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Henri Guillemin à l’honneur sur France Inter

 

L’émission radio en direct consacrée à Henri Guillemin : « les passions d’Henri Guillemin »

La célèbre émission « La marche de l’Histoire », du jeudi 6 avril 2017, de 13h30 à 14h00, a consacré son sujet intégralement à Henri Guillemin. Son animateur, Jean Lebrun, visiblement très intéressé par Guillemin et notamment par le regain d’intérêt qu’il suscite aujourd’hui, a invité Patrick Berthier, notre associé à LAHG,  pour en savoir plus.

Qu’une émission de très grande écoute ait choisi, aujourd’hui comme sujet, de présenter la personnalité et l’engagement d’Henri Guillemin est une très bonne nouvelle. Oui, une très bonne nouvelle, quasi politique,  pour celles et ceux qui travaillent d’arrache-pied pour développer sa notoriété urbi et orbi.
L’existence de cette page d’émission nationale confirme au plus haut point (compte tenu du modèle économique des media), l’importance et la portée de la parole d’Henri Guillemin ; ce qu’on appelle, à défaut d’autres termes journalistiques, la « Renaissance » médiatique d’Henri Guillemin.
Une actualisation qui s’opère grâce notamment à la diffusion de ses conférences filmées sur Internet.

Sans oublier les réseaux sociaux – media de l’avenir – que nous gérons, ici à LAHG,  de plus en plus en continu, tellement ses conférences et, il faut bien le dire, nos travaux (colloques, intervenants, nos newsletters..), reçoivent un écho grandissant, stimulant, admirable et salutaire pour la pensée humaine (une clarté dans l’ombre de l’horizon).

Comme cela est rappelé au cours de l’émission, cette nouvelle jeunesse a débuté il y a quelques années suite au travail associatif et éditorial continuellement entrepris :
– succès des colloques interdisciplinaires portant sur les grandes périodes de crises politiques de l’Histoire nationale, là où se révèlent au plein jour les réels rapports de classes (« Henri Guillemin et la Révolution française – le moment Robespierre », « Henri Guillemin et la Commune – le moment du peuple ? »…toutes infos sur ces événements disponibles sur notre site) ;
-publications régulières de ses ouvrages par les éditions Utovie ;
-publications inédites ou entièrement renouvelées, de témoignages, portraits, entretiens. A cet effet, deux titres importants que nous vous recommandons (Les petits papiers d’Henri Guillemin de Patrick Rödel (1) ; Guillemin – une vie pour la vérité, une nouvelle bibliographie de Patrick Berthier (2)) ;
-expositions et conférences-débats à Mâcon, réalisées par l’association « Présence d’Henri Guillemin ».

Cette renaissance continue à se développer.

Saint-Just disait en 1794 : « Le Bonheur ? Une idée neuve en Europe ». Eh bien, ne pourrions-nous point dire, en ce jour, et par rapport à notre actualité, qu’avec ce renouveau guilleminien, une vérité politique retrouvée point [enfin !] à l’horizon ?

Tout cela est heureux. On (re)découvre Guillemin, on l’écoute, on le lit. Le succès de son audience sur le Net s’explique sans nul doute par ce qu’il dit, sa façon unique d’interpeller l’auditeur, mais aussi et surtout par le contenu même des sujets abordés qui, de façon claire et directe, dénonce les mensonges de l’histoire officielle et expose la vraie réalité des rapports de classe entre les « gens de biens » et le peuple.

A côté de Lamartine, de Marc Sangnier, le thème central de l’émission est là : la force de conviction d’Henri Guillemin pour la dénonciation des continuels mensonges des classes dominantes.
A ce titre, notons la manière dont Patrick Berthier, à la fin de l’émission, aura su maîtriser admirablement les astuces du jeu médiatique : en valorisant bien sûr Henri Guillemin, mais aussi, ce qui n’était pas évident, en mentionnant notre dernier colloque sur la Commune et, ultime réussite, en citant Annie Lacroix-Riz comme l’exemple type de l’historienne scientifique dénonçant justement le complot régulier de l’Etat envers le peuple, à l’instar de ce que ne faisait que dire Henri Guillemin.

Références et informations complémentaires

L’émission a été bien préparée. Sur le site internet de France Inter, le texte du synopsis de l’émission est intéressant à lire. Outre une capture d’écran youtube d’Henri Guillemin en introduction, les références élémentaires pour mieux nous faire connaître n’ont pas été oubliées ; entre autres sont mentionnées l’existence de notre site internet (LAHG), de « Présence d’Henri Guillemin », des éditions Utovie et de la RTS. Suivent encore d’autres références utilisées pour l’émission.

Pour lire les informations, cliquez ici

Ecouter l’émission

Cette émission est heureusement disponible et le sera pendant un an.
Pour réécouter l’émission, cliquez ici

Notes

(1) Les petits papiers d’Henri Guillemin sont parus en 2015 aux éditions Utovie. Il s’agit d’un livre essentiel si l’on veut approcher au plus près la personnalité complexe de l’Homme Guillemin. Patrick Rödel, son neveu, témoin incontournable,  livre ici un témoignage unique, direct, très subtil et plein de vérité, tout en délicatesse et nuances, où se mêlent savoureux souvenirs des vacances en famille et réflexions critiques sur l’art singulier par lequel le personnage Guillemin s’est constitué, disons construit, peu à peu sur les plans connexes de sa vie personnelle, de sa vie de famille et de son image publique. Un livre incontournable pour le découvreur, comme pour le spécialiste de Guillemin.
Pour en savoir plus, cliquez ici

(2) Guillemin – une vie pour la vérité est la nouvelle bibliographie, revue et augmentée, réalisée par Patrick Berthier, sujet d’une précédente lettre d’information. Pour en savoir plus, cliquez ici

Henri Guillemin en 1962 (Photo : RTS)
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Quand Guillemin lisait Céline

Les chroniques du Caire n°4

Patrick Berthier :
Lorsque j’enseignais à la Sorbonne, j’ai longtemps côtoyé Henri Godard (né en 1937), le moins contesté des spécialistes universitaires de Céline ; c’est un homme si austère, si discret, si courtois qu’on ne pouvait pas ne pas s’interroger sur ce qui l’avait amené à se consacrer à un écrivain et à un homme tellement aux antipodes de ce qu’il semblait être lui-même – je ne l’ai pas connu assez pour oser le lui demander… Toujours est-il que l’on doit à Godard un travail considérable sur Céline, à commencer par sa thèse (Poétique de Céline, Gallimard, 1985), et qu’il a publié dans la respectable « Pléiade » les quatre volumes de ses Romans (1974 à 1994), ainsi qu’un volume de Lettres en 2009.

Mais justement. Le premier volume des Romans contient les deux premiers chefs-d’œuvre, Voyage au bout de la nuit (1933) et Mort à crédit (1936), et les trois autres les romans, souvent moins connus, écrits pendant et après la guerre (Céline, né en 1894, a vécu jusqu’en 1961).

Bagatelles pour un massacre, paru en décembre 1937, et L’École des cadavres, un an plus tard, manquent à l’appel : certes, ce ne sont pas des romans, mais surtout ces textes, qui relèvent plutôt du genre du pamphlet atypique, restent maudits à cause de leur furieux antisémitisme ; à la demande de Céline lui-même, puis de sa veuve et de ses ayants-droit, ils ne sont pas réédités en France, et vous ne pourrez trouver ni l’un ni l’autre en librairie, sauf si vous tombez sur un exemplaire d’époque. 

 

Et comme il y a des amateurs, les prix, sur internet, sont élevés : ce 1er décembre 2016, la centrale de vente amazon, tout en indiquant, selon sa formule habituelle, que le produit est « actuellement indisponible », donne une échelle allant de195 à 265 € pour Bagatelles ; quant à L’École des cadavres, dont le titre est un peu moins célèbre, il y en a un exemplaire à 56 €, débroché et dépenaillé à s’en tenir à la photo honnêtement jointe à l’annonce ; un collectionneur devra débourser 450 € pour une édition originale en « bon état » – sans photo jointe.

Précisons pour être aussi complets que possible qu’un volume de plus de mille pages contenant l’ensemble des Écrits polémiques de Céline, dont nos deux pamphlets et Les Beaux Draps (1941), a été imprimé au Canada, richement annoté et commenté par un des spécialistes actuels de son œuvre, Régis Tettamanzi (Québec, Éditions8, 2012, 60 dollars canadiens). On peut aussi, depuis plusieurs années, lire en ligne ces œuvres sur le site <dernièresnouvellesdufront>, mais en texte brut, sans commentaires.

Il n’était pas forcément inutile de donner ces quelques indications au moment de parler des articles de Guillemin sur Bagatelles pour un massacre et L’École des cadavres, à l’époque de leur publication. Je ne suis pas le premier à le faire, et je tiens à renvoyer au très solide article sur Guillemin et Céline publié par André Bazzana dans les Cahiers de l’association « Présence d’Henri Guillemin » (Académie de Mâcon, n° 2, 2013, p. 45-56) ; comme il reproduit intégralement en annexe (ibid., p. 65-69) l’article de Guillemin sur L’École des cadavres paru dans La Bourse égyptienne du 19 février 1939, je parlerai ici surtout de Bagatelles pour un massacre.

Guillemin lit (et relit) Bagatelles pour un massacre de Céline

Pour situer dans leur juste lumière les deux articles du Guillemin de 1938-1939, aujourd’hui déroutants à lire sous sa plume, il faut partir de l’autre bout de la chaîne.
Le 9 décembre 1991, quelques mois avant sa mort, Guillemin publie dans sa chronique de L’Express de Neuchâtel un article sobrement intitulé « Le mystère Céline », mais dans lequel il ne renie en rien son attirance de toujours pour celui qu’il appelait vingt ans plus tôt l’ « affreux et cher Céline » – titre d’un article publié dans La Tribune de Genève du 3 août 1972.
Il n’y peut rien, il l’aime, et un autre titre le disait d’une façon différente : « Céline, un monsieur qui me passionne » (titre d’une rubrique de son « Journal d’un historien », dans France-Soir du 25 juin 1971). Bien sûr, cinquante ans après, il aimerait avoir mieux lu Bagatelles ; le 21 janvier 1991, déjà dans L’Express de Neuchâtel, il parle de ce livre en le traitant de « répugnant produit », et bat sa coulpe (« Gêne, en moi, et presque honte ») pour la naïveté avec laquelle il avait pris pour des « extravagances » les fureurs continues de Céline contre les « youtres ». C’est qu’avoir de nouveau « ces pages sous les yeux, après l’holocauste », cela change tout.
Et Guillemin se devait de le dire, même si l’homme Céline reste toujours pour lui non seulement digne d’attention mais encore objet d’une passion absolument contraire au « politiquement correct ».

Guillemin n’a écrit d’article, lors de leur publication, ni sur le Voyage au bout de la nuit, ni sur Mort à crédit, car il ne disposait pas alors de tribune pour le faire. Mais ses allusions à ces deux premiers livres, dans ses différents articles, montrent qu’il les place très haut. C’était pour lui une bonne raison de parler, dans La Bourse égyptienne, de ces Bagatelles pour un massacre acclamées dès leur publication par Brasillach dans L’Action française (13 janvier 1938) ou Lucien Rebatet dans Je suis partout (21 janvier).

 L’article que Guillemin publie à son tour dans La Bourse égyptienne le 27 février 1938 n’a pas eu un grand retentissement hors du Caire – ni par la suite, puisqu’André Derval, qui a publié en 2010 un dossier intitulé L’Accueil critique de « Bagatelles pour un massacre », ne reproduit pas moins de 61 articles… mais pas celui de Guillemin, qui lui a échappé. Qu’il n’ait été lu alors que par l’élite francophone d’Égypte et du Moyen-Orient ne l’empêche pas de nous retenir aujourd’hui par son contenu.
Ce qui apparaît le plus nettement dans cet article, ce sont d’abord deux éléments objectivement exacts :

1/ d’une part, ce n’est pas d’abord un livre sur les juifs, mais d’abord un livre sur la fatalité de la guerre qui s’annonce (même chose pour L’École des cadavres, au titre tout aussi sinistrement explicite) ;

2/ d’autre part, c’est un livre qui saute sans cesse d’un sujet à l’autre, dans « un total dédain de toute composition, de toute mesure, de toute équité, de tout bon sens », et avec « des forcènements hystériques » qui ont fait reculer « d’honnêtes gens » – l’expression, ici, n’a pas encore la force satirique qu’elle a revêtue plus tard sous la plume de Guillemin.

Qu’a-t-il aimé, dans ce livre ?

D’abord son côté jeu de massacre. Il cite avec une gourmandise visible les vacheries de Céline contre Gide « tout éperdu de réticences, de sinueux scrupules, de fragilités syntaxiques », ou contre le bien oublié Georges Duhamel, « Bénin Duhamel, l’endormeur, ému très mesurément », mais qui sait « gaminer un peu la sentence, troufignoliser quelques pertinents adjectifs », Duhamel « qui se donne en tendresses moulées, s’évertue en mille cursives guimauves », et Guillemin pourrait en citer bien d’autres, « des tas de choses comme cela, pas bêtes, de temps en temps très drôles, qui rappellent un peu Huysmans, un peu Léon Bloy, un peu d’autres encore, mais qui vous ont tout de même un accent neuf ».

On n’est là qu’au début de l’article, et Guillemin sait bien qu’il est déjà en train de faire l’éloge de ce livre contesté. Alors il tente de situer Céline, et de se situer lui-même face à ses « géniales cacophonies ».
Il écrit d’abord : « Céline tient, il tient extrêmement, à être un personnage impossible, pas du tout ordinaire, intolérable, absolument mal élevé ». Et, s’agissant de lui-même : « Je sais très bien qu’on risque de se faire du tort, de se déconsidérer gravement en avouant qu’on a du penchant pour des turpitudes de cette espèce. Tant pis. C’est un charlatan ? Je n’en connais pas beaucoup, en tout cas, de cette force. Un bateleur ? Son boniment vaut qu’on l’entende ».

Et les juifs, direz-vous ?
Il en est question, bien sûr, mais dans la continuité même de ce thème du bonimenteur. Guillemin n’y croit pas. Céline en fait trop. « Artifice ? Bien sûr. Quel est le livre, la chose écrite, qui n’emprunte pas à l’artifice ? » Il faut entrer dans la baraque de Céline en sachant qu’on est comme à la fête foraine : « En fait de grosse caisse, d’aboiements, de fausses notes arrachantes, de vociférations, de jongleries inconcevables, de frénésies, de contorsions et de bondissements, Bagatelles comblera tous les amateurs des parades de foire, et sans doute jusqu’aux plus blasés ».
Et que crie le bonimenteur ?

« Cette fois-ci, le grand thème, c’est l’antisémitisme. Enfoncé, Drumont ! Un petit vaseux, un autre “bénin”, à côté de Louis-Ferdinand. Il faut se faire une raison, quand on ouvre un livre de Céline ; il faut se cuirasser, s’immuniser. Si vous le prenez trop au sérieux, il vous jettera dans des transes ou dans des fureurs. »

C’est clair : il ne faut pas prendre l’antisémitisme de Céline « trop au sérieux » ; C’est une pose qu’il adopte, pour « horrifier le lecteur » ; ce qu’il veut, c’est écrire à sa guise : « Louis-Ferdinand a simplement inventé un genre bien à lui, expérimental et ravageur. Pourvu qu’il ait une occasion, il se déchaîne, ou plutôt se débonde ». On n’aura donc rien de plus sur « l’antisémitisme, thème numéro un » : juste les quatre lignes que j’ai citées ; tout le reste de l’article concerne les « thèmes accessoires », c’est-à-dire ce qui, quand on lit Céline, et malgré « son allure, exprès, d’échappé de Charenton », doit convaincre qu’ « il ne profère pas que des blasphèmes ou de toutes gratuites et bien creuses injures », que « ce délirant très lucide est loin de parler toujours pour ne rien dire, et pour le seul plaisir de son tintamarre ».

C’est le cas des pages sur l’URSS
« un témoignage, parmi d’autres et qui, comme les autres, mérite l’attention » ; c’est le cas en particulier des « trois pages sur Leningrad [qui] sont belles, incontestablement », et que Guillemin cite pour leur style apaisé (la description de la Neva) ou pour leur intensité humaine (l’évocation des réservistes à la fois « guenilleux » et affamés). C’est cela qui lui plaît chez « ce bonhomme tellement singulier, odieux à neuf lecteurs sur dix, et qui pourtant… » (c’est Guillemin qui ne finit pas sa phrase, ce n’est pas moi qui la coupe).

La conclusion de l’article dit bien comment son lecteur de 1938 voit cet auteur qu’il admire : « L.-F. Céline, s’il signait un jour de son nom, de son vrai nom : Dr Destouches, s’il cessait de cabrioler, de cavalcader, de vomir ses bolées d’ordures, s’il consentait à parler, du fond de lui-même, calmement, je crois que ce qu’il aurait à dire, il nous contraindrait à l’écouter, ayant ôté tout prétexte à ceux qui, pour l’heure, ne veulent pas l’entendre. »

Mais aurait-il encore été Céline ?

Si déconcertant qu’il soit pour nous qui avons lu, sur la Shoah, Claude Lanzmann et tant d’autres, cet article dans lequel l’antisémitisme occupe 4% du texte (quatre pour cent) est instructif, s’agissant d’un lecteur comme Guillemin, pour aider à comprendre l’état des esprits, alors qu’on s’acheminait vers Munich, vers la guerre et vers les camps.

Nous savons, nous (et encore nous a-t-il fallu du temps pour savoir, et pour admettre) ; très peu, en 1938, voyaient où s’engouffrait l’Europe. Lorsque l’écrivain et critique Frédéric Vitoux publie sa Vie de Céline (Grasset, 1988), Guillemin en rend compte dans sa chronique neuchâteloise (« Céline mis à nu », 16 mai 1988) ; il en rend compte, ou plutôt, comme il le faisait si souvent, il saisit l’occasion de ce livre, qu’il juge admirable, pour faire le point sur ce qu’il pense lui-même.
Il continue de ne pas comprendre ce côté de Céline, « ses vociférations démentielles, ses éructations hystériques contre les juifs » car, pour lui, « sous ces imprécations enragées, pas l’ombre d’une haine véritable » ; et Céline n’a été collaborateur ni par des actes ni par des articles. On en reste au « mystère Céline », et au génie de l’écrivain : si on voulait tout en dire, « on n’en finirait pas », et Guillemin s’interrompt à regret sur ces mots.

Guillemin n’est pas le seul à être ainsi “accro” de l’écrivain, malgré ses pamphlets. Ce qui est précieux pour nous, c’est d’avoir à la fois sa lecture à chaud des Bagatelles, et sa relecture à froid des années 1988-1991, peut-être pas si foncièrement différente ? Je mets un point d’interrogation parce que je ne sais moi-même comment peser les choses.

Et je laisse le dernier mot à Philippe et Nane Guillemin, qui se souviennent de l’avoir entendu dire de Céline, à propos d’une énorme gaudriole lue dans sa correspondance, et qui le faisait jubiler : « C’est le seul salaud que j’aime bien ».

Recension réalisée par Patrick Berthier.

Les chroniques du Caire

Les critiques littéraires qu’Henri Guillemin écrivit pour le quotidien La Bourse égyptienne pendant près de deux ans sont actuellement en cours de préparation par Patrick Berthier pour une publication exclusive chez Utovie prévue prochainement. On pourra ainsi bientôt lire l’intégralité des comptes rendus de « Bagatelles pour un massacre » et de « L’École des cadavres » .
D’autres « chroniques du Caire » sur Mauriac, Bernanos, etc… suivront très prochainement.

Quand Guillemin parle de Céline

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Guillemin fait l’actualité : Deux Interview exclusives de Patrick Berthier

Il est difficile de bouder son plaisir quand on constate comment Henri Guillemin a fait l’actualité au second semestre 2016.

En effet, au moment où se déroulait notre colloque « Henri Guillemin et la Commune », le 19 novembre dernier à Paris (Université Sorbonne Nouvelle Paris 3), Patrick Berthier venait de terminer la relecture des épreuves de sa nouvelle bibliographie, revue, corrigée et augmentée : Guillemin – une vie pour la vérité, une refonte complète de son précédent ouvrage Soixante ans de travail, paru en 1982 et 1988. 

Par ailleurs, un peu plus tôt, en plein préparatifs du colloque, La Vie des Idées, prestigieuse revue numérique rattachée à l’Institut du Monde Contemporain (Collège de France) et dirigée par Pierre Rosanvallon, sollicitait Patrick Berthier pour un long entretien au sujet d’Henri Guillemin. Cet entretien a été publié le 26 janvier dernier sous le titre « Henri Guillemin, intellectuel réfractaire ».

Double façon donc de présenter Henri Guillemin et de continuer à développer sa notoriété.

Commençons par la nouvelle bibliographie.

Guillemin – une vie pour la vérité est sorti à la fin de l’année 2016, publié aux éditions Utovie. Cet ouvrage est un événement. Il offre une réel outil de travail à ceux qui veulent étudier de prés les travaux de Guillemin et permet au grand public de prendre conscience de l’oeuvre et de son intégrité, une façon comme une autre d’aller visiter la planète Guillemin.

Compte tenu de son importance, on a souhaité mieux connaître la genèse de cette somme et c’est tout naturellement que Patrick Berthier a répondu à nos questions.

L’interview 

Edouard Mangin : Cette nouvelle bibliographie d’Henri Guillemin, revue et corrigée, de plus de cent cinquante pages, à laquelle tu as donnée comme nouveau titre « Guillemin – une vie pour la vérité » s’impose d’abord par l’ampleur du travail de référencement que tu as réalisé au sujet d’une œuvre elle-même considérable. Ensuite, je me suis dit que généralement, on ne se consacre pas à un tel travail, si l’on n’éprouve pas soi-même une forte empathie avec l’auteur. Comment cela s’est-il passé avec Henri Guillemin ?

Patrick Berthier : ce répertoire bibliographique a sa petite histoire, qui remonte à 1976 : c’est cette année-là que, à la suite de ma recension chaleureuse des Regards sur Bernanos dans la revue Études, Henri Guillemin me remercia en des termes si immédiatement amicaux qu’ensuite s’est établie entre nous une relation qui a duré jusqu’à sa mort. Relation surtout épistolaire, certes (plus de cent lettres de sa part), mais aussi avec une demi-douzaine de rencontres pour de bon, comme il aimait à dire. Nous nous étions vus pour la première fois dès janvier 1977 : comme il faisait à Douai une conférence sur le général de Gaulle et que j’habitais alors Arras, à vingt-cinq kilomètres, je suis allé l’entendre. Puis ce fut mon tour de lui rendre visite. L’année suivante, étant revenu à Douai pour parler de Lénine, il a accepté – il paraît que c’était rare de sa part – de venir dormir à la maison.

NOTE : pour connaître tous les détails de ce premier contact entre Patrick Berthier et Henri Guillemin, nous renvoyons à notre lettre d’information du 6 novembre 2016, où Patrick expliquait comment il était devenu « guilleminien ». Nous ne pouvons qu’inciter à relire le témoignage de Patrick et à (re) découvrir le manuscrit original de Guillemin que nous avons présenté, un manuscrit si direct et sincère qu’il révèle, par son authenticité, toute la personnalité d’Henri Guillemin. Pour le lire cliquez ici

Très tôt, tu as écrit un premier livre d’entretiens avec Henri Guillemin (« Le cas Guillemin » – nouvelle édition en cours, à paraître prochainement chez Utovie). Comme il n’était pas du tout du genre à dire « tiens, faites un livre sur moi ! », comment cela s’est-il passé ?

En effet, constatant qu’un bon contact s’établissait entre nous, l’écrivain Jean Sulivan, que Guillemin connaissait et sur lequel il venait d’achever d’écrire un petit livre, s’adressa à moi pour me commander un ouvrage destiné à la collection « Voies ouvertes », qu’il dirigeait chez Gallimard. Il s’agissait pour moi, jeune universitaire ignorant dans l’art de l’interview, d’aller voir Guillemin dans sa maison de Bourgogne, de lui poser toutes les questions qui me paraissaient propres à dresser de lui un portrait fidèle, et d’en faire, sous son contrôle, un livre de lecture attrayante.

Considérant la stature impressionnante de Guillemin, j’imagine que ce projet a dû te mobiliser à fond. Et te stimuler tout autant : l’Homme, l’œuvre, la technique de l’interview. Comment les choses se sont-elles enclenchées ?

Pour me permettre de me familiariser avec une œuvre dont je ne connaissais alors que quelques titres, Sulivan me fit ouvrir l’accès aux trésors des dossiers de presse conservés par Gallimard depuis l’entrée de Guillemin dans la maison, en 1951. Je raconterai bientôt ce qui sortit de cette consultation, qui a fourni une partie du matériau de Guillemin, légende et vérité, publié par les éditions Utovie en 1982. Pour l’instant, il suffit de dire qu’en lisant tous ces comptes rendus des œuvres de Guillemin, enthousiastes (il y en avait) ou hostiles (il y en avait davantage), j’ai pris conscience du gros travail abattu depuis plusieurs décennies par cet homme qui, en 1977, n’était plus jeune, et qui ne semblait nullement disposé à s’arrêter.

Ce travail de recherche t’a-t-il apporté des surprises, des curiosités ?

Je compris entre autres choses que les livres de Guillemin n’étaient que la partie émergée d’un iceberg, et que l’influence qu’il désirait bel et bien, quoiqu’il s’en défendît avec une évidente fausse modestie, exercer sur les esprits passait par d’autres canaux : son art de conférencier (en salles, à la radio, à la télévision) et ses articles, dans lesquels il disait ses convictions sous forme de comptes rendus des livres des autres, ou de prépublication d’extraits de ses futurs ouvrages.

Pouvait-on mesurer cette influence ?

Le nombre même des interventions orales paraissait défier l’inventaire. Leur nombre est de plus d’un millier, je pense, entre la fin de la guerre et la fin des années 80 ; certes nous en connaissons une petite partie, dès lors que des enregistrements ont eu lieu, sauvegardés en France par l’INA, en Suisse par la radio-télévision suisse romande – les deux sources les plus riches où s’alimente la récente popularité de Guillemin sur internet ; et ce patrimoine sonore ou audio-visuel, qui s’enrichira à mesure qu’émergeront des enregistrements inconnus, est un trésor dont il ne faut pas mésestimer la valeur. Mais de là à reconstituer le calendrier intégral des conférences…

Est-ce que le référencement a été plus facile, si l’on peut dire, avec le matériau écrit… ?

En effet, du côté des articles et des prépublications, il me semblait à la fois intéressant et possible d’essayer. Cela prit d’abord la forme d’un modeste « Inventaire » dactylographié, largement incomplet et fautif, mais il fallait bien commencer ! Jean-Marc Carité, fils d’un ami de Guillemin du temps de Sangnier, éditeur militant à plusieurs égards, et qui s’apprêtait à sortir mon Guillemin, légende et vérité, hébergea ce premier essai dans la revue Livres différents qu’il animait avec Marie Fougère ; sur la lancée, il accepta de publier à Utovie un ouvrage plus étoffé, pour lequel j’ai mis la patience d’Henri Guillemin à rude épreuve en lui demandant de plonger dans ses archives pour me préciser les dates ou les lieux de publication d’articles dont je savais l’existence, sans en retrouver la trace. Un jour, il finit par m’envoyer un tas de feuillets (des pages A4 coupées en quatre) sur lesquels, au fur et à mesure, il avait noté de son écriture minuscule, et au crayon comme il faisait souvent, une liste copieuse de titres d’articles avec leur date. Je m’y suis référé pour la mise au point de Soixante ans de travail, imprimé chez Utovie en 1988, et que j’ai repris de fond en comble pour la présente édition.

Oui, mais cette nouvelle publication est plus qu’une refonte de ta précédente bibliographie « Soixante ans de travail ». Compte tenu de son ampleur, c’est un ouvrage totalement nouveau non ?

Les pages qui suivent constituent en effet, à plus d’un égard, un nouveau livre : le contenu est plus étendu ; la présentation, moins incommode ; les rectifications, nombreuses.

Si tu m’en disais plus !

C’est l’extension du contenu qui se voit le plus aisément : les relevés de Soixante ans de travail s’arrêtaient vers 1985, alors que n’étaient pas encore écrits des livres aussi capitaux que Robespierre (1987), Silence aux pauvres ! (avril 1989) ou Parcours (avril 1989) et que deux cents articles restaient à venir, notamment ceux que Guillemin donna jusqu’à son dernier souffle à L’Express de Neuchâtel et qui attestent sa fidélité aux fondamentaux de sa vision de la littérature, de l’Histoire et du monde en général ; et par ailleurs, des années 30 aux années 80, c’est par dizaines que des articles qui m’avaient échappé ont pu ressurgir, soit signalés par des amis comme Philippe Guillemin, son fils aîné, soit exhumés grâce à tout ce que permet la recherche sur internet.
Je n’en prendrai qu’un exemple, celui du texte intitulé « Ma conviction profonde », que le libraire Norbert Darreau a joint en le présentant comme « inédit » à la belle Bibliographie Henri Guillemin publiée par lui en complément de sa suggestive exposition mâconnaise de 1994. Les ressources électroniques actuelles (dont bien sûr il ne disposait pas) permettent, à condition de se donner un peu de mal, de reconstituer la genèse de ce qui est à l’origine un enregistrement radio : une demi-heure, au cours de laquelle Guillemin, sur un ton grave, fait le point sur ce qu’était, à ce moment-là de sa vie, sa « conviction profonde ». Ce moment, c’est le 21 octobre 1962, sur Radio-Lausanne. Le titre n’est pas d’Henri Guillemin lui-même, mais d’un producteur de cette chaîne de radio, Roger Nordmann, qui diffusa à cette époque une série de monologues en réponse à cette même question posée à tous ceux qu’il sollicitait (parmi lesquels, outre Guillemin, Simenon ou Robert Escarpit) : quelle est votre conviction profonde ? Une fois la série terminée, il publia les textes ainsi obtenus, toujours sous le titre de Ma conviction profonde, chez un éditeur genevois, Pierre Cailler, en 1963 ; ce volume n’est jamais entré à la BnF, ce qui fait que Norbert Darreau pouvait penser que le texte était en effet inédit.

Bibliothèque Gorlitz (Allemagne)

La recherche, par un moteur de recherche bien connu, à partir des mots « ma conviction profonde », mène soit à la bande son (souvent sans précision, sauf sur le site de la Télévision suisse romande – www.rts.ch – qui donne la date et le nom de Roger Nordmann), soit, justement, à la bibliographie Darreau. Seuls des sites de bibliothèques suisses décrivent le volume, et il ne reste plus qu’à aller le consulter dans l’une d’entre elles…
Ce n’est là qu’un exemple de la précieuse aide apportée au chercheur par ces modes récents d’investigation qui ont, du tout au tout, modifié les conditions dans lesquelles il travaille. Cela ne suffit pas pour dire que toutes les lacunes de l’édition de 1988 ont été comblées, mais il y a du mieux.
Espérons qu’il y en a aussi dans la présentation…

… oui, j’allais y venir

J’avais cru judicieux d’adopter un mode de classement par types de publications et titres de périodiques, mais en l’absence d’index la consultation de l’ouvrage, j’en ai fait souvent moi-même l’expérience, se révélait très inconfortable. Je suis donc revenu ici au bon sens, qui suggère de suivre l’ordre chronologique ; se succèdent ainsi pour chaque année les livres (et leurs rééditions), les préfaces, les articles, et une sélection de conférences et d’interventions (radio et télévision), notamment lorsqu’on peut accéder à leur texte édité en librairie et/ou diffusé sous forme audio ou vidéo ; cette dernière section peut certainement être encore enrichie.

Tu as toujours constaté que même dans les travaux les plus scrupuleux, il pouvait manquer ici ou là, parfois curieusement, des dates, des titres, des références, comme si le référencement total ne voulait jamais se laisser attraper et voulait garder une part d’inconnu, comme un mystère permettant à d’autres chercheurs, plus tard, d’aller plus loin. On voit qu’en repassant au peigne fin ta première bibliographie, tu as précisé un certain nombre de choses. Là aussi, as-tu découvert des « bizarreries » ?

La relecture de Soixante ans de travail a permis de corriger pas mal d’inexactitudes dans les dates, les titres d’articles, les indications de pages, sauf dans les cas où je n’ai pas pu identifier avec certitude l’origine d’un article figurant sur la fameuse liste au crayon de Guillemin lui-même, dont j’ai pu mesurer le caractère incomplet et surtout imprécis : beaucoup d’erreurs de dates de l’auteur sur sa propre production !
J’en prends deux exemples curieux.
Le premier remonte à 1959, année pour laquelle la liste indique un article sur l’affaire Dreyfus dans France nouvelle ; cet article n’y figure ni à cette date ni à aucune de 1959 et à vrai dire, je me demande si cet hebdomadaire pur et dur du PCF d’alors se souciait de publier quoi que ce soit sur l’affaire Dreyfus : c’est avant tout un journal d’actualité et de militantisme ; toutefois, à la date indiquée (30 juillet 1959), on y trouve bien un article historique, une belle double page de Madeleine Rebérioux sur Jaurès ; faut-il comprendre qu’il avait été question d’y joindre un texte de Guillemin sur Dreyfus, dont Jaurès prit le parti ? Possible, mais il n’y a plus moyen de le savoir.
Même question, un peu plus tard, au sujet de la préface du “10/18” dont la pièce de résistance est le Contrat social ; sur sa liste Guillemin avait noté qu’avant la publication du volume ses pages sur « Rousseau républicain » avaient paru dans la Gazette de Lausanne du 23 juin 1962 ; or à présent que ladite Gazette est numérisée en libre accès, il est aisé de vérifier qu’il n’y a rien de Guillemin dans ce numéro, et que cette préface ne figure nulle part ni dans la Gazette, ni dans le Journal de Genève également numérisé. Mais, dans le Journal de Genève du 23 juin 1962, figure un vaste dossier intitulé « Rousseau aujourd’hui », qui réunit pas mal de belles signatures dont celle de Starobinsky, mais rien d’Henri Guillemin, pourtant rousseauiste confirmé et bien vu dans ce quotidien de Genève auquel il a donné tant de textes. D’où l’hypothèse d’un projet de publication de cette préface, projet non réalisé (le volume, lui, figure bien au catalogue de “10/18” et sa préface a été reprise dans Pas à pas).
Il est probable qu’en systématisant les vérifications on aboutirait à des impasses du même genre ; mais tout n’est, malgré tout, pas numérisé, et il faudrait des mois pour tout faire.
Il me semble tout de même être parvenu ici à un résultat honorable, qui rend mieux justice à l’activité effarante de cet homme pendant plus d’un demi-siècle. En 1988 j’avais proposé une préface centrée sur le cas de Péguy, pris comme exemple de ces écrivains dont le mystère humain a un jour capté l’attention de Guillemin, pour ne plus quitter son esprit (y compris après la publication de son gros volume si contesté de 1981, la seule de toutes ses œuvres pour laquelle il ait accepté de répondre à l’invitation de Bernard Pivot).

Cette nouvelle bibliographie permet aussi de connaître l’historicité des ouvrages en histoire politique de Guillemin, le versant de son œuvre qui reste d’une très forte actualité et qui intéresse de plus en plus le public d’aujourd’hui. Un des intérêts de ton travail est de clairement faire apparaître les convictions politiques profondes de Guillemin, et sa constance. Il n’a pas varié d’un pouce dans la dénonciation des mensonges des classes dominantes…

… Oui, aujourd’hui c’est plutôt le versant historique de l’œuvre qui attire un public nouveau vers Guillemin : si l’on songe à une de ses obsessions, à un des épisodes qu’il s’est le plus longuement efforcé de comprendre, la Commune de 1871, on constatera en feuilletant ces pages qu’il a publié son premier texte sur elle en mai 1925 (d’étonnantes « Réflexions sur la Commune », dans La Jeune République de Marc Sangnier), et le dernier en 1987 (dans une de ses chroniques de L’Express de Neuchâtel) : entre les deux, une bonne centaine de références à ces quelques mois de 1871 se bousculent, surtout si on y inclut, notamment, tout ce qu’il a pu écrire sur son cher Jules Vallès – de quoi, soit dit en passant, justifier amplement le colloque sur « Henri Guillemin et la Commune » qui s’est tenu le 19 novembre dernier à Paris.

Un mot pour la fin, et pour la suite ?

Eh bien, pour finir, refaire la bibliographie des écrits d’Henri Guillemin en 2016 n’est surtout pas une tâche passéiste, ou inutile. C’est permettre, bien au contraire, à toute son œuvre, par d’autres moyens que les consultations sur internet qui ne font revivre que l’orateur (et, certes, quel orateur !), de déployer toute sa richesse sainement anticonformiste.
Je dirais : « Ne vous contentez pas d’écouter ou de regarder Guillemin : lisez-le. Tous, nous avons encore à le découvrir. »

Interview réalisée par Edouard Mangin

L’entretien à la revue numérique La vie des idées

Coopérative intellectuelle, lieu de débat et atelier du savoir, La Vie des Idées se présente comme un réseau de compétences qui dépasse les frontières géographiques et croise les champs disciplinaires, tout en cherchant à rester accessible au plus grand nombre. La consultation du site et l’abonnement aux lettres d’information sont entièrement gratuits.

Sa vocation est de proposer une information de qualité sur la vie intellectuelle et l’actualité éditoriale, tant française qu’internationale, ainsi que des contributions sur les grands enjeux de notre temps, sous la forme d’essais approfondis, d’interviews et de discussions publiques.

La Vie des Idées entend offrir à tous les champs du savoir (aux sciences humaines, mais aussi aux sciences exactes, à l’esthétique, à la critique littéraire, à l’architecture etc.) une large diffusion qui utilise toutes les ressources d’Internet. Elle vise ainsi à contribuer à la circulation des connaissances et des études au-delà de leur sphère de production afin de décloisonner les disciplines. La Vie des Idées est rattachée à l’Institut du Monde Contemporain (Collège de France), elle est dirigée par Pierre Rosanvallon.

Constatant qu’Henri Guillemin (1903-1992) retrouve, depuis quelques années, un public grâce à la diffusion de ses conférences sur le web, Sarah Al-Matary, ancienne élève de l’École Normale Supérieure Lettres et Sciences Humaines, maître de conférences en littérature à l’université Lumière Lyon 2, associée au Collège de France a voulu en savoir plus sur ce critique brillant à la réputation de partialité.

Pour cela, elle s’est entretenue avec Patrick Berthier.

Pour lire l’entretien, cliquez ici.

Guillemin – une vie pour la vérité – éditions Utovie – 158 pages 15 €

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Le cinéma et l’histoire de la Commune

La Commune et le cinéma

Au printemps 1871, à Paris, les Communards refusent de capituler contre les Prussiens et se révoltent contre le gouvernement de Thiers qui s’enfuit à Versailles.
C’est la naissance de la Commune, événement révolutionnaire, qui s’inscrit dans le sillon de la Révolution de 1789, plus précisément celui de la Convention montagnarde de 1793.

72 journées révolutionnaires

Pendant 72 jours, du 18 mars au 28 mai 1871, la Commune va vivre une intense expérience sur le plan de l’action politique en mettant en œuvre les fondements d’une organisation et d’une gestion communaliste démocratique et populaire.
La fin de la Commune sera marquée par la semaine sanglante (21 -28 mai 1871) où les troupes versaillaises massacrèrent 40 000 fédérés pour reprendre le pouvoir dans la capitale.

Cet épisode révolutionnaire a fait l’objet d’une multitude d’analyses et de textes divers et continue aujourd’hui d’être un sujet important d’étude et de réflexion politiques malgré les efforts continus des classes dominantes pour l’éclipser des mémoires.
Si, à l’évidence, l’écrit se prête naturellement à l’analyse des faits historiques, qu’en est-il de la force d’évocation des images et notamment de l’image cinéma ?
Autrement dit, comment le cinéma, comme expression artistique à part entière, a-t-il analysé, raconté ou seulement montré cet épisode historique emblématique ?

C’est à travers une anthologie relativement subjective et sélective, que nous avons essayé de voir comment le fait historique et politique de la Commune a pu être capté et travaillé par le cinéma, cette nouvelle expression artistique, née en 1895, peu de temps après les événements révolutionnaires.   

Les débuts du cinématographe

Il est intéressant de noter que, né en 1895, seulement quelques années après les événements de 1871, le cinématographe mettra plus de quatre décennies pour prendre la Commune comme sujet et surtout en prendre la mesure. Qui plus est, il ne s’agira pas de cinéastes français.

A titre d’exception toutefois, citons le court métrage muet de 4 mn daté de 1906 L’émeute sur la barricade. Il faut l’indiquer car il s’agit, sauf erreur de ma part, de la toute première œuvre cinématographique ayant pour sujet la Commune, réalisée, en outre, par Alice Guy (1873 – 1968), première réalisatrice de l’histoire du cinéma. Alice Guy : émeute sur la barricade durant la commune : henri guillemin

Le film est court, il n’y a pas beaucoup de moyens et il faut donc aller à l’essentiel, à savoir filmer une barricade et les combats de part et d’autre.
La barricade est un des objets emblématiques de la Commune dont le cinéma s’emparera allègrement par la suite.
En quatre minutes le sujet est traité. Cette historiette est très loin de la réalité historique et laisse plutôt sourire.
On peut penser que Alice Guy en était consciente et a voulu peut être fournir un peu de densité à son sujet en s’inspirant du célèbre poème de Victor Hugo « L’année terrible – sur une barricade au milieu des pavés ».

       

Quarante trois ans plus tard, en 1914, l’Espagnol Armand Guerra (1886-1939) réalise La Commune (film muet de 19 mn).
Dans ce format, il est évidemment impossible de restituer l’ampleur des événements. Guerra choisit ce que, à ses yeux, l’image cinéma peut le mieux saisir de la Commune et monte son film en deux mouvements.

Le premier, fictionnel, constitue la quasi-totalité du film.
Ici, ce n’est pas la barricade qui est prise comme symbole de la Commune, mais quelque chose plus difficile à signifier : la fraternisation de la troupe avec les Communards, contre les Généraux.

Le film raconte, dans une mise en scène un peu foutraque, l’arrestation et l’exécution des Généraux Thomas et Lecomte.

Le second volet est une surprise émouvante : le film se conclut sur une séquence documentaire : la réunion, quarante ans plus tard, des vrais anciens combattants de la Commune devant le Louvre. Ils sont là, face à la caméra, fiers et émus. On voit notamment à gauche Zéphyrin Camélinat (1840 – 1932).

     

Il faut attendre la fin des années vingt, à la lisière du muet et du parlant, pour que l’insurrection parisienne du printemps 1871 fasse l’objet de plus longs métrages visant à rendre compte, de façon à la fois plus globale et plus significative, de la réalité politique de la Commune.

Mais cette réalité politique et historique ne sera pas le fait de cinéastes français, mais de cinéastes soviétiques.

Le cinéma du socialisme réel

Dans la jeune URSS, le cinéma, bien que relevant de l’Etat, est l’un des plus novateurs au monde.
Lénine dira :
« Le cinéma est pour nous, de tous les arts, le plus important » et Trotsky renchérira : « Quand nos hameaux auront des cinémas, nous serons prêts à achever la construction du socialisme ».

Aujourd’hui, a-t-il eu raison si l’on considère qu’une caricature de cinéma, en petit écran, trône au milieu de tous les salons ?

Trois films sont ici retenus.
Tout d’abord, La pipe du communard (film muet de 49 mn – 1929) de Constantin Mardjanov (1872 – 1933).
Ce moyen métrage raconte l’histoire mélodramatique d’un père appauvri qui s’engage à fond pour la Commune. Il garde toujours avec lui un objet fétiche : sa pipe. Un jour, son jeune garçon âgé d’environ sept ans, lui demande de l’emmener avec lui voir les barricades. C’est à ce moment-là, qu’ils sont surpris par l’attaque des troupes versaillaises. Le père est tué et l’enfant fait prisonnier et emmené à Versailles. Il est alors filmé comme un pauvre orphelin, gardant fermement en mains, comme un trophée, la pipe que son père lui a confiée.
Il est raillé, moqué et humilié par les bourgeoises qui le traitent comme un petit sauvage.
L’une d’entre elles, voulant faire un carton avec un fusil militaire sur la pipe qu’il tient au bec, l’assassine froidement, dans une mise en scène qui ne permet pas de savoir si ce meurtre a lieu par maladresse ou délibérément.
C’est filmé de façon  très soignée mais hautement allégorique : vaillance des travailleurs, contre décadence frivole des possédants (avec des images évoquant l’aristocratie du XVIIIe siècle).
A noter que le film, n’hésite pas, curieusement, à reprendre certaines imageries bibliques (comme l’évocation du passage de la Mer Rouge à partir de la 9e minute).  

     

Ensuite, La nouvelle Babylone (film muet de 93 mn – 1929) de Grigori Kosintsev (1905 – 1973) et Léonid Trauberg (1902 – 1990) où la Commune de Paris est racontée par l’employée d’un grand magasin.
Il s’agit là encore d’un mélodrame traité de façon classique (mais efficace) par une narration dialectique entre petite histoire et Grande Histoire.
Alors que la Commune de Paris est violemment réprimée par l’armée, se tisse une histoire d’amour entre Jean, un soldat, et Louise, jeune vendeuse communarde du grand-magasin La Nouvelle Babylone.
Le film insiste sur le contraste entre les soldats français engagés dans la guerre, partant au front, et la bourgeoisie parisienne frivole qui profite des soldes du grand magasin.
Mais, vaincue, l’armée française dépose les armes et les prussiens marchent sur Paris.
Louise s’allie alors aux femmes du peuple et à la Commune de Paris pour s’insurger contre cette bourgeoisie sclérosée par le pouvoir, et capitularde face à l’ennemi.
Le film se termine dans le sang et les larmes, sous la pluie qui lave tous les souvenirs du passé.

     

Enfin, Grigori Rochal (1899 – 1983) avec Les aubes de Paris (film de 102 mn – 1936).
Synopsis : en 1871, pendant la Commune de Paris, un jeune cordonnier lyonnais rejoint les rangs des communards et s’éprend de Catherine Milard, une jeune femme membre de la garde nationale.

Ce film soviétique, mêlant personnages de fiction et personnages historiques, souligne le rôle des femmes et des étrangers dans la Commune de Paris, notamment à travers les portraits d’une jeune ouvrière parisienne, figure allégorique de la révolution, et du général polonais Dombrovski. (Pour information, Jaroslaw Dombrowski est un officier polonais, qui après son échec lors de l’insurrection polonaise de 1863, est condamné à la déportation. Il s’évade et gagne la France où il se met au service de la Commune de Paris. Doté du grade de général, il meurt sur les barricades lors de l’assaut des troupes versaillaises).

Ce film fut réalisé avec un important budget dont les raisons servaient les buts politiques et idéologiques du pouvoir, en cette période de confrontation entre une expérience de mise à mort du capitalisme, contre son contraire, l’épanouissement du capitalisme comme ordre du monde.
Pour autant, Rochal réussit à éviter que l’art cinématographique ne soit totalement instrumentalisé et parvint à imposer une écriture filmique suffisamment autonome et innovante : un scénario s’appuyant sur de solides études sociologiques de la société parisienne, un important matériau iconographique, des décors sophistiqués et coûteux, une mise en scène poursuivant les recherches formelles en écriture filmique en cours à l’époque, initiées par le grand cinéaste Eisenstein : présence de la musique comme facteur dramatique, montage court et alterné, jeu réaliste des acteurs.

La commune vue de France

En France, le sujet semble tabou.
A telle enseigne que le premier vrai projet de long métrage consacré pleinement à la Commune, en 1946, ne verra pas le jour.

Dans le sillage de la Libération de Paris, le grand cinéaste Jean Grémillon (1901 – 1959), voulait célébrer cette « insurrection patriotique », selon ses propres termes, dans une confrontation tentante entre Versailles et Vichy, Thiers et Pétain, FFI et Garde Nationale.

Il souhaitait établir un certain nombre de parallèles entre les Comités de vigilance (1871) et la constitution des Soviets (1917) ; mais c’est surtout le régime de Vichy (1940-1944) qui devait être mis sur le même plan que le gouvernement de Versailles. L’occupation par les Prussiens devait être assimilée à l’occupation des Allemands et les gardes nationaux identifiés aux Forces Françaises de l’Intérieur.

Parlant de la ligne directrice du film, il indiqua : « Ce montage [film] est la cristallisation, à une époque déterminée qui est celle de 1871, de ce qui s’est passé antérieurement et une sorte de préface de tout ce qui arrivera dans le futur ».

Comme souvent, la censure s’exerça sur le plan financier et à travers le jeu de dupes des producteurs qui finalement refusèrent leur soutien. Elle prit aussi la forme de cocasses déconvenues comme pour la réalisation de son film sur le centenaire de la Révolution de 1848, dont le soutien pourtant confirmé du ministère de l’Education Nationale disparut du jour au lendemain.
A l’été 1948, Grémillon apprit par la presse que les crédits votés par le Parlement pour servir d’avance à la production du film furent finalement attribués au dernier moment au financement des cérémonies solennelles à la mémoire de Chateaubriand.

Je remercie l’Association des Amis de la Commune dont les précieuses informations m’ont aidé à réaliser cette chronique.

Concernant le projet de ce film et les démêlés rencontrés par Grémillon, le site de cette Association présente plusieurs textes intéressants.
Pour aller plus loin sur ce sujet, cliquez ici.

Robert Ménégoz

Vingt ans après les trois films soviétiques hautement allégoriques, mettant en scène les archétypes sociaux très clivés, propres à l’époque, on doit enfin le premier film français, au cinéaste Robert Menegoz (1926 – 2013).
Il a vingt-six ans quand il réalise La Commune de Paris (film de 25 mn – 1951).

Ce court métrage fut, comme par hasard, interdit par la censure lors de la première demande de visa au prétexte de « Considérations fallacieuses et insultantes à l’égard de Monsieur Thiers. » Le visa non-commercial ne lui fut accordé que le 27 juin 1956, après quatre ans de distribution quasi clandestine.
Le film est une évocation historique chronologique de la Commune de Paris, du siège de Paris à la fin de la semaine sanglante. Il est constitué principalement de photos permettant de découvrir le Paris d’avant le chamboulement urbanistique des années soixante.
Commandé par le Parti Communiste français, le film présente la Commune comme une « première ébauche de la dictature du prolétariat » tout en insistant sur le fait qu’il a manqué à la Commune « un grand parti organisé, capable d’appliquer le socialisme scientifique ».
Néanmoins, il y a de l’émotion, notamment grâce au texte en voix off, déclamé par Julien Bertheau de la Comédie Française, sur fond de chants patriotiques. 

La Commune de Paris (1951) – Robert Ménégoz

Et la télévision arriva, et le post modernisme survint

La télévision, bel instrument technique, hélas dévoyé dès sa naissance. Avec la TV (appelons la ainsi) arrive un flux continuel de productions formatées, de feuilletons et de « dramatiques », mettant en scène, de façon scrupuleuse, les poncifs et les anecdotes historiques déjà bien insérés dans les esprits par la pensée dominante et son système d’endoctrinement. On ne voudrait pas fâcher en parlant de propagande….mais.

Comme si, pour filmer la Révolution française, on n’avait retenu que la prise de la Bastille, le serment du jeu de paume, la fuite du roi et, par-dessus tout, la guillotine fonctionnant à plein rendement (avec gros plan sur le couperet).
Inutile de préciser que cette façon de raconter l’Histoire est à l’opposé de la démarche et des travaux d’Henri Guillemin.

Les conférences fimées d’Henri Guillemin ne rivent pas le (TV)spectateur passivement devant son écran TV comme pour un gavage de cerveau.

Au contraire, les conférences vidéo d’Henri Guillemin, pourtant tournées en plan fixe, sans insert ni effets de caméra, mettent les nerfs en pelote en permettant de comprendre directement la réalité de l’événement historique.
Les conférences d’Henri Guillemin sont en ce sens révolutionnaires. Elles s’écartent en effet radicalement des téléfilms académiques montés avec tous les moyens et effets du spectacle (barricades bien sûr, mais aussi, fusillades, explosions, défilés militaires et dialogues hors contexte).
Elles instruisent pédagogiquement sur la réalité des rapports de classes qui structurèrent La Commune.

Plus tard, le cinéma, au cours des années soixante-dix, va servir les intérêts d’un lourd mouvement intellectuel et sociétal qu’on nommera « post modernisme », concept de sociologie historique où la raison critique laisse la place à un relativisme global où tout est dans tout, et tout est pertinent et se vaut.
Dans ce nouveau paradigme de pensée globale, où la posture morale l’emporte sur la position politique, où le sociétal prime sur le social, le traitement télévisuel va privilégier les réalisations sages, aseptisées, concentrées et illustrées par des destinées individuelles plutôt que sur les récits primordiaux portant sur la lutte des classes, sur les combats collectifs et les enjeux des rapports de production et de domination capitalistes.

Dans ce contexte, parmi les téléfilms, citons le moins mauvais, L’année terrible (téléfilm couleur de 126 mn – 1984 – en deux parties) de Claude Santelli. Ce téléfilm raconte, à partir de documents d’archives, de scènes reconstituées, de photographies et d’interviews, l’histoire de la Commune, de l’entrée des Prussiens dans Paris jusqu’à la Semaine sanglante et aux procès des communards, en s’inspirant du recueil de poèmes du même nom écrit par Victor Hugo publié en 1872 (L’année terrible). La caution de Victor Hugo n’empêche pas de voir le stratagème visant à la fabrique du consentement aux formes de récits voulus par la pensée dominante.

Citons un exemple édifiant, au regard de la censure dont a été victime Jean Grémillon : La barricade du point du jour (film de 110 mn – 1977), seul film réalisé par René Richon (né en 1949) ; un film sans aucun intérêt qui n’a pas eu la moindre difficulté à trouver son financement.
Ce film relate les « troubles » (sic) [terme inscrit au synopsis et sur la fiche de pré production] de la Commune de Paris, concentrés et résumés dans la construction d’une barricade dans un des quartiers indéfinis de Paris.

La construction de la barricade est filmée comme un événement en soi, comme un jeu en soi, totalement déconnecté des enjeux politiques de la Commune.
Ce film, en montrant un événement historique vécu au quotidien dans une ambiance curieusement détachée des réalités, cherche en fait à présenter La Commune comme un épisode historique banal, ou bien à le mettre sur le même plan que les combats de rues de Mai 68.

C’est effectivement très relativiste et  post moderne !

Les réalisations filmiques vont s’attacher à zoomer sur des destins individuels particuliers, oblitérant ainsi le cœur de la signification politique de la Commune.
Ainsi, Jaroslaw Dabrowski (film polonais de 181 mn – 1976) du polonais Bohdan Poreba (1934 – 2014), sera largement distribué en France, comme par hasard. Ce film raconte l’histoire, a- historicisée, de Jaroslaw Dabrowski que l’on a vu précédemment. Puisque tout est dans tout et que tout s’équivaut, Poreba n’hésite pas à utiliser en bande son L’internationale, dont la musique ne sera composée qu’en 1888.

Film en version intégrale en VO non sous-titrée ci-dessous :

       
Autres mises en scène de héros : Le Destin de Rossel (film de 85 mn – 1966) de Jean Prat (1927 – 1991) raconte le destin tragique de Louis Rossel (1844 – 1871) seul officier supérieur de l’armée française à avoir rejoint la Commune de Paris. Un remake de ce film, Louis Rossel et la Commune de Paris (film de 103 mn – 1977), sera réalisé par Serge Moati (sur un scénario de Jean-Pierre Chevènement).

Les réussites filmographiques de la Commune

Pour quitter le champ télévisuel sur une note positive, mentionnons trois films.

La rénovation urbanistique de Paris des années soixante-dix, assortie d’une élimination massive d’immeubles vétustes des quartiers populaires, offrit une opportunité de reconstitution à peu de frais des barricades du mois de mai 1871.
Joël Farges (né en 1948) en profita pour réaliser La Semaine sanglante (film de 53 mn – 1976), où façades ruinées et murs en démolition complètent les barricades et hôpitaux de fortune éclaboussés par les obus des artilleurs versaillais.
Farges ne dédaigne pas pour autant l’imagerie symbolique, et plante des drapeaux rouges autour du génie de la Bastille, comme il s’attarde sur la façade de l’Hôtel de Ville, bientôt incendié.

La réalisatrice Cécile Clairval-Milhaud réalise un très bon téléfilm, très engagé politiquement, qui, contre toute attente, passera à la TV pour le centenaire de la Commune en 1971 : La Commune de 1871

(film en 16 mm de 80 mn – 1971).
A l’aide de très nombreuses archives, de témoignages lus par des comédiens, d’images, de textes, de poèmes et de chansons, la réalisatrice rend un hommage honnête et véridique aux événements du printemps 1871.
On y retrouve les grands moments et les idéaux de la Commune. Le film fait le point sur les conditions politiques et sociales qui ont permis l’instauration de la Commune et présente de façon claire et détaillée la répression féroce qu’elle a subie lors de la reconquête de Paris par les Versaillais.
Ce film est aujourd’hui disponible en DVD. Les bonus apportent des précisions sur certains faits comme par exemple : l’élection de l’assemblée et son programme de justice sociale, l’instauration de l’école laïque gratuite et obligatoire pour tous les enfants de six à quinze ans, la loi sur la protection, sur la santé, loi sur les accidents du travail, etc.

     

Enfin, ce n’est pas le moindre mérite du film de Jean Baronnet (né en 1929) d’avoir pu réaliser Une journée au Luxembourg (film de 50 mn – 1993).
Un film exemplaire qui montre que la répression des Versaillais fut aussi sanglante de l’autre côté de la Seine, notamment dans « le plus triste des grands jardins de Paris », comme l’écrivait Jules Vallès.

Le film montre des enfants en train de jouer en faisant naviguer des voiliers sur le bassin, devant des adultes lisant ou somnolant sur leurs chaises au soleil. C’est le printemps. Il fait beau, la scène est idyllique. Mais, par une phrase génialement cinématographique, un lent et savant zoom avant sur l’arrière plan, on découvre un mur criblé d’impacts de balles.
Ce plan signifie, en lecture directe, qu’en mai 1871, un grand nombre de communards furent fusillés à cet endroit.
Cette ouverture trompeuse, qui n’est pas sans rappeler celle de Nuit et brouillard d’Alain Resnais (« Même un paysage tranquille..»), permet ensuite au réalisateur de relater, dans les décors réels du jardin du Luxembourg, l’aventure du médecin Maxime Vuillaume, rédacteur au Père Duchêne arrêté le 21 mai 1871, et sauvé du peloton d’exécution par un étudiant en médecine.
La suite du film se repose sur d’exceptionnels documents photographiques en noir et blanc, et montre la violence des combats dans Paris à cet endroit.

Peter Watkins et la Commune

C’est grâce à l’immense talent du cinéaste britannique Peter Watkins (né en 1935) qu’un film va enfin prendre toute la mesure de l’histoire de la Commune.
Dans son immense fresque de plus de six heures La Commune (Paris 1871) (film de 375 mn – 2000) réalisée pour Arte, Watkins fait de l’anachronisme volontaire un vecteur signifiant en introduisant l’interview et le commentaire télévisés comme jalons de la chronologie de la Commune : le journal télévisé national « propagandiste » de Versailles s’oppose aux reportages bricolés des journalistes de la télévision « communale », laquelle, en bout de course et faute de moyens, se trouve réduite à l’état de radio par abandon de l’image.

Un procédé de distanciation brechtienne très intelligent qui permet de passionnants sauts dialectiques du passé au présent et de la réalité à la fiction, de la propagande à la réalité. 

Premier extrait ci-dessous :

           
Parlons Révolution « la commune » P.Watkins (part2)

Le film se situe en mars 1871, tandis qu’un journaliste de la télévision versaillaise diffuse des informations lénifiantes et évidemment tronquées. Se crée alors une autre façon de relater les événements à travers une autre télévision « communale », émanation du peuple de Paris insurgé.
Le film se déroule dans un espace théâtralisé (dans les entrepôts Armand Gatti, là où Georges Méliès érigea ses studios – bel hommage, en passant, au cinéma) avec plus de 300 acteurs interprètes, filmés par une caméra fluide, travaillant en plans séquences, les différentes interventions des représentants du peuple de la Commune. Ils font part, directement, de leurs interrogations sur les réformes sociales et politiques en cours.

Avec un budget très faible, mais grâce à l’étonnante énergie des comédiens et techniciens, Peter Watkins, après deux mois seulement de préparation, arrive à reconstituer, en 13 jours seulement de tournage, l’exceptionnelle expérience politique de la Commune.

Deuxième extrait ci-dessous :

Le génie de ce film est d’arriver, en se situant au plus près des gens du peuple (enfants de la rue, artisans, ouvriers, petits patrons, fonctionnaires, soldats, intellectuels, curés, petits bourgeois), à créer des passerelles avec notre société actuelle.
Ce film nous rappelle que l’histoire est un matériau vivant et que la Commune reste d’actualité.

La Commune, c’est pour Peter Watkins une manière de s’opposer à la machine à décerveler.

Le film commence par un plan-séquence faisant découvrir le lieu du tournage après la dernière scène, informant que le film a été tourné pendant treize jours en plans-séquences, puis les acteurs se présentent et présentent leur personnage.

Nous sommes à la fois en mars 1871 et aujourd’hui. On découvre bientôt deux journalistes d’une télévision locale.

Troisième extrait ci-dessous :

Le dispositif de tournage, le système de fabrication et le procédé de narration sont explicites. Tout au long du film, par l’artifice, le public est sans cesse renvoyé à sa condition de spectateur, et donc à son sens critique.

Le pari de La Commune est de filmer d’abord des idées, d’incarner de la pensée en train de se réaliser, en montrant comment les idées deviennent actes. En résulte un film sur l’idée de la Commune, sur cette idée toujours vivante, où l’on voit le soulèvement parisien non comme un échec mais comme le début d’une réflexion, le commencement d’une conception de la solidarité et de l’engagement.

Avec de nombreux parallèles avec notre époque : le racisme, la place et le rôle des femmes, l’inégalité des richesses, la mondialisation, la censure, la faillite de l’école.

Quatrième extrait ci-dessous : 

       

Le film montre ce qu’est la parole populaire, la naissance de cette parole, les balbutiements de la démocratie.
Il montre ainsi la difficile élaboration d’un discours et d’une démarche collective, car La Commune n’est pas non plus un panégyrique du premier pouvoir révolutionnaire prolétarien : tâtonnements, errements, divergences individuelles et conflits ne sont pas occultés. 

Ce film est visible sur youtube, en version écourtée, en deux parties. Première partie ci-dessous :

Deuxième partie ci-dessous : 

Quant à une sortie en salle, le film, même dans une version plus courte, n’a pas encore trouvé de distributeur.

Heureusement il est disponible en version longue (375 mn) en DVD et je ne peux que conseiller de se le procurer.

Pour aller plus loin sur l’analyse de ce film, cliquez ici

Quelques propos de Peter Watkins, tenus à la sortie du film sur la Commune 

« Aujourd’hui, un réalisateur qui refuse de se soumettre à l’idéologie de la culture de masse, fondée sur le mépris du public, et ne veut pas adopter un montage frénétique fait de structures narratives simplistes, de violence, de bruit, d’actions incessantes, bref, qui refuse la forme unique, ou ce que j’appelle la mono-forme, ce réalisateur ne peut tourner dans des conditions décentes. C’est impossible. Les producteurs consacrent désormais l’argent en priorité au divertissement. Tout créateur choisissant une direction autre, alternative, est complètement marginalisé. La répression, tout comme la violence des medias est institutionnalisée. » (interview 1999).

La télévision a imposé des structures narratives totalitaires à la société sans que nul n’ait eu le temps de réagir. C’est ça, la « mono-forme » : un torrent d’images et de sons, assemblés et montés de façon rapide et dense, une structure fragmentée mais qui donne l’impression d’être lisse.
Pour accompagner la pensée unique on a créé l’image unique. Une image intolérante et antidémocratique, qui s’emploie à faire percevoir le public non comme composé d’individus complexes, mais comme un méga-bloc d’humanité, cible parfaite des publicitaires et des programmateurs obsédés par l’Audimat, cible parfaite pour le capitalisme et l’économie de marché. C’est une image et une culture dites « populaires », « mais qui en réalité ne sont qu’artificielles et n’ont rien à voir avec le peuple. Une culture ayant le peuple pour fantasme. » (interview 1976).

Henri Guillemin aurait probablement approuvé ce que désigne ce constat.

Je terminerai cette chronique pour indiquer que loin derrière le cinéma, le théâtre est absent alors qu’il est tout à fait capable de prendre la Commune pour sujet, encore faut-il s’y atteler.
En son temps, Ariane Mnouchkine, par exemple, n’hésitait pas à mettre en scène des pièces politiques sur la longue durée. On se souvient de La Ville parjure (6h00) qui traitait du scandale du sang contaminé (Elle faisait revenir sur Terre les Erynies qui découvraient le drame avec effroi, pire que les crimes les plus odieux de l’Antiquité auxquels elles étaient habituées). Egalement, L’histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge (10h00), qui relatait les combats politique du Cambodge, dont la période des Khmers rouges ; ou encore L’Indiade ou l’Inde de leur rêves (10h00) sur la partition de l’Inde et la guerre entre Hindous et Musulmans, etc… Il n’est pas trop tard, d’autant que la Révolution française a été mise en scène l’année dernière par Joël Pommerat. Ca ira(1) fin de Louis, un spectacle hautement politique de plus de quatre heures.

Une autre forme d’expression, le roman graphique, tire son épingle du jeu avec les quatre tomes du Cri du peuple de Jacques Tardi et le triptyque d’Eloi Valat : Journal de la Commune de Paris, L’enterrement de Jules Vallès et La semaine sanglante de la Commune de Paris

Chronique réalisée par Edouard Mangin

Affiche du film "La Commune" de Peter Watkins : Henri Guillemin