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Les actes du colloque Guillemin du 17 novembre 2018 – 1ère partie

Patrick Berthier au colloque Guillemin du 17 novembre 2018

Avant-propos

Certains aléas peuvent toujours arriver dans le déroulement d’une action. Passés la surprise et le désapointement, les solutions de rechange se révèlent parfois plus profitables que le schéma initialement prévu. C’est ce qui s’est passé pour la préparation des actes du colloque Guillemin « Pétain, montée du fascisme, débâcle de 40, collaboration » qui s’est déroulé le 17 novembre 2018 à Ecole Normale Supérieure (rue d’Ulm).

Deux des six intervenants, pour des raisons différentes, n’ont pas pu produire le texte de leur intervention.
D’une part, Antoine Perraud, qui n’a malheureusement pas souhaité mettre en forme ses notes pour établir et nous fournir un texte publiable.
D’autre part, David Gallo qui, du fait d’un travail considérable de recherche et de publication accaparant la totalité de son temps depuis le début d’année, n’est pas en mesure de nous adresser son texte finalisé. Il s’en est excusé et nous a indiqué faire tout son possible pour nous le transmettre cet été.  

Pour ces raisons, nous avons choisi de publier les actes du colloque en version numérique, à travers nos « newsletter ».

En commençant par l’intervention de Patrick Berthier, qui ouvrit la journée du 17/11 dernier, suivie par celle d’Annie Lacroix-Riz.

Dans quelques jours, nous publierons les autres interventions, à savoir le texte de Patrick Rödel qui sera suivi de celui de Jean Chérasse.

Enfin, nous publierons l’intervention de David Gallo lorsque nous l’aurons reçue.

S’agissant d’Antoine Perraud, la vidéo de son intervention est néanmoins toujours disponible sur la page d’accueil de notre site.

Intervention de Patrick Berthier 

1939-1940 dans la vie et l’œuvre d’Henri Guillemin

Le colloque que nous avons tenu en novembre 2018 sur Guillemin et 1940 présentait avec les précédents (sur la Révolution ou la Commune de Paris) cette différence notable que, cette fois, il s’agissait d’événements dont il a été témoin, qu’il a vécus et dont il a parlé dans ses écrits et ses conférences.

Après l’obtention du titre de docteur ès-lettres grâce à sa thèse sur Lamartine (1936) et deux années d’enseignement à l’Université francophone du Caire (automne 1936-printemps 1938), Guillemin est élu à la Faculté des Lettres de Bordeaux, où il reste en poste de l’automne 1938 jusqu’à son départ en Suisse de la mi-juillet 1942.

C’est donc à Bordeaux qu’il a vécu l’entrée en guerre (septembre 1939), la débâcle (mai 1940), la création et les débuts de l’État français. Il habite à Bordeaux même, puis, tout près, à La Tresne, chez ses beaux-parents, en zone occupée, mais à la limite même de la zone libre. Et Bordeaux est, en 1940, sur le devant de la scène, puisque le gouvernement et le parlement s’y replient au moment de la défaite.

Tout cela ne pouvait que laisser des traces dans l’œuvre ; je voudrais présenter ici l’essentiel.

*

Commençons par la fin, ou presque. Le 2 avril 1990, dans L’Express de Neuchâtel où il tient chronique durant les dernières années de sa vie, Guillemin – 87 ans – publie un billet intitulé « Pétain ? Connais pas… », dont voici le début et la fin :

Né en 1903, je rencontre, de plus en plus fréquemment, non pas seulement des jeunes gens mais des hommes en pleine maturité, nés entre 1930 et 1940, ce qui les fait aujourd’hui quinquagénaires, et je constate, le cœur serré, que le nom du maréchal Pétain ne leur dit pas grand-chose : un vague souvenir historique, le “vainqueur de Verdun”, doté d’une admirable longévité qui lui permit de se mettre encore, à 84 ans, au service de la France vaincue pour la secourir de son prestige et obtenir peut-être ainsi d’Hitler quelques précieuses concessions…

J’avais trente-huit ans en 1940 et, professeur à Bordeaux, j’étais, de plus, assez mêlé à la politique, connaissant bien Marquet, le maire (futur ministre de Pétain), et ayant participé de mon mieux à la vaine tentative électorale de mon beau-père, en 1936, pour barrer la route à Philippe Henriot, le candidat de l’extrême droite, qui finira ministre de l’Information sous Pétain en 1944. Et je puis vous assurer sans mentir que “l’affaire Pétain” fut pour moi une affaire d’actualité terriblement vivante et proche.

[…]

Ce sont là des vérités historiques qui tendent à s’effacer (et d’aucuns n’ont cessé, depuis 1945, de s’y employer). J’estime dangereuse – et tragique – l’ignorance, à ce sujet, des jeunes générations et j’aurai fait, du moins, au cours de ma vie et dans mon étroit espace, tout ce que j’aurai pu pour empêcher que l’on ensevelisse dans l’oubli des réalités qui furent si terriblement authentiques, et si lourdes, encore, de menaces.

Revenons à présent à l’ordre chronologique des choses, et retrouvons Guillemin, à l’approche de la guerre, témoin d’un présent en effet « lourd de menaces ».
Le terrain où il est le plus passionnant de le lire aujourd’hui, c’est la chronique hebdomadaire que, de novembre 1937 jusqu’au début de la guerre, il publie en toute liberté dans
La Bourse égyptienne, le quotidien francophone du Caire et du Moyen-Orient.

Consacrée d’abord de façon presque exclusive à la production romanesque, cette rubrique hebdomadaire se tourne progressivement vers l’actualité politique. L’anthologie qui va paraître dans les jours à venir chez Utovie montrera tout l’intérêt de ces Chroniques du Caire vues du point de vue de l’avant-guerre qui est aujourd’hui le nôtre, du Journal d’Allemagne de Denis de Rougemont à Nous autres Français de Bernanos (1er janvier et 3 septembre 1939) en passant par L’École des cadavres de Céline (19 février 1939).

Lorsque la guerre éclate, Guillemin, qui n’est pas un pratiquant du journal intime (c’est même plutôt un genre répulsif pour lui, voir ce qu’il dit de celui de Julien Green par exemple), se met à tenir ce qu’il appelle lui-même un « journal intermittent », entre septembre 1939 et septembre 1940. Journal d’actualité politique bordelaise, avant tout, et qui demeure inédit jusqu’en 1989, date à laquelle Guillemin l’inclut dans Parcours, après en avoir utilisé certains éléments dès 1974 dans les derniers chapitres de son livre Nationalistes et “nationaux” (j’y reviens plus loin).

Dans Parcours est également repris un article du Journal de Genève du 30 novembre 1941 intitulé « Automne à Malagar », et consacré à une visite à son ami Mauriac dont la propriété a été réquisitionnée par l’occupant.
Il y aura d’autres textes de Guillemin sur son ami, « Le silence de Mauriac » dans
Curieux de Neuchâtel (18 mai 1944), et un long article simplement intitulé « Mauriac », dans le Journal de Genève (24 novembre et 22 décembre 1945).
Celui-là n’est pas signé « Guillemin », mais des *** qu’impose la réserve diplomatique : depuis peu, en effet, l’auteur est devenu conseiller culturel de France à l’ambassade de Berne.

C’est pour la même raison qu’il ne signe pas non plus de son vrai nom La Vérité sur l’affaire Pétain, bref livre publié aux éditions genevoises du Milieu du Monde à la fin d’octobre 1945 sous le pseudonyme de Cassius.

Il fallut attendre 1996 pour qu’Utovie réédite ce texte sous le nom d’Henri Guillemin, avec une brève introduction de son fils Philippe.
Écrit à chaud à l’occasion du procès du maréchal, cet ouvrage remonte aux sources de l’ambition personnelle de Pétain et analyse, par ce biais, tout l’immédiat avant-guerre.

Lors de notre journée du 17 novembre 2018 Annie Lacroix-Riz a analysé en détail ce petit livre passionné, et en a montré les mérites – et les lacunes, en partie explicables en 1945 par l’inaccessibilité des archives : je renvoie le lecteur à la version écrite de son intervention. (Pour lire le texte de l’intervention d’Annie Lacroix-Riz, cliquez ici)

De 1945 à sa mort, Guillemin n’a pas cessé de penser à 1940 et aux années voisines – mais tant qu’il est en fonction à Berne (c’est-à-dire jusqu’en 1962) il n’en parle pas ou presque pas : un article, tout de même, dans L’Express du 3 octobre 1957, sur « Le retour de Munich » ; s’il parle des années trente de son siècle, c’est à travers les crises du siècle précédent.

C’est souvent perceptible çà et là dans les trois volumes du cycle Les Origines de la Commune (1956-1960), mais plus facile à voir dans les titres qu’il donne à ses articles de la même époque : « Le premier des 6 février : le 6 février 1871 » (L’Express, 6 février 1958) ou « Une drôle de guerre : 70-71 » (Coopération, 18 avril 1961).

Après 1962, il faut attendre un certain temps pour que Guillemin se mette à parler directement du xxe siècle, et notamment des années qui nous intéressent. Là encore les titres permettent de voir qu’il les a en tête, par exemple celui du cycle d’émissions de la TSR (Télévision suisse romande) sur « L’autre avant-guerre (1871-1914) », diffusé en treize demi-heures du 8 janvier au 24 juin 1972.

C’est aussi à ce moment que, au fil de sa chronique de France-Soir « Journal d’un historien », il évoque (enfin, pourrait-on dire) la défaite de 1940 elle-même : « 1940 à l’heure de l’amnistie » le 25 juin 1971, « 1940 : un désastre souhaité par certains » le 6 janvier 1972, « Pétain adoré et renié par Valéry » le 22 juin 1972.

Hostile dès les origines aux positions de Jacques Isorni, Guillemin ne manque pas non plus d’éreinter son hagiographie de Pétain (« Maréchal me voilà ! », Le Nouvel Observateur, 8 mai 1972).

En 1973 il ne laisse évidemment pas passer La France de Vichy de Paxton, livre imparfait mais pionnier (« Le régime de Vichy a-t-il été un moindre mal ? », La Tribune de Genève, 14 mai 1973), et aborde de front la défaite dans une de ses conférences au « Club 44 » de La Chaux-de-Fonds (« Le désastre de 1940 », 26 novembre 1973 – on peut en écouter la version audio sur le site du club). [pour écouter l’émission, cliquez ici et ensuite faites glisser le curseur jusqu’à l’émission]

Cette activité assez intense s’explique largement par le fait que Guillemin prépare alors la sortie de son livre Nationalistes et “nationaux”, dans la collection « Idées » de Gallimard, en octobre 1974 ; tout le dernier tiers de l’ouvrage est consacré à l’approche et à l’éclatement de la guerre, jusqu’à l’avènement de Pétain, et Guillemin, toujours attentif à faire sa “promo”, en parle aussi dans Le Nouvel Observateur (« Des patriotes d’occasion », 28 novembre 1974).

La personnalité de Pétain reste largement sur le devant de la scène dans ce qu’écrit Guillemin à cette époque, depuis sa « Chronique d’un irrégulier » dans le quotidien Le Provençal (passage sur Pétain le 17 mars 1974) jusqu’au début des années 80 : articles encore, notamment l’important « Pétain sans képi » du Nouvel Observateur du 2 juillet 1979 (sur la nécessité de ne pas le réhabiliter), mais aussi beaucoup de conférences : « Vichy » au Cercle d’éducation populaire de Bruxelles (22 octobre 1976), « L’affaire Pétain » au grand théâtre de Spa (août 1979), à nouveau au Cercle de Bruxelles (octobre 1979) et au « Club 44 » (14 décembre 1981).

C’est aussi en 1981 que la TSR diffuse tout un cycle d’émissions sur « Pétain » (treize demi-heures du 3 mai au 10 juin 1981).
Bien sûr toutes ces occasions de parler de Pétain n’apportent pas d’inédit, mais sont un signe fort de la conviction ancrée en Guillemin de la nécessité du devoir de mémoire sur un sujet aussi brûlant.

Et nous voici revenus aux dernières années, celles de la chronique à L’Express de Neuchâtel, et aussi de la publication de Parcours, ce gros volume de souvenirs dont la relecture a toujours à nous apprendre.
Les deux – la chronique et Parcours – sont en connexion, d’ailleurs ; ainsi « Un été de cauchemar », des notes sur Malagar en 1940 publiées dans L’Express le 27 juin 1988, rejoint dès mai 1989 le chapitre sur Mauriac situé à la fin de Parcours.

Dans L’Express paraissent par ailleurs des comptes rendus de livres qui ont frappé Guillemin, comme Le Sabordage de la IIIe République d’Henri Calef (« La paix qui tue », 3 mai 1988) ou L’Opinion française sous Vichy de Pierre Laborie (« Imposture “modérée” », 15 octobre 1990).

Et en marge de tout cela, il ne faut pas oublier l’intérêt passionné que Guillemin continue de porter à Céline : plus de dix articles entre 70 et 91, parfois avec des retours autocritiques sur son indulgence de jadis à l’égard du pamphlétaire (j’ai tenté de faire le point sur Guillemin et Céline dans ma lettre de mars 2017, sur notre site, et bien sûr j’en reparle dans les Chroniques du Caire). [Pour (re)lire la note de Patrick Berthier, cliquez ici]

Pour finir, retour sur le « journal intermittent » qui occupe vingt pages de Parcours.
En juillet 1977, lorsque j’avais interviewé Guillemin en Bourgogne, il n’avait guère été question directement de 1940 dans nos conversations, sauf par éclats de souvenirs.
Une page marquante, toutefois, sur ce dîner du 2 février 1940, à Genève, chez le consul de France : soirée mémorable pour Guillemin, puisque c’est celle de sa première rencontre avec Claudel, mais aussi à cause de ce qu’il a entendu.
Je cite le passage, non dans la version légèrement expurgée par Guillemin après l’enregistrement (Le Cas Guillemin, Gallimard, 1979, p. 60), mais dans le retour à la version originale (Henri Guillemin tel quel, Utovie, 2017, p. 119) :

Et je me retrouve en présence de Claudel à la table de ce consul général, où il se produit quelque chose d’assez affreux, que l’on peut raconter. C’était la drôle de guerre, songez-y. La table était très nombreuse, et il y avait en particulier un M. X. (je préfère ne pas le nommer), décoré, rosette, extrêmement élégant, cheveux argentés, costume splendide, dans les soixante-cinq ans. Il était chargé de mission par le gouver­nement français pour des achats en Suisse – en pleine guerre. Et, à la table du consul général, qui était une table officielle, ce monsieur, chargé de mission par le gouverne­ment français, disait : “J’espère bien qu’on va arrêter cette guerre qui, par bonheur, n’a pas encore éclaté. Se battre avec Hitler ? mais c’est du suicide : il est notre rempart contre le communisme. Il faut au contraire obtenir la paix le plus vite possible. Du reste le maréchal Pétain est tout à fait de cet avis.” Etc. Le consul était très embêté ; j’observais Claudel, qui gardait le nez dans son assiette. Après le repas, on laisse s’éloigner ce moment pénible, ces propos incroyables, horribles, qui suffisaient à faire comprendre que nous allions perdre la guerre. Je m’approche de Claudel [etc.]

On retrouve en 1989, c’est naturel, une première version de ce dîner dans le « journal intermittent », à la date du lendemain (3 février 1940) et enrichie d’une autre rencontre sur l’imminence de la défaite (voir Parcours, rééd. Utovie, 2015, p. 60-62).

Mais il est plus intéressant encore de relire ces pages dans le contexte global de ce journal, tenu par Guillemin à une époque où il ne pensait évidemment pas le publier un jour.
Une des toutes premières notations annonce le futur historien de 1870 : « Hitler a réussi contre nous l’opération Bismarck de 1870. Il nous laisse la responsabilité de la guerre. Ce n’est pas lui qui la déclare : c’est nous » (5 septembre 1939,
Parcours, p. 54).

Puis viennent des pages sur la drôle de guerre, qu’il juge par deux fois incompréhensible ; sur l’impression de défaitisme rapportée de la ligne Maginot par son ami dominicain le père Maydieu (27 décembre 1939, p. 59) ; sur l’image de mobilisés haineux, croisés en gare de Bordeaux (26 mai 1940, p. 64-65) ; sur Henriot, exultant, place de la Cathédrale (13 juin, p. 66-67) ; et ce mot écrit le 22 juin, mais qui évoque le cours de l’Intendance le 17 après-midi, quelques heures après le discours de Pétain à la radio (« rien, la foule ordinaire et, dans l’ensemble, des visages sereins, délivrés », p. 67).

Le plus souvent les notations sont courtes, et en effet le journal est très « intermittent » ; mais ce sont, comme eût dit Victor Hugo, des « choses vues », et Guillemin en savait bien le prix puisque plusieurs d’entre elles figurent dès 1974 dans Nationalistes et “nationaux”.

Et maintenant relisez le texte de 1990 par lequel j’ai commencé : vous comprendrez encore mieux à quel point, dès 1940 et durant cinquante ans, la nécessité de ne rien oublier n’a jamais quitté l’esprit de Guillemin.

Il le savait quand il parlait de 1789, de 1848 ou de 1871 ; mais là c’est de ce qu’il a vécu lui-même qu’il parle inlassablement, et l’urgence de ne pas se taire s’impose alors comme une évidence.

Intervention d’Annie Lacroix-Riz

Causes, conditions et objectifs du choix de la défaite de 40

L’importance du texte, sa mise en page et la précision des notes et références qui étayent l’ensemble du document ont plaidé pour une diffusion sous format pdf, afin d’en garantir la meilleure lecture.

Pour lire le texte, cliquez ici

La salle Dussane le jour du colloque

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HENRI GUILLEMIN ET L’EGLISE

Incendie de Notre-Dame – 15 avril 2019 – Effondrement de la flèche

Henri Guillemin et l’Eglise

Les événements récents qui secouent l’Eglise catholique – abus sexuels commis par des prêtres sur des enfants, sur des religieuses, révélations sur l’homosexualité de certains membres du clergé – nous invitent à relire les ouvrages qu’Henri Guillemin a consacrés à l’histoire de l’Eglise et à une réflexion sur les fondements de la foi chrétienne.

C’est très tôt que Guillemin a commencé à poser sur l’Eglise, comme institution, un regard très critique.
La rencontre avec Sangnier ne pouvait que l’y inciter puisque les relations entre le Sillon et l’Eglise ont été pour le moins tendues, le Vatican, après avoir accueilli avec sympathie ce mouvement qui, dans la lignée de Rerum novarum, entreprenait de réconcilier la classe ouvrière avec l’Eglise, s’étant vite aperçu que le Sillon penchait beaucoup trop à gauche – pour dire les choses rapidement.

La condamnation du Sillon, en 1907, la soumission de Sangnier aux ordres du Pape ont durablement marqué la première génération de sillonnistes. Guillemin est arrivé presque 20 ans après ces événements, mais les récits que lui en font Marc Sangnier, Jacques Rödel et les autres témoins suscitent en lui une interrogation sur les dérives de l’institution ecclésiale qui ne cessera jamais.

Ce n’est donc pas un hasard si le premier article un peu conséquent en ce domaine qui paraît en 1937, Par notre faute, dans Sept, revue dirigée par les Dominicains (republié in Le Cas Guillemin, de Patrick Berthier Gallimard, 1979) dresse une esquisse très sévère de l’histoire de l’Eglise, de sa compromission avec les puissants – mais il n’y a rien de bien neuf dans cet article qui s’inscrit dans une veine anticléricale héritière des Lumières. On sait qu’il fut mal reçu par les autorités vaticanes.

Plus sérieuse est l’Histoire des catholiques français au XIXème siècle (1815/1905). (1947, rééd. Utovie 2003).

S’y dessine la préférence de Guillemin pour ceux qui ont su prendre la défense des pauvres, et de la classe ouvrière naissante– Lammenais, Lacordaire – et le plus aimé, Frédéric Ozanam – en face d’une hiérarchie qui se situe du côté des défenseurs de l’ordre et des gens de bien.

On y découvre aussi un thème qu’il déclinera toute sa vie et qui est sa sympathie pour les petits prêtres de campagne dont la vie ne se distingue guère de celle de leurs ouailles.
Le livre s’achève au moment des lois sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat.

Sa conclusion mérite d’être citée : « Depuis cinq années environ, un nouveau groupe de catholiques s’était constitué sous l’impulsion puissante d’un jeune polytechnicien plein de flamme, Marc Sangnier. « Pour le Christ et par le peuple », tel était le mot d’ordre du Sillon. Aussitôt accueilli par les haines furieuses de la droite, le Sillon, où revivait l’esprit de Lacordaire et d’Ozanam, allait contribuer à changer le climat spirituel de la France. »

Guillemin n’écrira jamais le livre qu’il aurait pu écrire sur Sangnier ; il se donnait pour excuse que le livre de Madeleine Barthélémy-Madaule paru en 1973, Marc Sangnier 1873-1950, était excellent et qu’il ne voyait pas ce qu’il pourrait y ajouter.

Explication un peu courte qui lui permettait de faire l’impasse sur les raisons profondes de l’éloignement qu’il manifesta à l’égard de Sangnier, de 1945 à 1950. Et qui sont politiques, Guillemin reprochant à Sangnier de s’être laissé suborner par les amitiés de son fils et d’avoir été récupéré par le MRP [Mouvement Républicain Populaire, parti politique de 1944 à 1967, classé comme centriste démocrate chrétien – N.D.E.].

Pendant les années qui suivirent, Guillemin s’intéressa davantage au destin particulier des auteurs ou des personnages historiques qu’il étudiait et à leur position vis à vis de la religion.
C’est l’époque où, selon ses détracteurs, il baptise à tour de bras des hommes plutôt éloignés de la religion traditionnelle et débaptise avec autant d’enthousiasme ceux qui s’en font les avocats.

Il faut attendre 1982 pour qu’il retourne à l’histoire du christianisme et d’abord à celle du Christ – c’est L’Affaire Jésus qui fut un de ses livres les plus vendus et qui lui valut quelques haines solides chez les catholiques pur jus.

Comme à son accoutumée, Guillemin a beaucoup lu, il a découvert un certain nombre de théologiens anti-conformistes qui allaient loin dans la démythologisation, il a dévoré les études historico-critiques qui commençaient à fleurir à cette époque, il a fréquenté des prêtres au parcours atypique, comme Jean Sulivan. [ pour en savoir plus sur l’histoire de ce prêtre atypique, il est utile de connaître l’ouvrage d’Henri Guillemin en cliquant ici – N.D.E.]

Et il écrit avec un zèle de néophyte, sans toujours beaucoup de nuances. Que reste-t-il après un tel travail de critique radicale de la foi dont il avait compris, jeune khâgneux lyonnais, en voyant son professeur de philosophie, par ailleurs kantien d’obédience stricte, communier à une messe matinale, qu’elle pouvait ne pas être aux antipodes de la raison ? Difficile à dire.

On est mauvais juge d’autrui en la matière. Guillemin avance sur une ligne de crête, enflammé comme à l’accoutumée quand il s’aperçoit qu’on lui a menti, mais hésitant, pour de multiples raisons, et pas toujours mauvaises, à accomplir la rupture que certains auraient aimé lui voir accomplir.

Si bien que la question de la foi de Guillemin me paraît indécidable.

Ce fut, en tout cas, un sujet de discussion toujours renouvelé avec François Mauriac et avec Jean Sulivan.
Les critiques les plus radicales ne vont jamais jusqu’à remettre en cause un attachement certain à une Eglise qui, en dépit de toutes ses faiblesses, de tous ses crimes a malgré tout transmis l’essentiel du message christique.

De Dieu, ce Dieu dont Saint Thomas d’Aquin parle au neutre « quod Deum appellamus », cela que nous appelons Dieu – la citation mériterait certainement d’être vérifiée et remise dans son contexte, mais Guillemin y tenait au point d’avoir voulu qu’elle figurât sur son faire-part de décès, – ce Dieu, nous ne pouvons rien dire ; nous ne savons de lui que ce que le Christ en dit et il en dit fort peu et de manière très peu dogmatique : il est un Dieu d’amour et de miséricorde.

Quelque part, Guillemin a continué de croire en ce Dieu de Jésus.

 

Intérieur de Notre-Dame au lendemain de l’incendie

En complément, la lettre d’information des éditions Utovie

Sur ce sujet, il nous semble utile de reprendre la lettre d’information de Jean-Marc Carité – Directeur des éditions Utovie, rédigée il y a quelques jours, pour, à la fois, exprimer son propre témoignage au sujet de l’engagement d’Henri Guillemin sur cette question, manifester son opinion sur les dérives de l’institution catholique et rappeler trois ouvrages importants d’Henri Guillemin dont L’affaire Jésus en nouvelle édition augmentée.

« Malheureuse Eglise » ?

De son parcours spirituel et religieux Henri Guillemin n’a jamais caché son évolution, ses doutes, ses certitudes.

Chrétien de gauche (il fut du Front Populaire au côté de Marc Sangnier et de mon père, Maurice, avec qui il travailla aux premiers Témoignage Chrétien), il ne renia jamais cette dimension essentielle de sa personnalité. Ce qui le rapprocha d’ailleurs de François Mitterrand.

L’Eglise catholique (dont il tenta jusqu’au bout de croire qu’elle pouvait retrouver ses origines chrétiennes), aujourd’hui patauge dans les marécages les plus sordides et l’absolution donnée par le Pape François au condamné Barbarin montre bien à quel point cette institution se sent toujours au-dessus des lois humaines et continue de les mépriser.

C’est dans son livre posthume « Malheureuse Eglise » qu’Henri Guillemin exprime, à la veille de sa mort, son sentiment profond d’incompréhension et, quasiment, d’hallucination, devant la manière dont cette Eglise nie la réalité, quand bien même elle est prouvée par la justice.

Encore, à l’époque n’avait-il pas eu connaissance des développements actuels sur la perversité et l’obscénité de ses dérives pédophiles… Quel cri d’indignation aurait-il lancé alors…

Henri Guillemin n’était pas, on s’en doute, en odeur de sainteté dans les cuisines du Vatican. Son témoignage, ici, en est d’autant plus accablant.

Jean-Marc Carité

 

Depuis un certain temps, ce qui se préparait en moi – assez largement à mon insu – s’est carrément « déclaré » dans mon esprit : une « passion de comprendre » ma foi chrétienne elle-même, en inventoriant son contenu, ses structures et la consistance de ses éléments…

J’ai donc, à mon tour – mais sans rompre, catholique pratiquant, fidèle à la messe du dimanche, l’été, dans cette région de la Bourgogne Sud, où les statistiques confirment que si, à Mâcon même, dans la vieille ville, les « fidèles » avoisinent encore les 10 % de la population, dans mon coin rural, ils atteignent à peine 2 % –, j’ai donc étudié, un par un, les « articles de foi » qui constituent la doctrine de la « Sainte Eglise catholique, apostolique et romaine », passant du « difficile à « l’impraticable ». 

Les pages finales de mon livre sont bien celles que j’ai écrites les dernières, ayant mis du temps à repérer ce qui a conduit l’Eglise là où elle en est.

Henri Guillemin

 

En fin de parcours, j’ai voulu dire une bonne fois, brièvement mais clairement, ma pensée sur ce Nazaréen dont le passage parmi les hommes (d’Occident, tout au moins) n’aura pas été sans conséquence. Dans ces pages, en somme, l’aboutissement d’un demi-siècle – et plus – de lectures, réflexions, ruminations ; d’expériences aussi.

Quelque chose comme un témoignage testamentaire.

Je sais très bien que n’a vraiment guère d’importance ce que peut dire à ce sujet quelqu’un qui n’a jamais été un créateur, mais un simple commentateur, au surplus, comme tel, très contesté. Pourtant je me risque. Dans l’espoir d’aider peut-être, avant de mourir, quelques esprits – de jeunes esprits surtout – guettés par la tentation, trop explicable, de l’« à quoi bon ». C’est ma seule justification.

Henri Guillemin

 

Il se trouve que j’ai eu la chance de voir d’assez près, en 1939-1940 d’abord, à Bordeaux, puis entre 1945 et 1963, quand j’appartins au « service culturel » de l’ambassade de France à Berne, quelques personnages diversement « historiques ». La chance aussi – et très particulièrement – d’avoir très bien, ou assez bien, ou un peu connu trois hommes qui ont compté dans la vie spirituelle de ma génération : Marc Sangnier, François Mauriac, Paul Claudel (Massignon et Bernanos, je les aurai seulement côtoyés). J’y ajoute quelqu’un d’inattendu mais dont le souvenir me reste cher : Maurice Chevalier. Il ne m’a pas été indifférent non plus de voir mon parcours se croiser avec les trajectoires de Sartre, d’Etiemble, de Georges Simenon, de Romain Gary, de Pierre-Henri Simon, et du « prieur » de Taizé.Des réflexions, de-ci, de-là, des notes de lectures, des citations que j’aime relire. Au total, quelque chose comme la déposition, émiettée, d’un témoin de notre temps. »

Henri Guillemin

 

Note rédigée par Patrick Rödel

La tentation de Saint Antoine – tableau de Salvador Dali – 1946 – huile sur toile 90 x 119,5 cm –
Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique – Bruxelles

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La fiction littéraire, un aspect méconnu de l’oeuvre de Guillemin

Henri Guillemin

On a très longtemps réduit Henri Guillemin aux livres d’histoire littéraire et politique qu’il écrivait. Tous n’étaient pas forcément drôles à lire.
On découvre, grâce au Net
l’extraordinaire conteur qu’il a été – conférencier, d’abord, mais les témoins de ces prestations ont vieilli et commencent d’en perdre le souvenir ; puis historien-vedette à la télévision (suisse romande, belge, canadienne) que redécouvre avec passion toute une nouvelle génération.

Or, cet art de conteur, Guillemin en a fait preuve aussi dans des œuvres d’imagination qui ont longtemps été considérées comme des essais avortés ou des à-côtés de son œuvre.

Essais avortés, les deux romans que Guillemin écrivit dans les années 30 – Les pauvres gens et Contre-jour.
Contrairement à ce que pense Maurice Maringue, je doute beaucoup des justifications apportées par Guillemin lui-même à cet échec.

Ces deux textes ne manquent pas de qualités et les maladresses qu’on y trouve auraient pu facilement être corrigées. Guillemin n’a pas poursuivi dans cette voie, mais il tenait suffisamment à ses tentatives pour les avoir gardées, au lieu qu’il aurait pu s’en débarrasser définitivement.

J’ai montré dans Les petits papiers d’Henri Guillemin (Utovie, 2015) (pour plus d’informations sur le livre de patrick Rödel, cliquez ici), que la vocation première de Guillemin est bien la création littéraire et qu’il y renonce pour des raisons qui sont plus économiques qu’artistiques.

A côté de son œuvre : des textes courts, nouvelles et contes qu’Utovie a la bonne idée de rassembler en un seul volume, avec une préface de Maurice Maringue et une postface de Martine Jacques.

Couverture dela nouvelle édition de Nouvelles et Contes – 86 page – 15 €

 

Une histoire de l’autre monde

Cette nouvelle date de 1932 – Guillemin est en poste à Clermont-Ferrand, il écrit ce texte, pendant les vacances de Noël, à Bordeaux.

Le renoncement à l’écriture romanesque est tout frais. Mais il a toujours le désir d’écrire, ce texte en est la preuve. Il choisit une forme brève qui demande, certes, un moindre investissement de temps mais qui a toute la dignité d’une œuvre littéraire, contrairement à ce que l’on croit trop souvent en France où les nouvelles n’ont pas bonne presse.

Et dans ce genre littéraire, Guillemin montre des qualités réelles – une intrigue maîtrisée, des personnages crédibles et une écriture qui lui est très personnelle.
Pas vraiment une histoire pour des gamins que cette amitié entre Louis, tout juste ado, et Fritz un prisonnier allemand ; le monde des adultes y est présenté de façon très sévère : la mère de Louis ne montre pas beaucoup de tendresse envers son fils ; elle en montre davantage envers le sergent.
Et son père, prisonnier en Allemagne surprend à son retour sa femme avec son amant.

Seul Fritz échappe à cette noirceur. Le dénouement est très inattendu.

 

Reste avec nous

Ce texte date de 1944. C’est une relecture de la Passion et du passage des Evangiles sur les pèlerins d’Emmaüs.

Guillemin y adopte ce style qui deviendra vraiment sa marque – très proche de l’oralité, en tout cas d’une forme mi-enfantine mi- populaire de s’exprimer, avec des élisions, des inversions, des incorrections, mais qui donne à son récit un aspect extrêmement vivant et authentique – ce sera la même utilisation de la langue dans les émissions pour la télévision.

 

« Bien sûr, les trucs utilisés, parce que ce sont aussi des ficelles, peuvent finir par lasser (…) la suppression des négations, l’abondance des on et des ça, les clausules caractéristiques du discours oral, les quoi, les hein. » ( Les petits papiers d’Henri Guillemin, p. 43)

Le narrateur éprouve, ici, le besoin de s’en excuser : « je n’ai rien voulu, en dépit de ma répugnance, changer à son langage très vulgaire, afin de préserver telle quelle l’authenticité de sa déposition. »

Les personnages, Samuel et et Gesmas, sont des zélotes, ces juifs qui luttent contre l’occupant romain – autant dire qu’ils regardent avec méfiance le Nazaréen et son Royaume qui n’est pas de ce monde.

Jusqu’à l’épisode du Temple où Gesmas voyant dans Jésus un vrai révolutionnaire qui s’en prend aux marchands et aux prêtres croit se mettre à sa suite en réglant ses comptes avec un collabo qu’il ne peut pas sentir.
Il est arrêté. Il sera crucifié en même temps que Jésus. Le bon larron, c’est lui.
Et l’histoire se termine à Emmaüs où Samuel assiste, incognito si j’ose dire, à la rencontre entre les pèlerins et celui qu’ils ne reconnaissent pas encore.

Le souper à Emmaüs – vers 1601 – (139 x 195 cm) – tableau de Caravage  – National Gallery – Londres

C’est un très beau texte. Plein d’émotions et de sentiments contradictoires, ceux-là mêmes que Guillemin n’a cessé d’éprouver tout au long de sa vie. Entre une foi qui n’exclut pas les doutes et un engagement auprès de ceux qui luttent contre les injustices.

Je ne suis pas non plus sûr que les destinataires de cette histoire soient seulement des enfants.
Si je peux me permettre une anecdote personnelle : Henri Guillemin m’ avait offert Reste avec nous pour Pâques 1958. J’avais 17 ans.

[NdE : Nous avons parlé de l’adaptation théâtrale de cette nouvelle dans une récente newsletter. Pour la relire, cliquez ici]

 

Rappelle-toi, petit

A été publié l’année suivante, en 1945. Le propos est, ici, politique. Nettement.

Sous la forme du récit que fait un grand-père à son petit-fils des événements qui ont eu lieu dans son village au moment de la Deuxième République et du Coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte. Un village du mâconnais. Le héros est le maire, Goubaud.

Presque toute la population a accueilli avec joie les changements politiques qui ont eu lieu et oppose un refus catégorique au Coup d’Etat.
Goubaud essaie de trouver des alliés dans les villages voisins et prône une résistance armée aux fossoyeurs de la liberté. Mais il est bien isolé et la répression est terrible, et il sera fusillé : « Tout ce qui résiste doit être fusillé, au nom de la société en légitime défense », décrète le ministre de la guerre.

« tu entends, petit ! : ‘au nom de la société en légitime défense’. Ca vaut de ne pas être oublié, cette trouvaille. »

Ses amis résistants sont déportés, le curé qui a voulu prévenir Goubaud de l’arrivée des soldats est démis de ses fonctions.
Mais il y a fête au château.

« Ce n’est pas une histoire pour amuser les petits enfants », avait prévenu le grand-père.

Pierre-Antoine Berryer (1790 – 1868) avocat et homme politique français harangue la foule à la fenêtre de la mairie du 10e arrondissement de Paris pour dénoncer le coup d’État du 2 décembre 1851 – Gravure tirée de l’Histoire populaire contemporaine – 1864 Paris – de Charles Lahure (1809 – 1887) – éditeur, imprimeur fabricant, libraire.

 

Cette nuit-là

C’est visiblement le dernier texte « littéraire » écrit par Guillemin, en 1944.
Il entre dans une catégorie qu’on pourrait appeler, avec précaution, et Dieu sait s’il y en a dans la narration, celle du « merveilleux ».

Le personnage est un affreux, gueule cassée, anarchiste et athée qui vit à l’écart du village. Les villageois – Guillemin en donne une image très négative – l’accusent de tous les maux, ils sont persuadés que c’est un sorcier qui a le mauvais œil.
Deux paysans décident de le passer à tabac pour qu’il quitte le coin ; ils le laissent à moitié mort mais il s’en sort et n’a plus qu’un désir :  se venger de ceux qui l’ont agressé.
Le soir où il va mettre son projet à exécution, il reçoit la visite d’un enfant – et cette visite va le bouleverser au point de le faire renoncer à sa vengeance.
C’était le soir de Noël.

Une cinquième nouvelle

A ces quatre textes, il faut en ajouter un cinquième – et je trouve dommage qu’il n’ait pas été repris par Utovie et qu’il n’y soit pas, du coup, fait référence dans la postface de Martine Jacques – qui a paru dans Carrefour, en juin 1945.

Il s’agit de Le vent de la Pentecôte.
J’ai signalé l’existence de cette nouvelle (Les petits papiers d’Henri Guillemin, p. 161) qui était inconnue.

Il est vrai que Guillemin lui-même n’a pas repris ce texte, n’en a même jamais parlé, je crois. Pour des raisons complexes.
Carrefour, c’est le journal d’Amaury et de Jean Sangnier. Guillemin est furieux qu’on ait transformé son texte, pour des raisons obscures, et surtout la fin même qui, on le sait, est un des points forts des nouvelles ; qu’on l’ait affublé de dessins qui sont, et c’est vrai, il suffit d’aller consulter ce numéro, d’une laideur affligeante.

Echange de lettres sanglantes entre Guillemin et les gens de Carrefour. A la suite de quoi, la rupture est totale. Et sera présentée, par Guillemin, comme le résultat d’options politiques incompatibles.

On comprend mieux que Guillemin n’ait pas souhaité que l’on sache qu’il n’a pas toujours été fâché avec Carrefour.
Sa nouvelle en subit les conséquences – il aurait pu restituer la version première et la faire éditer, comme les autres, en Suisse. C’est d’autant plus étrange que nous savons que Guillemin l’avait montrée à son ambassadeur Hoppenot, lequel l’avait beaucoup appréciée.
Je ne sais pas si le manuscrit de Vent de la Pentecôte a été conservé dans les papiers de Guillemin.

Voilà des raisons pour lire ce recueil.

Martine Jacques dit fort justement que « tous ces textes se présentent enfin comme le lieu de la transmission d’un secret. (…) La Révélation demeure toujours de l’ordre du secret. »

Note rédigée par Patrick Rödel

Le secret – 1939 – tableau de Félix Nussbaum (né en 1904 à Osnabrück – Allemagne – mort en 1944 à Auschwitz-Birkenau) –
huile sur toile (61 x 74,5 cm) – collection privée

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Livres

la Commune toujours d’actualité

Hervé Le Corre © Photo Philippe Matsas/Leemage/éditions Payot Rivages

Le dernier livre d’Hervé Le Corre, Dans l’ombre du brasier, vient de sortir aux éditions Rivages et déjà les critiques sont unanimes pour en saluer la réussite.

Le Corre nous donne une évocation de ce que fut la Semaine sanglante, cet épisode de la Commune sur lequel on passe généralement bien vite et que de nombreuses légendes continuent d’obscurcir comme celle des « pétroleuses » censées avoir mis le feu à Paris alors que la plupart des incendies qui ont ravagé la capitale furent causés par les bombardements des Versaillais. Episode jamais assumé – que l’on songe au nombre d’artères, dans nos villes, la Semaine sanglante est le crime fondateur de la Troisième République.
Les exécutions sommaires sont difficiles à chiffrer, on s’accorde sur une fourchette entre 20.000 et 30.000 hommes, femmes et enfants – sans compter les procès qui ont suivi, les condamnations à la peine capitale, au bagne, à la prison.

Tel est le contexte choisi par Le Corre pour ce livre qui se situe dans la lignée de L’homme aux lèvres de saphir (éd.Rivages) ; il y racontait, durant le siège de Paris, les sinistres exploits d’un tueur en série, Pujols, qui mettait son point d’honneur à exécuter les fantasmes d’un certain Maldoror. Le trait d’union entre les deux livres est le personnage de Pujols, qui n’a pas baissé sa cadence et sème ses victimes qui passeraient inaperçues dans ce Paris où les morts sont légion.

L’intrigue policière est simple : des jeunes femmes disparaissent et tombent sous la coupe d’un photographe porno-pervers et de Pujols, aidé de Clovis qui est conducteur de fiacre. Parmi elles, Caroline à la recherche de laquelle Nicolas, son fiancé, garde national, et Antoine chargé par la Commune des affaires de police vont se lancer. Les obstacles, on l’imagine aisément, sont nombreux.

Aux éditions Rivages – janvier 2019 – 491 pages – 22,50€

Mais cette intrigue n’est qu’un prétexte. Ce qui intéresse Le Corre, au premier chef, c’est de nous immerger dans ce petit peuple parisien qui combat avec l’énergie du désespoir contre les lignards, contre la désorganisation militaire des Gardes nationaux et contre ses propres peurs.

Ce que les Prussiens de Bismarck n’avaient pas osé faire, Thiers et les Jules l’accomplissent : le bombardement de Paris, le pilonnage sans trêve contre les fortifications d’abord, contre les barricades ensuite jusqu’au nettoyage par le fer et le feu de cette racaille qui a osé faire trembler l’ordre bourgeois.
La peinture que Le Corre fait de ces combats de la dernière chance, des immeubles en feu, éventrés, décapités, de l’inégalité tragique entre les armes des uns et des autres est hallucinante – on ressent, physiquement, l’impact des balles, les blessures, les jambes arrachées, les crânes écrasés, la chaleur, la soif, les odeurs de sueur, d’excréments et de gangrène.

L’ultra- réalisme des descriptions de Le Corre a une valeur poétique et politique tout à la fois. Il n’est jamais trop tard pour rappeler ce que les Versaillais de tout crin et de toute époque sont capables de faire pour maintenir leur ordre.

Comme toujours dans les hurlements des combats s’ouvrent des moments de paix et de bonheur. Car il faisait beau en ce printemps 71, le parfum des lilas pouvait éclipser celui de la poudre ; la Seine était belle et il y avait des cieux qui auraient pu faire croire à des lendemains radieux.
Entre deux assauts, on entend des rires et de la musique et des enfants jouent.

Et puis l’amour, et puis l’amitié comme ce qui vient prolonger et justifier la douleur des rêves brisés. L’amour de Nicolas et de Caroline, celui d’Antoine pour sa femme et ses enfants. L’amitié entre Nicolas, le Rouge et Adrien – la mort d’Adrien est une des pages les plus émouvantes du livre.

Et ces amours, ces amitiés ont une dimension réellement lustrale : c’est le cas pour Clovis, le complice de Pujols, dont la transformation est radicale, de l’être presque animal qu’il était à l’homme de nouveau debout et sensible ; mais aussi pour d’autres personnages également : couverts de boue, de sang, de plâtras, de sueur, ils ont un besoin presque compulsif de se laver.

23 mai 1871, Paris incendié – gravure photographiée et retouchée par Christophe Emile Haering dit Numa fils (1833-1890) 
© Saint-Denis, musée d’art et d’histoire – Cliché I. Andréani 

Paris brûle. Les espoirs qui ont fait se lever des milliers d’hommes et de femmes pour bâtir une société plus juste, qui leur ont fait accepter de mourir pour cette cause qui les dépassait ont-ils été à jamais réduits en cendres ? Attendent-ils qu’un nouveau vent de liberté viennent les rallumer ?
Le livre de Le Corre aide à se poser ces questions. Même s’il est difficile de plaquer sur l’actualité des événements du passé.

On sait que ce qui a fait défaut aux Communards c’est une compétence militaire qui aurait permis de résister aux assauts des Versaillais, on sait aussi qu’une certaine naïveté les a arrêtés devant la Banque de France et qu’ils ont perdu du temps à des palabres infinies alors que la fin était proche.

On n’aperçoit guère les responsables de la Commune. Une ou deux silhouettes, celle de Varlin, celle de Vallès, d’Elizabeth Dmitrief, celle du général Dombrowski. Mais les autres ?
« On parle à l’Hôtel de Ville, on bavarde sur les barricades, on tergiverse sur les renforts à envoyer contre Versailles, et pendant ce temps-là Monsieur Thiers prépare l’assaut général. »

Il reste ce petit peuple, ceux du moins parmi lui que structure une conscience politique plus lucide ; parce que Le Corre n’idéalise pas « le peuple », il en sait les lâchetés, les découragements, les revirements, les abandons. Les contradictions n’épargnent pas « le peuple ».

Roman noir ? Certains le diront et qu’il y a des lois du genre. Je m’en moque personnellement. De la littérature, oui, de la belle littérature. L’écriture de Le Corre est superbe, à la fois dans la description de ce Paris dont il semble avoir parcouru toutes les rues, toutes les ruelles, dont il voit chaque maison, chaque carrefour ; et dans le lyrisme de certaines pages – un lyrisme plus contenu que dans l’Homme aux lèvres de saphir – qu’ illumine l’espérance des héros au plus noir de leur nuit.

Le Corre a lu beaucoup d’ouvrages sur la Commune, et, bien sûr, ceux d’Henri Guillemin : mais cette recherche de documentation historique et cette réflexion politique le nourrissent sans que pour autant elles viennent jamais encombrer son propos ; elles donnent chair à ces vaincus de l’histoire auxquels les historiens donnent rarement la parole et qui incarnent encore quelque chose de nos espérances.

 

Coffret DVD Guillemin et la Commune

 

Coffret de trois DVD remasterisés qui reprennent les 13 émissions sur la Commune que Guillemin a enregistrées, en 1971, à la Radio Télévision Suisse (RTS), accompagnés de Réflexions sur la Commune d’Henri Guillemin (reprise de l’édition chez Utovie en 2001 – livret de 240 pages – illustrations de Tardi (tirées de Le cri du peuple, Tardi et Vautrin), et de deux bonus : interview de Patrick Berthier, Henri Guillemin (17′) et court-métrage d’animation de Stanislas Choko Si on avait su (13′)

 

Nous devons aux Mutins de Pangée (Coopérative audiovisuelle et cinématographique de production, d’édition et de distribution) et aux éditions Utovie la réalisation de ce remarquable coffret qui met à notre disposition les enregistrements restaurés des émissions que Guillemin avait données sur l’histoire de la Commune.

Je ne reviendrai pas sur le travail que cela a représenté. Ces émissions avaient beaucoup souffert du temps qui passe – presque un demi siècle ! ; les voilà dans toute leur fraîcheur retrouvée. 13 émissions d’une demi heure chacune.
Les habitués de Youtube savent le pouvoir quasi hypnotique que Henri Guillemin produit sur ceux qui l’écoutent et le regardent – c’est à chacun qu’il s’adresse, sur un ton familier très éloigné du compassé universitaire, en le regardant droit dans les yeux pour qu’il ne lui échappe pas et soit convaincu que les légendes et les mythes de l’histoire officielle vont être détruits dans les minutes qui suivent.
Et le fait est qu’ils le sont.

Patrick Berthier a raison de rappeler, dans la préface qu’il donne aux Réflexions sur la Commune, que Guillemin, s’il rend la parole à ces communards que l’histoire officielle de la troisième République tend à enterrer le plus profondément possible, ne cache pas non plus ce que furent les torts et les naïvetés des Communards que la gauche marxiste et socialiste se refusent à reconnaître. (Cf sur ce point le livre passionnant d’Eric Fournier, La Commune n’est pas morte, les usages politiques du passé de 1871 à nos jours, Libertalia éd. 2013 – 187 pages – 13 €)

Guillemin que l’on a si souvent traité de partisan, se montre ici fort lucide – les crimes des uns n’exonèrent pas les erreurs stratégiques des autres. Et il n’a cessé d’en faire la remarque, jusque dans les derniers articles qu’il consacra à Vallès et malgré toute la sympathie qu’il éprouvait pour lui.

Remarque attristée, on le voit bien, devant cette révérence en face de l’argent qui empêche les Communards de s’attaquer à la Banque de France – mais Guillemin sait combien l’éducation reçue a profondément inscrit au cœur des plus démunis un respect absolu de la propriété d’autrui.

Guillemin est également sévère pour le verbalisme stérile des responsables de la Commune, même si l’on ne peut sous-estimer ce que leur projet politique avait d’avant-gardiste. Car ils avaient un projet politique – ce que d’autres n’ont pas – et ils avaient commencé à le mettre en place.
Chez Guillemin comme chez Le Corre, le projecteur est mis sur les oubliés de l’histoire.

Patrick Berthier rappelle ce que Guillemin disait dans un article d’Europe de 1970 : « La vérité qu’il faut dire et qu’il serait coupable de dissimuler, la tragique vérité est que tout se déroula dans une anarchie sans nom. »
Mais, écrit Berthier, « cela ne l’empêche pas d’admirer tels communards de haute vertu et de se souvenir avec intensité des ‘milliers d’inconnus et d’assassinés’ de la Semaine sanglante : ceux-là ne doivent pas, ne doivent à aucun prix être oubliés. » (Préface à Réflexions sur la Commune, p.29)

Le coffret édité par les Mutins de Pangée s’enrichit des dessins de Tardi, d’une introduction Henri Guillemin due à Patrick Berthier et d’un court métrage d’animation de Stanislas Choko, Si on avait su ; et de toutes les annexes biographiques et bibliographiques utiles pour mieux s’y retrouver dans la vie et le travail de Guillemin.

LAHG ne peut que se réjouir d’une telle réussite et souhaiter à cette réalisation tout le succès qu’elle mérite.

Il faut enfin savoir sur ce sujet que, pour la première fois, Patrick Berthier fut interviewé en direct et en duplex de Nantes par la RTS. Une émission radio de près de trois quarts d’heure. On remarquera que ce sont nos amis suisses qui ont réagi les premiers et on espère que France Inter, ou France Culture fasse la même chose dans les temps prochains.

Pour écouter l’émission de la RTS, cliquez ici

Note rédigée par Patrick Rödel

 

Les « 72 Immortelles » de Jean Chérasse

Le coeur de la Commune bat toujours. Nous sentons bien que l’expérience, même embryonnaire, d’une autre façon politique de vivre ensemble, qu’elle représenta pendant presque trois mois (exactement 72 jours), demeure toujours une référence et un objectif partagé.

C’est sous cet angle que Jean Chérasse a publié en 2018/2019 un diptyque de près de 900 pages au beau titre générique  Les 72 Immortelles, en deux tomes :  La fraternité sans rivages – un éphéméride du grand rêve fracassé des communeux et L’ébauche d’un ordre libertaire – un regard neuf et affectueux  pour la juste mémoire de la Commune de Paris 1871. (éditions du Croquant)

Un ouvrage dont nous avons parlé à plusieurs reprises ici-même au moment du colloque « Henri Guillemin et la Commune » dans lequel Jean Chérasse intervint (pour réécouter son intervention, cliquez ici).

Un colossal travail réalisé à partir d’archives, dont un bon nombre personnelles et familiales répondant à plusieurs objectifs à la fois :
dérouler la véritable histoire de la Commune, débarassée des nuages de la propagande officielle (dans le droit fil d’Henri Guillemin) toujours active aujourd’hui (ainsi, comme le souligne Patrick Rödel dans sa recension, la légende des fameuses pétroleuses) ;
dresser le contexte de l’événement par une mise en perspective politique et historique sur la longue durée ;
saisir et faire comprendre la densité, la portée et l’incroyable innovation, en tous domaines, de cette expérience politique ;
en extraire ainsi les raisons qui font que la Commune est toujours vivante et fait peur aux dominants au point d’en faire un sujet tabou, plus du tout enseigné ;
et enfin, faire vivre, faire ressentir, faire vibrer, ce que fut, au jour le jour, la vie de cette fulgurance politique hors norme, au plus près des gens, des gens du peuple.

Le premier tome est l’éphéméride de ces 72 journées. Dans le même sillon que le livre d’Hervé Le Corre, noté par Patrick Rödel, nous sommes ici au plus prés du peuple, avec lui.
A la différence qu’il s’agit d’un récit historique basé sur des archives, ce qui montre bien que la (bonne) littérature est cousine de l’Histoire.

Sur cette notion du concret des choses – le peuple, non pas comme un concept abstrait, mais fait de pâte humaine avec toutes ses contradictions – , on peut également citer une autre référence : celle du magistral film de Peter Watkins La Commune (375 mn – env 6h), où, aux côtés des Communeux, on assiste à l’émergence des idées politiques, au jour le jour.

Le second tome présente l’analyse politique de Jean Chérasse qui s’inscrit dans la recherche d’un communalisme libertaire et fraternel – on pourrait ajouter écologique – socle d’un future organisation sociopolitique, seule capable de rassembler le monde pour remplacer l’actuel mode de production capitaliste version néolibérale et mortifère.

Après un important rappel historique qu’il fait remonter à la Révolution française, il prend le personnage emblématique de Sieyès pour expliquer que dans le Tiers-Etat bourgeois, il y avait, caché, un Quart-Etat populaire, celui-là qui fut rudement exploité au long du XIXe pendant l’essor du capitalisme industriel ; l’origine des futurs Communeux. 

L’importante troisième partie, intitulée de façon guilleminienne « Décodage, désenfumage et analyse » commence ainsi : « Près de cent-cinquante ans se seront bientôt écoulés depuis ces événements. Des centaines de milliers de mots ont été prononcés ou écrits à  son sujet, mais la Commune de Paris de 1871 reste néanmoins calomniée ou récupérée. En tous cas, c’est un objet historique mal perçu sinon mal identifié. »
Certes. Mais nous pouvons nous permettre d’aller plus loin et ajouter « totalement oublié, passé sous silence, rayé de la carte… »

En effet, nous avons appris que, malgré les actions de communication engagées sans relâche par le service de presse de l’éditeur en direction des médias en général et de la presse écrite en particulier, aucun article, aucune simple mention informant de l’existence de ces deux ouvrages, n’ont encore été publiés dans les organes de la presse généraliste ; ni les quotidiens, ni les magazines.

Quand on sait que toute cette presse est possédée par neuf milliardaires, il est facile de les réunir dans le café du coin pour leur donner la ligne à suivre : on ne parle pas des Gilets jaunes sauf pour les discréditer. Et tout ce qui pourrait nourrir une alternative à l’ordre actuel est mal venu. La guerre a lieu aussi dans le monde des idées.

Toute la presse ? Non car Médiapart a publié un bel article signé Antoine Perraud, autour des 72 Immortelles, intitulé  justement : De la Commune aux Gilets jaunes et vice versa. (Pour rappel, Antoine Perraud fut l’un des intervenants à notre colloque Henri Guillemin sur Pétain et la débâcle de 1940).

Pour lire l’article d’Antoine Perraud, cliquez ici

 

Dessin de Tardi pour la couverture du tome 4 du « Cri du peuple », tétralogie sur la Commune. Tome 4 :  « Le testament des ruines »