’il vivait encore), mais il reste un des hommes envers lesquels je suis le plus reconnaissant.

Les nécessités de la préparation du concours ont limité ce premier contact avec Guillemin à ce livre, le premier qu’il publia chez Gallimard, en 1951. La même année il a donné au Seuil son Hugo par lui-même, que j’ai lu peu après, pour les besoins d’un travail sur Hugo, une dissertation sans doute. Autre souvenir de lecture gourmande : à la fois on galope pour tourner les pages, et on se dit qu’on devrait aller plus lentement pour tout savourer…

Il n’y eut plus rien, ensuite, pendant cinq ou six ans ; mes études ont suivi leur cours, et j’ai vécu quatre ans rue d’Ulm sans savoir que je hantais les mêmes couloirs et prenais mes repas à la même cantine que « l’homme du Coup du deux Décembre ». Mais à cette même époque une suite de hasards me fit entrer comme chroniqueur à la revue des jésuites, Études, dont chaque numéro mensuel comportait une rubrique de billets critiques sur les nouveautés de librairie.

De 1970 à 1980, j’y ai publié quelque trois cents de ces recensions de vingt lignes qui apprenaient diablement à ne dire que l’essentiel. Parmi tout ce que j’ai lu, Précisions, en 1973 : j’entrais là en contact avec le Guillemin auteur d’articles, non moins incisif, assoiffé d’inédits, certes déboulonneur de statues abusives (le lui a-t-on assez reproché !) mais avant tout curieux, avide de comprendre le vrai, derrière les versions convenues et ce qu’il appelait souvent les « postures » (comme on pose pour la photo). Il y avait dans ce volume de Précisions presque tout l’éventail des favoris : Fénelon et Rousseau avant 1789, ensuite Chateaubriand, Lamartine, Hugo, Zola, Péguy – et la reprise des trois belles préfaces pour la trilogie de Vallès, ce qui nous met indirectement en contact avec la Commune.

Restait une dernière étape, toujours grâce aux livres qu’on me donnait à lire pour Études. Jean Mambrino (1923-2012), jésuite mais surtout poète et critique de théâtre passionné, dirigeait la « Revue des livres » avec une intuition toute subjective, écrivant lui-même sur ce qui le passionnait le plus, et distribuant le reste à tel ou tel des cinq ou six que nous étions à travailler pour lui. Je le revois me tendre le volume des Regards sur Bernanos, avec une moue dubitative : qu’est-ce qu’un Guillemin pouvait bien avoir à dire sur un génie aussi atypique ? J’avais lu pas mal de Bernanos à l’époque, car on ne lisait pas seulement Mauriac dans les milieux catholiques dont j’étais issu, et je me passionnai pour le côté “sans tabous” d’un livre dont la franchise choqua hautement la chapelle des spécialistes de l’écrivain – comme, cinq ans plus tard, fut choquée une autre chapelle, celle des péguystes…
Sans avoir lu aucun des critiques parues dans les journaux et les hebdomadaires, je fis mon petit billet, enthousiaste et qui fut accepté tel quel. Il parut dans le numéro de décembre 1976 d’Études, et un matin je trouvai dans ma boîte la lettre suivante, que sa brièveté me permet de publier ici :

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Mon cher camarade
(C’est Sulivan qui m’a tuyauté. Vous êtes comme moi (… comme je fus…) un enseignant,
n’est-ce pas ?)
un gros MERCI pour votre papier dans les Études.
Rudement gentil.
Vous, au moins, vous avez pigé ce que j’ai voulu faire, avec une profonde tendresse, pour
le grand gaillard.
Ça m’a fait un vieux plaisir.
et permettez-moi de vous serrer la main, fort.

C’était signé « Henri Guillemin » en toutes lettres, avec l’adresse à Neuchâtel en bas de la page. Imprimé de cette façon, un tel feuillet est privé de la vie qu’y mettait l’écriture (ici fort lisible !), et de la disposition si particulière des mots et des paragraphes.

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Pour l’enseignant arrageois de vingt-neuf ans que j’étais en effet alors (et de plus au lycée Robespierre, autre signe prémonitoire !), c’était la lettre même : que Guillemin eût pris ainsi la peine de remercier un inconnu.

La suite alla de soi : rencontre dès janvier 1977, correspondance soutenue, trois livres (*) dont un bâti à partir de conversations de l’été de la même année 1977… et depuis, quarante ans de fidélité à l’enthousiasme enthousiasmant d’un homme qui ne jouissait nullement d’être un “démolisseur”, puisqu’au contraire pour lui il s’agissait de rebâtir, de reconstruire une histoire et une littérature constamment compromises par ce qu’on n’appelait pas encore le « politiquement correct ».

Tous les défauts qu’on voudra, Henri Guillemin, mais chez lui une urgence de dire, de convaincre, que je crois toujours vivante et qui explique sa popularité actuelle par l’enregistrement et par l’image.

Patrick Berthier, octobre 2016

(*) Les trois livres sont : 
Le cas Guillemin – éd. Gallimard. Cliquez ici
Légende et vérité – éd. Utovie. Cliquez ici
60 ans de travail – bibliographie d’Henri Guillemin – éd. Utovie. Cliquez ici (à noter qu’une nouvelle édition revue et augmentée paraîtra au moment du colloque. Pour en savoir plus, cliquez ici)

Colloque : « Henri Guillemin et la Commune – le moment du peuple ? »

SAMEDI 19 NOVEMBRE 2016 DE 9H00 À 18H00
UNIVERSITÉ PARIS 3 SORBONNE NOUVELLE – CENSIER – 13 RUE SANTEUIL 75005 PARIS

INSCRIVEZ-VOUS DÈS À PRÉSENT POUR BÉNÉFICIER DU TARIF PRÉFÉRENTIEL DE 12€ (AU LIEU DE 25€ SUR PLACE LE JOUR DU COLLOQUE)

POUR CONNAÎTRE LE PROGRAMME ET VOUS INCRIRE, CLIQUEZ ICI

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Colloque Henri Guillemin et la Commune – Interview exclusive de Jean Chérasse

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Interview exclusive de Jean Chérasse

Jean André Chérasse est réalisateur, scénariste et producteur, ancien élève de l’IDHEC. Il est ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure, agrégé d’Histoire.

Parmi les nombreux films qu’il a réalisés, nous pouvons noter : Valmy et la naissance de la République (1967), Dreyfus ou l’intolérable vérité (1975), La prise du pouvoir par Philippe Pétain (1979). 

Pour lire la biographie complète de Jean Chérasse, cliquez ici

Illustration : Le mur des fédérés d’Ernest Pichio (1840-1898) – musée d’art et d’histoire de Saint Denis – cliché Andréani.
À la fin de la « Semaine sanglante », le samedi 27 mai 1871, les troupes versaillaises parviennent à investir le cimetière du Père-Lachaise où des fédérés s’étaient repliés tandis que les quartiers du Trône, de Charonne et de Belleville étaient assaillis. Durant plusieurs heures, les communards résistent au point que les combats se seraient parfois terminés au corps à corps et à l’arme blanche, entre les tombes, non loin des sépultures de Nodier, Balzac et Souvestre.
Cent quarante-sept communards faits prisonniers sont fusillés contre le mur est de l’enceinte du cimetière. Dans les heures et les jours qui suivent, les corps de milliers d’autres fédérés tombés lors des combats de rue dans les quartiers environnants sont ensevelis à leurs côtés, dans une fosse commune. En leur mémoire, une section de cette muraille est appelée dès la fin des années 1870 le « mur des Fédérés ».

Edouard Mangin : Vous avez accepté d’intervenir au colloque que nous organisons le 19 novembre prochain sur le thème « Henri Guillemin et la Commune – le moment du peuple ? ». Quel est votre thème d’intervention ?

Jean Chérasse : L’essai historique et politique que je suis en train d’écrire, provisoirement intitulé « les 72 Immortelles », tente d’analyser la Commune comme étant « une révolution de la fraternité ». Il est le résultat d’une promesse que j’ai faite à Henri Guillemin au début des années quatre-vingt.

Comment vous inscrivez-vous par rapport à lui ? Que représente pour vous son engagement ou sa façon de présenter l’Histoire ?

J’ai rencontré Henri Guillemin en 1967 à l’occasion d’une projection de mon film « Valmy et la naissance de la République » ; nous nous sommes liés d’amitié et avons décidé de collaborer. Ce fût d’abord « Dreyfus ou l’intolérable vérité » (prix Méliès 1975), puis « La prise du pouvoir par Philippe Pétain » (1979). 

[Ce dernier film est réalisé à partir de documents filmés de l’époque et de témoignages recueillis auprès de diverses personnalités. C’est une réflexion sur l’enchainement des faits qui, du 6 février 1934 au 10 Juillet 1940 – notamment l’agitation des Ligues, le Front Populaire, Munich, le Pacte germano-soviétique et la défaite française – jalonnent la longue marche à pas feutrés du vieux maréchal vers le pouvoir et la dictature de Vichy. Témoignent au cours de ce film : Claude Gruson, économiste ; Jean Chaintron, qui fut le secrétaire de Maurice Thorez ; Roger Codou, ancien militant communiste ; Charles-André Julien, collaborateur de Léon Blum ; Kostia Feldzer, Compagnon de la Libération ; Henri Jourdain et Paul Esnault, anciens délégués C.G.T. ; Jacques Benoist-Mechin et François Lehideux, anciens ministres de Vichy ; Pierre Andreu, journaliste ; Daniel Mayer, ancien leader socialiste et Henri Guillemin. Note de LAHG]

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J’avais été formé à l’Ecole des Annales (Robert Mandrou a été mon directeur de thèse du 3e cycle) mais j’ai découvert chez Henri Guillemin une intelligence heuristique et une volonté de démystification qui m’ont séduit et convaincu. Les deux films précités en sont le fruit.
« Il n’y a pas d’histoire objective, – disait-il – , l’honneur de l’historien, c’est la loyauté ». Nous parlions souvent de la Commune car il savait que j’avais une parentèle communeuse ; je lui avais promis que j’explorerais un jour mes archives familiales…

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Deux affiches différentes du film

Quand on prend l’histoire de la Révolution française, et notamment le moment Robespierre, on ne peut manquer de remarquer de grandes distorsions dans la présentation de la vérité historique, d’origine souvent idéologiques. La Commune n’échappant pas à ce phénomène, quels sont pour vous les points particulièrement déformés, ou carrément passés sous silence dans son histoire ? Ou, plus amplement, pourquoi d’après vous, la Commune est mal connue encore aujourd’hui ?

La révolution communaliste libertaire a d’abord été victime de la république bourgeoise qui est née sur les cadavres des communeux, puis elle a été « récupérée » par le PCF qui en a faussé la nature et la signification ; elle est aujourd’hui la proie des anglo-saxons qui lui ont retiré sa chair et sa poésie.

Vous êtes auteur-réalisateur de films. Quelles seraient pour vous les conditions à remplir aujourd’hui pour réaliser un film documentaire sur Henri Guillemin et surtout pour sensibiliser le plus grand public à la force de son engagement politique ? 

Il y a un magnifique film à faire sur Henri Guillemin, d’autant qu’il a laissé des traces audiovisuelles abondantes. Mais il faudrait l’aborder avec ferveur et ne pas hésiter à mettre en valeur l’insolente intelligence de cette grande figure du XXe siècle.

Peut-on connaître vos travaux actuels et vos projets ?

Je travaille d’arrache-pied à cet essai sur la Commune que j’espère terminer avant de disparaître. J’ai lu plusieurs dizaines d’ouvrages, compulsé des centaines de documents trouvés grâce à Internet, et j’ai dépouillé mes archives familiales – notamment la correspondance de Victoire Tinayre née Guerrier – qui m’ont apporté tous les éléments indispensables à l’étude des mentalités et à sentir « l’air du temps » ; j’ai longuement examiné à la loupe les visages des Communeux sur les photos et ils m’ont éclairé. Par ailleurs, je tiens sur Mediapart, un blog sous le pseudonyme de « Vingtras » en hommage à Jules Vallès.

Interview réalisée en septembre 2016

Colloque : « Henri Guillemin et la Commune – le moment du peuple ? »

SAMEDI 19 NOVEMBRE 2016 DE 9H00 À 18H00
UNIVERSITÉ PARIS 3 SORBONNE NOUVELLE – CENSIER – 13 RUE SANTEUIL 75005 PARIS

INSCRIVEZ-VOUS DÈS À PRÉSENT POUR BÉNÉFICIER DU TARIF PRÉFÉRENTIEL DE 12€ (AU LIEU DE 25€ SUR PLACE LE JOUR DU COLLOQUE)

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Colloque Henri Guillemin et la Commune – Interview croisée Cécile Robelin, Céline léger

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Interview exclusive de Cécile Robelin et Céline Léger 

Cécile Robelin est professeur de lettres modernes, agrégée de lettres, docteur d’Etat. 

Céline Léger est professeur de lettres modernes, agrégée de lettres modernes, doctorante en littérature française du XIXe.

Elles interviendront sous forme d’un duo, lors du colloque du 19 novembre prochain, car elles sont toutes deux spécialistes de Jules Vallès. L’intervention de Cécile Robelin portera davantage sur le Vallès de Guillemin, en tant que figure atypique, tandis que Céline Léger parlera d’une oeuvre dramatique méconnue de Jules Vallès, écrite en 1872, intitulée La Commune de Paris – « une fédération des douleurs »

La biographie détaillée de Cécile Robelin est disponible en cliquant ici et celle de Céline Léger, en cliquant

Illustration : Jules Vallès (1832-1885) – gravure sur bois de Leriverend et de Dochy, d’après une photographie d’Etienne Carjat (1828-1906)

Entretien croisé :

Edouard Mangin : Vous avez accepté toutes les deux d’intervenir au colloque que nous organisons le 19 novembre prochain sur le thème « Henri Guillemin et la Commune  – le moment du peuple ? ». La première approche pour traiter ce sujet serait plutôt historique. Vous êtes agrégée de Lettres modernes et docteur ès Lettres. Qu’est-ce qui  a motivé votre décision ? Quel est votre thème d’intervention ?

Cécile Robelin : Les colloques pluridisciplinaires sont les plus intéressants ; ils permettent de confronter des approches différentes d’un même objet de recherche ou d’objets de recherche parents. Je ne conçois pas mon champ de recherche comme strictement littéraire. Quand on travaille sur un auteur tel que Jules Vallès (journaliste enquêteur, romancier, homme de plume et d’action) on est nécessairement amené à rencontrer l’histoire, la philosophie ou la sociologie.
Pour mon intervention je travaillerai sur la perception de Vallès par Guillemin. Celui-ci a vu dans Vallès une des figures emblématique de la Commune et a saisi la place atypique et centrale de l’écrivain dans le paysage littéraire français. Je travaillerai donc sur des points centraux dégagés par Guillemin : la problématique de la violence, le rapport contradictoire au sacré et l’écriture de l’événement historique.

Et pour vous Céline ?

J’ai entamé en septembre 2014 une thèse sur Jules Vallès et l’écriture de l’événement. Je travaille sur les textes journalistiques écrits entre 1857 et 1870 donc mes recherches ne portent pas à proprement parler sur l’épisode communard. Cela dit, Vallès s’est activement engagé dans la Commune qui occupe une place incontournable dans l’ensemble de sa production. Les séries d’articles sur lesquelles étaient centrés mes mémoires de master (Le Tableau de Paris ; La Rue à Londres) sont postérieures à la Commune qui en a nourri les thèmes, les réflexions voire la poétique. À présent, la problématique de l’événement me conduit entre autres à étudier de près la vision et la représentation vallèsienne des Révolutions de 1789 et de 1848. La Commune ne peut être pensée indépendamment de ces événements historiques, et inversement, me semble-t-il.
Je proposerai une intervention sur une œuvre de Vallès encore largement méconnue et précisément intitulée La Commune de Paris. Cette pièce de théâtre écrite en 1872 est centrée sur l’épisode communard mais explore d’abord par la fiction des événements qui l’ont précédée et déterminée, à commencer par Juin 1848.

Henri Guillemin. Le connaissez-vous ? Comment vous inscrivez-vous par rapport à lui ? Que représentent pour vous son engagement et sa façon de présenter l’Histoire ?

Cécile Robelin : Je connais Guillemin par son texte sur Vallès et par ses conférences. Sa démarche de démocratisation savante me plaît et elle est dans l’esprit « vallésien ». La plume de Guillemin est originale : directe, elle ne s’embarrasse pas toujours de la rhétorique universitaire. Il écrit pour être saisi par le plus grand nombre et met ce qu’il est dans son discours.

Céline Léger : Ce sont mes recherches sur Jules Vallès qui m’ont rapprochée du travail d’Henri Guillemin. Je l’ai découvert il y a six ans lorsque j’ai lu sa biographie Vallès, du courtisan à l’insurgé, pour mon travail de master qui portait déjà sur Vallès. Mais je n’ai connu ses études historiques et ses conférences sur la Commune que tardivement, durant ma thèse. Sa volonté de démystification historique, pour dénoncer les impostures au service de l’ordre dominant, le rapproche considérablement de Vallès.

Vous êtes toutes les deux spécialistes de Jules Vallès.
Cécile, le sujet de votre thèse est : « Désacralisation et sacralisation dans les fictions à caractère autobiographique de Jules Vallès ». Qu’est-ce qui a motivé ce fort intérêt pour lui ? Une trajectoire humaine singulière, comme aurait dit Guillemin, ou plus que cela ?

Cécile Robelin : Comme Guillemin, j’ai véritablement découvert Vallès en khâgne. Ce qui m’a enthousiasmée, c’est la façon vallésienne d’inclure le politique en littérature et de penser une émancipation possible par les mots. Vallès ne donne pas de leçon, il n’assomme pas son lecteur avec un dogme ou une thèse mais il ne conçoit pas non plus la littérature comme un exercice solipsiste et coupé du monde. Aborder Vallès par le biais du sacré, du religieux, m’a permis de cerner les ambiguïtés, les contradictions de l’auteur.

Céline, de votre côté, le sujet de la recherche que vous menez actuellement est : « La fabrique médiatique de l’événement au XIXe siècle : Jules Vallès, écrire et faire l’histoire ». Je vous pose les mêmes questions quant à ce fort intérêt pour Jules Vallès. 

Céline Léger : J’ai découvert Vallès au début de mes études littéraires lorsque j’étais en classe préparatoire, à travers un extrait de L’Insurgé. Je me suis alors immédiatement plongée dans l’ensemble de sa trilogie autofictionnelle (L’Enfant, Le Bachelier, L’Insurgé). Outre la singularité d’une « trajectoire humaine », ce qui m’a conquise, c’est la verve d’une écriture profondément « située » dans l’histoire de son temps et toujours prompte à la critique sociale, pour autant jamais dogmatique et austère, mais souple et captivante, reposant sur un constant mélange d’humour et d’émotion.

A l’instar de certaines périodes historiques comme la Révolution française, notamment le moment Robespierre, la Commune condense un très grand nombre de faits et d’éléments dont la complexité facilite la production de récits déformés, mythifiés, au service de l’idéologie dominante. D’après vous, de part votre formation et vos recherches, quels sont les sujets particulièrement déformés, ou carrément passés sous silence dans l’histoire de la Commune ? 

Cécile Robelin : Pour paraphraser Marx, la plus grande innovation de la Commune fut sa propre existence. Le mouvement fut très bref, incapable d’acter véritablement un programme – par manque de temps -, de réconcilier des tendances antagonistes. On s’en tient peut-être trop souvent à ce découpage de l’événement mars-mai 71 (soit pour idéaliser cet éclair révolutionnaire ; soit pour nier son importance – il n’y a qu’à voir la place accordée à la Commune dans les programmes scolaires du secondaire !). Le plus intéressant dans la Commune, c’est qu’elle survient après des mois, voire des années de débats philosophiques ou politiques (blanquistes, anarchistes), de débats populaires et en contrepoint de juin 48 où le peuple avait été repoussé dans les marges de l’histoire par les républicains. La Commune ouvre des possibles interprétatifs sur le monde. Si elle n’a pas « réalisé » de programme, elle a permis de faire d’une partie du peuple parisien un véritable acteur politique et critique, elle a aussi permis d’associer des travailleurs manuels et des intellectuels et de rendre ces catégories perméables. Elle fait également émerger sur la scène politique ceux qui n’ont pas de visibilité discursive ou politique (les femmes, par exemple). La Commune est un laboratoire démocratique très « moderne ».

Céline Léger : La Commune est un épisode aussi bref et circonscrit que violent ; mais ces données ne suffisent pas à expliquer pourquoi elle est aussi méconnue, déformée, mythifiée. L’un des pires écueils consiste sans doute à l’isoler du reste de l’histoire sociale et politique du XIXe siècle. Par exemple, dire qu’elle trouve son origine dans la guerre franco-prussienne de 1870 et la capitulation de Paris est insuffisant voire trompeur. Vallès insiste beaucoup pour sa part sur le traumatisme des journées de Juin 1848 (répression sanglante des ouvriers insurgés). C’est un point qui me semble central et que j’aborderai dans mon étude de La Commune de Paris dont le prologue s’intitule significativement « Le Peuple vaincu (Juin 1848) ».

Cécile, vous avez récemment participé à un colloque sur le thème de la violence et allez publier en 2017 un livre intitulé : « Rhétorique romanesque et violence insurrectionnelle » (éd. Presse Universitaire de Limoges). Ceci semble montrer un nouveau thème dans votre travail. Pouvez-vous nous en dire plus ? 

Cécile Robelin : C’est un article pour un ouvrage collectif qui sera publié sur la violence. La violence est un thème capital pour qui aborde la révolution (89 ou 71). Parce qu’éthiquement injustifiable, la violence révolutionnaire est la voie royale qui permet à certains chercheurs de faire entièrement basculer un mouvement de résistance, une insurrection du désespoir, une tentative d’émancipation vers la barbarie. La question de la violence est de fait très dérangeante. Chez certains acteurs et écrivains de la Commune, la question de la violence révolutionnaire est évincée, ou « cachée » derrière celle de la répression versaillaise. Chez Vallès, la violence est abordée frontalement, en ce qu’elle pose problème.

Pour le colloque, vous avez proposé (et nous l’avons accepté) de faire une intervention en duo sur le thème générique « Jules Vallès ». Comment voyez-vous ce duo ? Quels sont vos thèmes forcément complémentaires ? Et, question naturelle par rapport au sujet, comment vous êtes-vous rencontrées ?   

Céline Léger : Cécile connaît très bien l’œuvre de Jules Vallès et en particulier ses œuvres à caractère autobiographique sur lesquelles elle a réalisé une brillante thèse il y a quelques années. Elle envisagera le rapport de Guillemin à Vallès et je me pencherai sur l’approche vallésienne de la Commune en m’appuyant sur certains jugements de Guillemin. Elle adoptera une démarche plus contextuelle ; mon travail sera une analyse surtout littéraire, centrée sur la pièce de théâtre La Commune de Paris qui n’a presque pas été étudiée dans le détail jusqu’à maintenant.
Avec Cécile nous nous sommes rencontrées à Montpellier, au printemps 2014, à l’occasion d’un colloque international sur Vallès et les cultures orales. Ce fut pour moi une rencontre très riche sur les plans humain et intellectuel, mais en définitive trop brève. Je suis ravie, honorée de me joindre à elle pour évoquer cet auteur que nous aimons tant et qui nous relie à Guillemin.

Cécile, vous nous avez évoqué votre prochaine participation à un colloque sur l’écriture de l’histoire. Un thème qui sonne très Guillemin. L’approche historique formerait-elle aussi une nouvelle facette dans vos recherches ? Pouvez-vous en parler ?  

Cécile Robelin : Le texte de l’historien ne peut se passer du récit. Et la littérature n’est jamais coupée de ses conditions de productions et de l’époque dans lequel elle s’écrit. Le récit littéraire et l’écriture de l’histoire ne sont pas hermétiques. Pourquoi choisir l’un ou l’autre quand on veut témoigner ? Quels choix stratégiques cela recoupe-t-il : c’est cela qui m’intéresse.

Céline, chacun regarde, lit et analyse le monde qui l’entoure par rapport à son appareil critique propre, sa formation propre, son âge, et surtout son expérience. Sans entrer dans des débats partisans ou qui pourraient impliquer, nous aimerions connaître votre sentiment actuel à propos de la situation socio-politique d’aujourd’hui, et ce évidemment au regard de vos travaux sur la Commune et en particulier de vos recherches actuelles sur la personne singulière de Jules Vallès.

Céline Léger : Cette « rupture irréversible » qu’est la Commune, pour reprendre une formule de Roger Bellet, tend parfois à éclipser le reste des événements vallésiens. C’est entre autres pour parer à cet écueil que ma thèse porte sur les écrits de Vallès antérieurs à la Commune (compris entre 1857 et 1870). L’étude de ce corpus pré-communard m’aide à comprendre de quoi s’est nourrie et comment s’est construite la colère de Vallès sous le Second Empire. Or, le futur « insurgé » ne se contente pas de critiquer les injustices sociales et les aberrations politiques de son temps, il remet en question et tente d’influencer le système médiatique dans lequel il s’insère en tant qu’écrivain-journaliste, malgré une marge de manœuvre souvent réduite (censure de la presse). Il engage une modernisation de l’écriture journalistique par une interaction accrue avec le peuple ; ses chroniques et ses reportages bouleversent la hiérarchisation de l’information (pourquoi tel incident diplomatique, politique voire intra-médiatique serait plus visible que tel drame socio-économique, par exemple ?) pour mieux soulever et résoudre les problèmes de la misère et de la marginalité sociale. Sa critique n’est pas théorique mais résolument pragmatique ; d’où son militantisme journalistique et sa participation concrète à la Commune de Paris. L’horizontalité politique en faveur d’une société moins inégalitaire, alliée à un refus déterminé de la violence (la « terreur » révolutionnaire comme la répression aveugle des insurgés), tel est l’axe qui structure sa démarche militante, et qui peut nous aider à repenser aujourd’hui notre rôle de citoyen. Bien des tares que dénonçait Vallès sous le Second Empire (inégalités criantes ; déficit démocratique ; culture du divertissement, etc.) n’ont pas disparu, elles revêtent seulement d’autres formes. C’est en quoi le discours vallésien me semble très moderne et éminemment utile.

Cécile, peut-on connaître vos travaux récents et vos futurs projets ?

Cécile Robelin : La direction d’un numéro de la revue vallésienne sur « justice et injustice » ; l’écriture d’un texte de philo pour enfants (pour poursuivre sur la route engagée en 2006 chez Gallimard avec le livre Qu’est-ce qu’un homme ?: Dialogue de Léo, chien sagace, et de son philosophe.

Et pour vous Céline ?

Céline Léger : – une interview de l’historienne Michelle Perrot dans le cadre d’une conférence à l’Agora des Savoirs de Montpellier (sur Olympe de Gouges, Flora Tristan et George Sand) ; – une intervention au colloque international « Fictions de la Révolution » (à Montpellier, en mai dernier) qui portait sur Madame Thérèse, ou les volontaires de 92 d’Erckmann-Chatrian et qui donnera lieu à une publication d’ici peu ; – un article sur l’influence de l’ironie proudhonienne dans un texte de Vallès intitulé « Poupelin, dit “Mes Papiers” ». Il paraîtra dans le prochain numéro de la revue Autour de Vallès (Vallès et les anarchistes, n°46).
Pour 2017, je présenterai une communication et un article sur Les Blouses, de Jules Vallès, dans le cadre du programme de recherche « Les ateliers de Clio. Écritures alternatives de l’histoire (1848-1871) ».

Interview réalisée en juin 2016.

Colloque : « Henri Guillemin et la Commune – le moment du peuple ? »

Samedi 19 novembre 2016 de 9h00 à 18h00
Université Paris 3 Sorbonne nouvelle – Censier – 13 rue Santeuil 75005 Paris

Inscrivez-vous dès à présent pour bénéficier du tarif préférentiel de 12€ (au lieu de 25€ sur place le jour du colloque)

Pour connaître le programme et vous incrire, cliquez ici

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Colloque Henri Guillemin et la Commune – Interview exclusive d’Annie Lacroix-Riz

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Interview exclusive d’Annie Lacroix-Riz

Annie LACROIX-RIZ, est historienne, ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure, agrégée d’histoire, docteur-ès-Lettres, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université Paris VII-Denis Diderot. Parmi ses très nombreux écrits, elle a notamment publié :

  • chez Armand Colin : Le Vatican, l’Europe et le Reich de la Première Guerre mondiale à la Guerre froide (1914-1955), nouvelle édition augmentée, 2010; De Munich à Vichy, l’assassinat de la 3e République, 1938-1940, 2008; Le Choix de la défaite : les élites françaises dans les années 1930, nouvelle édition augmentée, 2010; Industriels et banquiers français sous l’Occupation, nouvelle édition entièrement refondue, 2013; Les élites françaises, 1940-1944. De la collaboration avec l’Allemagne à l’alliance américaine, Paris, Dunod-Armand Colin, avril 2016
  • chez Delga-Le Temps des cerises, L’histoire contemporaine toujours sous influence, 2012, et Aux origines du carcan européen, 1900-1960. La France sous influence allemande et américaine, Paris, Delga-Le temps des cerises, 2015, nouvelle édition 2016
  • Au Temps des cerises, Scissions syndicales, réformisme et impérialismes dominants, 1939-1949, Montreuil, Le Temps des cerises, 2015

Son site internet regroupe l’ensemble des ses activités (publications, interventions, articles, colloques, etc…) pour le consulter, cliquez ici.

Annie Lacroix-Riz interviendra à notre colloque le 19 novembre prochain.

Edouard Mangin : Vous avez accepté d’intervenir au colloque que nous organisons le 19 novembre prochain sur le thème « Henri Guillemin et la Commune – le moment du peuple ? », alors que vous n’êtes pas spécialiste de cette période. Qu’est-ce qui a motivé votre décision ? Quel est votre thème d’intervention ?

Annie Lacroix-Riz : J’apprécie de longue date Henri Guillemin, témoin sincère et courageux qui a consacré beaucoup de temps et d’attention à la Défaite de la France de mai-juin 1940. Il a fait partie du groupe des observateurs « bien informés » dans le cadre de leurs fonctions qui, soit pendant l’Occupation soit après la Libération, se sont efforcés d’analyser les causes de « l’étrange défaite », comme Marc Bloch avait commencé à le faire à l’été 1940 (L’étrange défaite, 1re édition, 1946 Paris, Gallimard, 1990, avec des articles passionnants rédigés clandestinement jusqu’à son assassinat par l’occupant en juin 1944).

Avec son ouvrage paru en 1945 sous le pseudonyme de Cassius, La vérité sur l’affaire Pétain (Genève, Milieu du Monde, 1945, rééd., éditions d’Utovie, 1996), Guillemin compte parmi ceux qui ont sérieusement anticipé sur ce que les sources intérieures nous ont appris ou confirmé depuis leur ouverture de 1999, qui mettait fin à soixante ans de verrouillage : il a pris rang parmi ses pairs, tels le grand journaliste de politique extérieure Pertinax (André Géraud), un des rarissimes hommes de droite que les haines de classe n’avaient pas aveuglés au point de leur faire choisir le camp de l’ennemi national et de préparer avec ardeur son invasion (Les fossoyeurs : défaite militaire de la France, armistice, contre-révolution, New York, éditions de la Maison française, 1943, 2 vol.) ; le grand diplomate patriote Raymond Brugère, ambassadeur à Belgrade de novembre 1938 à juin 1940 (Veni, vidi, Vichy, Paris, Calmann-Lévy, 1944) ; et le sincère républicain Pierre Cot (Le procès de la République, éditions de la maison française, New York, 1944, 2 vol.).

Je rends hommage à tous dans mes ouvrages sur les années 1930, Le choix de la défaite et De Munich à Vichy, et sur l’Occupation, Industriels et banquiers français sous l’Occupation et le dernier en date, Les élites françaises, 1940-1944. De la collaboration avec l’Allemagne à l’alliance américaine ‑ où je distingue Brugère, seul de nos diplomates à avoir démissionné le 17 juin 1940 en protestation contre une capitulation grimée en « demande des conditions d’un armistice ». Cette capitulation scellait l’alliance entre la « gauche » de gouvernement faussement républicaine, représentée par le radical Chautemps, et les putschistes groupés autour de Pétain, « dessus de cheminée » (selon la formule de son complice Laval) dont le grand capital synarchique avait besoin contre le peuple français.

Dans ses conférences de l’après-guerre, Guillemin a précisé ses analyses et les a, surtout dans les années 1960, diffusées dans le public, en France et dans le monde francophone. Il était logique qu’il s’intéressât à la Commune, dont les circonstances de la création sont proches de celles de la Débâcle de 1940 : réaction ou résistance de classe et patriotique à la ligne des dirigeants de la société et de l’économie, c’est-à-dire à leur choix du tuteur étranger déguisé en « guide de la civilisation », contre un peuple redouté et haï. Guillemin avait côtoyé ces élites avant-guerre, et il a beaucoup insisté, dans ses conférences, sur cette ressemblance entre 1940 et 1870-1871 que le diplomate et fils de général Brugère, qui vivait parmi les privilégiés, a si précisément décrite dans Veni, vidi, Vichy. C’est ce dont je traiterai au colloque du 19 novembre 2016.

Nos bien-pensants, qui ne veulent rien savoir du complot des élites françaises contre le régime républicain démontré par des milliers de documents originaux des années 1930 et 1940, le qualifieraient volontiers de « conspirationniste ». Il est aussi logique que, dans une période aussi troublée que la nôtre, la renaissance, indéniable, de l’esprit critique, la conscience d’être dupés sur à peu près toutes choses par ceux qui nous gouvernent et nous guident et la méfiance consécutive grandissante pour leur usage tous azimuts du concept de « conspirationnisme » relancent l’intérêt public pour Guillemin.

Mon intervention pourra s’intituler : « 1940, une défaite choisie comme en 1870 ».

Comment vous inscrivez-vous par rapport à Henri Guillemin ? Que représente pour vous son engagement ou sa façon de présenter l’Histoire ?

Ce littéraire, non-historien, a fait avec curiosité et vaillance, avant l’ouverture des fonds originaux, ce que « les historiens du consensus » (pour reprendre l’expression de l’historien américain du fascisme français, Robert Soucy) devraient faire systématiquement depuis 1999, date à laquelle est tombée la limite des 60 ans cadenassant l’histoire intérieure de la France.

Or, sous l’autorité, quasi unanimement reconnue par le monde académique, d’Olivier Dard, et de son ouvrage, La synarchie ou le mythe du complot permanent, Paris, Perrin, 1998, réédité en 2012, mes collègues se refusent à dépouiller les sources de l’avant-guerre et de l’Occupation au motif allégué que le résultat en serait « conspirationniste ». Allende est-il tombé tout seul, par caprice personnel, du Palais de la Moneda le 11 septembre 1973, ou sous les coups d’une coalition entre classes dirigeantes chiliennes et tuteur américain, attestée par les archives américaines déclassifiées ? Le régime républicain n’est pas mort par hasard non plus en juillet 1940 (ou plus exactement entre le printemps 1938 et l’été 1940).

Guillemin s’est employé à présenter une vision critique et honnête des faits, alors qu’il ne disposait pas de toutes les ressources qui nous sont accessibles aujourd’hui. Et ce, contre les idées dominantes diffusées par les élites qui avaient, presque sans exception, conservé leurs positions après la Libération. Avec, à l’évidence, à la clé, et bien qu’on ne puisse le compter parmi les parias, une promotion moins éclatante que celle que lui aurait assurée le conformisme consistant à respecter scrupuleusement les élites restaurées.

Quand on étudie l’histoire de la Révolution française, et notamment le moment Robespierre, on ne peut manquer de remarquer de grandes distorsions dans la présentation de la vérité historique, d’origine souvent idéologique. La Commune n’échappant pas à ce phénomène, quels sont les points particulièrement déformés, ou carrément passés sous silence dans son histoire ? Ou, plus amplement, pourquoi d’après vous, la Commune est mal connue encore aujourd’hui ?

Pour les mêmes raisons qui nous empêchent aujourd’hui de faire connaître l’histoire vraie des années 1930 et 1940, sans la connaissance de laquelle nous ne pouvons comprendre ce qui nous arrive aujourd’hui. Je recommande vivement à cet égard à vos lecteurs la lecture de l’ouvrage court et très précis de mes collègues Gisèle Jamet et Joëlle Fontaine, Enseignement de l’histoire. Enjeux, controverses autour de la question du fascisme, Adapt-Snes éditions, Millau, 2016. Ils verront le même mécanisme à l’œuvre à propos de la présentation actuelle de l’entre-deux-guerres aux élèves français.

La Commune était déjà sacrifiée quand une formation sérieuse était assurée, jusqu’aux années 1980, aux élèves français de l’enseignement secondaire général. Elle a purement et simplement disparu, victime, parmi bien d’autres sujets, de la liquidation de la formation historique en cours depuis plusieurs décennies. Liquidation dont j’ai traité dans l’ouvrage L’histoire contemporaine toujours sous influence (Paris, Delga-Le temps des cerises, 2012) et que mes deux collègues étudient en décortiquant les instructions du ministère de l’éducation nationale à l’ère « européenne » du remplacement des connaissances scientifiques précises par les prétendues « compétences » jugées amplement suffisantes pour la masse des futurs exécutants de la stratégie du capital financier mondialisé.

Votre dernier livre « Les élites françaises entre 1940 et 1944 – De la collaboration avec l’Allemagne à l’alliance américaine » est sorti en avril de cette année. Est-il pour vous comme un parachèvement de vos recherches et ouvrages antérieurs, travaillés en profondeur sur ce qu’on doit bien appeler la trahison des élites ? Ou pensez-vous qu’il y a encore à creuser pour faire éclater la vérité sur cette question centrale ?

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Chaque ouvrage repose sur des années de recherche spécifique et sur l’exploitation de recherches plus anciennes, qui représentent aussi un long travail. Tant que je pourrai faire de l’histoire, je continuerai à en faire avec le souci de dépouiller le maximum possible de sources, et la conscience ou la conviction que toute recherche peut et doit être complétée. C’est ce qui explique l’intérêt que je porte aux rééditions que mes éditeurs me demandent, voire à la réécriture très approfondie : c’est ce qui s’est produit pour l’édition d’Industriels et banquiers français sous l’Occupation publiée en 2013.

Sur la route de la vérité historique, il y a naturellement des noyaux de « vérité absolue », mais rien n’est définitif, et la poursuite des recherches permet toujours de faire mieux. Ce n’est pas décourageant mais enthousiasmant : c’est cette pratique qui m’a inspiré une passion pour les sources originales inentamée depuis 1970, date à laquelle j’ai entamé ma thèse d’État.

Ce livre mérite la plus grande audience et diffusion possible. Mais par rapport à la doxa, voire à cette forme de (auto) censure qui règne dans les milieux économiques, universitaires et médiatiques, comment se déroule la promotion de ce livre salutaire ? Avec votre éditeur ?

Pour l’heure, Les élites françaises, 1940-1944, se heurte à un mur de silence. Mon éditeur l’a envoyé à tous les journalistes qui l’ont réclamé, mais ils demeurent pour l’heure muets. L’ouvrage, fondé sur des sources très abondantes et le plus souvent non exploitées jusqu’alors, n’a fait l’objet d’aucune recension dans la presse écrite, mais seulement d’une, en ligne, dans le Grand Soir, sous la plume de Jacques-Marie Bourget, Il est vrai que le silence sur mes travaux est globalement de règle depuis la parution de la première édition du Choix de la défaite (2006), qui avait précisément attiré l’attention de ce journaliste, qui a l’audace de s’intéresser à nombre de sujets mal venus, dont le Qatar (J.-M. Bourget et Nicolas Beau, Le Vilain Petit Qatar. Cet ami qui nous veut du mal, Paris, Fayard, 2013). Ce n’est pas ce que je révèle en 2016 sur Eugène Schueller (voir l’index), le fondateur de L’Oréal, groupe depuis un certain temps principal annonceur de la grande presse française, qui risquait de me valoir l’intérêt de cette dernière dans les pages culturelles (ou ailleurs).

J’espère donc que la recension du Grand Soir et la présentation vidéo de mon ouvrage chez Armand Colin donneront aux lecteurs de votre site l’envie de me lire.

Peut-on connaître les thèmes de vos futurs projets ?

Deux, notamment (j’en ai d’autres) :

1° Premier projet, la suite de mon travail, échelonné sur plusieurs décennies, consacré aux élites françaises de l’entre-deux-guerres à la Deuxième Guerre mondiale, c’est-à-dire l’étude du retour en gloire de nos élites, après la farce grandiose de la non-épuration des plus grands coupables. Des élites désormais résolument atlantiques, mais toujours germanophiles : dans le second après-guerre, les deux tutorats n’ont cessé de se conjuguer.

2° Deuxième projet, l’analyse du thème « occidental » des « atrocités soviétiques de 1944-1945 en Allemagne », relancé récemment, y compris en France : il constitue un cas d’école de l’intoxication systématique dont la Seconde Guerre mondiale fait désormais l’objet aux Etats-Unis et dans l’ensemble de leur sphère d’influence, si agrandie depuis la chute de l’URSS.

La chose était impossible chez nous tant que les contemporains de la guerre et de ses lendemains pesaient très lourd dans la population : l’ignorance historique mentionnée plus haut, si répandue dans les jeunes générations, rend désormais les choses plus aisées…

Interview réalisée en juin 2016

Colloque : « Henri Guillemin et la Commune – le moment du peuple ? »

Samedi 19 novembre 2016 de 9h00 à 18h00
Université Paris 3 Sorbonne nouvelle – Censier – 13 rue Santeuil 75005 Paris

Inscrivez-vous dès à présent pour bénéficier du tarif préférentiel de 12€ (au lieu de 25€ sur place le jour du colloque)

Pour connaître le programme et vous incrire, cliquez ici

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