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Un an après le colloque sur la Commune, quoi de neuf ?

Archimède – tableau de Domenico Fetti, peintre italien baroque (1589 – 1623) – galerie Alte Meister à Dresde

Faudrait-il rester insensible à certains concours de circonstances, à une sorte de hasard objectif tel que le théorisait André Breton ? Une posture trop surréaliste ? Peut être.

Si ce n’est que les événements qui nous sont parvenus, survenus en une même période, soit un laps de temps restreint (les derniers mois de l’année dernière), concernent nos amis du monde (menacé) de la recherche et de la pensée critique ; plus exactement ceux et celles que nous avions invités à intervenir à notre dernier colloque et dont les travaux, ressortissant pleinement aux valeurs que nous défendons, méritaient qu’on s’y intéressât de plus près .

Déjà, à la suite du colloque « Henri Guillemin et la Révolution française – le moment Robespierre » le 26/10/13, nous avions relayé les informations sur les travaux menés ultérieurement par certains des intervenants.

Cette fois-ci, un an après le colloque sur la Commune, nous avons le plaisir de vous présenter d’intéressantes nouvelles qui concernent Patrick Berthier, Cécile Léger, Annie Lacroix-Riz et Jean Chérasse.
Commençons donc par ce dernier.

Jean Chérasse

Jean Chérasse fut l’un des intervenants de notre colloque le 16 novembre 2016. Son intervention portait sur : « Les « 72 Immortelles » ou la Commune, révolution de la fraternité ».

La bonne nouvelle à indiquer de suite est la parution, dans quelques mois, de son immense ouvrage sur la Commune de Paris intitulé : Les 72 immortelles ou la fraternité sans rivages.

Rappel des faits.

Au moment du colloque, Jean entrait dans la dernière phase de la rédaction de son immense ouvrage sur la Commune.

Cet ouvrage est pour lui un colossal engagement : d’abord une promesse faite à Henri Guillemin au moment où celui-ci, complice de ses travaux, s’impliqua directement dans la réalisation de son film sur l’affaire Dreyfus ; film absolument exemplaire, si contesté, si bafoué, si malmené par les dominants de l’époque ; une œuvre parmi les raretés qui lutte pour la vérité des faits, heureusement encore disponible en DVD sur les marchés numériques.

C’est ensuite un engagement personnel, hautement philosophique, politique et personnel, voire intime, puisque le livre est réalisé à partir d’archives historiques, dont une partie provient de certains membres de sa famille, « Communeux » indéfectibles.
Oui, car la Commune est pour Jean le chant absolu de l’indestructible humanisme, de l’indéfectible fraternité entre les hommes, qui, par delà les obstacles, devraient unir tous les êtres humains. Lumières que la Commune a, pendant 72 journées mémorables, esquissé, et qui restent un témoignage vivant aujourd’hui.

La deuxième bonne nouvelle est que Jean Chérasse, après avoir essuyé une multitude de refus de la part d’éditeurs pourtant encartés à gauche (Ah ! Quand il s’agit de parler du peuple !), a conclu un contrat, en bonne et due forme avec les éditions Le Croquant.
Un livre à paraître « au temps des cerises »…. comme il me l’a dit (mais cerises du printemps 2018 !).

L’ouvrage est important. Il se compose de cinq parties qui suivent une introduction très étoffée. La première retrace l’histoire des luttes depuis 1789 jusqu’à 1871. La deuxième parle des prémisses de la Commune. La troisième est le coeur de l’ouvrage :  une éphéméride des 72 jours de la Commune, le récit des faits de la vie quotidienne, basé sur les archives et les traces accessibles, les témoignages publics et privés, les poésies et chansons, les photographies,  le tout agrémenté par des extraits des œuvres de fiction-documentaire des écrivains et des dessinateurs. La quatrième partie a pour titre  » Décodage, désenfumage et analyses ». Enfin, la cinquième et dernière partie rassemble les conclusions.

Continuons par

Céline Léger

Céline Léger fut l’une de nos intervenantes au colloque pré-cité. Sa très brillante intervention avait pour sujet :  » La Commune de Paris, drame de Vallès (1872) : une « fédération des douleurs » ? « .

Le 12 octobre 2017, eut lieu la soutenance de sa thèse de littérature française sur le thème « La fabrique médiatique de l’événement au XIXe siècle : Jules Vallès, écrire et faire l’histoire ».
Un sujet important pour nous s’agissant de Jules Vallès, l’un des acteurs de premier plan de la Commune, doublé de l’écrivain ainsi révélé. Henri Guillemin lui a consacré un livre pour approcher au près cet homme énigmatique qui intriguait Guillemin par « le feu qui brûlait en lui ».

La soutenance s’est déroulée devant un jury composé de : Marie-Eve Thérenty (professeur de littérature française à l’université de Montpellier III), Marie-Françoise Melmoux-Montaubin (ancienne élève de l’ÉNS – Sèvres, agrégée de lettres classiques, docteur en littérature française, spécialiste de la littérature du XIXe siècle ), Denis Pernot (professeur de littérature française à l’université Paris-13), Corinne Saminadayar-Perrin (co-directrice de thèse -professeur de littérature française du XIXème siècle à l’université Paul-Valéry -Montpellier 3), et Jean-Marie Roulin (co-directeur de thèse – professeur de littérature française du XIXe siècle, université Jean Monnet, Saint-Étienne).

Et, circonstances des temps, hasard heureux, au mois de décembre 2017, Céline nous informait que sa thèse était en bonne voie d’être publiée en 2018.

Depuis, Céline Léger, forte de ses degrés d’éminence, mais au gré des procédures propres à l’Education Nationale, a repris un poste d’enseignante agrégée de français dans l’enseignement secondaire.

Une autre bonne nouvelle est qu’elle prépare actuellement un recueil d’inédits de Jules Vallès pour un numéro à venir de la revue Autour de Vallès (pour aller voir la revue, cliquez ici)

De plus, infatigable, elle prépare parallèlement, en tant que co-directrice, un numéro spécial de cette même revue sur le thème des écrits d’exilés au XIXe siècle.

Filons maintenant notre récit par

Annie Lacroix-Riz

Annie Lacroix-Riz fut l’une des intervenantes au colloque de novembre 2016 sur Henri Guillemin et la Commune sur le thème « 1870, une défaite choisie ».

Annie partage actuellement son temps entre la rédaction de son prochain ouvrage qui fait suite à Les élites françaises entre 1940 et 1944 – De la collaboration avec l’Allemagne à l’alliance américaine ? paru en avril 2016 aux éditions Armand Colin et ses nombreuses interventions publiques comme au Centre Universitaire d’Etudes Marxistes (CUEM), au Café d’histoire critique et de philosophie marxiste ou dans certains media, comme très récemment sur Radio Galère (pour écouter l’émission, cliquez ici). 

A la fin du mois de novembre 2017, Annie diffuse le message suivant :

Je vous remercie de prendre le temps de vous informer sur un exemple de censure cléricale et médiatique étendue sur plus d’une année, et qui vient de se clore à la RTBF, principale chaîne de télévision belge.

Un tel interdit mériterait la fanfare, mais les spectateurs belges l’ignoreront sans doute autant que le public français. Cet exemple accroît la longue liste connue des ostracismes prononcés de longue date en France contre la recherche scientifique et critique en général, et contre les chercheurs indépendants des puissants en particulier.

L’exposé, un peu long, ne vous rebutera pas, j’en suis certaine : j’ai été contrainte à fournir des détails, les jugeant d’autant plus nécessaires qu’il est rare de pouvoir saisir (ou disposer d’éléments solides sur) le processus de censure qui, nous affirme-t-on, n’existe pas dans nos démocraties-modèles et notre grande presse libre.

Les correspondances attestent que je n’étais aucunement demanderesse de la publicité des grands médias: dois-je préciser que c’est toujours le cas, et que je considère les sources électroniques comme le quasi exclusif moyen d’information actuellement accessible : jusqu’à quand est une question qui se pose de plus en plus clairement.

Ambitious new plans – 2005 – Tableau de Jules de Balincourt, artiste français né en 1972

Puis vient le lien (cliquez ici) qui amène au récit détaillé de cette censure déguisée. Une censure directement dirigée contre la recherche critique, donc contre l’établissement de la vérité historique qui dérange les puissants, quels qu’ils soient.

Comme vous le verrez, ce n’est pas la longueur du texte qui surprend : il se lit très facilement, quasiment comme une histoire à suspense, sauf qu’il ne s’agit pas d’une fiction mais bien de la réalité. Ce qui étonne le plus est l’enchaînement des faits qui culminent à une sorte de coup de théâtre grotesque et grossier, derrière lequel se révèle l’âpre réalité des rapports de force sociaux toujours à l’oeuvre.

Et, « Last but not least », nous finissons par

Patrick Berthier

Patrick a ouvert le colloque sur la Commune par une intervention « Petit inventaire des écrits de Guillemin sur la Commune » qui débutait par un beau texte du jeune Guillemin et qui montrait que ce sujet avait été au centre de ses réflexions tout au long de sa vie.

La bonne nouvelle est la parution, fin décembre 2017, de son ouvrage Henri Guillemin tel quel aux éditions Utovie. Un portrait critique, une nouvelle étude sur l’homme, son œuvre, sa méthode, ses engagement. Un livre brassant 40 ans de travail et de fidélité à Henri Guillemin.

Voici la présentation de l’éditeur :

Henri Guillemin, par son approche iconoclaste de l’Histoire, suscite toujours autant de passions. Haï par ses détracteurs, adulé par ses inconditionnels, il dérange les habitudes coincées des « spécialistes », bouscule les idées reçues, enthousiasme les rebelles… Il n’est pas exagéré d’affirmer qu’il nous a appris à aimer l’Histoire dès lors « qu’elle entre dans la période des aveux » et quitte les chemins des « gens de bien » .

En juillet 1977 et janvier 1978, Henri Guillemin s’est longuement entretenu avec Patrick Berthier ; le résultat de ces dialogues, soigneusement revu et souvent très atténué par l’intéressé, a été publié chez Gallimard sous le titre Le Cas Guillemin en 1979.

On lira ici non pas la réimpression de ce livre, mais l’édition de l’enregistrement original, avec rétablissement de tous les passages supprimés ou modifiés comme politiquement ou religieusement incorrects ; on pourra ainsi constater que dès 1977 le matériau et les thèmes de L’Affaire Jésus (1982) ou de Parcours (1989) étaient fixés dans l’esprit de Guillemin.

Cet autoportrait désormais non censuré forme le noyau d’un ensemble dont la première et la troisième parties sont une version revue et enrichie de Guillemin, légende et vérité publié par Utovie en 1982. Ainsi se trouve enfin réalisé ce qui à l’origine aurait dû former un livre en trois parties : l’image de Guillemin dans la critique des années 1950-1970, les mots de Guillemin dans les entretiens de 1977-1978, la part intime de Guillemin telle que la lecture de toute son œuvre permet de la deviner.
En somme, « Guillemin tel quel ».

 

En écrivant ces lignes, j’ai eu envie, s’agissant du portrait d’un homme à la personnalité complexe et captivante, de mentionner également le témoignage de Patrick Rödel.
D’abord en rappelant le portrait à la fois intime et critique qu’il a dressé de Guillemin dans son livre Les petit papiers d’Henri Guillemin (lire le résumé en cliquant ici).
Et ensuite en vous invitant à lire le texte qu’il a rédigé pour saluer la sortie de Henri Guillemin tel quel, paru le 29 décembre dernier dans Médiapart. (Pour lire la recension de P. Rödel, cliquez ici.).

Lettre rédigée par Edouard Mangin

 

Bateaux de combat, bateaux de papier – 2000 – oeuvre de Lester Rodriguez artiste du Honduras né en 1984
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Bonne année 2018

Hautes Pyrénées. Montée par la Pène des Aubères. Vue sur la vallée du Louron

 

Chers abonnés, chers adhérents, chers amis,

Tout d’abord mille mercis pour votre soutien, vos commentaires, vos suggestions, qui nous aident à faire connaître le plus largement possible Henri Guillemin, son oeuvre, son engagement ; sa façon singulière de dénoncer les mensonges du discours officiel ; sa détermination à dévoiler et à populariser les vérités et les faits qui dérangent le beau monde.

Il est heureux que, grâce à Internet, se développe aujourd’hui une curiosité croissante pour son engagement en histoire politique, à travers ses ouvrages et ses conférences. Si l’outil Internet a grandement facilité la (re)découverte d’Henri Guillemin, l’intérêt grandissant pour lui s’explique aussi par la pertinence de ses démonstrations, qui mettent en lumière les enjeux et les rapports de classes, lesquels entrent pleinement en résonance avec notre actualité socio-politique.

Les Ami(e)s d’Henri Guillemin (LAHG) ouvrent, avec 2018, leur troisième année d’activités avec pour feuille de route les projets et travaux suivants :

Colloque Henri Guillemin sur la France de 1940

Nous visons à tenir un rythme biennal pour organiser ces manifestations fortement mobilisatrices. Ainsi, après « Henri Guillemin et la Révolution française – le moment Robespierre » (2013) et  » Henri Guillemin et la Commune – le moment du peuple ? » (2016), le prochain colloque aura pour thème, à partir de l’affaire Pétain étudiée par Henri Guillemin, d’élargir la réflexion en abordant les causes de la débâcle de 1940 et le contexte particulier de cette période historique.

Les propos échangés lors de notre assemblée générale le 2 décembre dernier ont permis de définir ainsi le thème général et de fixer la date de cette prochaine rencontre : le colloque se tiendra le samedi 17 novembre 2018 dans une salle parisienne que nous recherchons actuellement. Il sera, comme les précédents, entièrement filmé et diffusé sur notre site et sur Internet. A vos agendas !

 

Publications Henri Guillemin

Cross références – tableau de Jonathan Wolstenholme (né en 1950) – collection privée

Après la publication, fin 2016, de la nouvelle bibliographie d’Henri Guillemin, entièrement revue et corrigée et considérablement enrichie par rapport à la précédente : Guillemin – une vie pour la vérité – bibliographie (pour en savoir plus, cliquez ici), Patrick Berthier a terminé la refonte intégrale de ses deux ouvrages précédents Le cas Guillemin (Gallimard 1979) et Guillemin, légende et vérité (Utovie 1982). L’ouvrage, intitulé Guillemin tel quel, a été présenté par son éditeur Utovie lors de notre AG du 2 décembre 2017. Il ne s’agit pas de la simple réimpression des deux livres antérieurs mais d’une édition entièrement revue et corrigée et surtout intégrant l’enregistrement original, avec rétablissement de tous les passages supprimés ou modifiés à l’époque par Henri Guillemin.
Ce livre fera l’objet d’une recension dans la prochaine lettre d’information. Pour en avoir un aperçu, cliquez ici.

 

Chroniques du Caire

Comme vous le savez depuis la diffusion de nos lettres, Henri Guillemin fut nommé à l’automne 1936 professeur de littérature française à l’Université du Caire, où, au bout d’un an, on lui proposa de tenir une tribune de critique littéraire dans le journal La Bourse égyptienne. C’est finalement 98 chroniques qui paraîtront dans ce journal. Après vous avoir fait connaître celles sur Simenon, Sartre, Malraux, Céline, Mauriac, Bernanos, nous continuerons à diffuser les bonnes feuilles de cet ensemble d’articles critiques.

Mais le plus important est la publication de ces chroniques sous forme d’anthologie que prépare actuellement Patrick Berthier. Même s’il ne s’agit pas stricto sensu d’inédits, ces textes sont aujourd’hui inconnus du grand public. Leur publication à venir par les éditions Utovie, possiblement en 2018, représente donc une véritable découverte.
Nous vous en dirons plus au fur et à mesure de son avancement.

 

Chemins de traverse

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Garrowby Hill  – tableau de David Hockney (né en 1937)

C’est la rubrique qui nous permet de faire connaître des ouvrages d’auteurs contemporains, dont les sujets entrent en convergence avec les engagements d’Henri Guillemin, notamment dans le champ de l’histoire politique. Pour nous, il est important de faire connaître ce type d’ouvrages et les Chemins de traverse continueront de sillonner les paysages de la pensée critique. D’autant que certains adhérents, présents le 02/12/17, se sont proposés pour apporter des recensions, une bonne nouvelle accueillie à l’unanimité.

 

Voici donc notre plan de charge pour 2018 qui poursuit l’ambition de développer la notoriété d’Henri Guillemin et, par la diffusion de son esprit critique, de briser le granit des fausses certitudes.

Très bonne année 2018 à toutes et à tous !

 Teenager, Teenager 2011 – oeuvre de Sun Yuan & Peng Yu – Arario Gallery Séoul

 

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Pour un renouveau de l’engagement chrétien


 

Pour un nouvel engagement chrétien
de Pierre-Louis Choquet, Jean-Victor Elie et Anne Guillard –
éditions de l’Atelier – 137 pages – 15 €

Lors des rencontres organisées à Bordeaux pour les 500 ans de la Réforme, le groupe girondin de christianisme social avait posé plusieurs questions, parmi lesquelles celle-ci qui leur paraissait essentielle : « Y a-t-il encore des chrétiens de gauche ? »

Il n’y a pas eu de réponses bien nombreuses à cette question.

Eh bien, quelques jours plus tard, nous en avons trouvé trois : Pierre-Louis Choquet, Jean-Victor Elie et Anne Guillard, trois jeunes catholiques qui viennent d’écrire Plaidoyer pour un nouvel engagement chrétien, pour les éditions de l’Atelier.

Un livre d’urgence, un livre d’appel, et qui redonne confiance quand le découragement peut guetter. 

Ils partent du constat que ces dernières années ont vu les catholiques de droite et d’extrême-droite occuper la une de l’actualité et souvent même la rue (manif pour tous, son expression politique, le Sens commun, allié à Fillon..), alors que les cathos de gauche semblaient, à l’image de la gauche tout entière, en pleine déconfiture. Et ils posent un diagnostic qui a le mérite d’être à la fois politique et théologique. « Notre époque a du mal à accepter que la religion ne se contente plus de délivrer une certitude absolue ou un ensemble de valeurs qu’il suffirait de suivre, et que l’expérience religieuse porte bien plutôt en elle à la fois la marque d’une instabilité fondamentale [loin de tout dogmatisme sclérosant, de tout psittacisme catéchétique, de toute ignorance de l’histoire de l’Eglise, des Eglises, et de l’histoire tout court – Note de Patrick Rödel] …
…et celle d’une promesse de libération [cf Saint Paul, épître aux Galates, – Note de Patrick Rödel] (p.11).

Et ils en tirent les conséquences : « Nous refusons de faire de la religion chrétienne une posture identitaire, qui ignorerait le dynamisme et l’instabilité propres à la parole religieuse. »(id.) « Au contraire, nous attestons [le mot est fort qui renvoie à « témoin », à « témoignage », vocation première du chrétien – note de Patrick Rödel] d’un christianisme rendant raison du souci évangélique de compréhension du monde, et qui se met à l’écoute de la clameur des plus pauvres et de la détresse de la Terre. »(id.)

Le Pressoir (2 novembre 1789) – Gravure  populaire sur la confiscation des biens du clergé (source introuvée)

Retour à l’Histoire et à l’événement de 1789, à plus d’un titre traumatisant et rejetant une bonne partie des catholiques du côté des tenants de l’ordre à restaurer (c’est la deuxième partie de ce plaidoyer). En dépit de quelques prophètes comme Lacordaire et Ozanam, il faudra attendre Léon XIII et l’encyclique Rerum novarum pour que la réconciliation de l’Eglise et de la République puisse être envisagée. Mais cela reste très timide et les résistances sont fortes; des retours en arrière suivent souvent des avancées qui semblaient prometteuses ; les critiques du modernisme sont des freins puissants à l’évolution de l’Eglise.

Nous en sommes encore là malgré l’événement du Concile.

Or,
« le témoignage que nous avons à porter, celui du Christ ressuscité, restera inaudible s’il ne se risque pas à la rencontre avec le langage que nous avons en partage avec les hommes et les femmes de notre temps, celui d’une culture dans laquelle, désormais, la référence à Dieu n’est plus primordiale. » (p.59)


[Je rappelle la belle idée de Paul VI sur la nécessaire conversation de l’Eglise avec le monde – note de Patrick Rödel].

La deuxième partie réfléchit, à partir, entre autres, des analyses de Joseph Moingt [né en 1915. C’est un prêtre jésuite français, théologien, spécialisé en christologie – note de l’éditeur], sur ce qu’est un christianisme de l’inachèvement. Et cette notion est indispensable si l’on veut échapper au ressassement des mêmes idées censées nous protéger du monde dans lequel nous vivons.
Cette nouvelle approche théologique est riche d’avenir, « une approche narrative et expérientielle s’avère plus féconde qu’une approche plus classiquement dogmatique pour rendre compte de l’expérience de la foi (…) Engagée dans un tel mouvement, la théologie ne cherche plus à dire la vérité une fois pour toutes ou à spéculer sur la nature éternelle de Dieu, mais ouvre la pensée à une plus grande intelligence spirituelle de l’Ecriture en cherchant sans cesse à relier le texte de la tradition à l’expérience contemporaine. »(p.89)

Cette mise en mouvement (on n’ose pas dire en marche…) est un appel à en engagement renouvelé pour chacun, pour chaque chrétien, au niveau qui est le sien, afin que prenne corps cette nouvelle utopie concrète – c’était le thème de réflexion que le groupe girondin du christianisme social avait retenu l’année dernière – du « libre développement de chacun sur une Terre habitable pour tous. »

Défi à la fois politique et écologique qui est l’objet de la troisième partie de ce livre, dans l’esprit de l’encyclique du Pape François Laudato si. Ouverture du champ des possibles devant la « désolation de la Terre dont nous sommes témoins et co-responsables », devant les conséquences mortelles de la marchandisation universelle et devant l’accroissement exponentiel des inégalités entre nantis et démunis, tant en France que dans le monde.
Telle est l’espérance de ces jeunes, telle est leur foi. Puissent-elles nous réveiller de nos engourdissements !

Note rédigée par Patrick Rödel

 

Tableau « Tango funèbre » 1994 – de Marc Leduc, artiste canadien  (technique mixte sur bois 213 x 203 cm)

 A noter dans vos agendas

Patrick Rödel tiendra prochainement deux conférences à propos d’Henri Guillemin.

La première, le 12 décembre à 18h30 à l’Université Populaire des Hauts de Garonne, Lormont, sur le thème : Henri Guillemin, historien de la littérature.

La seconde, le 19 décembre à 18h30 à l’Université populaire des Hauts de Garonne, Lormont sur le thème : Henri Guillemin et l’histoire politique française de 1789 à 1968

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Quand Guillemin lisait Bernanos

 

Les chroniques du Caire d’Henri Guillemin

Au fil de sa chronique hebdomadaire de La Bourse égyptienne Henri Guillemin a parlé trois fois de Georges Bernanos (1888-1948) : le 12 décembre 1937 pour la sortie de la Nouvelle histoire de Mouchette, le 19 juin 1938 pour Les Grands Cimetières sous la lune, et le 3 septembre 1939 (le jour où éclate la guerre, mais Guillemin l’ignore au moment où il envoie son article au journal) pour Nous autres Français, un des recueils d’articles de l’écrivain devenu polémiste.

À cette époque de sa vie Guillemin a évidemment lu Bernanos, mais ne l’a pas encore rencontré ; ce ne sera chose faite que juste après la guerre : alors, durant les dernières années de la vie de l’écrivain, les deux hommes se sont à plusieurs reprises, en Suisse ou à Paris, « parlé sérieusement » (Henri Guillemin tel quel, Utovie, 2017, p. 121. Publication en décembre 2017).

Pour les trois livres dont il s’agit ici, Bernanos est simplement quelqu’un que Guillemin admire comme écrivain, et surtout pour sa farouche droiture d’homme. C’est même beaucoup trop peu dire qu’il admire, et je vais essayer de montrer en quoi.

 

Analyse de Patrick Berthier

Bernanos 1 : Nouvelle histoire de Mouchette


Nouvelle histoire de Mouchette
est la dernière grande œuvre romanesque de Bernanos (son ultime roman, Monsieur Ouine, publié au Brésil pendant la guerre, est de son propre aveu un livre moins achevé).
L’adjectif « Nouvelle » du titre renvoie au fait que, dans le premier roman de Bernanos, Sous le soleil de Satan (1926), un personnage féminin se nomme déjà « Mouchette ». Les deux Mouchette n’ont rien à voir l’une avec l’autre, sauf leur fragilité et leur terrible solitude, qui ont poussé le romancier à leur donner ce même prénom/surnom.

La Mouchette de 1937, une adolescente de quatorze ans, occupe le centre d’un récit tellement resserré que c’est plutôt une longue nouvelle (à peine plus de 80 pages en « Pléiade »).
Résumée brutalement, cette histoire, située dans la Flandre profonde, est sinistre. Fille d’un ivrogne, Mouchette vit à l’écart de ses camarades de classe, rêvant sa vie dans une rumination muette. Un soir d’orage, elle rencontre dans les bois Arsène, braconnier, compagnon de beuverie de son père, se donne à lui dans le seul moment de douceur qu’elle aura connu mais, le lendemain, dégrisée, désespérée peut-être, elle se suicide en se laissant rouler dans un étang.
L
e film tiré de cette histoire par Robert Bresson (Mouchette, 1967) est d’une splendide fidélité à l’original avec son noir et blanc profond et l’interprétation somnambulique de la jeune Nadine Nortier.


Fin 1937, quand Guillemin lit la seconde Mouchette, il a en tête l’admirable réussite du roman précédent de Bernanos, Journal d’un curé de campagne (1936), publié avant que ne s’ouvre sa propre chronique égyptienne. Ce qu’il écrit sur Mouchette est moins un article de critique littéraire que la confidence personnelle d’un lecteur frappé de plein fouet par ce texte atypique. Il commence en citant le début du livre : [note de l’éditeur : les signes (« ) englobent le texte de Bernanos ; les signes («, ») encadrent le texte de Guillemin] 

« “Mais déjà le grand vent noir qui vient de l’ouest – le vent des mers, comme dit Antoine – éparpille les voix dans la nuit. Il joue avec elles un moment, puis les ramasse toutes ensemble et les jette on ne sait où, ronflant de colère. Celle que Mouchette vient d’entendre reste longtemps suspendue entre ciel et terre, ainsi que ces feuilles mortes qui n’en finissent pas de tomber.” Ainsi commence la Nouvelle histoire de Mouchette, le dernier livre de Bernanos. L’ “attaque” est d’une audace extraordinaire. Ce “Mais déjà…” semble enchaîner ce qui suit à ce qui précède ; or ce qui précède n’existe nulle part ailleurs que dans l’âme du romancier, on dirait d’un homme qui parlait à voix basse, pour lui seul, qui se murmurait à lui-même une histoire, et dont soudain la voix éclate. Il continue tout haut ce récit pathétique et nous associe à son rêve, ce n’est point qu’il ait pensé à nous, viré de bord, changé tout exprès ses perspectives intérieures ; il ne s’est pas décidé tout à coup à faire le romancier pour nous plaire, l’amuseur. Tout se passe comme si la passion l’emportait, enflant inopinément sa voix. Ce rêveur hanté menait parmi ses fantômes un monologue où passait sa fièvre. Et subitement nous avons part à son secret. »

Toute l’admiration du Guillemin de trente-quatre ans pour Bernanos éclate dans ce début. Il ne se sent pas proche de lui comme de Mauriac, qu’il connaît depuis plus de dix ans et dont il est l’ami. De toute évidence, le génie nocturne, tourmenté, pessimiste de Bernanos l’impressionne. C’est un possédé de l’écriture, et cela aussi il le fait sentir avec force :

« Bernanos n’est pas de ces créateurs dégagés, libres d’eux-mêmes et qui règnent à leur gré sur un peuple de figures dociles, prêtes à paraître ou à s’effacer à leur commandement. En existe-t-il, d’ailleurs, parmi les vrais maîtres, de ces souverains si merveilleusement détachés des êtres auxquels ils donnent vie, et qu’ils font agir ? Je ne sais, toujours est-il qu’entre ceux que leurs personnages dominent et pour ainsi dire envoûtent, il n’en est pas, je crois, d’envoûté plus que Bernanos. »

Guillemin se met à raconter l’intrigue, semant son résumé d’une foule de citations courtes qui évoquent l’errance nocturne de Mouchette par des détails sensoriels, depuis « le grand peuplier à peine visible dans le ciel et qui fait un murmure de source » jusqu’à « l’immense chuintement du sol saturé » qui n’absorbe plus l’excès de pluie.

Il se fait presque romancier lui-même pour faire voir Arsène et Mouchette, qui se connaissent depuis toujours, dans ce petit village. « Tous deux se sont glissés, ruisselants, dans cette tanière où sont enfouies sous terre ses cartouches. Le vent de mer hurle autour d’eux. » Ils parlent, loin du monde entier. « Toute cette scène est d’une puissance inouïe, indicible » – Guillemin n’a que ces pauvres adjectifs pour suggérer à quel point le génie narratif de Bernanos est écrasant pour son lecteur. « Cette histoire ressemble à un cauchemar, tout s’y succède et s’y déroule dans je ne sais quelle épaisseur nocturne, quelle palpable et cotonneuse opacité. »

Guillemin plie, dirait-on, sous « la dureté sans nom de ce conte » qui se clôt « au bord de l’étang » par le « rendez-vous mystérieux » de Mouchette avec la mort.

Et le résumé s’achève comme il a commencé, par les mots mêmes de l’écrivain : « La vase du fond était d’un gris presque vert, douce aux yeux comme un velours », et Mouchette s’y couche comme dans un lit, en « pivotant doucement sur les reins, […] tandis que montait à ses narines l’odeur même de la tombe ».

Reste à conclure. Et la conclusion du critique saluant « la puissance de Bernanos » n’est pas moins forte que son évocation du récit lui-même :

« Nous lui en voulons sourdement de nous introduire dans un univers aussi noir ; et nous sommes tentés d’abord de crier au parti pris, à l’excès […]. Cet univers qui nous est tellement étranger, nous savons bien pourtant qu’il existe, mais notre cœur l’écarte et le récuse, car son existence même compromet notre bonheur, menace notre sécurité. C’est l’univers des misérables. Mouchette n’est qu’une des asphyxiées sous l’affreuse cloche des grands dénuements. »

À la date de cette chronique, qui n’est que la sixième d’une série de près de cent publiées en moins de deux ans, ce cri d’admiration à l’adresse de Bernanos est sans doute un des textes les plus forts qui soient encore sortis de la plume d’Henri Guillemin.

Note de l’éditeur sous forme d’un arrêt sur lecture : rencontre de deux génies sur Mouchette : l’écrivain Georges Bernanos et le cinéaste Robert Bresson

Le film de Robert Bresson, adaptation de La Nouvelle Histoire de Mouchette est comme un trait enragé de craie blanche sur un tableau noir, une ligne droite sans fioritures, directe et âpre. Dans ce film, Bresson  avec le style qui lui est propre de rigueur janséniste, substitue toutefois à l’impétuosité de la langue littéraire, la sécheresse de son écriture filmique. Mais, et c’est la son génie, il sublime sans le déformer, le roman noir incandescent de Bernanos.

Bresson est le cinéaste des gestes, des objets du quotidien, de la pureté du jeu (le visage de Nadine Nortier est une toile blanche projetée sur le noir de la douleur du monde). Son propos cinématographique est d’être le témoin impassible de la violence qui s’exerce sur la vie courante des plus démunis. Il faudra trois essais successifs à Mouchette pour se noyer correctement alors que résonne le Magnificat de Monteverdi.

L’intransigeance bressonnienne a parfois donné matière au soupçon d’un certain sadisme. Tout le monde n’a pas la possibilité de demander à Jean-Luc Godard de s’occuper personnellement de la bande-annonce de son film. Bresson l’a eue.
Godard dira : « c’est un film 
chrétien et sadique. Mouchette nous toise de sa rage blanche, nous gratifie de son affection noire. Telle son héroïne jetée d’une rouste vers la messe, le cinéma de Bresson chancelle entre pieds dans la boue et regard vers le sacré ».

Ci-dessous, cet extrait anthologique de la fin de Mouchette.

 

 

Suite de la note de Patrick Berthier :

Bernanos 2 : Les grands cimetières sous la lune

 


Nous pouvons dire presque la même chose de son deuxième article, consacré sept mois plus tard aux Grands Cimetières sous la lune. Le ton, cependant, a changé : toujours aussi admiratif, mais sans cette horreur sacrée dont nous avons senti Guillemin saisi devant le néant terrible de Mouchette. D’entrée le critique salue l’homme de convictions fortes, « qui ne possède, pour vivre, rien d’autre au monde que sa plume », et qui avec ce nouveau livre « vient, sciemment, de s’exclure » du monde des petits profits de la presse  et de la librairie par son inacceptable sincérité.

Résumer ce gros ouvrage est bien incommode, mais on peut en donner l’axe.
Installé à Majorque au moment où éclate la rébellion de Franco et la guerre qui l’oppose bientôt à la république en place depuis 1931, Bernanos, homme de droite, voire d’extrême-droite par ses origines intellectuelles, a d’abord approuvé les franquistes. Mais les exactions des deux camps et, surtout, la conduite des notables catholiques, laïcs ou évêques, qui soutiennent en masse Franco, lui font bientôt horreur, et il écrit ce livre pour dire son désespoir : non seulement l’Europe avait déjà bien oublié les « grands cimetières » de la terrible guerre de 14, mais voici que la malheureuse Espagne en crée d’autres.

Bernanos n’a pas de solution, il témoigne. Sa position est différente de celle du Malraux de L’Espoir, autre maître livre sur la guerre civile espagnole, et dont Guillemin a parlé cinq mois plus tôt (voir notre newsletter de juin 2016. Pour la relire, cliquez ici).
Bernanos n’est pas un combattant, sauf par la colère infatigable qu’exprime sa façon d’écrire. Comment Guillemin donne-t-il à son lecteur une idée de ce livre ?

Il se dit d’abord d’accord avec Bernanos lui-même pour refuser de le désigner comme un « pamphlet » ; mot facile, qui serait presque « une étiquette rassurante » ; Bernanos n’est pas un « bonimenteur » : « […] il s’agit d’un homme qui parle et qui s’engage dans ce qu’il dit ; la voix tremble parfois, mais on voit très bien qu’au lieu de hausser le ton, tout au contraire Bernanos se maîtrise, s’oblige à garder son sang-froid, se contraint et se crispe pour tâcher de parler posément, pour dire avec mesure ce qu’il a à dire, ce qu’il lui faut dire, ce qu’il ne peut pas ne pas dire. Ce qui est grave, précisément, c’est qu’il ne joue pas. On essaiera bien de sourire et de s’évader vers d’opportunes considérations littéraires. La route est barrée ; ce livre-là n’est pas un jeu. Pas moyen de crier : “Pouce !” On feindra qu’il nous taquine ? Pas longtemps. La bataille où cet homme se lance, il s’y lance pour de bon. »

Et Guillemin explique : « Il est arrivé quelque chose à Bernanos […], une épouvantable rencontre : la guerre civile espagnole vue de près », chez lui, à Majorque ; ces comités où dans chaque village figurent « le propriétaire le plus riche, le sacristain, quelques bien-pensants et leurs dames » ; ces paysans arbitrairement arrêtés et fusillés ; cette Église muette : « Pas un mot de blâme, pas même la plus inoffensive réserve des autorités ecclésiastiques qui se contentèrent d’organiser des processions d’action de grâces ».

En Bernanos, c’est la découverte de « la monstrueuse falsification du patriotisme » que cause la peur du communisme ; par son horreur exemplaire la guerre d’Espagne permet de comprendre que ce qui s’exprime dans toute l’Europe c’est « le “nationalisme” des industriels » qui, « pour cette seule raison qu’ils gagnent moins d’argent, que leurs affaires sont plus difficiles […], traitent en somme leur pays “exactement comme les souteneurs une fille qui ne rapporte plus” ».

Ces derniers mots sont de Bernanos, et tout l’article est ainsi tissé de l’entrelacs des citations de l’auteur et du commentaire de Guillemin, tous deux unis dans la même indignation ; en voici un exemple éloquent :

« Il [Bernanos] a réfléchi sur la notion communément admise, la notion inculquée de l’ordre ; et il s’est aperçu que l’ordre, sur la plupart des lèvres qui font si grand usage de ce mot, ne signifie pas autre chose que la sécurité garantie aux profits : “Détruire à coups de canon le surplus des misérables ou consumer par le feu des récoltes entières de froment, jeter au ruisseau des tonnes de lait, sont des mesures absolument identiques” ; et il a reconnu enfin que le droit de légitime défense dans la société telle qu’elle est constituée se trouve en fait “de plus en plus réservé à une certaine catégorie de citoyens, et comme inséparable du droit de propriété” ; car, écrit-il avec logique : “On peut bien défendre à coups de fusil sa maison même si l’on en a plusieurs, alors qu’on ne peut défendre par les mêmes moyens son salaire, même si l’on ne possède rien d’autre” ».

 

Photogramme du film « Les sentiers de la gloire » de Stanley Kubrick (1957)

A ce point de sa lecture on voit que Guillemin lit sous le même angle social Mouchette et l’essai sur la guerre d’Espagne ; mais ce qui le frappe le plus, comme Bernanos, c’est la douleur de voir l’Église se ranger du mauvais côté. « C’est d’elle que je tiens tout ; rien ne peut m’atteindre que par elle », dit Bernanos, qui poursuit : « Le scandale qui me vient d’elle m’a blessé au vif de l’âme, à la racine même de l’espérance, ou plutôt il n’est d’autre scandale que celui qu’elle donne au monde » en bénissant – cette fois c’est une formule de Guillemin – « Franco et ses mitrailleuses ».

Pas étonnant, alors, que le peuple d’Espagne haïsse ses prêtres. Et Guillemin, au moment de clore son commentaire de ce « cri d’angoisse d’un chrétien », donne une dernière fois la parole à Bernanos et à cette formule amère, souvent citée depuis :

« Devenir la bête noire des hommes libres et des pauvres avec un programme comme celui de l’Évangile, convenez qu’il y a de quoi faire rigoler ! »

Bernanos 3 : Nous autres Français


Un mot, avant de finir avec Nous autres Français : s’il est vrai que, dans ces années qui précèdent sa grande carrière d’historien, Guillemin n’a pas encore acquis la stature que lui donneront notamment ses conférences, on peut quand même admirer le culot avec lequel il dit ce qu’il pense, dans ces chroniques égyptiennes que nous avons commencé à feuilleter ; certes sa position est sans doute plus confortable que s’il s’exprimait dans un journal de France métropolitaine, mais on peut aussi tirer son chapeau à la rédaction de ce quotidien de la riche élite francophone du Moyen-Orient pour avoir laissé Guillemin s’exprimer avec toute sa liberté de passionné.

Nous autres Français réunit une série de textes écrits depuis les accords de Munich, signés moins d’un an plus tôt, et à les lire ainsi regroupés on y trouve, dit Guillemin, « cette même passion flamboyante que dans Les Grands Cimetières sous la lune ».
Aussi est-il « impossible de passer sous silence » ce qui est « pour ainsi dire un “discours à la nation française” » envoyé depuis le Brésil, où Bernanos s’est exilé. Guillemin tente de bien dire ce que cela signifie pour l’écrivain polémiste : à la fois une tristesse, et une liberté plus grande encore.

Le passage que je vais citer est encore une fois typique de l’intensité de commentaire qui se fait jour en Guillemin dès qu’il parle de Bernanos :

« Son destin est sans doute de ne plus jamais revoir la France, cette terre qu’il aime d’un tel amour. Il est au loin ; la distance accroît toujours notre lucidité sur les objets de nos attachements. Il est libre ; il l’a toujours été, d’ailleurs, n’ayant jamais joué le jeu du monde, ce remue-ménage des habiles, ces politesses intéressées, ces éloges hypocrites et qui visent à séduite ceux dont on attend, en échange, d’autres éloges, ou des services. Par son exil volontaire, il s’est acquis une position unique et inexpugnable. Il n’attend rien d’âme qui vive, hormis de soi-même et de Dieu. C’est un homme pauvre, qui élève six enfants et qui n’a jamais désiré l’opulence ; un homme d’honneur, que les pharisiens s’empressent d’appeler don Quichotte parce qu’il les gêne, terriblement, et que, privés des moyens de lui nuire ou de le contraindre au silence, ils n’ont d’autre recours que d’essayer de rire (jaune) en répétant qu’il est devenu fou. Mais sa voix parle ; elle vient de traverser les mers, et l’écho de cette formidable clameur n’a pas fini de retentir. »

En fait, Bernanos incarne pour Guillemin le courage de celui qui ose, à contre-courant de ce que nous appellerions le « politiquement correct », dire ce qui est ; c’est en somme ce qu’il fera lui-même, à son échelle plus modeste, dans son œuvre écrite et orale.

Les colères de Bernanos en 1939, notamment contre Maurras, on en retrouvera l’écho bien plus tard dans Nationalistes et “nationaux” (1974) [pour lire le synopsis, cliquez ici ] où Guillemin met au jour les scandales de l’avant-guerre.

Lorsque nous lisons le portrait de ces « “bons Messieurs” si dévots à l’office, le dimanche, mais qui “sont, à la ville, des avoués ou des huissiers très experts, des commerçants plus âpres que le coing vert et de très acides procureurs”, […] si parfaitement dociles à l’autorité ecclésiastique, “mais qui redeviennent eux-mêmes dès qu’il s’agit de leur carrière et de leurs sous” », nous devons être attentifs aux guillemets pour distinguer les mots de Guillemin de ceux de Bernanos qu’il cite, tant tous deux parlent d’un même ton.

En conclusion

Il est probable, à cette date d’imminence du pire, que Guillemin jette sur la situation de la France le regard même de Bernanos, tout en ne se permettant pas, pour des raisons évidentes (il n’est pas connu), de se porter explicitement à ses côtés.
Mais les formules qu’il applique à Bernanos : « Nous autres Français, c’est le cri d’un homme supplicié par ce qui s’offre à ses regards », ou : « le témoignage d’une âme fière et que le scandale ensanglante », sont si crues dans leur vocabulaire qu’on ne saurait y lire les simples propos d’un “critique”.

Lorsque Guillemin dit en finissant : « Je ne connais pas beaucoup d’écrivains, en France et ailleurs, qui soient de cette taille », et que pour lui « Bernanos luit comme une grande flamme », il le situe bel et bien au-dessus des autres, comme écrivain, comme chrétien, comme homme que blessent toutes les bassesses.

Recension de Patrick Berthier

Pour aller plus loin :

la conférence audio de Guillemin sur Bernanos

 

https://youtu.be/mUPl3oiF7XI

La lettre de Simone Weil à Bernanos :

En août 1936, alors que Franco fait son coup d’Etat, Simone Weil prend part à la guerre civile en s’engageant dans la colonne Durutti. Cette expérience lui laisse d’importantes traces et elle écrit, deux ans plus tard, à Georges Bernanos, dont la lecture de Les grands cimetières sous la lune, lui a fait revivre cet engagement. Vibrant hommage à la littérature, à l’écrivain et à la vérité humaine.

Pour lire ce texte, cliquez ici