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Colloque Henri Guillemin 2018 : avant-programme

 Milice française créée le 31 janvier 1943

Colloque Henri Guillemin.
La montée du fascisme, Pétain, la débâcle de 40 et la collaboration

Comme annoncé en novembre 2016 à l’issue du colloque « Henri Guillemin et la Commune », notre prochaine manifestation est maintenant bien avancée.

La date et le lieu sont fixés, la liste des intervenants et les thèmes d’intervention sont quasiment finalisés, la logistique et autres aménagements techniques sont également entrés dans leur dernière ligne droite.

Le colloque portera sur le thème : la montée du fascisme, Pétain, la débâcle de 40 et les enjeux de la collaboration.

Il aura lieu le samedi 17 novembre 2018, de 10h00 à 18h00 et se tiendra dans la salle Dussane de l’Ecole Normale Supérieure (ENS) – 45, rue d’Ulm 75005 Paris.

Dans un de ses plus importants livre : Nationalistes et nationaux – une histoire de la droite française de 1870 à 1940, Henri Guillemin démontre que la droite est volontiers belliciste quand il s’agit de détourner le peuple de son propre sort et devient toujours pacifiste et collaborationniste lorsque la menace populaire grandit et qu’elle vise par dessus tout à sauvegarder ses intérêts.
La prise de pouvoir de Pétain en 1940 s’inscrit complètement dans ce cadre.

Le colloque parlera de l’affaire Pétain et ira plus loin en étudiant les causes et les conditions politiques de la défaite de 40 et en présentant les objectifs politiques de la collaboration.

Intervenants

Conçu sur le même schéma que nos deux précédents colloques, l’étude de cette complexe période historique s’effectuera selon le principe de l’interdisciplinarité, reflet des différentes facettes d’Henri Guillemin, et réunira historiens spécialistes de la période, hommes de Lettres, philosophes…

Sont actuellement prévus, les personnalités suivantes (présentation par ordre alphabétique, en attendant le programme définitif. Les intitulés des thèmes ne sont pas entièrement finalisés) :

Patrick Berthier, ancien élève de l’ENS, agrégé ès lettres, docteur d’Etat, co-fondateur de LAHG.
Intervention sur l’historique et l’implication de Guillemin sur cette problématique.

Projection d’extraits choisis du film : « La prise de pouvoir de Philippe Pétain », de Jean Chérasse.

Jean Chérasse, ancien élève de l’ENS, agrégé d’Histoire, ancien élève de l’IDHEC, réalisateur, scénariste et producteur.
Intervention, à partir de son film : La prise de pouvoir de Pétain serait-elle fortuite ?

Johann Chapoutot, historien, ancien élève de l’ENS, agrégé d’histoire, docteur d’État, Professeur d’Histoire contemporaine à l’Université Paris-Sorbonne.
Intervention : Que faire de la France après la victoire du Reich ? Les plans nazis pour une reconfiguration géoéthnique du Westraum (1940-1944) 

Annie Lacroix-Riz, historienne, ancienne élève de l’ENS, agrégée d’histoire, docteur d’Etat, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université Paris VII-Denis Diderot.
Causes, conditions et objectifs du choix de la défaite de 40.

Antoine Perraud, journaliste, écrivain, critique littéraire, ancien grand reporter, documentariste, producteur d’émission TV et radio.
Intervention sur le rôle ambigu de Daladier dans le processus de prise de pouvoir de Pétain. Ou comment assassiner la République légalement afin qu’elle accouche d’un Etat totalitaire. La dialectique des « honnêtes gens ». 

Alain Badiou, ancien élève de l’ENS, philosophe. Sous réserve.

Patrick Rödel, ancien élève de l’ENS, agrégé de philosophie, co-fondateur de LAHG. Sous réserve.

Programme, inscription

Un avant-programme est désormais en ligne sur la page d’accueil de notre site qui a été modifiée et qui offre dorénavant la possibilité de regarder les 12 conférences vidéo de Guillemin sur ce sujet.

Le colloque se déroulera sur la journée, de 10h00 à 18h00. Il se clôturera par une table ronde réunissant l’ensemble des intervenants pour un échange avec le public.

L’adresse précise se situe au 45, rue d’Ulm – 75005 Paris. En mode plan, cliquez ici. En mode vue, cliquez .

Comme pour le colloque de novembre 2016, les inscriptions s’effectueront par Internet, directement à partir de notre site. Elles seront ouvertes le lundi 3 septembre 2018 et se clôtureront la veille du colloque à minuit.
Une lettre d’information sera prochainement diffusée qui présentera le programme définitif et indiquera les détails et les précisions nécessaires pour s’inscrire.

Valorisation, communication

Afin de se mettre en état de partance pour ce voyage en histoire politique, certaines de nos prochaines lettres d’information porteront sur les livres que Guillemin a consacrés à cette période emblématique : La vérité sur l’affaire Pétain (cliquez ici) ; Nationalistes et nationaux (cliquez ici).

Sont également prévus les interviews des intervenants.

Comme pour les deux précédents événements (2013, 2016), le colloque sera entièrement filmé et enregistré par nos soins. Toutes les interventions seront mises en ligne sur notre site et relayées sur Internet.

Les actes du colloque seront publiés dans le semestre suivant, aux éditions Utovie, co-fondateur de LAHG, éditeur exclusif de l’œuvre d’Henri Guillemin.

 Henri Guillemin 

Et pour commencer les préparatifs, rappelons que Guillemin a consacré 12 conférences vidéos à cette période historique. Pour comprendre les enjeux politiques de juin 40, cliquez ici.

 Post-scriptum

Nous assurons l’information sur ce colloque par nos propres moyens (modestes). Nous ne disposons pas (encore) de services de presse spécialisés (!).

Aussi, cette lettre d’information est-elle à diffuser le plus largement possible auprès de vos collègues, amis, collaborateurs, etc. Par avance nous vous en remercions

Salle Dussane de l’ENS
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Interview exclusive de Patrick Rödel pour son « Raymond Mauriac, frère de l’autre »

Couverture du livre - éd. Le Festin - 248 pages - 19,50 €

En introduction

La photo de couverture est une belle trouvaille. Sans être expert en sémiologie, la combinaison du titre et de cette photo délivre un message fort et limpide qui présente d’un coup, comme un parfait condensé ou une métaphore, ce qui semble apparaître comme une intense « dramatique » Mauriac. Au premier plan, l’écrivain connu de tous, décontracté, regard face caméra, sûr de sa position ; derrière, en second plan, Raymond le frère aîné, à la fois figé et rêveur, ailleurs.
Piquée de la sorte, notre curiosité est à partir de là insatiable ; à commencer par vouloir découvrir qui est Raymond Mauriac.

Premier fils, né en 1880, on lui imposa de reprendre le flambeau des affaires familiales, laissant Pierre se consacrer à la médecine et François à la littérature. Ce n’est donc que sur le tard qu’il ose se tourner vers sa passion de toujours, la littérature. Il publie deux romans Individu (1934, Grasset) et Amour de l’amour (1936, Grasset). Condamné au pseudonyme à cause de la notoriété de son frère, déjà académicien, il choisit celui d’Housilane en souvenir de sa lande bien-aimée et de l’une des métairies familiales.

S’appuyant sur des documents familiaux inexploités, Patrick Rödel s’intéresse à ce personnage quasiment effacé de l’histoire des Mauriac en choisissant, non pas la biographie classique, mais la narration romanesque.  En effet, en imaginant un journal intime, Patrick Rödel crée une œuvre hybride à fort potentiel imaginaire que l’on pourra appeler roman, ou journal intime fictionnel, ou encore voyage intérieur romancé, dans lequel «le frère de l’autre» se souvient, s’enthousiasme, se plaint, se raconte….

S’agissant de Mauriac, Guillemin n’est jamais loin

Que l’on parcourt les longs chemins de randonnée ou que l’on chemine dans le pays des Lettres, le plaisir est le même lorsque soudainement, alors qu’on pensait être seul, on croise un autre sentier tout aussi long, inconnu, venu d’un autre lointain mais traversant pourtant le même territoire. Histoire de cheminements différents qui se rejoignent.

C’est ainsi que Patrick Rödel rencontra, il y a quelques années, un certain Claude Froidmont arpentant à sa façon le long chemin « Henri Guillemin ». Claude Froidmont, universitaire liégeois, grand amateur de littérature, aujourd’hui professeur de Lettres.

Il finissait d’écrire Chez Mauriac à Malagar (éd. Les Impressions Nouvelles). Hasard et bonheur des rencontres.
Patrick Rödel apprend ainsi que Froidmont a très bien connu et rencontré plusieurs fois Henri Guillemin, dont il fait un très élogieux portrait dans son livre ; il a même entretenu avec lui une longue correspondance, de 1983 à sa mort.

Guillemin lui conseille de travailler sur François Mauriac et s’entremet pour lui faciliter le chemin qui l’amène, en 1989, à Malagar, sujet de son livre, narration du séjour qu’il y passa comme guide, au centre du domaine de Mauriac, mais aussi reconnaissance vive pour Henri Guillemin qu’il admire.

Ainsi, la publication de Raymond Mauriac, frère de l’autre, ne pouvait pas laisser Claude Froidmont indifférent. Il a donc souhaité s’entretenir avec Patrick Rödel pour en savoir davantage.

 

L’interview exclusive

Claude Froidmont : Commençons par le commencement: quelle est la genèse de ce livre ? D’où vous en est venue l’idée ?

Patrick Rödel : Très simplement, en découvrant dans la biographie de Mauriac par Lacouture quelques  éléments sur une prétendue vocation littéraire de Raymond, le frère aîné, qui aurait été sacrifiée aux études de droit que sa mère voulait lui voir suivre pour reprendre la charge d’avoué de son oncle Dussolier. Je me suis vite aperçu que les « mauriaciens » patentés  tenaient pour assuré que Raymond était un écrivain raté et que de toute manière, comme me l’a dit Michel Suffran (spécialiste bordelais de F. Mauriac), un romancier par génération, c’est suffisant.
J’ai donc cherché dans la correspondance de François Mauriac tout ce qui concernait Raymond, j’ai acheté sur le Net les deux romans qu’il avait publiés, je les ai lus, les ai trouvés très surprenants, très forts comme on le dit d’un alcool.
En vérité, j’ai mené une enquête, rassemblé tous les éléments possibles, bénéficié de l’aide de Jean Mauriac [fils de F. Mauriac, écrivain et journaliste – N.D.E.] qui m’a autorisé à utiliser les archives qu’il a déposées à la Bibliothèque municipale de Bordeaux. Dans le fonds Mauriac, dormaient les manuscrits des premiers textes écrits par Raymond, ébauches de roman auxquelles il n’a pas donné suite, tout le dossier de presse qui concerne ses deux romans publiés (Individu– 1934 et Amour de l’amour – 1936, les deux chez Grasset), quelques lettres – très peu, en vérité…- et puis le dernier manuscrit qui a été refusé.

Que faire de tout ça ? Dans un premier temps, j’ai tenté de multiplier les points de vue – biographique, historique, littéraire… – et le résultat n’était pas convainquant. J’ai donc choisi de tout reprendre à zéro et de privilégier l’approche romanesque en inventant le journal intime de Raymond – ce qui me permettait d’imaginer le retentissement en lui de tous les événements auxquels il s’est trouvé confronté.

Claude Froidmont : Carnets, Cahiers, Chemises, Classeurs… Jeu récurrent sur la chronologie. Pourriez-vous nous parler un peu de l’architecture de votre roman, des matériaux qui le fondent ?

Patrick Rödel : A partir du moment où je me suis décidé à imaginer le journal intime de Raymond, un certain nombre de problèmes se posaient. La période où il est censé avoir tenu un journal va de ses 15 ans à sa mort. Il fallait donc bien supposer plusieurs choses :

1/ qu’il y a des périodes où il n’a pas écrit

2/ qu’il a préféré supprimer à la relecture une nombre considérable de pages. Un journal intime est tellement répétitif qu’il faut une sacrée dose d’inconscience et d’égocentrisme pour penser que cela puisse intéresser qui que ce soit.

3/ j’ai donc choisi de « garder » les pages qui tournent autour des moments les plus importants de la vie de Raymond. En essayant de trouver des explications plausibles aux « supposés » remaniements de son journal par lui-même.

4/ j’ai trouvé intéressant d’imaginer que Raymond Mauriac, relisant certaines pages de son journal y ajoute des commentaires, des années plus tard ; il peut ainsi corriger ses premières réactions, qui sont naïves ou peu informées, à tel ou tel événement. De toute manière le récit que l’on peut faire de sa vie change au fur et à mesure que l’on évolue.

 5/ quant aux divisions « carnets, etc », c’est une façon imagée de remplacer les traditionnels chapitres et de présenter, puisque les titres ont été mis par Raymond après coup, la note dominante de la période retenue.

Voilà pour l’aspect purement formel.
Pour ce qui est des matériaux : les lettres, les manuscrits non publiés, les livres, les dossiers de presse constituent l’essentiel de mes documents « objectifs ». Ils sont toujours signalés par des guillemets.
Ce qui est de moi, c’est le retentissement intérieur de ces « données » sur Raymond lui-même. De cela nous ne savons rien – puisque, bien sûr, il n’y a pas de journal intime de Raymond Mauriac.
Reste la partie appelée « Post-scriptum » qui rapporte les différentes étapes de mon enquête – il m’a paru nécessaire de mettre hors texte ce qui a été la condition même du texte lui-même. J’ai hésité un moment sur la place où mettre ces pages – donner toutes les clés au départ n’était pas très habile. J’étais d’accord avec mon éditeur pour les mettre donc à la fin.

Claude Froidmont : Vous réussissez un tour de force : donner chair à une oeuvre de diariste dont, au fond, vous ne pouviez rien savoir. À quelles difficultés littéraires, cette fois, avez-vous été confronté, et comment les avez-vous surmontées pour parvenir à cette belle réussite ?

Patrick Rödel : Il y a deux niveaux de difficulté. Le premier est au fond celui de tout entreprise de construction d’un personnage – comment rendre cohérentes ses réactions, et en même temps ménager des zones d’incertitudes, aux yeux du lecteur et à ses propres yeux. L’amusant est qu’il fallait faire un patchwork avec des éléments « mauriaciens » et des éléments « rödéliens », si j’ose dire.
Raymond Mauriac est à la fois un homme réel et un personnage fictif. Je pense aussi qu’il m’a fallu faire preuve d’empathie pour entrer dans un « individu » dont certains traits de caractère m’étaient tout à fait antipathiques – par exemple, ses opinions politiques. Mais ça, c’est le travail de tout romancier.

Le deuxième est venu de la nécessité de rendre compte de l’élaboration progressive des textes de Raymond, sans que cela soit lassant pour le lecteur. Je savais comment l’histoire se déroulait et comment elle se terminait et il fallait que je trouve un moyen, chaque fois différent, de faire semblant de le découvrir au fur et à mesure.
A ce niveau-là, je n’invente rien et j’invente tout. Je ne sais pas si cette formulation est très claire.

Claude Froidmont : Comme vous l’avez si bien précisé vous-même, les mauriaciens ont eu tendance à négliger Raymond et à minorer son oeuvre. Peut-être cela tient-il au fait que son célèbre frère en ait si peu parlé et en quels termes… Essayons de réparer cette injustice : pouvez-vous nous parler de Raymond ?

Patrick Rödel : J’ai même eu l’impression que certains mauriaciens ne savaient même pas que Raymond avait écrit ! Anne Wiazemski [petite-fille de F. Mauriac – N.D.E.] elle-même est tombée des nues en l’apprenant !
Qui était-il ? Un être profondément ulcéré d’avoir été sacrifié à la logique froide des intérêts familiaux et de n’avoir pas eu le courage de s’opposer à sa mère. Personne autour de lui ne s’est indigné de ce destin imposé. François lui-même lui fait la leçon quand il se plaint. J’imagine qu’il a ruminé tout cela pendant des années – ce qui explique sans doute la noirceur de ce qu’il a écrit.
Quand il parvient enfin a écrire un texte qui le satisfait (il a 54 ans), il commet un crime de lèse – mauriacité (pardon pour le néologisme !) et François le lui fait payer avec, je trouve, une réelle perversité. Il lui impose de prendre un pseudonyme (Raymond Housilane) et il fait en sorte que tout le monde sache qui se cache derrière ce pseudo censé le dissimuler. Tu ne seras jamais que « le frère de » François Mauriac et au cas où on t’apprécierait pour ce que tu vaux, je me charge de le faire savoir.  

J’ai fait de Raymond un être torturé, une personnalité à fleur de peau. Avec des sentiments pas forcément sympathiques. Il est jaloux c’est sûr. Mais je ne peux m’empêcher de penser qu’il a été ostracisé pour s’être aventuré sur un terrain que son illustre frère considérait comme sa propriété exclusive.
En tout cas, ce Raymond Mauriac est mon Raymond Mauriac et certainement pas le vrai tel qu’en lui-même.  

J’ajoute ceci qui me parait essentiel. Raymond Mauriac est un écrivain, indiscutablement, parfois plus incisif dans son écriture, plus moderne dans sa vision d’un monde sans Dieu, que son frère François. Plus désespéré aussi. Complètement désespéré.

Claude Froidmont : N’y a-t-il pas un véritable « scoop » dans votre livre ?

Patrick Rödel : J’ai fait, en effet, une découverte tout à fait inattendue. je suis tombé sur des nouvelles que Pierre Mauriac a publiées dans la Bonne Presse. On connaît les ouvrages très intéressants sur la médecine, sur les rapports entre médecine et littérature. Mais je n’avais vu nulle part qu’il s’était aventuré sur le terrain de la fiction et les biographes de Mauriac semblent l’ignorer. Il est vrai que ces textes sont forts mauvais, d’une étroitesse de sacristie qui prêterait à rire si n’y étaient abordés des thèmes qui sont le fond de commerce d’un catholicisme d’extrême droite – dont on sait où il mènera Pierre pendant l’Occupation.

Claude Froidmont : Vous l’avez déjà évoqué, ainsi que votre « Post-scriptum », mais permettez à un « ex-mauriacien » de revenir à quelque chose de frappant : le déboulonnage du « grantécrivain » statufié, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à Henri Guillemin….

Patrick Rödel : Je savais que vous me poseriez cette question. A bien y réfléchir, je pense qu’il n’y a pas grand chose de commun entre mon travail et celui de Guillemin. L’érudition (les documents, les petits papiers, etc) est ici intégrée dans un projet qui est romanesque. Ce que je partage avec Guillemin, et ce n’est pas rien, c’est une égale difficulté à supporter l’injustice – mais nous ne sommes pas les seuls dans ce cas !

Mon intention première a bien été de réhabiliter Raymond « Si injustement oublié par le monde littéraire et par sa famille », comme me l’écrivait Jean Mauriac. Et pas de démolir la statue François Mauriac, car à bien le lire, on trouvera toujours dans ce qu’il a écrit sur lui-même la vérité du sens de ses actions – François sait très bien avouer ses faiblesses, il tire même de ses aveux une jouissance certaine ; mais il y a chez lui un jeu complexe entre l’aveu et la dissimulation ; il ne ment pas, mais il lui arrive de ne pas dire toute la vérité. Si je peux employer cette expression et si elle fait sens, je dirais que Mauriac construit/déconstruit lui-même sa propre statue. Il n’a pas besoin de moi.  

Claude Froidmont : l’occasion de la publication de votre livre, les éditions Le Festin ont eu la très belle idée de rééditer « Individu », de Raymond Mauriac. Comment nous donneriez-vous envie de lire ce roman ?

Patrick Rödel : Pour apprécier ce livre, il faut commencer par oublier qu’il est écrit par « le frère de… ». On y découvrira un personnage d’une noirceur sans pareil, qu’aucune grâce ne vient adoucir, même au moment de sa mort. Un misanthrope absolu que rien n’attendrit, pas une Célimène, pas même le sourire d’un enfant. Comme Raymond Mauriac n’a pas de réputation à défendre, pas de lecteur qui l’attende, il a une liberté très grande. Dans la construction de son intrigue d’abord :  commencer par la mort de son personnage, ce n’est pas banal ; s’appliquer à fermer toutes les issues qui pourraient orienter son roman et le lecteur vers des pistes traditionnelles, ne l’est pas davantage. Tiburce, son « héros », parvient à cette solitude totale qui est l’essence même de la misanthropie, solitude qu’il revendique sans jamais céder à la facilité.
Dans son écriture enfin : elle est parfois rugueuse, elle est toujours forte, elle ne cède jamais à la facilité de la métaphore ni à celle de la psychologie..
Je trouve qu’il y a chez Raymond Mauriac une réelle modernité.

Interview réalisée par C. Froidmont

 

Patrick Rödel lors de son intervention au colloque « Guillemin et la Commune » – Paris – 16/11/16

 

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La démocratie en question : tendances oligarchiques des groupes et des partis politiques

 

Couverture du livre – Folio essais – 848 pages – 13,60 € 

Voici un livre que Guillemin aurait pu lire.
Il date de …1910 et il a été traduit en fran
çais, en 1914, par S. Jankélévitch. Louable effort, mais ce Jankélévitch à qui l’on doit de nombreuses autres traductions, de Freud en particulier, ne se préoccupait guère de fidélité rigoureuse aux textes qu’il traduisait, supprimant certains chapitres, modifiant l’ordre des survivants… autant dire que les lecteurs français n’ont eu, quand ils ne pouvaient se référer au texte allemand originaire, qu’une connaissance très lacunaire du livre de Robert Michels Sociologie du parti dans la démocratie moderne, sous-titré Enquête sur les tendances oligarchiques dans la vie des groupes.
Il faut donc saluer Gallimard qui en a donné, en 2015, une traduction revue et complète dans la collection Folio essais. Car ce livre est passionnant à plus d’un titre. Il offre la première, et longtemps indépassable, analyse du fonctionnement d’un parti politique dans nos démocraties.

L’existence de partis politiques n’a pas une très longue histoire quand Michels s’y intéresse et, pourtant, la lucidité de son approche demeure encore efficace à l’époque qui est la nôtre. Qu’on en juge.

Il part du constat suivant : « Dans les faits, il nous semble que la démocratie en tant que mouvement aussi bien qu’en tant que monde intellectuel est aujourd’hui placée sous le signe d’une crise dont elle ne peut sortir indemne. » (1910 ! la guerre est à venir et bolchevisme et fascisme sont encore dans les limbes…)

Les vieilles formes de l’aristocratie ont vécu. Mais « la pensée conservatrice, dans la vie des Etats modernes, adopte des allures démocratiques. Elle a depuis longtemps abandonné sa sécheresse primitive devant les assauts des masses démocratiques. Elle aime aussi changer de masques. » (p.39).

 

 

Robert Michels (1876 – 1936)

Pour ce qui est des partis de gauche et des syndicats, l’hypothèse de Michels que confirment toutes ses enquêtes (de l’Allemagne à l’Italie en passant par la France et l’Angleterre, sans oublier les Pays-Bas) et l’expérience que peuvent faire ceux qui s’y trouvent encore de nos jours (de moins en moins nombreux, il est vrai), a de quoi décoiffer.

« Qui dit organisation dit tendance à l’oligarchie. Dans l’essence de l’organisation se trouve un trait profondément aristocratique. En créant une structure sociale (le Parti, véritable Etat dans l’Etat, dira Michels ailleurs) la machinerie de l’organisation provoque dans la masse de l’organisation des modifications fort graves. Elle renverse le rapport des dirigeants aux masses en son contraire. L’organisation achève d’une manière décisive la division en deux de tout parti, ou de tout syndicat aussi bien, entre une minorité dirigeante et une majorité dirigée. » (p.71)

Simple problème de compétence – il faut des savoirs spécialisés pour aborder les questions de gouvernance dans leur diversité. D’où la naissance d’une « élite ouvrière », formée dans ce que seront les Ecoles du Parti. La prise de décision entraîne une  rapidité de réaction qui rend illusoire toute référence à un mandat impératif une fois exprimé et qui ne sait pas s’adapter aux diverses situations concrètes qui n’avaient pas été prévues. Même argument pour toute autre forme de démocratie directe.

Et l’on débouche sur cette contradiction insurmontable : l’organisation du parti et son fonctionnement ne sont pas ceux de la société pour l’avènement de laquelle il se bat. Nous sommes beaucoup plus proches du césarisme que de la démocratie.

« Le misonéisme (qui est la haine de la nouveauté) universel sur lequel ont de tout temps échoué toutes les réformes sérieuses et qui, du fait de la division ramifiée du travail qui caractérise la vie civilisée d’aujourd’hui, aussi bien que par l’impossibilité crissante d’avoir une vue d’ensemble des affaires politico-étatiques, va plutôt augmentant que diminuant, et aussi, en particulier dans les  partis populaires, la différence insurmontable d’éducation formelle entre chacune de ses composantes, confèrent aux besoins que les masses ont d’une direction une tendance dynamique toujours croissante. »(p.104)

On voit donc, dès la fin du XIX°siècle, naître progressivement une caste de politiciens professionnels qui tient son pouvoir de l’ignorance des masses. Ce pouvoir est rendu nécessaire par le « perpetuum mobile democraticum » (le mouvement perpétuel de la démocratie), d’où la difficulté, l’impossibilité même, pour les dirigeants de haut niveau mais aussi pour les permanents d’abandonner leur fonction, à moins d’y être contraint (cf le problème du non cumul des mandats !), le sentiment qui est le leur de représenter un élément de stabilité nécessaire à la prise de décision motivée et rationnelle. 

Vignette tirée de l’album Tintin et les cigares du pharaon – Hergé

Il n’est pas question de relater dans le détail les analyses de Michels sur les différentes composantes du parti, sur leurs origines sociales respectives, sur leur trajectoire possible, sur leur psychologie même.

Ce qu’il écrit sur la « bureaucratie centralisée » quelques années avant la mise en place, dans les partis communistes, du « centralisme bureaucratique » est prémonitoire. Comme l’est ce qu’il écrit sur l’évolution inexorable des coopératives de production vers un type de « management » qui n’a plus rien à voir avec l’idéal premier d’autogestion démocratique. Ou sur les luttes fratricides entre les membres dirigeants du parti aux antipodes de la camaraderie proclamée. Ou sur l’anti-intellectualisme…

Ce livre dérange encore. Certes, le socle sur lequel il repose peut être discuté : après tout, en appeler à une loi de la nature humaine pour expliquer la fatalité de la scission entre dirigeants et dirigés, pour expliquer que le pouvoir soit toujours concentré, même dans les mouvements démocratiques, entre les mains de quelques uns, est peut-être une facilité.

Il y a chez Michels un pessimisme profond qui lui fait tenir des propos bien découragés et décourageants sur la propension des masses à s’en remettre à des chefs (charismatiques ou pas) : « Les masses possèdent une tendance profonde à la vénération personnelle » (et quand ce n’est pas une idole politique, c’est une idole chantante…).

Il n’hésite pas à parler de « la bêtise et de lâcheté de la masse » (p.146), capable de brûler aujourd’hui ce qu’elle adorait hier et de se laisser manipuler par le premier beau parleur venu.
Son principal défaut est, nous l’avons dit, l’incompétence. Rousseau avait bien vu le problème qui, après Le Contrat social, écrit un traité sur l’éducation, L’Emile.

Le malheur est que les équipes au pouvoir ( de droite comme de gauche) en dépit de proclamations solennelles ne font rien (ou si peu) pour que le fossé se comble entre les masses laborieuses et les prétendues élites.

Il y a là un symptôme de ce qu’Etienne Balibar appelle « la peur des masses », avec un génitif à la fois subjectif et objectif : les masses ont peur (à cause de leur incompétence, elles ont intériorisé leur infériorité et laissent aux prétendus sachants le soin de les représenter) et les masses font peur (parce qu’on ne sait jamais sur quoi le mouvement populaire, quand il se met en branle, en dehors des scénarios préécrits, va bien pouvoir déboucher).

Le peuple ignore son propre pouvoir

Le symptôme aussi de l’ambiguïté du rapport aux masses des intellectuels : fascination et répulsion, « la foule sent mauvais, mais elle tient chaud », écrivait Romain Rolland.

La lecture du livre de Michels n’est pas toujours très facile. Il a une fâcheuse prédilection pour les phrases qui n’en finissent plus ; mais que de pages d’une lucidité surprenante ! On a tôt fait de voir que les années qui ont suivi ont vérifié presque point par point ses analyses. Et que cela explique sans doute la crise des partis de gauche et la crise plus générale de la démocratie.

Recension de Patrick Rödel

La foule, l’étincelle – création photographique de Misha Goldin, photographe conceptuel né le 12 mars 1946 à Riga
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La Commune – publication et dédicace des « 72 immortelles » de J. Chérasse

Proclamation de la Commune – mars 1971 – Place de l’Hôtel de Ville de Paris

Publication aujourd’hui de l’ouvrage de Jean Chérasse :  « Les 72 immortelles ou la fraternité sans rivages ».

Il y a environ deux mois, j’apportai un bouquet de nouvelles concernant les travaux de certains de nos intervenants à notre colloque sur la Commune. (ici)

Pour Jean Chérasse, pour l’histoire de la Commune et aussi pour Henri Guillemin, la très bonne nouvelle est la publication, aujourd’hui, de son livre-somme sur la Commune au beau titre de Les 72 immortelles ou la fraternité sans rivages »  aux éditions Le Croquant.

Cet ouvrage est pour lui un colossal engagement : d’abord une promesse faite à Henri Guillemin au moment où celui-ci, complice de ses travaux, s’impliqua directement dans la réalisation de son film sur l’affaire Dreyfus. C’est aussi un engagement personnel, philosophique, politique et personnel, voire intime, puisque le livre est réalisé à partir d’archives historiques, dont une partie provient de certains membres de sa famille, « Communeux » indéfectibles.

Jean a écrit un livre de plus de 1000 pages.
Un tel document, sur un tel sujet, est aujourd’hui une gageure que tout éditeur sérieux ne peut appréhender qu’avec prudence. On lui demanda donc de le réduire à environ 600 pages. Il est facile d’imaginer la difficulté et la douleur de sacrifier une si grande part, presque la moitié, d’un livre qui représente pour Jean, une sorte de testament à la fois historique, politique et philosophique.

Mais c’était sans compter la puissance d’évocation du récit, le souffle épique de cette histoire.
Emporté à son tour par tout ce que représente encore aujourd’hui la Commune, le directeur des éditions Le Croquant a eu l’intelligence (et le courage éditorial) de finalement accepter d’éditer l’intégralité de l’ouvrage.
En deux tomes.

Et c’est le premier tome qui sort aujourd’hui (le second paraîtra dans quelques mois).

Couverture du livre – Illustrations par l’artiste Eloi Valat – éd. Le Croquant – env. 500 pages – 24 €

4e de ouverture

Née dans la fête, noyée dans le sang, la Commune de Paris a surgi telle une fleur du cerisier de Jean-Baptiste Clément, à la fin d’un hiver effroyable rendu difficilement supportable par les rigueurs d’un siège, mais elle reste, par sa brève fulgurance, une parenthèse extraordinaire de l’histoire de France.
Or cette brûlure de la société française n’est effective que le 26 mars 1871, le jour de sa proclamation officielle à l’Hôtel de Ville, mais on peut raisonnablement dire qu’elle existe en filigrane depuis plusieurs mois et que son éclosion, l’affaire des canons de la butte Montmartre le 18 mars, n’est en réalité que la dernière péripétie de la marche lente et inéluctable du peuple de Paris vers son émancipation…
Après avoir subi pendant plus de vingt ans le joug d’un Empire qui était l’alliance du Château, de l’Usine et de la Banque, avec la bénédiction de l’Evêché, et les désastres d’une guerre absurde conduisant à la pitoyable invasion du territoire, la foule parisienne avait imposé le retour de la République mais, comme par le passé ce changement avait été immédiatement récupéré par la bourgeoisie substituant aux autorités impériales et à sa camarilla, un gouvernement dit « de défense nationale » qui va atermoyer car il a considéré que le danger prussien était bien moins inquiétant qu’un soulèvement populaire.
Un orage historique va donc se produire, et il sera violent. C’est cette histoire, qui dura 72 jours, que l’auteur raconte dans ce livre.

Publication suivie d’un événement : dédicaces le samedi 17 mars 2018 à  au « 104 » 75019 Paris

Calendrier du hasard !
Jean Chérasse anime quasiment quotidiennement depuis neuf ans un blog sur Médiapart sous le pseudonyme Vingtras et comme il le dit dans sa dernière livraison :  » Ce 1747e billet qui marque le 9e anniversaire du blog « vingtras » est la présentation en avant-première, d’un livre né du désarroi de la gauche après l’échec de Ségolène Royal, et de l’émergence de Mediapart. Il me semble donc opportun qu’il soit mis en vente samedi prochain 17 Mars lors de la fête du 10e anniversaire de ce journal ».
Vous pourrez donc le rencontrer samedi prochain 17 Mars à la librairie du « 104 » ou « Centquatre », Ecuries Nord – niveau 1 – 5 rue Curial – 75019 Paris à partir de 15h00.

Fruit d’une promesse faite à Henri Guillemin, ce livre, longtemps resté en gestation, nous apporte aussi une certaine émotion ; car on peut imaginer l’intensité et la richesse des discussions des deux compères d’alors qui, dans un mouvement heuristique (comme aime à le dire Jean Chérasse), cherchaient passionnément dans d’infinis débats, à travers l’histoire de La Commune, ces 72 journées mémorables, la formule renouvelée d’une organisation sociale applicable aujourd’hui, capable d’instaurer, enfin, une véritable justice sociale sur cette planète.

Mais le dernier mot doit revenir à Chérasse en lisant son dernier billet : cliquez ici

(Programme des réjouissances Mediapart : voir leur site)

Billet rédigé par Edouard Mangin

Jean Chérasse lors de son intervention au colloque « Henri Guillemin et la Commune » le 16 novembre 2016 à Paris Sobonne.