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Les actes du colloque Guillemin du 17 novembre 2018 – 2e partie

Patrick Rödel au colloque Guillemin du 17 novembre 2018

AVANT-PROPOS

Nous avons expliqué dans notre précédente lettre du 12 mai dernier les raisons pour lesquelles nous avons finalement décidé de diffuser les actes de notre colloque en mode numérique à partir de notre site et non sous la forme d’une édition papier.

Ainsi, suite à l’édition en première partie des actes des interventions de Patrick Berthier et d’Annie Lacroix-Riz, nous présentons, pour cette deuxième partie, la communication de Patrick Rödel sur son ami l’avocat Gérard Boulanger, et celle de Jean A. Chérasse sur le témoignage encore méconnu du général Jauneaud, dont il a rendu possible, en son temps, la publication.

 

INTERVENTION DE PATRICK Rödel

Henri Guillemin et Gérard Boulanger, deux avocats de la vérité

Il n’était pas prévu, lorsque nous avons commencé de réfléchir à l’organisation de ce colloque, que j’y fasse une intervention.

Nous avions invité Gérard Boulanger à nous parler de cette période qu’il connaît bien, pour avoir voulu ressaisir le cheminement de Maurice Papon. Papon, ce fonction­naire modèle, ce « technocrate français dans la collaboration » (mots du titre de son livre sur Papon publié au Seuil en 1994) qui, sans état d’âme, lorsqu’il était secrétaire de la Préfecture de la Gironde, a signé les décrets qui envoyaient en Allemagne plusieurs convois de juifs bordelais ; que l’on retrouvera, toujours sans état d’âme, au moment de la Guerre d’Algérie (je rappelle seulement la répression de la manifestation des Algériens, à Paris, en octobre 1961, et, en février 1962, les morts du métro Charonne).

Tout le monde connaît le procès qui, après des années de combat, se tint à Bordeaux en 1997.
Ce procès fut le combat de Boulanger pendant vingt ans de sa vie. Il en a retracé toutes les étapes dans le dernier livre qu’il a publié, en avril 2018 : Le Procès Papon, aux Éditions du Cherche-Midi.

Il avait accepté notre invitation avec l’enthousiasme qui le caractérisait. Il était acquis qu’il serait des nôtres. La maladie en a décidé autrement, qui l’a enlevé au mois de juin de cette année.

Gérard, faut-il le rappeler, a été le premier à organiser un colloque dédié à Henri Guillemin ; c’était en 2003, à Bordeaux, pour le centenaire de la naissance de Guillemin.
Il avait su rallier à sa cause la Ligue des droits de l’homme – c’était relativement facile puisqu’il en était le président pour la Gironde – et la section d’histoire de l’Université de Bordeaux III – ce qui était méritoire quand on sait que, à l’époque, Guillemin n’était pas spécialement en odeur de sainteté dans la communauté des historiens.
Et, cerise sur le gâteau, si j’ose dire, il avait obtenu, quelque temps après, quand il était conseiller régional chargé des affaires culturelles, que le nom d’Henri Guillemin soit donné à la Bibliothèque des Lettres de l’Université !

Gérard Boulanger, tête de liste du front de Gauche en Aquitaine, prononce un discours lors d’un meeting dans le cadre de la campagne pour les élections régionales de mars prochain, le 18 février 2010 à Bordeaux. AFP PHOTO / JEAN-PIERRE MULLER / AFP PHOTO / JEAN-PIERRE MULLER

Si Gérard avait été des nôtres, il aurait, selon toute vraisemblance, repris certaines des analyses qu’il avait faites dans un livre de 2006, À mort la Gueuse ! Comment Pétain liquida la République à Bordeaux, 15, 16 et 17 juin 1940 (Calmann-Lévy), les aurait complétées et remaniées dans un de ces grands élans d’improvisation dont il était coutumier.

Je ne saurais parler à sa place. Mais je veux relire devant vous ce livre et montrer ce que la lecture qu’il a faite de ces trois journées où s’est joué le sort de la France et de la République doit aux analyses de Guillemin, spécialement dans l’Affaire Pétain, qu’il cite abondamment.

Comment Boulanger en est-il venu à se lancer dans ce travail d’historien ? 

« Né pratiquement à l’improviste, ce livre est un jumeau extra-utérin de :  Maurice Papon, un technocrate français dans la collaboration (in : À mort la Gueuse ! dans l’avant-propos, p. 13).


« Pour être tout à fait explicite », ajoute-t-il, l’abandon des valeurs républicaines par Papon, ce personnage emblématique de la haute fonction publique française sous Vichy, ne laisse pas de renvoyer au fait qu’il a sévi dans la ville même où s’est opéré le rejet de ces mêmes valeurs, Bordeaux » (ibid.).

De là, la nécessité à ses yeux de retracer, dans le détail, les événements qui se sont déroulés pendant ces trois journées :

C’est dans cette même ville de Bordeaux que s’est joué le véritable épilogue d’une tragédie nationale sans réel précédent, et que la brutale déconfiture des armes a révélé l’abyssal affaissement des consciences. […] Et il n’a été besoin que de quelques heures fiévreuses pour que s’évanouisse un siècle et demi de tradition démocratique et soixante-dix ans de régime républicain. […] La défaite militaire ayant déclenché un véritable séisme politique, Pétain a pris le pouvoir, bien plus sûrement par ces trois journées bordelaises des 15 au 17 juin que par le plébiscite parlementaire de Vichy du 10 juillet qui les prolonge, ou que par l’Acte constitutionnel n° 1 de l’État français du lendemain qui les sanctionne. […] (p. 14-15).
Dans la masse des réunions, rencontres, repas, conversations, conseils, comités, conférences, déclarations, discours, conciliabules, apartés et complots, il a fallu élaguer l’accessoire et le secondaire, tout en s’attachant à respecter la complexité des événements, en s’efforçant de les mentionner sans exclusive, en s’astreignant à en établir les sources sans discriminations (p. 19).

Boulanger suit ce programme avec rigueur et nous donne, de ces journées cruciales, un récit qui se lit comme un roman, l’art du conteur se mariant avec l’habileté de l’écrivain.

C’est exactement le devoir que Henri Guillemin s’impose lorsqu’il aborde ces journées de juin, dans le chapitre « La prise du pouvoir » de La Vérité sur l’affaire Pétain (1945) : « C’est presque heure par heure que l’historien doit tenter de suivre maintenant le jeu, en veillant à ne rien laisser échapper, à ne s’appuyer que sur des documents incontestables et à comprendre le sens et la portée des faits » (Utovie, 1996, p. 119).

 

On ne compte pas moins de dix-sept références à Henri Guillemin dans le livre de Gérard Boulanger. La plupart d’entre elles renvoient à l’Affaire Pétain – treize en tout –, les quatre autres à Nationalistes et “nationaux” (1870-1940) (Gallimard, 1974, et Utovie, 2012).

Il est évident que l’ouvrage de Guillemin est écrit et publié à chaud, si j’ose dire : le procès de Pétain devant la Haute Cour a lieu du 23 juillet au 15 août 1945 ; et c’est en octobre que La Vérité sur l’affaire Pétain est publié aux éditions suisses du Milieu du Monde – ce qui ne lui laisse pas beaucoup de temps ! Donc, évidemment, Henri Guillemin n’a pas accès à beaucoup d’archives.

Il est vrai qu’en dépit des travaux qui ont été écrits plus tard sur cette période, « prédomine souvent, écrit Gérard Boulanger, le sentiment que toute la clarté n’a pas été faite sur certaines pages de ce dérangeant passé. Surtout eu égard aux reconstructions amnésiantes et fallacieuses d’antécédents peu avouables ».

Et toute cette « abondante littérature n’est pas forcément exempte d’un flou persistant, si ce n’est pis, sur la genèse bordelaise du régime de Vichy. […] Sans même s’attarder au recensement de ces auteurs singulièrement acharnés à faire croire que la France compta d’emblée quarante millions de pétainistes, sans doute pour se sentir eux-mêmes moins seuls » (À mort la Gueuse !, avant-propos cité, p. 15 et p. 16). Allusion transparente au livre d’Henri Amouroux, Quarante millions de pétainistes : juin 1940-juin 1941 (Robert Laffont, 1977).

 

Lors du procès Papon, je rappelle qu’Amouroux avait témoigné en faveur de Papon. Boulanger l’avait alors interrogé sur son activité au sein de La Petite Gironde, journal collaborationniste, et avait employé la formule qu’il réutilise ici :
« Si vous avez écrit Quarante millions de pétainistes, c’est sans doute pour vous sentir moins seul ».
Amouroux avait porté plainte pour diffamation et avait fini par gagner, même si ses faits d’armes dans la Résistance restent assez légers et tardifs.

Je rappelle aussi qu’Henri Amouroux fut un étudiant de Guillemin quand ce dernier était professeur à la Faculté des Lettres de Bordeaux et que, dans une émission du 10 décembre 1978, à la Radio-Télévision Suisse romande, rendant compte du livre d’Amouroux, Les Beaux Jours des collabos, suite de Quarante millions de pétainistes (Robert Laffont, 1978) (*1), il porte un jugement très sévère sur son ancien étudiant, qu’il continuait de voir, en regrettant la distance qui s’est établie entre eux sur le rôle de Pétain ; il voit, dans les bouquins d’Amouroux, un plaidoyer en faveur de Pétain qui passe très vite sur son attitude à l’égard des Juifs, dès son accession au pouvoir et sans même que l’Allemagne ait fait pression sur lui ; il dénonce une véritable entreprise de réhabilitation du maréchal Pétain.

On voit la proximité entre Boulanger et Guillemin, sur ce point précis. Mais sur d’autres encore.
Il est en tout cas remarquable qu’un des premiers ouvrages consacrés à Pétain, qui ait fait preuve d’une belle lucidité et ne soit évidemment pas tombé dans les travers que Gérard Boulanger dénonce, soit celui de Guillemin.

Je vais donc faire une recension rapide de ces citations de Guillemin et de l’usage que Boulanger en fait dans son livre.

On peut les regrouper sous trois thèmes.

Le premier est d’ordre psychologique.

Il s’agit d’éclairer la personnalité de Pétain ; Henri Guillemin le montre « rancuneux, capable de nourrir de très longues haines » ; « un homme de petit caractère, sans flamme, sans confiance, ennemi des risques […] exactement un “défaitiste” » (La Vérité sur l’affaire Pétain, p. 26-27).
Il est dissimulateur, il cache bien son jeu, « il se tait et il attend ».

En même temps, un côté « pince-sans-rire glacé » (Nationalistes et nationaux, p. 406). Dans ses relations avec ceux qui l’entourent, on le sent très manipulateur, utilisant Laval quand il en a besoin, alors qu’il n’a pour lui que « peu de goût » et que son entourage le méprise.

Il est évident que ces notations mettent à mal l’image du bon vieux grand-père cachant sous sa moustache blanche un sourire affectueux et qui vient se dévouer, alors qu’il pourrait profiter d’une retraite bien méritée, à ce peuple français qui vient de subir un désastre sans précédent.

L’analyse psychologique prépare le terrain à ce qui est le propos essentiel de Henri Guillemin et de Gérard Boulanger – montrer les forces qui sont à l’œuvre durant toute cette période de l’immédiat avant-guerre et qui ont vu en Pétain l’homme qui allait mener la politique dont elles rêvaient ; et comment celui-ci a joué avec une duplicité étonnante le rôle qui permettait la réussite du plan élaboré : le rôle de celui qui ne fait pas de politique et qui se sacrifie pour le salut des Français quand la nécessité s’en fait sentir.

Il faut donc déconstruire ce rôle. Et démolir ce sur quoi repose la gloire même du maréchal – l’image du vainqueur de Verdun.

 

Et c’est le deuxième thème sur lequel les analyses de Henri Guillemin et de Gérard Boulanger se rencontrent : la destruction du mythe.

Pétain, vainqueur de Verdun ? Quelle blague !
Guillemin, en utilisant les mémoires de Joffre, l’Histoire de la guerre mondiale publiée chez Payot en 36-37, en quatre volumes, par les généraux Duffour, Daille, Hellot et Tournès (*2), les notes de Poincaré, montre que Pétain était « exactement un défaitiste », qu’il a fallu, à plusieurs reprises, annuler les ordres de Pétain qui auraient eu des conséquences catastrophiques.

« Le vrai sauveur de Verdun fut Nivelle » (Mémoires de Joffre, Plon, 1932, t. II, p. 269) (*3). « À quatre reprises, en 1918, le général Pétain a failli faire perdre aux Alliés la guerre [par] son incurable pessimisme » (La Vérité sur l’affaire Pétain, p. 25) ; il était, déjà à l’époque, convaincu de l’extrême supériorité des Allemands.

Henri Guillemin remplit, ici, sa tâche de déboulonneur d’idoles, de pourfendeur de mythes et de légendes, on connaît sa virulence, mais il faut croire que, sur ce point, le mythe a été plus fort que la vérité ; il y a fort à parier que, encore de nos jours, il demeure à peu près intact, et que la célébration du centenaire de la fin de la Guerre va être l’occasion de le magnifier à nouveau.

Voilà pourtant qui remet à sa place la légende que Pétain a su construire entre les deux guerres.
Pendant cette période, il n’a pas non plus brillé par sa clairvoyance sur l’évolution de la guerre moderne. Son indifférence voire son hostilité à l’utilisation des engins blindés et de l’aviation a eu les conséquences désastreuses que l’on sait sur l’état des armées au moment de la guerre de 40. [pour en savoir plus sur cette ineptie, lire l’intervention de Jean Chérasse en cliquant ici]

En pleine déroute de l’armée, à la stupéfaction des autres membres du gouvernement, Pétain recommanda l’emploi des pigeons voyageurs pour rétablir les communications entre les éléments dispersés de l’armée…
Et le lecteur découvre l’incompétence militaire du maréchal et surtout sa volonté acharnée de faire la paix avec l’Allemagne et les autres régimes autoritaires qui fait de ses manœuvres pour affaiblir l’armée française une véritable trahison.

Le troisième thème est politique et montre comment Pétain a longuement préparé son affaire en construisant sa légende, c’est vrai, mais aussi en s’entourant d’un réseau de « théoriciens de l’extrême droite » que l’on retrouvera autour de lui à Bordeaux et à Paris.

Un des exemples les plus parlants est celui de Raphaël Alibert qui fut un de ses collaborateurs les plus proches (*4) et que l’on retrouve dans ce Comité Secret d’Action Révolutionnaire (surnommé « la Cagoule ») qui chercha, en 37, à créer une véritable psychose anticommuniste en lançant deux bombes sur les locaux de la Conférence générale du patronat français.
Pas vraiment très recommandable, ce Comité, mais formé de gens si importants que le gouvernement renonça à pousser trop loin ses investigations. Coupable lâcheté, c’est évident.

En juin 36, Pétain rêve déjà d’une entente entre la France et l’Allemagne et ce n’est pas, comme Marc Sangnier l’avait initié au sortir de la guerre de 14-18, dans une perspective pacifiste de réconciliation, prémices d’une Europe que Sangnier appelait de ses vœux, mais dans une commune haine du communisme : « On ne voit pas pour quelle raison deux peuples d’une grande culture ne découvriraient pas les chemins d’une entente […] Les mains ne pourraient-elles être tendues par-dessus les ponts verrouillés ? » (allocution de Pétain du 21 juin 1936, citée dans Nationalistes et nationaux, p. 380, et reprise par Boulanger, À bas la Gueuse !, p. 67).

La légende d’un Pétain qui ne fait pas de politique est battue en brèche ; il a bien une vision politique que Guillemin ne cesse de dénoncer : se venger de cette République qui a failli s’imposer en France aux dépens des gens de bien, agiter le chiffon rouge du complot communiste pour rallier à sa cause la bourgeoisie.

Et c’est là que Guillemin trouve ces formules qui résument et la défaite préparée par l’incurie de l’armée ou d’une bonne partie de son état-major, et la demande éperdue d’un armistice – alors que le combat aurait pu être poursuivi à partir des territoires de l’Empire colonial ou même du réduit breton, comme cela avait été envisagé pendant un instant.

Cette solution, évidemment, Pétain n’en veut pas parce que son unique ennemi, c’est le peuple de gauche, parce que le seul combat qu’il entend mener c’est celui qui est contre ceux qui portent les valeurs de la République.
« L’armée trouve enfin contre la République la revanche de l’Affaire Dreyfus » ; et ceci : « LE COUP D’ETAT DU 11 JUILLET, C’EST LE 6 FEVRIER ENFIN REUSSI » (La Vérité sur l’affaire Pétain, p. 168, en capitales dans le texte).

Le dernier point que je voudrais souligner, c’est la leçon politique que Henri Guillemin tire de cette période de notre histoire et qu’il ne cessera de répéter dans les années à venir quand il se penchera sur la Révolution de 89, sur celle de 48 et le coup d’État de Napoléon III, sur la Commune de Paris.
C’est la politique intérieure qui détermine la politique extérieure.
La guerre n’a été que le moyen de régler la question sociale.

Cette idée, il est important de souligner qu’elle naît très tôt dans l’esprit de Guillemin ; cela m’a frappé à la relecture de La Vérité sur l’Affaire Pétain. Et je me suis amusé en retrouvant, dans un article publié dans L’Express, pas celui de « J.-J. S.-S. », mais celui de Neuchâtel, en 1991, ceci :

En ouvrant Les Années souterraines que vient de publier Daniel Lindenberg, professeur à Paris-VIII (Saint-Denis), j’ai éprouvé une joyeuse stupeur en apprenant qu’un temps exista, pour un certain nombre de jeunes chercheurs intéressés par l’histoire de la France contemporaine, où “leur maître à penser s’appelait : Henri Guillemin”. Pourquoi ? À cause de son grand thème sur la politique intérieure déterminant tout, ou presque, dans la politique extérieure. “Grandiose interprétation, écrit Lindenberg, qui garde encore à mes yeux toute sa séduction.” (*5)

Pas peu fier, le Guillemin, et il a toutes les raisons de l’être, de cet hommage qu’il reçoit à la fin de sa vie, alors qu’il n’a cessé d’être vilipendé par tout ce que l’Université comprenait d’historiens raisonnables.

Tout est en place, dès ce moment-là, pour les travaux à venir ; on pourrait faire la même analyse en ce qui touche la question religieuse avec l’article « Par notre faute », publié dans La Vie intellectuelle du 10 septembre 1937, repris en annexe du livre de Patrick Berthier Le Cas Guillemin (Gallimard, 1979, p. 212-236), et dont la réédition est à paraître chez Utovie.

Et l’on comprend que sa rage n’épargne pas ceux qui, dans le monde des lettres, ont été les complices ou les théoriciens de cette dictature des gens de bien – alors qu’on attendrait d’eux qu’ils se retrouvent dans le camp de ceux qui défendent les opprimés, dans le camp de ceux qui se battent pour la vérité.

Et c’est le cas de Henri Guillemin comme celui de Gérard Boulanger.

Notes :

(*1) Ces deux volumes forment les tomes II et III de ce qui a pris ensuite le titre général de La Grande Histoire des Français sous l’Occupation.

(*2) Chacun des auteurs a pris en charge un des volumes dans l’ordre chronologique des événements. C’est le général Hellot qui a rédigé le tome III, Le Commandement des généraux Nivelle et Pétain, 1917.

(*3) Cité par Guillemin dans La Vérité sur l’affaire Pétain, p. 19, repris et complété par Boulanger (« Nivelle, heureusement secondé par le Général Mangin », À bas la Gueuse !, p. 57).

(*4) Raphaël Alibert (1887-1963), catholique et monarchiste, est devenu un proche de Pétain en 1937. Son rôle dans la prise du pouvoir de juin-juillet 1940, puis dans la législation contre les Juifs, a été déterminant. Condamné à mort par contumace en 1945, il a été amnistié en 1959 par le général de Gaulle.

(*5) « Vampires de guerre », L’Express [Neuchâtel], 18 février 1991, repris dans Les Passions d’Henri Guillemin, Neuchâtel, La Baconnière, 1994, p. 343. L’ouvrage de Daniel Lindenberg (1940-2018), Les Années souterraines, 1937-1947, a été publié à La Découverte en 1990.

 

INTERVENTION de Jean Chérasse

La prise du pouvoir par Pétain serait-elle fortuite ? Un décodage à travers le témoignage du Général J.H. Jauneaud.

L’importance du texte, sa mise en page et la précision des notes et références qui étayent l’ensemble du document ont plaidé pour une diffusion sous format pdf, afin d’en garantir la meilleure lecture.

Nous rappelons, sur ce sujet, notre lettre d’information du 14 juillet 2018, qui présentait le pamphlet du Général Jauneaud dont la préface inédite était signée de Henri Guillemin (c’est ici)

Pour lire le texte de l’intervention de JeanChérasse au colloque, cliquez ici

A noter :

Par ces temps d’offensive quasi militaire contre la pensée critique,  notamment dans les champs qui sont les nôtres, ceux de la pensée critique guiliminienne en histoire politique, en histoire littéraire, en histoire des institutions (publiques et religieuses) – une offensive d’un niveau inédit – nous continuons, au sein de l’association Les Ami(e)s d’Henri Guillemin (LAHG) d’exister en contre, et à notre façon.

Ainsi ces informations concernant deux de nos intervenants à notre dernier colloque.

Jean Chérasse :

Nous rappellons son ouvrage sur la Commune en deux tomes :

tome 1 : Les 72 immortelles. La fraternité sans rivages : Un éphéméride du grand rêve fracassé des Communeux cliquez ici

tome 2 :  Les 72 immortelles ou l’ébauche d’un ordre libertaire : Une nouvelle lecture de la commune de Paris de 1871 cliquez ici

Ainsi que son interview  pour la revue L’inactuelle Revue d’un monde qui vient, cliquez ici

Annie Lacroix-Riz : 

Nous indiquons son prochain ouvrage en parution fin août 2019 :  La non-épuration en France de 1943 aux années 50, dont le  propos est : 

« Le début du XXIe siècle a réhabilité Vichy et la Collaboration, toujours « subie », minimisé le rôle militaire de la Résistance intérieure, diabolisé son « épuration sauvage » persécutant, avec des résistants de « la 25e heure », « les femmes tondues » et des « notables ».
Pourtant, des archives françaises et allemandes, surgit la preuve que la Résistance intérieure se contenta de préparer, depuis 1943, la libération du territoire national, en combattant la Wehrmacht, les SS et leurs auxiliaires français, sur fond de massacres désormais alignés sur ceux perpétrés par le Reich à l’Est depuis 1941.

Et de « l’épuration », quotidiennement promise sur les ondes de Londres et d’Alger contre les collaborationnistes et « assassins de patriotes », qu’advint-il?
C’est en fait à Alger que se prépara la non-épuration ou le statu quo total des élites, celui qu’avait exigé Washington en débarquant en Afrique du Nord aux bras du « Quisling » Darlan.

Dès la Libération, avec un appareil policier et judiciaire quasi intact, de Gaulle et ses soutiens politiques, MRP et SFIO en tête, organisèrent sous le regard pressant de « nos alliés » l’enterrement des dossiers en accusant les « épurateurs » rouges de vouloir supplanter le nouvel « État de droit ».

La réaction populaire, persistante mais impuissante, n’entrava guère une réhabilitation générale, criminels de sang compris. L’affaire Hardy, enfin éclairée par des sources judiciaires incontestables, résume tout… »

L »ouvrage se présentera ainsi :  cliquez ici

 

La salle Dussane le jour du colloque

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Les actes du colloque Guillemin du 17 novembre 2018 – 1ère partie

Patrick Berthier au colloque Guillemin du 17 novembre 2018

Avant-propos

Certains aléas peuvent toujours arriver dans le déroulement d’une action. Passés la surprise et le désapointement, les solutions de rechange se révèlent parfois plus profitables que le schéma initialement prévu. C’est ce qui s’est passé pour la préparation des actes du colloque Guillemin « Pétain, montée du fascisme, débâcle de 40, collaboration » qui s’est déroulé le 17 novembre 2018 à Ecole Normale Supérieure (rue d’Ulm).

Deux des six intervenants, pour des raisons différentes, n’ont pas pu produire le texte de leur intervention.
D’une part, Antoine Perraud, qui n’a malheureusement pas souhaité mettre en forme ses notes pour établir et nous fournir un texte publiable.
D’autre part, David Gallo qui, du fait d’un travail considérable de recherche et de publication accaparant la totalité de son temps depuis le début d’année, n’est pas en mesure de nous adresser son texte finalisé. Il s’en est excusé et nous a indiqué faire tout son possible pour nous le transmettre cet été.  

Pour ces raisons, nous avons choisi de publier les actes du colloque en version numérique, à travers nos « newsletter ».

En commençant par l’intervention de Patrick Berthier, qui ouvrit la journée du 17/11 dernier, suivie par celle d’Annie Lacroix-Riz.

Dans quelques jours, nous publierons les autres interventions, à savoir le texte de Patrick Rödel qui sera suivi de celui de Jean Chérasse.

Enfin, nous publierons l’intervention de David Gallo lorsque nous l’aurons reçue.

S’agissant d’Antoine Perraud, la vidéo de son intervention est néanmoins toujours disponible sur la page d’accueil de notre site.

Intervention de Patrick Berthier 

1939-1940 dans la vie et l’œuvre d’Henri Guillemin

Le colloque que nous avons tenu en novembre 2018 sur Guillemin et 1940 présentait avec les précédents (sur la Révolution ou la Commune de Paris) cette différence notable que, cette fois, il s’agissait d’événements dont il a été témoin, qu’il a vécus et dont il a parlé dans ses écrits et ses conférences.

Après l’obtention du titre de docteur ès-lettres grâce à sa thèse sur Lamartine (1936) et deux années d’enseignement à l’Université francophone du Caire (automne 1936-printemps 1938), Guillemin est élu à la Faculté des Lettres de Bordeaux, où il reste en poste de l’automne 1938 jusqu’à son départ en Suisse de la mi-juillet 1942.

C’est donc à Bordeaux qu’il a vécu l’entrée en guerre (septembre 1939), la débâcle (mai 1940), la création et les débuts de l’État français. Il habite à Bordeaux même, puis, tout près, à La Tresne, chez ses beaux-parents, en zone occupée, mais à la limite même de la zone libre. Et Bordeaux est, en 1940, sur le devant de la scène, puisque le gouvernement et le parlement s’y replient au moment de la défaite.

Tout cela ne pouvait que laisser des traces dans l’œuvre ; je voudrais présenter ici l’essentiel.

*

Commençons par la fin, ou presque. Le 2 avril 1990, dans L’Express de Neuchâtel où il tient chronique durant les dernières années de sa vie, Guillemin – 87 ans – publie un billet intitulé « Pétain ? Connais pas… », dont voici le début et la fin :

Né en 1903, je rencontre, de plus en plus fréquemment, non pas seulement des jeunes gens mais des hommes en pleine maturité, nés entre 1930 et 1940, ce qui les fait aujourd’hui quinquagénaires, et je constate, le cœur serré, que le nom du maréchal Pétain ne leur dit pas grand-chose : un vague souvenir historique, le “vainqueur de Verdun”, doté d’une admirable longévité qui lui permit de se mettre encore, à 84 ans, au service de la France vaincue pour la secourir de son prestige et obtenir peut-être ainsi d’Hitler quelques précieuses concessions…

J’avais trente-huit ans en 1940 et, professeur à Bordeaux, j’étais, de plus, assez mêlé à la politique, connaissant bien Marquet, le maire (futur ministre de Pétain), et ayant participé de mon mieux à la vaine tentative électorale de mon beau-père, en 1936, pour barrer la route à Philippe Henriot, le candidat de l’extrême droite, qui finira ministre de l’Information sous Pétain en 1944. Et je puis vous assurer sans mentir que “l’affaire Pétain” fut pour moi une affaire d’actualité terriblement vivante et proche.

[…]

Ce sont là des vérités historiques qui tendent à s’effacer (et d’aucuns n’ont cessé, depuis 1945, de s’y employer). J’estime dangereuse – et tragique – l’ignorance, à ce sujet, des jeunes générations et j’aurai fait, du moins, au cours de ma vie et dans mon étroit espace, tout ce que j’aurai pu pour empêcher que l’on ensevelisse dans l’oubli des réalités qui furent si terriblement authentiques, et si lourdes, encore, de menaces.

Revenons à présent à l’ordre chronologique des choses, et retrouvons Guillemin, à l’approche de la guerre, témoin d’un présent en effet « lourd de menaces ».
Le terrain où il est le plus passionnant de le lire aujourd’hui, c’est la chronique hebdomadaire que, de novembre 1937 jusqu’au début de la guerre, il publie en toute liberté dans
La Bourse égyptienne, le quotidien francophone du Caire et du Moyen-Orient.

Consacrée d’abord de façon presque exclusive à la production romanesque, cette rubrique hebdomadaire se tourne progressivement vers l’actualité politique. L’anthologie qui va paraître dans les jours à venir chez Utovie montrera tout l’intérêt de ces Chroniques du Caire vues du point de vue de l’avant-guerre qui est aujourd’hui le nôtre, du Journal d’Allemagne de Denis de Rougemont à Nous autres Français de Bernanos (1er janvier et 3 septembre 1939) en passant par L’École des cadavres de Céline (19 février 1939).

Lorsque la guerre éclate, Guillemin, qui n’est pas un pratiquant du journal intime (c’est même plutôt un genre répulsif pour lui, voir ce qu’il dit de celui de Julien Green par exemple), se met à tenir ce qu’il appelle lui-même un « journal intermittent », entre septembre 1939 et septembre 1940. Journal d’actualité politique bordelaise, avant tout, et qui demeure inédit jusqu’en 1989, date à laquelle Guillemin l’inclut dans Parcours, après en avoir utilisé certains éléments dès 1974 dans les derniers chapitres de son livre Nationalistes et “nationaux” (j’y reviens plus loin).

Dans Parcours est également repris un article du Journal de Genève du 30 novembre 1941 intitulé « Automne à Malagar », et consacré à une visite à son ami Mauriac dont la propriété a été réquisitionnée par l’occupant.
Il y aura d’autres textes de Guillemin sur son ami, « Le silence de Mauriac » dans
Curieux de Neuchâtel (18 mai 1944), et un long article simplement intitulé « Mauriac », dans le Journal de Genève (24 novembre et 22 décembre 1945).
Celui-là n’est pas signé « Guillemin », mais des *** qu’impose la réserve diplomatique : depuis peu, en effet, l’auteur est devenu conseiller culturel de France à l’ambassade de Berne.

C’est pour la même raison qu’il ne signe pas non plus de son vrai nom La Vérité sur l’affaire Pétain, bref livre publié aux éditions genevoises du Milieu du Monde à la fin d’octobre 1945 sous le pseudonyme de Cassius.

Il fallut attendre 1996 pour qu’Utovie réédite ce texte sous le nom d’Henri Guillemin, avec une brève introduction de son fils Philippe.
Écrit à chaud à l’occasion du procès du maréchal, cet ouvrage remonte aux sources de l’ambition personnelle de Pétain et analyse, par ce biais, tout l’immédiat avant-guerre.

Lors de notre journée du 17 novembre 2018 Annie Lacroix-Riz a analysé en détail ce petit livre passionné, et en a montré les mérites – et les lacunes, en partie explicables en 1945 par l’inaccessibilité des archives : je renvoie le lecteur à la version écrite de son intervention. (Pour lire le texte de l’intervention d’Annie Lacroix-Riz, cliquez ici)

De 1945 à sa mort, Guillemin n’a pas cessé de penser à 1940 et aux années voisines – mais tant qu’il est en fonction à Berne (c’est-à-dire jusqu’en 1962) il n’en parle pas ou presque pas : un article, tout de même, dans L’Express du 3 octobre 1957, sur « Le retour de Munich » ; s’il parle des années trente de son siècle, c’est à travers les crises du siècle précédent.

C’est souvent perceptible çà et là dans les trois volumes du cycle Les Origines de la Commune (1956-1960), mais plus facile à voir dans les titres qu’il donne à ses articles de la même époque : « Le premier des 6 février : le 6 février 1871 » (L’Express, 6 février 1958) ou « Une drôle de guerre : 70-71 » (Coopération, 18 avril 1961).

Après 1962, il faut attendre un certain temps pour que Guillemin se mette à parler directement du xxe siècle, et notamment des années qui nous intéressent. Là encore les titres permettent de voir qu’il les a en tête, par exemple celui du cycle d’émissions de la TSR (Télévision suisse romande) sur « L’autre avant-guerre (1871-1914) », diffusé en treize demi-heures du 8 janvier au 24 juin 1972.

C’est aussi à ce moment que, au fil de sa chronique de France-Soir « Journal d’un historien », il évoque (enfin, pourrait-on dire) la défaite de 1940 elle-même : « 1940 à l’heure de l’amnistie » le 25 juin 1971, « 1940 : un désastre souhaité par certains » le 6 janvier 1972, « Pétain adoré et renié par Valéry » le 22 juin 1972.

Hostile dès les origines aux positions de Jacques Isorni, Guillemin ne manque pas non plus d’éreinter son hagiographie de Pétain (« Maréchal me voilà ! », Le Nouvel Observateur, 8 mai 1972).

En 1973 il ne laisse évidemment pas passer La France de Vichy de Paxton, livre imparfait mais pionnier (« Le régime de Vichy a-t-il été un moindre mal ? », La Tribune de Genève, 14 mai 1973), et aborde de front la défaite dans une de ses conférences au « Club 44 » de La Chaux-de-Fonds (« Le désastre de 1940 », 26 novembre 1973 – on peut en écouter la version audio sur le site du club). [pour écouter l’émission, cliquez ici et ensuite faites glisser le curseur jusqu’à l’émission]

Cette activité assez intense s’explique largement par le fait que Guillemin prépare alors la sortie de son livre Nationalistes et “nationaux”, dans la collection « Idées » de Gallimard, en octobre 1974 ; tout le dernier tiers de l’ouvrage est consacré à l’approche et à l’éclatement de la guerre, jusqu’à l’avènement de Pétain, et Guillemin, toujours attentif à faire sa “promo”, en parle aussi dans Le Nouvel Observateur (« Des patriotes d’occasion », 28 novembre 1974).

La personnalité de Pétain reste largement sur le devant de la scène dans ce qu’écrit Guillemin à cette époque, depuis sa « Chronique d’un irrégulier » dans le quotidien Le Provençal (passage sur Pétain le 17 mars 1974) jusqu’au début des années 80 : articles encore, notamment l’important « Pétain sans képi » du Nouvel Observateur du 2 juillet 1979 (sur la nécessité de ne pas le réhabiliter), mais aussi beaucoup de conférences : « Vichy » au Cercle d’éducation populaire de Bruxelles (22 octobre 1976), « L’affaire Pétain » au grand théâtre de Spa (août 1979), à nouveau au Cercle de Bruxelles (octobre 1979) et au « Club 44 » (14 décembre 1981).

C’est aussi en 1981 que la TSR diffuse tout un cycle d’émissions sur « Pétain » (treize demi-heures du 3 mai au 10 juin 1981).
Bien sûr toutes ces occasions de parler de Pétain n’apportent pas d’inédit, mais sont un signe fort de la conviction ancrée en Guillemin de la nécessité du devoir de mémoire sur un sujet aussi brûlant.

Et nous voici revenus aux dernières années, celles de la chronique à L’Express de Neuchâtel, et aussi de la publication de Parcours, ce gros volume de souvenirs dont la relecture a toujours à nous apprendre.
Les deux – la chronique et Parcours – sont en connexion, d’ailleurs ; ainsi « Un été de cauchemar », des notes sur Malagar en 1940 publiées dans L’Express le 27 juin 1988, rejoint dès mai 1989 le chapitre sur Mauriac situé à la fin de Parcours.

Dans L’Express paraissent par ailleurs des comptes rendus de livres qui ont frappé Guillemin, comme Le Sabordage de la IIIe République d’Henri Calef (« La paix qui tue », 3 mai 1988) ou L’Opinion française sous Vichy de Pierre Laborie (« Imposture “modérée” », 15 octobre 1990).

Et en marge de tout cela, il ne faut pas oublier l’intérêt passionné que Guillemin continue de porter à Céline : plus de dix articles entre 70 et 91, parfois avec des retours autocritiques sur son indulgence de jadis à l’égard du pamphlétaire (j’ai tenté de faire le point sur Guillemin et Céline dans ma lettre de mars 2017, sur notre site, et bien sûr j’en reparle dans les Chroniques du Caire). [Pour (re)lire la note de Patrick Berthier, cliquez ici]

Pour finir, retour sur le « journal intermittent » qui occupe vingt pages de Parcours.
En juillet 1977, lorsque j’avais interviewé Guillemin en Bourgogne, il n’avait guère été question directement de 1940 dans nos conversations, sauf par éclats de souvenirs.
Une page marquante, toutefois, sur ce dîner du 2 février 1940, à Genève, chez le consul de France : soirée mémorable pour Guillemin, puisque c’est celle de sa première rencontre avec Claudel, mais aussi à cause de ce qu’il a entendu.
Je cite le passage, non dans la version légèrement expurgée par Guillemin après l’enregistrement (Le Cas Guillemin, Gallimard, 1979, p. 60), mais dans le retour à la version originale (Henri Guillemin tel quel, Utovie, 2017, p. 119) :

Et je me retrouve en présence de Claudel à la table de ce consul général, où il se produit quelque chose d’assez affreux, que l’on peut raconter. C’était la drôle de guerre, songez-y. La table était très nombreuse, et il y avait en particulier un M. X. (je préfère ne pas le nommer), décoré, rosette, extrêmement élégant, cheveux argentés, costume splendide, dans les soixante-cinq ans. Il était chargé de mission par le gouver­nement français pour des achats en Suisse – en pleine guerre. Et, à la table du consul général, qui était une table officielle, ce monsieur, chargé de mission par le gouverne­ment français, disait : “J’espère bien qu’on va arrêter cette guerre qui, par bonheur, n’a pas encore éclaté. Se battre avec Hitler ? mais c’est du suicide : il est notre rempart contre le communisme. Il faut au contraire obtenir la paix le plus vite possible. Du reste le maréchal Pétain est tout à fait de cet avis.” Etc. Le consul était très embêté ; j’observais Claudel, qui gardait le nez dans son assiette. Après le repas, on laisse s’éloigner ce moment pénible, ces propos incroyables, horribles, qui suffisaient à faire comprendre que nous allions perdre la guerre. Je m’approche de Claudel [etc.]

On retrouve en 1989, c’est naturel, une première version de ce dîner dans le « journal intermittent », à la date du lendemain (3 février 1940) et enrichie d’une autre rencontre sur l’imminence de la défaite (voir Parcours, rééd. Utovie, 2015, p. 60-62).

Mais il est plus intéressant encore de relire ces pages dans le contexte global de ce journal, tenu par Guillemin à une époque où il ne pensait évidemment pas le publier un jour.
Une des toutes premières notations annonce le futur historien de 1870 : « Hitler a réussi contre nous l’opération Bismarck de 1870. Il nous laisse la responsabilité de la guerre. Ce n’est pas lui qui la déclare : c’est nous » (5 septembre 1939,
Parcours, p. 54).

Puis viennent des pages sur la drôle de guerre, qu’il juge par deux fois incompréhensible ; sur l’impression de défaitisme rapportée de la ligne Maginot par son ami dominicain le père Maydieu (27 décembre 1939, p. 59) ; sur l’image de mobilisés haineux, croisés en gare de Bordeaux (26 mai 1940, p. 64-65) ; sur Henriot, exultant, place de la Cathédrale (13 juin, p. 66-67) ; et ce mot écrit le 22 juin, mais qui évoque le cours de l’Intendance le 17 après-midi, quelques heures après le discours de Pétain à la radio (« rien, la foule ordinaire et, dans l’ensemble, des visages sereins, délivrés », p. 67).

Le plus souvent les notations sont courtes, et en effet le journal est très « intermittent » ; mais ce sont, comme eût dit Victor Hugo, des « choses vues », et Guillemin en savait bien le prix puisque plusieurs d’entre elles figurent dès 1974 dans Nationalistes et “nationaux”.

Et maintenant relisez le texte de 1990 par lequel j’ai commencé : vous comprendrez encore mieux à quel point, dès 1940 et durant cinquante ans, la nécessité de ne rien oublier n’a jamais quitté l’esprit de Guillemin.

Il le savait quand il parlait de 1789, de 1848 ou de 1871 ; mais là c’est de ce qu’il a vécu lui-même qu’il parle inlassablement, et l’urgence de ne pas se taire s’impose alors comme une évidence.

Intervention d’Annie Lacroix-Riz

Causes, conditions et objectifs du choix de la défaite de 40

L’importance du texte, sa mise en page et la précision des notes et références qui étayent l’ensemble du document ont plaidé pour une diffusion sous format pdf, afin d’en garantir la meilleure lecture.

Pour lire le texte, cliquez ici

La salle Dussane le jour du colloque

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HENRI GUILLEMIN ET L’EGLISE

Incendie de Notre-Dame – 15 avril 2019 – Effondrement de la flèche

Henri Guillemin et l’Eglise

Les événements récents qui secouent l’Eglise catholique – abus sexuels commis par des prêtres sur des enfants, sur des religieuses, révélations sur l’homosexualité de certains membres du clergé – nous invitent à relire les ouvrages qu’Henri Guillemin a consacrés à l’histoire de l’Eglise et à une réflexion sur les fondements de la foi chrétienne.

C’est très tôt que Guillemin a commencé à poser sur l’Eglise, comme institution, un regard très critique.
La rencontre avec Sangnier ne pouvait que l’y inciter puisque les relations entre le Sillon et l’Eglise ont été pour le moins tendues, le Vatican, après avoir accueilli avec sympathie ce mouvement qui, dans la lignée de Rerum novarum, entreprenait de réconcilier la classe ouvrière avec l’Eglise, s’étant vite aperçu que le Sillon penchait beaucoup trop à gauche – pour dire les choses rapidement.

La condamnation du Sillon, en 1907, la soumission de Sangnier aux ordres du Pape ont durablement marqué la première génération de sillonnistes. Guillemin est arrivé presque 20 ans après ces événements, mais les récits que lui en font Marc Sangnier, Jacques Rödel et les autres témoins suscitent en lui une interrogation sur les dérives de l’institution ecclésiale qui ne cessera jamais.

Ce n’est donc pas un hasard si le premier article un peu conséquent en ce domaine qui paraît en 1937, Par notre faute, dans Sept, revue dirigée par les Dominicains (republié in Le Cas Guillemin, de Patrick Berthier Gallimard, 1979) dresse une esquisse très sévère de l’histoire de l’Eglise, de sa compromission avec les puissants – mais il n’y a rien de bien neuf dans cet article qui s’inscrit dans une veine anticléricale héritière des Lumières. On sait qu’il fut mal reçu par les autorités vaticanes.

Plus sérieuse est l’Histoire des catholiques français au XIXème siècle (1815/1905). (1947, rééd. Utovie 2003).

S’y dessine la préférence de Guillemin pour ceux qui ont su prendre la défense des pauvres, et de la classe ouvrière naissante– Lammenais, Lacordaire – et le plus aimé, Frédéric Ozanam – en face d’une hiérarchie qui se situe du côté des défenseurs de l’ordre et des gens de bien.

On y découvre aussi un thème qu’il déclinera toute sa vie et qui est sa sympathie pour les petits prêtres de campagne dont la vie ne se distingue guère de celle de leurs ouailles.
Le livre s’achève au moment des lois sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat.

Sa conclusion mérite d’être citée : « Depuis cinq années environ, un nouveau groupe de catholiques s’était constitué sous l’impulsion puissante d’un jeune polytechnicien plein de flamme, Marc Sangnier. « Pour le Christ et par le peuple », tel était le mot d’ordre du Sillon. Aussitôt accueilli par les haines furieuses de la droite, le Sillon, où revivait l’esprit de Lacordaire et d’Ozanam, allait contribuer à changer le climat spirituel de la France. »

Guillemin n’écrira jamais le livre qu’il aurait pu écrire sur Sangnier ; il se donnait pour excuse que le livre de Madeleine Barthélémy-Madaule paru en 1973, Marc Sangnier 1873-1950, était excellent et qu’il ne voyait pas ce qu’il pourrait y ajouter.

Explication un peu courte qui lui permettait de faire l’impasse sur les raisons profondes de l’éloignement qu’il manifesta à l’égard de Sangnier, de 1945 à 1950. Et qui sont politiques, Guillemin reprochant à Sangnier de s’être laissé suborner par les amitiés de son fils et d’avoir été récupéré par le MRP [Mouvement Républicain Populaire, parti politique de 1944 à 1967, classé comme centriste démocrate chrétien – N.D.E.].

Pendant les années qui suivirent, Guillemin s’intéressa davantage au destin particulier des auteurs ou des personnages historiques qu’il étudiait et à leur position vis à vis de la religion.
C’est l’époque où, selon ses détracteurs, il baptise à tour de bras des hommes plutôt éloignés de la religion traditionnelle et débaptise avec autant d’enthousiasme ceux qui s’en font les avocats.

Il faut attendre 1982 pour qu’il retourne à l’histoire du christianisme et d’abord à celle du Christ – c’est L’Affaire Jésus qui fut un de ses livres les plus vendus et qui lui valut quelques haines solides chez les catholiques pur jus.

Comme à son accoutumée, Guillemin a beaucoup lu, il a découvert un certain nombre de théologiens anti-conformistes qui allaient loin dans la démythologisation, il a dévoré les études historico-critiques qui commençaient à fleurir à cette époque, il a fréquenté des prêtres au parcours atypique, comme Jean Sulivan. [ pour en savoir plus sur l’histoire de ce prêtre atypique, il est utile de connaître l’ouvrage d’Henri Guillemin en cliquant ici – N.D.E.]

Et il écrit avec un zèle de néophyte, sans toujours beaucoup de nuances. Que reste-t-il après un tel travail de critique radicale de la foi dont il avait compris, jeune khâgneux lyonnais, en voyant son professeur de philosophie, par ailleurs kantien d’obédience stricte, communier à une messe matinale, qu’elle pouvait ne pas être aux antipodes de la raison ? Difficile à dire.

On est mauvais juge d’autrui en la matière. Guillemin avance sur une ligne de crête, enflammé comme à l’accoutumée quand il s’aperçoit qu’on lui a menti, mais hésitant, pour de multiples raisons, et pas toujours mauvaises, à accomplir la rupture que certains auraient aimé lui voir accomplir.

Si bien que la question de la foi de Guillemin me paraît indécidable.

Ce fut, en tout cas, un sujet de discussion toujours renouvelé avec François Mauriac et avec Jean Sulivan.
Les critiques les plus radicales ne vont jamais jusqu’à remettre en cause un attachement certain à une Eglise qui, en dépit de toutes ses faiblesses, de tous ses crimes a malgré tout transmis l’essentiel du message christique.

De Dieu, ce Dieu dont Saint Thomas d’Aquin parle au neutre « quod Deum appellamus », cela que nous appelons Dieu – la citation mériterait certainement d’être vérifiée et remise dans son contexte, mais Guillemin y tenait au point d’avoir voulu qu’elle figurât sur son faire-part de décès, – ce Dieu, nous ne pouvons rien dire ; nous ne savons de lui que ce que le Christ en dit et il en dit fort peu et de manière très peu dogmatique : il est un Dieu d’amour et de miséricorde.

Quelque part, Guillemin a continué de croire en ce Dieu de Jésus.

 

Intérieur de Notre-Dame au lendemain de l’incendie

En complément, la lettre d’information des éditions Utovie

Sur ce sujet, il nous semble utile de reprendre la lettre d’information de Jean-Marc Carité – Directeur des éditions Utovie, rédigée il y a quelques jours, pour, à la fois, exprimer son propre témoignage au sujet de l’engagement d’Henri Guillemin sur cette question, manifester son opinion sur les dérives de l’institution catholique et rappeler trois ouvrages importants d’Henri Guillemin dont L’affaire Jésus en nouvelle édition augmentée.

« Malheureuse Eglise » ?

De son parcours spirituel et religieux Henri Guillemin n’a jamais caché son évolution, ses doutes, ses certitudes.

Chrétien de gauche (il fut du Front Populaire au côté de Marc Sangnier et de mon père, Maurice, avec qui il travailla aux premiers Témoignage Chrétien), il ne renia jamais cette dimension essentielle de sa personnalité. Ce qui le rapprocha d’ailleurs de François Mitterrand.

L’Eglise catholique (dont il tenta jusqu’au bout de croire qu’elle pouvait retrouver ses origines chrétiennes), aujourd’hui patauge dans les marécages les plus sordides et l’absolution donnée par le Pape François au condamné Barbarin montre bien à quel point cette institution se sent toujours au-dessus des lois humaines et continue de les mépriser.

C’est dans son livre posthume « Malheureuse Eglise » qu’Henri Guillemin exprime, à la veille de sa mort, son sentiment profond d’incompréhension et, quasiment, d’hallucination, devant la manière dont cette Eglise nie la réalité, quand bien même elle est prouvée par la justice.

Encore, à l’époque n’avait-il pas eu connaissance des développements actuels sur la perversité et l’obscénité de ses dérives pédophiles… Quel cri d’indignation aurait-il lancé alors…

Henri Guillemin n’était pas, on s’en doute, en odeur de sainteté dans les cuisines du Vatican. Son témoignage, ici, en est d’autant plus accablant.

Jean-Marc Carité

 

Depuis un certain temps, ce qui se préparait en moi – assez largement à mon insu – s’est carrément « déclaré » dans mon esprit : une « passion de comprendre » ma foi chrétienne elle-même, en inventoriant son contenu, ses structures et la consistance de ses éléments…

J’ai donc, à mon tour – mais sans rompre, catholique pratiquant, fidèle à la messe du dimanche, l’été, dans cette région de la Bourgogne Sud, où les statistiques confirment que si, à Mâcon même, dans la vieille ville, les « fidèles » avoisinent encore les 10 % de la population, dans mon coin rural, ils atteignent à peine 2 % –, j’ai donc étudié, un par un, les « articles de foi » qui constituent la doctrine de la « Sainte Eglise catholique, apostolique et romaine », passant du « difficile à « l’impraticable ». 

Les pages finales de mon livre sont bien celles que j’ai écrites les dernières, ayant mis du temps à repérer ce qui a conduit l’Eglise là où elle en est.

Henri Guillemin

 

En fin de parcours, j’ai voulu dire une bonne fois, brièvement mais clairement, ma pensée sur ce Nazaréen dont le passage parmi les hommes (d’Occident, tout au moins) n’aura pas été sans conséquence. Dans ces pages, en somme, l’aboutissement d’un demi-siècle – et plus – de lectures, réflexions, ruminations ; d’expériences aussi.

Quelque chose comme un témoignage testamentaire.

Je sais très bien que n’a vraiment guère d’importance ce que peut dire à ce sujet quelqu’un qui n’a jamais été un créateur, mais un simple commentateur, au surplus, comme tel, très contesté. Pourtant je me risque. Dans l’espoir d’aider peut-être, avant de mourir, quelques esprits – de jeunes esprits surtout – guettés par la tentation, trop explicable, de l’« à quoi bon ». C’est ma seule justification.

Henri Guillemin

 

Il se trouve que j’ai eu la chance de voir d’assez près, en 1939-1940 d’abord, à Bordeaux, puis entre 1945 et 1963, quand j’appartins au « service culturel » de l’ambassade de France à Berne, quelques personnages diversement « historiques ». La chance aussi – et très particulièrement – d’avoir très bien, ou assez bien, ou un peu connu trois hommes qui ont compté dans la vie spirituelle de ma génération : Marc Sangnier, François Mauriac, Paul Claudel (Massignon et Bernanos, je les aurai seulement côtoyés). J’y ajoute quelqu’un d’inattendu mais dont le souvenir me reste cher : Maurice Chevalier. Il ne m’a pas été indifférent non plus de voir mon parcours se croiser avec les trajectoires de Sartre, d’Etiemble, de Georges Simenon, de Romain Gary, de Pierre-Henri Simon, et du « prieur » de Taizé.Des réflexions, de-ci, de-là, des notes de lectures, des citations que j’aime relire. Au total, quelque chose comme la déposition, émiettée, d’un témoin de notre temps. »

Henri Guillemin

 

Note rédigée par Patrick Rödel

La tentation de Saint Antoine – tableau de Salvador Dali – 1946 – huile sur toile 90 x 119,5 cm –
Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique – Bruxelles

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La fiction littéraire, un aspect méconnu de l’oeuvre de Guillemin

Henri Guillemin

On a très longtemps réduit Henri Guillemin aux livres d’histoire littéraire et politique qu’il écrivait. Tous n’étaient pas forcément drôles à lire.
On découvre, grâce au Net
l’extraordinaire conteur qu’il a été – conférencier, d’abord, mais les témoins de ces prestations ont vieilli et commencent d’en perdre le souvenir ; puis historien-vedette à la télévision (suisse romande, belge, canadienne) que redécouvre avec passion toute une nouvelle génération.

Or, cet art de conteur, Guillemin en a fait preuve aussi dans des œuvres d’imagination qui ont longtemps été considérées comme des essais avortés ou des à-côtés de son œuvre.

Essais avortés, les deux romans que Guillemin écrivit dans les années 30 – Les pauvres gens et Contre-jour.
Contrairement à ce que pense Maurice Maringue, je doute beaucoup des justifications apportées par Guillemin lui-même à cet échec.

Ces deux textes ne manquent pas de qualités et les maladresses qu’on y trouve auraient pu facilement être corrigées. Guillemin n’a pas poursuivi dans cette voie, mais il tenait suffisamment à ses tentatives pour les avoir gardées, au lieu qu’il aurait pu s’en débarrasser définitivement.

J’ai montré dans Les petits papiers d’Henri Guillemin (Utovie, 2015) (pour plus d’informations sur le livre de patrick Rödel, cliquez ici), que la vocation première de Guillemin est bien la création littéraire et qu’il y renonce pour des raisons qui sont plus économiques qu’artistiques.

A côté de son œuvre : des textes courts, nouvelles et contes qu’Utovie a la bonne idée de rassembler en un seul volume, avec une préface de Maurice Maringue et une postface de Martine Jacques.

Couverture dela nouvelle édition de Nouvelles et Contes – 86 page – 15 €

 

Une histoire de l’autre monde

Cette nouvelle date de 1932 – Guillemin est en poste à Clermont-Ferrand, il écrit ce texte, pendant les vacances de Noël, à Bordeaux.

Le renoncement à l’écriture romanesque est tout frais. Mais il a toujours le désir d’écrire, ce texte en est la preuve. Il choisit une forme brève qui demande, certes, un moindre investissement de temps mais qui a toute la dignité d’une œuvre littéraire, contrairement à ce que l’on croit trop souvent en France où les nouvelles n’ont pas bonne presse.

Et dans ce genre littéraire, Guillemin montre des qualités réelles – une intrigue maîtrisée, des personnages crédibles et une écriture qui lui est très personnelle.
Pas vraiment une histoire pour des gamins que cette amitié entre Louis, tout juste ado, et Fritz un prisonnier allemand ; le monde des adultes y est présenté de façon très sévère : la mère de Louis ne montre pas beaucoup de tendresse envers son fils ; elle en montre davantage envers le sergent.
Et son père, prisonnier en Allemagne surprend à son retour sa femme avec son amant.

Seul Fritz échappe à cette noirceur. Le dénouement est très inattendu.

 

Reste avec nous

Ce texte date de 1944. C’est une relecture de la Passion et du passage des Evangiles sur les pèlerins d’Emmaüs.

Guillemin y adopte ce style qui deviendra vraiment sa marque – très proche de l’oralité, en tout cas d’une forme mi-enfantine mi- populaire de s’exprimer, avec des élisions, des inversions, des incorrections, mais qui donne à son récit un aspect extrêmement vivant et authentique – ce sera la même utilisation de la langue dans les émissions pour la télévision.

 

« Bien sûr, les trucs utilisés, parce que ce sont aussi des ficelles, peuvent finir par lasser (…) la suppression des négations, l’abondance des on et des ça, les clausules caractéristiques du discours oral, les quoi, les hein. » ( Les petits papiers d’Henri Guillemin, p. 43)

Le narrateur éprouve, ici, le besoin de s’en excuser : « je n’ai rien voulu, en dépit de ma répugnance, changer à son langage très vulgaire, afin de préserver telle quelle l’authenticité de sa déposition. »

Les personnages, Samuel et et Gesmas, sont des zélotes, ces juifs qui luttent contre l’occupant romain – autant dire qu’ils regardent avec méfiance le Nazaréen et son Royaume qui n’est pas de ce monde.

Jusqu’à l’épisode du Temple où Gesmas voyant dans Jésus un vrai révolutionnaire qui s’en prend aux marchands et aux prêtres croit se mettre à sa suite en réglant ses comptes avec un collabo qu’il ne peut pas sentir.
Il est arrêté. Il sera crucifié en même temps que Jésus. Le bon larron, c’est lui.
Et l’histoire se termine à Emmaüs où Samuel assiste, incognito si j’ose dire, à la rencontre entre les pèlerins et celui qu’ils ne reconnaissent pas encore.

Le souper à Emmaüs – vers 1601 – (139 x 195 cm) – tableau de Caravage  – National Gallery – Londres

C’est un très beau texte. Plein d’émotions et de sentiments contradictoires, ceux-là mêmes que Guillemin n’a cessé d’éprouver tout au long de sa vie. Entre une foi qui n’exclut pas les doutes et un engagement auprès de ceux qui luttent contre les injustices.

Je ne suis pas non plus sûr que les destinataires de cette histoire soient seulement des enfants.
Si je peux me permettre une anecdote personnelle : Henri Guillemin m’ avait offert Reste avec nous pour Pâques 1958. J’avais 17 ans.

[NdE : Nous avons parlé de l’adaptation théâtrale de cette nouvelle dans une récente newsletter. Pour la relire, cliquez ici]

 

Rappelle-toi, petit

A été publié l’année suivante, en 1945. Le propos est, ici, politique. Nettement.

Sous la forme du récit que fait un grand-père à son petit-fils des événements qui ont eu lieu dans son village au moment de la Deuxième République et du Coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte. Un village du mâconnais. Le héros est le maire, Goubaud.

Presque toute la population a accueilli avec joie les changements politiques qui ont eu lieu et oppose un refus catégorique au Coup d’Etat.
Goubaud essaie de trouver des alliés dans les villages voisins et prône une résistance armée aux fossoyeurs de la liberté. Mais il est bien isolé et la répression est terrible, et il sera fusillé : « Tout ce qui résiste doit être fusillé, au nom de la société en légitime défense », décrète le ministre de la guerre.

« tu entends, petit ! : ‘au nom de la société en légitime défense’. Ca vaut de ne pas être oublié, cette trouvaille. »

Ses amis résistants sont déportés, le curé qui a voulu prévenir Goubaud de l’arrivée des soldats est démis de ses fonctions.
Mais il y a fête au château.

« Ce n’est pas une histoire pour amuser les petits enfants », avait prévenu le grand-père.

Pierre-Antoine Berryer (1790 – 1868) avocat et homme politique français harangue la foule à la fenêtre de la mairie du 10e arrondissement de Paris pour dénoncer le coup d’État du 2 décembre 1851 – Gravure tirée de l’Histoire populaire contemporaine – 1864 Paris – de Charles Lahure (1809 – 1887) – éditeur, imprimeur fabricant, libraire.

 

Cette nuit-là

C’est visiblement le dernier texte « littéraire » écrit par Guillemin, en 1944.
Il entre dans une catégorie qu’on pourrait appeler, avec précaution, et Dieu sait s’il y en a dans la narration, celle du « merveilleux ».

Le personnage est un affreux, gueule cassée, anarchiste et athée qui vit à l’écart du village. Les villageois – Guillemin en donne une image très négative – l’accusent de tous les maux, ils sont persuadés que c’est un sorcier qui a le mauvais œil.
Deux paysans décident de le passer à tabac pour qu’il quitte le coin ; ils le laissent à moitié mort mais il s’en sort et n’a plus qu’un désir :  se venger de ceux qui l’ont agressé.
Le soir où il va mettre son projet à exécution, il reçoit la visite d’un enfant – et cette visite va le bouleverser au point de le faire renoncer à sa vengeance.
C’était le soir de Noël.

Une cinquième nouvelle

A ces quatre textes, il faut en ajouter un cinquième – et je trouve dommage qu’il n’ait pas été repris par Utovie et qu’il n’y soit pas, du coup, fait référence dans la postface de Martine Jacques – qui a paru dans Carrefour, en juin 1945.

Il s’agit de Le vent de la Pentecôte.
J’ai signalé l’existence de cette nouvelle (Les petits papiers d’Henri Guillemin, p. 161) qui était inconnue.

Il est vrai que Guillemin lui-même n’a pas repris ce texte, n’en a même jamais parlé, je crois. Pour des raisons complexes.
Carrefour, c’est le journal d’Amaury et de Jean Sangnier. Guillemin est furieux qu’on ait transformé son texte, pour des raisons obscures, et surtout la fin même qui, on le sait, est un des points forts des nouvelles ; qu’on l’ait affublé de dessins qui sont, et c’est vrai, il suffit d’aller consulter ce numéro, d’une laideur affligeante.

Echange de lettres sanglantes entre Guillemin et les gens de Carrefour. A la suite de quoi, la rupture est totale. Et sera présentée, par Guillemin, comme le résultat d’options politiques incompatibles.

On comprend mieux que Guillemin n’ait pas souhaité que l’on sache qu’il n’a pas toujours été fâché avec Carrefour.
Sa nouvelle en subit les conséquences – il aurait pu restituer la version première et la faire éditer, comme les autres, en Suisse. C’est d’autant plus étrange que nous savons que Guillemin l’avait montrée à son ambassadeur Hoppenot, lequel l’avait beaucoup appréciée.
Je ne sais pas si le manuscrit de Vent de la Pentecôte a été conservé dans les papiers de Guillemin.

Voilà des raisons pour lire ce recueil.

Martine Jacques dit fort justement que « tous ces textes se présentent enfin comme le lieu de la transmission d’un secret. (…) La Révélation demeure toujours de l’ordre du secret. »

Note rédigée par Patrick Rödel

Le secret – 1939 – tableau de Félix Nussbaum (né en 1904 à Osnabrück – Allemagne – mort en 1944 à Auschwitz-Birkenau) –
huile sur toile (61 x 74,5 cm) – collection privée