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Extraits choisis de « L’héroïque défense de Paris »

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EXTRAITS CHOISIS ET COMMENTÉS DE  » L’héroïque défense de Paris (1870-1871) »

C’est le deuxième tome de la trilogie que Guillemin consacre à la Commune de Paris. Il y étudie les extravagantes manigances que ne va pas hésiter à prendre l’élite pour garder son pouvoir en dupant éhontément et grossièrement le peuple. 

Ce deuxième tome de sa trilogie sur la Commune est exemplaire des distances qu’il prend vis à vis d’une histoire officielle qui est, si souvent, selon ses termes, une « histoire courtisane ».

Des astres….

proclamation du II empire

…..au désastre

siège de Paris par J.L.E Meissonier

Fin octobre 1870, Bazaine capitule, à Metz, devant l’armée allemande sans avoir vraiment combattu. Le Gouvernement de Défense nationale ne va pas se montrer plus déterminé à poursuivre le combat. Gambetta est seul à vouloir lever, en province, une armée qui pourrait repousser les troupes de Bismarck. Leur avancée ne rencontrant aucun obstacle, elles se retrouvent aux portes de Paris. Commence alors une période complexe où les discours bellicistes des dirigeants cachent mal la volonté d’en finir au plus vite avec la guerre afin de se concentrer sur ce qui semble être l’essentiel – la mise au pas d’un peuple parisien qui est, à leurs yeux, une menace beaucoup plus grande que la perte de quelques provinces : la remise en cause des intérêts de ces « honnêtes gens », dont Guillemin ne cesse de dénoncer le cynisme.

Caractéristique de cet état d’esprit, l’évolution des positions de Veuillot, journaliste qui ne cesse de ferrailler contre tout ce qui peut représenter un progrès social et une remise en question des classes dirigeantes :
Louis_Veuillot en 1850« Il n’y a pas un mois, quand c’était l’ordre qui régnait, le bon régime qu’allait redresser et renforcer Palikao, Veuillot, dans l’Univers du 9 août, ne connaissait pas de limites à son bellicisme contre l’envahisseur luthérien; il explosait, il maniait la foudre; « la France ne traitera jamais sur son sol ! », « et si l’épreuve peut aller jusqu’à lui interdire la guerre régulière, alors, aussitôt, commencera la guerre des haies, des ravins et des bois ! ». Le ton a baissé, tout à coup, depuis que le Léviathan populaire a surgi, cette canaille, dont les « délégués » sont maintenant à l’Hôtel de Ville, et qui souhaite effectivement la guerre totale que Louis Veuillot prêchait hier. Halte-là ! L’Univers du 17 septembre appelle l’attention de ses lecteurs sur le fait que, « pour notre malheur, l’Allemagne ne forme qu’une cité ; et, dans notre Paris, il y en a deux ». C’est la vérité même : la cité des Français, qui entend se défendre, et celle des possédants-sages qui redoute l’envahisseur mille fois moins que les « partageux ». ».

Après quatre mois de siège, le 23 décembre, quand Louis Veuillot croira la capitulation désormais imminente, il s’abandonnera au cynisme, il avouera qu’il ne fallait pas vaincre, qu’une victoire eût été désastreuse : « « Nous sommes de ceux qui croient », écrira-t-il paisiblement, « qu’il nous était plus désirable et meilleur de résister que de vaincre »; sans doute, sans doute, la victoire « nous eût délivré de l’ennemi extérieur »; mais l’autre, le vrai, « l’ennemi intérieur » (sic), « ce vice du sang », l’esprit démocratique, c’eût été son triomphe, et la fin de tout ».caricature de Veuillot

Plus limpide encore, quand la tragédie sera terminée tout à fait avec l’écrasement de la Commune, le 3 juin 1871, Veuillot, dans l’Univers, lâchera le mot-clé : « « le 4 septembre », écrira-t-il, fut « le coup qui encloua le canon de la France. » On ne saurait mieux dire. Les généraux, le 4 septembre, ont « encloué » leurs canons côté Allemagne, et les gens de bien ont tourné face au peuple leur vigilance et leur action. » (p.19)

Pendant 144 jours, Paris sera assiégé, sa population affamée et le Gouvernement de la Défense nationale ne donnera jamais l’ordre d’une sortie qui eût pu changer la donne militaire. Il se contente d’escarmouches qui sont plus faites pour donner le change au peuple que pour repousser vraiment les Prussiens.

Trochu n’a en tête qu’une capitulation, la plus rapide possible : « Tenir Paris ; empêcher la révolution ; grâce à la République nominale, barrer la route à la République concrète. Le jeu que l’on a dû mener impose, pour l’instant, une nouvelle feinte : celle du combat sans merci. On n’est parvenu, une fois de plus, à donner le change aux Parisiens, qu’en simulant une volonté de fer contre la Prusse et l’exclusif souci de la bataille. Renoncer à la convocation de l’Assemblée était, au surplus, le seul moyen qu’on avait de conjurer ces élections municipales à Paris d’où pouvait très bien sortir une « Commune », résolue pour de bon à faire la guerre et la République. La voilà, la chose capitale. » (p.97)

1024px-JulesDidierJacquesGuiaudLArmandBarbès1870Autant dire que ces messieurs ne voient pas d’un œil favorable les efforts de Gambetta pour lever, en province, une nouvelle armée susceptible de desserrer l’étau des Prussiens autour de Paris.

Mais c’est là qu’intervient une partie de l’encadrement militaire qui n’a aucune envie de se battre pour la République et les nouvelles recrues manquent cruellement d’officiers motivés pour une reconquête du territoire. « Ce que le jeune ministre a vu à Amiens et à Rouen, et ce qu’il constate, de même, à Tours, c’est la « mollesse » et « l’impuissance » des vieux « généraux de division, sortis des cadres de réserve » que les bureaux de Guerre ont exhumés. Sorel (…) confie à sa mère une remarque semblable : « l’incapacité et l’incurie de beaucoup de nos officiers dépassent la mesure. » La Motte-Rouge (…) était chargé de défendre Orléans. Attaqué, il a lâché pied tout de suite, après une escarmouche d’avant-gardes. Le 11 octobre, l’ennemi a pris la ville tandis que le général Morandy, qui est tout près, mais qui appartient, lui aussi, à la bonne école, est resté passif, jugeant superflu de faire marcher ses hommes au canon. » (p.247)

Et, malgré cela, Gambetta commence d’obtenir de bons résultats qui inquiètent les Prussiens. Et encore plus le Gouvernement de la Défense Nationale, qui ne défend à la vérité, fait remarquer Guillemin, que la propriété, la Banque et le Commerce. Qu’à cela ne tienne, on lui coupe les vivres et on le berce de promesses fallacieuses ! En sous-main, Thiers se multiplie pour aboutir le plus vite possible à une capitulation en bonne et due forme.

Pendant ce temps, le peuple parisien se prépare à la résistance, achète des canons.

Quand les bruits d’un armistice se répandent :

« Paris bouge, après Metz, comme après Sedan. C’est bien plus qu’un mouvement d’humeur ou d’effroi, ou de colère. C’est une seconde tempête, pareille à celle du 4 septembre, qui se forme, qui est sur le point d’éclater. Les Parisiens ont renversé l’Empire parce que l’Empire débouchait sur un désastre national et ils ont fait la République pour que ce désastre soit réparé. Et le Gouvernement de la Défense Nationale qu’ils ont accueilli parce qu’il se donnait mission, semblait-il, de guider la France vers la libération et la victoire, ils découvrent, dans une commotion, qu’il n’a rien fait. Décillement.

C’était donc ça, le « plan Trochu » ? Ce qu’on n’avait pas osé croire, au moment de Ferrières, ce dont on avait écarté l’idée comme un blasphème, c’était donc vrai ? Une fausse Défense Nationale ? Une duperie de deux mois ? Trochu, le général Trochu lui-même, une espèce de traitre ? Tout cela tourbillonne dans les esprits, faisant un immense désarroi. Il n’y a pas, comme au 4 septembre, unanimité, et les sentiments même que l’on éprouve ne sont pas simples. (…) Mais comment comprendre l’attitude, le jeu, les desseins de l’équipe gouvernementale, avec cette « drôle de guerre » interminablement prolongée, ces simulacres d’offensive, cette patience qu’on demandait aux Parisiens pour qu’elle permît au général d’achever la mise en place de son dispositif, alors que tout révèle aujourd’hui (…) qu’il n’y avait ni dispositif, ni projet, sinon la préparation tortueuse d’une reddition baptisée armistice (…) » ?

« Cette foule qui grossit de minute en minute dans les grandes rues, sur les boulevards, nul ne peut savoir sur quel objet précis se cristalliseront ses vouloirs. Elle flotte, troublée, malheureuse, indécise sur ce qu’elle doit penser de ceux dont elle n’arrive pas entièrement à croire qu’ils ont pu se rendre coupables envers le pays d’une mystification à ce point monstrueuse. » (p.339/340)

Ce sera la Commune, la fuite du Gouvernement à Versailles et l’écrasement de la Commune sous le regard des Prussiens.

Note réalisée par Patrick Rödel.

Les citations sont reproduites avec l’aimable autorisation des éditions Utovie, éditeur exclusif des oeuvres d’Henri Guillemin. Pour en savoir plus sur le catalogue Guillemin et sur Utovie en général, cliquez ici

tag 14 juin 2016 Paris © Pascal Maillard

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Troisième CONFÉRENCE FILMÉE D’HENRI GUILLEMIN, D’UNE SÉRIE DE 13 CONSACRÉE À LA COMMUNE

POUR VOIR TOUTES LES CONFÉRENCES FILMÉES d’Henri Guillemin SUR LA COMMUNE, CLIQUEZ ICI

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CRÉDITS PHOTOGRAPHIQUES (PAR ORDRE D’APPARITION)

Tableau d’Etienne Prosper Berne Bellecour (1838-1910) « Pièce d’artillerie lourde française au siège de Paris, 187o » (Musée des Invalides, Paris)

Tableau de Jean-Léon Gérôme (1824-1904) « Reception des ambassadeurs Siamois par Napoléon III dans la grande salle de bal du château de Fontainebleau, le 27 juin 1861 » (Musée national du château de Fontainebleau)

Tableau de Jean-Louis-Ernest Meissonier (1815 – 1891) « Le siège de Paris » (Musée d’Orsay)

Portait de Louis Veuillot (1813-1883) par Nadar (pseudonyme de Gaspard-Félix Tournachon) caricaturiste, écrivain, aéronaute et photographe français  (1820-1910) (domaine public)

Portrait-Caricature de Louis Veuilot par le journaliste Louis-Boynes-Loiret-Andre-Gill (dit André Gill) (1840-1885) (domaine public)

Tableau de Jules Didier (1831-1892) et Jacques Guiaud (1810-1876) « départ de l’Armand Barbès », ballon monté avec courrier et passagers, parmi lesquels Léon Gambetta (musée Carnavalet)

La défense de Paris. « Une barricade à l’angle de la rue de la Bonne ». (Bibliothèque historique de la Ville de Paris)

« Quand le gouvernement ment, la rue rue » Tag de la Nuit Debout à Paris, non loin de la place de la République – 14 juin 2016 (©Photo Pascal Maillard).

Tableau de Gustave Doré (1832-1883)  « La défense de Paris » (Frances Lehman Loeb Art Center – Poughkeepsie – Etats-Unis)

 

 

 

 

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Quand Guillemin lisait Simenon

HG Simenon 2

Après l’obtention de son titre de docteur ès-lettres, Henri Guillemin, jusqu’alors enseignant dans le secondaire, est nommé à l’automne 1936 professeur de littérature française à l’Université du Caire. L’Égypte est un royaume indépendant depuis 1922 mais l’influence britannique y demeure très forte en politique ; du côté français, c’est plutôt une présence culturelle : les Égyptiens cultivés parlent souvent français et/ou sont francophiles. L’élite économique du pays lit notamment un quotidien entièrement publié en français, La Bourse égyptienne (son titre dit qu’il n’est pas de gauche).

Au bout d’un an d’enseignement, et déjà connu d’un plus vaste public que celui de ses étudiants par quelques conférences, Guillemin se voit proposer en octobre 1937 une tribune de critique littéraire dans ce journal. Même si, élu à la faculté des lettres de Bordeaux, il quitte son poste du Caire dès l’été 1938, il continue pendant encore un an d’envoyer ses articles, et ce sont finalement 98 chroniques du samedi qui paraissent dans La Bourse égyptienne, du 7 novembre 1937 au 22 octobre 1939. Considérées une par une, elles ne sont pas toutes pour nous, aujourd’hui, du même intérêt, mais leur ensemble est souvent passionnant. Guillemin lit et commente ainsi, dès leur sortie de l’imprimerie, L’Espoir de Malraux ou La Nausée de Sartre, Bagatelles pour un massacre de Céline ou tout ce que publient alors un Mauriac ou un Bernanos.

Les ami(e)s d’Henri Guillemin ont décidé de faire profiter leurs lecteurs de la fleur de ces articles, en proposant à intervalles réguliers des présentations sélectives propres à donner une idée fidèle des sujets abordés, du ton et du style de Guillemin, de ses idées de cette époque face à la littérature et aux idées contemporaines. Et nous commençons par Georges Simenon, qu’alors Guillemin ne connaît pas personnellement, mais dont il deviendra plus tard l’ami et l’admirateur.

La Bourse égyptienne 12 02 1955Trois fois dans sa chronique égyptienne, Guillemin parle de romans de Simenon récemment publiés : L’Assassin le 2 janvier 1938, Chemin sans issue le 26 juin 1938, et Le Coup de vague le 3 septembre 1939. Il les aborde tous les trois de la même façon : une longue entrée en matière générale (à peu près la moitié de l’article), suivie d’une analyse de l’intrigue réduite à ses éléments nécessaires, surtout dans le troisième cas où deux colonnes seulement, sur les cinq de l’article, sont consacrées à Simenon (les trois autres concernent Nous autres Français de Bernanos, voisinage qui, soit dit en passant, donne la mesure de l’estime de Guillemin pour Simenon, ainsi placé à égalité avec un romancier et polémiste reconnu).

Les trois articles prennent pour point de départ la fécondité de Simenon :

« Une pareille fécondité déconcerte ; elle inquiète aussi, car il y a un préjugé contre les écrivains inlassables, un préjugé qui pourrait bien être une sorte d’inconsciente jalousie, avec un refus trop humain d’admettre un tel dépassement des communes mesures. Et nous sommes tout prêts à dénigrer d’avance sur le chapitre de la qualité ce qui nous écrase ainsi par sa quantité », écrit Guillemin le 2 janvier 38 ; ou bien, six mois plus tard : « Les libraires eux-mêmes ne s’y reconnaissent plus. “Le dernier Simenon ? Attendez donc…” Et l’on vous apporte, au choix, trois ou quatre volumes qui viennent effectivement de paraître. L’usine Simenon fonctionne à plein rendement, ni chômage ni ralentissement de la production ; le même train d’enfer depuis plusieurs années. Les clients ont pris le pli de demander désormais “un Simenon”, n’importe lequel, comme on commande un Pernod ou un Dubonnet ; on connaît d’avance le goût et la qualité ; la marque est illustre, on sait qu’elle est bonne ».

On sent la nuance, plus désapprobatrice dans le second cas. En janvier, Guillemin pensait plutôt à la première carrière de Simenon : en 1938, en effet, cela fait quatre ans qu’il n’a plus publié de Maigret, et qu’il a dit qu’il n’en écrirait plus ; d’où cette remarque de Guillemin :

« Second handicap de Georges Simenon : c’est par le roman policier qu’il s’est fait connaître ; et il est convenu que le roman policier est un “genre inférieur” avec lequel veulent bien se commettre, à l’occasion, les gens du monde et les connaisseurs pourvu que ce soit en riant d’eux-mêmes et en affectant ce snobisme d’y trouver je ne sais quel plaisir puéril ou canaille entre deux lectures substantielles et dignes, celles-là, de leur caractère ».

HG Simenon 4Simenon, qui doit « remonte[r] un courant » s’il veut « accéder enfin, malgré ses lourds antécédents, à la littérature véritable » aux yeux des « honnêtes gens » (tiens ! en 1938, les voici déjà, sous la plume de Guillemin), « semble mal parti pour prétendre à cette consécration suprême des talents » – mais on compte qu’il y arrivera.

En juin, en revanche, l’accent est mis sur l’idée  que se fait cet homme énigmatique de son métier :

« C’est tout de même dommage, dommage que les produits Simenon soient à ce point devenus objets de consommation courante, à inonder pareillement le marché ils se déprécient. Pourquoi Simenon consent-il à n’être plus, pour ainsi dire, que le fournisseur habituel de nos divertissements ? Vous prenez le train pour quelques heures ? un Simenon suffit comme viatique ; une traversée ? Il vous en faut trois, ou quatre, ou six. Soyez sans inquiétude, vous les trouverez, n’importe où, et tout récents, “sortis” de la veille ».

L’introduction réduite du dernier et bref compte rendu réunit les deux éléments, quantité et qualité : « On ne peut pas arriver à rendre compte de tous les romans de Simenon. Ils sont trop ; c’est une avalanche. Il faut dire aussi qu’ils ne sont pas tous également bons ».

Tout cela pourrait faire attendre des analyses dépréciatives, or c’est le contraire qui se passe. Simenon a beau écrire trop, il produit « un chef-d’œuvre » (2 janvier 1938), « un roman très remarquable » (26 juin 1938) ou qui « prend place dans la catégorie des meilleurs » (3 septembre 1939). Reste à expliquer pourquoi on oublie tant de romans « agréables », mais jamais un Simenon.

Dans L’Assassin comme dans Chemin sans issue, il y a un meurtre, mais ce n’est pas son élucidation qui est le sujet. Comme le note Guillemin à propos du premier de ces romans, « tout cela [le meurtre des amants par le mari] occupe vingt-cinq pages et le livre en a plus de deux cents ». Et ceci, toujours sur L’Assassin : « Le criminel […] nous est livré immédiatement, et il ne s’agit même plus de savoir s’il échappera à la police […] ; il s’agit seulement de ceci : comment s’en tirera-t-il avec lui-même ? »

Dans Chemin sans issue, le personnage principal, Vladimir, trahit par jalousie amoureuse son meilleur ami, qui par sa faute se trouve réduit à la misère ; il ne se libère de la hantise de ce geste ignoble que par le meurtre de sa vieille maîtresse, ce qui le jette à son tour à l’aventure, jusqu’à ce qu’il ait retrouvé celui qu’il a calomnié et dont il espère le pardon. Il y a peut-être du « factice », admet Guillemin, dans l’aspect moralisateur de cette intrigue.

« Mais ce qui demeure hors de doute, c’est que les êtres que Simenon invente, nous les voyons ; il nous les impose avec une force extraordinaire. […] Construire une scène, Simenon possède ce talent-là aussi ; il y déploie une puissance sobre et dure. Hélène exposant à Vladimir ce qu’elle attend de lui, poussant l’argent vers cet homme que chacun des mots qu’elle prononce ravage, il y a là, dans le livre, deux pages qui feraient crier au chef-d’œuvre s’il s’agissait d’un autre que Simenon ».

HG Simenon 7

Toujours le poids de sa première vogue, celle des vingt « Maigret » publiés à quelques mois les uns des autres. Mais Guillemin sait que les Maigret eux-mêmes étaient déjà de grands romans « psychologiques », et il insiste, dans la conclusion de cet article sur Chemin sans issue, pour bien se faire comprendre. Soit, Simenon est un « écrivain vertigineux, qui travaille à la grosse » (une grosse, c’est douze douzaines, dans la langue commerciale) ; mais « il n’est aucun de ses personnages qui n’ait une âme. […] Les gestes lui suffisent – des gestes infimes parfois, mais tout chargés de sens, merveilleusement éloquents – pour nous introduire au plus profond d’une destinée ».

L’assassin que son geste remplit progressivement d’une mortelle angoisse (dans L’Assassin) comme celui qu’il rend, au contraire, à sa vérité humaine et à sa liberté d’agir (dans Chemin sans issue) n’intéressent Guillemin, comme ils n’intéressent Simenon lui-même, qu’en tant qu’êtres humains. Ce sera le fin mot d’à peu près toutes les études, littéraires ou historiques, que Guillemin mènera jusqu’à la fin de sa vie : sous l’œuvre, l’être ; sous l’action politique, l’être ; connaître le tréfonds. Voyez par exemple ceci, à propos de L’Assassin :

« Simenon excelle dans ces analyses, si vivantes, si peuplées de détails saisissants, s’attachant de si près, et comme pas à pas, au comportement d’un être, que nous sommes introduits insensiblement avec lui dans ce monde étrange et fiévreux. […] L’homme dont nous suivons […] l’affreuse aventure intérieure pénètre peu à peu dans un univers où la réalité s’abolit, où tout n’est plus qu’inconsistance ; le voici comme désadapté, mystérieusement séparé des choses et des êtres […]. Les choses, autour de lui, s’écoulent, comme lointaines, impossible de les rejoindre, de retrouver le contact, de rentrer dans le jeu ».

En quelques lignes, deux expressions qui deviendront typiques du style de Guillemin et de sa manière d’aborder les choses apparaissent : « pas à pas », et « le contact ». Combien de centaines de fois les écrira-t-il, durant les cinquante ans qui suivront, à propos de ses propres enquêtes : suivre Voltaire, ou Jaurès, ou tant d’autres, « pas à pas », et trouver si faire se peut « le contact » avec leur vérité profonde. Tout Guillemin est dans ces lectures de Simenon en 1838 et 1939.

Il s’en explique encore d’une autre façon dans le plus court des trois articles, celui sur Le Coup de vague, qui se déroule près de La Rochelle, chez les producteurs de moules et d’huîtres :

« Ces histoires que Simenon nous raconte, il les choisit simples, rectilignes. On ne perd pas de temps ; on ne s’en va ni à droite, ni à gauche. […] pas une minute le drame ne se détend, ni notre attention ne s’égare. La prise qu’exerce sur nous Simenon tient aussi bien à la merveilleuse habileté avec laquelle il nous introduit tout de suite dans un milieu vrai, je veux dire incontestable, qu’il n’y a pas moyen de récuser, qui appartient bien à ce monde où nous sommes et pas à la littérature, à l’irréalité cérébrale, sans substance, ni couleur, ni odeur, qui tue radicalement tant de livres dont les auteurs se prennent pour des romanciers. Il ne faut pas qu’on nous laisse libres de “n’y pas croire”. Simenon ne nous laisse pas libres. Il nous tient bien, et dès le début ».

Alors tant pis pour la surproduction, même si on la déplore ; tant pis pour le mal qui se dit encore de Simenon dans les salons. Ce qui m’attire, dit Henri Guillemin, chez « ce romancier tellement insolite », c’est « la sûreté avec laquelle, dans tous ses livres, il sait choisir sans hésiter, du premier coup, à la volée, les traits menus et forts qui lui servent à faire, de tant de créatures inventées, tout un peuple de vivants ».

Il suffira à Guillemin de passer, précisément, aux vivants eux-mêmes, aux acteurs de l’Histoire que sont écrivains et hommes politiques, pour devenir à son tour quelqu’un qui « nous tient bien, et dès le début ».

Recension réalisée par Patrick Berthier.

HG Simenon 6

Les « Chroniques du Caire »

Les critiques littéraires qu’Henri Guillemin écrivit pour le quotidien La Bourse égyptienne pendant près de deux ans sont actuellement en cours de préparation par Patrick Berthier pour une publication exclusive chez Utovie prévue prochainement. Nous remercions les éditions Utovie d’avoir accepté que l’on publie, en avant-première sur le site, le texte intégral de ces chroniques sur Simenon.

D’autres chroniques sur Malraux, Sartre, etc…suivront très prochainement. 

Pour lire l’intégralité du texte d’Henri Guillemin, cliquez ici

Crédits photographiques (par ordre d’apparition)

Henri Guillemin et Georges Simenon en avril 1970 (toutes les photos proviennent des archives LAHG copyright LAHG)

Une de La Bourse égyptienne du 12 février 1955 (domaine public)

NB. La photo de la lettre d’information est parue dans Constellation, tirée de l’émission du 28 avril 1970 à la Radio Télévision Belge (RTB) (archives LAHG copyright LAHG)

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Extraits choisis de « Cette curieuse guerre de 70 »

Champigny,_le_four_à_chaux_(détail) Neuville

Extraits choisis et commentés de « cette curieuse guerre de 70 »

Thiers – Trochu – Bazaine

C’est le premier tome de la trilogie que Guillemin consacre à la Commune de Paris. Il y étudie les événements qui se sont produits depuis la déclaration de guerre, fin juillet 1870 jusqu’au 4 septembre de la même année.

« Modestement, honnêtement, j’essaie de fournir ici, une fois de plus – la troisième – sur notre France du XIXe siècle, un livre où l’auteur regarde et montre ce que ne veulent pas voir, et cachent les historiens de bonne compagnie, un livre d’histoire vraie, « ad usum populi ». »
Voilà ce qu’écrit Guillemin dans sa Préface.

Depuis les dernières élections (1869), les classes dirigeantes tremblent devant la montée des mécontentements de la classe ouvrière. La guerre contre l’Allemagne paraît un moyen de conforter l’Empire, mais les désastres militaires vont changer la donne.

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Thiers est à l’affût.
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Que dit Guillemin : « Ce que préconise, pour l’instant, son altruisme de grand citoyen, c’est, après la chute, bien entendu, de l’Empire, un gouvernement réellement anonyme et aussi impersonnel que possible, qui ne se résume en aucun nom propre, qui ne soit le triomphe actuel ou prochain d’aucun parti. Le ‘pacte de Bordeaux’, en somme, avant la lettre. Afin de ne pas effaroucher les orléanistes qu’il s’agit pour lui d’empaumer, Thiers ne prononce pas encore le nom mal avenant de République ; mais c’est à cette solution qu’il travaille, car la République telle qu’il l’entend aura ce double avantage de permettre, d’une part, étant le régime de la ‘souveraineté nationale’ – autrement dit la dictature des notables sous couvert des votes paysans – une répression du prolétariat ouvrier d’autant plus écrasante qu’on la pourra baptiser ‘démocratique’ et ‘conforme au vœu du pays’, et, d’autre part, de lui assurer, à lui Thiers, cette jouissance concrète du pouvoir qu’il convoite depuis quarante ans. » (p.59/60)

Pour relire les extraits choisis de « l’avènement de M. Thiers », cliquez ici

Qu’en est-il du général Trochu ?

TrochuIl part du même postulat que Thiers à savoir que la guerre est perdue :
« l’un, parce qu’il est indispensable à ses calculs qu’elle le soit, l’autre, le général, parce que nous sommes commandés par des imbéciles. Mais tandis que Thiers entend réussir, à la faveur du désastre, une brillante opération politique, Trochu, obsédé par le ‘danger rouge’, n’a qu’une seule préoccupation : tout faire, sacrificiellement, s’il le faut, pour que la déroute ne s’accompagne point d’une subversion, pour que le drame militaire ne se complique point d’une tragédie sociale. » (p.70/71).

Le voici nommé, par l’Empereur, gouverneur de Paris. A tout prix éviter la révolte populaire.

« Il peut arriver, [écrit-il], un moment où Paris, menacé sur toute l’étendue de son périmètre et aux prises avec les épreuves d’un siège, sera pour ainsi dire livré à cette classe spéciale de gredins qui n’aperçoivent dans les malheurs publics que l’occasion de satisfaire des appétits détestables. Ceux-là […] errent dans la ville, effarés, crient : On nous trahit, pénètrent dans la maison et la pillent »; ceux-là, oui, « j’ai recommandé aux honnêtes gens de leur mettre la main au collet. »(p.88)
L’ordre établi, voilà ce que Trochu entend défendre.

L’expression est intéressante à plus d’un titre : on pourrait croire que le vocable établi est une sorte d’attribut essentiel, puisqu’un ordre qui ne serait pas établi ne serait pas un ordre du tout. On oublie seulement que l’ordre a bien été établi par quelqu’un ou quelques-uns : par les forces de l’ordre, par exemple, qui interviennent non seulement pour rétablir l’ordre mais pour simplement l’établir.

Pour Trochu : « la fin, c’est l’ordre, l’ordre seul, qui se résume en trois mots – et lui-même aura soin de les énoncer : Famille, Propriété, Religion. Trois mots, on l’observera, et non pas quatre, car « Patrie », pour ce général, est un terme qui n’appartient pas à son vocabulaire de base ; un mot suspect ; en tout cas secondaire. Les vraies valeurs, les seules réalités solides sont d’une autre nature. »(p.126)
Donc, peu importe le régime, que ce soit l’Empire ou, en cas de faillite de celui-ci, la République, Trochu n’est pas regardant.

Maître_et_Valet_par_Faustin_1871

Cela tombe bien parce que les députés républicains qui vont former le Gouvernement provisoire ne sont pas loin de partager ce point de vue.

Reste l’armée.
L’Empereur a perdu à Sedan, mais l’armée possède encore des ressources et une défaite ne signifie pas la fin de la guerre.

BazaineC’est là qu’intervient Bazaine, le troisième homme et la découverte de Guillemin que ce nom ne désigne pas seulement un général incompétent et félon mais un collectif ,c’est à dire l’ensemble (ou presque) de la hiérarchie militaire qui n’a qu’une hâte : capituler le plus vite possible pour aller défendre les intérêts des honnêtes gens menacés par la populace parisienne.

Guillemin : « L’ennemi n’est plus en face, mais à l’intérieur. L’ennemi ne s’appelle plus Bismarck, mais Blanqui (ou Rochefort, ou Gambetta, mots synonymes). La guerre étrangère, n’en parlons plus. La poursuite en serait folle, et criminelle, alors que le danger – un danger suprême – est ailleurs, et que M. de Bismarck doit le caricature bazainecomprendre comme eux-mêmes. Qu’ils soient Allemands ou Français, les gens convenables ont à présent le même adversaire effrayant : la basse plèbe, ces « prolétaires » dont Rochefort-le-marquis a su se faire le délégué, la populace qui crie « aux armes! » et prétend résister au destin. Comme si ces gens-là avaient à se mêler des choses militaires ! Comme s’il leur était permis de se déclarer pas d’accord lorsque les généraux leur disent que la guerre est finie ! Comme si les devoirs du patriotisme pouvaient être laissés à leur appréciation quand les spécialistes se sont prononcés. » (p.196/197) 

Tout est en place pour une honteuse capitulation.

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Note établie par Patrick Rödel.

Les citations sont reproduites avec l’aimable autorisation des éditions Utovie, éditeur exclusif des oeuvres d’Henri Guillemin. Pour en savoir plus sur le catalogue Guillemin et sur Utovie en général, cliquez ici

Première conférence filmée, d’Henri Guillemin, d’une série de 13 consacrée à la Commune

https://www.youtube.com/watch?v=dMGNcmx_bEg&list=PLCw0z_JNQO5TQ4b1uc8w8vo65_r-olPsT

Pour voir toutes les conférences filmées sur la Commune, cliquez ici

Crédits photographiques (par ordre d’apparition)

Bataille de Champigny. Tableau d’Alphonse de Neuville (1836-1885) (domaine public)

Adolphe Thiers (1797 – 1877) (domaine public)

Thiers tordant le cou du coq gaulois. Caricature d’André Gill (1840-1885) parue dans le journal satirique l’Eclipse – (domaine public)

Louis-Jules Trochu (1815 – 1896) (domaine public)

Maître et valet – l’homme de Sedan, l’homme de Paris. Caricature (février 1871) de Faustin Bedbeder (1847 – 1914) raillant la disgrâce de Napoléon III et celle de Trochu.

François Achille Bazaine (1811 – 1888) (domaine public)

Caricature de Bazaine par André Belloguet (1853 – 1873) parue dans le journal satirique « Pilori – Phrénologie » (BNF)

Napoléon III lors de la bataille de Sedan. Tableau de Wilhelm Camphausen (1818 – 1885) (domaine public).

 

 

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Colloque Henri Guillemin et la Commune : date et lieu fixés.

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Le prochain colloque que nous organisons pour développer le plus largement possible la notoriété d’Henri Guillemin a pour thème « Henri Guillemin et la Commune »

Cet événement aura lieu le samedi 19 novembre 2016, de 9h30 à 17h30 et se déroulera dans un amphithéâtre de l’Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3 à Censier.

Conçu sur le même schéma que notre colloque précédent « Henri Guillemin et la Révolution française – le moment Robespierre » qui rencontra un grand succès, le 26 octobre 2013 à l’Institut catholique de Paris(ICP), le colloque sur la Commune réunira une dizaine d’intervenants, éminents spécialistes aux profils variés, reflet des différentes facettes d’Henri Guillemin, historien, critique littéraire et conférencier.

Dans la droite ligne des objectifs de notre association (LAHG), le colloque visera à mieux faire connaître la Commune – ce moment tellement emblématique de l’Histoire nationale – en mettant en lumière les faits mal connus, les vérités cachées et en démythifiant les récits de l’Histoire officielle, à l’image des travaux et de l’engagement d’Henri Guillemin.

Henri Guillemin et la Commune

© Copyright 2010 CorbisCorporationRappelons que Guillemin a consacré 13 conférences vidéos que nous vous invitons vivement à écouter/voir (pour les voir, cliquez ici)
Rappelons également ses ouvrages : la trilogie :
Cette curieuse guerre de 1870 (pour en savoir plus, cliquez ici), L’héroïque défense de Paris (cliquez ici), La Capitulation (cliquez ici).
Ainsi que : L’avènement de Monsieur Thiers (cliquez ici) qui en est le prolongement (intégrant le texte Réflexions sur la Commune ) et Vallès, du courtisan à l’insurgé (cliquez ici).Tous ces livres sont édités par Utovie.

Les intervenants

Vous aurez ainsi le plaisir de voir et d’écouter : Patrick Berthier, ancien élève de l’ENS (Ulm), agrégé ès lettres, docteur d’Etat, co-fondateur de LAHG, Jean Chérasse, ancien élève de l’ENS (St Cloud), agrégé d’Histoire, et ancien élève de l’IDHEC, réalisateur, scénariste et producteur, Florence Gauthier, historienne, maître de conférences en Histoire moderne, Annie Lacroix-Riz, historienne, ancienne élève de l’ENS, agrégée d’histoire, docteur d’Etat, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université Paris VII-Denis Diderot, Céline Léger, professeur de lettres modernes, agrégée de lettres modernes, doctorante en littérature française du XIXe, Edwy Plenel, directeur de Médiapart, Cécile Robelin, professeur de  lettres modernes, agrégée de lettres, docteur d’Etat, Patrick Rödel, ancien élève de l’ENS, agrégé de philosophie, co-fondateur de LAHG.

En attente de confirmation : Kristin Ross, professeur de littérature comparée à l’université de New-York, Hervé Le Corre, romancier, Jean-Numa Ducange, historien, maître de conférence, docteur d’Etat.

Les thèmes d’intervention, les biographies des intervenants, le programme

Ils seront riches, de haut niveau et variés, cela va sans dire ! Etant en cours de finalisation, ils vous seront très prochainement communiqués. Le colloque se clôturera par une table ronde (thème à l’étude), réunissant l’ensemble des intervenants et par un échange avec le public.

La présentation détaillée des intervenants est prévue pour les prochaines semaines. Patience.

Comme en 2013, le colloque sera entièrement filmé et enregistré par nos soins. Toutes les interventions seront mises en ligne à la fois sur notre site et sur celui de notre partenaire Médiapart.
Les actes du colloque seront publiés en 2017 par l’intermédiaire d’Utovie, co-fondateur de LAHG, éditeur exclusif de l’œuvre d’Henri Guillemin.

La logistique

L’adresse précise se situe au 13, rue Santeuil 75005 Paris. En mode plan, cliquez ici. En mode vue, cliquez .
Toutes les informations techniques et logistiques relatives aux modalités de participation, au déroulement de la journée, aux conditions d’entrée, etc, vous seront communiquées très prochainement.

Pour compléter

Revoir le colloque Henri Guillemin et la Révolution française – le moment Robespierre  du 26 octobre 2013, c’est sur le site, cliquez ici.

Visualiser les actes de ce colloque, c’est sur le site, cliquez ici

 

tableau de Detaille - siège de Paris à Villejuif

CRÉDITS PHOTOGRAPHIQUES (PAR ORDRE D’APPARITION)

Logo de l’Université Sorbonne Nouvelle Paris III – Censier (photo LAHG)

Amphithéâtre B, lieu du colloque (photo LAHG)

Henri Guillemin, le 3 février 1988 à Neuchâtel (photo Sophie Bassouls ©)

Tableau d’Édouard Detaille (1848 – 1912) illustrant le siège de Paris dans le secteur de Villejuif. Musée d’Orsay Paris.