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Guillemin et les ouvriers

Guillemin et les ouvriers, à propos d’un vieux film

Le « Cinématographe », petite salle nantaise subventionnée par la mairie socialiste, programme tour à tour du cinéma d’avant-garde, et des cycles de films plus ou moins anciens conçus autour d’un thème, d’un acteur, d’un cinéaste.
Le moment dit des « fêtes » étant propice à la venue d’un public un peu plus nombreux, le sujet choisi chaque année est consensuel, au moins en apparence.

Cette année, c’était la carrière de Marcello Mastroianni (1924-1996) qui servait de point fédérateur : dix-huit films, de 1951 à l’année de sa mort, avec quelques must, comme La Dolce Vita, Divorce à l’italienne ou Ginger et Fred, mais aussi des œuvres bien moins connues et qui permettent de confirmer le génie avec lequel cet acteur s’adaptait à tous les scénarios, parfois très loin de l’image réductrice de séducteur qui, son physique aidant, a été trop souvent la sienne.

Parmi les films que je ne connaissais pas j’ai choisi, sans savoir de quoi il parlait, un film de Mario Monicelli de 1963, I Compagni, en français Les Camarades.

Film en v. o., bien entendu, comme tout ce que propose le « Cinématographe », mais production italo-franco-yougoslave, ce qui permet d’y voir Bernard Blier et Annie Girardot doublés en italien ! l’un dans un rôle d’ouvrier malheureux auquel il fait croire (car lui aussi il était génial), et l’autre, dans l’éclat de sa beauté, tout aussi crédible en cocotte qui a choisi de vendre son corps pour ne pas rester pauvre.

Une scène du film Les Camarades

L’histoire se résume aisément : nous sommes à Turin, en 1905, à en juger par les costumes des gens aisés ; on nous raconte la vie d’une usine textile et la condition de bagnards de ses ouvriers. À la suite de l’accident grave qui emporte le bras de l’un d’entre eux, éclate une grève dont l’objectif est d’obtenir de travailler treize heures par jour au lieu de quatorze… Les péripéties sont simples, le ton uni, presque retenu.

Le noir et blanc sombre restitue l’épreuve interminable d’un hiver pluvieux.
À la fin du film, qui dure plus de deux heures, les ouvriers désorganisés sont vaincus et retournent travailler.
Outre l’amputé, deux autres d’entre eux sont morts.
L’amertume est totale, et grande la colère contre celui en qui beaucoup voient l’homme qui les a égarés et jetés dans un malheur plus grand que celui qu’ils voulaient fuir, à savoir :

il professore, un homme à lunettes aux propos fiévreux de tribun, et que cherche la police.

C’est Mastroianni qui joue cet intellectuel assez minable, malgré sa sincérité. Il pousse à se révolter ces humbles dont il voit, impuissant, s’approcher la défaite inéluctable.

Une scène clé du film : le personnage de l’intellectuel issu d’une autre classe, joué par M. Mastroianni,
haranguant les ouvriers pour entrer en lutte (B. Blier et autres)

Pas un gramme de théorie dans ce film, à peine quelques bribes d’idées dans des réunions confuses, et pourtant se pose pleinement cette question essentielle du meneur………..
…………… du meneur non ouvrier ;  venu du dehors (un peu comme Lantier dans Germinal, mais sans l’enflure épique de Zola) ; ce genre de meneur aussi pauvre que ceux qu’il pousse à se révolter ; qui semble maintenu au-dessus du désespoir par son idéalisme, et qui pourtant ne le sauve pas plus que les autres.

Mario Monicelli (1915-2010), cinéaste à l’œuvre surabondante et très variée, a remporté plusieurs de ses succès grâce à des œuvres comiques (Le Pigeon, 1958 ; Mes chers amis, 1975, avec Blier encore, Philippe Noiret et Ugo Tognazzi).

Le ton sinistre et le terrible pessimisme du film Les Camarades tranchent sur des films comme ces deux-là et amène à s’interroger sur ce qu’a voulu montrer le réalisateur :

la vanité de toute grève ? la vanité d’un combat s’il n’est pas organisé par le syndicalisme ?

Difficile de répondre à la seule vision du film, tant il ne s’accompagne d’aucun discours : c’est simplement le tableau du malheur d’un groupe d’hommes, de femmes et d’adolescents broyés. Aucun mot abstrait en deux heures : ni « lutte », ni « syndicat », encore moins « socialisme » ou « communisme ».

Juste une méditation, par l’image, sur l’injustice sociale vue comme un fait d’histoire.

Luttes ouvrières mai 1968 

Luttes ouvrières (Gilets jaunes) 2019/2020

Au spectateur de 1963, à nous aussi bien sûr, de nous demander quelles sont les formes actuelles de la même injustice, et pourquoi les postiers ou les directrices d’école se suicident.

………….. / ……………

Pendant les deux heures du film j’ai pensé de multiples fois à Guillemin, qui aimait le cinéma.
Quel regard aurait-il posé sur ces Camarades, s’il avait eu à en parler ?

Il me semble qu’il aurait été sensible à la simplicité avec laquelle la vie noire, perdue d’avance, de tous ces malheureux est dépeinte, uniquement par la description de la réalité de leur vie d’épuisés que tuent leurs machines.

Ateliers dans l’usine Philips à Chartres en 1900 – Photo by Edouard Boubat/Gamma-Rapho/Getty Images

Ateliers dans une usine textile en Chine en 2018 (photo de la société néo libérale planétaire)

Les aurait-il vus comme des frères, d’une tout autre sorte, des Communards qui l’ont ému toute sa vie ?

J’ai repensé bien sûr à cet article de 1925 (il a vingt-deux ans, il porte le costume croisé et la cravate du normalien, et déjà les lunettes de l’intellectuel qui lit trop), cette chronique écrite pour le journal de Marc Sangnier et dans laquelle il évoque le défilé commémoratif de la gauche devant le mur des Fédérés.
Fils de chef cantonnier mais parvenu à la bourgeoisie via la méritocratie de la IIIe République, de quel œil voit-il, par exemple, la délégation communiste de ce jour-là ? Je rappelle quelques lignes :

« Résolus, ramassés, en bon ordre, marchaient les communistes. Ils savent ce que c’est qu’obéir à une discipline librement acceptée. À chaque appel, les voilà. Mobilisation parfaite totale.
Dans le grand cimetière blanc et vert, des petits enfants défilaient, en rang. Ils chantaient, dans les tons très haut, des sortes de petites complaintes qu’on aurait prises pour des cantiques. Mais les bérets étaient rouges et portaient faucille et marteau. Et j’ai vu des papas à grosse moustache, tenant le gosse par la main, et qui chantaient, très fort, des airs de révolution, avec de bons yeux confiants et doux et, la ride dans les sourcils, d’une conviction plus forte que tout »
(La Jeune République du 29 mai 1925).

Art d’évoquer, art d’émouvoir sont déjà là, plus forts que l’idéologie.

Anniversaire de la Communne 21 mai 1939 – manifestation du pari communiste au mur des Fédérés (Photo by Keystone-France/Gamma-Keystone via Getty Images)

Cinquante ans plus tard, en juillet 1977, Guillemin, réfléchissant au cours de nos conversations à son œuvre d’historien, me disait :
« Je me rappelle […] avoir lu sur La Tragédie de Quarante-Huit des critiques assez intéressantes, venant des communistes, entre autres, et constatant que je m’étais intéressé à la surface des événements mais n’en avais pas regardé le fondement économique et social. C’est probablement vrai. Ce qui m’intéresse, ce sont les comportements » (Henri Guillemin tel quel, Utovie, 2017, p. 158).

La théorie, l’interprétation lui pèsent, et il ne les manie pas volontiers ; il se passionne en revanche pour l’individu aux prises avec le concret de ses choix, de ses préférences, de ses faiblesses.
C’est pour cela qu’il a parlé avec tant d’intensité de l’échec de la Commune : pour lui, elle est certes un fait, et même un symbole, mais elle est surtout l’expression d’un groupe d’hommes, d’individus parfois remarquables, qui n’ont pu réussir.

J’ai cité, lors du colloque de 2016, l’article qu’il a publié sur La Proclamation de la Commune d’Henri Lefebvre et auquel il a donné un titre très consciemment provocateur : « Pas besoin d’être marxiste » (Journal de Genève, 22 avril 1965).

Ici aussi, je rappelle les quelques lignes essentielles, qui concernent « la manie marxiste d’Henri Lefebvre » :

« Rien n’est lassant comme ces perpétuelles références des dévots à leur dieu. […] Comme si la pensée et l’action révolutionnaire pour la substitution de l’ordre au désordre, de la justice à l’iniquité, n’avaient de prix que s’il y a moyen de leur coller le label marxiste ! […] Je n’ai pas besoin d’être un marxiste inconditionnel pour reconnaître à la Commune une valeur pathétique de symbole […]. Ce qui m’émeut, dans la Commune, ce qui m’attachera toujours à elle, c’est qu’on y a vu des gens, à la Delescluze, à la Rossel, à la Vallès, à la Varlin (celui-là surtout, quelle haute figure, bouleversante), des hommes qui ne “jouaient” pas, qui risquaient tout, et le sachant, des courageux, des immolés. Parce qu’ils avaient une certaine idée du Bien et qu’ils y vouaient leur existence même »
(cité dans Henri Guillemin et la Commune : le moment du peuple ?, Utovie, 2017, p. 19).

Les Communards qui ont tenté de gouverner sans savoir comment faire ne sont évidemment pas les mêmes hommes que ceux dont Monicelli décrit la terrible déchéance objective.
En revanche, le regard de Guillemin, le regard de Monicelli me paraissent relever d’une tentative analogue pour mettre au premier plan l’humain.

Guillemin n’a pas décrit les ouvriers dans ses livres comme le fait le cinéaste italien, mais il me semble que s’il avait parlé de ce film (j’ignore s’il l’a vu), ç’aurait été pour en approuver l’intensité humaine ; elle rappelle en droite ligne celle de la description des terribles « caves de Lille » par le député Hugo, description qui lui a servi à écrire le poème magistral des Châtiments, « Joyeuse vie ».

Michel Foucault et Jean-Paul Sartre en 1968,  harangant les ouvriers devant « Billancourt », métonymie du prolétariat ouvrier – (Usines Renault, depuis transmutées en lieu de culture de la bourgeoisie mondaine post-moderne) 

Dans tous les cas : Hugo, Guillemin, Monicelli, ce qui se pose c’est bien la question de l’intellectuel et/ou de l’artiste face à la réalité de la misère !

A-t-elle cessé de se poser ? dans l’état actuel de la France, elle est évidemment toujours vivante, et toujours aussi difficile à résoudre.

Note de Patrick Berthier

Le Quart-Etat – huile sur toile de 1901 – 293 x 545 cm – tableau de Pellizza da Volpedo (1868 – 1907)
Museo del Novecento – Palais Arengario – Milan

 

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Bonne Année 2020

La Chaîne de Belledonne (Alpes) – photo de Patrick Berthier

Nouvelle Année 2020

Cher-es abonné-es, cher-es adhérent-es, cher-es ami-es,

En ce début d’année, généreuse pour tous les Auguste nés un 29 février qui doivent patienter quatre ans pour s’extasier, année qui par ailleurs se distingue ironiquement par une note vingt sur vingt (20/20), recevez nos sincères remerciements pour votre soutien, vos commentaires et vos suggestions.

Ils sont pour nous importants. Comme adhérents, comme abonnés, vos conseils sont précieux car ils nous encouragent à continuer à développer, avec solide détermination, autour des travaux d’Henri Guillemin, notre activité d’analyse critique et de déconstruction des différents romans nationaux qu’on cherche à nous imposer et ce, en tous domaines.
Et ils sont nombreux.

Nous le constatons, jours après jours, l’intérêt pour Guillemin ne faiblit pas. A travers nos actions et autres événements publics, nombre de messages de soutien l’attestent. 

Ses analyses, ses travaux et en particulier ses conférences – véritables moments pétillants pour l’esprit – sont, à l’évidence, en phase avec notre actualité.

Qu’en déduire ?

Ils sont accueillis comme des aides concrètes – kits pédagogiques d’auto défense intellectuelle, pourrait-on dire – pour comprendre les causes de l’immense crise sociale que nous vivons aujourd’hui, ainsi que les profondes fractures sociales qu’elle révèle ; et aussi pour empêcher que s’installe dans les esprits l’oubli que ce qui est à l’oeuve est la manifestation d’un rapport de force historique entre la petite minorité des « gens de biens » et le reste du peuple, et dont le nom, qu’on cherche à gommer, s’appelle rapport de classes.

Et qui dit rapport de classe, dit lutte des classes, n’en déplaise aux propagandistes de l’élite dominante.

La « Manufacture du consentement » à l’ordre néolibéral, théorie chère aux idéologues du néo libéralisme a failli. (cf. Walter Lippmann, Von Hayek et autres). Ne parlons même pas de l’ultralibéralisme.
Sur fond de faillite écologique planétaire, l’actualité montre qu’on ne consent plus au discours officiel ultra libéral du ‘TINA’ (There Is No Alternative). Saluons Noam Chomsky, Pierre Bourdieu, John Dewey et consort, qui ont su dévoiler, dès l’origine, la machinerie de la fabrique du consentement.

En 2020, il s’avère qu’on ne consent plus au consensus national enseigné et diffusé par les dominants. On se réveille et on demande une organisation socio politique fondée sur le bien souverain de la justice sociale, qui plus est planétaire, sur fond du devenir de l’humanité.

Les Ami(e)s d’Henri Guillemin (LAHG) ouvrent, avec 2020, leur cinquième année d’activités. La feuille de route est la suivante :

Prix Henri Guillemin

Dés le lendemain de la diffusion de notre lettre d’information du 20/12/19, nous avons reçu des propositions de dernières minutes qui, arrivées avant le 31/12, conformément à notre règlement stipulant la clôture des propositions au 31/12/19, ont donc été prises en compte.

Les titres proposés dans les derniers jours de décembre 2019 sont les suivants :

Le Peuple Souverain et sa représentation – Politique de Robespierre, de Yannick Bosc – Ed. Critiques

Eugène Varlin, de Jacques Rougerie – Ed. du Détour

Le Directoire, de Yannick Bosc et Marc Bélissa – Ed. La Fabrique

La Guerre civile en France 1958-1962, de Grey Anderson – Ed. La Fabrique

L’Etat détricoté de Tartakowsky et Margairaz – Éd. du Détour

Londres-Vichy : liaisons clandestines de Pierre Abramovici – Ed. Nouveau Monde

Des Républicains : Le roman vrai des Raspail de Ludovic Frobert – Ed. Libel

Cette liste s’ajoute donc à celle diffusée antérieurement à travers notre newsletter du 20 décembre 2019. Pour la consulter de nouveau, se reporter ici

Ce qui nous donne au total un ensemble de 21 titres que les abonné-es et adhérent-es nous ont proposés, ce en quoi nous les remercions d’autant plus chaleureusement que la création d’un Prix Henri Guillemin relève d’une première.

Nous avons déjà lu certains de ses ouvrages. D’autres sont en cours de lecture. Enfin, quelques uns restent encore à lire.

Toujours est-il qu’en février, parmi ces propositions, nous retiendrons six titres qui seront confiés au jury pour lecture et analyse. En septembre 2020, le jury désignera, parmi ces six titres, le lauréat du Prix Henri Guillemin.

Colloque Henri Guillemin

Nous sommes en mesure de vous présenter l’affiche de notre prochain colloque. Il rassemblera huit intervenants reconnus, dont le témoignage portera sur le thème de la manipulation de l’enseignement de l’Histoire par la classe dirigeante, aussi bien dans le domaine de l’histoire proprement dite, que celui de l’histoire littéraire et même de l’histoire de la pensée économique.

La date est fixée au samedi 28 novembre 2020 à Paris. Le thème qui est presque arrêté est « L’enseignement de l’Histoire en péril (histoire politique, littéraire, économique) – une amnésie collective organisée ».

Voici, en attendant la définition du programme définitif, la liste des intervenants, présentés par ordre alphabétique.

Yves Ansel
Ancien élève de l’ENS, agrégé ès lettres, docteur d’Etat, professeur de littérature française (XIXe et XXe siècles) à l’Université de Nantes.

Patrick Berthier
Professeur émérite, ancien élève de l’ENS, agrégé de lettres, docteur d’Etat, co-fondateur de LAHG.

Benoît Bréville
Rédacteur en chef du Monde Diplomatique, Historien, docteur en histoire.

Laurence De Cock
Agrégée d’histoire et de géographie, docteure en sciences de l’éducation, professeure agrégée en lycée à Paris, chargée de cours à l’Université Paris-Diderot.

Rémy Herrera
Economiste, docteur d’État, chercheur au CNRS (Centre d’économie Sorbonne). Enseigne à l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Annie Lacroix-Riz
Historienne, ancienne élève de l’ENS, agrégée d’histoire, docteur d’Etat, professeure émérite d’histoire contemporaine à l’université Paris VII-Denis Diderot.

Mathilde Larrère
Historienne, ancienne élève de l’ENS, agrégée d’histoire, docteure d’Etat, maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université Paris-Est Marne-la-Vallée.

Shlomo Sand (sous réserve)
Professeur à l’université de Tel Aviv, docteur d’État, historien spécialisé dans l’histoire contemporaine.

Cette journée se présente comme un moment d’une riche intensité et devrait apporter un ensemble d’enseignement d’une densité assez rare.

Notre priorité, à ce jour, est de trouver une salle conforme à l’événement. Aussi, si certain-e d’entre vous dispose de contacts particuliers ou autres facilités dans ce domaine, il peut se considérer comme le bienvenu car cela nous aiderait infiniment.

Film documentaire sur Henri Guillemin

Nous rappelons ici ce projet en cours. Il s’agit de réaliser un film documentaire sur Henri Guillemin visant à expliciter, par une série de témoignages, l’écho que son engagement et ses travaux rencontrent aujourd’hui auprès du public, dans un contexte de questionnements socio politiques.

Plus qu’un portrait, nous souhaitons faire découvrir au plus grand nombre, à travers ses travaux, les vérités utiles qui permettent de mieux comprendre les soubressauts de notre histoire contemporaine.  

La réalisation d’un tel documentaire peut sembler une tâche immense, mais l’association Les ami(e)s d’Henri Guillemin dispose, à elle seule, d’importantes ressources (témoignages de nombreuses personnalités ayant connu Henri Guillemin de son vivant, commentaires de personnalités reconnues, archives familiales, documents inédits, moyens techniques, apports et savoir-faire amicaux et bénévoles, etc…), ce qui autorise notre engagement dans la poursuite de cet objectif. L’avenir seul dira ce qu’il en est.   

Chemins de traverse

Création artistique Land Art de Nils Udo (artiste né en 1937 en Allemagne) Fissure dans la lave – Fleurs-lanternes
Fujiflex sur aluminium 96 X 124 cm – Ile de la Réunion – 1998

C’est la rubrique qui nous permet de faire connaître des ouvrages d’auteurs contemporains, dont les sujets entrent en convergence avec les engagements d’Henri Guillemin, notamment dans le champ de l’histoire politique.
Pour nous, il est important de faire connaître ce type d’ouvrages qui tordent le cou aux idées reçues et mettent en lumière les vérités qu’on s’est efforcé de cacher au nom de la bien pensance.

En 2020, les Chemins de traverse continueront de sillonner les paysages de la pensée critique.

Voici donc notre plan d’actions pour 2020 qui poursuit l’ambition de faire connaître le mieux possible la pensée d’Henri Guillemin.   

Très bonne année 2020 à toutes et à tous !

Note d’Edouard Mangin

Image, impression numérique sur Rag photographie de Gérard Paris-Clavel – 2007 – Légende de l’auteur : « Deuxième fortune mondiale selon le classement annuel de Forbes, le multimilliardaire spéculateur américain Warren Buffett dit très platement : « Il y a une guerre des classes, c’est un fait, mais c’est ma classe, la classe des riches, qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la gagner.» [cela date de 2007 – Ndl’E]

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Prix Henri Guillemin et autres activités

Avant de se quitter pour célébrer les traditionnelles Fêtes de fin d’année, voici, à travers la dernière lettre d’information de l’année 2019, les plus récentes nouvelles sur les actions qui ont été initiées et qui vont se poursuivre en 2020.

Et je commence par….

Prix Henri Guillemin

A dix jours de la clôture des propositions émises par vous tous, fixée au 31 décembre,  il est possible de penser qu’il n’y aura plus d’autres suggestions qui nous parviendront. La liste des titres proposés peut être arrêtée aujourd’hui. Bien entendu, tout ouvrage arrivant d’ici la fin de l’année sera pris en considération.

Après un démarrage timide,  nous avons reçu au total 14 titres d’ouvrages qui correspondent tous aux critères retenus pour le Prix, notamment le plus central, le « désenfumage » des esprits et la déconstruction de l’histoire officielle. Ils relèvent tous également du domaine de l’Histoire politique au sens large et, à part un titre, appartiennent à la période contemporaine.

C’est dans cette liste que nous allons maintenant sélectionner 6 titres.

Début février prochain, ces 6 ouvrages seront confiés a chacun des membres du jury pour lecture et critique, pendant une période confortable de 7 mois. En effet, début septembre 2020, le jury se réunira à Paris pour déterminer le lauréat du Prix Henri Guillemin.
A ce stade, la date et le lieu ne sont pas encore définis. Nous avons encore le temps. Pour ce sujet, une réunion physique s’impose naturellement. Si d’aventure un contexte défavorable devait compliquer les choses, nous trouverons alors la meilleure solution de repli.

Comme nous vous l’avions indiqué, voici la liste des propositions reçues de votre part :

La non-épuration en France de 1943 aux années 1950 de Annie LACROIX-RIZ – éd Armand Colin

Sorcières de Mona CHOLLET – éd. Zones

La France qui déclasse : Les gilets jaunes, une jacquerie au XXIe siècle de Pierre VERMEREN – éd. Tallandier

Les communistes et l’Algérie – des origines à la guerre d’indépendance, 1920 -1962 de Alain RUSCIO – ed. La Découverte

Une histoire politique du Tiers-Monde de Vijay PRASHAD – éd. Ecosociété

Le venin dans la plume de Gérard NOIRIEL – éd. La Découverte

Les lois du capital de Gérard MORDILLAT et Bertrand ROTHE- éd. Seuil

Maximilien Robespierre : L’homme derrière les légendes de Hervé LEUWERS – éd. PUF

Mémoires vives de Edward SNOWDEN – éd. Seuil

L’Histoire comme émancipation de Laurence DE COCK, Mathilde LARRERE et Guillaume MAZEAU – éd. Agone

Comment l’Amerique veut changer de Pape de Nicolas SENEZE – éd. Bayard

La guerre sociale en France – Aux sources économiques de la démocratie autoritaire de Romaric GODIN – éd. La Découverte

Récidive 1938 de Michaël FOESSEL – éd. PUF

Régression de la démocratie et déchaînement de la violence de Monique CHEMILLIER-GENDREAU – éd. Textuel

Le travail du jury commence donc bientôt. En février, vous saurez quels sont les six titres retenus.

Henri Guillemin et l’Afrique

Nous recevons régulièrement, de façon plus ou moins espacée, des messages d’internautes nous demandant des informations particulières sur Henri Guillemin, nous apprenant tel ou tel fait, nous encourageant à continuer ou simplement nous félicitant.

Parfois les messages sont plus cocasses ou surprennent par leur origine. C’est le cas ici.

Il y a quelques jours, nous avons reçu un message en provenance d’Afrique. Il fait sourire de sympathie et réchauffe l’enthousiasme. Et de plus, pile au moment des Fêtes, la période où il faut festoyer.
Je reproduis le message ci-dessous :

De : Pierre N DOH
Sujet : prise de contact
Corps du message :
Bonjour, je viens de decouvrir, Mr Guillemin et une partie de son travail
sur la chaine histoire. Franchement je suis tombé de haut ! Enfin la vraie
Histoire celle que l’on n’apprend pas à l’école, et qui permet de mieux
comprendre l’évolution de nos sociétés. Je suis d’origine africaine et vis au Gabon et Cameroun. MERCI et cordialement ….

Bien sûr, réponse de vifs remerciements fut adressée et même encouragement à nous suivre à travers le site et à s’abonner à nos « newsletters ».

Cet internaute découvre comme un nouveau monde. Beaucoup d’entre nous ont éprouvé cette joie après avoir découvert les travaux de Guillemin, ses conférences vidéo.

M. Doh a également eu la gentillesse de me donner la meilleure des transitions pour mon dernier sujet. Il découvre, grâce à Guillemin, que l’Histoire enseignée à l’école, est  bonne à… Oui, eh bien, cette question sera justement le thème débattu lors du prochain colloque.

Colloque Henri Guillemin

La date du prochain colloque est fixée au samedi 28 novembre 2020 à Paris. Le thème portera sur la perversion de l’enseignement de l’Histoire qui confine à une véritable propagande des classes dominantes.
Un titre a émergé au fur et à mesure de l’organisation de l’événement : « L’enseignement de l’Histoire en péril – Histoire politique, histoire littéraire, histoire de la pensée économique – une amnésie collective organisée ».
Ce titre n’est pas encore définitif mais l’idée est bien là.

Le colloque rassemblera des personnalités de prestige dont nous dévoilerons les noms très vite, en début d’année prochaine. Il réunira pas moins de 8 intervenants de haut niveau, dont le témoignage dans les différents domaines concernés, visera à montrer clairement un état des lieux alarmant et bien réél, même s’il est passé sous silence.

Cette journée se présente comme un moment particulier d’une riche intensité et devrait, je pense, apporter de quoi renforcer l’esprit critique.

La première difficulté à résoudre dès janvier prochain sera de trouver une salle. Dénicher une salle aujourd’hui à Paris pour ce type de manifestation est un travail en soi, tellement les conditions sont devenues difficiles.
Mais nous y arriverons.

Edouard Mangin
(Qui vous souhaite, au nom de l’association, de trés bonnes Fêtes de Noël et de fin d’Année).

Affiche du film documentaire africain (Soudan) « Talking about trees » de Suhaib Gasmelbari (né en 1979). Récit de quatre amis passionnés de cinéma qui décident de réhabiliter une ancienne salle de cinéma à Khartoum, dénommée « La Révolution », pour projeter des films à une population qui n’a pas accès au cinéma indépendant. [et pourquoi pas y tenir aussi des colloques Guillemin – N-d-l’E]

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Livres

Quand Guillemin parlait de Flaubert

Introduction

En 1957, à l’occasion du centenaire de la publication de Madame Bovary, Henri Guillemin écrivait un article paru dans le journal l’Express.
Cet article, issu de nos archives, donne l’occasion de redécouvrir le talent de Guillemin dans le registre de la critique littéraire et dans celui du portrait. Un texte comme on n’en écrit plus aujourd’hui.

Comme Patrick Berthier l’a présenté dans son dernier billet « Les œillères d’Henri Guillemin » (lettre d’information diffusée le 1er novembre dernier – pour la relire cliquez ici ), Guillemin avait ses partis pris qui guidaient des choix souvent assez arrêtés pour étudier tel ou tel écrivain.

S’il n’aimait pas Balzac et justifiait à peine sa désaffection, par contre d’autres grands écrivains, comme Rousseau, Lamartine, Victor Hugo et d’autres, reçurent toute son affection, voire son amour.
Il y va ainsi de Gustave Flaubert.

Dans la bibliographie d’Henri Guillemin (*), on peut ainsi constater à quel point Gustave Flaubert a occupé une place centrale chez Guillemin ; pas moins de 11 articles, 1 livre ( Flaubert devant la vie et devant Dieu) et 4 conférences entre 1938 et 1980, avec une concentration entre 1957 et 1960 :
– 3 articles en 1957 dont celui du 17 mai dans l’Express publié in extenso dans le présent billet,
– 2 conférences en 1958 dont l’une enregistrée le 20 février au club 44 (pour écouter le document audio – durée 1h43 – enceintes ou écouteurs recommandés – cliquez ici),
– 1 conférences vidéo en deux parties, enregistrée en 1959 (vois plus bas ce billet).
(*) source : Une vie pour la vérité – bibliographie établie par Patrick Bethier – éditions Utovie – 158 pages – 15 €

Mais il serait trop simple, concernant les exigences de Guillemin en matière littéraire, de se contenter de republier un article ne laissant que l’idée résiduelle d’un « il aimait untel, il n’aimait pas tel autre » et de s’arrêter à ce choix binaire.

En considérant dans son ensemble son oeuvre littéraire, la pensée de Guillemin est travaillée par des points de vue structurants, essentiels et contradictoires, reflets de questionnements profonds qui interagissent en lui, comme des forces qui s’entrechoqueraient ou s’harmoniseraient et se renforceraient selon les cas étudiés.

A cet égard je verrais trois forces qui parfois se croisent, se mélangent et se conjuguent au long de son oeuvre critique.

Dans le désordre, prenons d’abord ce qui relève de l’engagement politique. Un engagement qui interroge fortement Guillemin, c’est certain, mais l’interpelle moins sur le plan purement politique que sur le plan moral.
C’est à travers cette première facette qu’il étudie et apprécie des auteurs comme Vallès ou Bernanos ; ou comme De Vigny qu’il prend alors comme contre exemple.

A côté de cette première « porte d’entrée », se trouve celle qui concerne l’œuvre elle-même, le talent de l’écrivain, son génie. A travers cette deuxième facette, Guillemin excelle car il est lui-même un critique littéraire de génie. Sur ce plan, la littérature règne au centre.

Il suffit de plonger dans Chroniques du Caire pour s’en rendre compte.
Comme le disait Maurice Nadeau, « En littérature, l’œuvre d’abord et seulement le texte, l’homme après et peut être jamais ». Ce qui l’amena à défendre bec et ongles Céline quand il fut durement attaqué sur ses ouvrages, et à l’ignorer quand celui-ci voulu se lier d’amitié.
Guillemin avance sur ces brisées-là, délaissant les zones d’ombre de l’écrivain Céline au profit de l’admiration pour son génie littéraire.

La troisième « porte » est sans doute spécifique à Guillemin et c’est peut-être celle qui l’emporte sur les deux autres. Elle concerne, au-delà de l’écrivain, l’homme lui-même. Sa vie, sa vérité ontologique. Sur le thème de la trajectoire humaine singulière qu’il aime étudier à fond, Guillemin est passionnant, voire touchant.

Car il ne s’agit pas de n’importe quelle trajectoire. Ce que retient Guillemin comme élément cardinal de son étude, et qui oriente ses choix, c’est la trajectoire d’une personne qui ne triche pas, ni avec les autres, ni avec elle-même, et qui opte pour un chemin d’intégrité. Une marche qui se fraie malgré les difficultés, qui se trace dans la douleur morale, psychologique, existentielle, et qui ne fléchit pas.

Une trajectoire qui pourrait s’apparenter à un parcours christique. Une sorte de Passion. L’engagement absolu d’un écrivain pour un but au-delà de lui-même. C’est valable pour Rousseau, Zola, Chateaubriand, Lamartine ou Robespierre. C’est flagrant pour Flaubert.
Et quand ce registre-là s’additionne au talent littéraire, on entre alors dans le Panthéon de Guillemin.

Flaubert, qui avait décidé d’être mouton noir dans le troupeau de la petite bourgeoisie, aimait dire : «Tout le rêve de la démocratie est d’élever l’ouvrier au niveau de la bêtise du bourgeois ». Et pourtant c’est le même homme qui exprima à Georges Sand d’ahurissantes analyses sur la Commune.

Reproduisons cet extrait d’un précédent billet de P. Berthier du 18 février 2019 intitulé « L’histoire littéraire ment – la vision de Yves Ansel », consacré à son ouvrage De l’enseignement de la littérature en crise ; sous-titre Lire et dé-lires – éd L’Harmattan (pour relire la note de lecture, cliquez ici)

[…/…] Guillemin a autant parlé, dans tout ce qu’il a dit au fil des ans sur la Commune, des écrivains dont elle a montré la noblesse (Vallès, bien sûr) que de ceux qui s’y sont révélés, à ses yeux toujours, ignobles (George Sand, bien sûr aussi). Yves Ansel, lui, ne s’intéresse à Sand que comme destinataire d’une lettre de Flaubert [datée du] 12 décembre 1872 […/…]

« Je trouve qu’on aurait dû condamner aux galères toute la Commune, et forcer ces sanglants imbéciles à déblayer les ruines de Paris, la chaîne au cou, en simples forçats. Mais cela aurait blessé l’humanité ; on est tendre pour les chiens enragés. Et point pour ceux qu’ils ont mordus. / Cela ne changera pas, tant que le suffrage universel sera ce qu’il est. Tout homme (selon moi) a droit à une voix, la sienne. Mais n’est pas l’égal de son voisin, lequel peut le valoir cent fois. Dans une entreprise industrielle (société anonyme), chaque actionnaire vote en raison de son apport. Il en devrait être ainsi dans le gouvernement d’une nation. Je vaux bien vingt électeurs de Croisset ! L’argent, l’esprit, et la race même doivent être comptés, bref, toutes les forces. Or, jusqu’à présent je n’en vois qu’une : le nombre ! ».

« Pour parler clair », commente Ansel, « c’est un conservateur (un réac même) qui parle, qui écrit, mais cela, bien évidemment, ne doit pas se dire, se voir. »

Guillemin devait bien connaître les positions politiques de Flaubert sur la Commune, mais si critiquables qu’elles soient, il ne les retiendra pas. Ce registre-là, celui du politique, ne sera pas assez puissant pour porter une ombre sur les deux autres forces, impérieuses pour Guillemin, qui fondent son regard sur Flaubert, l’homme et l’écrivain : son chemin de vie et son génie littéraire.

Cette réflexion sur ces trois facettes pourrait-elle être développée dans un mémoire de Master ? Pourrait-on l’articuler avec un autre triptyque caractéristique de l’oeuvre littéraire de Guillemin : rapport à l’argent/rapport au sexe/rapport à Dieu ?

Pourrait-on, par exemple, étudier chez Guillemin, l’existence d’un point commun entre Céline et Flaubert ? Quelque chose que ces deux écrivains partageraient ; à même d’expliquer l’admiration que leur a porté Guillemin ? Leur style, la stupéfiante fougue avec laquelle ils embrassent la littérature ; des mots, des phrases comme des courants impétueux, des images littéraires comme autant d’éclats uniques ? Des rapprochements avec d’autres écrivains existent-ils ?
Autant de sujets à méditer.


Pochette du disque « Dark side of the moon » du groupe rock Pink Floyd

Qu’on en juge en lisant les deux documents qui suivent : une conférenece vidéo et l’article de 1957 tiré de nos archives. (L’ordre n’a pas d’importance mais je suggère de prendre le temps d’écouter/lire les deux documents).

Le chapeau de cet article indiquait :
« Pour le centenaire de Madame Bovary (1857), l’historien signe un portrait attachant de Flaubert l’homme. Madame Bovary vient d’avoir cent ans. Ce roman a commencé, il est vrai, à paraître en feuilleton dans la Revue de Paris au cours de l’année 1856. Mais la direction de la revue, effrayée par le ton insolite de l’oeuvre, a cru bien faire en y apportant quelques coupures. L’édition définitive n’a vu le jour qu’au printemps 1857, après le célèbre procès qui eut lieu au mois de janvier de la même année. L’ouvrage le plus attendu sur l’homme et sur l’oeuvre paraîtra à la rentrée : c’est le Flaubert de Sartre.
[il est vrai que l’essai de Sartre sur Flaubert « L’idiot de la famille », une somme de plus de mille pages, seize années de travail, cherche, à travers un essai de psychnalyse existentielle et littéraire, à comprendre qui est véritablement Gustave Flaubert – NdE] .
Cette semaine, c’est Henri Guillemin qui ressuscite pour nos lecteurs « Monsieur Flaubert » ».

Conférence vidéo de Guillemin sur Flaubert

Cette conférence a été enregistrée en 1959. Elle est mise en ligne en deux parties. Nous mettons ci-dessous la première partie qui peut suffire pour notre propos.

La seconde partie ne peut pas figurer ici directement pour des raisons techniques. Pour autant, et heureusement pour les passionnés, elle est disponibles sur notre site, comme toutes les conférences vidéo d’ailleurs.

Pour regarder cette seconde partie, cliquez ici

https://youtu.be/z17XC_smcyU

L’article de Guillemin du 17 mai 1957 paru dans l’Express : Monsieur Flaubert

« Un farceur », « quelque chose entre le bohème et le pédant », entre le « vieux cabotin » et le « boucher retiré ». C’est Flaubert qui se définit lui-même, plus exactement, c’est Flaubert décrivant l’impression qu’il doit faire sur les gens. Les premiers mots sont de 1859 ; les autres de 1877, et il les prononce en ayant sous les yeux une photographie de sa personne.

Assez curieux de constater, en effet, à quel point les contemporains – ceux qui le rencontrent, mais auxquels il s’en voudrait de livrer la moindre confidence sérieuse – parlent de lui en termes rudes. Les Goncourt le trouvent à peu près impossible, épais, excessif, scandaleux, une espèce de brute. Mme Alphonse Daudet fait la grimace : quelle « vulgarité » ! M. Taine, péremptoire, prononce sa sentence : « De la force ; de la lourdeur, rien de fin ; un primitif », pour ne pas dire, sans doute, un primate.

Quant à M. Anatole France, il a compris : « Cet homme n’était pas intelligent ». Il est vrai que Bergerat (mais qu’est-ce que c’est, Bergerat ?) n’est pas d’accord ; il aime bien Flaubert ; il se souviendra toujours de ce regard qu’il avait, dans l’intimité, pas dans les salons ou chez les gens de lettres, mais au naturel : « Des yeux d’enfant, candides et bons ». Et il y a aussi Zola qui ne le voit ni comme Taine, ni comme Goncourt, ni comme Anatole France. C’est lui, Flaubert, dans L’Oeuvre, le peintre Bongrand. Et Zola n’a pas choisi au hasard les syllabes de ce pseudonyme.

Essayons de le retrouver, « l’ours » de Croisset (c’est ainsi qu’il se baptisait quelquefois), dans sa vérité telle quelle, sans peau d’emprunt. Sa correspondance en dit long sur lui.

D’abord ceci : un bûcheur. Jules Lemaître haussait les épaules. Allons, allons, le martyre de la plume, les « affres du style », laissez-moi rire ! Jules Lemaître était un de ces finauds, comme l’autre, à qui on ne la fait pas. Flaubert, tranquillement, quand l’épithète ne venait point, s’étendait sur son grand sofa et rêvassait, en fumant, des heures.

Jules Lemaître, pour une fois, se trompe. Le contraire d’un paresseux, Flaubert ; le contraire d’un mollasson, ou d’un dilettante. Un qui s’acharne ; un qui y croit. Le temps qu’il dérobe à son travail, il a le sentiment de le voler. S’il n’est pas à sa table, préparant une page ou la rédigeant, la mauvaise conscience n’est pas loin. Un état d’esprit bizarre, chez cet incroyant. L’idée confuse, mais irrésistible qu’ON lui a passé ne commande (et cet ON n’a pas de visage, peut-être pas de réalité) et qu’il a dit oui, qu’il s’est engagé, qu’il doit absolument tenir sa promesse et faire honneur à sa signature.

C’est à voix basse qu’il avoue un jour à quelqu’un : « Il me semble que j’accomplis un devoir, que je suis dans le bien, dans le juste ». Il n’en a plus pour longtemps quand il confie à Laporte que « certains jours » il se sent fini, vidé, « saigné aux quatre membres », convaincu que sa « crevaison est imminente » ; « mais je rebondis et je vais quand même ; voilà ! ». Il « rebondit », il « va quand même » parce qu’il « se figure » – il l’écrit à Tourgueniev, avec un pauvre sourire, le 22 décembre 1878 – parce qu’il se figure que « c’est important ».

Le cabinet de travail de G. Flaubert à Croisset
Tableau de Georges Rochegrosse (1859 – 1938)

Un gaillard, dès avant quarante ans, qui ne prend plus du tout d’exercice. « Sanguin, passionné, débordant » (autodiagnostic), il aurait besoin, plus que quiconque, de grand air, de soleil, d’action. Rien. Nager l’amusait – la Seine était à sa porte – et faire de la voile, mais sa mère tremblait de peur et il y a renoncé. Après tout, c’était du temps perdu. « Le divertissement est une bonne chose, quand il divertit ». Or, « les divertissements m’ennuient et le repos me fatigue ». Il ne s’accorde annuellement que des permissions de détente, brèves, parisiennes, érotico-médicinales.

Ce qu’il dissimule avec un soin extrême, son grand secret, c’est son émotivité, cette facilité de larmes qu’il connaît trop en lui. Alors, en remettre dans le genre butor, dans les allures de rhinocéros.

Gustave Flaubert à 9 ans – Portrait de Flaubert par Eustache-Hyacinthe Langlois
(1777-1837), peintre, dessinateur, graveur, ami de la famille Flaubert. 

Sa première Education sentimentale, quand elle n’avait encore pas de nom, il y a glissé un souvenir vécu (parmi bien d’autres), avec l’espoir qu’on ne le démasquerait pas. C’est Henry l’étudiant, quittant sa mère venue l' »installer » à Paris. Elle repart. Ils sont dans la cour des Messageries ; elle va monter dans la diligence. Elle l’embrassa, écrit Flaubert, et, parce qu’il y avait du monde autour d’eux, Henry « alluma un cigare et prit un air indifférent. A peine la voiture s’était-elle ébranlée que le cigare l’étouffait… Adieu, pauvre mère, dit-il dans son coeur, adieu, adieu ! », puis, comme il se sentait regardé, « il enfonça son chapeau sur ses yeux, ses mains dans ses poches, et il se mit à marcher sur le trottoir, d’un air brutal ».

Et ses lettres, ses innombrables lettres aux deux « Caro », Caroline, sa soeur, et Caro II, ensuite, sa nièce. A Caro I (il a vingt-deux ans) : « Ah ! rat, mon bon rat, mon vieux rat, ayez soin (toi et maman) d’avoir de bonnes joues pour l’autre semaine… Je me vois déjà arrivant à Rouen mardi matin, montant l’escalier quatre à quatre, gueulant et vous embrassant ! ». Caro II, à qui il a fait répéter, des années, quand elle était écolière, ses petites leçons d’histoire, de géographie, de catéchisme (avait-il l’air assez sérieux !), Caro II, lorsqu’elle est grande et mariée, il ne lui demande pas de respect – ça l’agace, ça le fait pouffer – mais de l’affection seulement et de la tendresse. Il signe ses lettres : « Ton vieux ganachon d’oncle », « ton vieux ganachard », ou « vieux » tout court, ou, avec majesté, « Monsieur Vieux ». Et ceci, qui est de 1876, sa mère est morte depuis quatre ans : « Quelquefois, j’appelle Julie, après le dîner (Julie, sa vieille bonne) et je cause avec elle en regardant sa robe à damier noir qu’a portée maman. Alors je songe à la bonne femme jusqu’à ce que les larmes me montent à la gorge. »

Gustave Flaubert à 15 ans – Dessin de Delaunay, élève de Langlois

Le voilà, l’affreux que Louise Colet, dans son roman Lui, appelle « cet esprit où il n’y avait pas d’âme », ce « coeur de fer ».

Autre chose : le prix qu’il attachait à l’amitié. « D’où vient », notait-il un jour, « qu’il y ait tant d’amitié chez les enfants, déjà moins dans la jeunesse, presque plus chez les hommes mûrs et point du tout entre les vieillards ? » Il n’aura pas eu le temps d’être un vieillard, mais, d’un bout à l’autre de sa vie, un besoin, insatiable, de compagnons à qui faire confiance. Et comme il y va de bon coeur, franc jeu ! Comme il est – c’est le mot de Bergerat – « candide » ! A tout prix, en 1846, il veut que Louise Colet, parce qu’il l’aime, connaisse Maxime du Camp, parce qu’il l’aime aussi. Tu verras, lui dit-il, « c’est une bonne, et belle et grande nature. Il vaut mieux que moi » (sic).

Et jamais de fadeurs, de sentimentalités suaves ; plus il se sent accroché à quelqu’un, plus il est jovial et grossier. Il dit « le Bouilhet » ; il parle du « gars Feydeau ». Duplan ne lui écrit pas ; Duplan le laisse tomber ; alors ce billet doux en guise de rappel : « Si tu pouvais me donner des nouvelles d’un nommé Duplan, tu serais bien aimable. S’il est malade, tu lui diras que je l’embrasse ; mais s’il se porte bien, tu lui crieras dans les oreilles qu’il est un sacré nom de Dieu de cochon qui oublie son vieux G. F. ». Et à Bouilhet qui broie du noir – c’est bien vrai que la vie n’est pas drôle : « Adieu, mon pauvre vieux bougre. Aime-moi toujours. Y a pu qu’nous, va ! Mais sois crâne, nom de nom, sois crâne ! »

Un homme qui riait beaucoup. Un côté chez lui, permanent, de fougue et de blague. Du gros rire, pas subtil. Des plaisanteries, exprès, énormes. Plus c’était bête, plus il se réjouissait. Ce post-scriptum, par exemple, d’une lettre à Caro II : « Suppose que je m’appelle Druche. Alors tu me dirais : comme tu es beau, Druche ! » Propriété, dans l’orthographe réglementaire, lui paraît insuffisant pour la grandeur de la chose ; il écrira donc : « Proprilliété ». « Duriuscule » est un mot de sa création pour désigner ce qui est d’une lecture difficile.

Il a un don d’imitateur. Pendant deux mois, nous dit du Camp, qui exagère, après le passage de Mme Dorval à Rouen, Flaubert ne parlait plus qu’avec l’accent de cette charmante. En Haute-Egypte, il adopte le personnage d’un vieux rentier normand que Dieu sait quelle aberration a conduit dans ces solitudes ; il s’appelle « Quarafon » et du Camp est « le père Etienne ». « Nous nous promenons en nous soutenant réciproquement et en bavachant. Cent fois par jour, il me dit d’écrire à son neveu le substitut pour lui demander de venir parce qu’il ne se sent pas bien. Le soir, pour nous coucher, ça dure une demi-heure. Nous beuglons en geignant et en nous retournant pesamment comme des gens abîmés de rhumatismes : Allons, bonsoir, mon ami, bonsoir ! » Puis il fut saint Polycarpe, puis le R. P. Cruchard, « aumônier des Dames de la Désillusion ».

Portrait-charge de Flaubert par Eugène Giraud (1806 – 1881), vers 1866
BnF, département des Estampes et de la photographie

A travers ses lettres, comme des pétards, des facéties tout à coup. « Ce soir, sur la rivière, les poissons sautaient avec des folâtreries incroyables, comme des bourgeois invités à prendre le thé à la préfecture », ou ceci : « Je m’embête tellement en chemin de fer qu’au bout de cinq minutes, je hurle d’ennui en bâillant. On croit, dans le wagon, que c’est un chien oublié. Pas du tout, c’est M. Flaubert qui soupire. »

Lucide, le monsieur. Sur lui-même, d’abord. Ce contempteur des « bourgeois », il sait trop qu’en un autre sens (non plus le béotien, mais l’installé), il est un bourgeois lui aussi. « Ma vie n’a pas manqué de coussins où je me calais dans les coins en oubliant les autres ».
Et s’il a sur les prolétaires du Second Empire des phrases pénibles (il est vrai qu’il parle à son neveu Commanville, un négociant), il se juge et se rachète.

Sur le fameux livre de Taine, Les Origines de la France contemporaine, il ne manque pas de discernement : « La peur horrible qu’il a eue pour ses rentes en 1871 influe beaucoup sur ses vues historiques ». La capitulation de Paris l’a écoeuré au point qu’il a arraché, sur le coup, son ruban rouge ; et il faut le voir, en 1877, déchaîné contre Mac-Mahon ; « et moi qui me croyais un sceptique ! »

Il a beaucoup admiré Goethe, mais, plus il avance, moins il se sent « olympien », « c’est une qualité qui me manque absolument », et si La Rochefoucauld définit l’honnête homme : « Celui qui ne s’étonne de rien », alors, dit Flaubert, ce n’est pas moi, « car je m’étonne de beaucoup de choses ».

Il se découvre une parenté avec ce Clootz qui, en 1793, était « du parti de l’indignation » et, en février 1880 (mais dans trois mois il sera mort), il annonce à Maupassant un projet qu’il a conçu : une série d’articles sur les vrais maîtres de la France et du monde, les hommes d’argent, les grandes banques.

Dans ses dix dernières années, il s’était beaucoup assombri. Toute cette fauchaison, à ses côtés ! Bouilhet qui disparaît en juillet 1869, Duplan en mars 1870, puis sa mère et Gautier en 1872, puis G. Sand en 1876.

Et la guerre, notre écrasement, les conditions surtout de notre écrasement, qu’il entredevine, lui ont mis dans l’âme une tristesse qui ne s’en va pas. Les dîners Magny l’exaspèrent à présent ; on y a, dit-il, « intercalé des binettes odieuses », et s’accroît en lui ce qu’il nomme son « état d’insupportation ». « Avec mon joli petit tempérament nerveux… » ; cet aveu-là est pour Commanville, qui l’a vu de trop près ; il ne lui apprend rien ; et, à Mme Brainne, ceci, qu’il n’était pas forcé de lui dire, mais Mme Brainne est du genre de femmes à qui l’on dit beaucoup de choses : « Tout ce qui me touche me pénètre ».
En février 1865, il confiait déjà à sa nièce : « Le fond de l’air n’est pas gai en moi », et c’est en 1870 qu’il murmure pour G. Sand : « J’ai perpétuellement comme un sanglot dans la gorge. » En juin 1870. Avant grandes tragédies.

Mais cela, c’est une autre histoire, et M. Flaubert, l’homme aux travestis et aux cuirasses, n’aimait point qu’on lui parlât sans y être autorisé.

Note d’Edouard Mangin

La maison de Flaubert à Croisset (Seine-Maritime) – Tableau de René Thomsen (1897 – 1976)
Bibliothèque municipale de Rouen – Photo. Ellebé © Archives Larbor