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Trois ouvrages sur la Commune à découvrir

On n’en a jamais fini avec les livres sur la Commune et, le colloque à peine clos, voilà que nous allons parler de livres que nous n’avions pas eu le temps de lire et qui nous paraissent valoir la peine d’en faire la recension. Parmi les nombreux livres publiés sur la Commune, trois livres ont retenu notre attention. Pour la force de leur témoignage, la diversité de leur point de vue, et pour la mise en perspective politique de cet événement qui, comme la braise, continue de couver sous la cendre.

Avant de présenter comment le cinéma s’y est pris, après la littérature, pour s’emparer et parler de la Commune (sujet d’une prochaine lettre d’information), voici les recensions réalisées par Patrick Rödel.

 

Edouard MANET

 

Le premier livre est la Correspondance du siège de Paris et de la Commune qu’Edouard Manet a échangée avec sa femme Suzanne qu’il avait jugé plus prudent d’envoyer à Oloron-Sainte-Marie et avec quelques-uns de ses amis. Correspondance publiée par L’Echoppe en 2014 par Samuel Rodary qui signe une préface extrêmement documentée. Manet est un témoin privilégié de la situation parisienne. Il est appelé, comme tous les citoyens âgés de 30 à 40 ans à rejoindre la Garde nationale. Il ne fait pas partie des combattants, il participe à des tours de garde sur les remparts. Il rejoindra plus tard l’artillerie qu’il quittera assez vite pour obtenir une fonction moins fatigante à l’état-major. Son souci principal est de voir les opérations. Il est républicain, il déteste Thiers, »ce vieillard en démence » il est proche de Gambetta en qui il voit « le seul homme capable » d’éviter l’humiliation d’une capitulation à laquelle l’impéritie et les manoeuvres de Trochu et des Jules conduisent inévitablement. Son témoignage sur les conditions de vie

Edouard Manet 1874 photographié par Nadar

durant le siège est extrêmement précieux, il souffre de la raréfaction des denrées alimentaires ou de leur enchérissement spéculatif, il souffre du froid particulièrement vif cet hiver-là et de l’absence de combustibles, il permet de comprendre la dignité du peuple parisien qui endure toutes ces souffrances et qui se bat malgré tout. Il sent monter une sourde révolte et ne sera pas surpris par les événements du mois de mars.

Mais il a quitté Paris en février pour rejoindre sa famille et se refaire une santé sérieusement ébranlée par les privations endurées. Les témoignages sur la Commune proprement dite sont contenus dans les lettres de son frère Gustave qui y sera engagé jusqu’à la fin. « Les beaux jours du siège sont revenus, écrit-il le 12 avril 1871, et jamais Prussiens n’ont bombardé Paris avec plus d’acharnement. Il y a encore des gens qui appellent Thiers un grand patriote. Paris n’est pas à feu et à sang, ni terrorisé. La plus grande partie de la population est ralliée au mouvement communal, et ne songe qu’à la conciliation. Mais Thiers est trop vieux et trop encroûté dans ses vieux préjugés centralisateurs pour faire un pas. Il préfère prolonger la lutte et tuer des femmes et des enfants. »

Correspondance du siège de Paris et de la Commune – Ed. L’échoppe – 153 pages  24 €

 

Jules ANDRIEU

Le deuxième livre dépasse le simple témoignage pour analyser les causes de l’échec de la Commune. Il s’agit des Notes pour servir à l’histoire de la Commune de Paris de Jules Andrieu que publient les éditions Libertalia.
On s’étonne que ce texte soit resté si longtemps connu d’un petit nombre de gens, tant il représente une approche quasi unique des événements de 1871. Andrieu ne se fait aucune illusion sur la responsabilité même des communeux dans l’échec de leur mouvement, il pointe avec une lucidité assez étonnante les faiblesses, les contradictions des membres de la Commune. Il est un observateur d’autant mieux placé qu’il est lui-même un des membres de cette Commune, c’est lui qui a en charge l’administration de Paris, il est délégué aux Services publics de la Commune. Et il est un administrateur-né, convaincu que la victoire ne sera possible que si les différents services sont organisés de main de maître.
Mais l’administration des cimetières, la surveillance des égouts ne sont pas des préoccupations subalternes Or, il se désole que les communeux au lieu d’agir et de prendre les décisions qui s’imposent se perdent dans des discussions infinies qui ne débouchent sur rien, que les rivalités personnelles l’emportent sur le sens de l’intérêt commun, que les références au passé révolutionnaire bloquent toute créativité et toute réactivité devant les dangers qui s’amoncellent; que la gauche républicaine ne parvienne pas à s’unir [déjà!!! note de P. Rödel].
« Les comités électoraux avaient inventé autant de nuances du rouge que cette robuste couleur peut en supporter. »
Il dessine une galerie sans complaisance des différents protagonistes –  l’extrémiste Felix Pyat, les généraux incompétents de la Commune, la pusillanimité de Jourde qui se refuse à s’emparer de la Banque de France…
« Si le mouvement a été si mal conduit du 18 mars au 28 mai, c’est qu’il a eu pour chefs des hommes qui, sauf de rares exceptions, n’ont jamais rêvé semblable situation ; ils en ont été pour la plupart ahuris ou affolés (…) La Commune avait besoin d’administrateurs ; elle regorgeait de gouvernants (…)La Commune a été violente et faible. Elle devait être radicale et forte. »

Sur le problème des incendies, Andrieu détruit la légende des « pétroleuses » et montre que cette réaction aux bombardements des Versaillais n’a guère été réfléchie, il aurait mieux valu miner les voies d’accès à Paris et établir des  barricades qui ne soient pas faites de bric et de broc.
« La faute des incendies retombe donc, pour toutes les parts moins une, sur la cruauté implacable des vainqueurs, et pour cette dernière part sur l’impéritie des chefs du mouvement, qui, du 18 mars au 28 mai, n’ont rien préparé pour faire face aux éventualités de la fin. »
Une autre erreur fatale à la Commune : »avoir copié toutes les autres assemblées et d’être descendue par la pente fatale des choses au rôle stérile d’un parlement. Là où il y a des bureaux constitués en vue de l’exécution d’une besogne taillée à l’avance, les beaux discours ou les grands parleurs ne trouvent plus l’emploi de leurs facultés ; il y a seulement place pour les capacités, pour le dévouement et pour l’assiduité au travail « .
Il est clair que Jules Andrieu plaide pour sa paroisse mais l’issue tragique de la Commune lui donne raison.

Notes pour servir à l’histoire de la Commune de Paris – Ed. Libertalia – 387 pages – 18 €

Andrieu parvient à s’échapper et à rejoindre Londres. L’exil sera dur pour lui comme pour tant d’autres. Il en passera une partie à réfléchir sur les causes de l’échec de la Commune. Et il s’adresse aux puissants en des termes que Guillemin aurait aimés : »Depuis le temps que vous enseignez l’histoire au peuple, pour le berner avec des chroniques de batailles, avec des généalogies de rois, en frappant de temps en temps son imagination par des fables grossières comme de l’image d’Epinal, il doit arriver infailliblement un instant où le peuple voudra, à son tour, vous enseigner l’histoire, mais à sa façon, non avec des mots mais avec des actes, sous des dates simples et parfaitement mnémotechniques, selon toutes les lois de l’art scénique,sans d’autre faute que de se souvenir trop de ce que vous lui avez mal enseigné. Cette histoire en action, cette leçon des peuples aux rois, vous le savez bien, c’est la Révolution. »
Ou encore ce jugement dont la cruauté n’a d’égale que la lucidité : » l’histoire véritable ne se trouve jamais dans les manuels à l’usage de ce dauphin ridicule qu’on appelle le Vulgaire, et qu’on divinise sous le nom de peuple, quitte à le salir et à l’égorger ensuite sous le nom de populace, quand le tour est joué. »

Belle figure que celle de ce fonctionnaire, collègue de Verlaine, qui a su comprendre que la culture est nécessaire aux ouvriers comme la rigueur l’est pour donner à la Révolution toutes les chances de réussir.

Seul bémol. Concernant le travail d’éditeur, il manque cruellement les notes nécessaires pour éclairer certaines allusions ou certaines expressions. Je doute que le lecteur sache que Tragaldabas est le héros d’une pièce d’Auguste Vacquerie , et sache qui était Auguste Vacquerie lui-même ! Ou qu’il connaisse le sens de « puffistes » qui désigne les journalistes qui font de la publicité mensongère !

 

Eric FOURNIER

Dernier titre, « La Commune n’est pas morte ». Les usages politiques du passé, de 1871 à nos jours, d’Eric Fournier, publié aux éditions Libertalia.
La question est classique : la Commune est-elle la dernière des révolutions du XIXème siècle ou la première du XXème ? On comprend que la réponse à cette question est un enjeu politique de première importance. La littérature versaillaise, tout de suite après les événements, a répondu à une double  nécessité : »Assurer la promotion des écrivains, et, surtout, légitimer et encourager la répression versaillaise en transformant l’utopie communarde en un exemplaire conflit de classes, plus encore en une récapitulation de toutes les barbaries, une apocalypse rouge, un mal métaphysique inouï. » Dans cette veine, la palme revient à Maxime Ducamp, qui fut l’ami de Flaubert, avec ses quatre volumes sur les Convulsions de Paris.

 « Au silence exigé par les autorités répond souvent un sourd refus, un murmure, un bruissement… », écrit Fournier en une jolie formule.  » Une mémoire clandestine se forme et s’exprime, jouant avec la censure, notamment dans des banquets républicains. »
Eric Fournier souligne le rôle que les  chansons ont pu jouer dans cette perpétuation de la mémoire de la Commune, de même que les graffitis. Très vite, les  exilés cherchent à donner leur témoignage sur les événements – Benoît Malon, Lissagaray, bien sûr, et beaucoup d’autres dont Jules Andrieu -. « L’écriture de l’histoire des communards par eux-mêmes – et donc l’élaboration de la mémoire des vaincus – s’inscrit dans le présent d’un combat politique. »

La Commune n’est pas morte – Les usages politiques du passé, de 1871 à nos jours – Ed. Libertalia – 187 pages- 13 €

« Ces histoires alternatives, imperceptiblement, minorent le côté  communal de « Paris, ville libre » et la transforment en un mouvement plus ample ayant le pays comme horizon. Elles négligent tout autant le bricolage politique, le caractère impromptu de cette révolution, et donnent une image simplifiée de la Commune, qui devient une insurrection sûre d’elle-même, immédiatement consciente de ses objectifs, mais trop généreuse avec l’ennemi, ce qui, il est vrai, ne peut que favoriser la postérité du soulèvement. »

A partir de la loi d’amnistie de 1879, c’est autour du Mur des Fédérés  que se regroupent les anciens de la Commune « mais la mémoire de la Commune se divise, devient l’objet de violentes querelles d’héritiers, dont les chemins ont fortement divergé depuis 1871 ».
Vers le début du xxème siècle, la commémoration de la Commune devient l’affaire des partis politiques dominants – la SFIO, d’abord, qui « se contente le plus souvent de conserver pieusement le souvenir héroïque de l’insurrection, de son martyre en premier lieu, sans insister sur un programme politique, dans lequel elle ne se reconnaît pas, peu, ou plus », et, plus tard, le PCF qui utilise la mémoire de la Commune afin de se « rattacher à la fois au passé révolutionnaire et au présent de la révolution russe ». Avec des moments forts et des baisses d’enthousiasme, l’enjeu de la mémoire de la Commune retrace les péripéties de la vie politique française.

Sommes-nous parvenus à une vision moins passionnelle de cette histoire ? Rien n’est moins sûr ; les débats sur le nombre des victimes de la répression versaillaise restent un enjeu important, de même que la question de la légitimité de l’action violente.

Je ne suis pas sûr que l’on puisse conclure, comme le fait Fournier, que « la prise d’armes [soit, à notre époque] illégitime » alors que « les communards se définissaient comme des citoyens travailleurs en armes prompts à exercer leur droit à l’insurrection. »
Si l’oligarchie au pouvoir n’hésite pas à se servir de la force pour mâter les contestations, je ne vois pas pourquoi ne serait pas légitime la résistance du peuple et le recours à la violence.

Recensions effectuées par Patrick RÖDEL

Jacques Tardi – Le cri du peuple – BD en 4  volumes – éd. Casterman
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Bonne année 2017

2016 : quelle belle première année ce fût ! Terminée en beauté par le colloque du 19 novembre 2016 et par le nombre croissant de vos soutiens (abonnés, adhérents, courriers…).

2017 : quelle belle année ce sera ! Un plan de charge déjà conséquent et qui va se nourrir chemin faisant, sur le même rythme et avec la même intensité. En voici les principales étapes :

Vidéos du colloque « Henri Guillemin et la Commune »

Les vidéos ont été traitées, formatées, mixées. Elles sont prêtes. Le temps de finaliser les derniers détails techniques, elles seront mises en ligne sous huit, dix jours. Une lettre d’information spécifique sera diffusée à cette occasion pour vous avertir. Les ayant visionnées, on peut vous affirmer que le plaisir est réellement grand de réécouter, confortablement chez soi, chacune des interventions. Créer l’envie d’aller plus loin est sans doute atteint : lire ou relire Guillemin, l’histoire de la Commune et les travaux des intervenants. C’était pour nous le but visé. Encore quelques jours de patience…

Actes du colloque

A peine le colloque fini, que nous nous attelions à la tâche. Ils sont en pleine préparation. C’est un long travail méticuleux qu’effectue actuellement Patrick Berthier, où tout est vérifié pour que rien ne soit oublié. Il est certain qu’ils seront publiés chez Utovie en 2017. Il est probable qu’ils seront disponibles dans les prochains six mois et peut être avant l’été. Là aussi, une lettre d’information spécifique vous informera.

Bibliographie complète d’Henri Guillemin

Patrick Berthier a terminé fin 2016 l’actualisation (quasiment une refonte) de sa première bibliographie, qu’il avait  établie en 1988, en partie avec l’aide de Guillemin lui-même ;  une tentative de recensement de tous ses écrits connus à l’époque. Cette nouvelle bibliographie, considérablement enrichie, s’intitule Guillemin – une vie pour la vérité – bibliographie. Elle est publiée et disponible chez Utovie depuis décembre. Ce livre regroupe la totalité des références des ouvrages, articles, conférences et textes divers, produits par Henri Guillemin pendant toute sa vie. C’est un outil précieux pour aller plus loin dans l’œuvre de Guillemin. Il fera l’objet d’une lettre d’information prochaine.

Chroniques du Caire

Comme vous le savez depuis la diffusion de nos lettres, Henri Guillemin fut nommé à l’automne 1936 professeur de littérature française à l’Université du Caire, où, au bout d’un an, on lui proposa de tenir une tribune de critique littéraire dans le journal La Bourse égyptienne. C’est finalement 98 chroniques qui paraîtront dans ce journal. Nous vous avons fait connaître les chroniques sur Simenon, Sartre, Malraux. Nous en diffuserons d’autres en 2017.
Mais le plus important est la publication de ces chroniques sous forme d’anthologie que prépare Patrick Berthier. Le recueil, si tout va bien, est prévu pour 2017. Même s’il ne s’agit pas stricto sensu d’inédits, ces textes sont toutefois aujourd’hui inconnus du grand public. Leur publication (éd. Utovie) représente donc une véritable découverte, au point que nous envisageons d’en faire une présentation événementielle le moment venu.

Ouvrages sur la Commune

Si le colloque est terminé, la Commune est éternelle. Les recherches sur cette période historique continuent, revisitant cet événement révolutionnaire à la lumière des derniers travaux sur les archives restées inexploitées. Des livres sont publiés, qui prolongent et complètent l’analyse de Guillemin et les différentes interventions du colloque. Patrick Rödel s’est  plongé dans ces lectures qui apparaissent essentielles à la bonne compréhension de ce qu’a représenté et représente encore la Commune. Il a analysé et commenté pas moins de trois ouvrages depuis le 19/11, qui feront évidemment l’objet d’une très prochaine lettre d’information.

Chemins de traverse

C’est la rubrique qui nous permet de faire connaître des ouvrages d’auteurs contemporains, écrits dans l’esprit de Guillemin, c’est-à-dire qui créent, dans le champ de l’histoire politique, une rupture épistémologique par rapport au dogme et à l’endoctrinement forgés par la pensée dominante. Pour nous, il est essentiel de faire connaître ce type d’ouvrages et de nombreux chemins de traverse seront publiés en 2017. Là aussi, Patrick Rödel a déjà sous le coude quelques bonnes fiches de lecture, sujets des prochaines newsletters.

Un prochain colloque ?

La réponse est oui. Il est prévu pour 2018. Son thème sera « La défaite de 40 – l’affaire Pétain ». Il est déjà en gestation.

 

Nous avons parlé de travaux en cours et de projets. Les idées ? Pour développer la pensée Guillemin ? Nous en avons une bonne poignée. Car il y a encore beaucoup de choses à faire dans ce domaine. Simplement, nous les laissons encore mijoter jusqu’à ce qu’elles soient à point !

Très bonne année 2017 à toutes et à tous !

Chaîne de Belledonne, département de l’Isère – photo P. Berthier – copyright LAHG
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La Traversée – retour du bagne de Nouvelle-Calédonie d’un Communard 1879

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Navire le Var à Toulon (Département Marine du Service Historique de la Défense)

A travers cet ouvrage, Gérard Hamon fait le pari de reconstituer le journal de bord d’un inconnu, qu’il nomme XXX, l’un de ces 410 Communards ramenés en métropole par le navire le Var à l’été 1879. Si XXX est un personnage réel (1) qui fut fait prisonnier à la fin de la Commune de Paris en 1871 et condamné, comme plusieurs milliers de ses camarades de combat, à la déportation simple en Nouvelle-Calédonie, son journal de bord est entièrement imaginaire. Une fiction, mais une fiction enchâssée dans la réalité historique décrite et reproduite grâce à un important travail d’archives effectué par l’auteur. Les anecdotes, dialogues, faits divers, témoignages, descriptions, proviennent d’un étroit maillage de sources que Gérard Hamon a patiemment recherchées et étudiées (2).

Gérard Hamon – La Traversée – éditions Pontcerq – 296 pages – 12 €

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Gérard Hamon a été professeur de mathématiques en France et en Afrique. Il a publié des ouvrages sur des sujets aussi divers que les mathématiques de la Renaissance italienne, l’histoire de l’algèbre arabe et celle des nombres complexes. C’est à l’occasion de recherches en archives qu’il a rencontré la figure de XXX, communard originaire d’une commune d’Ille-et-Vilaine et déporté en Nouvelle-Calédonie. Il s’est alors lancé dans un travail minutieux de recherches qui l’a conduit à écrire La Traversée et à rendre ainsi hommage à tous ceux qui se sont battus pour la Commune.

XXX n’est pas une grande figure de la Commune, ce n’est ni un théoricien ni un stratège, ni davantage un chef de guerre ou un leader politique. C’est un Communeux intègre, un combattant, un homme ; un homme du peuple, un des héros de la Commune. Après plus de six ans passés sur l’Île des Pins (petite île située au sud-est de Grande Terre en Nouvelle-Calédonie), il bénéficia de l’amnistie générale et regagna la France sur le même navire qu’à l’aller, le Var. C’est ce voyage de retour de onze semaines, onze semaines d’ennui, d’espoir ou tout au moins d’interrogations, mais aussi de rencontres et de souvenirs, qu’il raconte dans ce journal de bord imaginaire.

Autour de XXX gravitent des Communards qui ont réellement existé : Augustin Nicolle, Prosper Quiniou, Marc Gonthier, Paul Chibout, sur lesquels l’auteur a accumulé une importante documentation, passionnante et impressionnante de précision et de détails.
Grâce à cette documentation, on découvre l’organisation et le règlement maritimes à bord du Var, les conditions de vie des pas encore libres mais plus tout à fait prisonniers. On peut s’émouvoir à la lecture d’extraits de lettres ou de journaux de bord de Communards que Gérard Hamon a trouvés et qu’il nous restitue tels quels, en appui au journal imaginaire, lui, de XXX.


C’est alors, sur le plan littéraire, une soudaine vibration différente qui surgit du fil narratif général : des extraits d’époque, authentiques, écrits non seulement dans le style fin XIXe, mais aussi dans la prose populaire des Communards. Car tous les convoyés à bord du navire sont des ouvriers, des prolétaires, des gens d’en bas. Et dans cette classe-là, ce qui vient en premier, c’est la survie. Alors on parle net, on va droit au but, on ne s’émeut pratiquement pas mais on accuse le coup des vacheries de la vie.
Très nombreux passages sur le quotidien et les conditions de vie de gens du peuple dont on retiendra les pages 60, 71, 72, 86-87, 118, 119, 135, 196… A noter plus particulièrement le récit de la traque d’un Communard accompagné de son épouse enceinte (elle accouchera entre deux planques), par la police, obligé de se cacher ici et là (le détail des adresses est donné) pour fuir l’emprisonnement (pages 122, 123 et surtout 124) ; également l’acte d’accusation de XXX (page 152), ou la description détaillée des traitements abominables subis par les prisonniers (pages 140 à 143), ou encore l’étude de la presse, notamment le journal Le Gaulois (page 213).

penitencier

Le journal imaginaire de XXX est bâti comme tout journal, avec des dates chronologiques où XXX narre le déroulement de chaque journée. Si les journées sont racontées de façon particulière, au gré des événements qui les composent, la narration n’est pourtant pas structurée verticalement, prisonnière d’une grille calendaire stricte, ce qui aurait procuré à la lecture un rythme mécanique et scandé. Au contraire, le journal imaginaire ressemble davantage à un monologue intérieur qui s’étire immuablement au long des jours de cette traversée, sans souci de respect des dates pourtant scrupuleusement indiquées, ce qui place d’avantage le récit sur un plan d’horizontalité. Au long cours en quelque sorte.

Sans aller jusqu’à employer la technique littéraire particulière du récit en flux de conscience (le style de Gérard Hamon est de facture classique), le monologue intérieur de XXX n’en aborde pas moins toute une série très variée de sujets, de pensées et de réflexions, qui permet d’approcher au plus près ce qui pouvait très vraisemblablement torturer les méninges de ces captifs.
XXX repense à sa vie passée, ses origines sociales, son enfance, ses parents, surtout son père (l’a-t-il déçu de ne pas avoir été médecin comme lui ?, Comment a-t-il considéré son engagement dans la Commune ?). Il se rappelle ses combats pendant la Commune et les affres de la question éthique quand, une fois prisonnier, il fut sommé de témoigner, de dénoncer, d’abjurer. Il se souvient des massacres abominables perpétrés par les troupes versaillaises, les incompréhensions et quiproquos entre Communards de Basse-Bretagne et soldats versaillais du Finistère qui s’interpellent en plein combat de rue pour cesser le feu et sauver les blessés au milieu des tirs, mais, hélas ne se comprennent pas car les dialectes sont trop différents (pages 38 et 39).
Il parle de l’amitié et des amis disparus.

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L’accapare aussi, le retour en métropole : qui et que va-t-il découvrir à son arrivée ? Comment vivra-t-il son retour, avec quels projets, quel avenir ? Comme il y a un curé à bord, cela donne l’occasion de présenter, à chaque dimanche, l’anticléricalisme des Communards ou de façon générale leur ignorance sur le sens de la religion (pages 174, 175).

A un moment de son journal, XXX, en se remémorant les livres qu’il a lus et aimés, nous entraîne dans un voyage dans la littérature de l’époque, certes court mais couronné d’une bonne surprise. Sont cités tous les grands : Victor Hugo, Alexandre Dumas, Jules Verne, Eugène Sue, Théophile Gauthier, Gustave Flaubert, Prosper Mérimée, Emile Zola. Et la surprise arrive à la fin de cette illustre liste. J’avoue avoir ressenti le plaisir de lire ceci : « …il y a aussi Jules Vallès, notre compagnon élu du XVème, réfugié à Londres, dont nous savons qu’il a écrit un drame, La Commune de Paris« . Comment ne pas repenser à notre colloque du 19 novembre dernier et à l’intervention de Céline Léger sur ce sujet peu connu ?

Dates après dates, les pensées intimes de XXX courent et tourbillonnent. Mais le cours de ses pensées est régulièrement entrecoupé par les extraits historiques que l’auteur insère habilement dans le récit. Ainsi, une discussion avec ses amis, et c’est un extrait de lettre d’époque qui structure le dialogue. L’évocation d’un ami, et c’est le déroulé d’une biographie bien réelle que nous lisons. Le souvenir des combats et des malheurs, et les archives s’imposent avec tous les détails qui sonnent vrai.
Si bien que le journal de XXX alterne très subtilement les moments de réflexion fictionnelle, intimes, calmes, denses, (le calme-plat de l’introspection) et les passages historiques, plus vifs, imparables, factuels (la houle du bouillonnement de l’Histoire) dans un récit qui évolue jour après jour vers sa destination finale, sous la tension dramatique grandissante du trajet vers la liberté.

La Traversée a donc cette particularité d’offrir un double voyage, intérieur et extérieur, et on pourrait imaginer lui donner un second sous-titre : « Voyage intérieur par delà les mers ».

Un sujet historique qui reste à creuser

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Prisonniers algériens en Nouvelle-Calédonie 1864-1920

Au milieu de La Traversée, (pages 165, 169 et 170 et plus loin, pages 226, 227 et 228) l’auteur évoque une amorce de réflexion politique sur la problématique du colonialisme. XXX s’interroge sur l’exploitation et les sévices subis par les Algériens, les Kanaks, les Indochinois et avoue, alors même que leur situation de classe dominée pouvait se comparer à la leur en métropole, que la conscience politique des Communards sur ce sujet n’était pas très développée.

L’auteur aborde la question de l’impérialisme et du colonialisme dans le journal imaginaire mais, toujours selon le schéma général du livre, en s’appuyant sur des archives. Cela donne l’extrait suivant, tiré du journal Le Gaulois du 18 novembre 1878 qui donnait la parole au ministre de la Marine de l’époque : « Le Canaque, je l’ai dit, n’est pas un occidental, c’est un assassin : il n’est pas armé pour la lutte, il ne l’est que pour le meurtre, et le meurtre isolé (…/…). Il est probable que beaucoup des griefs des Canaques étaient plus ou moins chimériques… ». A la suite de ce passage, XXX, sensibilisé à ce problème par la proximité avec les autochtones, analyse la révolte des Kanaks comme une réaction à la brutale dépossession de leur terre et à la politique coloniale. Plus loin, le journal mentionne les cas de Cochinchine et d’Algérie.
Si l’on souhaite approfondir cette question, ci-dessous un extrait pris sur le site de l’association des amies et des amis de la Commune.

En 1871, dès que Paris proclame la Commune, les délégués de l’Algérie, Alexandre Lambert, député des départements d’Algérie, Lucien Rabuel, Louis Calvinhac, déclarent, « au nom de tous leurs commettants, adhérer de la façon la plus absolue à la Commune de Paris. L’Algérie tout entière revendique les libertés communales. Opprimés pendant quarante années par la double centralisation de l’armée et de l’administration, la colonie a compris depuis longtemps que l’affranchissement complet de la Commune est le seul moyen pour elle d’arriver à la liberté et à la prospérité ». Paris, le 28 mars 1871 (Journal Officiel de la Commune de Paris). Pour en lire davantage, cliquez ici.

Pour finir, un extrait : la fin de La Traversée, l’arrivée en métropole

« Le 1er septembre 1879 arrive à Port-Vendres, Pyrénées-Orientales, un ancien navire militaire de transports de chevaux, reconverti et employé depuis une dizaine d’années à la déportation de condamnés : le Var. C’est un trois-mâts de 1900 m2 de voilure, doublés d’un puissant moteur actionnant une hélice à deux ailes doubles de quatre mètres.
À son bord, 410 communards, qui après un exil en Nouvelle-Calédonie de six ou sept ans pour la plupart ont obtenu du gouvernement de la République l’amnistie ; ce 1er septembre ils touchent le sol français après un voyage en mer de dix semaines depuis Nouméa. « Lorsque les premiers déportés sont descendus, ils ont crié : “Vive la France !” Et la foule a répondu par les cris de : “Vive la France ! Vive la République !” Ces cris se sont reproduits à différentes reprises. Dans la journée, un seul cri de “Vive la Commune !” a été poussé par un marin de Port-Vendres qui est connu et aura probablement à en répondre. » (Le Journal des Débats, 3 septembre 1879) ».

Recension réalisée par Edouard Mangin

Notes

(1) XXX est inspiré d’un Communard réel – Amédée Guélet, natif de Saint-Aubin-d’Aubigné en Ille-et-Vilaine – embarqué sur le Var en septembre 1872, et rentré en métropole sur le même navire. L’auteur dédie son livre à sa mémoire.

(2) Parmi les archives étudiées par l’auteur, citons :
– Les archives d’Outre-Mer à Aix-en-Provence
– Les bulletins officiels du ministère de l’Intérieur
– La presse (Le Gaulois, Le Petit Parisien, Le Temps)
-Ouvrages historiques : Alphonse Messager Deux cent trente-neuf lettres d’un Communard déporté – éd. Le Sycomore 1979 ; Roger Perennès Déportés et forçats de la Commune : de Belleville à Nouméa – éd. Nantes, Ouest-Editions 1991 ; Charles Malato De la Commune à l’anarchie – éd. Stock 1894 ; journal de la société des océanistes – année 1971.

Pour compléter

 Dernière minute /1

La Commune est toujours vivante en 2016. A peine notre colloque du 19 novembre s’était terminé que quelques jours plus tard, cette information extraordinaire paraîssait dans le journal Le Monde daté du 30/11/2016 : 

L’Assemblée réhabilite les communards victimes de la répression
Durant cette insurrection populaire, en 1871, entre 10 000 et 20 000 personnes ont été exécutées par les forces loyales au gouvernement d’Adolphe Thiers.
A l’initiative des socialistes et au grand dam de la droite, l’Assemblée nationale a voté dans la soirée de mardi 29 novembre un texte proclamant la réhabilitation de toutes les victimes de la répression de la Commune de Paris.
Dernière révolution du XIXe siècle et première tentative d’un exécutif de la classe ouvrière, ce mouvement populaire fut la réaction à la défaite française lors de la guerre franco-allemande de 1870. L’insurrection des Parisiens contre le gouvernement provisoire dirigé par Adolphe Thiers, installé après la déchéance de Napoléon III, a duré soixante-douze jours, du 18 mars au 27 mai 1871.

Lors de la Commune, notamment durant la Semaine sanglante, entre 10 000 et 20 000 personnes ont été exécutées. Des milliers de condamnations à mort, à la déportation, aux travaux forcés ou à de la prison ont en outre été prononcées postérieurement. En mars 1879, une amnistie partielle des communards avait été votée par l’Assemblée, puis, en juillet 1880, une loi d’amnistie générale concernant les condamnations prononcées après la défaite de cette insurrection populaire.

communard-paris-1871

Communards en 1871

Combat « pour la liberté »

Evoquant un « acte solennel » par « devoir d’histoire » autant que « de justice », le président socialiste de la commission des affaires culturelles et élu parisien, Patrick Bloche, a plaidé que « le temps est désormais venu » pour le pays de rendre ainsi justice à tous les communards, « victimes d’une répression impitoyable ».

Secrétaire d’Etat chargé des relations avec le Parlement et ancien député de Paris, Jean-Marie Le Guen a appuyé un texte qui « favorise la transmission de la mémoire » de « patriotes » et « insurgés » aux valeurs ayant « inspiré la République ».

La proposition de résolution, signée notamment par le chef de file des députés socialistes et écologistes réformistes Bruno Le Roux et plusieurs élus parisiens, souhaite notamment que soient rendus « honneur et dignité à ces femmes et ces hommes qui ont combattu pour la liberté au prix d’exécutions sommaires et de condamnations iniques ».

Dernière minute /2

Marc Sangnier, Henri Guillemin sur France Culture les 3 et 10 décembre prochains.

Dans le cadre des Nuits de France Culture est programmée la rediffusion, en deux volets d’une heure chacun, de l’émission Profil perdu qui avait été consacrée à Marc Sangnier les 21 et 28 septembre 1995.

Ces deux formidables émissions proposées par Marlène Belilos permettent notamment d’entendre de nombreux témoignages et certaines voix aujourd’hui disparues comme : Maurice Schumann, Georges Montaron, Jeanne Caron, Madeleine Barthélémy-Madaule, Jean Sangnier (fils de Marc Sangnier), Jean-Marie Mayeur, Henri Guillemin et Marc Sangnier, lui-même.

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Retour des Parisiens après l’écrasement de la Commune juin 1871 tableau anonyme – Saint-Denis, musée d’art et d’histoire.
(Cliché I. Andréani)

 

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La Commune de Paris vue par Henri Guillemin : les « Notules » de la revue Europe

barricades

Barricades sur la butte Montmartre

Lorsque survient en 1971 le centenaire de la Commune, Guillemin a déjà publié depuis longtemps dans Les Temps modernes, puis en librairie, les trois volumes de son étude sur Les Origines de la Commune, dont Patrick Rödel a parlé ici : 1956, 1959, 1960.
En 1961 et 1964, il a publié dans la revue de Sartre trois nouveaux articles, qui deviennent en avril 1971 des chapitres de L’Avènement de M. Thiers et Réflexions sur la Commune.

Mais à l’approche de la date anniversaire, il a aussi publié d’autres textes, et notamment deux, en 1970 : sa préface à la Grande Histoire de la Commune de Georges Soria, préface opportunément reproduite et présentée par Guy Fossat dans le n° 5 de la revue Présence d’Henri Guillemin (Mâcon, mars 2016, p. 51-69) ; et les « Notules » publiées dans le numéro de la revue Europe consacré à la Commune de Paris (novembre-décembre 1970, p. 22-42) ; c’est ce texte que je présente ici.

Comme le titre et son diminutif l’indiquent, il ne s’agit pas d’un article en continu, mais de dix brefs développements allant de la conduite de Thiers en mars 1871 à différentes précisions sur la Commune et sur son écrasement ; les textes sont rapides, avec les références in-texte, comme dans l’urgence de dire des choses essentielles. Autant dire que c’est du Guillemin tout pur, au ton et au style immédiatement reconnaissables. Voici quelques extraits.

Notule 2

Elle aborde le thème du comportement des soldats en avril 1871. Le 18 mars, sur la colline de Montmartre, la troupe avait fraternisé avec les rebelles. Va-t-elle, cette fois, obéir quand on l’enverra contre eux ? Voici ce qu’écrit Guillemin (p. 26) :
« On se demandait, avec effroi, chez les gens de bien, si le miracle usuel allait se produire et s’ils vont consentir, une fois de plus à se sacrifier, ces pauvres que l’on envoie se faire tuer, en tuant d’autres pauvres, au profit d’un “ordre” dont ils sont – on le sait bien – les victimes, et l’on avait pris d’extrêmes précautions, encadrant les soldats, en avant et en arrière, de gendarmes, mercenaires, ceux-là, d’une solidité antique (comme dira le lieutenant-colonel Hennebert dans sa Guerre des Communeux, 1871, p. 131) ».
Le ton est donné.

Notule 3

C’est la plus longue. Elle parle non plus de la troupe mais des généraux, et de l’aubaine que représente pour eux la lutte contre la Commune. Guillemin met en jeu tout son système de guillemets, d’italiques et de citations préférées (quitte à les sortir de leur contexte, mais il aime trop celle de Voltaire pour s’en soucier), et donne à lire comme un raccourci de sa vision des choses (je cite le début, p. 27-28) :
« Mornes, languides, inertes, tels sont les généraux de Paris, réduits, par le malheur des temps et la frénésie nationale des Parisiens, à feindre une défense dont ils ont horreur et qu’ils maudissent, leur unique objectif étant la capitulation, le plus vite qu’ils pourront, afin que les Allemands victorieux soient là pour tenir en respect, avec leurs canons, les faubourgs. Ils veulent deux provinces, les Allemands ? Et après ? Qu’est-ce que deux provinces de moins, au prix de ce qui est en question, avec ces résistants odieux, des “rouges”, pour la plupart, des scélérats qui, si jamais leur parti gagnait la guerre, mettraient en péril l’essentiel, les structures économiques et sociales, le Système lui-même, “l’ordre établi” dont l’heureuse définition a été donné, au siècle précédent, par Voltaire ; un pays bien organisé, disait le sage de Ferney, est celui où le petit nombre fait travailler le grand nombre, est nourri par lui, et le gouverne. C’est cela, c’est ce fondement même de la société, de la civilisation, qu’entendent protéger à tout prix, et par les moyens appropriés, les Jules […]. »
(Rappelons que « les Jules » sont Jules Simon, Jules Trochu, Jules Ferry, Jules Favre, tous porteurs de ce prénom alors très répandu.)

À la fin de la même notule 3, Guillemin cite comme édifiant (il l’est, en effet) un discours du général Ducrot, un des battus de Sedan, placé à la tête de la deuxième armée de défense de Paris en novembre 1870, et qui commandera du 20 au 24 avril 1871 le 4e corps de l’armée de Versailles chargée d’exterminer les Communards.
Le 10 avril, alors qu’il commande le camp militaire de Cherbourg, il est chargé d’accueillir les soldats faits prisonniers pendant la guerre, restitués par les Allemands à la France et qui viennent de débarquer de Hambourg. Guillemin juge utile de donner des extraits du discours qu’il leur fait sur les Communards qu’on va les charger d’aller vaincre : « Une tourbe de misérables essaie d’établir à Paris le triomphe de la paresse, de la débauche, du brigandage et de l’assassinat [etc.] »
(cité p. 33) ; si ce n’est pas de la mise en condition…

Notule 6

Après la notule 5 où il approuve la mise à bas de la colonne Vendôme, Guillemin aborde dans la notule 6 le sujet délicat de « l’histoire militaire […] lamentable » de la Commune, et il écrit (p. 35) :
« […] la vérité qu’il faut dire, et qu’il serait coupable de dissimuler, la tragique vérité est que tout se déroula dans une anarchie sans nom, et navrante ».
Et cela malgré les efforts de Rossel, que Guillemin admire comme il admire, individuellement, de nombreux Communards mais sans jamais occulter leur échec collectif : ils ont été battus parce qu’ils n’étaient pas les plus forts, face aux moyens qu’on a déployés pour les réduire à néant, mais aussi parce qu’ils n’étaient pas organisés.
Il n’y a chez Guillemin aucune idéalisation de la Commune.

Notule 7

Et justement, cette notule (p. 38-39) enchaîne sur le même sujet (l’armée), en changeant de point de vue. Dans sa trilogie sur Les Origines de la Commune Guillemin a abondamment démontré la réalité de la collusion entre Bismarck et Thiers, mais ici il revient sur le moment, juste avant la défaite des Communards, où Bismarck, trouvant Thiers indécis et pour tout dire mou, se dit prêt à faire donner ses propres troupes pour en finir. La parole à Guillemin :
« Surtout pas ! Accepter cette collaboration ouverte, une gaffe que ne commettrait jamais M. Thiers. De quoi le discréditer auprès d’une partie de l’opinion ; non pas certes auprès des royalistes de l’Assemblée et des grands notables, en France ; ils savent à quoi s’en tenir sur les rapports, si fraternels, avec le sauveur allemand ; mais eux-mêmes ont toujours étroitement veillé à ce que leur partie liée avec l’Allemagne fût dissimulée, le plus possible, à la foule ».

Nous avons là, avec notamment le mot « collaboration » bien en vue, un de ces nombreux passages où il semble évident que Guillemin écrit sur 1870-1871 en pensant à 1940-1944…

Je reprends son texte un peu plus loin, lorsque Thiers a réussi à dissuader l’occupant Bismarck d’intervenir manu militari :
« Les Allemands se borneront donc, puisque tel est le souhait de Versailles, à deux gestes discrets mais efficaces ».
Le 23 mai 1871, ils autorisent Thiers à faire passer son armée par la zone neutre qui entoure Paris depuis le traité préliminaire signé à Versailles le 26 février, et dans laquelle on ne doit pas circuler armé ; « les communards, confiants, n’ont point établi de défenses de ce côté-là et les Versaillais pourront leur tomber dessus par-derrière », en entrant dans Paris non par l’ouest mais par le nord, de façon à les prendre à revers aux Batignolles « à l’improviste ».
Cela fait, « ils [les Allemands] happeront tous les communards vaincus qui tenteraient de s’enfuir à travers la zone d’occupation et les remettront aussitôt, pour qu’ils soient châtiés comme il convient, aux Versaillais triomphants ».
Ce qui fut fait.
Comme dit le capitaine Jollivet dans Travail de Zola, cité dans la notule 9 (p. 40-41), « Heureusement que l’armée est là pour empêcher le passage des coquins ! »…

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Barricade de la place Blanche défendue par des femmes, pendant la semaine sanglante. Montmartre, 1871. Gravure sur bois extraite de « The penny illustrated paper ». Paris, Musée Carnavalet. © Roger-Viollet

Les « Notules » se terminent, de la façon la plus politiquement incorrecte possible, par une distribution de bons et de mauvais points. Guillemin, en effet, n’hésite pas à donner, sur un certain nombre d’ouvrages plus ou moins récents, « [s]on avis (que personne, il est vrai ne [lui] demande) » (sic, p. 41). Voici ce que cela donne :
La Commune de 1871 de Bruhat, Dautry et Tersen (1961) : « Fondamental, mais un peu trop soucieux, à mon sens, d’annexer la Commune au marxisme » ;
Procès des Communards de Jacques Rougerie (1964) : étude « exagérée, en sens inverse, mais non négligeable, tant s’en faut » ;
Les Communards de Winock et Azéma : « sérieux et utile » ;
La Proclamation de la Commune d’Henri Lefebvre (1965) : « quelque verbalisme, peut-être, mais de solides analyses aussi » ;
La Commune au cœur de Paris de Maurice Choury (1967) : « Plein de vie, et bien documenté » ;
La Commune de Paris d’André Découflé (1969) : « me paraît l’équité même » ;
Les Hommes de la Commune du général Zeller (1969) : « surprise heureuse » devant un livre « qui témoigne d’un remarquable effort d’intellection ».

Ce dernier avis clôt de façon piquante ces vingt pages où les officiers en ont pris pour leur grade ! On aura compris, en tout cas, que malgré leur titre modeste, ces « Notules » sont bien du vrai Guillemin, avec tout ce qu’il avait d’inacceptable pour plus d’un.

Recension faite par Patrick Berthier

Colloque : « Henri Guillemin et la Commune – le moment du peuple ? » – SAMEDI 19 NOVEMBRE 2016 DE 9H00 À 18H00

UNIVERSITÉ PARIS 3 SORBONNE NOUVELLE – CENSIER – 13 RUE SANTEUIL 75005 PARIS

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