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Les derniers textes d’Alain Badiou

En 2012, Alain Badiou avait proposé, chez Fayard, ce qui n’était pas une traduction de La République de Platon mais une transposition du texte qu’il suivait dans ses grandes articulations dans le contexte actuel.

Le résultat a fait frémir les spécialistes de Platon, mais je n’en suis pas et j’ai trouvé cette audace absolument réjouissante et politiquement passionnante.

Les éditions Fayard, qui publient les séminaires que Badiou a tenus à Ulm depuis 1966, proposent ceux qu’il a consacrés à Platon, parallèlement à son travail de relecture de La République :

 

912 pages – Ed. Fayard (6 novembre 2019) – 27 €

Pour aujourd’hui : Platon ! 2007/2010. Ce qui sonne comme un mot d’ordre, comme un slogan politique qui peut paraître paradoxal à une époque où les gens lisent peu et en particulier Platon.

Il n’est pas question d’entrer dans le détail foisonnant de ces 900 pages, mais de suivre quelques pistes qui auraient intéressé Henri Guillemin.

La philosophie de Badiou est une philosophie de l’événement. Ce qui est au centre de sa réflexion, c’est le surgissement de ce qui est une vérité – dans le domaine de la science, de l’art comme dans celui de la politique.

Je me bornerai au champ du politique : Badiou a, sur la situation actuelle, un avis définitif : avec une sévérité absolue, il dénonce les illusions des régimes démocratiques qui ne sont que le masque d’une confiscation du pouvoir par une oligarchie.
La toute-puissance de la finance a été un des résultats de l’échec de ce qu’on a appelé le socialisme réel – échec dû aux contradictions dans lesquelles se sont enfermés tant le stalinisme que le maoïsme.
La plus destructrice a été de rester prisonniers d’un culte de l’Etat, d’une fétichisation de la forme étatique, qui, dans son souci obsessionnel de stabiliser la société, de mettre un terme au mouvement révolutionnaire pour gérer les bénéfices d’une victoire sur l’ancien régime défait, reproduit ses méfaits, remplace la domination de l’ancienne classe par la domination du Parti.

« L’Etat de dictature du prolétariat qui devait être un Etat transitoire, une espèce de bref intervalle entre une société étatisée et une société non-étatisée, s’est installé comme une figure d’Etat despotique légitimée, justifiée », justifiée par toute une idéologie mensongère. On retrouve les vieux débats sur la révolution permanente et sur les slogans maoïstes – « plein feu sur le Comité central ! ».

Guillemin était tout à fait conscient de ces difficultés – ce qui explique en partie pourquoi il avait devant l’engagement politique concret plus que des réticences, passées les années de militantisme aux côtés de Marc Sangnier ; pourquoi aussi il a pu parler de la Révolution culturelle chinoise avec une sympathie, d’assez courte durée il est vrai : la retombée de l’élan des commencements, le despotisme revenu, sous d’autres formes, sous d’autres noms, douchent plus d’un enthousiasme – à l’exception de ceux dont l’aveuglement idéologique est indécrottable.

Cet échec des révolutions, il faut en prendre acte.

Dessin de Philippe Mougey (né en 1969) – un des caricaturiste actuels du Canard enchaîné

La Commune de Paris est le paradigme de cet échec, encore plus que la Révolution montagnarde.
Depuis les Lumières, l’Idée politique émancipatrice, l’Idée qu’il était possible (et nécessaire) de s’émanciper de la tyrannie du petit nombre a été dominante – même si à la dite Terreur rouge avait succédé la Terreur blanche, même si la Commune de Paris a été, comme on le sait, écrasée dans un bain de sang (p.185).

Je rappelle que Badiou connaissait bien le travail de Guillemin et qu’il avait donné un accord de principe pour participer au Colloque que nous avons organisé sur la Commune le 19 novembre 2016. Mais c’était sans compter avec un agenda surchargé.

L’échec de la Révolution d’octobre, celui de la Révolution chinoise semblent sonner le glas de toute possibilité d’émancipation. Nous vivons une époque sans Idée, le constat est terrible.

Et pourtant, il y a une gauche, une sociale-démocratie qui pourraient être porteuses de cette Idée d’émancipation.
Le malheur est que la gauche, pour dire vite les choses, se contente d’une dénonciation purement incantatoire du système actuel mais refuse viscéralement de le détruire – on pourrait multiplier les exemples ; elle pense qu’on peut améliorer le système, en gommer les aspects les plus choquants ; en un mot, elle est réformiste et cherche toujours à donner des preuves qu’elle peut être une bonne gestionnaire du système.
La gauche est le signe même de l’impasse dans laquelle nous nous trouvons.

La gauche est le problème, dit Badiou, en une formule qui en heurtera plus d’un. C’est cruel à entendre, mais force est de constater que Badiou a raison.

Est-ce à dire que cette Idée d’émancipation n’existe pas ?
Badiou lui donne le nom de « communisme ».

Rien à voir, bien sûr, avec ce que nous avons pu connaître ; plutôt une manière de renouer avec ce qui a tenté de se vivre lors de la Commune de Paris. Mais comment anticiper la réapparition de cette Idée ? On ne peut pas la programmer – programme commun de la gauche – quelle illusion ! Elle surgira d’un concours de circonstances absolument imprévisible, elle aura la fulgurance d’une émeute, d’un soulèvement, elle détruira ce socle sur lequel reposent les sociétés, la sacro-sainte propriété privée, mais les formes que tout cela prendra demeurent indécidables.

New york movie – Tableau de Edward Hopper (1882 – 1967) – 1939 – MOMA – New York.
Variation sur le mythe de la Caverne.  Plutôt que New York Movie, c’est Plato’s cave qu’il faut lire. Une fois dissipé le charme trompeur de la belle ouvreuse, l’allégorie de la caverne de Platon devient évidente : les spectateurs sont en prison sous la terre, condamnés à contempler un théâtre d’ombres, alors qu’il leur suffirait de regarder en arrière pour trouver l’issue qui remonte vers le réel. (analyse : Hist. de l’Art/Hopper/USA)

Comment s’en sortir ? Autre manière de se poser la question léniniste du Que faire ?

Comment sortir de la Caverne où nous vivons sous l’emprise des images qui nous sont imposées comme étant le réel lui-même alors qu’elles ne sont qu’une manipulation d’ombres ?

La lecture que Badiou propose de l’allégorie de la Caverne dans La République est passionnante. Il faut que nous nous fassions violence ou que quelqu’un qui a réussi à se libérer nous fasse violence – et violence ici n’est pas une image – pour que nous prenions conscience de la machinerie qui nous interdit d’être libres et que nous opérions cette conversion qui nous amènera vers la vraie source de lumière.
Car il faudra bien sortir de là !

J’aime que, dans les séminaires de Badiou, portes et fenêtres soient ouvertes à ce qui se passe à l’extérieur.
Les analyses les plus abstraites cèdent souvent le pas à des échos de la vie intellectuelle et politique du moment, la grève des personnels techniques des écoles, une manifestation d’étudiants ou un voyage qu’il effectue en Israël.

Et chaque fois, Badiou fait preuve d’une résistance que je trouve salutaire aux commentaires tristement orientés des journalistes et autres faiseurs d’opinions ; on peut ne pas toujours le suivre, il n’empêche que ce qu’il propose donne à penser. Même chose dans son œuvre – à côté des bouquins plus spécifiquement philosophiques, des livres plus courts sont consacrés à des questions d’actualité.

104 pages – Ed. Presses Universitaires de France – (15 janvier 2020) – 11 €

Ainsi en est-il de Trump qui réunit trois textes consacrés au Président américain. Badiou était à Los Angeles au moment de son élection. Trois jours après, il prend la parole devant un public qui lui est plutôt acquis. Passé le premier moment de stupeur, l’analyse reprend ses droits :

Trump n’est pas l’incarnation de « la vulgarité délibérée, (de)la relation pathologique aux femmes et (de) l’exercice calculé du droit de dire publiquement des choses inacceptables pour une large portion de l’humanité », il est le symptôme de l’état du capitalisme qui se présente comme l’unique réel, qui, du même coup, donne son congé à la politique telle qu’on pouvait la concevoir il y a encore quelques années. Il peut se permettre n’importe quoi parce qu’il n’y a pas d’alternative crédible à la domination sans frein d’un capitalisme qui mène le monde à sa perte.

Que pouvons-nous faire ? Résister, c’est clair mais pas facile à faire, dans la mesure où ce qui s’oppose à Trump, en l’occurrence les démocrates, Clinton et Sanders ne sortent pas vraiment du système qui a mené à Trump.

Deux mois après, nouvelle conférence. Badiou affine ses analyses. Que faire, encore une fois ? « une alliance entre les intellectuels, les jeunes et les travailleurs nomades du monde. » Peut-être Bernie Sanders tout de même, qui tente de lancer un mouvement qui s’appelle « Notre révolution », pourra-t-il présenter une vraie alternative ?
On pouvait dans le contexte du moment l’imaginer. Je crains que cette solution ne fasse long feu si j’en juge par la probabilité de voir Biden être celui qui affrontera Trump – tous contre Sanders ou l’appelant à mettre beaucoup d’eau dans son vin pour ne pas effaroucher les classes moyennes.

La conclusion, trois ans après, réside en l’appel à se battre pour un authentique communisme. Ce n’est pas gagné !

Mais nous reste-t-il autre chose que cette espérance – je ne sais pas si Badiou accepterait ce terme qu’il pourrait juger trop empli d’idéalisme – en l’advenue d’un monde qui reposerait enfin sur ses pieds.

120 pages – Ed. : Fayard (22 janvier 2020) – 10 €

Je ne voudrais pas terminer cette évocation des derniers écrits sans évoquer un livre très personnel et bouleversant que Badiou a consacré à la mort d’Olivier, son fils adoptif. Tombeau d’Olivier.

« La vie de mon fils a été interrompue de façon imprévisible et violente. D’une façon en quelque sorte inacceptable. Mais je veux soutenir ici qu’en dépit de ces apparences, sa vie, singulière comme toute vie réellement subjectivée, a existé, pleinement, porteuse d’un sens dont la signification et l’usage avaient valeur universelle. »

Je trouve admirable que le philosophe puisse encore, de son drame personnel, faire une méditation où la colère et la douleur n’obturent pas la puissance de l’analyse.

Cette dimension de la pensée de Badiou est admirable. On ne peut que pleurer avec lui cet arrachement que constitue la mort d’un enfant.
Henri Guillemin était passé par là.

Note de Patrick Rödel

Le drapeau – 156 × 290 cm – tableau de Gueli Korjev (1925 – 2012) – partie centrale du triptyque « Communistes » (à droite le premier volet s’intitule  L’internationale – 290 × 130 cm, et à gauche, le troisième volet est Homère – 290 × 130 cm. L’ensemble est exposé au Musée Russe à Saint Petersbourg.

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Michel Serres/Henri Guillemin – Portraits croisés

MS/HG

Le rapprochement entre Michel Serres et Henri Guillemin ne va pas de soi et pourrait même paraître tiré par les cheveux. A ma connaissance, Guillemin ne s’est jamais exprimé sur Serres, il y a fort à parier qu’il ne l’a pas lu.
Nous savons qu’il n’avait pas la tête philosophique.

Se demander s’il aurait apprécié le dernier livre de Serres Relire le relié, (Paris, 2020 – éd. Le Pommier) relève donc de la gageure.
Osons nous y risquer, cependant.

D’abord parce qu’il y a quelque chose de commun entre les deux hommes : le fait qu’ils sont l’un et l’autre issu d’un milieu populaire et qu’ils ne se sont jamais tout à fait habitués aux us et coutumes de la bourgeoisie et du monde policé des lettres.
« Je suis un fils du peuple », répétait Serres, je n’y peux rien, c’est comme ça. J’ai toujours été un « petit ». Et mon cœur et mon âme sont parmi les « petits », je n’y peux rien. » (Pantopie : de Hermès à Petite Poucette, entretiens avec Martin Legros et Sven Ortoli, 2014 – éd. Le Pommier, p.58).

Cette revendication aurait ému Guillemin qui, lui aussi, a toujours revendiqué la modestie de ses origines. Je les imagine l’un et l’autre fort mal à l’aise dans le milieu socialement confiné de l’Ecole Normale de la rue d’Ulm ; ils n’en connaissent pas les codes, ils en refusent les conventions.

Guillemin y échappe pendant les années où il sert de secrétaire à Marc Sangnier, au risque d’échouer lorsqu’il passe le concours de l’agrégation.
Serres, lui, réussit du premier coup son agrégation, mais eut droit à ce commentaire du président du Jury : « Monsieur Serres, je n’ai pas pu vous mettre dans un rang d’excellence, avec votre accent, vous n’êtes pas exploitable sur le territoire national » (ibid. p.41).

Comme avec délicatesse ces choses-là sont dites.

Ensuite parce que l’un et l’autre n’ont pas été reconnus par l’institution universitaire – on sait la blessure profonde que cela a représenté pour Serres.
Guillemin, lui, a semblé prendre la chose avec plus de désinvolture, mais je ne suis pas sûr qu’il n’ait pas été profondément blessé, lui aussi, de ne pas obtenir le poste à la Sorbonne qu’il aurait mérité.

Pas exploitables sur le territoire national, ils sont donc, l’un et l’autre, partis pour l’étranger où leur fut réservé un bien meilleur accueil.

Mais cela paraît secondaire au regard de leur attachement à la religion chrétienne, et à la religion catholique en particulier.
Guillemin ne s’en est jamais caché ; il en a même fait un des traits les plus affirmés de son caractère et de son parcours – catho de gauche, d’extrême gauche parfois même – ce qui lui a valu quelques solides inimitiés, et chez les cathos, et chez les gens de gauche.

Serres quant à lui, après une éducation chrétienne familiale (son père s’est converti au retour de la Guerre de 14) qui l’a fortement marqué et qu’il a vécue avec une intensité rare, a pris des distances par rapport à la religion.
Mais des distances dues à sa découverte des mathématiques et des sciences humaines qui rendaient difficiles l’aveu d’une foi sans pour autant parvenir à l’éradiquer. « La religion est ma pudeur », a-t-il dit quelque part.

Il n’a pourtant pas cessé de lire et de relire l’Ancien et le nouveau Testament ; et son œuvre est remplie de références à ces textes qui auraient dû mettre la puce à l’oreille de ses lecteurs si leur ignorance en la matière n’avait pas été totale.

Au lieu que Guillemin semble adopter, en avançant en âge, une attitude de plus en plus critique à l’égard de l’institution ecclésiale et des contenus mêmes de la foi : la découverte de l’approche historico-critique fait des ravages dans ses convictions ; Serres, au contraire, avance de plus en plus à visage découvert, ce qui suscite chez les commentateurs (journaleux prétendument spécialistes, et collègues toujours prompts à lui faire payer les succès qu’il rencontrait) des sourires de commisération et l’envie à peine dissimulée de dénoncer chez lui un gâtisme précoce.

Editions le pommier – 288 pages – 20 €

Evidemment, Relire le relié ne peut que les conforter dans leur condamnation. Ils jouent les effarouchés, se disent estomaqués qu’un homme qui s’est toujours vanté d’avoir côtoyé les sciences – alors qu’eux même n’y entravaient pas grand chose – puisse tomber si bas qu’il en vienne à accorder crédit à ces mômeries qui ne font même plus rêver les petits enfants.
A quoi il faut ajouter qu’il n’a pas l’air d’accorder beaucoup d’importance aux travaux d’exégèse et à la méthode historico-critique.

Voilà qui rend bien improbable une rencontre – même post mortem – entre nos deux olibrius.

Et pourtant, il y a des pages dans Relire le relié qui auraient enchanté Guillemin. Celles, entre autres, que Serres consacre à la Sainte Famille et qui font écho aux analyses de Guillemin dans l’Affaire Jésus.

Le Christ dans la maison de ses parents – 1850 –  tableau de John Everett Millais, peintre anglais (1829 – 1896)
huile sur toile, 86,4 x 139,7 cm – Tate Britain à Londres. © Bridgeman images.
(Cette représentation de la Sainte Famille, en écho à la pauvreté des milieux populaires anglais du XIXe siècle, fut extrêmement controversée lors de son exposition)

La vision qu’il développe a soulevé la fureur des intégristes : pensez, faire de la Sainte Famille l’exemple même de la famille recomposée, il y a de quoi prendre à rebrousse poil les tenants de l’imagerie sulpicienne !
Les insultes et les menaces furent telles, qu’il fallut demander une protection spéciale. Ainsi :

« Le père n’est pas le père naturel ni Jésus le fils naturel. Il est d’autre part impossible que la mère ne soit pas la mère, puisque nous sortons tous d’un ventre féminin. » Et plus loin :
« Au total, la sainte Famille innove puissamment dans la société de son temps, fondée sur la généalogie familiale, en la déconstruisant et en substituant aux liens naturels de parenté une structure importée des Romains, l’adoption, c’est-à-dire le choix, individuel et libre, par amour. »

Et pour ceux qui n’auraient pas compris ce que cela implique, Serres enfonce le clou :
« Cette révolution (…) prévoit, et résout, des siècles en avance, mille débats oiseux sur le mariage, le divorce, la famille, la paternité…, en particulier celui, plus actuel, sur le mariage homosexuel. Il ne s’agit plus de réduire cette alliance à un homme et une femme, sexuellement, naturellement parlant, mais, universellement, à tous ceux et à toutes celles qui, s’aimant, se choisissent et s’adoptent. » (p. 169/173)

La question n’est évidemment pas de savoir si Serres croit à la réalité des récits sur la Sainte Famille ; mais de comprendre l’usage qu’il en fait pour en montrer la signification anthropologique actuelle.

Guillemin souleva une indignation semblable en s’attaquant aux contradictions que l’on relève entre les textes consacrés à la naissance de Jésus (Guillemin dit Ieschoua).
« Sur l’ascendance davidique de Ieschoua nous disposons de deux généalogies, fournies l’une par Matthieu, l’autre par Luc, et qui sont insuperposables. On voit mal d’ailleurs, si Joseph n’est pas le géniteur de Jésus, l’intérêt qui peut s’attacher au fait, très hypothétique, d’une appartenance de Joseph à la maison de David. Les lettres de Paul sont antérieures à nos canoniques et il y apparaît clairement que Paul ne sait rien d’une naissance miraculeuse du Sauveur. Lequel – Paul le dit expressément – est « né d’une femme » (Gal 4,4), d’une femme (gunè dans le texte, et non point parthenos, une vierge) ; il précise même que Jésus est « issu de la lignée de David, selon la chair, » (Ro 1,3).

Guillemin tirera de ces remarques des conséquences elles aussi peu orthodoxes sur les frères et sœurs de Ieschoua. (L’affaire Jésus, p.42/45, Utovie/h.g.)

Les perspectives sont différentes, Guillemin s’appuie sur les données de la méthode historico-critique que Serres laisse de côté. Mais l’un et l’autre bousculent les lectures traditionnelles et dogmatiques des textes.

Cette liberté de pensée commune à l’un et l’autre tient au fait qu’ils ont moins intériorisé les codes de la pensée dominante que s’ils y avaient baigné dès leur enfance.
Et qu’ils éprouvent une joie maligne à bousculer les idées mieux établies, retrouvant par là-même ce qu’ils pensent être le cœur même des Evangiles – l’amour.

Note de Patrick RÖDEL

Pour aller plus loin

L’amitié qui s’est forgée entre Patrick Rödel à Michel Serres prend sa source au début des années soixante lorsque Patrick Rödel, jeune normalien, suit les conférences d’épistémologie que le professeur Serres donne à l’Ecole Normale Supérieure (ENS Ulm).
Ensuite, conformément aux mouvements de la vie, les deux hommes vont creuser leur propre sillon.

Ils se retrouvent au tournant des années 2000 et, à partir de là, vont régulièrement se voir, notamment à Bordeaux, où l’accueille Patrick Rödel à chaque fois que Serres y vient pour présenter ses ouvrages.

C’est au cours de ces régulières rencontres qu’une connivence intellectuelle va s’affirmer, débouchant sur une amitié qui ne faiblira pas.

Editions Le Pommier – 176 pages – 16 €

L’intérêt, l’engouement pour les travaux de Serres, amène Patrick Rödel à écrire un livre en 2016 : Michel Serres, la sage-femme du monde – éd. Le Pommier ; un livre rare, peut être le seul écrit en France sur le philosophe et sa pensée ; l’ouvrage d’un fin connaisseur de l’oeuvre composite d’un philosophe atypique.

Aujourd’hui, au moment où s’est ouvert l’immense chantier de la publication des oeuvres complètes de Michel Serres – ouvrages déjà édités auxquels s’ajoutent de nombreux inédits – Patrick Rödel a été invité à intégrer le conseil d’orientation de la Fondation Michel Serres.

Bifurcation, comme d’autres mots serriens tels bifide, trivial, affourchage, permet de remettre en question une vision linéaire du temps au profit de carrefours ou fractalités, dont Hermès est le dieu protecteur.
(Photo symbolisant une facette de la pensée composite de Michel Serres).

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Prix Henri Guillemin : les finalistes sont sélectionnés

Prix Henri Guillemin

Nous sommes entrés dans la phase finale de cette nouvelle action que nous avons décidé de créer pour diffuser le plus amplement possible les travaux menés par Henri Guillemin : instaurer un Prix Henri Guillemin.

Ce Prix est une forme de signal à destination des publics pour contribuer à mieux faire connaître l’existence de travaux critiques qui remettent en cause les récits historiques officiels ; pour valoriser des ouvrages qui mettent au grand jour la vérité des faits volontairement laissée dans l’ombre par les « gens de biens«  et qui auraient pu être salués par Guillemin ; de manière générale, pour participer à la diffusion de la pensée critique en réponse aux discours de la classe dominante, dont l’incessant travail est toujours d’empêcher l’épanouissement d’une analyse critique qui pourrait saper les fondements mêmes de son magistère.
Bref, une guerre des idées.

Pour cette première édition, nous avons pris comme méthode de demander à nos abonnés et nos adhérents, de nous faire des propositions d’ouvrages correspondant à cette perspective, précisée dans le règlement du Prix.

Des suggestions sont donc arrivées pendant les mois d’automne et, après une ultime salve de propositions fin décembre 2019, à quelques jours de la clôture des remontées, nous avions à considérer un nombre de 21 livres pour établir une liste de finalistes à proposer au jury.

Pour cela, nous avons pris en compte plusieurs critères afin d’établir une liste équilibrée :

– Nos propres considérations issues de nos lectures partagées,
– La retenue d’éléments objectifs : la date de publication de certains ouvrages étaient malheureusement hors délais. Ou le sujet traité frôlait le hors sujet,
– La prise en compte des champs d’études de Henri Guillemin : Histoire littéraire, Histoire politique, Histoire religieuse,
– Les périodes historique étudiées à travers nos propres actions : les colloques sur la Révolution française, sur la Commune, sur la collaboration de Vichy.
– Le fait que certains ouvrages avaient été plusieurs fois proposés par les différents abonnés.

Au terme de ce travail de sélection, nous avions huit titres et non six comme nous le pensions initialement.

La liste des finalistes proposés au jury est la suivante :

Les huit finalistes

Par souci de neutralité, les ouvrages finalistes du Prix Henri Guillemin, figurent par ordre alphabétique d’auteur.

La Guerre civile en France, 1958-62 : Du coup d’état gaulliste à la fin de l’OAS

de Grey Anderson. Ed. La Fabrique

Le Peuple Souverain et Sa Représentation – Politique de Robespierre 

de   Yannick Bosc. Ed. Crtiques

Récidive : 1938

de Michaël Foessel. Ed. PUF

Des Républicains ou le roman vrai des Raspail

de Ludovic Frobert. Ed. Libel

La non-épuration en France – De 1943 aux années 1950

de Annie Lacroix-Riz. Ed. Armand Colin

Le venin dans la plume

de Gérard Noiriel. Ed. La Découverte

Eugène Varlin

de Jacques Rougerie. Ed. Du détour

Comment l’Amerique veut changer de Pape

de Nicolas Senèze. Ed. Bayard

Le jury

Ces huit ouvrages sont en cours d’acheminement auprès des membres du jury. Leur lecture a commencé. Elle durera jusqu’au début de septembre prochain.

Durant la première quinzaine de septembre 2020, dans un lieu qui reste à déterminer, le jury se réunira pour débattre et choisir l’ouvrage lauréat.

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Guillemin et les ouvriers

Guillemin et les ouvriers, à propos d’un vieux film

Le « Cinématographe », petite salle nantaise subventionnée par la mairie socialiste, programme tour à tour du cinéma d’avant-garde, et des cycles de films plus ou moins anciens conçus autour d’un thème, d’un acteur, d’un cinéaste.
Le moment dit des « fêtes » étant propice à la venue d’un public un peu plus nombreux, le sujet choisi chaque année est consensuel, au moins en apparence.

Cette année, c’était la carrière de Marcello Mastroianni (1924-1996) qui servait de point fédérateur : dix-huit films, de 1951 à l’année de sa mort, avec quelques must, comme La Dolce Vita, Divorce à l’italienne ou Ginger et Fred, mais aussi des œuvres bien moins connues et qui permettent de confirmer le génie avec lequel cet acteur s’adaptait à tous les scénarios, parfois très loin de l’image réductrice de séducteur qui, son physique aidant, a été trop souvent la sienne.

Parmi les films que je ne connaissais pas j’ai choisi, sans savoir de quoi il parlait, un film de Mario Monicelli de 1963, I Compagni, en français Les Camarades.

Film en v. o., bien entendu, comme tout ce que propose le « Cinématographe », mais production italo-franco-yougoslave, ce qui permet d’y voir Bernard Blier et Annie Girardot doublés en italien ! l’un dans un rôle d’ouvrier malheureux auquel il fait croire (car lui aussi il était génial), et l’autre, dans l’éclat de sa beauté, tout aussi crédible en cocotte qui a choisi de vendre son corps pour ne pas rester pauvre.

Une scène du film Les Camarades

L’histoire se résume aisément : nous sommes à Turin, en 1905, à en juger par les costumes des gens aisés ; on nous raconte la vie d’une usine textile et la condition de bagnards de ses ouvriers. À la suite de l’accident grave qui emporte le bras de l’un d’entre eux, éclate une grève dont l’objectif est d’obtenir de travailler treize heures par jour au lieu de quatorze… Les péripéties sont simples, le ton uni, presque retenu.

Le noir et blanc sombre restitue l’épreuve interminable d’un hiver pluvieux.
À la fin du film, qui dure plus de deux heures, les ouvriers désorganisés sont vaincus et retournent travailler.
Outre l’amputé, deux autres d’entre eux sont morts.
L’amertume est totale, et grande la colère contre celui en qui beaucoup voient l’homme qui les a égarés et jetés dans un malheur plus grand que celui qu’ils voulaient fuir, à savoir :

il professore, un homme à lunettes aux propos fiévreux de tribun, et que cherche la police.

C’est Mastroianni qui joue cet intellectuel assez minable, malgré sa sincérité. Il pousse à se révolter ces humbles dont il voit, impuissant, s’approcher la défaite inéluctable.

Une scène clé du film : le personnage de l’intellectuel issu d’une autre classe, joué par M. Mastroianni,
haranguant les ouvriers pour entrer en lutte (B. Blier et autres)

Pas un gramme de théorie dans ce film, à peine quelques bribes d’idées dans des réunions confuses, et pourtant se pose pleinement cette question essentielle du meneur………..
…………… du meneur non ouvrier ;  venu du dehors (un peu comme Lantier dans Germinal, mais sans l’enflure épique de Zola) ; ce genre de meneur aussi pauvre que ceux qu’il pousse à se révolter ; qui semble maintenu au-dessus du désespoir par son idéalisme, et qui pourtant ne le sauve pas plus que les autres.

Mario Monicelli (1915-2010), cinéaste à l’œuvre surabondante et très variée, a remporté plusieurs de ses succès grâce à des œuvres comiques (Le Pigeon, 1958 ; Mes chers amis, 1975, avec Blier encore, Philippe Noiret et Ugo Tognazzi).

Le ton sinistre et le terrible pessimisme du film Les Camarades tranchent sur des films comme ces deux-là et amène à s’interroger sur ce qu’a voulu montrer le réalisateur :

la vanité de toute grève ? la vanité d’un combat s’il n’est pas organisé par le syndicalisme ?

Difficile de répondre à la seule vision du film, tant il ne s’accompagne d’aucun discours : c’est simplement le tableau du malheur d’un groupe d’hommes, de femmes et d’adolescents broyés. Aucun mot abstrait en deux heures : ni « lutte », ni « syndicat », encore moins « socialisme » ou « communisme ».

Juste une méditation, par l’image, sur l’injustice sociale vue comme un fait d’histoire.

Luttes ouvrières mai 1968 

Luttes ouvrières (Gilets jaunes) 2019/2020

Au spectateur de 1963, à nous aussi bien sûr, de nous demander quelles sont les formes actuelles de la même injustice, et pourquoi les postiers ou les directrices d’école se suicident.

………….. / ……………

Pendant les deux heures du film j’ai pensé de multiples fois à Guillemin, qui aimait le cinéma.
Quel regard aurait-il posé sur ces Camarades, s’il avait eu à en parler ?

Il me semble qu’il aurait été sensible à la simplicité avec laquelle la vie noire, perdue d’avance, de tous ces malheureux est dépeinte, uniquement par la description de la réalité de leur vie d’épuisés que tuent leurs machines.

Ateliers dans l’usine Philips à Chartres en 1900 – Photo by Edouard Boubat/Gamma-Rapho/Getty Images

Ateliers dans une usine textile en Chine en 2018 (photo de la société néo libérale planétaire)

Les aurait-il vus comme des frères, d’une tout autre sorte, des Communards qui l’ont ému toute sa vie ?

J’ai repensé bien sûr à cet article de 1925 (il a vingt-deux ans, il porte le costume croisé et la cravate du normalien, et déjà les lunettes de l’intellectuel qui lit trop), cette chronique écrite pour le journal de Marc Sangnier et dans laquelle il évoque le défilé commémoratif de la gauche devant le mur des Fédérés.
Fils de chef cantonnier mais parvenu à la bourgeoisie via la méritocratie de la IIIe République, de quel œil voit-il, par exemple, la délégation communiste de ce jour-là ? Je rappelle quelques lignes :

« Résolus, ramassés, en bon ordre, marchaient les communistes. Ils savent ce que c’est qu’obéir à une discipline librement acceptée. À chaque appel, les voilà. Mobilisation parfaite totale.
Dans le grand cimetière blanc et vert, des petits enfants défilaient, en rang. Ils chantaient, dans les tons très haut, des sortes de petites complaintes qu’on aurait prises pour des cantiques. Mais les bérets étaient rouges et portaient faucille et marteau. Et j’ai vu des papas à grosse moustache, tenant le gosse par la main, et qui chantaient, très fort, des airs de révolution, avec de bons yeux confiants et doux et, la ride dans les sourcils, d’une conviction plus forte que tout »
(La Jeune République du 29 mai 1925).

Art d’évoquer, art d’émouvoir sont déjà là, plus forts que l’idéologie.

Anniversaire de la Communne 21 mai 1939 – manifestation du pari communiste au mur des Fédérés (Photo by Keystone-France/Gamma-Keystone via Getty Images)

Cinquante ans plus tard, en juillet 1977, Guillemin, réfléchissant au cours de nos conversations à son œuvre d’historien, me disait :
« Je me rappelle […] avoir lu sur La Tragédie de Quarante-Huit des critiques assez intéressantes, venant des communistes, entre autres, et constatant que je m’étais intéressé à la surface des événements mais n’en avais pas regardé le fondement économique et social. C’est probablement vrai. Ce qui m’intéresse, ce sont les comportements » (Henri Guillemin tel quel, Utovie, 2017, p. 158).

La théorie, l’interprétation lui pèsent, et il ne les manie pas volontiers ; il se passionne en revanche pour l’individu aux prises avec le concret de ses choix, de ses préférences, de ses faiblesses.
C’est pour cela qu’il a parlé avec tant d’intensité de l’échec de la Commune : pour lui, elle est certes un fait, et même un symbole, mais elle est surtout l’expression d’un groupe d’hommes, d’individus parfois remarquables, qui n’ont pu réussir.

J’ai cité, lors du colloque de 2016, l’article qu’il a publié sur La Proclamation de la Commune d’Henri Lefebvre et auquel il a donné un titre très consciemment provocateur : « Pas besoin d’être marxiste » (Journal de Genève, 22 avril 1965).

Ici aussi, je rappelle les quelques lignes essentielles, qui concernent « la manie marxiste d’Henri Lefebvre » :

« Rien n’est lassant comme ces perpétuelles références des dévots à leur dieu. […] Comme si la pensée et l’action révolutionnaire pour la substitution de l’ordre au désordre, de la justice à l’iniquité, n’avaient de prix que s’il y a moyen de leur coller le label marxiste ! […] Je n’ai pas besoin d’être un marxiste inconditionnel pour reconnaître à la Commune une valeur pathétique de symbole […]. Ce qui m’émeut, dans la Commune, ce qui m’attachera toujours à elle, c’est qu’on y a vu des gens, à la Delescluze, à la Rossel, à la Vallès, à la Varlin (celui-là surtout, quelle haute figure, bouleversante), des hommes qui ne “jouaient” pas, qui risquaient tout, et le sachant, des courageux, des immolés. Parce qu’ils avaient une certaine idée du Bien et qu’ils y vouaient leur existence même »
(cité dans Henri Guillemin et la Commune : le moment du peuple ?, Utovie, 2017, p. 19).

Les Communards qui ont tenté de gouverner sans savoir comment faire ne sont évidemment pas les mêmes hommes que ceux dont Monicelli décrit la terrible déchéance objective.
En revanche, le regard de Guillemin, le regard de Monicelli me paraissent relever d’une tentative analogue pour mettre au premier plan l’humain.

Guillemin n’a pas décrit les ouvriers dans ses livres comme le fait le cinéaste italien, mais il me semble que s’il avait parlé de ce film (j’ignore s’il l’a vu), ç’aurait été pour en approuver l’intensité humaine ; elle rappelle en droite ligne celle de la description des terribles « caves de Lille » par le député Hugo, description qui lui a servi à écrire le poème magistral des Châtiments, « Joyeuse vie ».

Michel Foucault et Jean-Paul Sartre en 1968,  harangant les ouvriers devant « Billancourt », métonymie du prolétariat ouvrier – (Usines Renault, depuis transmutées en lieu de culture de la bourgeoisie mondaine post-moderne) 

Dans tous les cas : Hugo, Guillemin, Monicelli, ce qui se pose c’est bien la question de l’intellectuel et/ou de l’artiste face à la réalité de la misère !

A-t-elle cessé de se poser ? dans l’état actuel de la France, elle est évidemment toujours vivante, et toujours aussi difficile à résoudre.

Note de Patrick Berthier

Le Quart-Etat – huile sur toile de 1901 – 293 x 545 cm – tableau de Pellizza da Volpedo (1868 – 1907)
Museo del Novecento – Palais Arengario – Milan