Le nouvel ouvrage d’Alizée Delpierre
Alizée Delpierre, sociologue, chercheuse au CNRS (laboratoire Printemps UVSQ/CNRS), spécialiste des domesticités, de l’exploitation au travail et des grandes fortunes, fut l’une des intervenantes à notre colloque « Gens de biens/Gens de rien » – Réalités contemporaines du capitalisme ultra libéral – ENS Paris (Ulm) le 8 novembre 2025.
Elle nous avait alors indiqué être dans la dernière ligne droite de finalisation de son prochain ouvrage consacré à la « traite des humains » pour reprendre ses mots.
C’est chose faite : Comme des esclaves est paru en septembre dernier aux éditions La Découverte. Un discret sous-titre Vivre la surexploitation et s’en libérer, apporte un espoir, une sorte de soulagement à la terrible réalité que Alizée Delpierre nous dévoile, fruit de plusieurs années de recherche.
Car Comme des esclaves est un livre terrible, au sens premier du terme (du latin terribilis qui signifie effrayant, épouvantable). Il s’agit d’une enquête sociologique de premier plan sur les formes contemporaines de l’esclavage moderne qui sont répandues aujourd’hui partout en France. C’est une plongée bouleversante dans le monde des « Gens de rien ».
Notre colloque avait montré le niveau de violence qui régit les rapports sociaux aujourd’hui en régime ultra libéral. Et si l’on veut continuer à découvrir les réalités cachées de ce régime, si l’on veut voir le dessous des cartes, alors, lire cet ouvrage est indispensable.
Après s’être penchée sur les domestiques des ultra-riches dans son précédent ouvrage Servir les riches, Alizée Delpierre explore ici l’envers de la domination salariale extrême : d’une part, en donnant la parole à celles et ceux qui sont si assujettis, qu’ils deviennent « comme des esclaves » et, d’autre part, celles et ceux qui en profitent.
Forte des analyses des grands maîtres Karl Marx et Pierre Bourdieu, elle n’oublie pas de parler aussi de la violence institutionnelle : en effet, au pays des droits de l’homme, le scandale de cette exploitation extrême a beaucoup de mal à être reconnu et donc pris en charge par les institutions policières et judiciaires.
L’enquête met en lumière ces Gens de rien, ces esclaves modernes complètement invisibilisés qui travaillent clandestinement dans nos décors quotidiens (restauration, petit commerce, bâtiment, agriculture, services à la personne) dans des conditions totalement illégales.
Retenons cet exemple bouleversant qu’elle développe dans l’entretien vidéo ci dessous.
Dans une boulangerie bien décorée, des loupiotes clignotent sur les croissants, derrière la caisse, dans l’atelier, il y a un homme, arrivé d’Afrique, qui vit là. On ne le voit pas. Mais il est là. C’est lui qui aide à faire le pain. Ses conditions de vie ? Un labeur de 18 heures par jour, nullement payé, mais il reçoit gîte et couvert : il dort par terre, près du four à pain, sur une sorte de « matelas » ; voilà pour le gîte. Quant au couvert, il mange…… du pain.
Loin de tout misérabilisme, Alizée Delpierre, en six chapitres, répond aux grandes questions causales : Où, qui, quoi, comment et pourquoi.
Après une émouvante introduction elle pose les bases théoriques et méthodologiques de son enquête de terrain, et définit ce que recouvre la notion de surexploitation aujourd’hui et l’urgence de replacer ces trajectoires individuelles au cœur du débat public et sociologique.
Elle analyse, avec force détails, les engrenages qui conduisent à l’asservissement, décortique les mécanismes systémiques, sociaux et économiques qui permettent à ces formes illégales de surexploitation de prospérer en toute impunité, et met en valeur les ressources relationnelles, les résistances et les chemins tortueux qui permettent, parfois, de se libérer.
Les chapitres
Chapitre 1 : Un tabou en France.
Pourquoi l’esclavage moderne et les formes extrêmes de surexploitation demeurent un impensé dans le pays des «droits de l’homme» ? Quels sont les blocages et dysfonctionnements institutionnels et culturels ?
Chapitre 2 : Tomber dans la surexploitation.
Comment bascule-t-on dans cet enfer ? Sont décryptés les facteurs de vulnérabilité (statut migratoire précaire, urgence financière, isolement social) qui piègent des individus complètement démunis, voire carrément cassés, dans la dépendance totale vis-à-vis de leurs employeurs, riches ou non.
Chapitre 3 : Un corps poussé à bout.
Ici, on plonge dans l’univers littéraire de Zola. On lit en tremblant ce qu’est la matérialité physique et psychologique du travail extrême, l’épuisement des corps, les cadences destructrices, la négation de la santé, etc.
Chapitre 4 : Qui surexploite ?
On découvre que l’esclavage moderne ne relève pas seulement de cas personnels ou familiaux, (ils forment, comme par hasard, le trend de la pensée dominante), mais aussi, voire surtout, de logiques de profit capitaliste décomplexées.
Ainsi cet autre exemple développé dans l’entretien vidéo montrant la chaîne du « bizness » mise en oeuvre dans les grandes exploitations viticoles où des entreprises de sous-traitance, en « auto entreprenariat » n’est-ce pas, livrent, comme des paquets, des groupes de travailleurs clandestins, forcément non payés, pour plus de quinze heures de travail dans la vigne, et les ramènent ensuite à leurs taudis….jusqu’au lendemain.

Crédit : InfoMigrants
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Chapitre 5 : En sortir.
Le prix de la liberté pour échapper à la mort. Un chemin plein d’embûches, de peur et de dangers.
Chapitre 6 : Lutter contre la surexploitation.
L’ouvrage élargit l’analyse aux réponses collectives et politiques : rôle des associations, syndicats, de la justice et de l’État. Corollairement, analyse des obstacles institutionnels qui empêchent l’éradication de ce désastre humain.
Extrait du début de l’introduction.
À la fin de chacune de ses phrases, Tina rit. Si je faisais abstraction de ses propos, je me laisserais aussi aller à un rire franc et communicatif. À la place, j’y réponds par des sourires silencieux. Nous sommes toutes les deux assises face à face dans mon salon, elle sur le canapé, moi sur une chaise, la table basse nous séparant de quelques dizaines de centimètres. Dehors, il fait beau. Les rayons du soleil parisien éclairent le visage de Tina, soulignant son regard pétillant. Après chaque gorgée de café, elle ajoute une cuillerée de sucre vanillé. « J’aime vraiment trop le sucre », dit-elle d’un air faussement coupable, qui déclenche un nouveau rire. Pour l’accueillir, j’avais préparé un gâteau au citron. À la première bouchée, Tina ferme les yeux et prend une grande inspiration. « Ça me rappelle celui de ma voisine, à l’île Maurice. Elle était la meilleure cuisinière, elle m’offrait toujours des parts de gâteau après l’école. » Soudain, comme si c’était trop de souvenirs d’un coup, elle interrompt sa dégustation, se cache les yeux dans les mains pour pleurer. J’arrête le dictaphone et lui apporte des mouchoirs. Je m’assois à côté d’elle sur le canapé, et enlace son corps tremblant qui se blottit contre le mien.
Tina a vingt ans. Elle a grandi dans le sud de l’île Maurice. Suite au décès de son père, elle migre à l’âge de cinq ans vers le nord de l’île avec sa mère et ses deux grands frères, pour vivre dans la maison de ses grands-parents. Sa mère décide de repartir dans le sud quand Tina a quatorze ans : la maison est trop petite pour accueillir plusieurs membres de la famille dans le besoin. Surtout, elle doit retrouver un emploi, après s’être fait brutalement licencier par l’employeuse qu’elle a servie vingt-cinq ans durant comme domestique. Elle avait eu le malheur de demander à être déclarée. Tina, elle, arrête l’école à quinze ans pour travailler comme caissière dans un restaurant, puis dans un centre d’appels. Ses deux frères, de dix ans plus âgés qu’elle, sont agents de nettoyage, emplois qu’ils occupent toujours aujourd’hui à l’île Maurice. L’aîné cumule les addictions aux drogues, et le cadet, déficient mental, vit encore avec sa mère.
Tina arrive en France en 2023, à la fin de son contrat à durée déterminée. Elle est accompagnée de Kylian, son petit ami, menacé de mort par l’entourage de son ancienne compagne. C’est la sœur de Kylian qui propose au jeune couple de s’installer en France. Elle leur promet de les héberger, et leur garantit que son mari les embauchera. Kylian, qui travaille dans la mécanique, a rapide-ment rassemblé l’argent nécessaire au billet d’avion. Un mois plus tard, Tina le rejoint, son oncle l’ayant aidée à acheter son billet. Si le couple entre en France avec un visa touristique, il sait néanmoins qu’il ne reviendra pas de sitôt à l’île Maurice.
Tina et Kylian devaient vivre dans un appartement. Mais une fois parvenus en banlieue parisienne, ils découvrent une petite caravane posée au fond du jardin de leurs hôtes, qui leur assurent que le logement en question est encore en travaux. Les mois passent. Aucun appartement en vue.
Dès leur arrivée, Tina et Kylian sont mis au travail : Tina assure les tâches domestiques de la maison de sa belle-sœur – ménage, cuisine, linge, promenades des six chiens – tandis que Kylian est chargé de trier des tas de ferraille et des cigarettes pour faciliter le trafic de contre-bande diligenté par son beau-frère. Tina et Kylian ne sont pas rémunérés pour leur travail, qui occupe toutes leurs journées, parfois aussi leurs nuits. Le couple souffre de malnutrition : « On ne mangeait pas à notre faim, on mangeait du pain de mie et des céréales, il n’y avait rien d’autre », se souvient Tina. À plusieurs reprises, Kylian et elles demandent au beau-frère quand il les emploiera légalement dans son entreprise.
Mais rien ne se passe comme prévu. La belle-sœur de Tina lui trouve un emploi de nounou chez une voisine, de 6 heures à 20 heures. Tina gagne quelques centaines d’euros, mais les reverse à sa belle-sœur.
Dans la caravane, il fait froid et humide. Le jeune couple tombe souvent malade. Via Facebook, Tina trouve un emploi dans une autre famille. De 7 heures à 23 heures, elle cumule les tâches domestiques et le jardinage. Parfois, elle dort sur place, dans une chambre remplie de produits chimiques. En tout et pour tout, elle gagne 1 100 euros, au bout de plusieurs mois de travail. Le couple employeur s’apprête à déménager à l’île Maurice, et lui propose de l’emmener. Tina refuse.
La situation ne peut plus durer.
En plein milieu de son récit, elle résume : « J’ai été exploitée un peu partout. Sur les réseaux sociaux, elle découvre l’existence du Comité contre l’esclavage moderne. « J’ai appelé, et puis, quelques semaines plus tard, ils m’ont hébergée en urgence. » Kylian, lui, est accueilli par une autre association réservée aux hommes migrants, en semaine seulement. Le week-end, le couple n’a d’autre choix que de retourner dormir dans la caravane, en attendant d’avoir un hébergement d’urgence commun. La sœur de Kylian pense que lui et Tina constituent un dossier de demande d’asile et tolère l’occupation nocturne de la caravane. Mais Tina se remémore ses violentes scènes de colère chaque fois qu’elle y retourne, les tours de clé dans la serrure de la caravane qui les enferment, les menaces de mort à l’égard de Kylian.
Après trois heures de conversation, Tina se lève du canapé et appelle Kylian, qui l’invite à la rejoindre pour aller au cinéma. Nous sommes samedi, et il a trouvé de quoi payer une séance. Elle agite son téléphone rose vif paré de pendilles perlées : « J’adore le cinéma ! » Elle me remercie en prenant une dernière part de gâteau à la volée. Je lui emballe le reste. Je l’entends dévaler à toute vitesse les six étages de l’immeuble, et la regarde par la fenêtre courir pour attraper le bus, sa veste en jean pailleté traînant au sol. En descendant une dizaine de minutes plus tard pour faire une course, je croise la gardienne de l’immeuble. « C’est beau, d’être toute jeune fille, si innocente et joyeuse ! » s’exclame-t-elle après m’avoir demandé si je connaissais la jeune femme qui vient de passer. Je lui souris sans répondre : les images d’une caravane étouffante, la sensation du froid, les hurlements, l’odeur du pain de mie rance me traversent encore.
Entretien vidéo de Alizée Delpierre
Pour parachever cette présentation, rien n’est plus riche, plus direct, plus fort, que la parole de l’auteure.
Dans ce long et captivant entretien enregistré chez Elucid (anciennement blog Les-Crises.fr), média en ligne sur chaîne YouTube indépendant, fondé en 2021 par Olivier Berruyer, grand admirateur de Henri Guillemin, Alizée présente son ouvrage de façon très détaillée, parle de son travail de sociologue et évoque les émotions traversées durant son enquête.


















