Comme vous le savez, les inscriptions par internet sont ouvertes depuis le 7 septembre dernier. Elles suivent leur cours et progressent de jour en jour.
Au moment où vous lirez ce message, rien de spécial n’est intervenu. Pas d’annulation, pas de report, ou autres désagréments que nous avons endurés antérieurement. La salle Dussane se remplit petit à petit. Elle est assez vaste.
MAIS, elle n’est pas extensible !
D’où ces précisions :
Les inscriptions par internet seront closes le jeudi 10 novembre à 14h00.
Comment faire après cette fermeture ?
Pas d’inquiétude. Après la clôture du système Internet, vous pourrez bien sûr toujours assister au colloque.
Rien de plus simple : en arrivant le jour J, vous réglerez votre entrée directement à l’accueil du colloque. Le règlement s’effectuera uniquement par chèques ou en espèces.
Mais c’est évidemment plus simple de vous inscrire dès maintenant en cliquant ici.
Par ailleurs, des travaux sont en cours dans le vestibule d’entrée de la rue d’Ulm. Il faut prendre une autre porte d’entrée située quelques dizaines de mètres plus loin, rue d’Ulm, même trottoir. A cet endroit, l’administration a jugé utile d’installer des portiques tournant. Ils sont mal commodes car ils ne se déclenchent que pour une personne à la fois. D’où une perte de temps.
Une fois passé ce portique, l’accès à la salle Dussane se fait par l’entrée principale de l’ENS (cf. photo ci-dessus).
Nous poursuivons nos entretiens avec les intervenants à notre prochain colloque, aussi bien pour le préparer que pour parler des différentes autres facettes que cette Affaire d’Etat a révélées, aux côtés de la plus connue, celle concernant la défaillance de l’Armée et que Henri Guillemin a investiguée.
Avec l’historien Bertrand Joly, nous abordons le volet proprement politique de l’affaire Dreyfus.
Ancien élève de l’Ecole des chartes, Bertrand Joly a été conservateur d’archives en province et à Paris avant d’être nommé professeur d’histoire contemporaine à l’université de Nantes en 2001.
Après quelques tentations médiévales, il a opté pour l’histoire politique de la France contemporaine, et particulièrement celle de la fin du XIXe siècle, et consacré sa thèse de doctorat à une biographie de Paul Déroulède (Déroulède : l’inventeur du nationalisme français – Perrin 1998 – 440 pages – 21 €), dont il a également tiré un Dictionnaire biographique et géographique du nationalisme français (Champion, 1998).
L’essentiel de ses recherches a porté sur les deux crises majeures de la IIIe République dans sa jeunesse, le boulangisme et l’affaire Dreyfus.
Son habilitation à diriger les recherches l’a conduit à dresser l’inventaire des forces conservatrices traditionnelles et des nouveaux contestataires, boulangistes, antisémites, nationalistes antidreyfusards, etc. (Nationalistes et conservateurs en France, 1885-1902 – Ed. Les Indes savantes 2008 – 390 pages 42 €). Plus récemment il a publié une Histoire politique de l’affaire Dreyfus (Fayard, 2014 – 784 p – 32 € ) qui cherche notamment à expliquer pourquoi la classe politique a si longtemps répugné à réparer l’erreur judiciaire, et une histoire du boulangisme tentant de comprendre la singularité d’une équipée pittoresque et lamentable mais également inquiétante (Aux origines du populisme, histoire du boulangisme – 1886-1891 – CNRS Éditions, 2022 – 800 pages – 29 €).
Convaincu que les historiens doivent aussi mettre les sources originales à la disposition du plus grand nombre, il a édité le plaidoyer plaintif mais éclairant d’un député boulangiste méprisé de tous (Vie de Maurice Vergoin, député boulangiste, suivie des souvenirs inédits de Maurice Vergoin, Honoré Champion, 2005), puis les passionnantes notes prises par Félix Faure dans ses fonctions de président de la République, où l’affaire Dreyfus occupe logiquement une place de choix (Félix Faure, Journal à l’Élysée 1895-1899 – Éditions des Équateurs, 2009 – 400 pages 21 €).
Interview exclusive de Bertrand Joly
Nous allons partir de la spécialité de vos recherches et de vos travaux relatifs à la naissance du nationalisme français, le populisme, leurs structures, et les crises de la Troisième République, en s’appuyant notamment sur votre ouvrage « Histoire politique de l’affaire Dreyfus » paru aux éditions Fayard. Pouvez-vous nous dire pourquoi le dossier Dreyfus, au départ simplement circonscrit à une erreur judiciaire, a finalement mis en lumière une crise politique d’une toute autre dimension ? Quelles étaient les forces politiques antagonistes qui travaillaient en profondeur la jeune IIIe République ?
L’erreur judiciaire initiale a potentiellement un aspect politique : elle souligne l’incompétence de la justice militaire et surtout elle montre les anomalies du statut de grande autonomie accordé à l’Armée par la IIIe République en échange de sa non-intervention dans la politique. Le refus obstiné du ministère de la Guerre de revenir sur une erreur de plus en plus évidente a finalement obligé le pouvoir civil à bousculer (temporairement) le pacte initial de non-agression.
Il est d’autre part exact que, parallèlement à l’erreur judiciaire, une crise politique grave a lentement mûri tout au long des années 1890. Cette crise est structurelle, car elle provient des graves défauts institutionnels du régime (régime d’assemblée, exécutif bridé, etc.), et conjoncturelle : les républicains modérés ont exécuté leur programme et glissent dans le camp conservateur ; les radicaux aspirent au pouvoir et affrontent la concurrence montante des socialistes, lesquels n’ont pas clarifié leur attitude face à la République ; la droite déclinante se divise sur ses buts et ses valeurs : la priorité est-elle le trône, la religion ou l’ordre social ? Faut-il accepter la République ou non ? Enfin sur les débris du boulangisme se forme peu à peu une mouvance nouvelle qui recrute dans les extrêmes de droite comme de gauche pour combattre à outrance le régime en place et qui va prendre le nom de nationalisme.
L’erreur judiciaire et la crise politique vont finir par se rencontrer et se compliquer réciproquement, bref provoquer une « affaire ».
Editions Fayard, 2014 – 784 p – 32 €.
Vous intervenez à notre colloque Henri Guillemin sur le thème « Les antidreyfusismes ». Sans déflorer votre futur propos, les organisations politiques, philosophiques, de l’extrême gauche à l’extrême droite, étaient-elles traversées par des oppositions. Ou au contraire, peut-on dire que l’Armée, l’Église, la Justice, étaient quasi exclusivement anti dreyfusardes ?
Dans les crises majeures comme l’affaire Dreyfus, aucune famille politique ne peut rester unie. De très vifs débats ont forcément eu lieu chez les extrémistes.
A gauche, faut-il voler au secours de la République qui défend sans faiblesse l’ordre social ? Faut-il défendre un condamné qui est tout ce qu’on combat : officier, riche, bourgeois et, pour certains, juif ? Chez les anarchistes comme chez les socialistes, les controverses ont été féroces et Jaurès a été durement attaqué par les guesdistes : à quelques mois des élections de 1898, il n’était guère prudent de défendre une cause peu populaire et on le lui a dit sans ménagement.
La droite connaît des divisions similaires mais beaucoup moins visibles et donc très difficiles à apprécier aujourd’hui. Un certain nombre d’officiers (Picquart, Lyautey), de catholiques et de magistrats ont été convaincus de l’innocence de Dreyfus, mais on ignore quelle proportion ils représentaient parmi les leurs : ils ne pouvaient guère se manifester et aucun des deux camps en présence ne tenait vraiment à reconnaître leur existence. Que l’on songe au scandale provoqué par Hervé de Kérohant, directeur du Soleil (journal royaliste) et dreyfusard, ou par le très dévot commandant de Bréon qui vote pour l’acquittement de Dreyfus à Rennes. Tout ce que l’on peut dire de façon plausible est qu’à droite, les dreyfusards constituaient une minorité sans doute assez réduite, quoique moins qu’on le disait à l’époque.
La seule famille à peu près unie est le nationalisme. Encore faudrait-il distinguer en son sein les motivations, les degrés de ferveur et les évolutions. Drumont, Barrès et Déroulède ne mènent pas le même combat, contrairement aux apparences.
Lors de vos travaux de recherche, vous avez rencontré ceux de l’historien Zeev Sternhell qui affirme, à travers son ouvrage « La droite révolutionnaire – les origines française du fascisme (1880-1890) », que « le fascisme est né en France et même qu’il est né à l’extrême gauche ! ». Avant de contester cette thèse, quels ont été les éléments qui vous ont, au départ, séduit ? Coup de pied dans la fourmilière du consensus académique ?, parti pris provocateur ? démarche heuristique ?…
J’avais choisi mon sujet de thèse à l’automne 1978, quelques semaines avant la parution de La Droite révolutionnaire. Ce livre m’est apparu comme un guide : il dépassait la routine des trois droites de René Rémond et il proposait un schéma neuf, cohérent et efficace, fondé sur une enquête archivistique paraissant sérieuse.
Mais très vite, vous avez opéré un recul sévèrement critique par rapport à ses thèses. Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis ?
Plusieurs considérations m’ont fait évoluer et la principale est que j’ai consulté les mêmes sources que lui.
J’ai vite constaté qu’il n’avait vu qu’une partie assez réduite de la masse disponible, qu’il n’avait pas critiqué correctement ses sources policières et qu’il avait éliminé tout ce qui contredisait sa thèse. Par exemple, ses portraits de la Ligue des patriotes ou de la Ligue antisémitique de Jules Guérin sont tout simplement faux.
Il était visible qu’il n’avait consulté ses sources que pour y chercher la confirmation d’une thèse élaborée a priori et qu’il surestimait totalement la force, le rôle et l’audience des nationalistes pour les besoins de sa cause.
Il y a certes un lien intellectuel, une communauté d’inspiration, entre l’agitation nationaliste d’avant 14 et ce qui se passe après la guerre, mais ce lien doit être remis en perspective. Comme on le sait, c’est la guerre qui crée vraiment le fascisme.
De façon générale, il faut se méfier des généalogies intellectuelles trop linéaires : les groupes comme les individus n’ont pas un ancêtre unique et ils sont également fils de leur temps et fils de leurs œuvres, et peut-être aussi fils du regard de la postérité.
Enfin la vie m’a appris à ne pas croire aux explications simples et aux théories qui expliquent tout.
Pour vous, en tant qu’historien indéfectiblement attaché aux sources historiques, pourquoi les travaux de Zeev Sternhell ont-ils été si bien acceptés. En quoi peuvent-ils être dangereux, dans le sens de leur facile et immédiate acceptation par le public ? Comment combattre ce phénomène ?
Les travaux de Z. Sternhell sont incontestablement séduisants, comme l’homme. Ils contestent les dogmes établis et apportent une clé universelle et simple, mais ils flattent le mea-culpisme ambiant et font partie du « politiquement correct » en encourageant une lecture manichéenne et moralisatrice de l’histoire, les bons contre les méchants. Tout le monde peut comprendre sa thèse, qui devient en réalité un nouveau dogme aussi rigide que ceux qu’elle prétend remplacer.
Or l’histoire doit d’abord enseigner l’esprit critique, le sens de la nuance et la méfiance face aux affirmations péremptoires. Dire que le fascisme est né à l’extrême-gauche est une caricature et donc une erreur : il est né, semble-t-il, de la rencontre entre une partie de l’extrême-gauche et une partie de l’extrême-droite.
En découle cette question : ancien élève de l’Ecole des chartes, quel regard portez-vous sur la production historique contemporaine en France. Plus précisément, que pensez-vous du degré de recours à la consultation des sources archivistiques par les historiens français aujourd’hui ? L’Histoire ne doit-elle pas combattre les idées reçues, s’opposer à la doxa ?
Les historiens français travaillent sérieusement sur les sources et parmi eux les vrais charlatans sont très rares. Les problèmes se situent dans toutes les difficultés matérielles et juridiques d’accès à ces sources : certaines institutions patrimoniales sont très performantes, mais d’autres ne font guère d’efforts et l’Etat n’est pas possédé par le démon de la transparence archivistique, c’est le moins qu’on puisse dire. Par rapport à beaucoup de ses semblables, la France est à la traîne.
Je crois que l’Histoire a un seul devoir, tenter d’atteindre la vérité en sachant qu’elle n’y parviendra jamais totalement. Si la recherche historique combat les idées reçues, ce n’est qu’un effet secondaire, certes bénéfique, mais pas un but en soi et certaines idées reçues sont parfaitement légitimes (être un homme honnête, par exemple).
Il faut se méfier des redresseurs de torts du passé, des dénonciations virulentes et donc auto-aveuglantes des scandales anciens : le risque de l’anachronisme devient souvent irrésistible et jouer les justiciers rétrospectifs a un côté assez dérisoire.
Pensez-vous que votre description de la société du temps de Dreyfus, pétrie de paranoïa et d’égarement éthique, est circonscrite au monde de la fin du XIXe ? Ou bien, par ses composantes, cette crise sociopolitique, représente-elle une sorte d’invariant socio-historique opérant à chaque crise structurelle du système politique, comme celle d’aujourd’hui ?
La société française vers 1900 avait de graves défauts mais aussi de grandes qualités, ce qu’on a un peu tendance à oublier. Après tout, Dreyfus a été innocenté, certes non sans mal mais pour de bon, ce qui aurait été impossible dans bien d’autres pays, autrefois comme de nos jours.
J’avoue hésiter à comparer la France de l’Affaire avec celle d’aujourd’hui, tant le contexte intellectuel et matériel est différent dans la plupart des domaines. Chaque époque a sa paranoïa et son conformisme, et la nôtre devrait peut-être juger de moins haut ses devancières.
Mais on peut admettre l’idée que les crises des démocraties occidentales peuvent présenter des caractères communs et durables : un déficit institutionnel, une rupture de compréhension entre les dirigeants et la population sur fond de malaise économique, etc.
Par exemple, on peut penser, sans grande originalité, que le pouvoir présidentiel aujourd’hui est aussi excessif que l’était celui du Parlement il y a un siècle, que l’opinion publique en difficulté cherche toujours des boucs émissaires ou que les « élites » méprisent facilement les autres. Mais une question aussi vaste mérite plus que quelques lignes.
Pour finir, une question plus personnelle : quelles sont les raisons qui vous ont amené à prendre un chemin professionnel, disons « épistémologique » qui, par les temps qui courent, n’est pas dans l’air du temps ?
Je ne crois pas que mon chemin, bien modeste à tout prendre, diffère vraiment de celui de mes pairs. Quand nous parlons entre nous – c’est là l’un des aspects agréables du métier –, je constate qu’ils ont à peu près les mêmes principes et méthodes que moi, qui forment le fond commun de tout travail d’historien : s’efforcer de faire preuve à la fois de prudence et de rigueur, essayer d’oublier ses a priori (en sachant que c’est en partie impossible), ne pas s’enfermer dans des hypothèses de départ, se méfier de ses sources, imparfaites par définition, etc.
Colloque Henri Guillemin sur l’affaire Dreyfus – les inscriptions sont ouvertes
Dans un mois et demi, le samedi 18 novembre 2023, s’ouvrira à l’Ecole Normale Supérieure (Ulm), salle Dussane, le colloque consacré à l’Affaire Dreyfus sur le thème : « L’affaire Dreyfus et son temps. Enjeux politiques et interprétations ».
Sur une journée entière, une équipe de sept éminents intervenants, spécialistes de Zola et de l’Affaire, s’attachera à présenter les différentes facettes de ce scandale d’Etat.
Vous arriverez alors sur la page du programme. Ensuite, cliquez sur le gros bouton rouge pour effectuer votre inscription. Arrivé sur le site marchand dédié, il vous suffit de choisir la quantité de places que vous désirez en cliquant sur l’onglet « Quantité ». Et tout se conclut logiquement.
NB. La salle Dussane dispose d’une capacité de 175 places. Il est interdit de vendre en surnombre. Donc, ne tardez pas !
Agrégé de lettres classiques, docteur ès lettres, Alain Pagès est un historien de la littérature, spécialiste de la vie et de l’œuvre d’Émile Zola. Il a longtemps enseigné à l’Université de Reims avant de poursuivre sa carrière à l’Université de la Sorbonne nouvelle (Paris 3) dont il est actuellement professeur émérite.
Il a dirigé Les Cahiers naturalistes – la revue littéraire consacrée aux études sur Zola et le naturalisme – entre 1988 et 2020.
Il a publié plusieurs ouvrages qui portent sur l’histoire du naturalisme et sur l’histoire de l’affaire Dreyfus : La Bataille littéraire. Essai sur la réception du naturalisme à l’époque de “Germinal” (Librairie Séguier, 1989) ; Le naturalisme (« Que sais-je ? », 1989 ; 3e édition revue en 2001 ; traduction en japonais en 2013) ; Émile Zola, un intellectuel dans l’affaire Dreyfus (Librairie Séguier, 1991) ; Émile Zola. Bilan critique (Nathan Université, « 128 », 1993) ; Émile Zola de « J’accuse » au Panthéon (Lucien Souny, 2008) ; Une journée dans l’affaire Dreyfus. « J’accuse… » (Perrin, « Tempus », 2011) ; Zola et le groupe de Médan. Histoire d’un cercle littéraire (Perrin, 2014) ; Le Paris d’Émile Zola (Éditions Alexandrines, 2016) ; L’affaire Dreyfus. Vérités et légendes (Perrin, 2019).
Dans son ouvrage sur Zola et le groupe de Médan, en 2015, Alain Pagès a étudié l’histoire du groupe de Médan en montrant la place qu’ont prise, dans l’existence de l’écrivain, les groupes d’amis qui se sont succédé à ses côtés.
Dans L’affaire Dreyfus. Vérités et légendes, en 2019, Alain Pagès s’efforce de répondre aux grandes questions que soulève l’histoire de l’affaire Dreyfus, en s’interrogeant sur le lien existant entre mythe et réalité. Cet ouvrage a fait l’objet d’une adaptation audio, par les éditions Saga Egmont, en 2022, et de plusieurs traductions, dans lesquelles ont été insérés des chapitres complémentaires. Traduction en brésilien : O Caso Dreyfus. Verdades e Lendas, par Pedro Paulo Garcia Ferreira Catharina (Rio de Janeiro, Editora Unicamp, 2021) – Traduction en japonais, par Noriko Yoshida et Ai Takahashi (Tokyo, Presses universitaires de Hosei, 2021) – Traduction en allemand : Die Dreyfus-Affäre. Wahrheiten un Legenden, par Fabian Scharf (Stuttgart, Kohlhammer, 2022).
Le livre a connu un prolongement sous la forme d’une brochure publiée, en 2020, dans la collection des « Études du Crif » : L’affaire Dreyfus. Une histoire médiatique. (Pour en savoir plus, cliquez ici)
Ses recherches ont conduit Alain Pagès à travailler à de nombreuses reprises sur la correspondance d’Émile Zola. Ainsi, il a collaboré à trois des volumes de l’édition collective de la Correspondance générale de l’écrivain, publiée, en dix volumes, aux Presses de l’Université de Montréal et aux éditions du CNRS, entre 1978 et 1995, sous la direction de B.H. Bakker, ce qui l’a conduit à donner, chez le même éditeur, en 1994, un recueil intitulé : L’Affaire Dreyfus. Lettres et entretiens inédits.
En 2012, il a proposé une anthologie de cette correspondance dans la collection « GF », chez Flammarion. Avec le concours de Brigitte Émile-Zola, l’arrière-petite-fille de l’écrivain, il a recueilli la correspondance intime d’Émile Zola en éditant, chez Gallimard, les Lettres à Jeanne Rozerot, en 2004, et les Lettres à Alexandrine, en 2014 (en collaboration avec Céline Grenaud-Tostain, Sophie Guermès, Jean-Sébastien Macke et Jean-Michel Pottier). Ce dernier ouvrage a été couronné par le prix Sévigné en 2015.
Par ailleurs, Alain Pagès a dirigé, ou codirigé, plusieurs ouvrages collectifs : Dire la Parodie. Colloque de Cerisy (en collaboration avec Clive Thomson, New-York / Berne, Peter Lang, 1989) ; Les lieux du réalisme. Pour Philippe Hamon (en collaboration avec Vincent Jouve, Presses Sorbonne Nouvelle / Éditions L’Improviste, 2005) ; Zola au Panthéon. L’épilogue de l’affaire Dreyfus (Presses Sorbonne nouvelle, 2010) ; Relire Maupassant. La Maison Tellier, Contes du jour et de la nuit (en collaboration avec Antonia Fonyi et Pierre Glaudes, Classiques Garnier, 2011) ; Genèse & Correspondances (en collaboration avec Françoise Leriche, Éditions des Archives contemporaines / ITEM, 2012) ; Relire “La Fortune des Rougon” (en collaboration avec Pierre Glaudes, Classiques Garnier, 2015).
Avec le concours d’Olivier Lumbroso et de Dominique Rincé, il vient de publier, en hommage à Henri Mitterand (disparu le 8 octobre 2021) un recueil intitulé : Henri Mitterand, au bonheur des œuvres. Analyses et témoignages (Nathan, 2023).
Interview exclusive de Alain Pagès
1/ Le 13 janvier 1898, le journal L’Aurore publie l’article « J’Accuse…! » d’Émile Zola. C’est un immense coup de tonnerre qui va non seulement faire complètement basculer l’Histoire mais également sa vie personnelle. Henri Guillemin y verra la figure même du héros transcendant tous les clivages pour défendre les valeurs suprêmes, d’où sa ferveur à l’égard de Zola. Partagez-vous cette approche ? Ou Zola aurait-il agi en vertu d’autres motifs ?
Oui, Henri Guillemin a raison, sans aucun doute. L’engagement de Zola dans l’affaire Dreyfus se fait au nom d’un absolu moral — au nom d’une valeur « transcendantale », comme vous le dites. Aucun intérêt particulier n’anime Zola. Il a tout à perdre dans ce combat qui se présente devant lui. Il le sait. Il mesure le danger. Mais il se lance quand même. Il est l’auteur du cycle des Rougon-Macquart. La trentaine de romans qu’il a écrits a imposé sa présence littéraire en France et dans le monde entier, grâce aux traductions qui ont été faites. Et il a l’impression d’une sorte de rendez-vous avec l’Histoire qu’il ne peut manquer.
Cette idée (à laquelle s’associe un certain orgueil, fondé sur la conscience de la force intérieure qui l’anime), Zola l’a exprimée d’une très belle façon dans ses lettres à sa femme Alexandrine, écrites au moment où il prend la décision de soutenir la cause d’Alfred Dreyfus.
J’ai le texte de cette correspondance sous les yeux, au moment où je vous parle. Je vais vous en lire deux extraits. Il déclare à Alexandrine, le 24 novembre 1897… « Tu ne sais pas ce que j’ai fait ? un article, écrit en un coup de foudre, sur Scheurer-Kestner et l’affaire Dreyfus. J’étais hanté, je n’en dormais plus, il a fallu que je me soulage. Je trouvais lâche de me taire. Tant pis pour les conséquences, je suis assez fort, je brave tout. » Et quatre jours plus tard, le 28 novembre, il a cette formule étonnante : « Je vais à mon étoile »… Voici ce qu’il a écrit alors à sa femme : « Il faut que j’aie raison, et j’ai la certitude intérieure qu’une fois encore, je vais à mon étoile. Je sortirai grandi de tout cela, c’est mon absolue certitude. Ma foi ne m’a jamais trompé. »
Étonnante prédiction qui, d’une certaine façon, s’est révélée exacte ! Mais ce qu’il ne pouvait deviner, c’est le procès qui allait suivre la publication de « J’Accuse…! », en février 1898, les insultes, les menaces de mort, la haine des manifestants antisémites, et l’exil, ensuite, après sa condamnation par la cour d’assises, onze mois d’exil, entre juillet 1898 et juin 1899. Des mois de terrible solitude au cours desquels il a pu penser, avant que la situation ne se retourne, qu’il ne reverrait jamais la France et tout ce qu’il aimait !
2/ Avant cet engagement pour la défense de Dreyfus, Zola avait-il pris position en faveur d’autres causes ? Comment était-il considéré par la société de son époque ? Était-il déjà reconnu comme ce qu’on appellerait aujourd’hui un lanceur d’alerte, ou comme un écrivain engagé ? Ou encore comme un original en rupture de classe ?
Oui, bien entendu, il a déjà, derrière lui, une longue expérience de luttes menées dans le domaine de la littérature.
Quelles raisons ont poussé Zola à s’engager ? Quand il imagine Dreyfus emprisonné, en 1897, Zola se souvient, d’une façon lointaine, du combat qu’il a mené en faveur de Manet et de la peinture impressionniste, à la fin du Second Empire. S’il se réfère à une époque plus proche, il peut songer à la sévérité de la répression idéologique exercée par la justice républicaine contre la littérature naturaliste. Il peut se rappeler les menaces qui ont plané sur L’Assommoir, en 1877, ou sur Nana, en 1880 ; il peut évoquer le cas de son ami Louis Desprez, ce jeune écrivain condamné à de la prison pour son roman anticlérical, Autour d’un clocher, en 1884 (et qui mourra à sa sortie de prison, victime des conditions de son incarcération), ou celui de Lucien Descaves, inculpé pour son roman antimilitariste, Sous Offs, en 1889 ; il peut penser à la censure qui a interdit, en octobre 1885, les représentations de Germinal (la pièce de théâtre adaptée du roman), et dont il a dénoncé l’absurdité… Tous ses souvenirs composent la matière d’une expérience riche.
À cela s’ajoute le regard critique qu’il porte sur la presse de son époque et sur ses excès. Il mesure pleinement les dangers liés au développement de l’antisémitisme, à travers des journaux tels que La Libre Parole d’Édouard Drumont. En mai 1896, il a dénoncé la prolifération des haines antisémites dans un article publié par Le Figaro et intitulé : « Pour les Juifs ».
Est-il un écrivain « engagé », au sens où on l’entend aujourd’hui ? La notion d’« engagement » va se constituer à travers le combat de l’affaire Dreyfus, précisément. Avec son « J’Accuse… ! », il en est l’un des modèles, la figure de proue.
Vous employez aussi l’expression de « lanceur d’alerte ». Est-il un « lanceur d’alerte » ? Oui, cette notion moderne pourrait s’appliquer au courage dont il fait preuve quand il dénonce l’antisémitisme répandu par Drumont et que la plupart de ses contemporains acceptent, y compris ses amis les plus proches. Il sait qu’en ce domaine, il y a urgence ! De ce point de vue, il correspond tout à fait à la figure actuelle du « lanceur d’alerte ».
3/ L’engagement de Zola laisse penser qu’il aurait parfaitement compris l’importance de l’opinion publique comme nouvel acteur politique, ainsi que la puissance d’influence de la presse. Est-ce le cas ? Peut-on parler de génie politique ?
Journaliste, Zola l’a été dès ses débuts. Il a tenu tous les rôles : chroniqueur, critique littéraire, polémiste… Le journalisme a été, pour lui, comme une école de pensée. Il y a exercé son talent, il y a découvert les intrigues romanesques qu’il a développées ensuite.
On peut parler, à son propos, de « génie politique », si l’on voit dans la pensée politique une façon, pour le citoyen, de se définir au sein du monde dans lequel il vit. Mais, en revanche, Zola n’a jamais voulu faire de la « politique », au sens où l’on entend ce mot aujourd’hui. Au contraire, il a toujours postulé l’indépendance du littéraire face au politique.
L’un de ses grands objectifs, quand il écrit dans les journaux à la fin des années 1870 et au début des années 1880, — au moment où le mouvement naturaliste est parvenu à exercer une certaine influence sur l’opinion publique —, c’est d’imposer un discours littéraire qui puisse, par sa force, par sa présence, proposer une parole différente de celle qu’exprime la politique de la Troisième République, occupée par les intrigues parlementaires, et dont il dénonce la médiocrité.
D’où sa formule quelque peu provocante, lancée dans Le Figaro, en 1880, pour revendiquer cette exigence d’une pensée politique fondée sur la raison et sur la science : « La République sera naturaliste ou elle ne sera pas ».
4/ Comment articuler les idées de Zola sur la condition humaine dont atteste son œuvre (pessimisme, déterminisme social, génétique, voire nihilisme ou fatalisme) et son intervention politique publique pour changer le cours d’une injustice ? Zola, nihiliste, pessimiste, misanthrope, fataliste ? Ou, au contraire, romantique caché, rousseauiste, idéaliste malgré tout ?
Dans son œuvre, ces différentes tendances se combinent, sans aucun doute : le pessimisme lié à la conception darwinienne du déterminisme social, à côté d’un optimisme fondé sur la croyance dans les possibilités offertes par la science pour éclairer l’avenir de l’humanité. Une vision morale domine, qui permet à la réflexion de se construire et d’avancer sans relâche, en dépit des obstacles.
Il a toujours été persuadé par la force que porte en lui un discours de vérité, dès qu’on parvient à le formuler. Cette conviction accompagne son engagement dans l’affaire Dreyfus.
Elle le conduit à poser, dès son premier article, écrit en novembre 1897, cette règle de pensée, qui est aussi un principe d’action : « La vérité est en marche, et rien ne l’arrêtera. »
5/ Les romans de Zola explorent les dilemmes moraux et les conflits internes de l’être humain dans la société du xixe siècle. Ces questions complexes, les tensions entre le bien et le mal, la moralité et l’immoralité, sont des thèmes qui continuent d’interpeller les lecteurs d’aujourd’hui. De quelle manière l’héritage littéraire et politique d’Émile Zola continue-t-il de marquer la société actuelle ?
Pour vous répondre, je distinguerai plusieurs catégories de romans dans l’œuvre de Zola (je ne prends en considération que Les Rougon-Macquart ; je laisse de côté les derniers romans, plus difficiles à appréhender, ceux qui appartiennent aux cycles des Trois Villes et des Évangiles).
Il y a d’abord les romans qui plongent le lecteur dans l’histoire de la société française, à la fin du xixe siècle, et le conduisent à s’intéresser aux manifestations de la parole ouvrière. À côté de romans comme La Curée et Au Bonheur des Dames (qui décrivent les transformations de la ville de Paris), il faut citer deux œuvres phares : L’Assommoir et Germinal. Bien que les conditions de la vie ouvrière, en France, aient profondément changé depuis la fin du xixe siècle, Germinal demeure, pour nous, un classique. L’histoire est immédiatement compréhensible ; elle touche profondément les lecteurs. J’en veux pour preuve le succès, en novembre 2021, de la série de France 2 qui a proposé une adaptation du roman en six épisodes et a rencontré un gros succès auprès du public.
Ensuite, il y a tous les romans qui traitent de la condition de la femme, parlent de la sexualité, bousculent les codes de la morale établie (et permettent, aujourd’hui, d’aborder, par exemple, la question du « genre »). Zola a su créer des personnages féminins que l’on n’oublie pas : la Gervaise de L’Assommoir ; Denise, dans Au Bonheur des Dames ; et bien sûr, Nana, dont le personnage rassemble tous les fantasmes d’une époque.
Enfin on peut évoquer une dernière catégorie de romans qui apparaissent modernes, parce qu’ils sont écrits presque comme des romans policiers ou même des « thrillers », anticipant sur des types d’écriture qui domineront à l’époque moderne. Je songe à ces romans du crime que sont Thérèse Raquin (qui met en scène un couple d’amants meurtriers) et La Bête humaine (associant le meurtre au retour d’une violence souterraine, celle de la « bête humaine »).
En résumé, je pense, en effet, qu’il existe un « héritage littéraire et politique » de Zola, comme vous le dites. Cet héritage se marque à travers quelques œuvres majeures dont le cinéma et la télévision ont su donner de belles interprétations. Il se poursuit grâce au théâtre également : au cours de ces dernières années, on a pu découvrir des reprises très intéressantes de L’Assommoir, de Nana ou d’Au Bonheur des Dames, soit sous la forme d’adaptations (quelquefois assez libres), soit sous la forme de simples lectures.
6/ Comment Zola est-il aujourd’hui appréhendé dans les universités françaises et étrangères ? Cette perception a-t-elle évolué au fil du temps ?
Oui, l’œuvre de Zola est encore très lue aujourd’hui. Elle est étudiée au lycée comme à l’université. C’est une œuvre de référence qui passe aisément d’une culture à l’autre, de l’enseignement secondaire à un enseignement plus spécialisé. Zola fournit à volonté — aux professeurs, comme aux lycéens et aux étudiants des universités —, des exemples de récits immédiatement lisibles.
Vous me demandez si cette perception a évolué au fil du temps. Elle a pu évoluer naturellement, en fonction des goûts, des motivations, des questionnements, car les enseignants (et leurs élèves ou leurs étudiants) disposent d’un vaste choix. Ils ont la possibilité de puiser dans les différentes catégories de romans que je viens d’évoquer, en répondant à votre question précédente.
7/ Qu’est devenu le naturalisme ? Y-a-t-il un héritage en littérature ?
Pour moi, le naturalisme représente une partie essentielle de ce qui fait l’importance de Zola, quand on essaie de mesurer la valeur de son œuvre. Vous prononcez le mot d’« héritage »… Avant de vous répondre au sujet de la littérature contemporaine, je vous dirai que Zola pense le naturalisme, précisément, comme un « héritage » littéraire. Il se perçoit lui-même dans la continuité du réalisme de Balzac, de Stendhal ou de Flaubert. Le naturalisme, pour lui, a pour mission de poursuivre le mouvement du roman du xixe siècle. Il doit représenter la société, toute la société, sans exclure quiconque, mais en tenant compte du déterminisme imposé par les milieux sociaux et la mécanique de l’Histoire.
J’ajouterai (en suivant ce qu’a expliqué Zola lui-même, lorsqu’il parle d’« expérimentation » pour décrire le mécanisme de l’écriture romanesque) que cette forme de pensée repose, avant tout, sur une « méthode » : imaginer une histoire et des personnages en respectant une logique intellectuelle fondée sur l’utilisation de documents.
L’originalité du naturalisme, tel que le conçoit Zola, réside dans ce contrôle de l’imaginaire par une raison organisatrice de la fiction.
Je passe maintenant à la littérature contemporaine, en essayant de répondre à votre question. Est-ce que cette expérience du naturalisme, du réalisme, cet engagement dans la représentation du réel, subsistent encore aujourd’hui ? Bien sûr.
Tous les écrivains qui s’écartent de l’autobiographie et veulent d’abord se tourner en direction de la société, — en laissant de côté leurs petits émois personnels, jugés peu dignes d’intérêt, et en partant d’une documentation courageuse, ouverte sur les problèmes du monde —, s’inspirent d’un tel héritage. Qu’ils se réclament plus particulièrement de Balzac, de Flaubert ou de Zola, peu importe ! Ils se trouvent dans la grande lignée ouverte par le roman du xixe siècle.
Y a-t-il des écrivains qui suivent aujourd’hui l’exemple de Zola ? Oui, je pense qu’ils sont assez nombreux, bien qu’ils n’aient pas toujours envie de le déclarer. Toute l’œuvre de Houellebecq se situe, à l’évidence, dans la continuité de celle de Zola : elle est fondée sur des reportages précis, abordant des dossiers sociaux d’une manière méthodique, les uns après les autres, sans craindre de choquer le public, avec courage, comme le faisait Zola. Mais Houellebecq préfère se dire disciple de Flaubert, sans doute plus légitime à ses yeux.
Même chose pour Nicolas Mathieu, dont l’œuvre, dans son ambition de représentation sociale, s’inscrit dans la voie ouverte par Zola. Mais lui aussi, il préfère citer Flaubert comme prédécesseur.
Du côté de ceux qui reconnaissent explicitement leur dette, je pourrais citer Fabrice Humbert qui fait référence à l’œuvre de Zola dans son roman Eden Utopie, publié en 2015. C’est l’histoire d’une famille, double comme l’est la famille des Rougon et des Macquart, partagée entre des personnages menant une vie bourgeoise et d’autres enfermés dans la condition ouvrière ; un arbre généalogique, placé en tête du volume, structure le récit, comme dans Les Rougon-Macquart.
À l’étranger, certains écrivains se référent plus volontiers à Zola, sans les pudeurs qui retiennent certains de nos contemporains. Je pense à Tom Wolfe, par exemple, l’auteur du Bûcher des vanités, qui a proclamé à plusieurs reprises son admiration pour l’auteur des Rougon-Macquart.
Prenons encore l’exemple de Stephen King : son dernier roman, Billy Summers, s’ouvre sur une étonnante référence à Zola et à Thérèse Raquin. Stephen King voit en Zola « la version cauchemardesque de Charles Dickens » !
8/ Que signifie l’acharnement de Zola à vouloir être admis à l’Académie française ?
Je ne parlerai pas d’« acharnement ». Effectivement, Zola a présenté 19 fois sa candidature, entre 1889 et 1898, sans pouvoir être admis. S’il a répété son acte de candidature, c’est qu’il considérait qu’il était de son devoir de se présenter à une institution chargée d’accueillir les écrivains.
Il a répondu à votre remarque sur l’« acharnement » dans une interview donnée à La Revue illustrée en mai 1892, en déclarant ceci : « Si je tiens à l’Académie, ça n’est pas par simple gloriole, ça fait corps avec mes théories d’existence et de sociabilité. […] Est-ce qu’un échec à l’Académie ôte quelque chose à la valeur que peut avoir un artiste ? Ça n’a aucune importance et il me semble que la persistance de ma candidature prouve au contraire que je n’y mets pas de vanité. »
9/ Une question un peu plus personnelle. Vous êtes intervenu à notre colloque du 12 novembre 2022, entièrement consacré à l’écrivain Zola, et vous interviendrez à nouveau au prochain colloque sur l’affaire Dreyfus, un sujet politique, que nous organisons fin novembre de cette année à l’École Normale Supérieure. Votre passion pour Zola a-t-elle pour origine son œuvre littéraire monumentale ou son engagement dans l’affaire Dreyfus (l’écrivain vs le militant ; la Littérature vs l’Histoire) ?
C’est l’œuvre qui m’a d’abord intéressé, avant que je ne me plonge dans l’histoire de l’affaire Dreyfus. L’œuvre est « monumentale », comme vous le dites, et on peut passer toute son existence à la découvrir progressivement, si l’on veut entrer dans le détail.
En fait, ce qui a d’abord retenu mon attention (et qui m’a poussé à travailler sur Zola, à la fin des années 1970), c’est la façon dont on parlait de cette œuvre : je ne comprenais pas pourquoi on la méprisait, en considérant que Zola était un être grossier, qui écrivait mal, l’esprit encombré de théories fumeuses. Et j’ai donc consacré ma thèse d’État (soutenue en 1987) à la « réception » de l’œuvre de Zola pour essayer de comprendre les raisons de ce rejet.
Puis, à l’instigation d’Henri Mitterand (qui avait été mon directeur de thèse), je me suis lancé dans l’édition collective de la Correspondance de Zola, publiée en dix volumes, entre 1978 et 1995, à laquelle j’ai collaboré en apportant ma contribution à trois volumes.
Et c’est ainsi que je suis progressivement devenu un historien, passionné par l’affaire Dreyfus, par l’aventure extraordinaire du « J’Accuse…! ».
Est-ce que j’aime en Zola, comme vous le dites, « l’écrivain », « le militant » ? Sans doute. Ces deux personnalités me séduisent, et je ne les opposerai pas. Mais je dirai que j’aime, avant tout, l’homme, son courage, son constant souci d’une recherche de la vérité.
Zola, je l’ai suivi dans les différentes circonstances de son existence en raison du travail que j’ai mené sur sa correspondance. J’ai eu la chance, grâce à Brigitte Émile-Zola (qui m’a donné accès à ses archives), de pouvoir éditer chez Gallimard les lettres intimes de Zola, celles qu’il a adressées à sa femme, Alexandrine, et celles qu’il a écrites à Jeanne Rozerot, qui fut la mère de ses enfants.
En entrant ainsi dans l’intimité de son existence, j’ai rencontré un homme simple, direct, qui ne m’a jamais déçu, que je n’ai jamais surpris en train de mentir, capable toujours d’une grande hauteur de pensée, à la mesure de l’œuvre considérable dont il s’est entouré.
10/ pour finir, cette dernière question. On le sait, les relations entre Littérature et Histoire peuvent être complexes. Henri Guillemin était un homme de Lettres écrivant comme un historien. Il pourfendait les injustices et visait à sensibiliser le plus grand nombre. Sans déflorer votre intervention intitulée : « Henri Guillemin et l’énigme Esterhazy : l’art du récit », pouvez-vous nous dire ce que vous pensez de cet ouvrage, très représentatif du style Guillemin ?
Comme bien des livres qu’a écrits Henri Guillemin, L’énigme Esterhazy est un ouvrage porté par une grande force d’écriture et témoigne d’un grand élan de sincérité. Le livre ne fait plus partie, aujourd’hui, des ouvrages de référence sur l’histoire de l’affaire Dreyfus, car les historiens contemporains n’acceptent pas la valeur des hypothèses avancées par Guillemin dans ce livre. Lors du colloque, j’essaierai de montrer pourquoi, malgré tout, on peut toujours continuer à lire cet ouvrage, et avec un grand profit.
Colloque Henri Guillemin sur l’affaire Dreyfus – les inscriptions sont ouvertes
Alfred Dreyfus (1859 – 1935)
Le colloque se tiendra le samedi 18 novembre 2023 à l’Ecole Normale Supérieure (Ulm), salle Dussane et portera sur le thème : « L’affaire Dreyfus et son temps. Enjeux politiques et interprétations ».
Sur une journée entière, une équipe de sept éminents intervenants, spécialistes de Zola et de l’Affaire, s’attachera à présenter les différents aspects de ce scandale d’Etat.
Pour permettre de dérouler amplement chacune de ces problématiques, nous avons fait le choix d’une durée d’exposé plus longue que d’habitude : 45 minutes au lieu des 30 minutes standard.
Le programme est prêt.
Les inscriptions sont ouvertes. Pour s’inscrire, il suffit de cliquer ici.
Vous arriverez alors sur la page du programme. Ensuite, il suffit de cliquer sur le gros bouton rouge pour effectuer votre inscription. Vous arrivez alors sur le site marchand dédié. Il vous suffit de choisir la quantité de places que vous désirez acheter en cliquant sur l’onglet « Quantité ». Et tout se poursuit logiquement.
Le colloque aura donc lieu dans exactement deux mois. La salle Dussane dispose d’une capacité de 175 places il est interdit de vendre en surnombre. Donc, ne tardez pas !
Pour s’inscrire au colloque dés maintenant,cliquez ici.
Comme prévu, voici le second volet du diptyque concernant Emile Zola.
Ce colloque 2023 concerne principalement l’affaire Dreyfus, pour laquelle l’écrivain, homme de Lettres reconnu, eut le magnifique courage de s’engager. Un engagement d’une force inouïe, dont la portée et le sens sont devenus historiques, l’érigeant comme un modèle de l’indéfectible combat du citoyen contre l’injustice.
Pour rappel, nous avions organisé le 12 novembre 2022, un colloque entièrement littéraire centré sur la figure de l’écrivain Emile Zola, à l’occasion des 120 ans de sa disparition intitulé : « Guillemin/Zola, un engagement littéraire et politique ». (Toutes les vidéos des interventions sont disponibles sur ce site).
Ce second colloque Henri Guillemin poursuit l’hommage et se concentre sur l’affaire Dreyfus.
Il s’intitule : « L’affaire Dreyfus et son temps. Enjeux politiques et interprétations ».
En effet, l’affaire Dreyfus, au-delà de la scandaleuse injustice, s’appréhende aussi par plusieurs facettes structurelles : antisémitisme, Armée restée monarchique, Institution judiciaire aux ordres, rôle politique de l’Eglise catholique, profondes diffractions du corps social entre dreyfusards et antidreyfusards (actualisons, et on comprendra), bouillonnement politique révélant les soubresauts de la jeune IIIe République pour affirmer ses principes républicains contre les forces réactionnaires les plus extrêmes, voire fascistoïdes (actualisons, et on comprendra).
Sur une journée entière, une équipe de sept éminents intervenants, spécialistes de Zola et de l’Affaire, s’attachera à présenter les différents aspects de ce scandale d’Etat.
Pour permettre de dérouler amplement chacune de ces problématiques, nous avons fait le choix d’une durée d’exposé plus longue que d’habitude : 45 minutes au lieu des 30 minutes standard.
Le programme est prêt.
La date du colloque est fixée : 18 novembre 2023.
Les inscriptions sont ouvertes.
Il suffit de s’inscrire. C’est en cliquant ici. Vous arriverez alors sur la page du programme. Ensuite, il suffit de cliquer sur le gros bouton rouge pour effectuer votre inscription. Vous arrivez alors sur le site marchand dédié. Il vous suffit de choisir la quantité de places que vous désirez acheter en cliquant sur l’onglet « Quantité ». Et tout suit logiquement.
Pour s’inscrire au colloque dés maintenant, cliquez ici.
Le refus de se laisser monter sur la cervelle
Pour notre nouvelle rubrique, instaurée lors de notre dernière newsletter du 14 juillet (pour la relire, cliquez ici), nous avons opté pour un sujet qui mobilise des millions de parents : la rentrée des classes.
Et, dans le cadre de cet important événement, nous posons la problématique générale de l’enseignement républicain, du devenir de cette institution « Education Nationale », dont il faut rappeler la portée philosophico-politique.
Ce discours fondateur de Robespierre :
La Convention nationale doit trois monuments à l’histoire : la Constitution, le code des lois civiles, l’éducation publique.
Je mets à peu près sur la même ligne l’importance comme la difficulté de chacun de ses grands ouvrages. […]
Tout le système du comité porte sur cette base, l’établissement de quatre degrés d’enseignement ; savoir, les écoles primaires, les écoles secondaires, les instituts, les lycées.
Je trouve dans ces trois derniers cours un plan qui me paraît sagement conçu pour la conservation, la propagation et le perfectionnement des connaissances humaines. Ces trois degrés successifs ouvrent à l’instruction une source féconde et habilement ménagée et j’y vois des moyens tout à la fois convenables et efficaces pour seconder les talents des citoyens qui se livreront à la culture des lettres, des sciences et des beaux-arts.
Mais avant ces degrés supérieurs, qui ne peuvent devenir utiles qu’à un petit nombre d’hommes, je cherche une instruction générale pour tous, convenable aux besoins de tous, qui est la dette de la République envers tous ; en un mot, une éducation vraiment et universellement nationale ; et j’avoue que le premier degré que le comité vous propose, sous le nom d’écoles primaires, me semble bien éloigné de présenter tous ces avantages. […]
Osons faire une loi qui aplanisse tous les obstacles, qui rende faciles les plans les plus parfaits d’éducation, qui appelle et réalise toutes les belles institutions ; une loi qui sera faite avant dix ans si nous nous privons de l’honneur de l’avoir portée ; une loi toute en faveur du pauvre, puisqu’elle reporte sur lui le superflu de l’opulence, que le riche lui-même doit approuver s’il réfléchit, qu’il doit aimer s’il est sensible. Cette loi consiste à fonder une éducation vraiment nationale, vraiment républicaine, également et efficacement commune à tous, la seule capable de régénérer l’espèce humaine, soit pour les dons physiques, soit pour le caractère moral ; en un mot, cette loi est l’établissement de l’institution publique. […]
Discours de Robespierre sur le plan d’éducation nationale de Michel Lepeletier.
Ainsi, voici nos recommandations à verser dans le kit d’autodéfense intellectuelle.
Film : Révolution école
L’une des affiches du film, échappée de la censure politique
C’est l’histoire d’une révolution de velours, celle de l’éducation. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, en Europe, des pédagogues désignent le coupable de la catastrophe : l’école, cette fabrique de la soumission. Il faut construire la Paix.
Comment éduquer la nouvelle génération sans surveiller et punir ? Comment éduquer à l’émancipation ? L’espace de quelques années, des figures charismatiques – Maria Montessori, Célestin Freinet, Alexander Neill – et d’autres vont tenter d’inventer une nouvelle école.
À contre-courant des sociétés blessées et sclérosées qui sont les leurs, ils tentent, par tous les moyens, d’inventer une autre école. Un pédagogue Suisse, Adolphe Ferrière, les réunit au sein d’un mouvement dont il sera le centre névralgique : la Ligue Internationale de l’Education Nouvelle, créée sur le modèle de la Société des Nations.
Vingt ans plus tard, alors que les débats agités de la Ligue se muent en véritable scission entre les pragmatiques et les idéalistes, la montée des totalitarismes vient faire échouer les alliances et sceller les destins individuels : le rêve s’écroule, à l’orée d’une nouvelle guerre.
À partir d’archives rares, le film raconte l’histoire d’un combat pour le progrès humain, porté intimement par des hommes et des femmes hors du commun. Cette utopie pour un temps réalisée aura pourtant contribué à façonner de manière décisive les théories et les pratiques éducatives et, parce que l’éducation reste au cœur de tout projet social et politique, leur histoire résonne plus que jamais aujourd’hui, entre les murs de nos écoles.
Joanna Grudzinska est née en Pologne et vit à Paris. Elle étudie la philosophie et le cinéma et collabore avec de nombreux cinéastes, surtout au casting. Elle produit parfois pour la radio. Elle écrit et réalise des films de fiction et des documentaires.
Ce film est disponible sur le site de notre partenaire Les Mutins de Pangée.
Film : Les enfants de Barbiana
Dans les années 1960, Don Lorenzo Milani, curé, transforme une paroisse en école pour les jeunes garçons de la région refusés aux examens de l’Etat. La classe, au fur et à mesure de ses agrandissements, devient une véritable communauté.
365 jours par an, 7 jours par semaines, 10 heures de classes par jour, les enfants de Barbiana, avec leur professeur, lisent les journaux quotidiens pour comprendre le monde extérieur, apprennent à lire, à parler, à nager.
Lors du tournage, Bernard Kleindienst retrouve les élèves qui lui racontent cette aventure hors du commun et comment elle a fait d’eux des hommes accomplis.
Bernard Kleindienst, né le 14 septembre 1945 à Bruyères et mort le 18 février 2018 à Champigny-sur-Marne1, est un auteur-réalisateur de films documentaires français.
Ce film est disponible sur le site de notre partenaire Les Mutins de Pangée.
Livre : Lettre à une enseignante
Ouvrage épuisé depuis les années 1970 en France, la Lettre à une enseignante de l’École de Barbiana était et demeure un classique de pédagogie critique. Les Éditions Agone ont réédité et intégralement révisé le livre, préfacé par Laurence De Cock, qui en retrace le contexte de réception ; et introduit par un avant-propos de Pier Paolo Pasolini, inédit en français.
En octobre 1967, les élèves de Barbiana rencontraient l’écrivain et cinéaste, à la Casa della Cultura de Milan, autour de leur livre et de la figure de Don Lorenzo Milani, décédé depuis peu.
Édité pour la première en français en 1968, épuisé depuis la fin des années 1970, ce classique oublié rappelle la relégation toujours d’actualité des enfants pauvres. Mais ici la critique de l’école reproductrice d’un ordre social injuste est formulée par ceux qui le subissent.
Extrait :
« Chère Madame,
Vous ne vous rappellerez même pas mon nom. Il est vrai que vous en avez tellement recalés. Moi, par contre, j’ai souvent repensé à vous, à vos collègues, à cette institution que vous appelez l’“école”, à tous les jeunes que vous “rejetez”. Vous nous rejetez dans les champs et à l’usine, et puis vous nous oubliez.
Il y a deux ans, en première année à la Normale, vous m’intimidiez. J’ai d’abord pensé que c’était une maladie que j’avais, ou que peut-être ça tenait de ma famille. Plus tard j’ai cru que la timidité était un mal des pauvres, que les ouvriers laissent aux fils à papa tous les postes de commande dans les partis et tous les sièges au parlement. La timidité des pauvres est un mystère qui remonte à loin… »
Extrait de l’avant-propos de Pier Paolo Pasolini :
« C’est un livre qui m’a immensément plu parce qu’il m’a tenu constamment en haleine, entre éclats de rire, véritables, physiques, et nœuds à répétition dans la gorge. C’est ce qu’on ressent devant des livres qui redécouvrent quelque chose de manière inédite et neuve, et qui offrent comme un sens de vertige, de liberté, par leur jugement du monde qui nous entoure. Avec ce livre, je me suis retrouvé plongé dans l’un des plus beaux que j’ai lu ces dernières années : un texte extraordinaire, pour des raisons littéraires aussi. On y trouve d’ailleurs l’une des plus belles définitions de la littérature que j’ai jamais lues : la poésie serait une haine qui, une fois examinée en profondeur et clarifiée, devient de l’amour. »
Et pour finir cette rubrique consacrée à l’éducation populaire, nous recommandons ce livre qui a le mérite de faire connaître, voire de réhabiliter toute l’immense portée sociale, émancipatrice, et donc politique du mouvement communiste.
Livre : Le train des enfants
Naples, 1946. Amerigo quitte son quartier pour monter dans un train. Avec des milliers d’autres enfants du Sud, il traversera toute la péninsule et passera quelques mois dans une famille du Nord : une initiative du parti communiste vouée à arracher les plus jeunes à la misère après le dernier conflit mondial.
Loin de ses repères, de sa mère Antonietta et des ruelles de Naples, Amerigo découvre une autre vie. Déchiré entre l’amour maternel et sa famille d’adoption, quel chemin choisira-t-il ?
S’inspirant de faits historiques, Viola Ardone raconte l’histoire poignante d’un amour manqué entre un fils et sa mère. Immense succès en Italie et en cours de traduction dans 29 pays, ce roman remarquable révèle une auteure d’exception.
C’est à l’initiative de l’Union des Femmes Communistes que, de 1946 à 1952, 70 000 enfants pauvres de l’Italie du Sud ont pris un train – que l’on appelait alors « Le Train du Bonheur » – pour l’Italie du Nord où des familles aisées les accueillaient quelques mois. Ils découvraient ainsi une nouvelle vie. Et peut-être un nouveau destin.
Certes, la générosité des familles d’accueil illustre un superbe mouvement de solidarité et d’union entre le Nord et le Sud du pays pendant les années d’après-guerre. Mais qu’en est-il du ressenti, des sentiments de ces enfants dont la vie en est bouleversée à jamais ?
Ici, Viola Ardone donne la parole à Amerigo, un gamin des rues de Naples, qui monte en 1946 dans le premier « Train des enfants » avec, entre autres bambins, deux amis de son quartier, Mariuccia et Tommasino.
Cette histoire montre comment des enfants du Sud, victimes du fascisme italien, comme de tous les fascismes, ont été sauvés de la misère par des familles du Nord et grâce à l’engagement du Parti Communiste Italien. Cette histoire est méconnue car les enfants, devenus adultes, en avaient honte et n’en parlaient jamais.
Née en 1974, Viola Ardone est diplômée de lettres. Après quelques années dans l’édition, elle enseigne aujourd’hui l’italien et le latin, tout en collaborant avec différentes publications. Après Le Train des enfants, Le Choix est son second roman à paraître en français, chez Albin Michel.