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Quand Guillemin parlait de Flaubert

Introduction

En 1957, à l’occasion du centenaire de la publication de Madame Bovary, Henri Guillemin écrivait un article paru dans le journal l’Express.
Cet article, issu de nos archives, donne l’occasion de redécouvrir le talent de Guillemin dans le registre de la critique littéraire et dans celui du portrait. Un texte comme on n’en écrit plus aujourd’hui.

Comme Patrick Berthier l’a présenté dans son dernier billet « Les œillères d’Henri Guillemin » (lettre d’information diffusée le 1er novembre dernier – pour la relire cliquez ici ), Guillemin avait ses partis pris qui guidaient des choix souvent assez arrêtés pour étudier tel ou tel écrivain.

S’il n’aimait pas Balzac et justifiait à peine sa désaffection, par contre d’autres grands écrivains, comme Rousseau, Lamartine, Victor Hugo et d’autres, reçurent toute son affection, voire son amour.
Il y va ainsi de Gustave Flaubert.

Dans la bibliographie d’Henri Guillemin (*), on peut ainsi constater à quel point Gustave Flaubert a occupé une place centrale chez Guillemin ; pas moins de 11 articles, 1 livre ( Flaubert devant la vie et devant Dieu) et 4 conférences entre 1938 et 1980, avec une concentration entre 1957 et 1960 :
– 3 articles en 1957 dont celui du 17 mai dans l’Express publié in extenso dans le présent billet,
– 2 conférences en 1958 dont l’une enregistrée le 20 février au club 44 (pour écouter le document audio – durée 1h43 – enceintes ou écouteurs recommandés – cliquez ici),
– 1 conférences vidéo en deux parties, enregistrée en 1959 (vois plus bas ce billet).
(*) source : Une vie pour la vérité – bibliographie établie par Patrick Bethier – éditions Utovie – 158 pages – 15 €

Mais il serait trop simple, concernant les exigences de Guillemin en matière littéraire, de se contenter de republier un article ne laissant que l’idée résiduelle d’un « il aimait untel, il n’aimait pas tel autre » et de s’arrêter à ce choix binaire.

En considérant dans son ensemble son oeuvre littéraire, la pensée de Guillemin est travaillée par des points de vue structurants, essentiels et contradictoires, reflets de questionnements profonds qui interagissent en lui, comme des forces qui s’entrechoqueraient ou s’harmoniseraient et se renforceraient selon les cas étudiés.

A cet égard je verrais trois forces qui parfois se croisent, se mélangent et se conjuguent au long de son oeuvre critique.

Dans le désordre, prenons d’abord ce qui relève de l’engagement politique. Un engagement qui interroge fortement Guillemin, c’est certain, mais l’interpelle moins sur le plan purement politique que sur le plan moral.
C’est à travers cette première facette qu’il étudie et apprécie des auteurs comme Vallès ou Bernanos ; ou comme De Vigny qu’il prend alors comme contre exemple.

A côté de cette première « porte d’entrée », se trouve celle qui concerne l’œuvre elle-même, le talent de l’écrivain, son génie. A travers cette deuxième facette, Guillemin excelle car il est lui-même un critique littéraire de génie. Sur ce plan, la littérature règne au centre.

Il suffit de plonger dans Chroniques du Caire pour s’en rendre compte.
Comme le disait Maurice Nadeau, « En littérature, l’œuvre d’abord et seulement le texte, l’homme après et peut être jamais ». Ce qui l’amena à défendre bec et ongles Céline quand il fut durement attaqué sur ses ouvrages, et à l’ignorer quand celui-ci voulu se lier d’amitié.
Guillemin avance sur ces brisées-là, délaissant les zones d’ombre de l’écrivain Céline au profit de l’admiration pour son génie littéraire.

La troisième « porte » est sans doute spécifique à Guillemin et c’est peut-être celle qui l’emporte sur les deux autres. Elle concerne, au-delà de l’écrivain, l’homme lui-même. Sa vie, sa vérité ontologique. Sur le thème de la trajectoire humaine singulière qu’il aime étudier à fond, Guillemin est passionnant, voire touchant.

Car il ne s’agit pas de n’importe quelle trajectoire. Ce que retient Guillemin comme élément cardinal de son étude, et qui oriente ses choix, c’est la trajectoire d’une personne qui ne triche pas, ni avec les autres, ni avec elle-même, et qui opte pour un chemin d’intégrité. Une marche qui se fraie malgré les difficultés, qui se trace dans la douleur morale, psychologique, existentielle, et qui ne fléchit pas.

Une trajectoire qui pourrait s’apparenter à un parcours christique. Une sorte de Passion. L’engagement absolu d’un écrivain pour un but au-delà de lui-même. C’est valable pour Rousseau, Zola, Chateaubriand, Lamartine ou Robespierre. C’est flagrant pour Flaubert.
Et quand ce registre-là s’additionne au talent littéraire, on entre alors dans le Panthéon de Guillemin.

Flaubert, qui avait décidé d’être mouton noir dans le troupeau de la petite bourgeoisie, aimait dire : «Tout le rêve de la démocratie est d’élever l’ouvrier au niveau de la bêtise du bourgeois ». Et pourtant c’est le même homme qui exprima à Georges Sand d’ahurissantes analyses sur la Commune.

Reproduisons cet extrait d’un précédent billet de P. Berthier du 18 février 2019 intitulé « L’histoire littéraire ment – la vision de Yves Ansel », consacré à son ouvrage De l’enseignement de la littérature en crise ; sous-titre Lire et dé-lires – éd L’Harmattan (pour relire la note de lecture, cliquez ici)

[…/…] Guillemin a autant parlé, dans tout ce qu’il a dit au fil des ans sur la Commune, des écrivains dont elle a montré la noblesse (Vallès, bien sûr) que de ceux qui s’y sont révélés, à ses yeux toujours, ignobles (George Sand, bien sûr aussi). Yves Ansel, lui, ne s’intéresse à Sand que comme destinataire d’une lettre de Flaubert [datée du] 12 décembre 1872 […/…]

« Je trouve qu’on aurait dû condamner aux galères toute la Commune, et forcer ces sanglants imbéciles à déblayer les ruines de Paris, la chaîne au cou, en simples forçats. Mais cela aurait blessé l’humanité ; on est tendre pour les chiens enragés. Et point pour ceux qu’ils ont mordus. / Cela ne changera pas, tant que le suffrage universel sera ce qu’il est. Tout homme (selon moi) a droit à une voix, la sienne. Mais n’est pas l’égal de son voisin, lequel peut le valoir cent fois. Dans une entreprise industrielle (société anonyme), chaque actionnaire vote en raison de son apport. Il en devrait être ainsi dans le gouvernement d’une nation. Je vaux bien vingt électeurs de Croisset ! L’argent, l’esprit, et la race même doivent être comptés, bref, toutes les forces. Or, jusqu’à présent je n’en vois qu’une : le nombre ! ».

« Pour parler clair », commente Ansel, « c’est un conservateur (un réac même) qui parle, qui écrit, mais cela, bien évidemment, ne doit pas se dire, se voir. »

Guillemin devait bien connaître les positions politiques de Flaubert sur la Commune, mais si critiquables qu’elles soient, il ne les retiendra pas. Ce registre-là, celui du politique, ne sera pas assez puissant pour porter une ombre sur les deux autres forces, impérieuses pour Guillemin, qui fondent son regard sur Flaubert, l’homme et l’écrivain : son chemin de vie et son génie littéraire.

Cette réflexion sur ces trois facettes pourrait-elle être développée dans un mémoire de Master ? Pourrait-on l’articuler avec un autre triptyque caractéristique de l’oeuvre littéraire de Guillemin : rapport à l’argent/rapport au sexe/rapport à Dieu ?

Pourrait-on, par exemple, étudier chez Guillemin, l’existence d’un point commun entre Céline et Flaubert ? Quelque chose que ces deux écrivains partageraient ; à même d’expliquer l’admiration que leur a porté Guillemin ? Leur style, la stupéfiante fougue avec laquelle ils embrassent la littérature ; des mots, des phrases comme des courants impétueux, des images littéraires comme autant d’éclats uniques ? Des rapprochements avec d’autres écrivains existent-ils ?
Autant de sujets à méditer.


Pochette du disque « Dark side of the moon » du groupe rock Pink Floyd

Qu’on en juge en lisant les deux documents qui suivent : une conférenece vidéo et l’article de 1957 tiré de nos archives. (L’ordre n’a pas d’importance mais je suggère de prendre le temps d’écouter/lire les deux documents).

Le chapeau de cet article indiquait :
« Pour le centenaire de Madame Bovary (1857), l’historien signe un portrait attachant de Flaubert l’homme. Madame Bovary vient d’avoir cent ans. Ce roman a commencé, il est vrai, à paraître en feuilleton dans la Revue de Paris au cours de l’année 1856. Mais la direction de la revue, effrayée par le ton insolite de l’oeuvre, a cru bien faire en y apportant quelques coupures. L’édition définitive n’a vu le jour qu’au printemps 1857, après le célèbre procès qui eut lieu au mois de janvier de la même année. L’ouvrage le plus attendu sur l’homme et sur l’oeuvre paraîtra à la rentrée : c’est le Flaubert de Sartre.
[il est vrai que l’essai de Sartre sur Flaubert « L’idiot de la famille », une somme de plus de mille pages, seize années de travail, cherche, à travers un essai de psychnalyse existentielle et littéraire, à comprendre qui est véritablement Gustave Flaubert – NdE] .
Cette semaine, c’est Henri Guillemin qui ressuscite pour nos lecteurs « Monsieur Flaubert » ».

Conférence vidéo de Guillemin sur Flaubert

Cette conférence a été enregistrée en 1959. Elle est mise en ligne en deux parties. Nous mettons ci-dessous la première partie qui peut suffire pour notre propos.

La seconde partie ne peut pas figurer ici directement pour des raisons techniques. Pour autant, et heureusement pour les passionnés, elle est disponibles sur notre site, comme toutes les conférences vidéo d’ailleurs.

Pour regarder cette seconde partie, cliquez ici

https://youtu.be/z17XC_smcyU

L’article de Guillemin du 17 mai 1957 paru dans l’Express : Monsieur Flaubert

« Un farceur », « quelque chose entre le bohème et le pédant », entre le « vieux cabotin » et le « boucher retiré ». C’est Flaubert qui se définit lui-même, plus exactement, c’est Flaubert décrivant l’impression qu’il doit faire sur les gens. Les premiers mots sont de 1859 ; les autres de 1877, et il les prononce en ayant sous les yeux une photographie de sa personne.

Assez curieux de constater, en effet, à quel point les contemporains – ceux qui le rencontrent, mais auxquels il s’en voudrait de livrer la moindre confidence sérieuse – parlent de lui en termes rudes. Les Goncourt le trouvent à peu près impossible, épais, excessif, scandaleux, une espèce de brute. Mme Alphonse Daudet fait la grimace : quelle « vulgarité » ! M. Taine, péremptoire, prononce sa sentence : « De la force ; de la lourdeur, rien de fin ; un primitif », pour ne pas dire, sans doute, un primate.

Quant à M. Anatole France, il a compris : « Cet homme n’était pas intelligent ». Il est vrai que Bergerat (mais qu’est-ce que c’est, Bergerat ?) n’est pas d’accord ; il aime bien Flaubert ; il se souviendra toujours de ce regard qu’il avait, dans l’intimité, pas dans les salons ou chez les gens de lettres, mais au naturel : « Des yeux d’enfant, candides et bons ». Et il y a aussi Zola qui ne le voit ni comme Taine, ni comme Goncourt, ni comme Anatole France. C’est lui, Flaubert, dans L’Oeuvre, le peintre Bongrand. Et Zola n’a pas choisi au hasard les syllabes de ce pseudonyme.

Essayons de le retrouver, « l’ours » de Croisset (c’est ainsi qu’il se baptisait quelquefois), dans sa vérité telle quelle, sans peau d’emprunt. Sa correspondance en dit long sur lui.

D’abord ceci : un bûcheur. Jules Lemaître haussait les épaules. Allons, allons, le martyre de la plume, les « affres du style », laissez-moi rire ! Jules Lemaître était un de ces finauds, comme l’autre, à qui on ne la fait pas. Flaubert, tranquillement, quand l’épithète ne venait point, s’étendait sur son grand sofa et rêvassait, en fumant, des heures.

Jules Lemaître, pour une fois, se trompe. Le contraire d’un paresseux, Flaubert ; le contraire d’un mollasson, ou d’un dilettante. Un qui s’acharne ; un qui y croit. Le temps qu’il dérobe à son travail, il a le sentiment de le voler. S’il n’est pas à sa table, préparant une page ou la rédigeant, la mauvaise conscience n’est pas loin. Un état d’esprit bizarre, chez cet incroyant. L’idée confuse, mais irrésistible qu’ON lui a passé ne commande (et cet ON n’a pas de visage, peut-être pas de réalité) et qu’il a dit oui, qu’il s’est engagé, qu’il doit absolument tenir sa promesse et faire honneur à sa signature.

C’est à voix basse qu’il avoue un jour à quelqu’un : « Il me semble que j’accomplis un devoir, que je suis dans le bien, dans le juste ». Il n’en a plus pour longtemps quand il confie à Laporte que « certains jours » il se sent fini, vidé, « saigné aux quatre membres », convaincu que sa « crevaison est imminente » ; « mais je rebondis et je vais quand même ; voilà ! ». Il « rebondit », il « va quand même » parce qu’il « se figure » – il l’écrit à Tourgueniev, avec un pauvre sourire, le 22 décembre 1878 – parce qu’il se figure que « c’est important ».

Le cabinet de travail de G. Flaubert à Croisset
Tableau de Georges Rochegrosse (1859 – 1938)

Un gaillard, dès avant quarante ans, qui ne prend plus du tout d’exercice. « Sanguin, passionné, débordant » (autodiagnostic), il aurait besoin, plus que quiconque, de grand air, de soleil, d’action. Rien. Nager l’amusait – la Seine était à sa porte – et faire de la voile, mais sa mère tremblait de peur et il y a renoncé. Après tout, c’était du temps perdu. « Le divertissement est une bonne chose, quand il divertit ». Or, « les divertissements m’ennuient et le repos me fatigue ». Il ne s’accorde annuellement que des permissions de détente, brèves, parisiennes, érotico-médicinales.

Ce qu’il dissimule avec un soin extrême, son grand secret, c’est son émotivité, cette facilité de larmes qu’il connaît trop en lui. Alors, en remettre dans le genre butor, dans les allures de rhinocéros.

Gustave Flaubert à 9 ans – Portrait de Flaubert par Eustache-Hyacinthe Langlois
(1777-1837), peintre, dessinateur, graveur, ami de la famille Flaubert. 

Sa première Education sentimentale, quand elle n’avait encore pas de nom, il y a glissé un souvenir vécu (parmi bien d’autres), avec l’espoir qu’on ne le démasquerait pas. C’est Henry l’étudiant, quittant sa mère venue l' »installer » à Paris. Elle repart. Ils sont dans la cour des Messageries ; elle va monter dans la diligence. Elle l’embrassa, écrit Flaubert, et, parce qu’il y avait du monde autour d’eux, Henry « alluma un cigare et prit un air indifférent. A peine la voiture s’était-elle ébranlée que le cigare l’étouffait… Adieu, pauvre mère, dit-il dans son coeur, adieu, adieu ! », puis, comme il se sentait regardé, « il enfonça son chapeau sur ses yeux, ses mains dans ses poches, et il se mit à marcher sur le trottoir, d’un air brutal ».

Et ses lettres, ses innombrables lettres aux deux « Caro », Caroline, sa soeur, et Caro II, ensuite, sa nièce. A Caro I (il a vingt-deux ans) : « Ah ! rat, mon bon rat, mon vieux rat, ayez soin (toi et maman) d’avoir de bonnes joues pour l’autre semaine… Je me vois déjà arrivant à Rouen mardi matin, montant l’escalier quatre à quatre, gueulant et vous embrassant ! ». Caro II, à qui il a fait répéter, des années, quand elle était écolière, ses petites leçons d’histoire, de géographie, de catéchisme (avait-il l’air assez sérieux !), Caro II, lorsqu’elle est grande et mariée, il ne lui demande pas de respect – ça l’agace, ça le fait pouffer – mais de l’affection seulement et de la tendresse. Il signe ses lettres : « Ton vieux ganachon d’oncle », « ton vieux ganachard », ou « vieux » tout court, ou, avec majesté, « Monsieur Vieux ». Et ceci, qui est de 1876, sa mère est morte depuis quatre ans : « Quelquefois, j’appelle Julie, après le dîner (Julie, sa vieille bonne) et je cause avec elle en regardant sa robe à damier noir qu’a portée maman. Alors je songe à la bonne femme jusqu’à ce que les larmes me montent à la gorge. »

Gustave Flaubert à 15 ans – Dessin de Delaunay, élève de Langlois

Le voilà, l’affreux que Louise Colet, dans son roman Lui, appelle « cet esprit où il n’y avait pas d’âme », ce « coeur de fer ».

Autre chose : le prix qu’il attachait à l’amitié. « D’où vient », notait-il un jour, « qu’il y ait tant d’amitié chez les enfants, déjà moins dans la jeunesse, presque plus chez les hommes mûrs et point du tout entre les vieillards ? » Il n’aura pas eu le temps d’être un vieillard, mais, d’un bout à l’autre de sa vie, un besoin, insatiable, de compagnons à qui faire confiance. Et comme il y va de bon coeur, franc jeu ! Comme il est – c’est le mot de Bergerat – « candide » ! A tout prix, en 1846, il veut que Louise Colet, parce qu’il l’aime, connaisse Maxime du Camp, parce qu’il l’aime aussi. Tu verras, lui dit-il, « c’est une bonne, et belle et grande nature. Il vaut mieux que moi » (sic).

Et jamais de fadeurs, de sentimentalités suaves ; plus il se sent accroché à quelqu’un, plus il est jovial et grossier. Il dit « le Bouilhet » ; il parle du « gars Feydeau ». Duplan ne lui écrit pas ; Duplan le laisse tomber ; alors ce billet doux en guise de rappel : « Si tu pouvais me donner des nouvelles d’un nommé Duplan, tu serais bien aimable. S’il est malade, tu lui diras que je l’embrasse ; mais s’il se porte bien, tu lui crieras dans les oreilles qu’il est un sacré nom de Dieu de cochon qui oublie son vieux G. F. ». Et à Bouilhet qui broie du noir – c’est bien vrai que la vie n’est pas drôle : « Adieu, mon pauvre vieux bougre. Aime-moi toujours. Y a pu qu’nous, va ! Mais sois crâne, nom de nom, sois crâne ! »

Un homme qui riait beaucoup. Un côté chez lui, permanent, de fougue et de blague. Du gros rire, pas subtil. Des plaisanteries, exprès, énormes. Plus c’était bête, plus il se réjouissait. Ce post-scriptum, par exemple, d’une lettre à Caro II : « Suppose que je m’appelle Druche. Alors tu me dirais : comme tu es beau, Druche ! » Propriété, dans l’orthographe réglementaire, lui paraît insuffisant pour la grandeur de la chose ; il écrira donc : « Proprilliété ». « Duriuscule » est un mot de sa création pour désigner ce qui est d’une lecture difficile.

Il a un don d’imitateur. Pendant deux mois, nous dit du Camp, qui exagère, après le passage de Mme Dorval à Rouen, Flaubert ne parlait plus qu’avec l’accent de cette charmante. En Haute-Egypte, il adopte le personnage d’un vieux rentier normand que Dieu sait quelle aberration a conduit dans ces solitudes ; il s’appelle « Quarafon » et du Camp est « le père Etienne ». « Nous nous promenons en nous soutenant réciproquement et en bavachant. Cent fois par jour, il me dit d’écrire à son neveu le substitut pour lui demander de venir parce qu’il ne se sent pas bien. Le soir, pour nous coucher, ça dure une demi-heure. Nous beuglons en geignant et en nous retournant pesamment comme des gens abîmés de rhumatismes : Allons, bonsoir, mon ami, bonsoir ! » Puis il fut saint Polycarpe, puis le R. P. Cruchard, « aumônier des Dames de la Désillusion ».

Portrait-charge de Flaubert par Eugène Giraud (1806 – 1881), vers 1866
BnF, département des Estampes et de la photographie

A travers ses lettres, comme des pétards, des facéties tout à coup. « Ce soir, sur la rivière, les poissons sautaient avec des folâtreries incroyables, comme des bourgeois invités à prendre le thé à la préfecture », ou ceci : « Je m’embête tellement en chemin de fer qu’au bout de cinq minutes, je hurle d’ennui en bâillant. On croit, dans le wagon, que c’est un chien oublié. Pas du tout, c’est M. Flaubert qui soupire. »

Lucide, le monsieur. Sur lui-même, d’abord. Ce contempteur des « bourgeois », il sait trop qu’en un autre sens (non plus le béotien, mais l’installé), il est un bourgeois lui aussi. « Ma vie n’a pas manqué de coussins où je me calais dans les coins en oubliant les autres ».
Et s’il a sur les prolétaires du Second Empire des phrases pénibles (il est vrai qu’il parle à son neveu Commanville, un négociant), il se juge et se rachète.

Sur le fameux livre de Taine, Les Origines de la France contemporaine, il ne manque pas de discernement : « La peur horrible qu’il a eue pour ses rentes en 1871 influe beaucoup sur ses vues historiques ». La capitulation de Paris l’a écoeuré au point qu’il a arraché, sur le coup, son ruban rouge ; et il faut le voir, en 1877, déchaîné contre Mac-Mahon ; « et moi qui me croyais un sceptique ! »

Il a beaucoup admiré Goethe, mais, plus il avance, moins il se sent « olympien », « c’est une qualité qui me manque absolument », et si La Rochefoucauld définit l’honnête homme : « Celui qui ne s’étonne de rien », alors, dit Flaubert, ce n’est pas moi, « car je m’étonne de beaucoup de choses ».

Il se découvre une parenté avec ce Clootz qui, en 1793, était « du parti de l’indignation » et, en février 1880 (mais dans trois mois il sera mort), il annonce à Maupassant un projet qu’il a conçu : une série d’articles sur les vrais maîtres de la France et du monde, les hommes d’argent, les grandes banques.

Dans ses dix dernières années, il s’était beaucoup assombri. Toute cette fauchaison, à ses côtés ! Bouilhet qui disparaît en juillet 1869, Duplan en mars 1870, puis sa mère et Gautier en 1872, puis G. Sand en 1876.

Et la guerre, notre écrasement, les conditions surtout de notre écrasement, qu’il entredevine, lui ont mis dans l’âme une tristesse qui ne s’en va pas. Les dîners Magny l’exaspèrent à présent ; on y a, dit-il, « intercalé des binettes odieuses », et s’accroît en lui ce qu’il nomme son « état d’insupportation ». « Avec mon joli petit tempérament nerveux… » ; cet aveu-là est pour Commanville, qui l’a vu de trop près ; il ne lui apprend rien ; et, à Mme Brainne, ceci, qu’il n’était pas forcé de lui dire, mais Mme Brainne est du genre de femmes à qui l’on dit beaucoup de choses : « Tout ce qui me touche me pénètre ».
En février 1865, il confiait déjà à sa nièce : « Le fond de l’air n’est pas gai en moi », et c’est en 1870 qu’il murmure pour G. Sand : « J’ai perpétuellement comme un sanglot dans la gorge. » En juin 1870. Avant grandes tragédies.

Mais cela, c’est une autre histoire, et M. Flaubert, l’homme aux travestis et aux cuirasses, n’aimait point qu’on lui parlât sans y être autorisé.

Note d’Edouard Mangin

La maison de Flaubert à Croisset (Seine-Maritime) – Tableau de René Thomsen (1897 – 1976)
Bibliothèque municipale de Rouen – Photo. Ellebé © Archives Larbor
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« Chroniques du Caire » un ouvrage inédit de Henri Guillemin, présenté par Patrick Berthier chez Tschann

Vitrine de la librairie actuellement 

« Chroniques du Caire – 1937-1939 – une certaine idée de la critique » – édition établie par Patrick Berthier

Cet ouvrage inédit d’Henri Guillemin, est le fruit d’un travail de plusieurs années de recherches.

L’ouvrage rassemble une sélection des 98 recensions littéraires écrites par Henri Guillemin entre 1937 et 1939, lorsqu’il fut nommé, à l’automne 1936, professeur de littérature française à l’Université du Caire.
Il tient alors la chronique littéraire de La Bourse égyptienne, journal lu par l’élite du pays et qui rayonne sur tout le Moyen-Orient.

C’est le début d’une production de textes critiques passionnants sur des livres publiés dans les années d’avant-guerre, tels que L’Espoir d’André Malraux, La Nausée de Jean-Paul Sartre, Bagatelles pour un massacre, ainsi que sur les ouvrages d’un Mauriac, un Bernanos ou un Simenon, et d’autres encore.

Cette édition commentée, référencée, analysée, permet d’offrir aux connaisseurs d’Henri Guillemin, aux amateurs de critiques littéraires, aux passionnés d’histoire littéraire, aux chercheurs en histoire littéraire, un livre exemplaire d’analyse littéraire et de pensée critique.

Film de la soirée de présentation le 6 novembre 2019 à la librairie Tschann

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Les oeillères d’Henri Guillemin

Les « œillères » de Guillemin

Cette fois pas d’article inconnu ou méconnu comme ceux dont nous a fait profiter récemment Patrick Rödel, mais une modeste réflexion à partir d’un mot que Guillemin m’a dit jadis et sur lequel je crois bon de revenir.

Nous approchions du terme de nos enregistrements, en juillet 1977, dans sa maison de Bourgogne. Je me rends compte, bien des années après, à quel point presque tout ce qu’il m’a dit pendant trois jours avait été médité, voire prémédité. Il y avait des choses qu’il tenait à dire absolument, d’autres qu’il tenait absolument à ne pas dire – sur sa vie personnelle, entre autres, lui qui ne s’est jamais privé d’entrer dans celle des autres pour mieux les comprendre (et pas forcément pour les condamner, témoins les grands aimés que furent Zola, Jaurès, Vallès…).

Et voilà qu’à un moment, après une question posée par moi (et sur laquelle je reviendrai) et un petit silence, il me jette tout à trac et comme une évidence (pour se définir lui-même plus précisément) :

« C’est plutôt que je ne peux pas tout connaître et que j’ai décidé que j’aurais des œillères. Si on veut travailler vraiment dans certaines directions, il faut aller devant soi et ne pas regarder à côté ».

Ce sont ces mots exacts, tels qu’enregistrés, qu’on peut lire dans Henri Guillemin tel quel (Utovie, 2017, p. 245).


Ils peuvent paraître surprenants, ces mots : comme un aveu à la fois d’incompétence et de partialité, bien imprudent de la part de quelqu’un qu’on a si souvent et si violemment attaqué justement pour ces raisons-là.

Mais Guillemin, lui, cela lui paraissait naturel de les dire, et la preuve c’est que lors de sa féroce révision de l’été 1978, où il a supprimé de l’enregistrement, ou complètement réécrit, tant de propos qui ne lui convenaient pas, ces mots-là il les a à peine modifiés en vue du livre qui allait paraître.

Dans Le Cas Guillemin (Gallimard, 1979, p. 193), on peut en effet lire :

« […] je dois vous dire que j’ai accepté d’avoir des œillères. Si on veut travailler vraiment dans une certaine direction, il faut consentir à des tas d’ignorances, à côté. Sans ça, on se disperse ».

Simples différences de formulation, dira-t-on, et c’est largement vrai.
À « je ne peux pas tout connaître » se substitue « il faut consentir à des tas d’ignorances », et dans les deux cas c’est après tout l’expression d’une saine modestie.

Mais une différence de fond, tout de même : accepter d’avoir des œillères (texte corrigé de 1979) n’est pas la même chose que décider d’en avoir (texte original restitué en 2017). Du coup, cela vaut la peine de réfléchir à cette métaphore elle-même.

Il faut l’entendre telle qu’elle a pu être dite par un homme qui est né en 1903, et dont le père travaillait sur les routes à la tête d’une équipe de cantonniers ; tous les charroyages de cailloux et autres se faisaient évidemment par voitures à cheval, comme d’ailleurs aussi bien les livraisons dans les rues de Mâcon.
Tous les chevaux destinés à ces travaux portaient des œillères, et chacun, en ville comme à la campagne, savait concrètement ce que c’était : « Plaques de cuir attachées à la têtière d’un cheval et placées à hauteur de ses yeux pour empêcher l’animal de voir de côté », dit la définition du Trésor de la langue française, et le rédacteur ajoute : « et pour que ses yeux soient protégés des coups de fouet », utile rappel de la condition peu enviable de ces animaux, même quand ils avaient de “bons” maîtres.

Revenons maintenant à notre phrase de Guillemin : la différence éclate entre le cheval de trait (ou de labour) qui accepte les œillères, n’ayant de toute façon pas d’autre choix, et un cheval imaginaire qui déciderait d’en avoir, pour être sûr de ne pas « voir de côté ».

Guillemin, en 1977 (soixante-quatorze ans), se perçoit comme quelqu’un qui a décidé de restreindre son champ d’enquête, pour mieux l’approfondir.

Tout spécialiste d’un sujet donné se comporte de même, et c’est normal. Il n’empêche que dans notre civilisation où les œillères ne sont plus que métaphoriques et où le mot employé au figuré est à peu près toujours péjoratif, on peut trouver curieux que ce soit celui qu’ait revendiqué Guillemin.

Jusqu’à présent j’ai laissé de côté l’entourage, le contexte de cette réponse de l’inter­viewé, et je voudrais maintenant y venir, dans un second temps, parce qu’il me semble qu’il y a encore quelques remarques bien intéressantes à faire.

En 1977 je suis un jeune professeur de littérature au lycée Robespierre d’Arras, je ne sais même pas que je vais entrer dans la carrière universitaire l’année suivante, même si j’ai commencé une thèse sur Balzac, mon écrivain de prédilection.
Ce détail personnel doit être donné pour faire comprendre qu’à plusieurs reprises j’aie tenté d’interroger Guillemin sur Balzac, et plus généralement sur ses préférences littéraires. J’ai obtenu les réponses qu’on peut lire dans Henri Guillemin tel quel : oui, Hugo, oui, Zola, oui, Flaubert, mais comme hommes ; comme écrivains, certes (et Claudel, et d’autres, aussi), mais d’abord comme éléments de l’histoire littéraire, de l’histoire des idées et pour finir de l’Histoire tout court : le coup du 2 décembre, l’affaire Dreyfus…

Honoré de Balzac en 1842

Avec mon Balzac qui n’était pas de gauche (c’est peu dire), je tombais mal. Et en plus Balzac l’écrivain, non ! quel style, quel fatras ! C’est Guillemin qui parle, évidemment, non seulement en 1977 mais dans de multiples lettres échangées entre nous ensuite, en fait à chaque fois que je lui envoyais une nouvelle édition « Folio » d’un Balzac et qu’il me répondait que c’était du temps perdu…

Et, il est temps de le dire, notre fameuse phrase sur les œillères, elle concerne justement Balzac, que j’avais une fois de plus évoqué.
Guillemin, peut-être agacé de mon insistance (il aimait bien guider l’entretien, non être amené vers les sujets qui lui déplaisaient), a décidé de crever l’abcès, gentiment mais très fermement :

« Je vais vous faire un aveu qui va vous peiner beaucoup : je me suis toujours embêté à crever avec Balzac » (Henri Guillemin tel quel, p. 243 ; texte maintenu dans Le Cas Guillemin, p. 191.

J’ai mis crever en italique pour rendre le ton de la voix). Tant pis… Et, ma foi, mon cher Balzac n’a pas besoin de Guillemin pour être Balzac. En revanche la réponse de juillet 1977, dans son ensemble, m’intéresse si je repense au travail que je viens de mener à bien pour publier cette anthologie des Chroniques du Caire rédigées entre 1937 et 1939 publiée cette année chez Utovie : aucune ne concerne Balzac, mais un grand nombre sont bien des chroniques de critique littéraire, et souvent de très fine critique littéraire, sur Colette comme sur Bernanos, sur Mauriac comme sur Simenon…

N’est-on pas en droit d’éprouver, au moins en passant, le regret d’un gâchis, d’une perte en tout cas, car quel critique eût été Guillemin s’il avait continué à laisser parler toute la diversité de ses passions comme il le faisait à trente-cinq ans !

Bien sûr, il est devenu Guillemin, je veux dire le Guillemin militant de certaines convictions politiques et spirituelles, le Guillemin que nous connaissons, et j’ai assez travaillé sur toute son œuvre pour n’avoir pas à vous convaincre que ce Guillemin “public”, celui que la jeune génération découvre sur Youtube, du contempteur de Napoléon à l’enthousiaste de Jeanne (dite Jeanne d’Arc), que ce Guillemin-là me passionne aussi.

Mais quand même. Dommage que, si tôt, il ait décidé d’avoir des œillères. Peut-être lui-même le regrettait-il ? j’avoue que je me le demande, à relire la réponse complète dans sa version originale ; elle vient après un échange assez long autour de Balzac, dont la personne, la vie, et bien sûr le style déplaisent décidément à mon interlocuteur.

Nous en venons au thème de « l’explication basse », expression par laquelle, dans L’Avènement de M. Thiers et Réflexions sur la Commune (p. 224), il résume son opinion sur la plupart des acteurs qui occupent la scène en 1870-1871 ; et, de façon bien intéressante, car là ce n’est pas une réponse à une question de moi, Guillemin choisit de revenir à Balzac.
C’est par ces lignes que, non sans un brin de provocation… balzacienne, je choisis de finir :

[…] il est vrai que dans l’explication du comportement des êtres je suis peut-être enclin à l’explication basse. C’est que ce que je vois autour de moi m’encourage rarement à chercher une explication sublime ! Mais dans le cas de Balzac, attention, je le connais trop mal pour décider selon ce genre de critères. C’est plutôt que je ne peux pas tout connaître et que j’ai décidé que j’aurais des œillères. Si on veut travailler vraiment dans certaines directions, il faut aller devant soi et ne pas regarder à côté. Balzac aurait été, il y a très longtemps, une tentation. Et puis je me suis dit : « C’est un univers, Balzac. Je suis en train de travailler sur Lamartine ; je dois faire ma thèse d’abord ». Et puis je suis parti dans Flaubert, plus sérieusement dans Jean-Jacques Rousseau et dans Hugo ; je me disais toujours que Balzac serait pour plus tard. Entretemps, j’essayais d’en lire. Ça ne m’intéressait pas du tout : j’ai tout laissé tomber. Je sais que c’est indéfendable.

Chronique rédigée par Patrick Berthier

Horse with raised leg – William Kentridge artiste sud-africain né en 1955 – exposition sur le thème « clair obscur »
organisée en 2018 par l’agence culturelle départementale Dordogne-Périgord.

Dernier rappel événement éditorial : Le 6 novembre à la Librairie Tschann

Présentation de Chroniques du Caire par Patrick Berthier

Le mercredi 6 novembre 2019, à partir de 19h00  – Librairie Tschann – 125, bd du Montparnasse 75006 Paris.

T : 01 43 35 42 05

Chroniques du Caire est un événement éditorial, un ouvrage inédit d’Henri Guillemin.

Cet ouvrage inédit sera présenté le 6 novembre prochain, à partir de 19h00, à la célèbre librairie Tschann (Paris 75006), par Patrick Berthier qui a préparé cette édition, fruit d’un travail de plusieurs années de recherches. 

Chroniques du Caire rassemblent une sélection des 98 recensions littéraires écrites par Henri Guillemin entre 1937 et 1939, lorsqu’il fut nommé, à l’automne 1936, professeur de littérature française à l’Université du Caire. Il tient alors la chronique littéraire de La Bourse égyptienne, journal lu par l’élite du pays et qui rayonne sur tout le Moyen-Orient.

C’est le début d’une production de textes critiques passionnants sur des livres publiés dans les années d’avant-guerre, tels que L’Espoir d’André Malraux, La Nausée de Jean-Paul Sartre, Bagatelles pour un massacrel’école des cadavres de Céline, ainsi que sur les ouvrages d’un Mauriac, un Bernanos ou un Simenon, et d’autres encore.

Cette édition commentée, référencée, analysée, est un ouvrage exemplaire dans le domaine de la critique littéraire et pour la pensée critique en général.

Le Prix Henri Guillemin

Notre dernier rappel aporté ses fruits et nous vous remercions pour votre participation à la création de ce nouveau chemin que nous ouvrons.

Nous avons reçu d’autres propositions qui s’ajoutent ainsi à celles mentionnées dans notre billet du 15 octobre dernier.

Nous avons reçu 8 nouvelles propositions d’ouvrages, provenant presque exclusivement de nos adhérents :

Les communistes et l’Algérie – des origines à la guerre d’indépendance, 1920 -1962 de Alain RUSCIO

Une histoire politique du Tiers-Monde de Vijay PRASHAD

Mémoires vives de Edward SNOWDEN

L’Histoire comme émancipation de Laurence De Cock, Mathilde Larrère et Guillaume Mazeau

Comment l’Amerique veut changer de Pape de Nicolas SENEZE

La guerre sociale en France – Aux sources économiques de la démocratie autoritaire de Romaric GODIN

La non-épuration en France – de 1943 aux années 1950 de Annie Lacroix-Riz (Cet ouvrage, déjà proposé la fois précédente, a fait l’objet de deux nouvelles propositions).

Nous sommes à mi-chemin de la remontée des propositions dont la clôture est fixée au 31 décembre de cette année, soit encore deux mois.

N’hésitez pas continuer à nous faire part de vos coups de coeur en adressant vos suggestions à :  administration@henriguillemin.org

Pour lire le règlement du Prix Henri Guillemin, cliquez 

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Les tendances de la jeunesse intellectuelle – un article du jeune Guillemin du 25 février 1924

Henri Guillemin

Introduction de Patrick Rödel

Cet article est une curiosité. C’est un des premiers qu’Henri Guillemin écrit dans les journaux de Marc Sangnier. Il a écrit l’année précédente trois articles dans La Jeune République.

1924 sera plus riche puisqu’il publiera pas moins de 29 articles dans ce même journal – beaucoup sont consacrés aux activités politiques de Sangnier ; mais il y a aussi des articles de critique littéraire (Jean Cocteau, Le grand écart) et cinématographique.
On peut s’étonner d’y voir un Guillemin s’intéresser à la crise économique et financière –

La démocratie, où il donnera 4 articles, est réservé à des articles plus fouillés d’analyse politique. Guillemin se livre à une sorte d’enquête sur l’état d’esprit de la jeunesse estudiantine parisienne.
Il fait lui-même partie de cette jeunesse, puisqu’il faut rappeler, il n’a pas encore 21 ans ; il est entré à Ulm, l’année précédente et s’est mis immédiatement au service de Marc Sangnier.

Je signale que le tout premier article qu’il écrit date du 18 mai 1923, il est donc encore étudiant à la khâgne de Lyon ; il porte sur le décret pris par Léon Bérard, ministre de l’Education qui aligne les programmes d’enseignement des lycées de jeunes filles sur ceux des garçons et ouvre aux filles la possibilité de passer le baccalauréat – on peut imaginer que le jeune Guillemin est très favorable à cette mesure, même s’il semble contre l’obligation de l’enseignement du latin !

L’enquête à laquelle se livre Guillemin se situe dans la postérité de celle d’Agathon qui fut la première à prendre « la jeunesse » comme objet d’étude. Agathon est en réalité un pseudonyme derrière lequel se cachent Henri Massis et Alfred de Tarde.

Le livre, paru en 1913, est intitulé Les jeunes gens d’aujourd’hui. En sous-titre, les différents thèmes abordés : Le goût de l’action. La foi patriotique. Une renaissance catholique. Le réalisme politique.

Henry du Roure, qui fut un membre important de la première équipe qui s’était formée autour de Marc Sangnier, résume en quelques mots les résultats du travail d’Agathon : ces jeunes gens « sont avisés, pratiques, audacieux, courageux, peu sentimentaux, durs envers eux-mêmes et envers autrui, ils ne lisent guère (…) On conçoit la sorte de fascination qu’exercent ces jeunes barbares sur des hommes d’études et de travail solitaires. »

Guillemin n’apporte pas des éléments comparables à ceux qu’Agathon avait réunis – son approche demeure superficielle et rapide, mais elle ne manque pas d’intérêt et de lucidité. Elle nous renseigne de surcroît sur l’état d’esprit de Guillemin lui-même en cette période de sa vie qui, jusqu’à présent, n’a pas été explorée.

Et ce ne serait pas inutile que de jeunes chercheurs se penchent sur ces années de formation dans la mesure où elles ont joué un rôle essentiel dans son parcours, même s’il ne le reconnaît pas souvent.

J’ai ajouté en couleur verte les quelques éclaircissements nécessaires à la compréhension de cet article.

L’article de Guillemin – 25 février 1924

Le terme est bien vague de jeunesse intellectuelle. Les étudiants, dans leur ensemble, sont loin de témoigner de tendances morales, philosophiques ou religieuses définies.

(…) Agathon signalait déjà, avant la guerre, la diminution du dilettantisme chez les jeunes intellectuels. L’« égotisme » princier de Barrès perdait du terrain aussi bien que la subtilité délicate, mais seulement apparente, d’Anatole France.

L’étudiant d’aujourd’hui ne sait plus se charmer aux musiques confidentielles d’un cœur indéfiniment torturé, ni sertir d’une étrange logique l’idée aux facettes étincelantes. Il ne veut plus s’absorber dans l’inaction intemporelle des mystiques du moi. Les idées sont avant tout, pour lui, des puissances d’action ; et il n’est pas loin de trouver monstrueux et contre nature le jeu de tant de ses aînés que suffisait à ravir la danse entrelacée des notions et des sentiments.

Que d’intellectuels raffinés s’amusèrent avec les idées comme avec des femmes frivoles oublieuses de leur vrai devoir (Il ne plaisantait avec la morale, le jeune Guillemin !)

Deux femmes attablées au Café de la Paix à Paris en 1924

L’étudiant, aujourd’hui, respecte l’idée dans son éminente dignité. Il croit en elle, en sa valeur objective et supérieure ; et, une fois qu’il possède une idée vraie, ou qu’une idée vraie le possède, il croirait se renier lui-même, s’il n’en faisait sa chose, en sorte qu’elle finisse par devenir comme une partie de son être, ou son être tout entier.

Et c’est pourquoi l’étudiant d’aujourd’hui poussera ses convictions jusqu’à leurs conséquences pratiques ; presque toujours son système philosophique aboutira à des opinions politiques qui n’en seront que l’extériorisation et la projection sur le plan des faits. (Intéressant de noter cette place accordée à l’action, à l’engagement concret, cette volonté d’inscrire dans les faits les conséquences des idées que l’on défend).

Est-il intellectualiste fervent, défiant du sentiment ; enveloppe-t-il dans une même réprobation, et sans les distinguer, l’affectivité sensible et l’aspiration (je ne vois pas très bien ce que Guillemin entend par ce terme) ; préfère-t-il Aristote à Platon, Maritain à Bergson, l’étudiant sera facilement monarchiste, et si tant est qu’il ajoute à ces orientations quelques sympathies inavouées ou conscientes pour Nietzsche, il pourra être d’Action française.

Est-il pragmatiste, pratique-t-il une philosophie de la Vie plus ou moins bergsonienne ? Il n’y aurait rien d’étrange, alors, à ce qu’avec l’aide de Georges Sorel il devienne communiste (Rien d’étrange ? Si ! Cette rencontre entre Bergson et Sorel me laisse rêveur. Pour Sorel, je rappelle que ce fut un bonhomme passablement complexe ; il fit beaucoup pour introduire en France les thèses marxistes mais fut assez vite critique à leur égard. Théoricien du syndicalisme révolutionnaire, de la grève générale et de la violence salvatrice, il se rapprocha pendant un temps des nationalistes à la Maurras. Dreyfusard au moment de la révision du procès de Dreyfus, il se laissa séduire par les immondices antisémites de Drumond. C’est à croire que les jeunes communistes nageaient dans un curieux cocktail idéologique !)

Se rattache-t-il enfin à Platon, à la grande tradition chrétienne de l’Amour et de l’Action qui dépasse la pure logique rationnelle ; Pascal le séduit-il, et Blondel ? (1861/1949, Maurice Blondel, philosophe de l’action et philosophe chrétien. Il a joué un rôle très important dans le monde intellectuel de l’entre-deux guerres ; il est maintenant assez oublié. Jean Lacroix avait fort bien résumé le cœur de sa réflexion : « De cette opposition (entre la destinée de l’homme et le surnaturel) suit le statut de la philosophie : contrainte de poser un problème qu’elle ne saurait entièrement résoudre, elle ne peut que rester inachevée tout en rendant compte de son inachèvement même. Pas de philosophie sans système ; plus de philosophie si le système se ferme sur soi. En ce sens on pourrait dire que l’idée de système ouvert définit le blondélisme. Cette philosophie de l’insuffisance aboutit à une véritable insuffisance de la philosophie.») Il est bien près alors d’être Jeune-Républicain.

Des opinions politiques qui ont une telle assise doivent présenter, même extérieurement, certains traits caractéristiques. Et d’abord, elles ne sauraient être opportunistes.

D’une origine diamétralement opposée à l’empirisme, elle sont tout à fait étrangères à des préoccupations de tactique.
La politique des étudiants est une politique à principes, ce qui ne veut pas dire toujours une politique rigide et sans liens avec les faits, mais une politique obstinément attachée à un ensemble d’axiomes. (…)

Point dilettantes, croyant en leurs idées, les étudiants n’hésitent plus à oublier même, quand il le faut, qu’ils sont des intellectuels, et à travailler pour leur foi autrement qu’en écrivant dans les journaux ou en prononçant des harangues.

Un couple regarde le tableau « La Belle Ferronière » de Léonard De Vinci au Louvre Abou Dhabi
photo symbolisant le relativisme du regard critique
Photo GIUSEPPE CACACE. AFP

L’étudiant pauvre est, du reste, retenu par moins de préjugés que les autres et si l’on voit des jeunes gens à chapeau melon et gourdin jaune vendre l’Action française à la porte des églises, il est des étudiants communistes qui distribuent des tracts dans la rue et des étudiants jeunes-républicains qui collent des affiches sur les murs.

Agathon avait donc vu juste. Un courant nouveau, orienté à l’action positive, s’affirmait en 1914 ; aujourd’hui, une circonstance favorable lui permet de grandir :
Plus pauvre (…) l’étudiant se mêle ainsi à ceux qui ne sont pas des intellectuels et bien des préjugés tombent.
Il comprend que la vie est rude à qui doit ployer de longues heures, tous les jours, son corps et son esprit, à d’indifférents labeurs qui, sans délivrer l’intelligence, ne peuvent lui offrir d’aliments. Il connaît quel privilège c’est de pouvoir sans cesse vivre par l’esprit, et, comme tout privilège implique un devoir, il se sent des obligations insoupçonnées.

… et surtout, il y a eu la guerre, grande mûrisseuse des âmes, même celles qui ne l’ont pas connue.

C’est à elle, je crois, que la nouvelle jeunesse doit d’être infiniment moins impulsive que celle d’autrefois.

La guerre a tué la foi aux idées généreuses chez beaucoup de cœurs trop débiles et toujours prêts à se replier dans la défiance et l’égoïsme ; mais elle a aussi nuancé l’idéalisme des âmes entêtées d’amour (c’est une belle formule!), d’un réalisme qui décuple leur puissance d’action.

La duperie de la paix a été si monstrueuse ; tant d’hommes avaient cru à ceux qui prétendaient que cette guerre était une vraie révolution ; on avait tant espéré de ces mots de Démocratie, de Libération, de Justice et de Fraternité dont on nous abreuvait durant les mois de lutte, qu’une fois les armes posées et l’attente frémissante déçue, les enthousiasmes s’affaissèrent et une immense vague grise de rancoeur et de découragement fit plier tous les fronts.

On se défie, maintenant, des grands mots ; on redoute l’infernale hypocrisie qui dresse devant elle le bouclier des idées exaltantes, pour travailler à d’obscures et louches besognes, dans l’ombre même de leur rayonnement.
Mais ce qu’il y a de réconfortant, c’est de voir combien mince est le nombre de ceux qui, après tant de désillusions, ne se sont pas remis, simplement et courageusement à la tâche. (…) Dans presque toutes les intelligences, une sorte d’élargissement s’est opéré. Le simplisme diminue, tandis qu’augmente la volonté de fonder en raison ses tendances et de ne pas s’abandonner aux seules impulsions sentimentales (…)

Le Président Georges Clemenceau partageant un repas avec les soldats français dans les tranchées près de Maurepas (Somme) en 1917

La foi, et spécialement le catholicisme, se répand au Quartier Latin et, en général, dans toute la jeunesse française qui pense. (…) A l’Ecole Normale, sur 160 élèves, une cinquantaine sont catholiques. (…)
La foi de ces catholiques et de ces protestants n’est pas toute individuelle et inactive. (…) Est-ce dépasser la réalité que de signaler comme une ébauche de rapprochement, sur beaucoup de points, entre catholiques et protestants, qui, si elle n’est pas encore dans les faits, est déjà en aspiration dans bien des cœurs ?
(Suit un long développement en écho d’une étude de Rémy Roure parue dans La Renaissance : politique, littéraire et artistique, hebdomadaire fondé par Henry Lapauze en 1913, sur les groupes politiques au Quartier Latin. Guillemin cite tout le passage consacré à la Jeune République et conclut de la manière suivante….)
Il n’y a que trois attitudes possibles, et je dirai même qu’il n’y en a que deux, en réalité.

Mettons à part les socialistes, dont l’imprécise doctrine hésite entre un idéalisme décidé et de lourdes erreurs matérialistes ; le socialisme est tiraillé entre deux tendances, dont la plus forte, d’ailleurs, apparaît bien, à l’heure actuelle, comme étroitement apparenté au courant jeune-républicain.

Mais, en face de cette volonté de subordination aux principes moraux, en face de cet esprit de justice et d’amour, seul se dresse l’esprit d’égoïsme et de haine, négateurs des principes intemporels, et de qui relèvent à la fois ceux qui veulent, par tous les moyens, la suprématie de la nation et ceux qui ne reculent devant rien pour établir ce qu’ils appellent la dictature du prolétariat.

Telle nous apparaît la jeunesse intellectuelle (il faut noter comme cette jeunesse est parisienne !) dans ses aspirations et ses volontés.

Débarrassée du dilettantisme infécond, passionnée de vérité et d’action, idéaliste et réaliste à la fois, religieuse au sens large du mot, elle a horreur des mots vides et de ceux qui souillent les idées en se servant d’elles ; elle repousse les reptations savantes des politiciens à l’échine souple.

Nettement divisée en trois attitudes et deux tendances, elle incline à gauche dans sa majorité.

Surtout, elle est virile et porte sur la vie qui s’ouvre à elle un regard clair, droit et courageux. 

Henri Guillemin
Elève de l’Ecole Normale Supérieure

Vignette logo célébrant la jeunesse, pour le lancement des jeux olympiques de 1924

Rappel événement éditorial : mercredi 6 novembre à la Librairie Tschann

Présentation des Chroniques du Caire par Patrick Berthier

Le mercredi 6 novembre 2019, à partir de 19h00  – Librairie Tschann – 125, bd du Montparnasse 75006 Paris.

T : 01 43 35 42 05

L’ouvrage Chronique du Caire est un événement éditorial, un ouvrage inédit d’Henri Guillemin.

Cet ouvrage inédit sera présenté le 6 novembre prochain, à partir de 19h00, à la célèbre librairie Tschann (Paris 75006), par Patrick Berthier qui a préparé cette édition, fruit d’un travail de plusieurs années de recherches. 

Chroniques du Caire rassemblent une sélection des 98 recensions littéraires écrites par Henri Guillemin entre 1937 et 1939, lorsqu’il fut nommé, à l’automne 1936, professeur de littérature française à l’Université du Caire. Il tient alors la chronique littéraire de La Bourse égyptienne, célèbre journal lu par l’élite du pays et qui rayonne sur tout le Moyen-Orient.

C’est le début d’une production de textes critiques passionnants sur des livres publiés dans les années d’avant-guerre, tels que L’Espoir d’André Malraux, La Nausée de Jean-Paul Sartre, Bagatelles pour un massacrel’école des cadavres de Céline, ainsi que sur les ouvrages d’un Mauriac, un Bernanos ou un Simenon, et d’autres encore.

Cette édition commentée, référencée, analysée, permet d’offrir aux connaisseurs, voire fans, d’Henri Guillemin, et aussi aux amateurs de critiques littéraires, aux adeptes de recensions exigeantes, non complaisantes, aux passionnés d’histoire littéraire, aux chercheurs en histoire littéraire, aux chercheurs en histoire politique, et à tous ceux qui veulent comprendre la vérité des faits, un objet exemplaire pour la pensée critique.
Une lumière intellectuelle bien venue aujourd’hui.

Ou quand la critique littéraire était quasiment une discipline en tant que telle.

Le Prix Henri Guillemin

Depuis notre dernier rappel le 1er octobre dernier, les choses ont un peu bougé. Merci à ceux qui ont ouvert le bal !

Nous avons en effet eu le plaisir de recevoir les toutes premières propositions d’ouvrages s’inscrivant dans l’esprit et l’engagement de Guillemin, ouvrages susceptibles donc, de recevoir le Prix Henri Guillemin.

Nous avons reçu 4 propositions d’ouvrages.

Même si, pour l’instant, ce nombre est encore bien timide, notamment au regard du nombre de nos abonné-es, de ceux/celles qui travaillent cette matière intellectuelle, et de tous les guilleminiens – et vous êtes nombreux ! -, le fait que des abonnés-es aient pris la peine de s’inscrire dans cette démarche, est très encourageant. 

Il faut donc continuer ! N’hésitez pas à nous faire part de vos coups de coeur ! Adressez-nous vos suggestions à administration@henriguillemin.org

Pour information, quels sont les 4 ouvrages proposés ?

La non-épuration en France – de 1943 aux années 1950 de Annie Lacroix-Riz ( 3 propositions)

Sorcières de Mona Chollet (1 proposition)

Le venin dans la plume de Gérard Noiriel (1 proposition)

Les lois du capital de Gérard Mordillat et Bertrand Rothe (1 proposition)

Ces titres peuvent suggérer, aider, stimuler, ou donner l’impulsion. Oui, très certainement, mais sachez qu’il existe évidemment bien d’autres ouvrages récemment parus, correspondant aux critères du Prix, livres que vous pouvez nous proposer.

Et il y a encore pas mal de temps avant la clôture de l’envoi de vos propositions qui est fixée au 31 décembre de cette année, soit encore deux mois et demi, laps de temps largement profitable !

Bref, n’hésitez pas !

Pour bien connaître ce que nous attendons de vous, cliquez ici

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