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Extraits choisis : « la capitulation »

 

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EXTRAITS CHOISIS ET COMMENTÉS DE  » LA CAPITULATION » (1871)

« La capitulation » est le dernier tome de la trilogie que Henri Guillemin consacre aux origines de la Commune.

C’est sans doute, des trois, le plus décapant, celui qui met à nu, sous couvert d’un Gouvernement prétendument de Défense nationale, le cynisme d’une classe de possédants soucieux avant tout d’en finir avec la menace intérieure que fait peser sur leurs intérêts le peuple en armes de Paris.

Que ce soit en abandonnant à l’Allemagne l’Alsace et la Lorraine leur importe peu. Au prix de quelques manipulations de vocabulaire – on parle d’armistice alors qu’il s’agit bel et bien d’une capitulation – et avec l’aide d’un état-major qui, dans sa plus grande partie, se veut plus garante de l’ordre social dominant que de l’intégrité du territoire national.

Les tractations secrètes vont bon train avec l’envahisseur, tout surpris et heureux de trouver en face de lui des gens de si bonne compagnie qui lui offrent ce qu’il n’osait espérer en échange de l’appui qu’il pourrait leur apporter pour mater ces horribles ouvriers qui se mêlent de résister.

L’ennui est que la victoire des Prussiens n’a rien de définitif : l’armée, malgré la reddition de Bazaine est encore en mesure d’infliger des revers à l’envahisseur et on peut, par une levée en masse, renverser la situation – Gambetta en est convaincu, qui a quitté Paris le 7 octobre 1870 et s’active, en province, à organiser la riposte.

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Le moins qu’on puisse dire est qu’il n’est guère aidé par le Gouvernement des Jules et par Trochu. On promet une sortie et rien ne vient que mal organisé ou stoppé alors qu’une issue favorable est tout à fait possible. La jonction avec l’armée de Tours, qui aurait permis de rompre l’encerclement de Paris et de repousser les troupes allemandes, n’aura jamais lieu.

L’obstination à ne rien faire de la part de l’Etat-major est manifeste et ne s’explique que par la volonté de traiter avec l’Allemagne pour régler les problèmes de politique intérieure française. Blanqui en est parfaitement conscient qui, du fond de sa prison, parle de « l’ignoble comédie de vaillance » jouée depuis septembre. 

Gambetta proclamant la République à l’Hôtel de ville de Paris le 4 septembre 1870
(tableau de Howard Pyle 1853 – 1911) (domaine public)

Paris assiégé est menacé d’une famine soigneusement entretenue – ce qui fait le bonheur des spéculateurs et n’empêche pas les riches de s’empifrer dans les restaurants des Grands Boulevards.

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Une boucherie canine et féline au marché Saint-Germain pendant le siège de Paris, hiver 1870 (domaine public)

Deux remarques essentielles de Guillemin :

– sur l’équipe au pouvoir :

« Ces hommes « de gauche », depuis qu’ils sont au pouvoir, passent leur temps à donner des gages à la droite. On les voit affamés d’obtenir la considération des milieux où ils se sentaient, jusqu’ici, méprisés. A se renier comme ils le font pour séduire la société élégante, ils ne gagnent rien, du reste. On les emploie, mais avec un sourire où la condescendance se mêle au dégoût. »(p.90).

Curieux comme ces phrases, si l’on y change quelques mots, résonnent étrangement dans la situation qui est la nôtre !

– sur le peuple de Paris :

« Inouï, c’est vrai, à quel point ce peuple de Paris aura pu, durant tout le siège, se montrer docile et maniable tant il a la foi, tant il imagine peu – en dehors d’une poignée de « rouges » – son Gouvernement de la Défense Nationale autrement que sous les traits qu’il s’est faussement donnés, à savoir, un Pouvoir d’urgence et de salut public, uniquement soucieux de protéger la capitale contre l’envahisseur et de coordonner son action avec celle du pays pour rejeter l’ennemi hors de notre sol. »(p.131/132)

Pour conjurer le risque toujours redouté d’un succès de Gambetta et d’un soulèvement parisien, il faut manoeuvrer avec subtilité et l’aide de Bismarck – les Jules y parviendront, mais ils auront eu chaud.

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L’armée prussienne encercle Paris (1870)

Du côté des Allemands, on redoute une guerre de partisans. Il faut à tout prix les rassurer. « Que les Allemands cessent de craindre » – écrit Guillemin qui se coule dans les pensées les plus secrètes, les moins avouables des dirigeants français, en une page tragique de lucidité. – « Si Trochu refuse de leur livrer Paris et si Gambetta leur fait peur, ils ont de sûrs auxiliaires qui vont arranger tout cela. Ils ont les généraux de Paris, et M. Favre, M. Picard, M. Ferry, M. Simon, grâce à qui Paris, attendant la fin de ses vivres, demeure «mort et muet devant nous», – comme le notera Schneider, [l’historiographe allemand] le 14  [décembre]. Ils ont Bourbaki, qui a peur de vaincre et honte de se laisser vaincre, mais qui appartient à son clan avant d’appartenir à la France. Ils ont M. Thiers, qui, tremblant à l’idée de ce que Gambetta pourrait bien réussir avec son plan de rupture des communications allemandes, suivie d’une triple offensive par Troyes, par Chartres et par Saint-Quentin pour délivrer la capitale – puissante manoeuvre que les Allemands prient le ciel de leur épargner – explique à qui veut l’entendre que ce dessein de Gambetta est, militairement parlant, une aberration (…). Et ils ont encore et surtout la connivence des possédants, notables et leurs paysans, banquiers et leur clientèle, archevêques et leurs ouailles, toute la légion des amis de l’ordre, des Talhouêt aux Cumont, des Falloux aux Broglie, des Daru aux d’Haussonville, et de Mme Sand à Mgr de Bonnechose, de Renan à Louis Veuillot, tout ce « pays réel » qui exècre les résistants, dénonce les francs-tireurs, et travaille à noyer «sous une mer de cendres» (dixit Goltz) cette flamme qu’attise désespérément Gambetta. »(p.206)

Gambetta va céder, malheureusement devant la coalition de ceux qui ne veulent en aucun son succès, au grand soulagement de ceux qui n’ont cessé de le traiter de fou furieux. Des élections vont avoir lieu où la Province va pouvoir imposer sa loi à Paris – les grands propriétaires, le clergé y veilleront, les paysans voteront comme il faut.

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Dépêche annonçant l’armistice à Bordeaux le 29 janvier 1871

Le tour est joué, en janvier 1871. L’armistice est signé. C’est la capitulation. Les « honnêtes gens » peuvent respirer.

Puis ce sera le refus de cette trahison des élites et l’instauration de la Commune.

Note réalisée par Patrick Rödel.

Les citations sont reproduites avec l’aimable autorisation des éditions Utovie, éditeur exclusif des oeuvres d’Henri Guillemin. 

Photo introductive : Reddition de l’empereur Napoléon III au roi Wilhelm de Prusse à Sedan le 2 septembre 1870. Tableau de Anton von Werner (1843 – 1915) (domaine public) A gauche de l’image, on distingue le drapeau blanc de la petite délégation française, accompagnée d’un officier prussien. Au centre, le général Reille salue le roi Guillaume, qui porte le casque à pointe. En retrait, à droite, se tiennent le Kronprinz, le chancelier Bismarck, le général Moltke et de hauts dignitaires. La chaise paillée, à droite, est destinée au roi pour qu’il puisse lire plus commodément la lettre de l’empereur déchu. Voici ce qu’il est écrit :
« Monsieur, mon frère,
N’ayant pu mourir au milieu de mes troupes, il ne me reste
qu’à remettre mon épée
entre les mains de Votre Majesté.
Je suis de votre Majesté le bon frère,
Napoléon, Sedan le 1 (sic) sept. 1870″

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Sedan, le 2 septembre 1870 – Tableau de Anton von Werner (1843 – 1915) (domaine public)

QuatriÈME CONFÉRENCE FILMÉE D’HENRI GUILLEMIN, D’UNE SÉRIE DE 13 CONSACRÉE À LA COMMUNE :

 

POUR VOIR TOUTES LES CONFÉRENCES FILMÉES D’HENRI GUILLEMIN SUR LA COMMUNE, CLIQUEZ ICI

POUR IMPRIMER L’ARTICLE DE PATRICK RÖDEL, CLIQUEZ ICI 

Colloque « Henri Guillemin et la Commune – le moment du peuple ? » le samedi 19 novembre 2016. Pré-programme et inscription : sur notre site en page d’accueil, ici (faire glisser le curseur)

 

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Commune de Paris – L’élection des mandataires du peuple – 26 mars 1871

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Appel aux électeurs parisiens, daté du 25 mars 1871 et rédigé par les membres du Comité central de la Garde nationale

Florence Gauthier, historienne – Maître de conférences en histoire moderne à l’Université Paris VII, co-animatrice du site révolution-française.net, a écrit un article intitulé Commune de Paris – l’élection des mandataires du peuple – 26 mars 1871 sur le site Le Canard républicain (cliquez ici) consacré à l’oeuvre de Robespierre et aux études sur les fondements de la République. Florence Gauthier fut l’une des intervenantes du colloque « Henri Guillemin et la Révolution française – le moment Robespierre » (Paris, 26/10/13) et interviendra à notre prochain colloque :  « Henri Guillemin et la Commune – le moment du peuple ? «  le 19 novembre prochain.

L’échec militaire du Second empire, à Sedan, provoqua l’insurrection de Paris et la proclamation de la Troisième République, le 4 septembre 1870. Le nouveau gouvernement capitule néanmoins le 26 janvier 1871 et Paris est occupé par l’armée prussienne. L’insurrection du peuple de Paris, qui tient les Prussiens à distance et fait fuir le gouvernement de Thiers à Versailles, décide d’organiser les élections de la Commune de Paris, qui eurent lieu le 26 mars 1871.
L’Appel aux électeurs parisiens, daté du 25 mars 1871 et rédigé par les membres du Comité central de la Garde nationale, dont les membres ont signé le document [1] présenté ci-dessus, met en lumière la question cruciale du système électoral, en précisant la nature des rapports entre électeurs et élus. Ces rapports méritent d’être analysés et connus !

L’élu au service des électeurs

L’Appel invite ainsi les citoyens à choisir les « hommes qui vous serviront le mieux » : les députés seront alors au service des électeurs.
Le conseil est de les choisir « parmi vous, vivant de votre propre vie, souffrant des mêmes maux », « des hommes aux convictions sincères, des hommes du Peuple, résolus, actifs, ayant un sens droit et une honnêteté reconnue », « des hommes modestes » et non de beaux parleurs « incapables de passer à l’action ». Ces conseils complètent cette notion de l’élu au service des électeurs. Il s’agit de rechercher non des « stars » de la politique, mais des personnes capables d’assurer ce service public par excellence et d’assumer la lourde responsabilité qui va leur incomber : les électeurs ont donc tout intérêt à trouver des gens qu’ils connaissent de préférence, avec qui ils peuvent parler du mandat qu’ils leur confient et de leur service futur.
Ce système électoral exprime l’idée centrale et décisive que c’est bien aux électeurs de choisir leurs mandataires et non à ces derniers de présenter leur candidature pour se faire élire. L’objectif est de constituer une « représentation populaire », avec des « mandataires » et non « des maîtres ».
Les élections de la Commune de Paris avaient comme objectif, exprimé par le Comité central ce même 25 mars 1871 [2], de former l’organisation communale.

En voici quelques extraits :
« En donnant à votre ville une forte organisation communale, vous y jetterez les premières assises de votre droit, indestructible base de vos institutions républicaines. Le droit de cité est aussi imprescriptible que celui de la nation ; la cité doit avoir, comme la nation, son assemblée qui s’appelle indistinctement assemblée municipale ou communale, ou commune (…)
Cette assemblée nomme dans son sein des comités spéciaux qui se partagent ses attributions diverses (instruction, travail, finances, assistance, garde nationale, police etc…)
Les membres de l’Assemblée municipale, sans cesse contrôlés, surveillés, discutés par l’opinion, sont révocables, comptables et responsables (…) Citoyens, vous voudrez conquérir à Paris la gloire d’avoir posé la première pierre du nouvel édifice social, d’avoir élu le premier sa commune républicaine. »

proclamation_commune_paris_1871_monde_illustreProclamation de la Commune place de l’Hôtel de ville. (Le Monde Illustré, n°730, 8 avril 1871).

On le voit, le projet était de construire une république démocratique et sociale à partir de l’organisation des communes dans tout le pays, cellule de base de la vie sociale, économique et politique.
Les attributions de ces communes reprennent ce que le mouvement populaire avait construit pendant la Révolution de 1789 jusqu’au renversement du 9 thermidor an II – 27 juillet 1794.

Un système électoral fondé sur l’organisation des communes

Les assemblées générales communales de citoyens des deux sexes élisaient alors les membres du conseil général, ainsi que les membres des différents comités chargés des attributions de la commune : on retrouve bien sûr la fonction de garde nationale et de police, mais aussi celles des comités des subsistances, de l’instruction publique, des finances, de l’assistance. Les élus étaient sous le contrôle permanent des citoyens, qui se réunissaient plusieurs fois par semaine en assemblées générales. Le système électoral, pratiqué par le mouvement populaire révolutionnaire dans la période 1789 – 1794, était celui que les communautés villageoises avaient hérité du Moyen-âge et pratiqué jusque-là, tandis que les villes avaient perdu, depuis le XVIe siècle, leurs libertés et franchises [3].
Les élections des États généraux de 1789 avaient permis de rétablir, dans le Tiers-état soit 98% de la population [4], les assemblées électorales communales dans tout le pays, et avec elles, la pratique populaire d’élire des commis de confiance, responsables devant leurs commettants. Le mouvement populaire avait ensuite conservé les assemblées générales communales, qui devinrent l’institution révolutionnaire par excellence, jusqu’à la suppression de cette démocratie qui suivit le 9 thermidor an II – 27 juillet 1794.

Quelle est donc la nature de ce système électoral ? Ce sont les électeurs qui forment le peuple souverain, non point les élus.
Les électeurs, ou mandants, ou encore commettants, confient leur mandat ou mission à des mandataires ou commis de confiance : voilà les termes utilisés habituellement pour exprimer cette institution.
C’est aux mandants de contrôler leurs mandataires et d’avoir clairement conscience que les mandataires sont responsables devant eux.
La nature de ce système électoral s’intègre dans la conception d’une démocratie représentative à souveraineté populaire effective. Les mandataires sont en effet responsables devant leurs électeurs, ce qui implique qu’en cours de mandat, si les mandants ont perdu confiance dans leurs mandataires, ils peuvent les révoquer et les remplacer.

Les résultats des élections du 26 mars 1871 : Paris comptait autour de 2 millions d’habitants, mais nombre d’entre eux avaient fui depuis le 4 septembre 1870. Le nombre des votants fut de 230.000 et les résultats furent proclamés en public Place de l’Hôtel de ville, devant 200.000 personnes dont 20.000 Gardes nationaux, par le Comité central de cette même garde. Il y avait 85 élus des vingt arrondissements, dont la liste des noms fut prononcée, suivie d’allocutions et de chants révolutionnaires, dont celui de la Marseillaise, interdite depuis les diverses restaurations de la royauté.

Ce que nous connaissons aujourd’hui est tout autre chose

Certes, notre constitution actuelle affirme le principe de la souveraineté populaire dans la formulation suivante : « Article 3. La souveraineté nationale appartient au peuple, qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum. »
Toutefois, le système des partis politiques fait que ce ne sont pas les électeurs qui choisissent leurs élus : ils leur sont imposés par les partis. De plus, les élus sont responsables, non devant leurs électeurs, mais devant leur parti, et c’est ainsi qu’ils sont devenus des mandataires de leur parti à qui ils rendent des comptes.
Si le principe de la souveraineté populaire est affirmé dans le texte de la Constitution, le fonctionnement des partis s’est imposé au système électoral : la souveraineté se trouve ainsi déléguée par les électeurs aux élus. C’est pourquoi, ce système peut être qualifié de système représentatif qui retire sa souveraineté au peuple pour la donner à la classe des élus. Ces derniers sont ainsi devenus les « maîtres » des électeurs, comme l’Appel du 25 mars 1871 en signalait le danger.

Séance du 02/12/2009 : Hémicycle vide

Séance du 02/12/2009 : hémicycle vide

Ce système a permis de créer une classe politique dont les membres cherchent à faire carrière dans l’élection à perpétuité. De grandes écoles permettent de constituer cette classe politique en une véritable aristocratie de représentants potentiels quasiment à vie, passant les étapes de l’élection municipale jusqu’au sommet actuel… qu’est le député du Parlement européen, grassement payé… à faire bien peu [5] puisque ce « parlement » n’a qu’un rôle de conseil ! On notera au passage que le système de rémunérations élevées des élus est devenu une des formes de corruption de cette classe politique, ce qu’il ne faut pas sous-estimer.

D’ou vient l’institution de « l’élu au service des électeurs » ?

Elle est bien connue ! et depuis fort longtemps et peut s’appliquer à différentes situations, comme par exemple, dans toute association ou société publique ou privée, qui a besoin de mandataires chargés d’une mission bien précise : le missionnaire est choisi avec soin par les responsables qui contrôlent sa mission et s’il n’a pas été capable de l’accomplir, il est révoqué et remplacé.
La formule latine de cette institution est le fidéicommis , le commis de confiance. Dans commis se retrouve la notion de service ou de mandat, de responsabilité du commis devant ses mandants et de son devoir de leur rendre des comptes.

Cette institution a-t-elle été appliquée au système électoral ? Oui, depuis le Moyen-âge dans la période qui a suivi la chute de l’Empire romain, et dans tout le domaine ouest-européen, lorsque la société dans son ensemble s’est organisée en petites unités appelées du terme commun à l’époque : université, comme celle de la communauté villageoise, de la commune urbaine, des divers corps de métiers urbains, de l’ordre de la noblesse, au sein de l’Église elle-même : ces petites unités se sont toutes formées sur la base d’une charte ou constitution, inventant leur forme de droit, précisée et rédigée en assemblée générale de leurs membres. Ces petites universités pouvaient être démocratiques comme dans les villages, dans certains corps de métiers, dans certains ordres monastiques, ou bien alors aristocratiques comme dans la noblesse ou dans le haut clergé etc…, quant aux monarques, rois, empereurs, papes ou riches propriétaires, leurs commis de confiance portent des noms divers et variés : ministres, intendants, secrétaires, chargés de mission etc…

Ce n’est pas l’institution du commis de confiance qui est de nature démocratique, c’est l’usage que l’on en fait qui lui confère ou non ce caractère : dans un système électoral démocratique comme celui de l’assemblée générale des habitants d’un village, le mandataire responsable devant ses mandants est la forme la plus démocratique qui soit, parce que le contrôle des mandataires par les mandants tombe sous le sens !
Par ailleurs, au XIVe siècle, comme le firent les royautés du domaine ouest-européen, le Roi de France institutionnalisa sous la forme des États généraux, une représentation de tous ses sujets convoqués pour débattre des impôts et de leur emploi, en cas de crise majeure. Les trois ordres étaient convoqués et le tiers-état, qui représentait tout le peuple en dehors des privilégiés du clergé et de la noblesse, était convoqué selon les formes décidées par les assemblées primaires communales, qui étaient maîtresses de la police de leurs élections.

« Le peuple peut, quand il lui plaît, changer son gouvernement et révoquer ses mandataires » – Maximilien Robespierre

Les élus étaient donc mandatés et leurs frais de voyage payés par leurs électeurs, à qui ils devaient rendre des comptes de leur mission : ils pouvaient bien sûr être révoqués s’ils ne leur avaient pas donné satisfaction.
On le voit, l’institution du commis de confiance était la pratique électorale courante de ces temps.

Comme je l’ai rappelé par ailleurs, dans la série d’émissions sur Radio Aligre intitulée « La place et le rôle du mouvement populaire pendant la Révolution française, 1789-1794 », dès les débuts de la Révolution, l’institution du commis de confiance, qui était toujours vivante dans les communautés villageoises au XVIIIe siècle, fut généralisée dans les villes, où elle avait disparu, depuis la convocation des États généraux de 1789 et redevint la norme de l’organisation électorale du mouvement populaire pendant la Révolution. Après les États généraux, les députés de la Convention furent élus par les assemblées communales populaires sur le mode du commis de confiance ou mandataire, révocable par ses mandants.

Et puis, la contre-révolution a commencé avec le 9 thermidor – 27 juillet 1794 et s’est amplifiée au XIXe siècle. Le Directoire, le Consulat, l’Empire, puis la restauration des Bourbons, des Orléans, un Second Empire, furent interrompus en 1830, en 1848 puis en 1871, par des Révolutions populaires qui tentèrent, trois fois de suite, de reconstruire une république démocratique et sociale, en commençant par la recomposition des communes avec leurs pratiques démocratiques et leur précieux système électoral de mandataires révocables par le peuple souverain.

Même si ces tentatives échouèrent successivement, celle de 1871, bien qu’isolée à Paris et dans quelques agglomérations urbaines et rurales, voulut faire revivre la remarquable institution du commis de confiance comme en atteste cet « Appel aux électeurs parisiens » et y parvint le 26 mars 1871, réveillant cet usage médiéval, devenu depuis 1789, puis 1792 – 1794, la forme par excellence du système électoral d’une république démocratique et sociale à souveraineté populaire effective.

Florence Gauthier

Notes

[1] Publié dans le Journal officiel de la République française, qui parut du 19 mars au 24 mai 1871 et qui, le 30 mars, changea de nom pour devenir Journal officiel de la Commune. Réimpression sous le titre Journal officiel de la République française sous la Commune, Paris, Victor Bunel éditeur, 1871. Voir aussi BDIC_AFF_014175 sur argonnaute.u-paris10.fr.
[2] On trouvera le texte cité dans Charles RIHS, La Commune de Paris, 1871. Sa structure et ses doctrines, Paris, Seuil, 1973, I, 2, « Recommandations du Comité central », p. 81.
[3] Voir à ce sujet Marc BLOCH, Les caractères originaux de l’histoire rurale française, (Paris-Oslo, 1931) Pocket, 1999.
[4] On estime la population française à 26 millions d’habitants en 1789, l’ordre de la noblesse comptait 300.000 personnes, le clergé 130.000 et le Tiers-état le reste, soit environ 98% de la population, A. SOBOUL, La France à la veille de la Révolution, Paris, SEDES, 1974, p. 101, 134, 219.
[5] Sauf rares exceptions d’élus honnêtes et courageux – il en existe encore – qui tentent d’ouvrir des débats.

Pour aller plus loin

Conférence de Florence Gauthier sur « Robespierre et l’An II ou la construction d’une république démocratique et sociale » – 1ère partie

Conférence de Florence Gauthier sur « Robespierre et l’An II ou la construction d’une république démocratique et sociale » – 2e partie

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Chemins de traverse n°6 – Des livres pour l’été

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Chemin de traverse n°6

Un chemin de traverse en période estivale présentant une sélection de livres que l’on recommande pour s’enrichir et passer du bon temps. Le chemin débute par Guillemin lui-même. Bien sûr, dans la perspective de notre colloque sur la Commune le 19 novembre prochain, rien n’empêche de plonger dans les ouvrages qu’il a consacré à cette importante page de notre histoire ; on recommande la trilogie : Cette drôle de guerre de 1870, suivi de L’héroïque défense de Paris (1870-1871) puis de La capitulation, ainsi que deux livres en complément L’avènement de M. Thiers (suivi de Réflexions sur la Commune) et Vallès, du courtisan à l’insurgé, dont nous avons publié sur ce site des extraits choisis et commentés. (Tous les livres qui viennent d’être cités sont publiés aux éditions Utovie)

Pour relire la recension de Patrick Rödel sur le premier volet de la trilogie, cliquez ici et sur le deuxième volet c’est . Sur L’avènement de M. Thiers, c’est par là

1ère bifurcation

Le chemin pourrait continuer à serpenter parmi les quelques soixante-dix livres de la bibliographie de Guillemin, on n’y perdrait rien, mais une traverse tout aussi intéressante nous fait bifurquer pour nous mener aux livres et travaux réalisés par nos associés.

Couverture livre Guillemin RödelAinsi, le livre que Patrick Rödel a écrit sur son oncle Les petits papiers d’Henri Guillemin (éditions Utovie), est sans doute une façon à la fois personnelle et objective, d’approcher l’homme, sa complexité et ses zones de mystère. C’est un portrait intime, parfois touchant, d’un admirateur de Guillemin qui n’hésite pourtant pas à relever ses contradictions et ses manquements. C’est aussi le récit d’un regard sur une époque, une famille, un milieu. Un livre sensible que l’on pourrait qualifier d’impressionniste pour les différents angles de lecture qu’il nous offre.couverture livre Serres Rödel

Dans un tout autre registre, j’en profite pour indiquer que Patrick Rödel vient de publier un portrait philosophique de Michel Serres : Michel Serres, la sage-femme du monde. Une ronde jubilatoire dans le monde des lettres, des mots, de la langue, rythmée en deux parties : Michel Serres écrivain et Michel Serres philosophe. Un « gloserre » de 350 mots permet de cheminer à travers la pensée et les concepts du philosophe.

Patrick Berthier a lui aussi cotoyé de près Henri Guillemin dans les années 70/80. Il lui a consacré deux livres :

Le cas Guillemin, (éditions Gallimard 1979). Un livre d’entretiens. 
Guillemin, légende et vérité (éditions Utovie). Un essai en forme d’enquête qui vise à déméler le vrai du faux dans l’écheveau des commentaires contradictoires générés par la démarche et les engagements de l’écrivain.

Couverture Livre 2 Patrick Berthiercouverture livre Patrick Berthier

Deux livres recommandés pour qui souhaite aller plus loin pour comprendre l’écrivain et l’historien, l’intellectuel engagé et le militant de la vérité historique, le passionné des trajectoires terriblement humaines et l’intranquille face à la question métaphysique.

Patrick Berthier a par ailleurs entrepris un travail des plus intéressants. Un chantier colossal. Retranscrire les 98 chroniques littéraires qu’Henri Guillemin écrivit chaque samedi entre 1937 et 1939, pour le journal La Bourse égyptienne, alors qu’il était professeur à l’Université du Caire. Ces chroniques portent sur les livres publiés à l’époque par Simenon, Sartre, Malraux, Mauriac, Céline, etc. Trois d’entre elles ont été publiées sur ce site : Quand Guillemin lisait Simenon (cliquez ici), Quand Guillemin lisait Malraux (cliquez ici), Quand Guillemin lisait Sartre (cliquez ici).

D’autres chroniques sont prévues et suivront prochainement. Je ne peux que recommander de lire les notes critiques réalisées par Patrick Berthier, mais également les chroniques de Guillemin (sur Simenon et sur Sartre, publiées avec l’aimable autorisation des éditions Utovie), pour savourer le style Guillemin.
L’ensemble des chroniques du Caire, en cours de préparation, sera édité chez Utovie.

2ème bifurcation

Notre chemin prend une nouvelle direction et nous conduit maintenant vers d’autres livres, que Guillemin aurait lus avec jubilation, des livres qui révèlent la face cachée de l’Histoire, qui tordent le cou aux mythes si largement répandus. Des ouvrages qui, en mettant au grand jour la vérité historique, démontrent le mensonge officiel.


couverture livre Annie Lacroix-Riz
Le dernier livre d’Annie Lacroix-Riz Les élites françaises entre 1940 et 1944 – de la collaboration avec l’Allemagne à l’alliance américaine en est un exemple parfait. C’est une démonstration implacable basée sur des faits et des archives qu’Annie Lacroix-Riz fouille et analyse scrupuleusement. Celle du fonctionnement des classes dirigeantes qui, par pur opportunisme et désir de sauvegarder leurs privilèges de classes, en arrivent, régulièrement à travers l’Histoire, à collaborer avec l’ennemi. C’est une histoire de la synarchie à l’œuvre en France avant et pendant l’Occupation. Ce livre montre de façon magistrale, comment les élites françaises, certaines que le Reich serait vainqueur, ont fait le choix stratégique de la défaite, celui de composer avec lui pour conforter leur position sociale dominante. Et dès fin 1941/début 1942, voyant le vent tourner, ont retourné leur veste pour se placer sous la tutelle américaine plus solide. Si l’on veut connaître la réalité de cette période de notre histoire nationale et si l’on veut comprendre notre système politique actuel, les manigances de nos élites d’aujourd’hui, la situation de l’Europe, alors ce livre est un outil précieux. L’ouvrage de A. Lacroix-Riz est sorti fin avril 2016. A ce jour, aucun écho, nulle recension dans les medias. Quand un livre aussi sérieux suscite une telle omerta, cela en dit long sur la situation actuelle.

Ernst von Salomon

Pour celles et ceux que la question allemande intéresse, il faut plonger dans le chef d’œuvre de Ernst Von Salomon Le questionnaire, que les éditions Gallimard ont eu la très bonne idée de republier.
Le questionnaire, paru en 1951, alors que l’Allemagne de l’Ouest vivait encore sous le régime du Statut d’Occupation est apparu, à sa sortie comme un livre politiquement incorrect. En effet, il nous apprend que dès 1945, les treize millions d’habitants de la zone sous contrôle américain sont soumis à un long questionnaire de 131 questions aussi incongrues que futiles, censées mesurer leur degré de compromission avec le nazisme. Dans ce long roman, l’auteur décortique ce fameux questionnaire élaboré par les bureaucrates américains pour en dévoiler la supercherie, raconte sa propre vie, dépeint la réalité de la société allemande après-guerre et dénonce l’imbécillité des vainqueurs. Il montre en effet qu’ils ne valaient pas mieux que les vaincus et dénonce les injustices et les mauvais traitements infligés aux Allemands. On pense immédiatement à Automne allemand de Stig Dagerman.

Et pourquoi pas continuer sur le même sujet par un autre livre qui tord sèchement le cou à deux mythes historiques fabriqués par les dominants pour servir leurs intérêts.

Couverture livre Wolfram Wette
Wolfram Wette est professeur d’Histoire contemporaine à la Faculté de Fribourg et professeur honoraire de l’Université russe de Lipezk. En 2002, après quelques difficultés, il publie Les crimes de la Wehrmacht. Deux mythes sont ici abattus. Le premier est relatif à l’idée communément admise selon laquelle l’armée allemande (la Wehrmacht) a combattu durant la Seconde Guerre mondiale sans être impliquée dans les atrocités commises par les SS. Il y aurait eu d’un côté les sales nazis et de l’autre la belle armée régulière. C’est faux. C’est ce que prouve Wolfram Wette, expliquant que la propagande nazie a embrigadé des millions de soldats pour des actes d’une sauvagerie et d’une brutalité rares. Cette légende d’une Wehrmacht « propre » s’explique par le contexte de la Guerre froide et surtout par la nécessité de réhabiliter à tout crin l’Allemagne vaincue au nom des intérêts géopolitiques américains. Le second mythe qui s’écroule touche au fait, également largement répandu, que sur le front de l’Est, la barbarie était le fait des soldats russes, les allemands restant dans le militairement correct. W. Wette apporte la preuve qu’au moment de l’invasion de l’Union soviétique, les responsables de la Wehrmacht avaient bien conscience de participer à une guerre d’extermination et que les militaires ont contribué à la Shoah.

Ultime bifurcation

Notre chemin arrive à son terme et débouche sur la mer, symbole du recommencement, où tout peut être imaginé. Alors, période estivale oblige, en guise de conclusion, et à titre tout à fait exceptionnel, je m’autorise à citer deux derniers livres qui n’ont pas de rapport avec Guillemin. Simplement, leurs auteurs sont issus des pays où j’ai choisi de séjouner cet été.

Per PettresonLe premier : Pas facile de voler des chevaux du norvégien Per Petterson. Un roman d’apprentissage travaillé par le drame et par une très grande émotion, à l’image de la nature norvégienne, tantôt implacable tantôt généreuse.

Hakan NesserLe second : Un été avec Kim Nowak du suédois Hakan Nesser. Si c’est un polar, il est rudement décalé. Et l’histoire d’amour singulière sous-jacente ajoute un autre suspens.

J’espère que ces quelques titres vous procureront tout le plaisir souhaité pendant ces vacances. Ce sont des livres généreux. Ce sont des amis, des livres-amis.

Au nom de toute l’équipe des Ami(e)s d’Henri Guillemin, je vous souhaite un bel été. Nos billets d’actualité reprendront à la rentrée. Vous pourrez continuer à lire les extraits choisis et commentés du dernier volet de la trilogie Guillemin sur la Commune, apprécier de nouvelles chronique du Caire, sur Céline, Mauriac, etc…, découvrir les interviews des intervenants au colloque, parcourir de nouveaux chemins de traverse et découvrir d’autres auteurs contemporains dans l’esprit de Guillemin… et plein d’autres informations inédites sur Henri Guillemin.

Une annonce en forme de clin d’œil : dans quatre mois, se tiendra le colloque « Henri Guillemin et la Commune – le moment du peuple ? »

Qu’on le dise Urbi et Orbi !

Devoirs de vacances rédigés par Edouard Mangin

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Quelque part dans l’archipel de Stockholm (photo K. Mangin – archives LAHG)
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Quand Guillemin lisait Sartre

Jean-Paul-Sartre 1946 Life Magazine

 Jean-Paul Sartre en 1946 (photo tirée de Life Magazine)

Les chroniques du Caire n° 3

Simenon, dont nous avons parlé dans le n° 1 de cette série sur les articles d’Henri Guillemin pour La Bourse égyptienne du Caire, était son contemporain exact : Guillemin est né le 19 mars 1903, Simenon le 13 février. Jean-Paul Sartre, né le 21 juin 1905, est de plus de deux ans son cadet, mais ils se sont connus de près pendant les années qu’ils ont passées ensemble à l’E.N.S. de la rue d’Ulm, où Sartre a été reçu en 1924 et Guillemin un an plus tôt. Dans une page rédigée en décembre 1960, Guillemin évoque « Nizan et Sartre » et le duo aussi anticonformiste qu’inséparable qu’ils formaient ; et il précise, au sujet de Sartre : « Il était très cordial avec moi, très copain » (Parcours [1988], Utovie, 2015, p. 23).
Après leur sortie de la rue d’Ulm, les deux camarades se retrouvent enseignants dans le secondaire dans des villes différentes, l’un en lettres, l’autre en philo ; ils se perdent de vue, et ne semblent pas s’être à nouveau rencontrés, mais Henri Guillemin a continué de suivre l’itinéraire de Sartre, qui le passionne : huit articles entre 1938 et 1991.

Les deux dont il s’agit ici sont les deux premiers : 13 février 1938, sur La Nausée, et la partie de la chronique du 28 mai 1939 consacrée au recueil de nouvelles Le Mur, qui porte comme titre celui de son premier texte, antérieur à La Nausée comme on le voit dans l’ouverture de l’article de 1938 :
« J.-P. Sartre n’avait, encore, publié aucun livre ; mais nous le connaissions tout de même ; dans la Nouvelle Revue française de juillet 1937, il avait fait paraître un récit : Le Mur ; et tous ceux qui avaient lu ce texte savaient que le nom de J.-P. Sartre valait qu’on le retînt. Vingt pages, et la preuve était faite : celui-là, cet inconnu, c’était un écrivain. »

La Nausée

La Nausée, petit livre discret, dont « le titre, même, risque de le compromettre aux yeux des lecteurs délicats, […] n’est pas ce que les libraires appellent un ouvrage très “public”. La manière de J.-P. Sartre n’est pas celle de P. Benoît » [Pierre Benoît, romancier alors fameux]. Sartre ne cherche-t-il pas, même, à choquer ? « il ne paraît pas respecter beaucoup les hiérarchies sociales ; on dirait même qu’il n’y croit pas. Pour comble, tout se passe comme s’il s’exposait exprès, insolemment, à se faire traiter de malade, de détraqué, peut-être même de surréaliste ».
Jusque-là, me direz-vous, pas vraiment présent, le « ton » dont nous cherchons la trace en lisant ces chroniques. Mais le voici, ce ton, les voici, les thèmes familiers, lorsque Guillemin, à la fois honnêtement et avec une habileté assez jésuitique, dit et ne dit pas ce qui l’impressionne, oui, mais aussi le gêne dans La Nausée :

couverture livre 1964
« Quel drôle de bouquin ! Je viens d’en achever la lecture et je ne sais pas bien encore ce que j’en pense. Une voix me souffle : “Avoue que, de temps en temps, ça t’a assommé”. Pas vrai ! Déconcerté, oui, un peu ahuri ; je ne suivais plus, je n’y étais plus très bien. Je devinais qu’il y avait quelque chose à comprendre, quelque chose d’intéressant, d’important, et que Sartre peinait pour me le faire sentir ; mais je ne l’entrevoyais que vaguement, c’était de ma faute, non de la sienne ; et ce qu’il avait à traduire – la nausée justement, cette “nausée métaphysique” qui fait tout le sujet de son livre –, ce n’est pas tellement commode d’en suggérer l’idée, d’en faire passer en nous, ne serait-ce qu’en éclair, la sensation. »

Couverture du livre en édition poche – 1964 (domaine public)

Que veut Sartre ? certes « point nous divertir », mais « nous transmettre, nous livrer […] sa vue du monde, sa conception de l’univers ; ce que chacun de nous a de plus important à dire, c’est toujours cela, ce n’est jamais que cela » : conviction forte de Guillemin, en effet, nous le savons. Le problème, c’est qu’Antoine Roquentin, le héros de Sartre, est un « fort en philosophie » ; « le gaillard est métaphysicien en diable, et son journal – car La Nausée se présente sous forme de mémoires, de papiers intimes – son journal a l’air, par moments, […] d’un manuel illustré. Le professeur Sartre, dans sa classe, ne doit pas avoir son pareil pour intéresser ses élèves aux problèmes les plus abstraits ; ce don qu’il a d’éprouver pathétiquement ce qui, chez tant d’autres penseurs, demeure dans la calme région inoffensive et glacée des concepts, il s’en est servi pour bâtir un livre. Seulement, à coup sûr, c’est un livre austère […] peut-être pas, pour nous, futiles, aussi exaltant que L’Atlantide ». Le roman d’aventures de Pierre Benoît, nommé déjà au début de l’article, remonte à 1919 ; peut-être Guillemin y pense-t-il comme à une lecture de son adolescence?

Dürer_Melancholia

Mélancolie de Albrecht Dürer – 1514. Titre souhaité initialement par JP Sartre pour son livre (domaine public)

En tout cas on ne peut pas dire qu’on retrouve ici son adhésion intuitive si forte à l’univers de Simenon. Trop “intello”, alors, l’ancien camarade Sartre ? difficile à dire. Quand Guillemin écrit : « Il y a, par bonheur, dans La Nausée, des thèmes beaucoup plus accessibles », dit-il « par bonheur » au premier degré, ou ironise-t-il sur le soulagement de ces lecteurs qu’il appelait plus haut « futiles », en s’incluant dans leur nombre ? Ces thèmes plus faciles, c’est, par exemple, la caricature de la bourgeoisie du Havre, ville où Sartre a fait ses débuts d’enseignant de lycée et qu’il représente sous le nom de Bouville. Guillemin a savouré comme un des « morceaux de bravoure parfaitement réussis » du livre, l’évocation des notables « à la sortie de la messe “chic” » ; il a aimé aussi « deux scènes où reparaît la “patte” puissante, la griffe du lion que Le Mur nous a révélée : Antoine en présence d’Anny, sa maîtresse, et la cruelle histoire de l’Autodidacte, à la fin ». On a l’impression que, petit à petit, à mesure qu’il relit mentalement l’œuvre pour rédiger sa chronique, Guillemin cède, et met finalement chapeau bas devant ce qui est moins un roman qu’un « témoignage » et un « document » :

« Cette violence même, cette violence surtout, ce ton de haine, ces crachats de mépris (“Je ne veux pas de communion d’âme ; je ne suis pas tombé si bas !”), toute cette frénésie et ce désespoir, toutes ces preuves, en somme, qu’il y a bien là un homme, et pas un auteur, […] tout cela, oui, est assez bouleversant».

Guillemin conclut son analyse d’une façon qui commence à nous être familière, en se penchant sur l’aspect métaphysique du livre. La religion, aux yeux de Roquentin, n’est qu’ « un prétentieux néant », et pourtant « ce dépossédé », dit Guillemin à la lecture de la fin du roman, « au fond de l’abîme, découvre une issue ; quelque chose qui le justifierait peut-être un petit peu d’exister : créer, avec sa douleur même, une chose belle, un beau livre, simplement pour “souffrir en mesure”. Je ne sais pas si J.-P. Sartre a songé à Flaubert ; mais cela, c’est exactement, c’est littéralement du Flaubert ; c’était sa recette à lui, l’homme de Croisset, pour échapper à la “nausée”, surmonter le destin, atteindre quand même à un absolu ».

En 1938 le rapprochement entre Sartre et Flaubert vient à l’esprit de Guillemin parce qu’il travaille alors à son livre Flaubert devant la vie et devant Dieu, qui va paraître l’année suivante, préfacé par Mauriac ; mais ce rapprochement est pertinent aussi à longue échéance, et même intuitivement visionnaire, puisqu’on sait que, plus de trente ans plus tard, Sartre a consacré des milliers d’heures à essayer de comprendre qui était L’Idiot de la famille (titre de son énorme ouvrage inachevé sur la vie de Flaubert, 1971-1972).

Le Mur

Les questions que nous nous posions sur l’attirance (ou non) de Guillemin pour Sartre romancier, et sur ses réserves à son égard, restent intactes et même se renforcent à la lecture de la critique pour le moins mitigée du recueil Le Mur, parue quinze mois après l’article sur La Nausée.

Couverture le mur

Guillemin rappelle pour commencer le souvenir du Mur (la nouvelle), ce texte « extraordinairement habile », « une manière de révélation », puis il revient brièvement sur La Nausée, dont il donne une définition plutôt meilleure que dans le premier article : « une tentative pour rendre sensible aux lecteurs les moins “philosophes” […] une façon d’envisager le monde, ce désarroi de la pensée devant le fait qu’un univers concret nous entoure, que nous subissons les objets, leur présence, leur densité, et qu’il y a là, pour l’intelligence, une sorte de scandale, de heurt perpétuel contre un inconnaissable gratuit, écrasant, absurde ». Puis il en vient assez vite à ce qu’il croit devoir dire, que les « cinq récits » du nouveau volume, Le Mur, La Chambre, Érostrate, Intimité et L’Enfance d’un chef, « suivent une courbe descendante », autrement dit : sont de moins en moins bons. Juste un mot sur Le Mur, relu avec « la même émotion, la même admiration bouleversée que jadis » ; à propos du deuxième récit, dont le héros est un dément, Guillemin évoque la rue d’Ulm :

Couverture du livre en édition poche – 1961 (domaine public)

« La Chambre me rappelle le temps où Sartre, normalien, allait chaque semaine, sous la direction du professeur Dumas, visiter les fous, les observer, les étudier dans je ne sais plus quel hôpital parisien. Il nous rapportait de ces expéditions des détails tragiques ou cocasses. La Chambre est une histoire de fou ; un fou que sa femme protège, garde farouchement, dans cette chambre obscure, irrespirable, d’où il ne sort plus et qui est devenue leur univers à tous deux. Ces pages-là sont belles, d’une beauté horrible sans doute, vaguement effrayante ; mais c’est une réussite parfaite […] ». Suit une analyse détaillée, suivie de ce bilan : « Étouffant, maléfique si l’on veut, admirable tout de même ce récit de La Chambre. La suite, hélas, ne nous procurera plus rien qui soit de cette force ».

Ce sont surtout les deux dernières nouvelles (Intimité et L’Enfance d’un chef) qui déçoivent le lecteur du Mur, même s’il est conscient du fait que c’est en toute lucidité que Sartre y a peint « des créatures à-vau-l’eau, inconsistantes, qui font à la surface de ce monde leur petit bruit dérisoire ; des papillons du néant ». Oublions ces échecs : « Sartre a donné la preuve qu’il ne faut pas le juger sur des essais médiocres, que nous lui ferions tort en prenant pour des témoignages authentiques de lui-même ces divertissements inutiles ». Guillemin dit très bien à quel point il ne sait où se situer, lui lecteur de Sartre : « […] je ne voudrais ni desservir Sartre (à cause du Mur) ni le servir », alors je fais « seulement de la critique littéraire [sic] ; et sur ce plan-là je me borne à noter qu’autant Le Mur est une belle chose, autant sont faibles, et pauvres, et même un peu fatigantes, les deux nouvelles de la fin ».

Guillemin faire « seulement de la critique littéraire » ? voire ! C’est surtout qu’il a été dérouté, puis déçu, par ce qu’écrivait son ancien camarade ; il admire, et en même temps impossible de taire sa réticence, malgré tel « petit groupe de pages lucides, qu’il faut signaler » (dans L’Enfance d’un chef). Alors pour s’en sortir, Guillemin finit comme j’ai commencé, en évoquant le passé sous la forme d’une boutade :

JP Sartre et P Nizan en 1924Jean-Paul Sartre (gauche) et Paul Nizan (droite) à Paris en 1924

« “Sartre et Nizan” : nous prononcions toujours ces deux noms ensemble, quand nous étions à l’École normale. Deux copains qui ne se quittaient guère. Tous deux se sont maintenant affirmés dans la jeune littérature. Nous sommes un petit nombre – ceux des “promos” 1923-1924 – qui clignons de l’œil lorsque, dans La Nausée, au coin d’une page, apparaît un gendarme du nom de Nizan. De La Nausée à L’Enfance d’un chef, le gendarme a reçu de l’avancement, nous l’apercevons brusquement à la table de famille des Fleurier ; il est devenu général. » Et c’est la fin de l’article…

Dans une langue plus moderne, cela s’appelle « botter en touche ». Par la suite, Guillemin ne reparlera plus jamais de l’œuvre de fiction de Sartre, de ses autres romans, de son théâtre ; il ne s’intéressera qu’à son itinéraire éthique, et la seule mention de lui dans le livre que nous avons fait ensemble vient à propos du livre de Jeanson sur sa Pensée morale (voir Le Cas Guillemin, éd. originale, Gallimard, 1979, p. 148 ; une version revue de cet ouvrage est en préparation chez Utovie).

Au fond Sartre a passionné Henri Guillemin comme penseur de la destinée de l’homme, mais ne l’a que bien partiellement convaincu comme écrivain… Et nous ? que penserons-nous si nous (re)lisons La Nausée ?

Recension réalisée par Patrick Berthier

racine marronnier

« L’arbre des voyelles » de l’artiste Guiseppe Penone – métaphore de l’Absurdité, clé de la Nausée pour Roquentin (domaine public)

Les chroniques du Caire

Les critiques littéraires qu’Henri Guillemin écrivit pour le quotidien La Bourse égyptienne pendant près de deux ans sont actuellement en cours de préparation par Patrick Berthier pour une publication exclusive chez Utovie prévue prochainement. Nous remercions les éditions Utovie d’avoir accepté que l’on publie, en avant-première sur le site, le texte intégral de ces chroniques sur Sartre.

D’autres chroniques sur Céline, Mauriac, Bernanos, etc… suivront très prochainement. 

Pour lire l’intégralité de la chronique écrite par Henri Guillemin dans la Bourse égyptienne, cliquez ici

Pour imprimer la recension de Patrick Berthier, cliquez ici