Pour un nouvel engagement chrétien de Pierre-Louis Choquet, Jean-Victor Elie et Anne Guillard –
éditions de l’Atelier – 137 pages – 15 €
Lors des rencontres organisées à Bordeaux pour les 500 ans de la Réforme, le groupe girondin de christianisme social avait posé plusieurs questions, parmi lesquelles celle-ci qui leur paraissait essentielle : « Y a-t-il encore des chrétiens de gauche ? »
Il n’y a pas eu de réponses bien nombreuses à cette question.
Eh bien, quelques jours plus tard, nous en avons trouvé trois : Pierre-Louis Choquet, Jean-Victor Elie et Anne Guillard, trois jeunes catholiques qui viennent d’écrire Plaidoyer pour un nouvel engagement chrétien, pour les éditions de l’Atelier.
Un livre d’urgence, un livre d’appel, et qui redonne confiance quand le découragement peut guetter.
Ils partent du constat que ces dernières années ont vu les catholiques de droite et d’extrême-droite occuper la une de l’actualité et souvent même la rue (manif pour tous, son expression politique, le Sens commun, allié à Fillon..), alors que les cathos de gauche semblaient, à l’image de la gauche tout entière, en pleine déconfiture. Et ils posent un diagnostic qui a le mérite d’être à la fois politique et théologique. « Notre époque a du mal à accepter que la religion ne se contente plus de délivrer une certitude absolue ou un ensemble de valeurs qu’il suffirait de suivre, et que l’expérience religieuse porte bien plutôt en elle à la fois la marque d’une instabilité fondamentale [loin de tout dogmatisme sclérosant, de tout psittacisme catéchétique, de toute ignorance de l’histoire de l’Eglise, des Eglises, et de l’histoire tout court – Note de Patrick Rödel] …
…et celle d’une promesse de libération [cf Saint Paul, épître aux Galates, – Note de Patrick Rödel] (p.11).
Et ils en tirent les conséquences : « Nous refusons de faire de la religion chrétienne une posture identitaire, qui ignorerait le dynamisme et l’instabilité propres à la parole religieuse. »(id.) « Au contraire, nous attestons [le mot est fort qui renvoie à « témoin », à « témoignage », vocation première du chrétien – note de Patrick Rödel] d’un christianisme rendant raison du souci évangélique de compréhension du monde, et qui se met à l’écoute de la clameur des plus pauvres et de la détresse de la Terre. »(id.)
Le Pressoir (2 novembre 1789) – Gravure populaire sur la confiscation des biens du clergé (source introuvée)
Retour à l’Histoire et à l’événement de 1789, à plus d’un titre traumatisant et rejetant une bonne partie des catholiques du côté des tenants de l’ordre à restaurer (c’est la deuxième partie de ce plaidoyer). En dépit de quelques prophètes comme Lacordaire et Ozanam, il faudra attendre Léon XIII et l’encyclique Rerum novarum pour que la réconciliation de l’Eglise et de la République puisse être envisagée. Mais cela reste très timide et les résistances sont fortes; des retours en arrière suivent souvent des avancées qui semblaient prometteuses ; les critiques du modernisme sont des freins puissants à l’évolution de l’Eglise.
Nous en sommes encore là malgré l’événement du Concile.
Or, « le témoignage que nous avons à porter, celui du Christ ressuscité, restera inaudible s’il ne se risque pas à la rencontre avec le langage que nous avons en partage avec les hommes et les femmes de notre temps, celui d’une culture dans laquelle, désormais, la référence à Dieu n’est plus primordiale. » (p.59)
[Je rappelle la belle idée de Paul VI sur la nécessaire conversation de l’Eglise avec le monde – note de Patrick Rödel].
La deuxième partie réfléchit, à partir, entre autres, des analyses de Joseph Moingt [né en 1915. C’est un prêtre jésuite français, théologien, spécialisé en christologie – note de l’éditeur], sur ce qu’est un christianisme de l’inachèvement. Et cette notion est indispensable si l’on veut échapper au ressassement des mêmes idées censées nous protéger du monde dans lequel nous vivons.
Cette nouvelle approche théologique est riche d’avenir, « une approche narrative et expérientielle s’avère plus féconde qu’une approche plus classiquement dogmatique pour rendre compte de l’expérience de la foi (…) Engagée dans un tel mouvement, la théologie ne cherche plus à dire la vérité une fois pour toutes ou à spéculer sur la nature éternelle de Dieu, mais ouvre la pensée à une plus grande intelligence spirituelle de l’Ecriture en cherchant sans cesse à relier le texte de la tradition à l’expérience contemporaine. »(p.89)
Cette mise en mouvement (on n’ose pas dire en marche…) est un appel à en engagement renouvelé pour chacun, pour chaque chrétien, au niveau qui est le sien, afin que prenne corps cette nouvelle utopie concrète – c’était le thème de réflexion que le groupe girondin du christianisme social avait retenu l’année dernière – du « libre développement de chacun sur une Terre habitable pour tous. »
Défi à la fois politique et écologique qui est l’objet de la troisième partie de ce livre, dans l’esprit de l’encyclique du Pape François Laudato si. Ouverture du champ des possibles devant la « désolation de la Terre dont nous sommes témoins et co-responsables », devant les conséquences mortelles de la marchandisation universelle et devant l’accroissement exponentiel des inégalités entre nantis et démunis, tant en France que dans le monde. Telle est l’espérance de ces jeunes, telle est leur foi. Puissent-elles nous réveiller de nos engourdissements !
Note rédigée par Patrick Rödel
Tableau « Tango funèbre » 1994 – de Marc Leduc, artiste canadien (technique mixte sur bois 213 x 203 cm)
A noter dans vos agendas
Patrick Rödel tiendra prochainement deux conférences à propos d’Henri Guillemin.
La première, le 12 décembre à 18h30 à l’Université Populaire des Hauts de Garonne, Lormont, sur le thème : Henri Guillemin, historien de la littérature.
La seconde, le 19 décembre à 18h30 à l’Université populaire des Hauts de Garonne, Lormont sur le thème : Henri Guillemin et l’histoire politique française de 1789 à 1968
Au fil de sa chronique hebdomadaire de La Bourse égyptienne Henri Guillemin a parlé trois fois de Georges Bernanos (1888-1948) : le 12 décembre 1937 pour la sortie de la Nouvelle histoire de Mouchette, le 19 juin 1938 pour Les Grands Cimetières sous la lune, et le 3 septembre 1939 (le jour où éclate la guerre, mais Guillemin l’ignore au moment où il envoie son article au journal) pour Nous autres Français, un des recueils d’articles de l’écrivain devenu polémiste.
À cette époque de sa vie Guillemin a évidemment lu Bernanos, mais ne l’a pas encore rencontré ; ce ne sera chose faite que juste après la guerre : alors, durant les dernières années de la vie de l’écrivain, les deux hommes se sont à plusieurs reprises, en Suisse ou à Paris, « parlé sérieusement » (Henri Guillemin tel quel, Utovie, 2017, p. 121. Publication en décembre 2017).
Pour les trois livres dont il s’agit ici, Bernanos est simplement quelqu’un que Guillemin admire comme écrivain, et surtout pour sa farouche droiture d’homme. C’est même beaucoup trop peu dire qu’il admire, et je vais essayer de montrer en quoi.
Analyse de Patrick Berthier
Bernanos 1 : Nouvelle histoire de Mouchette
Nouvelle histoire de Mouchette est la dernière grande œuvre romanesque de Bernanos (son ultime roman, Monsieur Ouine, publié au Brésil pendant la guerre, est de son propre aveu un livre moins achevé).
L’adjectif « Nouvelle » du titre renvoie au fait que, dans le premier roman de Bernanos, Sous le soleil de Satan (1926), un personnage féminin se nomme déjà « Mouchette ». Les deux Mouchette n’ont rien à voir l’une avec l’autre, sauf leur fragilité et leur terrible solitude, qui ont poussé le romancier à leur donner ce même prénom/surnom.
La Mouchette de 1937, une adolescente de quatorze ans, occupe le centre d’un récit tellement resserré que c’est plutôt une longue nouvelle (à peine plus de 80 pages en « Pléiade »).
Résumée brutalement, cette histoire, située dans la Flandre profonde, est sinistre. Fille d’un ivrogne, Mouchette vit à l’écart de ses camarades de classe, rêvant sa vie dans une rumination muette. Un soir d’orage, elle rencontre dans les bois Arsène, braconnier, compagnon de beuverie de son père, se donne à lui dans le seul moment de douceur qu’elle aura connu mais, le lendemain, dégrisée, désespérée peut-être, elle se suicide en se laissant rouler dans un étang.
Le film tiré de cette histoire par Robert Bresson (Mouchette, 1967) est d’une splendide fidélité à l’original avec son noir et blanc profond et l’interprétation somnambulique de la jeune Nadine Nortier.
Fin 1937, quand Guillemin lit la seconde Mouchette, il a en tête l’admirable réussite du roman précédent de Bernanos, Journal d’un curé de campagne (1936), publié avant que ne s’ouvre sa propre chronique égyptienne. Ce qu’il écrit sur Mouchette est moins un article de critique littéraire que la confidence personnelle d’un lecteur frappé de plein fouet par ce texte atypique. Il commence en citant le début du livre : [note de l’éditeur : les signes (« ) englobent le texte de Bernanos ; les signes («, ») encadrent le texte de Guillemin]
« “Mais déjà le grand vent noir qui vient de l’ouest – le vent des mers, comme dit Antoine – éparpille les voix dans la nuit. Il joue avec elles un moment, puis les ramasse toutes ensemble et les jette on ne sait où, ronflant de colère. Celle que Mouchette vient d’entendre reste longtemps suspendue entre ciel et terre, ainsi que ces feuilles mortes qui n’en finissent pas de tomber.” Ainsi commence la Nouvelle histoire de Mouchette, le dernier livre de Bernanos. L’ “attaque” est d’une audace extraordinaire. Ce “Mais déjà…” semble enchaîner ce qui suit à ce qui précède ; or ce qui précède n’existe nulle part ailleurs que dans l’âme du romancier, on dirait d’un homme qui parlait à voix basse, pour lui seul, qui se murmurait à lui-même une histoire, et dont soudain la voix éclate. Il continue tout haut ce récit pathétique et nous associe à son rêve, ce n’est point qu’il ait pensé à nous, viré de bord, changé tout exprès ses perspectives intérieures ; il ne s’est pas décidé tout à coup à faire le romancier pour nous plaire, l’amuseur. Tout se passe comme si la passion l’emportait, enflant inopinément sa voix. Ce rêveur hanté menait parmi ses fantômes un monologue où passait sa fièvre. Et subitement nous avons part à son secret. »
Toute l’admiration du Guillemin de trente-quatre ans pour Bernanos éclate dans ce début. Il ne se sent pas proche de lui comme de Mauriac, qu’il connaît depuis plus de dix ans et dont il est l’ami. De toute évidence, le génie nocturne, tourmenté, pessimiste de Bernanos l’impressionne. C’est un possédé de l’écriture, et cela aussi il le fait sentir avec force :
« Bernanos n’est pas de ces créateurs dégagés, libres d’eux-mêmes et qui règnent à leur gré sur un peuple de figures dociles, prêtes à paraître ou à s’effacer à leur commandement. En existe-t-il, d’ailleurs, parmi les vrais maîtres, de ces souverains si merveilleusement détachés des êtres auxquels ils donnent vie, et qu’ils font agir ? Je ne sais, toujours est-il qu’entre ceux que leurs personnages dominent et pour ainsi dire envoûtent, il n’en est pas, je crois, d’envoûté plus que Bernanos. »
Guillemin se met à raconter l’intrigue, semant son résumé d’une foule de citations courtes qui évoquent l’errance nocturne de Mouchette par des détails sensoriels, depuis « le grand peuplier à peine visible dans le ciel et qui fait un murmure de source » jusqu’à « l’immense chuintement du sol saturé » qui n’absorbe plus l’excès de pluie.
Il se fait presque romancier lui-même pour faire voir Arsène et Mouchette, qui se connaissent depuis toujours, dans ce petit village. « Tous deux se sont glissés, ruisselants, dans cette tanière où sont enfouies sous terre ses cartouches. Le vent de mer hurle autour d’eux. » Ils parlent, loin du monde entier. « Toute cette scène est d’une puissance inouïe, indicible » – Guillemin n’a que ces pauvres adjectifs pour suggérer à quel point le génie narratif de Bernanos est écrasant pour son lecteur. « Cette histoire ressemble à un cauchemar, tout s’y succède et s’y déroule dans je ne sais quelle épaisseur nocturne, quelle palpable et cotonneuse opacité. »
Guillemin plie, dirait-on, sous « la dureté sans nom de ce conte » qui se clôt « au bord de l’étang » par le « rendez-vous mystérieux » de Mouchette avec la mort.
Et le résumé s’achève comme il a commencé, par les mots mêmes de l’écrivain : « La vase du fond était d’un gris presque vert, douce aux yeux comme un velours », et Mouchette s’y couche comme dans un lit, en « pivotant doucement sur les reins, […] tandis que montait à ses narines l’odeur même de la tombe ».
Reste à conclure. Et la conclusion du critique saluant « la puissance de Bernanos » n’est pas moins forte que son évocation du récit lui-même :
« Nous lui en voulons sourdement de nous introduire dans un univers aussi noir ; et nous sommes tentés d’abord de crier au parti pris, à l’excès […]. Cet univers qui nous est tellement étranger, nous savons bien pourtant qu’il existe, mais notre cœur l’écarte et le récuse, car son existence même compromet notre bonheur, menace notre sécurité. C’est l’univers des misérables. Mouchette n’est qu’une des asphyxiées sous l’affreuse cloche des grands dénuements. »
À la date de cette chronique, qui n’est que la sixième d’une série de près de cent publiées en moins de deux ans, ce cri d’admiration à l’adresse de Bernanos est sans doute un des textes les plus forts qui soient encore sortis de la plume d’Henri Guillemin.
Note de l’éditeur sous forme d’un arrêt sur lecture : rencontre de deux génies sur Mouchette : l’écrivain Georges Bernanos et le cinéaste Robert Bresson
Le film de Robert Bresson, adaptation de La Nouvelle Histoire de Mouchette est comme un trait enragé de craie blanche sur un tableau noir, une ligne droite sans fioritures, directe et âpre. Dans ce film, Bresson avec le style qui lui est propre de rigueur janséniste, substitue toutefois à l’impétuosité de la langue littéraire, la sécheresse de son écriture filmique. Mais, et c’est la son génie, il sublime sans le déformer, le roman noir incandescent de Bernanos.
Bresson est le cinéaste des gestes, des objets du quotidien, de la pureté du jeu (le visage de Nadine Nortier est une toile blanche projetée sur le noir de la douleur du monde). Son propos cinématographique est d’être le témoin impassible de la violence qui s’exerce sur la vie courante des plus démunis. Il faudra trois essais successifs à Mouchette pour se noyer correctement alors que résonne le Magnificat de Monteverdi.
L’intransigeance bressonnienne a parfois donné matière au soupçon d’un certain sadisme. Tout le monde n’a pas la possibilité de demander à Jean-Luc Godard de s’occuper personnellement de la bande-annonce de son film. Bresson l’a eue.
Godard dira : « c’est un film chrétien et sadique. Mouchette nous toise de sa rage blanche, nous gratifie de son affection noire. Telle son héroïne jetée d’une rouste vers la messe, le cinéma de Bresson chancelle entre pieds dans la boue et regard vers le sacré ».
Ci-dessous, cet extrait anthologique de la fin de Mouchette.
Suite de la note de Patrick Berthier :
Bernanos 2 : Les grands cimetières sous la lune
Nous pouvons dire presque la même chose de son deuxième article, consacré sept mois plus tard aux Grands Cimetières sous la lune. Le ton, cependant, a changé : toujours aussi admiratif, mais sans cette horreur sacrée dont nous avons senti Guillemin saisi devant le néant terrible de Mouchette. D’entrée le critique salue l’homme de convictions fortes, « qui ne possède, pour vivre, rien d’autre au monde que sa plume », et qui avec ce nouveau livre « vient, sciemment, de s’exclure » du monde des petits profits de la presse et de la librairie par son inacceptable sincérité.
Résumer ce gros ouvrage est bien incommode, mais on peut en donner l’axe.
Installé à Majorque au moment où éclate la rébellion de Franco et la guerre qui l’oppose bientôt à la république en place depuis 1931, Bernanos, homme de droite, voire d’extrême-droite par ses origines intellectuelles, a d’abord approuvé les franquistes. Mais les exactions des deux camps et, surtout, la conduite des notables catholiques, laïcs ou évêques, qui soutiennent en masse Franco, lui font bientôt horreur, et il écrit ce livre pour dire son désespoir : non seulement l’Europe avait déjà bien oublié les « grands cimetières » de la terrible guerre de 14, mais voici que la malheureuse Espagne en crée d’autres.
Bernanos n’a pas de solution, il témoigne. Sa position est différente de celle du Malraux de L’Espoir, autre maître livre sur la guerre civile espagnole, et dont Guillemin a parlé cinq mois plus tôt (voir notre newsletter de juin 2016. Pour la relire, cliquez ici).
Bernanos n’est pas un combattant, sauf par la colère infatigable qu’exprime sa façon d’écrire. Comment Guillemin donne-t-il à son lecteur une idée de ce livre ?
Il se dit d’abord d’accord avec Bernanos lui-même pour refuser de le désigner comme un « pamphlet » ; mot facile, qui serait presque « une étiquette rassurante » ; Bernanos n’est pas un « bonimenteur » : « […] il s’agit d’un homme qui parle et qui s’engage dans ce qu’il dit ; la voix tremble parfois, mais on voit très bien qu’au lieu de hausser le ton, tout au contraire Bernanos se maîtrise, s’oblige à garder son sang-froid, se contraint et se crispe pour tâcher de parler posément, pour dire avec mesure ce qu’il a à dire, ce qu’il lui faut dire, ce qu’il ne peut pas ne pas dire. Ce qui est grave, précisément, c’est qu’il ne joue pas. On essaiera bien de sourire et de s’évader vers d’opportunes considérations littéraires. La route est barrée ; ce livre-là n’est pas un jeu. Pas moyen de crier : “Pouce !” On feindra qu’il nous taquine ? Pas longtemps. La bataille où cet homme se lance, il s’y lance pour de bon. »
Et Guillemin explique : « Il est arrivé quelque chose à Bernanos […], une épouvantable rencontre : la guerre civile espagnole vue de près », chez lui, à Majorque ; ces comités où dans chaque village figurent « le propriétaire le plus riche, le sacristain, quelques bien-pensants et leurs dames » ; ces paysans arbitrairement arrêtés et fusillés ; cette Église muette : « Pas un mot de blâme, pas même la plus inoffensive réserve des autorités ecclésiastiques qui se contentèrent d’organiser des processions d’action de grâces ».
En Bernanos, c’est la découverte de « la monstrueuse falsification du patriotisme » que cause la peur du communisme ; par son horreur exemplaire la guerre d’Espagne permet de comprendre que ce qui s’exprime dans toute l’Europe c’est « le “nationalisme” des industriels » qui, « pour cette seule raison qu’ils gagnent moins d’argent, que leurs affaires sont plus difficiles […], traitent en somme leur pays “exactement comme les souteneurs une fille qui ne rapporte plus” ».
Ces derniers mots sont de Bernanos, et tout l’article est ainsi tissé de l’entrelacs des citations de l’auteur et du commentaire de Guillemin, tous deux unis dans la même indignation ; en voici un exemple éloquent :
« Il [Bernanos] a réfléchi sur la notion communément admise, la notion inculquée de l’ordre ; et il s’est aperçu que l’ordre, sur la plupart des lèvres qui font si grand usage de ce mot, ne signifie pas autre chose que la sécurité garantie aux profits : “Détruire à coups de canon le surplus des misérables ou consumer par le feu des récoltes entières de froment, jeter au ruisseau des tonnes de lait, sont des mesures absolument identiques” ; et il a reconnu enfin que le droit de légitime défense dans la société telle qu’elle est constituée se trouve en fait “de plus en plus réservé à une certaine catégorie de citoyens, et comme inséparable du droit de propriété” ; car, écrit-il avec logique : “On peut bien défendre à coups de fusil sa maison même si l’on en a plusieurs, alors qu’on ne peut défendre par les mêmes moyens son salaire, même si l’on ne possède rien d’autre” ».
Photogramme du film « Les sentiers de la gloire » de Stanley Kubrick (1957)
A ce point de sa lecture on voit que Guillemin lit sous le même angle social Mouchette et l’essai sur la guerre d’Espagne ; mais ce qui le frappe le plus, comme Bernanos, c’est la douleur de voir l’Église se ranger du mauvais côté. « C’est d’elle que je tiens tout ; rien ne peut m’atteindre que par elle », dit Bernanos, qui poursuit : « Le scandale qui me vient d’elle m’a blessé au vif de l’âme, à la racine même de l’espérance, ou plutôt il n’est d’autre scandale que celui qu’elle donne au monde » en bénissant – cette fois c’est une formule de Guillemin – « Franco et ses mitrailleuses ».
Pas étonnant, alors, que le peuple d’Espagne haïsse ses prêtres. Et Guillemin, au moment de clore son commentaire de ce « cri d’angoisse d’un chrétien », donne une dernière fois la parole à Bernanos et à cette formule amère, souvent citée depuis :
« Devenir la bête noire des hommes libres et des pauvres avec un programme comme celui de l’Évangile, convenez qu’il y a de quoi faire rigoler ! »
Bernanos 3 : Nous autres Français
Un mot, avant de finir avec Nous autres Français : s’il est vrai que, dans ces années qui précèdent sa grande carrière d’historien, Guillemin n’a pas encore acquis la stature que lui donneront notamment ses conférences, on peut quand même admirer le culot avec lequel il dit ce qu’il pense, dans ces chroniques égyptiennes que nous avons commencé à feuilleter ; certes sa position est sans doute plus confortable que s’il s’exprimait dans un journal de France métropolitaine, mais on peut aussi tirer son chapeau à la rédaction de ce quotidien de la riche élite francophone du Moyen-Orient pour avoir laissé Guillemin s’exprimer avec toute sa liberté de passionné.
Nous autres Français réunit une série de textes écrits depuis les accords de Munich, signés moins d’un an plus tôt, et à les lire ainsi regroupés on y trouve, dit Guillemin, « cette même passion flamboyante que dans Les Grands Cimetières sous la lune ».
Aussi est-il « impossible de passer sous silence » ce qui est « pour ainsi dire un “discours à la nation française” » envoyé depuis le Brésil, où Bernanos s’est exilé. Guillemin tente de bien dire ce que cela signifie pour l’écrivain polémiste : à la fois une tristesse, et une liberté plus grande encore.
Le passage que je vais citer est encore une fois typique de l’intensité de commentaire qui se fait jour en Guillemin dès qu’il parle de Bernanos :
« Son destin est sans doute de ne plus jamais revoir la France, cette terre qu’il aime d’un tel amour. Il est au loin ; la distance accroît toujours notre lucidité sur les objets de nos attachements. Il est libre ; il l’a toujours été, d’ailleurs, n’ayant jamais joué le jeu du monde, ce remue-ménage des habiles, ces politesses intéressées, ces éloges hypocrites et qui visent à séduite ceux dont on attend, en échange, d’autres éloges, ou des services. Par son exil volontaire, il s’est acquis une position unique et inexpugnable. Il n’attend rien d’âme qui vive, hormis de soi-même et de Dieu. C’est un homme pauvre, qui élève six enfants et qui n’a jamais désiré l’opulence ; un homme d’honneur, que les pharisiens s’empressent d’appeler don Quichotte parce qu’il les gêne, terriblement, et que, privés des moyens de lui nuire ou de le contraindre au silence, ils n’ont d’autre recours que d’essayer de rire (jaune) en répétant qu’il est devenu fou. Mais sa voix parle ; elle vient de traverser les mers, et l’écho de cette formidable clameur n’a pas fini de retentir. »
En fait, Bernanos incarne pour Guillemin le courage de celui qui ose, à contre-courant de ce que nous appellerions le « politiquement correct », dire ce qui est ; c’est en somme ce qu’il fera lui-même, à son échelle plus modeste, dans son œuvre écrite et orale.
Les colères de Bernanos en 1939, notamment contre Maurras, on en retrouvera l’écho bien plus tard dans Nationalistes et “nationaux” (1974) [pour lire le synopsis, cliquez ici ] où Guillemin met au jour les scandales de l’avant-guerre.
Lorsque nous lisons le portrait de ces « “bons Messieurs” si dévots à l’office, le dimanche, mais qui “sont, à la ville, des avoués ou des huissiers très experts, des commerçants plus âpres que le coing vert et de très acides procureurs”, […] si parfaitement dociles à l’autorité ecclésiastique, “mais qui redeviennent eux-mêmes dès qu’il s’agit de leur carrière et de leurs sous” », nous devons être attentifs aux guillemets pour distinguer les mots de Guillemin de ceux de Bernanos qu’il cite, tant tous deux parlent d’un même ton.
En conclusion
Il est probable, à cette date d’imminence du pire, que Guillemin jette sur la situation de la France le regard même de Bernanos, tout en ne se permettant pas, pour des raisons évidentes (il n’est pas connu), de se porter explicitement à ses côtés.
Mais les formules qu’il applique à Bernanos : « Nous autres Français, c’est le cri d’un homme supplicié par ce qui s’offre à ses regards », ou : « le témoignage d’une âme fière et que le scandale ensanglante », sont si crues dans leur vocabulaire qu’on ne saurait y lire les simples propos d’un “critique”.
Lorsque Guillemin dit en finissant : « Je ne connais pas beaucoup d’écrivains, en France et ailleurs, qui soient de cette taille », et que pour lui « Bernanos luit comme une grande flamme », il le situe bel et bien au-dessus des autres, comme écrivain, comme chrétien, comme homme que blessent toutes les bassesses.
Recension de Patrick Berthier
Pour aller plus loin :
la conférence audio de Guillemin sur Bernanos
https://youtu.be/mUPl3oiF7XI
La lettre de Simone Weil à Bernanos :
En août 1936, alors que Franco fait son coup d’Etat, Simone Weil prend part à la guerre civile en s’engageant dans la colonne Durutti. Cette expérience lui laisse d’importantes traces et elle écrit, deux ans plus tard, à Georges Bernanos, dont la lecture de Les grands cimetières sous la lune, lui a fait revivre cet engagement. Vibrant hommage à la littérature, à l’écrivain et à la vérité humaine.
On ne se plaindra pas que, du monde mystérieux de l’édition française, nous arrivent parfois, de véritables pépites. C’est le cas du recueil de poèmes Robespierre [poésie], suivi de Le portrait de Robespierre, de la poétesse Gertrud Kolmar, publié par les éditions Circé. Qui connaît Gertrud Kolmar ? Ce recueil de poèmes ? Qui plus est, consacré à Robespierre ?
Née à Berlin en 1894, Gertrud Kolmar publie en 1917 son premier recueil de poèmes. Douée pour les langues, elle enseigna quelque temps le français et l’anglais. Admiratrice de Romain Rolland, passionnée par la Révolution française, elle rédigea sous la direction d’Albert Mathiez un portrait de Robespierre (1933). Revenue à Berlin, elle refusa de quitter l’Allemagne, préférant « l’exil intérieur ». Arrêtée en 1941, elle meurt en mars 1943 à Auschwitz.
La publication des poèmes et du portrait de Robespierre, œuvre magistrale de Gertrud Kolmar, écrite pendant la montée du nazisme, revêt un intérêt particulier aujourd’hui où l’on voit s’installer en Europe un climat sociopolitique qui rappelle celui des années d’avant guerre. La poésie, comme l’a analysé si génialement Gaston Bachelard, est le plus rapide chemin pour aller au cœur des choses. En pétrissant les mots, en inventant des paradoxes, elle génère des images, des rêveries fondamentales qui vont directement à l’inconscient. Elle remue les imaginaires qui y sont enfouis.
Les 80 poèmes sur Robespierre de Gertrud Kolmar nous mènent ainsi directement au centre d’un moment historique emblématique et au coeur d’un homme singulier. Ils mettent en lumière la puissance de la pensée de cet homme hors norme, dont l’œuvre politique dérange toujours aujourd’hui les thermidoriens au pouvoir, au point de se sentir obligés, plus de deux cents ans plus tard, de le caricaturer inlassablement.
Henri Guillemin n’a pas lu Gertrud Kolmar. Il l’aurait pu si ses textes avaient été traduits en français. Ils ne le furent pas avant la présente édition. En Allemagne, ils ont été publiés en 1934. Nul doute qu’il les aurait aimés.
Gertrud Kolmar est née en 1894, dans une famille bourgeoise juive pour laquelle la question de l’intégration ne s’est jamais posée ; elle, comme tant d’autres, était de plain-pied avec la culture allemande et trouvait dans la société la possibilité de déployer ses talents. Walter Benjamin est le cousin de Gertrud. Elle est morte à Auschwitz en 1943.
C’est une belle femme, au visage ovale, aux immenses yeux noirs, au regard profond. Gertrud parle le russe et le français. Elle a vécu en France. A Dijon. Elle écrit des poèmes. Et curieusement, au moment de la montée des périls (la prise de pouvoir d’Hitler date de janvier 33), elle choisit de se pencher sur Robespierre. Non pas en historienne, mais en poète. Et je ne crois pas qu’il y ait eu une telle entreprise en France ni ailleurs.
80 poèmes pour évoquer la vie de Robespierre, de son enfance à son entrée dans le tourbillon révolutionnaire. Suit un texte en prose, Portrait de Robespierre, dans lequel elle s’interroge sur les raisons profondes de la légende noire de Robespierre.
Il peut y avoir ici ou là des incertitudes, des moments où elle ne fait pas un tri très précis entre ce qui est avéré et ce qui ne l’est pas. Mais peu importe. Elle est fascinée par le personnage de Robespierre qui s’élève, sous sa plume, à la dimension du mythe – pas seulement par lui, par Saint-Just également, par Marat
Sur Saint-Just, au moment de sa mort :
« Il entra dans sa froide et fière clarté Et s’incrusta comme dans une colonne de cristal (…) Et il le sut : aujourd’hui je serai mort, aujourd’hui seulement, car demain je vais vivre. »(p.153)
Sur Marat :
« Visage, profondément dévasté et défiguré Par la soif, la faim des insatisfaits, Des éternels opprimés dans les martyres, Tourné vers un monde pauvre Qui pleure sans bruit sa misère glacée. »(p.59)
C’est évidemment la figure de l’Incorruptible qui domine :
« Tu as dédaigné la coupe d’ivresse, Tu n’es pas resté devant le rôti rebondi, Tu as semé gravement ton grain dur, Pour manger pauvrement avec des pauvres affamés Et quand la main cherchait des sucreries, Pelait avidement la pomme d’or, Tu mourais de faim. Ils te redoutaient, Toi qui quittas sans un mot leur table Et comptais en silence leurs bouchées. Ils te haïssaient… »(p.99)
Robespierre a choisi son camp, celui des pauvres, et toute sa politique n’a visé qu’à vouloir mettre à bas un système qui repose sur les inégalités les plus injustes. Ce faisant, ce n’est pas seulement contre la royauté et les privilèges de la noblesse qu’il luttait, c’était contre l’affairisme, la fascination pour l’argent qui gangrènent cette bourgeoisie voltairienne : en vérité, elle ne cherche qu’à faire sauter les verrous qui freinent sa progression et sa main mise sur tous les pouvoirs.
Danton, bien sûr, en est l’incarnation. Il faudra se résoudre à s’en débarrasser en dépit de l’amitié.
Buste de Robespierre par Houdon
« Il était, lui, fort ! Celui que célèbrent les bouches, Que louent les grands livres, Un de ces êtres sauvages, impétueux, Qui se déchaînent, grandioses, gigantesques (…) Et ils rient quand ils meurent. (…) Toi tu sombras en silence, sans rires, Ensanglanté, haï ; Toi, frêle et pauvre, ami des misérables, des faibles (…) Tu t’appuyas plus fermement sur les béquilles d’airain, La foi en Dieu, Afin qu’avec toute ton impuissance, soutenu par l’invisible Tu assumes ta mission : Faux du moissonneur, clé des pouvoirs, Et langue du prophète. »
Henri Guillemin aurait apprécié. Mais plus encore le visage christique du Robespierre de Gertrud Kolmar.
« Mais lui, le Pur, le Juste fut engendré pour être l’agneau du sacrifice. »
L’image que Guillemin donne de Robespierre avant son exécution m’avait fait penser à la tradition picturale du Christ aux outrages. Gertrud Kolmar n’en est pas très éloignée.
« Il est couché sur cette table dans la salle Pour des siècles dans l’aube grise ; Aucun droit, aucun abri : la bacchanale ; Pas une cruche et pas une main de femme. »(p.147)
Aux yeux de Gertrud Kolmar, il ne fait pas de doute que Robespierre est un croyant. « Mais Robespierre et les siens voulaient arracher Dieu à l’Eglise, tirer Dieu hors de l’église qu’ils abandonneraient comme un écrin vide, inutile et absurde. Cela, ni un ami des prêtres ni un athée n’aurait pu le faire. Robespierre non plus n’y est pas parvenu, le 9 Thermidor est arrivé entre temps. Mais ses discours et ses actes prouvent assez qu’il en avait l’intention, qu’il tenta de le faire. Est-ce que cela dépasse les capacités de l’imagination humaine ? Faut-il qu’un homme qui ébranle les trônes sans détruire en même temps tous les autels passe pour un monstre ? »(p.191)
Il est sûr qu’Henri Guillemin aurait aimé cette approche de Robespierre dont il est lui-même proche, aussi bien dans ses conférences sur Robespierre, sur les deux Révolutions françaises 1789/1792 – 1792-1794 (cliquez ici) que dans son Robespierre, politique et mystique (cliquez ici)
Note rédigée par Patrick Rödel
Portrait de Robespierre à l’âge de vingt ans, par Pierre-Roche Vigneron (1789 – 1872) d’après un pastel de Adélaïde Labille-Guiard (1749 – 1803)
Pour aller plus loin
Outre les travaux d’Henri Guillemin cités précédemment, de nombreux livres ont été écrits sur Robespierre. Ne parlons pas, évidemment, de ce tas d’ouvrages à charge qui perpétuent ad nauseam les mêmes bêtises sur la Terreur quand ce n’est pas sur l’homme lui-même (à remarquer que ses discours ne sont jamais, ou très rarement, attaqués ; et pour cause).
Nous ne mentionnons que deux ouvrages.
Le premier : Robespierre, la fabrication d’un mythe aux éditions Ellipses (456 pages – 24,50 €) de Yannick Bosc et Marc Belissa.
Ces deux historiens comptaient parmi les intervenants à notre colloque du 26/10/13 « Henri Guillemin et la Révolution Française – le moment Robespierre » (Actes du colloque aux éditions Utovie ; vidéos des interventions ici). Dans ce livre, les deux auteurs effectuent une très salutaire déconstruction des légendes et autres affabulations accumulées à propos de Robespierre depuis sa mort en 1794 et permettent ainsi d’apprendre et de comprendre en peine objectivité, l’engagement politique de l’Incorruptible.
Le second : Robespierre, une politique de la philosophie – éditions La Fabrique (209 pages – 10 €) de George Labica.
Cet ouvrage permet de comprendre l’action de Robespierre, comme homme d’Etat, en prise avec l’inédit politique révolutionnaire en train de se réaliser.
L’enseignement de l’histoire n’a jamais été un sujet neutre. Les classes dominantes ont toujours cherché à orienter le récit de façon à conforter leur position, à édulcorer les rapports sociaux, à éviter la prise de conscience des enjeux de rapports de classe.
A leur service, les pouvoirs politiques se sont toujours méfiés de cette discipline qui développe l’esprit critique plutôt que son formatage et qui empêche d’entrer dans le moule de la pensée officielle.
Comme le dit l’historienne Michèle Riot-Sarcey dans la préface de son dernier livre (Le procès de la liberté. 2016 – Ed. La découverte – 355 pages), « le lien entre passé, présent et avenir, est aujourd’hui défait. Dans la France – comme dans le monde – du XXIe siècle débutant, l’absence de projection vers le futur est devenue si manifeste que la connaissance du passé semble totalement suspendue aux attentes de l’immédiat, aux modes comme aux usages pragmatiques des concepts en vogue.
L’absence de perspectives collectives, à court et à long terme, soumet la plupart de nos contemporains à la déficience politique et assujettit la recherche, y compris historique, à la demande des agences nationales dont les objectifs visent à l’application directe et à la rentabilité sociale. […/…]
Aujourd’hui, l’intérêt d’une Histoire à vocation édifiante n’a plus cours, tant elle semble avoir été emportée avec la chute du mur de Berlin en 1989, quand furent programmés la mort des utopies, le triomphe du libéralisme et, paradoxalement, la « fin de l’Histoire » » .
La question est donc de savoir si l’Histoire, telle qu’enseignée aujourd’hui au collège et au lycée, a encore pour objectif de donner aux élèves les clés pour comprendre le monde actuel.
Elle semble être devenue le vecteur privilégié d’un processus visant à faire accepter ce gentil acronyme usité par l’oligarchie mondialisée : « TINA ». Un joli prénom pour dire « There is no alternative ». Autrement dit, pas d’autres modèles que celui du capitalisme ultralibéral.
Enseignement de l’Histoire – Enjeux, controverses autour de la question du fascisme. Ed. ADAPT SNES – 2016 – 126 pages – 12€
Deux professeures d’histoire de l’enseignement secondaire, Joëlle Fontaine et Gisèle Jamet, ont étudié l’évolution des programmes scolaires en Histoire, au collège et au lycée (classes de troisième et de première), depuis les années soixante-dix. A leurs yeux, cette évolution caractérisée par des réformes à répétition, signe une volonté explicite de refondation de l’école pour qu’elle s’adapte aux besoins d’une société néolibérale qui veut surtout éviter de fournir aux élèves les moyens d’exercer une réflexion profonde sur la société actuelle.
Un formatage idéologique
Les deux auteures expliquent très clairement comment ce processus appelé « réforme », qui s’apparente à une casse de l’enseignement en général et de celui de l’Histoire en particulier, fut lancé dans les années 70.
Elles montrent bien que cette progressive et programmée aseptisation de l’analyse critique des faits historiques s’inscrit dans le cadre d’une stratégie de transformation de l’éducation nationale afin qu’elle corresponde aux directives de l’Union européenne qui formule ainsi son ambition : « devenir l’économie de la connaissance la plus compétitive du monde ».
Cette stratégie aboutit à une remise en cause des principes hérités du Conseil National de la Résistance qui avait érigé en priorité nationale l’élévation générale du niveau de culture et de formation dans un but d’émancipation des individus.
Joëlle Fontaine et Gisèle Jamet citent un extrait d’un des nombreux rapports officiels toujours produits par les experts pour légitimer les processus de normalisation. Ici, le rapport Thélot de 2004 : « La notion de réussite pour tous ne doit pas prêter à malentendu. Elle ne veut certainement pas dire que l’École doit se proposer de faire que tous les élèves atteignent les qualifications scolaires les plus élevées. Ce serait à la fois une illusion pour les individus et une absurdité sociale puisque les qualifications scolaires ne seraient plus associées, même vaguement, à la structure des emplois. »
La conséquence pour l’enseignement de l’Histoire est décrite par les auteures comme une « normalisation insidieuse » qui s’effectue par le biais d’une remise en cause de la continuité chronologique au profit d’un découpage thématique, ou par l’accent mis sur quelques concepts (brutalisation, guerre d’anéantissement, valeurs morales…) plutôt que sur la révélation des causes sociales, politiques et économiques des événements.
L’ouvrage présente la situation de façon nette et objective avec toutes les références requises et se compose de six chapitres. Le cœur de ce cri d’alerte occupe les trois chapitres centraux (§2 – Une Histoire désarticulée et désossée ; §3 – Une lecture dogmatique de l’Histoire : les concepts imposés de l’ordre néolibéral ; §4 – Des compétences plus que des connaissances). Il est encadré par deux autres chapitres portant sur le récit des réformes successives, allant toutes dans le même sens (§1 – Les programmes d’Histoire 2009-2010 : une naissance chaotique ; §5 – Quarante ans de normalisation insidieuse).
Il se termine par une dernière partie au titre alarmant : §6 – Vers la fin de l’enseignement de l’Histoire.
Brun-noir/Rouge sang
Joëlle Fontaine et Gisèle Jamet ont particulièrement analysé la façon dont la notion du fascisme est actuellement enseignée à travers l’étude des programmes scolaires. Leur diagnostic est inquiétant.
Ainsi, les conséquences de la Grande Guerre se résument en un mot : « brutalisation », néologisme anglo-saxon par lequel on enseigne de façon uniforme la naissance et le développement des deux formes de totalitarisme, le fascisme et le communisme, pourtant très différentes sur le plan politique et socio-économique.
Ce terme de brutalisation est à la fois si générique et si ancré sur le plan moral qu’il occulte complètement le jeu des rapports et des tensions politiques qui était alors à l’oeuvre. Il rend impossible l’étude de leurs origines respectives, leurs différences structurelles, les réactions des milieux industriels et financiers, la position des églises, les luttes internes, les affrontements, les résistances, etc…
En effet, tout se résume à indiquer que les pays concernés ont vécu sous la terreur, régime présenté comme non convenable. L’anticommunisme du fascisme et l’antifascisme du communisme n’ont pas besoin d’être expliqués puisqu’ils caractérisent l’inhumanité de ces deux « bêtes immondes ».
Pour les auteures, ces choix, entrés en force dans les programmes dans les années 1990, se sont traduits par des apprentissages plus superficiels, une baisse de l’intérêt des élèves pour l’Histoire, une perte de sens. Mais ils ont surtout abouti à une « lecture dogmatique de l’Histoire » qui s’observe très clairement dans l’enseignement du fascisme.
La notion de fascisme a en effet purement disparu des programmes, tout comme la crise de 1929 qui en est la cause première. De même, ont disparu, la guerre d’Espagne (l’Espagne républicaine et sa résistance contre les putschistes franquistes), les luttes antifascistes et dans une moindre mesure l’Italie de Mussolini, tandis que l’étude du système concentrationnaire allemand passe sous silence les centres de détention pour les opposants au nazisme (résistants allemands, militants communistes, opposants politiques parqués dans des camps dès 1933).
Les auteures avancent que mettre ainsi l’accent sur le concept générique de « totalitarisme » permet « une criminalisation du communisme » au détriment d’une analyse sérieuse d’un mode de production différent, de son histoire, de ses erreurs ; une mise à l’index sans retenue depuis la chute du Mur.
A l’heure où, sur fond de crise économique structurelle, l’extrême droite renforce ses positions dans plusieurs pays d’Europe, et non des moindres, ce procédé efface le caractère propre du fascisme, notamment son antihumanisme et sa nature contre-révolutionnaire, la violence qu’il exerce contre les syndicalistes et toute forme de solidarité sociale, donc de fraternité dans la communauté et surtout son lien étroit avec les classes capitalistes de la grande industrie et de la haute finance.
Ce livre pose la question de la capacité dont dispose encore l’enseignement de l’Histoire à aider les jeunes à mieux comprendre les enjeux du monde d’aujourd’hui au regard des leçons du passé et ainsi former leur citoyenneté.
Note rédigée par Edouard Mangin
Tableau de Mark Rothko – Untitled (Black and red) – 1962 – Samsung Museum of Art
Pour aller plus loin
La meilleure façon de se rendre compte des dégâts est de lire l’ouvrage d’Annie Lacroix-Riz L’histoire contemporaine toujours sous influence(éditions Delga – Le temps des cerises – 2012). Ce livre prolonge en quelque sorte la réflexion dans le secteur de la recherche en Histoire et dans le milieu universitaire. Il s’agit d’une réédition augmentée, d’un premier livre sorti en 2004 qui mettait l’accent sur la dérive que connaissait la recherche historique depuis les années 1980. Depuis, de « réformes » de l’université et du CNRS en « réformes » de l’évaluation des travaux, la situation s’est aggravée. L’histoire indépendante et critique, est de plus en plus mise à l’index sur fond de pressions financières, idéologiques et politiques des milieux dirigeants qui affectent en profondeur la recherche historique et l’enseignement de la discipline.
Un autre ouvrage, plus théorique et conceptuel, converge vers le même diagnostic : Pour une éducation humaniste de Noam Chomsky (Ed. L’Herne – 2010 – collection Carnets de l’Herne).
Dans ce petit livre, Chomsky développe une réflexion sur ce que signifie enseigner ou apprendre et comment il conviendrait de penser et d’organiser l’enseignement pour qu’il réponde au besoin d’enrichissement intellectuel du peuple. Il s’insurge contre la tendance endoctrinaire de l’éducation telle qu’elle est de plus en plus pratiquée dans les écoles et les universités et pourfend la propagande politique qui en prend le relais, notamment dans les médias.