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Malgré le coronavirus, de bonnes nouvelles

La bonne nouvelle – Colloque Henri Guillemin

Elle se concrétise par la photo du fronton de l’ENS.

Nous avons en effet reçu la confirmation de notre demande de réservation de la salle Dussane. Le colloque Guillemin se déroulera donc dans les mêmes conditions que celui de 2018.

Il aura fallu jusque-là vivre un petit suspense. En effet, compte tenu de la difficulté de trouver une salle dans Paris pour ce type de manifestation, à des conditions abordables, les services de l’ENS avaient été sollicités dès l’automne dernier.
J’appris alors qu’on ne pouvait rien me confirmer avant les résultats d’une campagne interne que l’administration a dorénavant décidé de lancer, destinée à recueillir les besoins internes, déterminant ainsi la disponibilité des salles.

Nos chances relevaient du jet de dé ou du poker.
Les recherches parallèles auprès des universités eurent le mérite de me confirmer qu’effectivement, cahin-caha, elles se muaient en start’up, en proposant la location de leurs amphis à des prix dépassant, pour certaines, la somme de 5000 €.

On ne m’a pas caché que corona avait bousculé les choses ; l’école ne réouvrira probablement pas avant septembre prochain.

Toujours est-il que c’est une bonne nouvelle pour nous tous.

Le colloque Guillemin est donc finalisé. Il faut encore définir les thèmes d’intervention de chacun, mais nous avons encore le temps.

Pour rappel, je remets les éléments définitifs de la manifestation. Le colloque rassemblera des intervenants reconnus dont le témoignage portera sur le thème : « Enseignement de l’Histoire et Recherche en péril (histoire politique, littéraire, économique) »  

La date est fixée au samedi 28 novembre 2020, salle Dussane – Ecole Normale Supérieure – 45, rue d’Ulm 75005 Paris.

Ci-dessous, les intervenants, présentés par ordre alphabétique.

Yves Ansel
Agrégé ès lettres, docteur d’Etat, professeur émérite à l’Université de Nantes, spécialiste de la littérature française des XIXe et XXe siècles.

Patrick Berthier
Professeur émérite, ancien élève de l’ENS, agrégé de lettres, docteur d’Etat, co-fondateur de LAHG.

Benoît Bréville
Rédacteur en chef du Monde Diplomatique, Historien, docteur en histoire.

Florence Gauthier
Historienne, Maître de conférences en Histoire moderne – Université Paris VII-Denis Diderot 

Rémy Herrera
Economiste, docteur d’État, chercheur au CNRS (Centre d’économie Sorbonne). Enseigne à l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Fadi Kassem
Professeur dans le secondaire et en classes préparatoires aux grandes écoles, diplômé de Sciences Po Paris, agrégé d’histoire, (CPGE), ancien membre du jury du CAPES externe d’histoire-géographie.

Annie Lacroix-Riz
Historienne, ancienne élève de l’ENS, agrégée d’histoire, docteur d’Etat, professeure émérite d’histoire contemporaine à l’université Paris VII-Denis Diderot.

Shlomo Sand (sous réserve)
Professeur à l’université de Tel Aviv, docteur d’État, historien spécialisé dans l’histoire contemporaine.

Le Prix Henri Guillemin

Nous avons pu, avant le black out, faire parvenir aux membres du jury les ouvrages finalistes. Selon le nombre d’exemplaires reçus des éditeurs, nous avons effectué soit une diffusion complète, soit défini une circulation des livres entre les membres.

A cause du confinement, celle-ci est momentanément arrêtée. Elle reprendra dès le retour à la normale, dont nous savons depuis peu qu’il interviendra à partir du 11 mai prochain.

Sans changement, le jury se réunira durant la première quinzaine de septembre prochain, dans un lieu convivial restant à déterminer.

A cause du confinement, deux ouvrages n’ont pu être diffusés et le seront à partir du 11 mai.
Il s’agit de :

Le venin dans la plume de Gérard Noiriel. Ed. La Découverte

Comment l’Amerique veut changer de Pape de Nicolas Senèze. Ed. Bayard

Je rappelle les ouvrages finalistes en cours de lecture, présentés, dans un souci de neutralité, par ordre alphabétique d’auteur.

La Guerre civile en France, 1958-62 : Du coup d’état gaulliste à la fin de l’OAS

de Grey Anderson. Ed. La Fabrique

Le Peuple Souverain et Sa Représentation – Politique de Robespierre 

de   Yannick Bosc. Ed. Crtiques

Récidive : 1938

de Michaël Foessel. Ed. PUF

Des Républicains ou le roman vrai des Raspail

de Ludovic Frobert. Ed. Libel

La non-épuration en France – De 1943 aux années 1950

de Annie Lacroix-Riz. Ed. Armand Colin

 

 

Eugène Varlin

de Jacques Rougerie. Ed. Du détour

La surprise – Jean-Luc Godard

Je vous laisse la découvrir par vous-même dans cette toute récente interview vidéo du cinéaste, confiné chez lui en Suisse.
Godard, aujourd’hui 89 ans (né le 3 décembre 1930), restera jusqu’au bout impertinent et caustique et….intéressant. Il ne porte pas de masque et prend un malin plaisir à fumer un gros cigare et à parler en le machouillant. Sa voix chevrotante, surtout au début de l’interview, n’arrange rien.

Godard est très clivant : on adore ou on déteste. Ses interventions sont devenues rares et lorsqu’elles surviennent, cela crée un petit événement. Ici, il a accepté de répondre en direct sur le compte Instagram de l’ECAL, (une école d’art de Lausanne) aux questions du cinéaste suisse Lionel Baier.  

Mais là n’est pas la surprise. Pour bien l’entendre et la capter, car c’est très court, je vous conseille de mettre des oreillettes ou un casque.

Les fans de Godard écouteront la totalité de l’interview, mais pour aller directement au but et découvrir cette surprise, il faut mettre le curseur sur la 23e minute et à partir de là, écouter très attentivement. Vous verrez, ou plutôt, vous écouterez, ce n’est pas long, mais ça fait plaisir.

Note rédigée par Edouard Mangin

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Guillemin et le pape Jean-Paul II

Jean-Paul II à Longchamp en 1997

L’occasion m’a été donnée, il y a quelques jours de réviser un jugement que j’avais porté sur la haine (le mot est peut-être trop fort) que Guillemin portait à l’égard de Jean-Paul II, le pape polonais, comme il ne manquait jamais de le rappeler – et « polonais » n’était pas un compliment sous sa plume, tant l’Eglise polonaise paraissait rétrograde à beaucoup de chrétiens.

J’avais mis sur le compte de son combat contre l’Institution cette détestation. Mais j’avais trouvé saumâtre qu’au prétexte que le frère Roger de Taizé ne cachait pas son admiration pour Jean-Paul II, Guillemin ait rompu avec lui alors qu’il avait entretenu avec lui des relations si fortes et écrit sur lui des pages si remplies d’admiration.

J’avais, dans Les petits papiers d’Henri Guillemin, traduit cela comme une sorte de meurtre du Père. [Pour en savoir davantage sur l’ouvrage de Patrick Rödel, cliquez ici NdE]

Et puis, j’avais mis sa réaction au compte de ce que même ceux qui l’aimaient appelaient son sectarisme.

294 pages – Editeur : Lessius – 25 €

Cette occasion fut la parution d’un livre intitulé Le pacte des catacombes, « Une Eglise pauvre pour les pauvres », un événement méconnu de Vatican II et ses conséquences (Lessius éditions).

Un texte que Guillemin aurait adoré parce qu’il met l’accent sur la volonté de l’Eglise sud-américaine de rompre avec tout l’apparat d’un autre temps (palais épiscopaux, voitures de luxe, vêtements et bijoux d’une richesse insolente et dépourvue de signification), de recevoir les intuitions premières du Pape Jean XXIII qui voulait que le Concile mît au centre de ses préoccupations non pas des problèmes d’organisation interne mais la priorité absolue des pauvres, centre même des Evangiles.

Le pacte des catacombes est un texte qui fut rédigé et signé par un certain nombre d’évêques du Tiers Monde (Don Helder Camara, entre autres) et de la vieille Europe convaincus qu’il fallait sortir d’une conception très européo-centrée du fonctionnement de l’Eglise.

Rien d’un complot, mais simplement un rappel de ce qui avait été le souhait profond du Pape et des conséquences pratiques que cela devait avoir dans la vie concrète des évêques, non plus princes de l’Eglise, mais serviteurs de leur Eglise et des plus pauvres en son sein.
Malgré des efforts non négligeables, les signataires de ce pacte ne parvinrent pas à redresser la direction de la barque. Ils se sont heurtés à une Curie où les conservateurs étaient en position de force et n’entendaient abdiquer d’aucun de leurs privilèges.

Leonardo Boff, né le 14 décembre 1938 à Concórdia (Brésil), est l’un des chefs de file de la théologie de la libération

Les évêques sud-américains, une fois rentrés chez eux, mirent tranquillement en œuvre les changements qu’ils avaient préconisés. Cela donna naissance à un travail théologique passionnant auquel on a donné le nom de Théologie de la Libération (parmi les théologiens qui s’y attelèrent, un des plus connus est Leonardo Boff) et à la création de communautés de base qui se caractérisaient par leur proximité avec les pauvres et s’éloignaient du cléricalisme longtemps dominant.

Au cours de trois conférences réunissant les évêques à Medellin (1968), à Saint Domingue (1981) et Aparecida (1994) cette ligne fut maintenue en dépit des coups de frein que Rome tentait d’y apporter.

Je ne pense pas que Guillemin ait particulièrement été attentif à toute cette vie ecclésiale sud-américaine, mais ce qui est sûr c’est qu’il a été sensible à la reprise en main par Jean-Paul II et par le cardinal Ratzinger d’une église locale qui leur paraissait prendre des libertés insupportable avec le centralisme vatican.

Il a suffi de remplacer les évêques qui atteignaient l’âge de la retraite par des prélats tout acquis au conservatisme romain ; il a suffi aussi de condamner les théologiens de la Libération coupables de se laisser influencer par le marxisme dans la lutte que menaient les peuples d’Amérique latine contre les dictatures qui régnaient dans leur pays.

Je savais tout cela, mais je n’avais pas pris suffisamment conscience de ce que cela allait entraîner pour toute une partie du clergé, Guillemin, lui, en avait l’intuition et il faut lui rendre hommage de sa clairvoyance.

L’archevêque Óscar Romero, né le 15 août 1917 au Salvador, mort assassiné le 24 mars 1980 en pleine messe par la junte militaire. Sa canonisation est célébrée le 14 octobre 2018 à Rome, sous le pontificat du pape François.

Les pouvoirs militaires, les milices armées prirent pour cible les prêtres engagés auprès du peuple dans le combat contre les dictatures, il y eut de nombreuses exécutions, il y eut des évêques assassinés (Mgr Romero) sans que cela ait suscité de la part de Rome beaucoup d’indignation.

La politique menée par Rome était axée sur la lutte contre le communisme et tout l’Occident applaudissait ce Pape qui, disait-on, avait fini par faire plier le gouvernement polonais et permis le retour de la Pologne dans le giron du camp du Bien.

L’option pour les pauvres était bien oubliée, l’Eglise pouvait se consacrer à consolider son fonctionnement et à recentrer son discours sur les questions morales et sexuelles. Les luttes pour une société plus juste et fraternelle étaient condamnées et l’on vit des évêques se porter garants de la bonne catholicité des nouveaux tyrans comme Pinochet.
Il y eut durant ces années une véritable persécution des prêtres et des évêques progressistes tant de la part des régimes autoritaires que du Vatican lui-même.

Le fondateur des Légionnaires du Christ, Marcial Maciel, reçoit la bénédiction du pape Jean-Paul II en 2004.

Pire encore, dans cette volonté obsessionnelle de faire barrage au marxisme, Jean-Paul II porta sur les fonds baptismaux Les Légionnaires du Christ dont on apprit, du vivant même du Pape, que le fondateur Maciel était un prédateur sexuel, qui avait violé ses propres enfants qu’il avait eus avec plusieurs femmes, qui avait su se faire donner des sommes considérables par de riches veuves qu’il parvenait à manipuler – on ne sait pas encore, à l’heure actuelle, où tout cet argent a pu passer.

Les Légionnaires du Christ existent toujours – le moins qu’on puisse dire d’eux est qu’ils ne sont pas progressistes, que leur théologie ne dépasse pas une vision tristement moralisatrice des Evangiles, qu’ils brandissent davantage la menace de l’enfer à l’égard des divorcés remariés qu’à l’égard de leur fondateur.

Pour les auteurs du Pacte des catacombes : « Ainsi des mouvements comme l’Opus Dei, les Légionnaires du Christ (..) reçoivent la bénédiction du pape polonais aveugle devant les dérives autoritaires vécues à l’intérieur de ces mouvements.
Leur importance dans son projet de reconquête chrétienne du monde leur donne une place prépondérante, leur garantissant une certaine impunité dans leur modus vivendi. Derrière ce choix se cachait sans doute une critique voilée du Concile lui-même. »

Guillemin ignorait les détails de cette histoire ; il devait concentrer sa méfiance sur l’Opus Dei, comme beaucoup de chrétiens progressistes à l’époque, que l’on soupçonnait à juste titre de complicité avec tous les mouvements d’extrême droite.

S’il l’avait connue cela aurait été pain bénit pour lui, si j’ose dire. Il n’empêche que la canonisation de Jean-Paul II l’aurait empêché de dormir et qu’il y aurait vu une preuve supplémentaire de la maladie de l’Eglise qu’il déplorait depuis qu’il avait commencé à s’intéresser à son histoire (Cf « Par notre faute », article publié en 1937 et repris par Patrick Berthier Le Cas Guillemin, Gallimard, 1979).

Il n’aurait pas vu non plus d’un bon œil l’élection de Ratzinger comme successeur de Jean-Paul II.

En revanche, on peut être sûr que le Pape François aurait été pour lui un « chic type », lui qui a pu mettre en œuvre, au Vatican même, les principes du Pacte des catacombes, dénoncer le cléricalisme, et les maladies de la Curie, c’est-à-dire les abus de pouvoir de certains membres de la hiérarchie, leur carriérisme, leur ignorance totale de la réalité du monde, prôner une indépendance plus grande des conférences épiscopales, ouvrir enfin l’Eglise aux pauvres ou plus exactement mettre les pauvres au cœur même de la mission de l’Eglise.

Ce n’est pas un hasard non plus si Leonardo Boff a été reçu au Vatican et si Mgr Romero a été béatifié. Autant de signes qui expliquent pourquoi, aux yeux de bon nombre d’américains, soutiens de Trump, le Pape François passe pour un dangereux communiste.

Encore une fois, Guillemin a fait preuve dans ce domaine d’un flair étonnant que des faits qu’il ignorait sont venus corroborer par la suite.
Comme il en fait preuve dans le dernier texte que nous avons de lui sur la Guerre du Golfe. Comme il en a fait preuve dans ses conférences sur la Révolution et sur le rôle de Robespierre.

Il s’est finalement assez peu trompé et c’est cela qu’on continue de lui reprocher.

L’intransigeance qui est la sienne, sur certains points, passe mal à une époque de consensus mou et d’oubli de l’histoire ; il n’empêche qu’elle est salutaire.

Note rédigée par Patrick Rödel

La Nona Ora (la neuvienne heure) – 1999 – œuvre de l’artiste italien Maurizio Cattelan (né en 1960) – sculpture grandeur nature en cire du pape Jean-Paul II habillé de la traditionnelle soutane blanche, férule à la main, écrasé par une météorite sur un tapis rouge. Le titre de l’œuvre fait référence à l’heure de la mort du Christ sur la croix, la neuvième heure selon la théologie chrétienne. Cette œuvre appartient à l’homme d’affaires François Pinault qui l’a prêtée, en 2003, à l’archevêché de Rennes qui l’a acceptée.

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Les derniers textes d’Alain Badiou

En 2012, Alain Badiou avait proposé, chez Fayard, ce qui n’était pas une traduction de La République de Platon mais une transposition du texte qu’il suivait dans ses grandes articulations dans le contexte actuel.

Le résultat a fait frémir les spécialistes de Platon, mais je n’en suis pas et j’ai trouvé cette audace absolument réjouissante et politiquement passionnante.

Les éditions Fayard, qui publient les séminaires que Badiou a tenus à Ulm depuis 1966, proposent ceux qu’il a consacrés à Platon, parallèlement à son travail de relecture de La République :

 

912 pages – Ed. Fayard (6 novembre 2019) – 27 €

Pour aujourd’hui : Platon ! 2007/2010. Ce qui sonne comme un mot d’ordre, comme un slogan politique qui peut paraître paradoxal à une époque où les gens lisent peu et en particulier Platon.

Il n’est pas question d’entrer dans le détail foisonnant de ces 900 pages, mais de suivre quelques pistes qui auraient intéressé Henri Guillemin.

La philosophie de Badiou est une philosophie de l’événement. Ce qui est au centre de sa réflexion, c’est le surgissement de ce qui est une vérité – dans le domaine de la science, de l’art comme dans celui de la politique.

Je me bornerai au champ du politique : Badiou a, sur la situation actuelle, un avis définitif : avec une sévérité absolue, il dénonce les illusions des régimes démocratiques qui ne sont que le masque d’une confiscation du pouvoir par une oligarchie.
La toute-puissance de la finance a été un des résultats de l’échec de ce qu’on a appelé le socialisme réel – échec dû aux contradictions dans lesquelles se sont enfermés tant le stalinisme que le maoïsme.
La plus destructrice a été de rester prisonniers d’un culte de l’Etat, d’une fétichisation de la forme étatique, qui, dans son souci obsessionnel de stabiliser la société, de mettre un terme au mouvement révolutionnaire pour gérer les bénéfices d’une victoire sur l’ancien régime défait, reproduit ses méfaits, remplace la domination de l’ancienne classe par la domination du Parti.

« L’Etat de dictature du prolétariat qui devait être un Etat transitoire, une espèce de bref intervalle entre une société étatisée et une société non-étatisée, s’est installé comme une figure d’Etat despotique légitimée, justifiée », justifiée par toute une idéologie mensongère. On retrouve les vieux débats sur la révolution permanente et sur les slogans maoïstes – « plein feu sur le Comité central ! ».

Guillemin était tout à fait conscient de ces difficultés – ce qui explique en partie pourquoi il avait devant l’engagement politique concret plus que des réticences, passées les années de militantisme aux côtés de Marc Sangnier ; pourquoi aussi il a pu parler de la Révolution culturelle chinoise avec une sympathie, d’assez courte durée il est vrai : la retombée de l’élan des commencements, le despotisme revenu, sous d’autres formes, sous d’autres noms, douchent plus d’un enthousiasme – à l’exception de ceux dont l’aveuglement idéologique est indécrottable.

Cet échec des révolutions, il faut en prendre acte.

Dessin de Philippe Mougey (né en 1969) – un des caricaturiste actuels du Canard enchaîné

La Commune de Paris est le paradigme de cet échec, encore plus que la Révolution montagnarde.
Depuis les Lumières, l’Idée politique émancipatrice, l’Idée qu’il était possible (et nécessaire) de s’émanciper de la tyrannie du petit nombre a été dominante – même si à la dite Terreur rouge avait succédé la Terreur blanche, même si la Commune de Paris a été, comme on le sait, écrasée dans un bain de sang (p.185).

Je rappelle que Badiou connaissait bien le travail de Guillemin et qu’il avait donné un accord de principe pour participer au Colloque que nous avons organisé sur la Commune le 19 novembre 2016. Mais c’était sans compter avec un agenda surchargé.

L’échec de la Révolution d’octobre, celui de la Révolution chinoise semblent sonner le glas de toute possibilité d’émancipation. Nous vivons une époque sans Idée, le constat est terrible.

Et pourtant, il y a une gauche, une sociale-démocratie qui pourraient être porteuses de cette Idée d’émancipation.
Le malheur est que la gauche, pour dire vite les choses, se contente d’une dénonciation purement incantatoire du système actuel mais refuse viscéralement de le détruire – on pourrait multiplier les exemples ; elle pense qu’on peut améliorer le système, en gommer les aspects les plus choquants ; en un mot, elle est réformiste et cherche toujours à donner des preuves qu’elle peut être une bonne gestionnaire du système.
La gauche est le signe même de l’impasse dans laquelle nous nous trouvons.

La gauche est le problème, dit Badiou, en une formule qui en heurtera plus d’un. C’est cruel à entendre, mais force est de constater que Badiou a raison.

Est-ce à dire que cette Idée d’émancipation n’existe pas ?
Badiou lui donne le nom de « communisme ».

Rien à voir, bien sûr, avec ce que nous avons pu connaître ; plutôt une manière de renouer avec ce qui a tenté de se vivre lors de la Commune de Paris. Mais comment anticiper la réapparition de cette Idée ? On ne peut pas la programmer – programme commun de la gauche – quelle illusion ! Elle surgira d’un concours de circonstances absolument imprévisible, elle aura la fulgurance d’une émeute, d’un soulèvement, elle détruira ce socle sur lequel reposent les sociétés, la sacro-sainte propriété privée, mais les formes que tout cela prendra demeurent indécidables.

New york movie – Tableau de Edward Hopper (1882 – 1967) – 1939 – MOMA – New York.
Variation sur le mythe de la Caverne.  Plutôt que New York Movie, c’est Plato’s cave qu’il faut lire. Une fois dissipé le charme trompeur de la belle ouvreuse, l’allégorie de la caverne de Platon devient évidente : les spectateurs sont en prison sous la terre, condamnés à contempler un théâtre d’ombres, alors qu’il leur suffirait de regarder en arrière pour trouver l’issue qui remonte vers le réel. (analyse : Hist. de l’Art/Hopper/USA)

Comment s’en sortir ? Autre manière de se poser la question léniniste du Que faire ?

Comment sortir de la Caverne où nous vivons sous l’emprise des images qui nous sont imposées comme étant le réel lui-même alors qu’elles ne sont qu’une manipulation d’ombres ?

La lecture que Badiou propose de l’allégorie de la Caverne dans La République est passionnante. Il faut que nous nous fassions violence ou que quelqu’un qui a réussi à se libérer nous fasse violence – et violence ici n’est pas une image – pour que nous prenions conscience de la machinerie qui nous interdit d’être libres et que nous opérions cette conversion qui nous amènera vers la vraie source de lumière.
Car il faudra bien sortir de là !

J’aime que, dans les séminaires de Badiou, portes et fenêtres soient ouvertes à ce qui se passe à l’extérieur.
Les analyses les plus abstraites cèdent souvent le pas à des échos de la vie intellectuelle et politique du moment, la grève des personnels techniques des écoles, une manifestation d’étudiants ou un voyage qu’il effectue en Israël.

Et chaque fois, Badiou fait preuve d’une résistance que je trouve salutaire aux commentaires tristement orientés des journalistes et autres faiseurs d’opinions ; on peut ne pas toujours le suivre, il n’empêche que ce qu’il propose donne à penser. Même chose dans son œuvre – à côté des bouquins plus spécifiquement philosophiques, des livres plus courts sont consacrés à des questions d’actualité.

104 pages – Ed. Presses Universitaires de France – (15 janvier 2020) – 11 €

Ainsi en est-il de Trump qui réunit trois textes consacrés au Président américain. Badiou était à Los Angeles au moment de son élection. Trois jours après, il prend la parole devant un public qui lui est plutôt acquis. Passé le premier moment de stupeur, l’analyse reprend ses droits :

Trump n’est pas l’incarnation de « la vulgarité délibérée, (de)la relation pathologique aux femmes et (de) l’exercice calculé du droit de dire publiquement des choses inacceptables pour une large portion de l’humanité », il est le symptôme de l’état du capitalisme qui se présente comme l’unique réel, qui, du même coup, donne son congé à la politique telle qu’on pouvait la concevoir il y a encore quelques années. Il peut se permettre n’importe quoi parce qu’il n’y a pas d’alternative crédible à la domination sans frein d’un capitalisme qui mène le monde à sa perte.

Que pouvons-nous faire ? Résister, c’est clair mais pas facile à faire, dans la mesure où ce qui s’oppose à Trump, en l’occurrence les démocrates, Clinton et Sanders ne sortent pas vraiment du système qui a mené à Trump.

Deux mois après, nouvelle conférence. Badiou affine ses analyses. Que faire, encore une fois ? « une alliance entre les intellectuels, les jeunes et les travailleurs nomades du monde. » Peut-être Bernie Sanders tout de même, qui tente de lancer un mouvement qui s’appelle « Notre révolution », pourra-t-il présenter une vraie alternative ?
On pouvait dans le contexte du moment l’imaginer. Je crains que cette solution ne fasse long feu si j’en juge par la probabilité de voir Biden être celui qui affrontera Trump – tous contre Sanders ou l’appelant à mettre beaucoup d’eau dans son vin pour ne pas effaroucher les classes moyennes.

La conclusion, trois ans après, réside en l’appel à se battre pour un authentique communisme. Ce n’est pas gagné !

Mais nous reste-t-il autre chose que cette espérance – je ne sais pas si Badiou accepterait ce terme qu’il pourrait juger trop empli d’idéalisme – en l’advenue d’un monde qui reposerait enfin sur ses pieds.

120 pages – Ed. : Fayard (22 janvier 2020) – 10 €

Je ne voudrais pas terminer cette évocation des derniers écrits sans évoquer un livre très personnel et bouleversant que Badiou a consacré à la mort d’Olivier, son fils adoptif. Tombeau d’Olivier.

« La vie de mon fils a été interrompue de façon imprévisible et violente. D’une façon en quelque sorte inacceptable. Mais je veux soutenir ici qu’en dépit de ces apparences, sa vie, singulière comme toute vie réellement subjectivée, a existé, pleinement, porteuse d’un sens dont la signification et l’usage avaient valeur universelle. »

Je trouve admirable que le philosophe puisse encore, de son drame personnel, faire une méditation où la colère et la douleur n’obturent pas la puissance de l’analyse.

Cette dimension de la pensée de Badiou est admirable. On ne peut que pleurer avec lui cet arrachement que constitue la mort d’un enfant.
Henri Guillemin était passé par là.

Note de Patrick Rödel

Le drapeau – 156 × 290 cm – tableau de Gueli Korjev (1925 – 2012) – partie centrale du triptyque « Communistes » (à droite le premier volet s’intitule  L’internationale – 290 × 130 cm, et à gauche, le troisième volet est Homère – 290 × 130 cm. L’ensemble est exposé au Musée Russe à Saint Petersbourg.

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Michel Serres/Henri Guillemin – Portraits croisés

MS/HG

Le rapprochement entre Michel Serres et Henri Guillemin ne va pas de soi et pourrait même paraître tiré par les cheveux. A ma connaissance, Guillemin ne s’est jamais exprimé sur Serres, il y a fort à parier qu’il ne l’a pas lu.
Nous savons qu’il n’avait pas la tête philosophique.

Se demander s’il aurait apprécié le dernier livre de Serres Relire le relié, (Paris, 2020 – éd. Le Pommier) relève donc de la gageure.
Osons nous y risquer, cependant.

D’abord parce qu’il y a quelque chose de commun entre les deux hommes : le fait qu’ils sont l’un et l’autre issu d’un milieu populaire et qu’ils ne se sont jamais tout à fait habitués aux us et coutumes de la bourgeoisie et du monde policé des lettres.
« Je suis un fils du peuple », répétait Serres, je n’y peux rien, c’est comme ça. J’ai toujours été un « petit ». Et mon cœur et mon âme sont parmi les « petits », je n’y peux rien. » (Pantopie : de Hermès à Petite Poucette, entretiens avec Martin Legros et Sven Ortoli, 2014 – éd. Le Pommier, p.58).

Cette revendication aurait ému Guillemin qui, lui aussi, a toujours revendiqué la modestie de ses origines. Je les imagine l’un et l’autre fort mal à l’aise dans le milieu socialement confiné de l’Ecole Normale de la rue d’Ulm ; ils n’en connaissent pas les codes, ils en refusent les conventions.

Guillemin y échappe pendant les années où il sert de secrétaire à Marc Sangnier, au risque d’échouer lorsqu’il passe le concours de l’agrégation.
Serres, lui, réussit du premier coup son agrégation, mais eut droit à ce commentaire du président du Jury : « Monsieur Serres, je n’ai pas pu vous mettre dans un rang d’excellence, avec votre accent, vous n’êtes pas exploitable sur le territoire national » (ibid. p.41).

Comme avec délicatesse ces choses-là sont dites.

Ensuite parce que l’un et l’autre n’ont pas été reconnus par l’institution universitaire – on sait la blessure profonde que cela a représenté pour Serres.
Guillemin, lui, a semblé prendre la chose avec plus de désinvolture, mais je ne suis pas sûr qu’il n’ait pas été profondément blessé, lui aussi, de ne pas obtenir le poste à la Sorbonne qu’il aurait mérité.

Pas exploitables sur le territoire national, ils sont donc, l’un et l’autre, partis pour l’étranger où leur fut réservé un bien meilleur accueil.

Mais cela paraît secondaire au regard de leur attachement à la religion chrétienne, et à la religion catholique en particulier.
Guillemin ne s’en est jamais caché ; il en a même fait un des traits les plus affirmés de son caractère et de son parcours – catho de gauche, d’extrême gauche parfois même – ce qui lui a valu quelques solides inimitiés, et chez les cathos, et chez les gens de gauche.

Serres quant à lui, après une éducation chrétienne familiale (son père s’est converti au retour de la Guerre de 14) qui l’a fortement marqué et qu’il a vécue avec une intensité rare, a pris des distances par rapport à la religion.
Mais des distances dues à sa découverte des mathématiques et des sciences humaines qui rendaient difficiles l’aveu d’une foi sans pour autant parvenir à l’éradiquer. « La religion est ma pudeur », a-t-il dit quelque part.

Il n’a pourtant pas cessé de lire et de relire l’Ancien et le nouveau Testament ; et son œuvre est remplie de références à ces textes qui auraient dû mettre la puce à l’oreille de ses lecteurs si leur ignorance en la matière n’avait pas été totale.

Au lieu que Guillemin semble adopter, en avançant en âge, une attitude de plus en plus critique à l’égard de l’institution ecclésiale et des contenus mêmes de la foi : la découverte de l’approche historico-critique fait des ravages dans ses convictions ; Serres, au contraire, avance de plus en plus à visage découvert, ce qui suscite chez les commentateurs (journaleux prétendument spécialistes, et collègues toujours prompts à lui faire payer les succès qu’il rencontrait) des sourires de commisération et l’envie à peine dissimulée de dénoncer chez lui un gâtisme précoce.

Editions le pommier – 288 pages – 20 €

Evidemment, Relire le relié ne peut que les conforter dans leur condamnation. Ils jouent les effarouchés, se disent estomaqués qu’un homme qui s’est toujours vanté d’avoir côtoyé les sciences – alors qu’eux même n’y entravaient pas grand chose – puisse tomber si bas qu’il en vienne à accorder crédit à ces mômeries qui ne font même plus rêver les petits enfants.
A quoi il faut ajouter qu’il n’a pas l’air d’accorder beaucoup d’importance aux travaux d’exégèse et à la méthode historico-critique.

Voilà qui rend bien improbable une rencontre – même post mortem – entre nos deux olibrius.

Et pourtant, il y a des pages dans Relire le relié qui auraient enchanté Guillemin. Celles, entre autres, que Serres consacre à la Sainte Famille et qui font écho aux analyses de Guillemin dans l’Affaire Jésus.

Le Christ dans la maison de ses parents – 1850 –  tableau de John Everett Millais, peintre anglais (1829 – 1896)
huile sur toile, 86,4 x 139,7 cm – Tate Britain à Londres. © Bridgeman images.
(Cette représentation de la Sainte Famille, en écho à la pauvreté des milieux populaires anglais du XIXe siècle, fut extrêmement controversée lors de son exposition)

La vision qu’il développe a soulevé la fureur des intégristes : pensez, faire de la Sainte Famille l’exemple même de la famille recomposée, il y a de quoi prendre à rebrousse poil les tenants de l’imagerie sulpicienne !
Les insultes et les menaces furent telles, qu’il fallut demander une protection spéciale. Ainsi :

« Le père n’est pas le père naturel ni Jésus le fils naturel. Il est d’autre part impossible que la mère ne soit pas la mère, puisque nous sortons tous d’un ventre féminin. » Et plus loin :
« Au total, la sainte Famille innove puissamment dans la société de son temps, fondée sur la généalogie familiale, en la déconstruisant et en substituant aux liens naturels de parenté une structure importée des Romains, l’adoption, c’est-à-dire le choix, individuel et libre, par amour. »

Et pour ceux qui n’auraient pas compris ce que cela implique, Serres enfonce le clou :
« Cette révolution (…) prévoit, et résout, des siècles en avance, mille débats oiseux sur le mariage, le divorce, la famille, la paternité…, en particulier celui, plus actuel, sur le mariage homosexuel. Il ne s’agit plus de réduire cette alliance à un homme et une femme, sexuellement, naturellement parlant, mais, universellement, à tous ceux et à toutes celles qui, s’aimant, se choisissent et s’adoptent. » (p. 169/173)

La question n’est évidemment pas de savoir si Serres croit à la réalité des récits sur la Sainte Famille ; mais de comprendre l’usage qu’il en fait pour en montrer la signification anthropologique actuelle.

Guillemin souleva une indignation semblable en s’attaquant aux contradictions que l’on relève entre les textes consacrés à la naissance de Jésus (Guillemin dit Ieschoua).
« Sur l’ascendance davidique de Ieschoua nous disposons de deux généalogies, fournies l’une par Matthieu, l’autre par Luc, et qui sont insuperposables. On voit mal d’ailleurs, si Joseph n’est pas le géniteur de Jésus, l’intérêt qui peut s’attacher au fait, très hypothétique, d’une appartenance de Joseph à la maison de David. Les lettres de Paul sont antérieures à nos canoniques et il y apparaît clairement que Paul ne sait rien d’une naissance miraculeuse du Sauveur. Lequel – Paul le dit expressément – est « né d’une femme » (Gal 4,4), d’une femme (gunè dans le texte, et non point parthenos, une vierge) ; il précise même que Jésus est « issu de la lignée de David, selon la chair, » (Ro 1,3).

Guillemin tirera de ces remarques des conséquences elles aussi peu orthodoxes sur les frères et sœurs de Ieschoua. (L’affaire Jésus, p.42/45, Utovie/h.g.)

Les perspectives sont différentes, Guillemin s’appuie sur les données de la méthode historico-critique que Serres laisse de côté. Mais l’un et l’autre bousculent les lectures traditionnelles et dogmatiques des textes.

Cette liberté de pensée commune à l’un et l’autre tient au fait qu’ils ont moins intériorisé les codes de la pensée dominante que s’ils y avaient baigné dès leur enfance.
Et qu’ils éprouvent une joie maligne à bousculer les idées mieux établies, retrouvant par là-même ce qu’ils pensent être le cœur même des Evangiles – l’amour.

Note de Patrick RÖDEL

Pour aller plus loin

L’amitié qui s’est forgée entre Patrick Rödel à Michel Serres prend sa source au début des années soixante lorsque Patrick Rödel, jeune normalien, suit les conférences d’épistémologie que le professeur Serres donne à l’Ecole Normale Supérieure (ENS Ulm).
Ensuite, conformément aux mouvements de la vie, les deux hommes vont creuser leur propre sillon.

Ils se retrouvent au tournant des années 2000 et, à partir de là, vont régulièrement se voir, notamment à Bordeaux, où l’accueille Patrick Rödel à chaque fois que Serres y vient pour présenter ses ouvrages.

C’est au cours de ces régulières rencontres qu’une connivence intellectuelle va s’affirmer, débouchant sur une amitié qui ne faiblira pas.

Editions Le Pommier – 176 pages – 16 €

L’intérêt, l’engouement pour les travaux de Serres, amène Patrick Rödel à écrire un livre en 2016 : Michel Serres, la sage-femme du monde – éd. Le Pommier ; un livre rare, peut être le seul écrit en France sur le philosophe et sa pensée ; l’ouvrage d’un fin connaisseur de l’oeuvre composite d’un philosophe atypique.

Aujourd’hui, au moment où s’est ouvert l’immense chantier de la publication des oeuvres complètes de Michel Serres – ouvrages déjà édités auxquels s’ajoutent de nombreux inédits – Patrick Rödel a été invité à intégrer le conseil d’orientation de la Fondation Michel Serres.

Bifurcation, comme d’autres mots serriens tels bifide, trivial, affourchage, permet de remettre en question une vision linéaire du temps au profit de carrefours ou fractalités, dont Hermès est le dieu protecteur.
(Photo symbolisant une facette de la pensée composite de Michel Serres).