Catégories
événements

Henri Guillemin sur Alfred de Vigny à la Sorbonne !

 

 Alfred de Vigny – Photo de Nadar – 1850

Henri Guillemin en Sorbonne !

Pourquoi ce point d’exclamation dès le titre de cette “newsletter” ? C’est ce qu’il faut expliquer en guise d’introduction.

De son vivant Guillemin n’a guère fréquenté la Sorbonne. Il y est, certes, inscrit comme étudiant à partir de 1923, année de son entrée à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) de la rue d’Ulm, mais comme il a passé en avance, à Lyon, sa licence et ce qu’on appelle aujourd’hui son master, il n’a « rien, rien fait scolairement » (Le Cas Guillemin, Gallimard, 1979, p. 23) pendant les trois années qui sont celles de sa plus activité militante aux côtés de Sangnier et de la « Jeune République ».
À la rentrée de 1926, c’est plus sérieux : pour préparer l’agrégation, il faut se « remettre au travail, suivre des cours en Sorbonne et déposer des copies » (ibid.). Donc, de l’automne 1926 au printemps 1927, il faut imaginer Guillemin potassant son concours, qu’il réussit. Puis viennent la carrière dans le secondaire, la thèse sur Lamartine, le premier poste à l’université du Caire, la guerre.

La Sorbonne ne revient à l’ordre du jour qu’en 1946, lorsque Guillemin, suspendu par Vichy en juillet 1942, s’interroge sur la suite de sa carrière. Il est depuis quelques mois attaché culturel de France à Berne, mais il tente de revenir la Sorbonne, cette fois “par en haut” : il échoue à s’y faire élire professeur, les mandarins de l’époque, en majorité voltairiens, ne voulant pas d’un « jésuite offensif » comme lui (mots de Daniel Mornet, son directeur de thèse, Le Cas Guillemin, p. 31).
Ce qui fait que Guillemin n’a dû remettre les pieds à la Sorbonne qu’une fois, en octobre 1962, date à laquelle il ouvre le colloque Jean-Jacques Rousseau qui se tient au Grand Amphithéâtre – il est d’ailleurs intéressant qu’on lui ait fait l’honneur de ce discours inaugural, en raison de ses travaux érudits sur cet écrivain, et en dépit de ses idées.

Venons-en à la période la plus récente.

Lorsque j’ai fait, à mon tour, mes études à la Sorbonne, puis lorsque j’y ai été assistant de littérature française (longtemps : de 1978 à 1997), j’ai pu éprouver concrètement et à diverses reprises combien le nom de Guillemin était mal vu dans ces augustes murs, très marqués à droite depuis la naissance des diverses universités après les troubles de 1968 :
à la vieille Sorbonne (Paris-IV) les “réacs” ; à la « Nouvelle Sorbonne » (Paris-III) les un peu moins à droite ; quant aux universitaires de gauche, on les trouve à Jussieu (Paris-VII, de son nom officiel « Paris-Denis Diderot », ce qui n’aurait pas plu à Guillemin !).

Le pire choix que je pouvais faire, enseignant – subalterne, il est vrai – à la Sorbonne, c’était de délaisser un temps mes travaux pour faire, en 1979, en 1982, en 1988, trois livres sur Guillemin… Ma patronne de thèse ne me l’a jamais pardonné.

Sorbonne – Maison de la Recherche – 28, rue Serpente – Paris

C’est dire avec quel plaisir je me suis vu proposer de venir parler, cette fois de façon tout à fait officielle, de Guillemin dans cette chère Sorbonne (à la Maison de la Recherche) où on m’a si souvent fait grief de m’intéresser à lui.

De plus l’invitation ne venait pas de n’importe qui, et ne portait pas sur n’importe qui. Il s’agissait d’une journée organisée par Sophie Vanden Abeele-Marchal, maître de conférences à Paris-IV et directrice du Bulletin de l’AAAV (Association des Amis d’Alfred de Vigny), et par Sylvain Ledda, professeur à l’Université de Rouen et éditeur du Théâtre complet de Vigny chez Champion.

Le sujet de la journée était : « Alfred de Vigny, passions et émotions », et au milieu d’interventions sur Vigny romancier, dramaturge ou poète, j’étais invité à parler de « Guillemin, Vigny et la “critique-passion” ».
Ce que j’ai fait le 15 juin dernier.

Guillemin et Vigny

C’est une très longue histoire de désamour.


Né en 1903, Guillemin a été lycéen, puis étudiant, à une époque où Vigny non seulement faisait partie de ce que l’on apprenait à admirer, mais encore était présenté en modèle du poète austère, retiré dans sa « tour d’ivoire » (mot inventé par Sainte-Beuve à son sujet), noble à tous égards.
L’élève Guillemin a appris et récité par cœur « Le cor » et « La mort du loup ».

Et voilà qu’en 1923 il entre dans le cercle de Marc Sangnier dont il devient le secrétaire : or Sangnier est le détenteur, par filiation naturelle, d’une immense partie des papiers inédits de Vigny, qu’il lui laisse découvrir ;
et le Vigny homme privé (famille, amitiés, ambitions, amours) que recèlent ces lettres et ces carnets lui paraît soudain très différent de ce qu’on lui a appris ; il ne va pas cesser de dire comme il se sent loin, désormais, de cet homme.

Alfred de Vigny à l’âge de dix-sept ans en uniforme de sous-lieutenant.
Portrait par François-Joseph Kinson – Musée-Carnavalet.

Dans mon exposé à la Maison de la recherche de la Sorbonne, j’ai eu un but informatif modeste : rappeler ce que Guillemin avait dit et écrit sur Vigny, entre 1939 (premier article) et 1986 (dernier article), en mettant plus spécifiquement l’accent sur 1955, date de publication de son M. de Vigny homme d’ordre et poète, et sur le scandale suscité par ce livre.

Le contenu intégral de ce que j’ai dit paraîtra, mis en forme et organisé, dans le prochain numéro du Bulletin des Amis de Vigny ; ce n’est pas l’objet de cette newsletter.

Je retiens juste trois moments importants de mon intervention, pour l’intérêt – de nature diverse – de certains citations.

Premier moment

Moment déroutant, même pour un “guilleminien” convaincu :
en 1944, la préface qu’écrit Guillemin pour son édition des Poésies complètes de Vigny dans la « Collection classique » du Milieu du Monde, éditeur genevois qui lui avait demandé de concevoir une série de volumes où il donnerait à lire les “classiques”, justement, de son choix.
Il y eut entre 1942 et 1949 dix-neuf de ces volumes, allant de La Fontaine à Baudelaire, sans notes mais avec une préface, chaque fois, très personnelle (ce qui n’étonne pas dès lors que le préfacier est Guillemin…).

Or celle du n° 11, les Poésies de Vigny, donc, est étonnante : sur dix pages, à peine une, la dernière, concerne les vers de Vigny – et encore, pour dire qu’ils sont bien mauvais ; les neuf qui précèdent sont un portrait, accablant, de l’homme Vigny ; comme s’il fallait, en urgence, dénoncer « le double jeu, le trompe-l’œil, la mascarade, le mensonge assidus de cette existence ».

Vigny châtelain et producteur de cognac se plaint de son manque d’argent ? « Mais tel, avec une féroce amertume, persiste à se juger gueux dont les biens suffiraient au bonheur de plusieurs familles. »

Et il en va ainsi jusqu’au bout, des ambitions académiques aux amours déréglées, tout cela pour une œuvre qui se tarit peu à peu jusqu’à ce Vigny amer et malade, « ce cœur noué et devenu vénéneux dans la part de lui-même, décroissante, qui échappe encore à la sclérose », et dont il ne nous reste, en fait de poésie, que deux minces recueils décevants.

À se demander, soyons francs, pourquoi avoir voulu mettre un Vigny dans cette collection, si c’était pour le descendre en flammes de la sorte ? Mais justement : il s’agissait peut-être bien de le descendre en flammes. D’entrée on est tenté de dire que si la réputation de démolisseur de Guillemin est juste pour au moins une de ses victimes, c’est bien à propos de Vigny.

Deuxième moment

Deuxième texte déroutant, et qui va dans le même sens.
À la fin de 1954, l’hebdomadaire catholique de gauche Témoignage chrétien a commandé à Guillemin une série d’articles dont le titre général, non compromettant, est : « Réflexions sur quelques grands écrivains du XIXe siècle ».

Pour chacun, deux articles, l’un sur les idées religieuses, l’autre sur les idées politiques. Les deux premiers écrivains choisis sont Chateaubriand et Lamartine, le dernier est Victor Hugo, et pour ces trois-là Guillemin est chaleureux, même s’il critique, et enthousiaste. Des titres comme « Victor Hugo missionnaire » ou « Le combattant Victor Hugo » (20 mai et 10 juin 1955) ne trompent pas.

Le ton est différent pour Vigny, troisième des quatre auteurs retenus. Le titre des deux articles, « M. de Vigny et le goupillon », « M. de Vigny et le sabre » (25 février et 18 mars 1955), donne la couleur, et plus encore la première phrase du premier : « Gênant de parler de quelqu’un qu’on n’aime pas » – au moins, c’est être franc, comme est franche, je pense, l’affirmation que ne pas aimer Vigny n’est pas une raison de faire silence sur lui, car ses prises de position ont compté, en son temps.

Cela dit, Guillemin n’a pas changé d’avis depuis dix ans : « Vigny, plus je le fréquente, plus il me consterne ». Et de brosser à nouveau le portrait d’un écrivain stérile qui, « dans la mesure même où il n’avait rien à nous dire » [sic], s’est drapé dans une attitude de noblesse et de sagesse. L’œuvre de Vigny ? « une espèce de terrain vague, sans herbe et sans eau, où se pavane un vieux beau fardé, vacant et satisfait, qui se nourrit de sciure de bois ».

La “sagesse” de Vigny ? Allons donc ! et nous voyons ici s’exprimer une des plus profondes convictions de Guillemin, qu’il s’agisse de l’athée Vigny ou des autres :
« Nos décisions, nos options profondes, sont prises […] dans le creux de notre identité, là où commandent et s’affrontent les grandes forces obscures, les préférences essentielles : l’argent, le sexe, Dieu ». Or les comportements de Vigny à ces trois égards, quand on les examine, dit Guillemin, « ne laissent plus de place au doute sur la qualité d’un être, et ce qu’il a d’irrémédiable ».

Sur cet adjectif couperet se termine l’article…

Troisième moment

Mais qu’est-ce que Vigny a donc de si « irrémédiable » ?
C’est le troisième texte qui va nous le dire, ou plutôt deux textes, révélés par Guillemin en 1954, et qui, réunis, forment le premier chapitre de M. de Vigny homme d’ordre et poète publié chez Gallimard en décembre 1955 et réédité chez Utovie.

Le 20 février 1954 Le Figaro littéraire donne, sous le titre « Vigny, sauveur de Napoléon III : un complot étouffé dans l’œuf ! », le texte de notes prises par Vigny à Compiègne (où il avait été invité au palais impérial) sur des propos de son valet de chambre laissant craindre un projet d’attentat contre le souverain ; Vigny y laisse voir son intention de dénoncer ce complot.
Sous un titre plus sobre, « Vigny homme d’ordre », Le Monde du 6 novembre 1954 publie d’autres notes révélées par Guillemin, des projets de lettres au préfet de la Charente, où Vigny a son château ; il y est question des comportements dangereusement “gauchistes” de notables de son entourage.

Dans aucun des deux cas Guillemin ne dit que Vigny a réellement dénoncé quiconque, mais il ne cache pas ce qu’il pense de cette attitude au moins virtuelle de mouchard, motivée à ses yeux par des peurs de propriétaire (« dès qu’il s’agit de réalités immédiates, Vigny se retrouve spontanément, tel qu’il est dans son option fondamentale : un possédant appelant à l’aide le sabre et le canon pour la protection de cet ordre établi dont il est le bénéficiaire », M. de Vigny homme d’ordre et poète, p. 16).

Lorsque paraît le livre, dont les trois quarts concernent l’élaboration de l’œuvre de Vigny (brouillons et plans de poèmes, etc.) mais dont le premier chapitre reprend la teneur des deux articles de 1954, c’est le tollé dans la presse non seulement de droite mais modérée.

La vérité sortant du puits – tableau d’Edouard Debat-Ponsan – (1847-1913) – Hôtel de ville d’Amboise

Le feuilleton littéraire d’Émile Henriot, dans Le Monde du 4 janvier 1956, est sévère ; seuls les périodiques communistes, que le travail d’historien de gauche de Guillemin passionne, prennent fait et cause en sa faveur :
« Cachez cet argousin que je ne saurais voir », titre drôlement le talentueux André Wurmser le 26 janvier dans Les Lettres françaises, tandis qu’un grand universitaire, alors communiste pur et dur, Pierre Albouy, publie dans L’Humanité du 9 février un « Alfred de Vigny poète et policier » qui renchérit sur Guillemin.

Mais un seul article le choque, c’est celui que Mauriac, son aîné, son ami depuis trois décennies, donne au Figaro littéraire sous le titre : « Le bonheur d’être oublié » (24 mars 1956).
Il y est question de Vigny, naturellement, car Mauriac, qui admire le poète, juge indécent de s’en prendre à sa personne, mais il y est question surtout de tout écrivain qui serait après sa mort soumis à l’œil inquisiteur d’un Guillemin ; moi, Mauriac, par exemple (il ne le dit pas comme ça, bien sûr, mais le sens est plus qu’évident), quand je vais mourir – j’ai dix-huit ans de plus que lui –, que va-t-il dire de ma vie privée et de mes jardins secrets ? Décidément, oui, quel « bonheur d’être oublié » : on ne risque rien.

C’est à cet article à la fois narcissique et magnifique de Mauriac (qui l’a repris dans les Mémoires intérieurs) que Guillemin donne, le 7 avril 1956, une longue réplique intitulée « Suis-je coupable de “critique-passion” ? », toujours dans Le Figaro littéraire où tous deux écrivaient.
Amédée Lathoud, membre de « Présence d’Henri Guillemin », a opportunément repris et commenté ce texte dans le Bulletin de l’association (n° 3, avril 2014, p. 45-54).

C’est une des rares occasions, avant sa vieillesse où il a davantage parlé de lui-même, où Guillemin s’explique sur ses attitudes les plus viscérales.
Je n’en retiens ici que des passages qui concernent directement Vigny et que je ne pouvais pas ne pas lire lors de mon exposé à la Sorbonne, et l’on verra que rien en eux ne tranche sur ce que dit habituellement Guillemin historien de la littérature et historien tout court.

Illusion d’optique – Ange ou démon – Dessin de Maurits Cornelis Escher (1898-1972)

D’abord, réponse à ceux qui l’attaquent parce qu’il est de gauche, ou parce qu’il est catholique, ou les deux. Faux problème, rétorque-t-il, car j’aime des athées et j’aime des gens de droite :

« Soyons francs. Il ne s’agit ni de politique, ni de religion. Il s’agit de qualité humaine, il s’agit de tempérament, il s’agit d’une certaine attitude devant la vie ; il s’agit de ce quelque chose qu’on atteint assez vite dans la fréquentation d’un être, même disparu de longue date, et qui nous le livre dans son tréfonds. Et pas moyen de se défendre, alors, non d’un jugement, mais d’un réflexe. L’homme nous est présent comme si nous avions capté son regard, touché sa main, respiré son odeur. Verlaine peut avoir été hideux, c’était tout de même un être pur. Hugo peut avoir dit quelques sottises, c’était tout de même un être grand. Vigny peut avoir écrit quelques beaux vers, c’était tout de même un être petit, et rance. Cela s’appelle critique-passion ? Soit. Et où est l’histoire impartiale ? Il n’y a pas d’histoire impartiale. Il n’y a que des historiens qui font semblant d’être “objectifs” […]. Partialité n’est pas déloyauté. »

En approchant de la fin de sa réponse, Guillemin revient tout de même à la question politique, ou sociale, toujours à propos de cette histoire bien élevée qu’il hait, et il donne avec vivacité cette explication du « péché » qui serait le sien, s’agissant de Vigny :

« J’ai touché à un tabou. […] les Verlaine, les Rimbaud [deux écrivains sur lesquels il publiait beaucoup à cette époque], peu importe ce qu’on nous apprend sur leur compte. Avec eux, petites gens, tout est permis, et bon, et juste. Mais M. de Vigny est “du monde”, M. de Vigny avait des terres, M. de Vigny a droit à des égards, M. de Vigny a “quelques raisons” de se croire “à l’abri” […] Ma faute me paraît donc être d’avoir mal respecté un code non écrit de convenances que l’historien de bonne compagnie sait d’instinct ou d’éducation. L’historien “de bon goût” détourne, de lui-même, la tête lorsque ce qu’il aperçoit est de nature à porter préjudice aux personnes distinguées. »

Évidemment, « discrétion, déférence, ces qualités d’un bon domestique », ne sauraient être le fait d’un Guillemin.

La reproduction interdite – tableau de René Magritte (1898-1967)
Museum Boijmans Van Beuningen Rotterdam

Deux choses, ici, je crois, dans son attitude : une rancœur atavique de fils de cantonnier contre le “château”, et la conviction absolue, qui n’est plus seulement subjective et personnelle, que les écrivains (ou les hommes politiques) ont des comptes à rendre.

Je cite encore ce passage, presque à la fin de la réponse à Mauriac :

« Quiconque nous parle, invinciblement nous lui demandons ses preuves ; nous voulons savoir comment il s’en est tiré, lui-même, du métier d’homme, non la plume à la main, mais dans l’aventure, pour de bon, de sa destinée ; nous avons besoin de savoir s’il y croyait, s’il y avait “provision” sous ses chèques, garantie-or sous sa monnaie de papier, si sa vie, en somme, ratifiait son œuvre. »

Guillemin ayant pensé que la posture noble de Vigny était une posture tricheuse, il n’a pu que déplaire en le disant un peu haut.
Mais, disait-il de lui-même, « on ne sait que trop à quel point le bon ton me manque, infirmité dont je ne saurait guérir » : ces mots qui le peignent figurent en 1970 dans un article de La Tribune de Genève significativement intitulé « Les pudeurs de l’Histoire ».

Conclusion

Le point d’exclamation de mon titre a maintenant tout son sens : la teneur de ce que j’ai dit sur Guillemin et Vigny n’est pas de nature à faire changer d’avis ceux qui ne voient en Guillemin qu’un falsificateur, voire un marchand d’autographes ; et sa condamnation de Vigny est si haineuse qu’elle continue d’interroger même ses amis.

Mais ce Guillemin sans nuances est Guillemin aussi, et sans cette passion (qui, plus souvent positive, lui a fait “réhabiliter” tant de gens qu’il admirait), nous n’aurions pas l’ensemble de son œuvre.

Il était donc important de ne pas ignorer “son” Vigny, et il n’était pas indifférent que cela se passe à la Sorbonne, lieu de ce savoir de bon ton qui le mettait en rage.

Récit de Patrick Berthier.

Henri Guillemin
Catégories
Livres

Chemin de traverse n° 7 : « la Révolution française n’est pas un mythe »

Exécution légale de Louis XVI. Estampe du 18 e comme symbole de la réalité effective de la Révolution en tant que retournement des ordres illégitimes. Musée Carnavalet

Je ne sais pas si Henri Guillemin aurait apprécié le livre de Sophie Wahnich, La Révolution n’est pas un mythe, publié chez Klincksieck, dans la collection « Critique de la politique » que dirigeait Miguel Abensour. – il n’avait pas la tête philosophique, on l’a dit, et n’a jamais éprouvé le besoin d’expliciter les présupposés théoriques de sa conception de l’Histoire. De son côté, Sophie Wahnich ne mentionne pas, dans les travaux qui ont été suscités par le bicentenaire de la Révolution, le livre de Guillemin Silence aux pauvres – sans doute, si elle l’a lu, ne juge-t-elle pas qu’il mérite d’être étudié (ce en quoi elle aurait tort). 

Rapprochement sans intérêt, direz-vous ? Je ne le pense pas et pas simplement parce que l’objet  » Révolution française » est au centre de leurs travaux mais parce que le parcours de Sophie Wahnich renforce un certain nombre d’intuitions d’Henri Guilemin.

Voyons cela de plus près.

Sophie Wahnich étudie les positions de Sartre et de Lévi-Strauss sur la Révolution et donc sur l’Histoire. Elles sont, l’une et l’autre, d’un maniement difficile et je ne suis pas sûr que Sophie Wahnich soit toujours très claire dans son argumentation (cela est dû, en partie, à une édition souvent fautive). Et c’est dommage, parce que l’opposition entre genèse et structure est cruciale. Ou du moins l’a été dans les années 70 – il n’est pas sûr, en effet, qu’elle le soit encore.

De cette lecture croisée et contradictoire de l’événement 89, « mythe » ou « fait encore porteur de sens », Sartre sort vainqueur et les concepts mis en place dans la Critique de la Raison dialectique ont plus d’impact qu’on aurait pu le croire, sur le travail actuel de certains historien alors qu’on sait la méfiance de Claude Lévi-Strauss à l’égard de l’Histoire.

Le point essentiel est celui de la remise en cause du marxisme – en partie due à la critique du stalinisme, à l’effondrement du système soviétique – qui ouvre les vannes à une lecture très révisionniste de 89, à une revanche de tous ceux qui avaient souffert de la domination, ici, en France, des grands historiens marxistes de la Révolution, de tous ceux qui voulaient récuser l’idée même de révolution pour pouvoir justifier l’ordre capitaliste lui-même. L’appui théorique de Lévi-Strauss, faisant de la Révolution la marque mythique d’une vision ethnocentriste de l’Histoire fut certainement prépondérant.

Or, Sartre, s’il se dégage d’un dogmatisme marxiste sclérosant, sait conserver, de la pensée de Marx, un certain nombre de concepts opératoires ; surtout l’idée du sens de l’événement 89 pour ce qui est de la liberté humaine, dans sa lutte contre le pratico-inerte, où l’homme sériel s’englue, afin de faire grandir l’humanité par la fusion du groupe en un moment dont la dimension sacrée est essentielle (cf. le thème du serment).
C’est ainsi que se réalise « un saut qualitatif et productif d’une nouvelle situation ». L’intérêt porté par Sartre aux « détails », précis, concrets, est évidemment bien éloigné de l’effacement de l’homme dans la perspective structuraliste.

Ce que Sophie Wahnich retient de ce parcours et des médiations qui lui ont permis d’avancer dans la prise de conscience de son métier d’historienne, c’est la spécificité de l’objet 89 pour celui qui s’inscrit dans les combats d’aujourd’hui. « Revendiquer la force émancipatrice de l’universel aura toujours permis de forger un idéal politique à même de mobiliser vers un au-delà utopique.(p.244).

On est loin de la vision d’un François Furet qui « refuse de rabattre l’événement révolutionnaire sur les structures économiques et sociales à la manière de l’histoire marxiste, mais est loin d’une perspective insurrectionnelle ou populaire (…) ». Lorsque l’insurrection surgit, il la nomme « dérapage ». »(p.145). Et finalement plus proche de Foucault qui suit Furet, dans un premier temps, dans sa dévalorisation de 89, mais retrouve, dans ses articles sur la Révolution iranienne le problème « du sacré et des émotions » qui « voisinent et fabriquent la dynamique révolutionnaire » (p.243).

Foucault, dans des conférences prononcées à Toronto, en 1982, parle du projet qu’il a d’étudier la subjectivité révolutionnaire. « Le moment est venu maintenant d’étudier la révolution non seulement comme mouvement social ou comme transformation politique, mais aussi comme expérience subjective, comme type de subjectivité. »(Dire vrai sur soi-même, conférences prononcées à l’Université Victoria de Toronto, éd.Vrin, p.106).
Sophie Wahnich ne pouvait avoir connaissance de ce texte publié après le sien, mais il apporte de l’eau à son moulin). (note*)

Dernier point, la revendication par Sophie Wahnich, des émotions propres à l’historien lui-même, dans le contexte qui est le sien :
« Oui, des hommes ont été libres et sans doute ils pourront l’être à nouveau. [La Révolution française doit] donner du courage dans ces temps d’effroi où l’on veut faire disparaître jusqu’à l’idée de liberté, de réciprocité, d’universalité et d’égalité. »(p.246).

C’est cette vibration émotionnelle, éloignée de la froideur affichée des historiens positivistes, qui rapproche Sophie Wahnich d’Henri Guillemin.

note* : Je signale pour ceux qui voudraient creuser ce point, l’excellent article de Sophie Wahnich dans la revue « Vacarme » – mai 2014 : Foucault saisi par la révolution, Iran 1978, Révolution française 1792, Tunisie 2010-2014.

Recension de Patrick Rödel.

Pour aller plus loin (N.de l’E) :

Dans une interview donnée le 22 octobre 2015 au journal Libération, Sophie Wahnich, parle de son livre et développe sa pensée sur la Révolution qui vient. Elle parle littérature et politique. Qu’elle mentionne le livre de Pierre Michon Les Onzes, ou celui de Denis Lachaud Ah, ça ira nous a fait plaisir. Pour lire cette interview , cliquez ici

En février 2016, Sophie Wahnich écrivait, dans la revue Vacarme, un article aussi pertinent qu’original, dont le titre excite tout de suite la curiosité : « Entretien avec le fantôme de Maximilien Robespierre« . Pour lire l’article, cliquez ici

Pour lire son très intéressant article sur Foucault, également publié dans la revue Vacarme, indiqué dans la recension de Patrick Rödel, cliquez ici

Sophie Wahnich collabore aussi à la revue Lignes. Ici, le n° 50 (mai 2016), conçu et coordonné par elle sur la notion de fascisme. Pour en savoir plus, cliquez ici

Complément d’Edouard Mangin

 Rayon de soleil dans la tempête. Tableau de Nikolaï Dmitriev (1837 – 1898)
Catégories
Livres

Les actes du colloque « Henri Guillemin et la Commune » sont publiés

Colloque du 19 novembre 2016 – Amphi – Paris 3 Sorbonne nouvelle

Comme prévu et comme annoncé en début d’année, les éditions Utovie viennent de publier les actes du colloque « Henri Guillemin et la Commune – le moment du peuple ? » que nous avons organisé le 19 novembre 2016 à l’Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle – Censier.

En complément des vidéos disponibles sur notre site, en page d’accueil depuis le 9 janvier, (cliquez ici) nous ne pouvons qu’inciter le plus grand nombre à lire, au calme, de façon approfondie, le texte de chacune des interventions. Plusieurs raisons à cela dont deux me viennent naturellement à l’esprit ; d’abord la richesse de leur contenu et ensuite l’ensemble des notes et références apportées sur chacune d’elles par Patrick Berthier. Notes d’une très grande précision et d’une très grande utilité permettant d’aller plus loin dans la connaissance de cet événement exceptionnel : la Commune de 1871.

En effet, comme l’indique Patrick Berthier en 4e de couverture : « Parmi les événements historiques qu’Henri Guillemin a cherché avec passion à comprendre, la Commune de Paris de 1871 occupe une place privilégiée : tentative pour renverser le cours des choses, mais échec cuisant, ce mouvement trouve son origine générale dans toute l’histoire bourgeoise du XIXe siècle, et son origine particulière dans le défaitisme organisé du gouvernement dit de « Défense  » nationale.
C’est ce moment tragique, devenu un symbole, que le colloque que nous avons tenu le 19 novembre 2016 à la Sorbonne nouvelle, a cherché à la fois à commémorer et à expliquer à travers l’oeuvre d’Henri Guillemin, depuis sa lecture de Jules Vallès jusqu’à son interprétation de la défaite de 1940. »

La lecture de chacune des interventions procure un véritable plaisir car elles nous entraînent à la fois dans l’intimité même de l’homme à travers ses convictions profondes, dans ses lumineuses études littéraires, sa passion pour les trajectoires humaines singulières et bien sûr dans la puissance de ses analyses politiques qui vont directement à l’essentiel : dénoncer les manigances des élites et révéler les vrais rapports de classes.

Enfin, le livre refermé, une sorte d’énergie persiste. Comme une vibration profonde : la conviction que, certes non, la Commune n’est pas morte et que le désir est vif de poursuivre le chemin vers la prochaine étape : notre prochain colloque, prévu à l’automne 2018, sur le thème de la débâcle de 1940/la trahison des élites/l’affaire Pétain.

Note rédigée par Edouard Mangin.

Catégories
Livres

Quand Guillemin lisait Mauriac

Les chroniques du Caire n° 5 – François Mauriac

À vrai dire, Guillemin a toujours lu Mauriac, de dix-huit ans son aîné. 

Lorsque, encore élève de l’ENS, il le rencontre pour la première fois aux « Décades » de Pontigny en 1925, il est un disciple enthousiaste et actif de Marc Sangnier, animateur catholique de gauche de la   « Jeune République ».
Mauriac, dans sa propre jeunesse, a suivi lui aussi Sangnier et le « Sillon » jusqu’à ce que ce mouvement catholique soit condamné par le Vatican en 1910 en raison de l’audace de sa doctrine sociale, bien plus avancée que celle de l’Église.

Même si Mauriac s’est ensuite éloigné de Marc Sangnier, et même si, dans les années 1920, il se situe plutôt à droite, l’écrivain déjà célèbre qu’il est, et le normalien Guillemin, sympathisent ; une amitié, jamais démentie malgré de profonds désaccords sur certains points, les liera jusqu’à la mort de Mauriac en 1970, et pour Guillemin, lui-même devenu vieux, Mauriac reste une des grandes rencontres de sa vie :

Berthier/Guillemin

Henri Guillemin me l’a dit en 1977 lors de nos entretiens (Le Cas Guillemin, Gallimard, 1979, p. 55-58).
Et, dans son livre autobiographique Parcours, il consacre à Mauriac pas moins de quarante pages, nourries de ses souvenirs et de nombreux extraits des lettres qu’il a reçues de lui (Seuil, 1989, et Utovie, 2015, p. 381-421).

Ce qui les a unis si fort touche à la fois au sentiment, aux idées et à la littérature.
Mauriac éprouvait pour Guillemin une amitié passionnée, dont témoignent ses lettres (déposées à la Bibliothèque de Neuchâtel où elles sont consultables sur demande), et de son côté Guillemin a toujours pensé que Mauriac était un des plus grands écrivains de son temps. Quant aux idées, c’est surtout à partir de 1936, lorsque Mauriac prend parti pour la république espagnole et contre Franco, que les deux hommes se rapprochent.

C’est à cette époque que Guillemin, qui dispose d’une tribune hebdomadaire dans La Bourse égyptienne pour y parler des livres de son choix, consacre à Mauriac trois de ses chroniques ; il rend compte du tome II de son Journal le 21 novembre 1937, de sa pièce de théâtre Asmodée le 31 juillet 1938, et de son roman Les Chemins de la mer le 12 février 1939.

Aucune de ces trois œuvres ne figure aujourd’hui dans ce qui demeure connu de Mauriac, mais ce qu’en dit Guillemin permet de se faire une idée de ce qu’était alors sa gloire.

Né en 1885, académicien depuis 1933, Mauriac est déjà auteur, entre autres, de Thérèse Desqueyroux (1927) et du Nœud de vipères (1933), mais aussi d’une Vie de Jésus (1936). C’est surtout après la guerre qu’il s’épanouira comme critique et comme redouté chroniqueur politique, notamment dans son fameux Bloc-Notes.

À la date où Guillemin parle de lui dans le journal du Caire, Mauriac est avant tout un romancier confirmé.

Journal II

Ainsi intitulé parce qu’un premier tome a été publié en 1934 – vient à la suite de trois romans, Le Mystère Frontenac (1933), La Fin de la nuit (suite de Thérèse Desqueyroux, 1935) et Les Anges noirs (1936) ; mais cette fois-ci, il s’agit « d’un livre dont François Mauriac est l’unique personnage, […] publiquement et sous son propre nom », en contact direct avec le lecteur.

D’entrée Guillemin donne le ton.
Certains mots qu’il emploie montrent l’emprise qu’exerce sur lui l’écrivain, et expliquent, déjà, ce qui le passionne chez lui, engagement existentiel autant qu’art d’écrire :


« Ces témoignages que Mauriac nous livre, il les a choisis en lui-même, il les a prélevés sur son univers intérieur de telle sorte qu’ils lui composent, trait à trait, cette figure qui sera la sienne pour le monde et pour la postérité. Tout cela est contrôlé, dirigé ; mais si le plus grand secret de Mauriac et de cette puissance qu’il a sur les cœurs est de ne rien écrire qui ne s’arrache du plus profond de son être même, qui ne soit, pour lui, valable totalement, qui ne l’engage et ne l’emporte, si ce charme et ce sortilège ne tiennent au fond qu’à cette adhésion passionnée de lui-même à lui-même, cette image que son Journal nous donne, toute littéraire qu’elle soit et surveillée, sans doute, soyons sûrs qu’elle ne nous trompe pas. »

Elle « ne nous trompe pas » : il s’agit là d’un acte de foi, sans preuve, mais justifié par une certitude du cœur.

Guillemin, qui plus tard en a taxé plus d’un de mensonge, est sûr du chrétien Mauriac :


« […] je crois avec force que ce visage lentement révélé, à travers un roman, puis l’autre, dénudé maintenant peu à peu par ce journal qui se prolonge, ce visage délibérément offert et proposé à l’avenir, Dieu le reconnaîtra bien tel à peu près que le monde aura pu le voir. N’ayant point menti à son temps, il n’encourra pas cette dérision d’outre-tombe et ce châtiment réservé aux faussaires d’endurer du siècle un hommage contredit par l’éternité ».

Ce qui fascine Guillemin dans ce regard de Mauriac sur lui-même, c’est ce qu’il dit de son œuvre, et la conscience, non dénuée d’auto-ironie, du caractère immédiatement reconnaissable de ses personnages : « Toute créature dont je m’occupe, écrit-il, devient instantanément ce type assez horrible et indéfendable : un personnage de Mauriac ». Et Guillemin confirme : « […] ses personnages ont entre eux je ne sais quelle ressemblance douloureuse et terrible ». Ce n’est certainement pas une faiblesse, au contraire ; pour Guillemin, cette manière d’écrire toujours le même livre lie Mauriac à Racine et à « son cortège de désespérées : Hermione, Roxane, Phèdre.

Cette Phèdre dont il semble que Racine ne parvenait point à se délivrer, cette Phèdre que Mauriac nous montre avec “sa figure morte, ses lèvres sèches, ses yeux brûlés qui demandent grâce”, qui ne voit qu’en l’évoquant ainsi Mauriac secrètement contemple en esprit sa propre héroïne Thérèse Desqueyroux ? »

Mauriac, pour Guillemin, c’est évidemment un grand écrivain, mais c’est avant tout le peintre chrétien du mal : « Le destin de la créature telle que la chute l’a laissée, je ne crois pas que depuis Pascal personne n’ait su comme Mauriac nous en faire éprouver la misère et le délaissement. L’homme condamné à n’être plus que l’ébauche nocturne de soi-même, perdant et retrouvant le goût de l’infini, l’homme perpétuellement assailli à la fois par la tentation des félicités terrestres, et par cette sollicitation de la grâce qui le presse, l’attend, l’appelle, inlassablement “le harcèle avec une fureur monotone d’Océan” ». Même un non-croyant ressentira « la prise, au moins passagère, de Mauriac sur quiconque l’approche […] tant il apparaît, même aux plus prévenus, que toute cette œuvre au contraire porte témoignage d’une certitude, erronée peut-être, mais essentielle, totale, tragiquement vécue ».

Asmodée

Lorsque, huit mois plus tard, Guillemin en vient à Asmodée, il commence par justifier le retard avec lequel il en parle. Cette pièce, la première de Mauriac, écrite entre l’été 1936 et février 1937, a en effet été créée le 22 novembre 1937, et son article est de la fin juillet 1938 ; cela fait alors « plus de six mois » que cette œuvre, et son succès, sont « l’événement continu de la saison théâtrale française ». Mais il a voulu attendre que le texte soit publié en librairie, et puis « on ne peut juger véritablement d’une pièce de théâtre à la seule lecture ; il faut l’avoir vue sur la scène » et, étant en poste en Égypte, il a dû attendre de pouvoir le faire, dès le début de ses vacances en France, « le 2 juillet », précise-t-il ; sept mois après la première, « la salle était pleine, des derniers balcons au parterre ; à neuf heures il n’était plus possible d’obtenir même un strapontin. Le succès d’Asmodée est éclatant, durable, et d’une telle ampleur qu’il dépasse tout ce que les amis de l’auteur les plus optimistes osaient imaginer ». 

Aujourd’hui encore, la plupart de ceux qui lisent ou relisent volontiers Mauriac ne le voient pas en dramaturge, et c’était aussi le cas en 1938, à voir la peine que se donne Guillemin pour dénoncer « l’injustice de ce grief » selon lequel « Asmodée n’est pas “une pièce”, mais “un roman” » de plus, qui n’a été « porté sur la scène que par un caprice de l’auteur, […] un divertissement de grand écrivain ».
Faux, répète Guillemin (et son plaidoyer forme presque le quart de l’article) : « Asmodée est authentiquement “du théâtre” », et « Asmodée vous empoigne ».

Lu aujourd’hui sans le prestige de la scène, Asmodée a pourtant toutes les allures d’un roman de Mauriac, dont les descriptions seraient simplement réduites, concentrées qu’elles sont, nécessairement, dans les indications scéniques.

Faut-il regretter cet effacement du discours de l’auteur ?
Non, dit Guillemin spectateur décidément séduit, car Mauriac s’est forgé une autre efficacité :
« Sa force est la même ; son pouvoir sur nous demeure aussi grand ; peut-être même que d’entendre des voix vivantes proférer tout haut devant nous des paroles très simples, mais chargées d’un message immense, peut-être leur puissance sur nos cœurs s’en trouve-t-elle encore accrue ».

Guillemin, ne mesurant pas ses éloges, reparle de Racine.

Asmodée le « fait penser à la fois à Andromaque et à Phèdre », pièces où « les êtres se poursuivent, chacun traînant avec soi son supplice, aveugles, tous, à ce qui n’est pas cet objet qu’ils chérissent et qui leur échappe affreusement ».
Il distingue surtout le personnage nommé « M. Couture », en effet très mauriacien dans son mélange d’ignominie, de cynisme et de désespoir, « cet ennemi des prêtres et qui ne parle que de Dieu, ce despote humble brusquement, cet homme sûr de lui et qui soudain se désoriente » ; mais dans Asmodée ce sont tous les personnages qui imposent leur « existence irrécusable, impérieuse », alors même que ce sont de purs êtres de fiction.

Guillemin le dit dans un passage qui énonce bien ce qui le fait se sentir si proche du magicien Mauriac façonnant ses créatures :

« On dirait que leur drame, à chacune d’entre elles, nous concerne, que ces fantômes nous interpellent ; si nous sommes attentifs à ce point, si tel mot, tel accent qui nous parviennent s’enfoncent en nous brusquement jusqu’au vif de l’âme, si les paroles que l’auteur prête à ces êtres de fiction, mais terriblement réels, rencontrent, au fond de nous, un tel accueil, c’est peut-être que tout cela éveille dans nos cœurs des fraternités, des complicités endormies. Le démon Asmodée ne soulève pas seulement le toit des maisons ; il dénude aussi les âmes ; et les vieilles demeures des Landes, “portes et volets clos, sous les étoiles”, ne sont pas les seuls refuges que trouvent sur la terre les passions cachées. »

Que Guillemin s’attache à Mauriac écrivain chrétien, rien d’étonnant ; ce qui nous intéresse dans son attitude, à cette date de 1938, c’est qu’il voit dans l’ignoble Couture l’incarnation d’un type humain dont ses propres travaux d’histoire littéraire lui donnent des exemples dans la réalité.


Ce personnage fictif, à la fois mauvais et malheureux, misérable aux deux sens de ce mot, est « effrayant de vérité » parce qu’il « nous offr[e] l’image de ce que peuvent donner, consenties, réalisées, des virtualités qui sont là, qui palpitent chez beaucoup d’êtres, le plus souvent à leur insu. Cette façon, par exemple, chez certains “amateurs d’âmes”, de s’intéresser à peu près uniquement, mais prodigieusement, aux âmes féminines, et de n’évoluer, en paroles, que dans la spiritualité, tout en visant, sans bien eux-mêmes s’en rendre compte, à d’autres buts moins immatériels. Ainsi je ne suis pas sûr que Sainte-Beuve, en présence d’Adèle Hugo, dans les commencements au moins de leur amitié, n’ait pas été, sans le prévoir, une très singulière, très authentique préfiguration de Monsieur Couture… Sainte-Beuve lui non plus n’était pas seulement, n’était pas toujours un hypocrite ». Probable que Mauriac – s’il a lu cet article tardif sur sa pièce – a été assez étonné de voir évoquer ainsi Sainte-Beuve à son propos…

Mais c’est à vrai dire tout ce texte à la gloire d’Asmodée qui vibre d’un ton très personnel, jusqu’à sa conclusion où Guillemin loue Mauriac d’avoir si bien peint, face à Dieu qui devrait être notre seul « Amour », avec une majuscule, « l’éternelle avidité d’un autre amour, plus immédiat, plus accessible, un amour où ceux qui ne veulent pas trahir et qui voudraient tout concilier essayent, en s’y déchirant, de confondre en eux deux élans qui toujours divergent ; le besoin, plein de larmes, d’une main à serrer, d’un corps à étreindre, de quelqu’un enfin qui soit, comme nous, de chair et de sang ;

 

 

et en même temps ce pressentiment, cette atroce et confuse certitude, que ce bonheur tout humain dont l’absence est une asphyxie, jamais nous ne le posséderons… ».

Ce « nous » n’est pas seulement rhétorique, il me semble, et si Asmodée, avouons-le, ne séduit plus guère (à la lecture seule, redisons-le), l’éloge qu’en fait Guillemin s’écarte, quant à lui, du ton que l’on pouvait attendre d’un universitaire chroniquant les “nouveautés” – mais on a déjà pu voir que ces articles de La Bourse égyptienne sont tout sauf bénins et impersonnels.

Les chemins de la mer

C’est encore vrai de ce que Guillemin dit, début 1939, des Chemins de la mer, le premier roman de Mauriac depuis Les Anges noirs, mais nous revenons à un ton moins exalté, plus proche de la “critique littéraire” traditionnelle.

Nous retrouvons l’idée, dite déjà à propos de Journal II, que « toute la somme d’une expérience, toute une vue du monde depuis longtemps constituée, éprouvée, vérifiée, sont là qui sous-tendent cette œuvre éclose en quelques semaines peut-être, mais inconsciemment élaborée depuis toujours ».
Nous retrouvons aussi, décidément insistante, l’affirmation de « cette visible parenté d’âme qui se révèle entre les tragédies de Racine et les romans de Mauriac ; de même que, d’une pièce à l’autre, Racine se continuait, se prolongeait, en ligne droite pour ainsi dire […], de même aussi, d’un livre à l’autre, Mauriac avance sans jamais dévier, sur sa route, sous son ciel, dans ce mystérieux univers dont il est à la fois le pèlerin et le messager ».

Mais cette fois-ci Racine n’est pas seul invoqué pour faire comprendre Mauriac ;

Guillemin pense à Lamartine, qui jusqu’à sa mort « fut le “poète mourant”, le harpiste poitrinaire, le barde suave et mélancolique ; il avait rugi les grands vers farouches de La Chute d’un ange, il avait déployé, dans la mêlée de 48, un extraordinaire courage, montré cent fois qu’il était un homme de la trempe des forts, lucide autant qu’héroïque ; avant comme après, pour l’usage des conformistes, il demeurait le charmeur pâle, le tendre porteur de lyre, baigné de larmes, et les yeux au ciel ».

Quel rapport avec Mauriac ? mais tout simplement que Mauriac, lui aussi, est victime d’une fausse image courant les salons et selon laquelle son œuvre ne serait qu’un complaisant « grouillement de monstres ».

C’est faux, lance Guillemin aux bien-pensants habitués des sacristies : « Le monde de Fr. Mauriac, c’est seulement le monde tel qu’il est. Et rien n’est plus curieux que de voir ceux qui font profession de croire au péché originel repousser avec des mines outragées la peinture de ses conséquences ».

L’analyse de l’intrigue, où les Costadot et les Révolou s’affrontent sinistrement autour de questions d’argent, de misère et de rentes, permet à Guillemin d’esquisser à partir des mots mêmes de Mauriac ce portrait, notamment, de Rose, désormais sans fortune : « elle travaille, à présent ; elle est vendeuse dans une librairie ; il faut que chaque jour elle se lève avant l’aube, qu’elle attende, sur la route de Léognan, ce premier tram qui l’amènera jusqu’à la ville et dont le bruit réveille “la banlieue endormie”, “ces tristes maisons gorgées de sommeil humain” ; le sort de Rose est devenu celui de “la plus grande part” du troupeau des hommes ; “les sirènes d’usine qu’elle entendrait dans les aubes sombres ne l’inciteraient plus à se renfoncer dans ses draps en pensant aux pauvres ouvriers ; cet appel la concernait maintenant” ; elle était entrée dans “ce monde sordide où vivent ceux qui n’ont pas d’argent” ».

Face à elle, Robert, qui n’ose plus lui dire que « ce pauvre visage qui se fane, ces stigmates de la fatigue » ont éteint son désir ; désormais, il feint, pour ne pas la désespérer davantage, l’amour qu’il n’éprouve plus. « Un monstre ? » demande Guillemin. Non : « Un cœur faible, seulement, une de ces âmes qui n’aspirent qu’à ne plus sentir leur gênante existence, qu’à disparaître dans la facilité des appétits ». Et enfin il y a « Pierrot, le petit frère » de Robert, qui se détourne des calculs de sa mère et de son aîné et qui rêve de « recréer un monde où de tels calculs seraient inimaginables ! »


Après l’analyse de ces désastres causés par la cupidité, vient l’appréciation du lecteur Guillemin.

Il indique que « Mauriac avait d’abord donné pour titre à son roman Mammona, c’est-à-dire l’Argent, justement », et puis qu’il a trouvé ce titre et cet axe trop matériels, trop désespérés : « De Mammona aux Chemins de la mer, la perspective a changé, et Mauriac invite ses lecteurs à le suivre un peu plus haut pour contempler cette aventure. De tout ce qui se passe au monde, une leçon se lève ».

Et Guillemin cite cette phrase du livre, qui en est la clé à ses yeux :
« La vie de la plupart des hommes est un chemin mort et ne mène à rien. Mais d’autres savent, dès l’enfance, qu’ils vont vers une mer inconnue. Déjà l’amertume du vent les étonne ; déjà le goût du sel est sur leurs lèvres – jusqu’à ce que, la dernière dune franchie, cette passion infinie les soufflette de sable et d’écume. Il leur reste de s’y abîmer, ou de revenir sur leurs pas ».
Pierrot est le seul à franchir « la dernière dune », tandis que « Robert est celui qui revient sur ses pas ». Et Rose, celle qui a dû se mettre à travailler ? « Nous ne savons pas encore ; elle n’a pas eu à choisir, elle est celle à qui jusqu’ici rien d’autre n’a été demandé que de subir, simplement ».

Et Guillemin, comme il le fait souvent dans ces Chroniques du Caire, finit par un choix de citations qui soulignent chez Mauriac l’art du détail parlant, du “tableau” dont on se souvient, et qui font de lui beaucoup plus qu’un romancier de Dieu ou du mal : un poète des gestes et des paysages, qui devrait ne pas tant retenir au tréfonds de lui-même « la flamme qui le brûle toujours », pour laisser souffler « ce vent qu’on redoute dans les Landes quand le feu a pris sous les pins ».

Dans ces derniers mots de l’article il y a bien sûr de l’admiration, mais aussi l’attente d’un Mauriac encore plus grand, encore à naître.

Mauriac aujourd’hui

Nous savons, nous autres, que les trente années qui restaient à vivre à Mauriac, il les a plutôt “brûlées” dans le combat d’idées et la polémique – mais en même temps il suffit de rouvrir le Bloc-Notes ou, plus encore, les deux magnifiques volumes des Mémoires intérieurs (1959 et 1964), pour y trouver les pépites d’un art d’écrire que la poésie n’a, en effet, jamais déserté.

C’est pour cela qu’il est bien intéressant de découvrir le regard que portait sur lui, avant la guerre, son admirateur et ami Henri Guillemin.

Recension réalisée par Patrick Berthier