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Colloque Guillemin /Affaire Dreyfus – Interview exclusive de Philippe Oriol

Introduction

Philippe Oriol est un historien français, l’un des grands spécialistes de l’affaire Dreyfus.

Docteur ès lettres, Philippe Oriol a enseigné à l’université Paris III Sorbonne et développe depuis des années une intense activité d’historien sous différentes formes.

Ainsi, à côté de l’animation de l’institut supérieur de communication qu’il a créé, le Cesacom, une école indépendante de formation aux métiers de la communication et à son enseignement, il est co-fondateur de la Société internationale d’histoire de l’affaire Dreyfus, dont il anime le blog et les publications.

Depuis plus de vingt-cinq ans, il se consacre essentiellement à l’affaire Dreyfus, ce qui l’a amené, en 2021, à prendre la direction du premier musée consacré à l’Affaire installé dans la maison de Zola à Médan (pour en savoir plus sur le musée Dreyfus/Zola, cliquez ici

Parallèlement, il travaille à l’établissement d’un monumental Dictionnaire biographique et géographique de l’affaire Dreyfus, sous format numérique, dont la mise en ligne a commencé en 2020 (pour en savoir plus, cliquez ici )

Il a notamment publié :

Le Faux ami du capitaine Dreyfus. Picquart, l’Affaire et ses mythes – Ed. Grasset 2019.
Un essai important de démythification de la figure héroïsée du lieutenant-colonel Picquart. Cet essai explique les raisons qui font que Picquart a tardé à s’engager pour la réhabilitation de Dreyfus. Une attitude qui empêcha l’Affaire de se résoudre et empêcha les dreyfusards d’agir efficacement. L’ouvrage démontre ce que fut la mécanique de son héroïsation par les dreyfusards.
Un essai qui ne vise pas à « déboulonner un héros », mais à faire preuve d’un travail d’historien.

L’Histoire de l’affaire Dreyfus : de 1894 à nos jours, vol. 1 et 2 – Ed.Les Belles Lettres – 2014 – 1489 p.
C’est une somme. Cet ouvrage pourrait s’apparenter au scrupuleux travail d’un chercheur scientifique.
C’est le fruit d’un historien chercheur, dont les résultats se fondent sur les preuves incontournables issues de la recherche archivistique. Un ouvrage particulièrement salutaire concernant l’Affaire Dreyfus, histoire propice, de par son aspect extraordinaire, à tous les plus baroques récits romanesques. (par exemple, le film contestable J’accuse de R. Polanski, qui hisse au rang de héros, le fameux colonel Picquart)

Bernard Lazare anarchiste et nationaliste juif – Ed. Honoré Champion – 1999

Sébastien Faure, Les Anarchistes et l’affaire Dreyfus – Éditions du Fourneau, collection noire -1993.

Bernard Lazare – une biographie – éd. Stock – 2003

Interview exclusive de Philippe Oriol

LAHG : Permettez ces questions groupées. Vous avez accepté d’intervenir au colloque sur l’affaire Dreyfus que nous organisons fin novembre de cette année à l’Ecole Normale Supérieure.
Votre sujet : « Une histoire si extraordinaire qu’on la voudrait plus extraordinaire encore…. Petit panorama d’un siècle de thèses sur l’Affaire », tend à faire penser qu’il y a toujours, plus d’un siècle après l’événement, un flux continu de thèses nouvelles.
Est-ce dû à la nature extraordinaire de l’Affaire, génératrice de romanesque, ou aux nouvelles archives étudiées ?
Pourquoi n’a-t-on pas fait le tour de la question ? Où se nichent encore les zones de mystère ? Que pourrait-on encore découvrir ?

On n’a pas fait le tour de la question parce que la question est sans fin. Des fonds sortent régulièrement qui permettent de mieux connaître l’événement, le rôle de tel ou tel acteur, tel groupe, etc. Il n’y a pas de mystère, pas de vérités cachées, pas de secrets d’histoire et pas l’ombre d’un doute sur l’essentiel :
Dreyfus est innocent, Esterhazy était le traître à la place duquel Dreyfus a été condamné, il a agi de son propre chef et a été protégé par l’état-major coupable.

LAHG : Vous vous consacrez totalement à Zola et Dreyfus au point de diriger la maison Zola/musée Dreyfus située à Médan depuis 2021. D’où vient cette passion ? Comment s’est-elle imposée à vous ? Et pourquoi ?

Le titre de ma communication, ou plus exactement sa première partie, contient la réponse à cette question : mon intérêt pour l’Affaire tient déjà au fait qu’elle est une « histoire si extraordinaire » avec ses gentils et ses méchants, méchants jusqu’à la caricature, avec ses traîtres et ses héros, ses histoires d’amour et ses morts mystérieuses, ses rebondissements et ses coups de théâtre.
Mais à côté, ou au-dessus de cette réalité qui me donne souvent le sentiment d’avoir douze ans et de jouer à Sherlock Holmes, elle met en jeu et pose des questions qui me font depuis longtemps me mobiliser.

Je ne crois pas qu’on puisse travailler sur un tel sujet tout à fait par hasard et écrire sur l’Affaire et plus encore participer à la création du musée Dreyfus est aussi pour moi une occasion de pousser quelques petits cailloux sur des questions qui me tiennent à cœur et qui ont trait à la République, à ses valeurs et à ses vertus émancipatrices, à l’engagement, à la laïcité, à la stupidité antisémite, etc.

Parallèlement, elle me permet de satisfaire aussi à la conception qui est la mienne du travail et du plaisir que je peux trouver à me retrouver au pied d’une montagne et d’avoir à la gravir moins pour en atteindre le sommet que pour en connaître chaque recoin.

Enfin, et contrairement à une idée reçue selon laquelle il n’y aurait plus rien à savoir à son sujet, l’Affaire satisfait mon goût de l’archive, des dépouillements – un tantinet obsessionnels – systématiques, de la découverte de nouveaux fonds, etc.

LAHG : Vous avez récemment lancé avec succès une souscription (qui a dépassé les 10 000 € nécessaires) pour éditer un ouvrage inédit le Catalogue de la Maison Zola-Musée Dreyfus intitulé « La vérité est en marche et rien ne l’arrêtera ». Pouvez-vous nous en parler ?

Il s’agit de proposer – ne serait-ce que parce que la demande en est forte – le catalogue de Maison Zola-Musée Dreyfus : un superbe objet, à la mise en page soignée, relié, co-collé, emboitage dos rond avec tranchefile, imprimé sur un magnifique non-couché, de près de 400 pages, et comptant plus de 800 illustrations… et tout cela au prix public le plus « serré » possible.
Un catalogue qui est en deux « livres » : une partie sur la maison et une sur le musée, permettant de revoir ce qu’on a pu apprécier en nous rendant visite, de découvrir aussi une grande partie de notre fonds qui n’est pas exposé et de faire le point, grâce à des articles de Martine Le Blond-Zola, arrière-petite fille de Zola, de Charles Dreyfus et de Jean-Louis Lévy, petits-fils de Dreyfus, d’Alain Pagès, de François Labadens, d’Olivier Lumbroso, de Vincent Duclert, de Pierre-Olivier Perl, de Benoit Marpeau, sur Zola, sa vie à Médan, et sur l’Affaire.

LAHG : Et quels sont les prochains projets que vous souhaitez mettre en œuvre pour le musée ?

Il y en a des dizaines : création d’une bibliothèque numérique, d’un laboratoire de recherche sur l’Affaire, conception et réalisation d’expositions extérieures, réalisation d’audioguides en visite descriptive pour les publics malvoyants ou aveugles, restauration de la ferme de Zola et création d’une ferme pédagogique.

Mais l’idée aussi est de faire vivre le musée comme lieu, au-delà de la pure question muséale : ouverture d’un restaurant, organisation, dans le parc d’un salon du livre ancien et d’un salon du vin naturel, etc.

LAHG : Revenons à l’affaire Dreyfus. Votre travail d’historien vous porte à démythifier l’Affaire, à relativiser, voire contester certains personnages que la vox populi, ou la pensée dominante a érigés en héros. Je pense à votre travail sur le lieutenant-colonel Picquart.
Seriez-vous d’accord pour dire que cette démarche de démythification ressemble à celle d’Henri Guillemin ?


Oh ! ma modestie en souffrirait. De plus ma volonté n’est pas de démythifier ou de remettre en question tel ou tel. Je ne suis pas juge mais bien historien. Mon seul but est de proposer une histoire plus précise, plus exacte, plus historienne.

LAHG : Vous avez entrepris une colossal travail à visée encyclopédique sur l’affaire Dreyfus le Dictionnaire biographique et géographique de l’affaire Dreyfus, construit comme un abécédaire. Où en êtes-vous ?

Je suis un peu débordé par le musée donc j’avance à un train de sénateur.
Aujourd’hui près de 3 000 notices sont écrites et 485 sont en ligne. Un Dictionnaire qui est un monstre puisque je publie dans l’ordre et que les notices aujourd’hui en ligne ne couvrent que le segment A à Be.
A noter, pour être complet au sujet de ce Dictionnaire que le choix a été fait de publier en ligne non seulement parce qu’aucun éditeur ne pourrait en accepter le volume irraisonnable mais surtout parce qu’il permet de n’être jamais fermé, d’être amendable à tout moment et surtout de faire profiter des avantages du numérique comme par exemple de pouvoir, pour chaque citation, renvoyer au journal ou au livre cités quand ils sont sur Gallica, Retronews ou sur les sites des Archives Départementales.

LAHG : Outre cette vaste entreprise, quels sont vos autres activités et projets ?

Actuellement, deux projets éditoriaux : les œuvres complètes de Bernard Lazare et celles de Félix Fénéon.

LAHG : malgré son cas unique, pensez-vous qu’une nouvelle affaire Dreyfus pourrait de nouveau advenir ? Entendons cela sous l’angle de la Raison d’État qui pourrait à nouveau agir. Ou au contraire le travail des historiens n’est-il pas d’établir, pas à pas, la connaissance nécessaire pour ériger de nouveaux garde-fous.
Dans ce cas, il y aurait une sorte de lutte entre la recherche historique et sa transmission au plus grand nombre (par ex, on connaît le rôle des media comme chiens de garde).

Vaste question, et périlleuse.

Non, sans doute pas, et non pas parce que l’antisémitisme est en recul, il est au contraire bien vivace, non pas parce que la Raison d’État n’existe plus et que nous sommes aujourd’hui à l’abri d’un nouveau crime d’État mais parce que le numérique et le digital changent la donne.

Internet permet certes d’amplifier l’écho des mensonges mais permet aussi de les combattre plus activement et plus rapidement.

Enfin, pour finir, sans doute qu’une des missions de l’histoire est de permettre de regarder différemment le présent et de préparer l’avenir mais quelle est son audience dans une époque qui ne lit plus et préfère se divertir devant ses multiples écrans.

Mais gardons l’espoir et disons-nous que peut-être, pour ne citer qu’un exemple récent, le petit tract Gallimard, Zemmour contre l’histoire, auquel j’ai eu l’honneur, en compagnie de quinze historiens, de collaborer a peut-être pu jouer son rôle dans la prise de conscience des mensonges du candidat d’extrême-droite et des mécaniques qui les commandent.

LAHG : Bien que vous soyez très connu dans le milieu académique, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs, ainsi que les raisons de votre intervention au colloque « Henri Guillemin » que nous organisons fin novembre 2023 à l’ENS sur le thème « L’affaire Dreyfus et son temps – Enjeux politiques et interprétations » ?

Je ne pense pas être très connu et la chose me convient assez bien. Je suis donc historien, spécialiste de l’Affaire, concepteur du musée Dreyfus et directeur de Maison Zola-Musée Dreyfus mais aussi enseignant et fondateur d’une école présente aujourd’hui un peu partout en France et qui propose, sur la base d’une pédagogie alternative, de former, autrement, des jeunes gens titulaires du baccalauréat aux métiers de la communication.

Quant à ma communication, elle aura pour objet de faire le panorama des « thèses extraordinaires » relatives à l’affaire Dreyfus et cela parce qu’Henri Guillemin y participa en proposant, comme il l’a lui-même dit, une « rêverie » qui en était bien une.

Colloque Henri Guillemin – fin novembre/début décembre 2023

Le colloque aura pour thème : « L’affaire Dreyfus et son temps. Enjeux politiques et interprétations ».

Sur une journée entière, une équipe de sept intervenants, spécialistes de l’Affaire, s’attachera à présenter les différents aspects de ce scandale d’Etat aux multiples facettes.

Au moment où nous écrivons, comme déjà dit auparavant, nous avons préréservé trois samedis : le 18/11, le 25/11 et le 02/12 et nous saurons, fin août, lequel des trois nous sera attribué.

Le programme du colloque est mis en ligne sur ce site. Pour le consulter, cliquez ici

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L’affaire Dreyfus à la télévision


A gauche, Alfred Dreyfus avant 1894 © Henri Roger-Viollet – source Encyclopedia Britannica. A droite, Emile Zola en 1899 © Auteur inconnu, source Wikimedia Commons DP

Dans le cadre de notre prochain colloque consacré à Zola et l’affaire Dreyfus, programmé pour fin novembre 2023, sur le thème L’affaire Dreyfus et son temps. Enjeux politiques et interprétations, (7 intervenants majeurs – programme finalisé en ligne sur ce site. Cliquez ici), il nous a semblé utile de rappeler l’histoire de cette affaire d’État.

Il nous a également semblé nécessaire, au-delà de l’enchaînement des faits historiques, que soient mis en évidence les grands sujets révélés par cette Affaire tels que le rôle de l’Armée, celui de l’Institution judiciaire, de l’Église catholique, sans oublier ni les profondes diffractions politiques du corps social ni le climat antisémite de l’époque.

Dans cette optique, le cinéma ou la vidéo, bref l’image, possède une puissance d’évocation spécifique capable de toucher aussi bien le coeur que l’intellect du grand public. Cette démarche qui relève pleinement des actions d’éducation populaire, a produit un certain nombre de travaux de vulgarisation très haut de gamme, des films de grande qualité, de talentueuses vidéos honnêtes et didactiques.

Bien entendu, on pense tout de suite à Henri Guillemin et ses conférences vidéo critiques et pédagogiques (elles sont toutes disponibles sur ce site en relais du site RTS), dont les trois conférences qu’il consacra à l’affaire Dreyfus sont mises en ligne ci-dessous.

Mais il existe bien d’autres réalisations de qualité. Comme il n’était pas dans notre propos de produire une étude exhaustive, il a fallu choisir. Et choisir fut difficile.
Voici notre courte sélection.

Pour commencer, cette mini série de quatre épisodes (durée : 8h14 mn) Émile Zola ou La Conscience Humaine, réalisée par le grand réalisateur TV Stellio Lorenzi en 1978.

Zola ou la conscience humaine.

Cette mini-série se compose de quatre épisodes :

1/ Un homme assez courageux qui dresse le portrait de la personnalité complexe d’Emile Zola, bourgeois traversé de contradictions, qui va progressivement prendre conscience de la colossale injustice faite à Alfred Dreyfus qui débouchera plus tard sur l’immense scandale d’Etat que l’on connaît. L’épisode cible la bouffonnerie affligeante des figures de l’État-major.

2/ J’accuse qui montre l’engagement d’Emile Zola pour démontrer l’innocence d’Alfred Dreyfus. Son célèbre article « J’accuse » paru dans le journal L’Aurore va ébranler toute la société française et faire apparaître l’ignominie de l’Institution militaire.

3/ Cannibales qui présente son procès en diffamation. Zola est condamné à la peine maximum mais la Cour de cassation annule l’arrêt et un nouveau procès s’ouvre à Versailles. L’ambiance est extrêmement tendue, tandis qu’enfle la vindicte des antisémites.

4/ Et j’attends toujours qui montre la difficulté de l’exil de Zola en Angleterre, tandis qu’en France, le procès d’Alfred Dreyfus est révisé et l’affaire rebondit. La mort de l’écrivain est présentée sous l’angle des morts mystérieuses du passé. La piste de l’assassinat est nettement pointée du doigt.
L’oeuvre s’achève par les obsèques, fidèle reconstitution des funérailles. Des mineurs défilent en scandant « Ger-mi-nal » au son du Chant des cerises.

Cette œuvre a été saluée à sa sortie comme une œuvre télévisuelle de qualité, ambitieuse, riche de moyens et de talents : Jean Topart, magnifique dans le rôle principal, Dominique Davray, très émouvante dans le rôle de l’épouse délaissée.

S’agissant du jeu d’acteurs, on ne peut s’empêcher de noter qu’elle fait ressortir la médiocrité actuelle des acteurs français au cinéma. Certes, il y a des talents mais ils sont un peu noyés dans la masse. Ici, point de sous-titres nécessaires, on peut comprendre chaque mot prononcé par chacun.

Observation : Ce film a été réalisé en 1978, sur la base des connaissances historiques d’alors. Depuis, les travaux des historiens et des spécialistes de l’Affaire ont permis de mieux préciser certains faits, d’infirmer et de rectifier certaines inexactitudes. C’est la force du travail des historiens travaillant sur les faits et les archives.

Cependant, la puissance dramatique du film de Lorenzi demeure et permet de mesurer l’importance du scandale représenté par l’affaire Dreyfus et peut-être de comprendre ses possibles resucées.

Depuis peu, il est enfin possible de visionner Émile Zola ou la Conscience humaine. Longtemps invisible, cette œuvre majeure de la télévision française a finalement été éditée en DVD.


DVD avec livret exclusif – texte de Jean-Louis Lorenzi (12 pages) 8h 14 mn – 29,90 €

Stellio Lorenzi (1921 – 1990) : une brève présentation

Né à Paris, d’origine italienne, il est l’un des grands réalisateurs de la télévision française.

Après trois années d’études supérieures de mathématiques, il s’oriente vers des études d’architecture. Le concours d’entrée à l’école polytechnique lui est interdit, car les lois du régime de Vichy en refusent l’accès aux fils d’étrangers.

En 1943, il rejoint la première promotion de l’IDHEC. Dès 1945, il est Assistant réalisateur de Louis Daquin, Jacques Becquer, Gilles Grangier.

En 1952, il intègre la télévision naissante et après avoir réalisé de nombreuses émissions artistiques et dramatiques, Stellio Lorenzi s’emploie à réaliser des œuvres historiques conçues pour expliquer et mettre au grand jour les vérités volontairement cachées par les « gens de biens » selon l’expression favorite d’Henri Guillemin ; des films qui suscitent l’éveil intellectuel du public, qui aiguisent son esprit critique.

Sa constante adhésion à la philosophie communiste marque de son empreinte ses oeuvres télévisuelles dont le vibrant idéal humaniste et républicain est particulièrement visible dans ses films historiques.

Son travail relève d’une démarche d’éducation populaire, utilisant la télévision comme un moyen d’expression plus apte que le cinéma pour scruter le comportement de l’être humain. Pour lui, la télévision peut et doit permettre de faire accéder le plus grand nombre à la culture.

En ce sens, cette vision du monde, cet engagement, est le même que celui d’Henri Guillemin.
Lui aussi comprit très tôt la puissance du media TV pour toucher le grand public.

Stellio Lorenzi en 1961

Autres points communs :

– on le sait, toute l’oeuvre d’Henri Guillemin relève d’une posture anti doxa, une démarche humaniste et républicaine visant à dévoiler les stratagèmes des classes dominantes, à abattre les fausses idoles autant qu’à sortir de l’ombre les gloires injustement oubliées. Un travail qui s’inscrit également dans la démarche d’éducation populaire.

– La censure d’État les a frappé tous deux. Gaulliste pour Lorenzi, pompidolienne pour Guillemin.

En effet, après trente-neuf épisodes de La caméra explore le temps tournés entre 1957 et 1966, la série est interrompue par le pouvoir politique qui s’inquiète du pouvoir d’éveil grandissant de la télévision et des opinions politiques de Lorenzi.
Endoctrinement oui, éducation populaire, non !

Parmi les œuvres marquantes de S. Lorenzi, citons Jacquou le croquant (1967), adaptation d’un roman du XIXe siècle d’Eugène le Roy, récit des souffrances et de la révolte d’une famille de métayers du Périgord sous la Restauration ; Les Rosenberg ne doivent pas mourir (1975), adaptation du livre éponyme d’Alain Decaux, histoire de l’exécution sans preuves en 1950 de Julius et Ethel Rosenberg sur ordre du gouvernement américain dans un climat hystérique d’intoxication générale anti communiste.

« Mon ambition – disait-il – est de faire collaborer Alexandre Dumas pour les intrigues et le contexte historique, Simenon pour les reflets sociaux et Le Roy Ladurie pour ce qui est de la nouvelle histoire au niveau du peuple ».

Henri Guillemin et l’affaire Dreyfus.

Photogramme tiré du premier épisode (1965)

Une mini série vidéo de trois épisodes – 1965 – (durée totale : 1h20 mn)

Premier épisode – durée 34 mn : 30 Cliquez ici

Deuxième épisode – durée 26 mn : 14 : Cliquez ici

Troisième épisode – durée 19 mn : 36 : Cliquez ici

Robert Bober et l’affaire Dreyfus

Robert Bober

Documentaire À la lumière de “J’accuse”, de Robert Bober (né en 1931) – 1998 – 65 min

Malheureusement, ce documentaire est aujourd’hui d’accès difficile. Il s’agit d’un superbe moment de télévision bâti sur l’intelligence plutôt que sur la flatterie des convenances et des lieux communs.
Le film raconte une histoire intellectuelle de l’affaire Dreyfus, centrée autour de l’année charnière 1898, quand parut dans l’Aurore le « J’accuse » de Zola.
Une année qui va séparer amis d’hier ou réconcilier ennemis de la veille.

Le film est structuré comme un puzzle faisant apparaître progressivement les différents acteurs de cette Affaire :
la presse de caniveau (la Libre Parole ou la Croix); les figures sublimes (Picquart, Bernard Lazare, …); les figures ignobles (Barrès, Coppée, Rochefort, Valéry («Je ne suis pas antisémite, mais»); les antidreyfusards mus par amour idolâtre de l’ordre.

Le film se conclut sur le fait que l’on peut toujours être dreyfusard aujourd’hui comme demain.

Jean Chérasse et l’affaire Dreyfus

Jean Chérasse

Documentaire Dreyfus, l’intolérable vérité (durée : 1h36 mn). Disponible en DVD.

Jean Chérasse est un fervent admirateur d’Henri Guillemin, et un fidèle adhérent des Amis d’Henri Guillemin (LAHG).

En 1975, il est le premier à avoir réalisé une synthèse à la fois historique et politique de l’Affaire, relatée à partir de documents d’archives, de récits d’historiens et de témoignages de personnalités.

Henri Guillemin, dont il était l’ami, apparaît à plusieurs reprise dans ce film documentaire.

Après avoir retracé la chronologie des faits, Jean Chérasse développe un essai politique visant à expliquer les raisons profondes et les mécanismes qui opèrent quand un système politique rentre en crise, créant des boucs émissaires pour se disculper.

Comme on l’a vu, la censure n’hésite pas à frapper durement quand le Pouvoir est menacé, quand on dévoile trop ses manigances. Le film de Jean Chérasse en a fait les frais. Film de cinéma produit par Jacques Charrier et Jean-Claude Brialy, il a été censuré par l’ORTF, c’est à dire qu’il n’a jamais pu passer à la télévision, empêchant ainsi d’élargir son auditoire.
Abêtissement des masses oui, éveil dela conscience, non !

Ce film est disponible en DVD et facilement accessible.

Jean Chérasse est aussi l’auteur d’une somme sur la Commune, dont il est un des spécialistes Les 72 immortelles (2 tomes – éditions du Croquant. pour en savoir plus, cliquez ici)

Colloque Henri Guillemin – fin novembre/début décembre 2023

« Le traître : Dégradation d’Alfred Dreyfus » – Dessin d’Henri Meyer paru dans « Le Petit Journal » du 13 janvier 1895. © Crédit photo : Wikimedia Commons

le colloque aura pour thème : « L’affaire Dreyfus et son temps. Enjeux politiques et interprétations ».

Sur une journée entière, une équipe de sept intervenants, spécialistes de l’Affaire, s’attachera à présenter les différents aspects de ce scandale d’Etat aux multiples facettes.

Au moment où nous écrivons, comme déjà dit auparavant, nous avons préréservé trois samedis : le 18/11, le 25/11 et le 02/12 et nous saurons, fin août, lequel des trois nous sera attribué.

Le programme du colloque est mis en ligne sur ce site. Pour le consulter, cliquez ici

Newsletter réalisée par les équipes de LAHG


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Colloque Henri Guillemin sur l’affaire Dreyfus – Le programme

« Le traître : Dégradation d’Alfred Dreyfus » – Dessin d’Henri Meyer paru dans « Le Petit Journal » du 13 janvier 1895. © Crédit photo : Wikimedia Commons

Quelques mots

Faisant suite à notre précédent colloque consacré à l’écrivain Emile Zola, organisé à l’occasion des 120 ans de sa disparition (Ecole Normale supérieure – 12 novembre 2022 – cliquez ici), le prochain colloque aura pour thème : « L’affaire Dreyfus et son temps. Enjeux politiques et interprétations ».

Sur une journée entière, une équipe de sept intervenants, spécialistes de l’Affaire, s’attachera à présenter les différents aspects de ce scandale d’Etat aux multiples facettes.
Pour permettre de dérouler amplement chacune des problématiques de cet important sujet, nous avons fait le choix d’une durée d’exposé plus longue que d’habitude : 45 minutes au lieu des 30 minutes standard.

Au moment de la mise en ligne de cette lettre d’information, il est encore trop tôt pour confirmer la date exacte du colloque. En effet, l’Ecole Normale Supérieure établit son agenda, d’abord par rapport aux demandes internes de son corps d’enseignants. Ce qui est normal.
A la fin du mois d’août, elle étudiera les demandes externes.

A cet effet, nous avons préréservé trois samedis : le 18/11, le 25/11 et le 02/12
Ainsi, à la fin de l’été, début septembre, nous serons en mesure de vous confirmer la bonne date et pourrons ouvrir les inscriptions en ligne, comme les fois précédentes.

Le programme du colloque

« L’affaire Dreyfus et son temps. Enjeux politiques et interprétations »

Fin novembre 2023

Ecole Normale supérieure – Salle Dussane
45, rue d’Ulm 75005 Pari
s


9h45 : Introduction
Edouard Mangin, Président de l’association Les Ami(e)s d’Henri Guillemin (LAHG)

10H00 : Henri Guillemin et l’énigme Esterhazy : l’art du récit
Alain Pagès, Professeur émérite à l’Université de la Sorbonne nouvelle, spécialiste de l’oeuvre d’Emile Zola.

10h45 : « Ci-gît Zola » : la mort de Zola en caricatures – de l’Affaire Dreyfus à 1902.
Agnès Sandras, Conservatrice chargée de valorisation des collections patrimoniales en histoire de la santé (BIUS, Paris-Cité), chercheuse associée au Centre Zola.

11h30 : Une histoire si extraordinaire qu’on la voudrait plus extraordinaire encore »…. Petit panorama d’un siècle de thèses sur l’Affaire.
Philippe Oriol, Historien, spécialiste de l’affaire Dreyfus, directeur de Maison Zola-Musée Dreyfus.

12h15 : Pause déjeuner

14h00 : L’affaire Dreyfus (1894-1906). L’émergence d’une société démocratique ?
Vincent Duclert, Chercheur titulaire et ancien directeur du Centre Raymond Aron (EHESS-CNRS), enseignant à Sciences Po.

14h45 : Anticléricalisme et Affaire Dreyfus.
Jacqueline Lalouette, Professeur émérite de l’Université de Lille et membre senior honoraire de l’Institut universitaire de France.

15h30 : Les antidreyfusismes
Bertrand Joly, Professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université de Nantes.

16h15 : Une affaire dramatique : Dreyfus au théâtre et au cinéma
Marie Duval, Professeur certifiée de lettres modernes, doctorante en arts du spectacle à l’université de Caen-Normandie, sous contrat ministériel, sous la direction de Chantal Meyer-Plantureux et Myriam Juan pour une thèse consacrée à « Dreyfus sur la scène internationale : l’Affaire au théâtre et au cinéma sous la Troisième République ».

17h00 : Echange entre les intervenants et le public

18h30 : Fin du colloque

Alfred Dreyfus (1859-1935)

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Livres

Vient de paraître ! Un nouvel ouvrage d’Henri Guillemin

Couverture de l’ouvrage – Édition établie par Patrick Berthier – Préface de Guy Peeters – Editions Utovie – 364 pages – 32 €

La présentation de l’éditeur

Sont réunis ici des articles publiés par Henri Guillemin entre 1964 et 1974 et édités en 1975 par le Cercle d’Éducation populaire de Bruxelles (C.E.P.), au public duquel il a proposé à cette époque de nombreuses conférences. Il ne s’agit pas de transcriptions de ces conférences, mais d’articles, presque tous parus dans La Tribune de Genève ; cela dit, les thèmes sont, ici et là, ceux qui passionnaient l’orateur comme le journaliste.

Les articles ne sont pas repris dans l’ordre de leur publication, mais suivent un plan thématique par grands sujets : l’évolution du christianisme, la place des écrivains dans leur siècle, la façon dont s’écrit (ou devrait s’écrire !) l’Histoire. Ce plan reste souple, car parler de Lamartine amène à interroger son attitude religieuse, sa poésie, son courage politique ; même chose pour Victor Hugo. De ce fait les articles de la fin du volume, plus explicitement historiques (sur la Révolution, sur la guerre de 70 et les deux suivantes…), se placent en réalité dans la continuité de ceux qui paraissaient n’être “que” littéraires. Tout s’interpénètre.

Autant dire que ce livre est un captivant raccourci de l’œuvre écrite et parlée de Guillemin. Le volume du C.E.P. avait été publié “nu”, sans même les dates des articles. Pour la réédition on a indiqué non seulement ces dates, mais les remaniements (surtout des coupures) subis par une partie des textes. Par ailleurs des notes clarifient les allusions à ce qui, cinquante et soixante ans après le temps de l’écriture, ne parle plus ou plus assez au lecteur actuel. Tout a été fait pour que, dans cette anthologie, Guillemin s’adresse à nous comme il s’adressait à ses contemporains, en leur disant « vous » et en les entraînant à sa suite.

Pour compléter, ces extraits. Lumineux Guillemin !

L’ouvrage rassemble soixante-huit articles dont le plaisir de lecture est semblable à celui éprouvé pour Chroniques du Caire (pour en savoir plus, cliquer ici ) : d’abord la verve de Guillemin, la pertinence de son propos un demi-siècle plus tard, et enfin l’intérêt notable du complément de notes et référence rédigées par Patrick Berthier ; l’ensemble formant autant de niveaux de lecture différents et complémentaires.

Au point qu’on pourrait penser que ces deux ouvrages forment un diptyque sous coffret consacré à Guillemin chroniqueur. Et pourquoi pas imaginer une future trilogie si un troisième volume devait voir le jour, tellement les archives sont riches !

Les articles proprement historiques et politiques se trouvent à la fin du volume. Ils sont tous captivants.
Lire par exemple Le régime de Vichy a-t-il été un moindre mal à propos du livre de l’américain Robert Paxton La France de Vichy, ou bien Ces hommes qui font l’Histoire, avec les portraits de Marx, Lénine, de Gaulle … est proprement jubilatoire.

Mais celui dont le titre interpelle aussitôt, et particulièrement aujourd’hui, Le sens des mots. Que veut dire « démocratie », force l’attention quant à la justesse de l’analyse historique et politique.

D’une plume alerte, toujours dirigée contre les versions officielles et mensongères de l’Histoire – sa marque de fabrique – Henri Guillemin remet les pendules à l’heure. C’est le texte d’un amoureux de l’Histoire et de la vérité.

Ecrit il y a cinquante ans, cet article offre aux lecteurs d’aujourd’hui les connaissances objectives pour comprendre par eux-mêmes, et sur la base de la réalité de faits historiques, les importants enjeux en cours actuellement sur la scène internationale.
Un exemple d’honnêteté intellectuelle, qualité malheureusement disparue aujourd’hui des médias de masse.

En exclusivité, le voici retranscrit ici in extenso avec l’aimable autorisation de l’éditeur.

Couverture de l’ouvrage – Editions Robert Laffont (janvier 1973) – 415 pages – disponible à prix modiques sur le marché de l’occasion)

Le sens des mots. Que veut dire « démocratie »

On ne connaît pas encore assez les travaux de François Fonvieille-Alquier. C’est en 1971 qu’il a publié son remarquable ouvrage : Les Français dans la drôle de guerre, puis coup sur coup, en 1973, nous avons eu de lui un bref et très curieux essai : La Fin des dogmatismes et ce livre et considérable : La Grande peur de l’après-guerre (1946-1973), un volume de plus de quatre cents pages qui regorge de documents en même temps que d’observations pertinentes. C’est sur cet ouvrage-là que je voudrais appeler ici l’attention ; une attention qu’il mérite, me semble-t-il, au plus haut point.

Le thème central de son étude est le suivant : on croit encore communément que l’Occident fut bien forcé de s’unir et de préparer sa défense, au lendemain de la dernière guerre, contre une URSS menaçante et qui, si elle n’en avait été dissuadée, par les moyens requis, n’eût pas manqué d’établir sa domination sur l’Europe entière. Un calme examen des faits établit cependant que, du côté de Moscou, bien des comportements interprétés comme offensifs étaient, au vrai, des « réactions de peur ». Les Russes ne pouvaient guère oublier, en effet, ce qui leur était arrivé dès après leur révolution de 1917 et l’assaut général qu’ils avaient alors subi, avec la participation des Français et des Anglais appuyant les rebelles « blancs » (les Koltchak, les Denikine et les Wrangel) qui tentaient d’écraser le nouveau pouvoir ou, du moins, de démembrer le pays. Ils gardaient un brûlant souvenir de l’agression dirigée contre eux par les Polonais.

Rappelons les choses telles qu’elles furent : les frontières orientales de la Pologne ressuscitée suivaient la « ligne Curzon » qui respectait avec soin les ethnies. Croyant pouvoir profiter de la faiblesse militaire russe, le gouvernement polonais attaque et fonce : il veut étendre à l’Est, au mépris du « droit des peuples », son territoire. Après un premier insuccès, il gagne la partie, aidé par la France de Millerand qui lui a envoyé Weygand à la tête d’une importante « mission » et la Pologne victorieuse impose à la Russie le traité – le Diktat – de Riga, 19 mars1921, qui lui arrache ce qu’on pourrait appeler sans inexactitude une énorme « Alsace-Lorraine » : la Biélorussie et une partie de l’Ukraine, annexant ainsi de force plus de trois millions de Russes désormais baptisés « Polonais ». La réparation de cette iniquité n’aura pas été étrangère à la signature, en août 1939, du pacte germano-russe qui permettait à l’URSS de récupérer, sans entrer elle-même en guerre, les territoires et les populations dont elle avait été, scandaleusement et par la violence, dépouillée dix-huit plus tôt.

Juillet 1941, Hitler vient de se jeter sur l’URSS, et les Etats-Unis n’entreront dans le conflit qu’en décembre, à la suite de Pearl Harbor. Le futur président des Etats-Unis, Truman, en juillet 1941, accorde une interview au New York Times. Et que dit-il ? Il est cynique à ravir, déclarant tout net : « si nous voyons que l’Allemagne est en train de gagner la guerre, nous devons aider la Russie. Mais si nous voyons, au contraire, que la Russie est en passe de triompher, c’est l’Allemagne que nous devons aider. Pour l’heure, il s’agit de laisser l’une et l’autre s’entre tuer le plus possible ».

Ce texte public, l’URSS peut en méditer tout le sens. Roosevelt n’est pas Truman et, sans arrière-pensée, je le crois, il a engagé son pays contre le nazisme aux côtés de la Grande-Bretagne et de l’URSS, et Churchill a été d’accord avec lui, aussi bien à Téhéran (1943), qu’à Yalta (1945), pour reconnaître à l’URSS, un glacis tant à l’ouest (Pologne et Prusse) qu’au sud-ouest (les Balkans moins la Grèce). Churchill lui-même comprend que Staline ait peu d’amitié à l’égard du « gouvernement polonais » en exil, réfugié à Londres depuis 1939, et dont chacun sait – Churchill le premier – qu’il est encore plus anti russe qu’anti allemand, âprement résolu à conserver les biens mal acquis de 1921. Là est l’explication de la lugubre affaire du soulèvement de Varsovie, que Staline laissera sans secours, permettant à l’occupant nazi une répression atroce.

François Fonvieille-Alquier invite ses lecteurs à se pencher sur une question de vocabulaire. L’Occident s’affirme « démocratique », et l’Est se targue de ne l’être pas moins. Démocratie libérale, dit l’une ; démocratie populaire, répond l’autre. Et le fait est que la liberté individuelle demeure, en principe, assez large en Occident (d’où les « brillantes variations » comme dit Fonvieille-Alquier, de Raymond Aron sur la « liberté de l’esprit »), alors qu’elle connaît, à l’Est, les restrictions les plus dures, rien n’étant moins contestable que la rigueur du régime policier dans les démocraties populaires.

Mais le dictionnaire soviétique n’est pas celui des Occidentaux. Pour Lénine, comme pour Marx, comme pour Blanqui, la démocratie à l’occidentale n’est qu’un leurre. Et il est certain qu’on a pu s’en apercevoir en France par exemple où, grâce à M. Thiers et ses fidèles successeurs, le suffrage universel, adroitement manié, donnait aux électeurs l’illusion de choisir eux-mêmes leur destin, tandis qu’en vérité le « petit nombre » – l’affairisme – continuait à gérer à son profit les richesses, accaparées, de la nation.

Si la démocratie se définit par l’adhésion majoritaire à telle forme de gouvernement, on ne saurait nier que l’hitlérisme, porté au pouvoir en Allemagne par une formidable majorité d’électeurs, constituerait, dans cette optique, la plus parfaite des « démocraties ». Pour Marx et Lénine, la démocratie n’a d’existence réelle qu’au moment où les oligarchies financières sont détruites et quand les ressources du sol et du sous-sol, ainsi que les grands moyens de production, sont restitués à la collectivité.

La Grande peur de l’après-guerre nous fait prendre conscience, d’une manière saisissante, de ce qu’eut d’extraordinaire l’entreprise dont l’usuelle léthargie des foules ne parut pas autrement secouée ; je veux parler du prodigieux renversement d’alliance qui s’opéra avec une telle rapidité, sous la poussée américaine – la poussée Truman – muant cette Allemagne, haïe la veille pour avoir mis le feu à l’Europe, en un allié courtisé, choyé, privilégié.

Le réarmement allemand – dont l’URSS pouvait à juste titre s’inquiéter – devint l’ambition majeure des Anglo-Saxons, et c’est particulièrement et très littéralement dans ce dessein que nous entendîmes à Zurich, le 19 septembre 1946, Churchill évoquer, réclamer « les Etats-Unis d’Europe », organisation dont, pour lui, la principale composante devait être une Allemagne puissamment remilitarisée. Le discours de Zurich ne peut s’interpréter dans son intention précise que par référence au discours prononcé quelques mois plus tôt par le vieux « lion » anglais, à Fulton, en présence de Truman, véhément appel à un anti soviétisme militant.

Et c’était à l’heure même, je m’en souviens, où l’un des plus ardents apôtres du « Réarmement moral » m’expliquait sans ambages que ce noble et généreux effort comportait en corollaire obligatoire, un réarmement de l’Allemagne non plus « moral » seulement, mais matériel avec ampleur.

A lire, à lire, le gros et lucide travail de François Fonvieille-Alquier, lequel n’est pas communiste, et qu’un seul souci anime, celui de voir clair et de ne pas s’en laisser conter.

Henri Guillemin

A lire, à lire… Oui et même à relire, pour savourer l’ironie, le sens des mots, la lucidité politique, et bien sûr la portée historique.

« …. qu’un seul souci anime, celui de voir clair et de ne pas s’en laisser conter. »

Cette dernière phrase de l’article renvoie immédiatement à un autre article savoureux de l’ouvrage (mais ils le sont tous !), dans lequel Guillemin explique comment il a découvert les trucages et mensonges en Histoire littéraire et politique.

Un court extrait :

« … Et c’est ainsi qu’entraîné par Lamartine du côté des événements de 1848, par Hugo du côté du 2 décembre, par Zola du côté de l’affaire Dreyfus, j’en suis venu à me passionner pour l’Histoire tout court, ouvrant les yeux avec stupeur sur les arrangements concertés, et sans rapport avec le réel, dont mon esprit, jadis, avait été pourvu et que je voyais – que je vois toujours – s’épandre avec ampleur dans ces multiples périodiques, consacrés, paraît-il, à l’Histoire et dont l’intention évidente est de maintenir le grand public dans une vue du Passé décente, correcte et bénigne, qui fera des lecteurs autant d’électeurs rassurants… ».

Cet extrait provient du quatrième article, intitulé avec bonheur Le refus de se laisser monter sur la cervelle. (Article utilisé par Patrick Berthier pour son intervention au colloque « Enseignement de l’Histoire en péril » – 6 novembre 2021. Pour en savoir plus, cliquer ici).

Ces quelques mots résument à eux seuls l’engagement d’Henri Guillemin, une posture militante toujours d’actualité.

Henri Guillemin

Note rédigée par Edouard Mangin