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Guillemin/Balzac, une question Episode n° 1.

André Wurmser (1899 -1984)

André Wurmser, auteur de « La comédie inhumaine »

Dans « Les “œillères” d’Henri Guillemin », newsletter diffusée le 1er novembre 2019 (pour la relire, cliquez ici), j’ai évoqué le recul obstiné de Guillemin devant Balzac, dont la lecture, à l’en croire, l’a toujours « embêté à crever » comme il le dit dans Henri Guillemin tel quel (Utovie, 2017, p. 243).
Dans ces mêmes entretiens de 1977, il m’a également parlé du critique communiste André Wurmser, un de ses plus chauds partisans, mais dont il se méfiait grandement comme il se méfiait de tous les communistes – à tel point que dans la marge du “tapuscrit” de l’enregistrement, que je lui avais envoyé pour relecture, il a écrit en rouge : « Je vous serais reconnaissant de supprimer tout [souligné deux fois] ce qui concerne Wurmser » (ibid., p. 140, n. 2). Sans vraiment d’explication – mais j’y reviendrai.

Le lien entre Balzac, Guillemin et Wurmser se fait naturellement par l’intermédiaire d’une grosse “brique” de 800 pages, La Comédie inhumaine, publiée chez Gallimard en 1964.

Autant Guillemin rejette Balzac, autant Wurmser l’aime. Et même s’il est impossible de détailler l’ensemble de cet énorme essai, où l’auteur fait la synthèse de plus de vingt ans de lectures et de relectures, cela vaut le coup d’y aller voir.
En effet, si Wurmser n’avait pas été communiste, Guillemin aurait lu son livre et aurait, j’en suis sûr, été passionné. Peut-être même, ayant lu, aurait-il rouvert Balzac !

Ce que je voudrais faire, dans cette newsletter en trois épisodes (car il y a de la matière !), c’est faire lire Wurmser à Guillemin pour lui prouver qu’il aurait dû aimer Balzac.

Trois temps, donc.
Aujourd’hui, un portrait de Wurmser : parcours biographique, politique, littéraire, y compris une première approche des raisons pour lesquelles il a écrit sur Balzac. La prochaine fois, un essai d’analyse du gros livre lui-même. Et enfin un essai de synthèse, pour nous, lecteurs d’aujourd’hui.

Le parcours d’André Wurmser (1899-1984)

La source la plus riche pour connaître Wurmser est le site www.maitron.fr. L’historien Jean Maitron (1910-1987) est l’initiateur et le principal rédacteur d’un monumental Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, publié en 43 volumes de 1964 à 1993 (plus un volume de suppléments en 1997) ; cette somme de référence porte sur la période qui va de la Révolution à 1939.

Illustration de l’ensemble de l’oeuvre
(N. d. E.) Les incipit vidéo sont ceux inscrits dans le document primaire d’illustration et ne concernent en rien l’éditeur LAHG

Claude Pennetier, déjà auteur de l’achèvement de ce Dictionnaire après la mort de Jean Maitron, a dirigé en outre, de 2006 à 2016, la publication de douze autres volumes allant de 1940 à 1968, mais dont les notices biographiques se prolongent en fait souvent jusqu’à une période très récente.
Le site internet actuellement consultable se nourrit des richesses du « Maitron », comme on dit usuellement, et de sa suite, tout en s’enrichissant de révisions et de nouvelles notices. Celle qui concerne Wurmser a été rédigée en 2010 par Nicole Racine et revue en 2017.

Je m’en inspire comme de la base la plus sûre, même si je ne retiens de ce long développement très fouillé que quelques éléments essentiels.

André Wurmser lors d’une assemblée littéraire d’écrivains marxistes.

Né et mort à Paris (27 avril 1899 – 6 avril 1984), André Wurmser vient d’une famille juive appartenant à la petite bourgeoisie. Il a fait des études commerciales qui l’ont amené à exercer le métier d’assureur-conseil, sa seule compromission dans le capitalisme a-t-il dit avec l’humour qui le caractérisait.
En fait, ce qui le passionne, c’est d’abord la littérature : son premier roman, Changement de propriétaire, est de 1929. Et c’est ensuite l’actualité politique internationale, avec l’arrivée au pouvoir de Hitler.

Wurmser fait partie dès sa fondation du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, dont il est un des secrétaires de 1934 à 1939. Dans le cadre de cet engagement, il se rend à Moscou dès le tout début de janvier 1935, mais il n’est pas encore membre du PCF. Il collabore à l’hebdomadaire de gauche Vendredi (dans lequel Guillemin a également écrit) durant toute sa brève existence (1935-1938).
Son adhésion au Parti, préparée par sa fonction de rédacteur en chef du mensuel de l’Association des amis de l’Union soviétique, Russie d’aujourd’hui, de 1937 à 1939, et par la publication, dans L’Humanité, de billets satiriques contre les « Croix de feu » sous le pseudonyme de Casimir Lecomte, devient effective dans la clandestinité en 1942.
Son activité de journaliste gagne dès lors en importance, partagée entre son goût pour la critique littéraire et le militantisme communiste proprement dit.

Sa critique littéraire s’exprime principalement dans l’hebdomadaire Les Lettres françaises, fondé en 1942 et où Aragon l’invite à le rejoindre lorsqu’il en prend la tête en 1953 : jusqu’à 1972, date de la disparition de ce périodique, Wurmser y a publié un certain nombre d’articles sur Guillemin, tous résolument chaleureux y compris à travers l’ironie qu’il maniait en maître, par exemple en intitulant « Abominable Guillemin » son compte rendu enthousiaste du troisième volume des Origines de la Commune, La Capitulation (Les Lettres françaises, 23 février 1961).
Les titres sont toujours transparents ou suggestifs : « Cachez cet argousin que je ne saurais voir » (sur Vigny, 26 janvier 1956) ; « La vérité est en marche » (sur Zola, 16 avril 1964) ; « À vrai dire » (sur Chateaubriand, 4 mars 1965 – titre emprunté à celui du premier recueil d’articles de Guillemin).
Au bout d’un moment, les titres deviennent simplement admiratifs : « Incomparable Guillemin » (sur Pas à pas, 7 janvier 1970) ; ou, après la fin des Lettres françaises, « Pour Henri Guillemin » (sur Précisions), dans L’Humanité du 10 juillet 1973).

L’un des plus intéressants textes est aussi l’un des plus tardifs : « Henri Guillemin et nous » (L’Humanité, 31 janvier 1975), où Wurmser s’interroge sur les mots très durs que Guillemin a eus sur les communistes dans Nationalistes et “nationaux” – je reviendrai dans le troisième épisode sur ce texte important.

Ce que Wurmser écrit de plus directement politique, et qui ne concerne bien sûr pas le seul Guillemin, loin de là, ce sont des billets quotidiens dans deux journaux liés au PCF, Ce soir jusqu’en 1953 et, de 1954 à sa mort, L’Humanité.

André Wurmser avec les écrivains tchèques, Jiri Fried et Ivo Fleischmann dans les locaux du journal l’Humanité.


Il s’y est trouvé engagé à la suite d’une déclaration d’Étienne Fajon (1906-1991), directeur de L’Humanité, devant le comité central :
« On reproche au journal, à juste titre, d’être insuffisamment polémique. Or le parti compte dans ses rangs des polémistes brillants. Un des plus mordants et des plus réputés, le camarade Wurmser, s’adonne principalement à la critique littéraire. Ne serait-il pas plus raisonnable qu’il rédige un bref article quotidien à L’Humanité, quitte à employer le temps qu’il lui resterait à d’autres travaux importants, mais cependant moins décisifs ? » (déclaration publiée dans L’Humanité du 13 novembre 1954).

Wurmser obtempéra, et ce fut, jusqu’à sa mort, la succession de ses billets politiques quotidiens tous intitulés « Mais… » (trois volumes en ont paru de son vivant, aux Éditeurs français réunis, en 1961, 1969 et 1974). Cela vaut la peine de s’y arrêter un instant, car c’est un élément important du portrait de notre homme, et cela donne une idée de son énergie.

L’Humanité a publié le 23 août 2012 un joli article d’hommage, non signé, intitulé « André Wurmser, le monsieur “Mais…” de L’Humanité ». Le journaliste (dont je n’ai pu retrouver le nom) évoque son aîné avec une affection manifeste, et définit la façon d’être du polémiste en des termes dont pas mal pourraient s’appliquer à Guillemin. Je cite quelques extraits :

Jeune journaliste, je voyais passer tous les jours de la semaine dans les couloirs du journal, rue du Faubourg-Poissonnière, à Paris, un vieux monsieur toujours souriant, avec une enveloppe blanche à la main : c’était l’ami André Wurmser qui venait porter ses billets manuscrits au secrétariat. Si la plume savait être mordante, l’homme était des plus aimables, n’hésitant pas à interrompre sa marche pour saluer les novices que nous étions. Nous les “petits jeunes” du journal, nous savions que le lendemain, nous allions pouvoir lire dans ses colonnes le “Mais…” le plus célèbre de la presse française.
Sait-on suffisamment que notre “mais” français a une double personnalité, il est à la fois adverbe et conjonction. Surtout, il indique une restriction, une correction, bref introduit une objection. De 1954 à 1984, chaque jour de la semaine, André Wurmser avec ses “Mais…”, petits billets plantés au cœur de la une de son journal, a été un objecteur de conscience de l’ordre établi. […] Il y tapait sur tous ceux qui empêchaient le monde de bouger dans le bon sens : Giscard, l’impérialisme, Chirac, Poniatowski, le Figaro, le CNPF (l’ancêtre du Medef), Bigeard, Massu, le racisme…
Ah, j’oubliais ! Il aimait particulièrement taper sur le cuir de quelques “aristos” lancés pour la plupart en politique dans la foulée de De Gaulle en 1958 […] Tous ces “aristos”, qui siégeaient à l’Assemblée nationale dans les rangs de la droite, véritables “chèvres” du gaullisme, André les avait baptisés les “godillots” : s’ils votaient toutes les lois proposées par le gouvernement du général avec leurs mains, ils pensaient surtout avec leurs pieds.

La Une de l’Humanité du 24 novembre 1976. André Malraux est décédé la veille. Pour lui rendre hommage, André Wurmser écrit un texte publié en Une du journal.

Présenté sur cette image, le texte de Wurmser n’est pas lisible. Heureusement, grâce aux bons soins des services de la rédaction de l’Humanité, un tapuscrit en pdf existe, qui rend possible sa lecture.

Pour savourer la belle plume de Wurmser, il suffit de cliquer ici.

A noter que ce tapuscrit présente également deux autres hommages : l’un de Claude Prévost (professeur agrégé d’allemand, intellectuel communiste) « Malraux romancier ou le romantisme révolutionnaire ».
L’autre de Jean Mauriac (fils de François Mauriac) « Malraux et de Gaulle »

En plus de son activité purement journalistique, André Wurmser écrit toute sa vie infatigablement : plusieurs romans, nettement autobiographiques, et dont la matière a été reprise dans les deux tomes d’Un homme vient au monde (Temps actuels/Messidor, 1982) ; s’y ajoutent environ deux cents nouvelles, réunies dans Le Kaléidoscope, Le Nouveau Kaléidoscope (Julliard, 1970 et 1973) et Le Dernier Kaléidoscope (Gallimard, 1982). Ses essais critiques, parus pour la plupart dans diverses revues et publications entre 1951 et 1969, sont réunis sous le titre Conseils de révision (Gallimard, 1972), et obtiennent le Grand prix de la critique littéraire.

En 1979, Wurmser publie chez Grasset ses mémoires, Fidèlement vôtre. Soixante ans de vie politique et littéraire ; il n’y est pas question de Guillemin (sauf erreur : ce livre de cinq cents pages n’a malheureusement pas d’index), mais Wurmser y parle plusieurs fois de Balzac, et je vais y revenir.

À part ces ouvrages consistants, on peut en signaler d’autres, plus modestes en volume mais aux titres significatifs : Dictionnaire pour l’intelligence des choses de ce temps (Sagittaire, 1946) ; Aux meilleurs Français et aux pires (Lettres de Budapest), avec Louise Mamiac (Éditeurs français réunis, 1954) ; L’Éternel, les juifs et moi (Le Pavillon, 1970) ; ou, fabriqué à partir d’extraits de L’Humanité, un livre tardif dont le titre rappelle l’humour impénitent de Wurmser : Discours de réception fatalement imaginaire de mon successeur à l’Académie française (Temps actuels, 1981).

Au total, un marxiste et un communiste, que les secousses et les révélations des années 1950 n’ont pas réussi à détacher du parti et des idées auxquelles il s’était voué. Dire pour autant que c’était un stalinien n’aurait guère de sens, du moins pour ce qui nous intéresse ici : son militantisme littéraire, la passion avec laquelle il s’intéressait aux écrivains qui lui semblaient servir la cause.

André Wurmser dans les années 1980. (Photo Louis MONIER/Gamma-Rapho via Getty Images)

Compagnon de route de Balzac

C’est par ce biais – sa passion pour la littérature – qu’André Wurmser s’est trouvé devenir, en son temps, un des balzaciens les plus considérables, alors qu’il n’était ni agrégé, ni docteur, ni universitaire. Dans ses mémoires, il parle trois fois de Balzac.

Une des trois fois, c’est à propos du rapport d’Étienne Fajon que j’ai cité plus haut, et qui, précise Wurmser, concernait sans le dire le temps que tout le monde savait qu’il passait à travailler sur Balzac ; pendant quelques années, il laissa de côté la rédaction de La Comédie inhumaine, ou s’y « adonna », pour reprendre le verbe de Fajon, plus discrètement. « Je suis appelé ailleurs, pardonnez-moi », lance-t-il drôlement à Balzac en terminant le récit de cet épisode (Fidèlement vôtre, p. 389).

Quelques pages plus tôt, mais sans vrai respect de la chronologie, Wurmser a évoqué Balzac à propos d’un érudit balzacien parmi les meilleurs de son temps, Bernard Guyon (1904-1975).

Sa grande thèse de doctorat d’État, publiée en 1947 et intitulée La Pensée politique et sociale de Balzac, n’est certes pas “de gauche”, mais Wurmser veut en parler à cause de la « Postface » que Guyon a jointe à sa réédition de 1967.

Le plus simple est de laisser la parole au mémorialiste, car ceux qui ont assisté le 6 novembre 2021 à notre colloque sur : « Enseignement de l’Histoire en péril – Histoire politique, littéraire, économique, ne pourront qu’être frappés par ce que Guyon écrit à la fin de sa vie, et que cite Wurmser :

Je sais gré à l’ombre de Bernard Guyon du plaisir que je dus à son honnêteté intellectuelle. J’avais été amené à discuter fort vivement les thèses balzaciennes de ce doyen de la Faculté d’Aix-en-Provence, catholique dont les amitiés se situaient plutôt à droite que de mon côté. J’avais précisé que je m’en prenais non à l’homme mais à ses idées et lui adressai ma Comédie inhumaine […]. Une cordiale correspondance s’ensuivit. Lorsqu’il réédita La Pensée politique et sociale de Balzac, Bernard Guyon fit suivre sa thèse d’une postface où, rapportant […] que j’avais reconnu d’avance que certains de mes contradicteurs “ne diraient plus aujourd’hui ce que je leur reproche d’avoir écrit voilà dix ans” [ces mots viennent de La Comédie inhumaine, note de PB], il ajoutait : “Rien de plus juste. Si je refaisais mon œuvre aujourd’hui, elle serait tout autre. Je ne suis pas devenu marxiste. Mais j’ai appris (tardivement – et j’ai honte de ce retard dont je rends responsables au premier chef non pas tant mes éducateurs catholiques et ma famille bourgeoise que mes maîtres laïcs, universitaires, idéalistes impénitents) à connaître le marxisme et les clartés qu’il apporte à l’historien. Et aussi la forte convergence qui peut être établie entre ses méthodes d’analyse du réel et celle de l’auteur de La Comédie humaine”.
C’était l’axe de ma pensée. Je ne m’attribue pas pour cela tout le mérite de l’évolution de Bernard Guyon – dont l’autocritique est si exemplaire – mais que je n’y sois pas étranger me justifie d’écrire. (Fidèlement vôtre, p. 380-381)

Quant au troisième passage de ce livre sur Balzac, je le réserve pour le deuxième épisode de cette newsletter, à laquelle il servira exemplairement d’introduction.
Je préfère conclure aujourd’hui sur un autre texte, très différent mais qui a l’avantage de réunir non seulement Wurmser et Balzac, mais aussi Guillemin par un détail piquant.

Ce dernier texte, c’est la fiche de présentation de La Comédie inhumaine sur le site de son éditeur, Gallimard, où elle se trouve toujours puisque le livre n’est pas épuisé. Cette fiche n’est pas signée, ce qui ne l’empêche pas d’être bien intéressante. La voici intégralement :

Avez-vous lu Balzac ?
La Comédie inhumaine est présentée comme un théâtre : c’est la société du xixe siècle dont les principes régissent encore la nôtre et le portrait de celui qui s’est dit son historien, son secrétaire : Balzac ; les cinq actes de la comédie, représentés par l’Argent, l’Histoire, l’Art, la Politique et la Morale, sont divisés en vingt et un tableaux. Dans la dernière partie, “La Critique”, André Wurmser constate que tout se passe comme si un curieux mot d’ordre s’imposait de plus en plus : la question d’argent, à laquelle Balzac prétendait apporter une réponse en s’efforçant de dépeindre une société qui porte en elle la raison de son mouvement, ne sera pas posée.
La Comédie inhumaine n’est donc pas un livre destiné aux seuls spécialistes ; ce n’est pas à des inédits qu’il doit son intéret, mais à un éclairage nouveau, si étonnant que cela puisse paraître après tant d’ouvrages critiques, nouveau ou, plus exactement, inhabituel, le seul qui permette de résoudre cette contradiction. Balzac, en effet, qui se prétendit légitimiste et clérical, fut à juste titre admiré, vivant, par Karl Marx et par Engels, salué, après sa mort, par Victor Hugo en ces termes : “Qu’il l’ait voulu ou non, Balzac appartient à la forte race des écrivains révolutionnaires” [citation tronquée, mais exacte, du discours de Hugo aux obsèques de Balzac note de PB]. Il est vénéré, depuis un siècle, par les marxistes du monde entier.
Vivante, polémique, dénuée de toute idolâtrie, cette somme balzacienne passionnera les uns, indignera les autres, mais sans doute aidera-t-elle les honnêtes gens à mieux lire le plus grand romancier du monde.

C’est bien sûr pour la saveur involontaire de la dernière phrase que je voulais vous faire lire cette fiche : Balzac « le plus grand romancier du monde », et La Comédie inhumaine livre pour « les honnêtes gens », voilà au moins deux fois de quoi faire sursauter l’ombre de Guillemin ! Et pourtant, ce livre l’aurait passionné s’il l’avait seulement ouvert.

La deuxième étape de notre parcours visera donc à dire ce qui s’y trouve, et qui entre si souvent en résonance avec les thèmes que lui-même a développés dans son œuvre.

Lettre rédigée par Patrick Berthier

Prochain épisode : le 15 juin

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Entretien vidéo n°2 Léo Zaradzki

En 2019, nous recevions une nouvelle adhésion, celle d’un étudiant, Léo Zaradzki. Elle précédait d’un an celle d’un autre junior, Maxime Delprat, étudiant en Histoire (cf son entretien vidéo – newsletter du 13 juin 2021 – cliquez ici).

Quand Léo Zaradzki, 28 ans, renouvela ensuite son adhésion, non plus en tant qu’étudiant, mais en adhésion plein tarif, je l’appelai pour en savoir plus sur son entrée dans la vie professionnelle, pensant (a priori) qu’il s’était consacré au domaine historique ou littéraire.
Et là, grosse surprise : son champ d’excellence n’est pas l’Histoire, mais la Science. La science, belle, pure et abstraite, celle des Mathématiques.

Léo Zaradzki est agrégé de mathématiques, titulaire d’une thèse sur « Sémantique linguistique et musicale ».
Septembre 2020 fut sa première année en tant qu’enseignant en classes préparatoires (maths sup, maths spé) au prestigieux lycée Condorcet – Paris.

Il nous a semblé utile de réaliser cet entretien vidéo pour connaître les raisons qui poussent les jeunes adultes à s’intéresser à l’Histoire critique et aux travaux d’Henri Guillemin dans ce domaine.

Production : Les Ami(e)s d’Henri Guillemin (LAHG)
Interview : Edouard Mangin
Réalisation : Bernard Dupas

Colloque Henri Guillemin

Nous rappelons la tenue de notre prochain colloque sur le thème : « Enseignement de l’Histoire en péril – Histoire politique, littéraire, économique », le 6 novembre 2021 à l’Ecole Normale Supérieure (ENS), salle Jean Jaurès.

Pour s’inscrire, cliquez ici

Pour découvrir le programme détaillé, cliquez

Dernières nouvelles, suite à un repérage des lieux effectué hier :

Pour accéder à la salle Jean Jaurès, il faudra non pas passer par le 29 rue d’Ulm, mais par le 24 rue Lhomond.
Une série de panonceaux jalonnera le chemin à suivre pour atteindre la salle.
Un plan nous a été remis. Pour le consulter et l’imprimer, cliquez ici.

La salle Jean Jaurès est légèrement plus grande que la salle Dussane du précédent colloque, mais surtout beaucoup plus confortable et mieux équipée. Elle offre tout le confort nécessaire pour suivre le déroulement du colloque. Alors, puisqu’il y a davantage de places, n’hésitez pas à venir nombreux !

L’organisation de cet événement requiert un important travail, et comme vous le savez, nos moyens sont très modestes.
Aussi, n’hésitez pas à nous aider en relayant l’information sur le colloque le plus largement possible autour de vous, en parlant de l’événement à vos proches, vos relations….

Merci d’avance.

Edouard Mangin

Salle Jean Jaurès
Salle Jean Jaurès
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Entretien vidéo n°1 Maxime Delprat

« Si j’ai basculé vers des études d’Histoire, c’est en grande partie grâce à Henri Guillemin »

C’était à l’automne dernier. Une nouvelle adhésion venait d’arriver, celle d’un étudiant, Maxime Delprat.
Nous connaissons le fort regain d’intérêt pour Guillemin grâce à Internet et nous savons également qu’une part importante de cette redécouverte est celle des jeunes générations. C’est un mouvement de fond qui nous intéresse et que nous suivons attentivement.

Cette nouvelle adhésion fut donc une bonne nouvelle, encourageante et stimulante, d’autant qu’elle arrivait après l’adhésion d’un autre étudiant un an plus tôt.

L’idée d’inaugurer avec lui nos entretiens vidéo est née à ce moment-là : recueillir son témoignage sur son intérêt pour Henri Guillemin, au point d’adhérer à LAHG. Apprendre, lors de la conversation téléphonique qui suivit, qu’il préparait le CAPES d’histoire géographie et les circonstances de sa découverte d’Henri Guillemin, acheva de nous convaincre.

Il fallait simplement attendre la fin de sa préparation au concours.
Le 3 juin dernier, une pause entre les écrits et les oraux, permit de converser sous l’oeil des caméras.

Edouard Mangin

Production : Les Ami(e)s d’Henri Guillemin (LAHG)
Interview : Edouard Mangin
Réalisation : Bernard Dupas

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Guillemin et Napoléon

Napoléon à bord du HMS Bellerophon, en route pour l'île de Sainte Hélène

Napoléon à bord du HMS Bellerophon, en route pour l’île de Sainte Hélène, le 23 juillet 1815. Peinture de William Quiller Orchardson, peintre écossais (1832 – 1910) – Tate Britain Londres

5 mai 1821 – 5 mai 2021
Le bicentenaire que Guillemin n’aurait pas fêté

Relire le petit livre intitulé à l’origine Napoléon tel quel (éd. de Trévise, 1969), et réédité par Utovie en juillet 1986 sous le titre Napoléon, légende et vérité, permet à la fois de prendre position face au déferlement consensuel et admiratif mis en place ces temps-ci pour le deux centième anniversaire de la mort du « petit chacal », comme l’appelle l’auteur (c’est le titre de son premier chapitre), et de revisiter bon nombre des thèmes favoris de l’historien que fut Guillemin – car, même dans l’université, on commence, tout de même, à reconnaître en lui un historien.

Avant d’en venir aux cent cinquante petites pages de ce livre qui se (re)lit d’un trait, je me permets un préambule auquel je tiens. D’octobre 2017 à novembre 2018, le musée des beaux-arts d’Arras a consacré à Napoléon une exposition dont le surtitre sur les affiches, « Le château de Versailles à Arras », disait assez l’ambition d’en mettre “plein la vue” au visiteur en utilisant les ressources de l’importante collection de documents et d’images conservée au château.

Nulle vision critique dans cet accrochage, mais un éloge du génie de la communication grâce auquel, dès sa prise du pouvoir, Napoléon a construit sa légende.

Ayant vécu plus de trente ans à Arras, j’ai été invité par la municipalité à prononcer, dans le cadre ou en marge de cette exposition, une conférence sur « Napoléon et le théâtre », qui a eu lieu au musée le 23 septembre 2018. Je ne pense pas avoir été sollicité parce que je travaillais sur Guillemin, vu ce qu’il pensait du monsieur, mais à cause de mes publications sur l’histoire du théâtre.

Ce que j’ai fait, c’est montrer dans la façon dont Napoléon envisageait l’utilité et les dangers du théâtre un bon exemple de sa conception autoritaire du contrôle de tout : de même qu’il avait étranglé la presse, réduite en 1803 à huit titres, et en 1811 à quatre, autorisés et contrôlés par ses services, il a étranglé le théâtre, fermant les trois quarts des salles et en laissant vivre seulement huit pour tout Paris, elles aussi tenues et surveillées de près.
Je n’avais nul besoin de Guillemin pour décrire cette tyrannie culturelle, il suffisait de décrire le réel à partir des décrets qui, de 1806 à 1808, ont ainsi domestiqué les deux médias essentiels de la vie de cette époque : le journal, et le spectacle.

Ainsi, et sans citer Guillemin (que d’ailleurs le théâtre n’a pratiquement jamais intéressé), j’ai pu, juste en étant objectif, dire qui était, en matière culturelle, Napoléon Bonaparte.

Flyer de la Cie "Avec vue sur la mer"

Pour voir plus nettement cette image ainsi que son verso, cliquez ici

Mais je tiens à signaler aussi que pendant toute la durée de cette exposition un homme qui, lui, connaît Guillemin, a eu le culot et l’esprit de brandir face à la célébration universelle ce petit brûlot du Napoléon, légende et vérité.

D’une part dans un « feuilleton radiophonique » sur Guillemin diffusé quatre fois par semaine sur une radio locale (Radio-PFM). D’autre part, par la lecture publique, en trois séances, de larges extraits de l’ouvrage, une de ces séances ayant eu lieu au musée même où se tenait l’exposition, ce qui fait plaisir ; il faut d’ailleurs admettre que les acteurs culturels organisateurs de l’événement ont eu l’intelligence – sans risque de compromettre un succès assuré d’avance – d’accueillir cet hommage à Guillemin aux dépens de Napoléon, lui donnant ainsi un peu d’écho.

L’homme de spectacle atypique qui se trouve à l’origine de ces séances et de ces émissions radio se nomme Stéphane Verrue, directeur de la compagnie « Avec vue sur la mer », que le quotidien régional La Voix du Nord qualifie joliment de « poil à gratter des tréteaux » (numéro du 14 février 2018) – image qui pourrait s’appliquer à Guillemin lui-même si l’on pense aux « tréteaux » de ses conférences.

En tout cas j’ai tenu à faire figurer ici le nom de Stéphane Verrue, et ce slogan de son « flyer » d’annonce : « Attention ! un Napoléon peut en cacher un autre ! » que j’adopte moi-même, au moment d’en venir à la relecture que je viens de faire du livre de Guillemin.

Deux thèmes au moins s’en dégagent : c’est un excellent exemple de ce qu’on appelle un pamphlet, et c’est une bonne anthologie de thèmes favoris de Guillemin.
Voyons cela.

Napoléon : légende et vérité
Editions Utovie – 160 pages – 15 €

« Pamphlet ? Ce mot sert à désigner la vérité qui déplaît »
C’est la première phrase du livre, et elle en définit bien l’esprit.

D’entrée, Guillemin dit : je sais ce qu’on va (encore) opposer à ce que j’écris. Vingt ans plus tard, il a préféré appeler « libelle » l’autre livre du même genre, provoqué, lui, par l’agacement face à la célébration du bicentenaire de la Révolution, son fameux Silence aux pauvres ! de 1989 jeté sur le papier par un jeune polémiste de quatre-vingt-six ans.

Mais c’est aussi un pamphlet, si l’on appelle de ce nom un texte dont l’auteur se soucie plus de frapper que d’argumenter dans le détail : peu de notes, du rythme, la percussion du vocabulaire ; ce qui n’empêche pas d’aborder le fond des choses.

Pour ce qui est du vocabulaire, le lecteur est servi, et bien sûr l’historien bien élevé sursaute à voir notre héros désigné d’entrée comme « gangster » (p. 7), « aventurier corse » (p. 8) ou « condottiere » (p. 36) prêt à toutes les « pirateries » (p. 43), et ainsi de suite jusqu’à la fin du livre et à la mort du « malfrat » (p. 137).

Le même historien est choqué de lire à satiété qu’une seule chose motive Napoléon, « son avancement à tout prix et par n’importe quel moyen » (p. 21), que « les nations [ne sont] à ses yeux que des enclos où seuls l’intéressent le gibier et l’argent à faire » (p. 36).

L’avidité de Napoléon est peut-être aux yeux de Guillemin le trait qui caractérise le plus cet « apatride » (p. 43) ; elle suffit à expliquer « la simplicité bestiale de son cas » (ibid.).
Citant la proclamation du printemps 1796 aux soldats qui s’apprêtent à envahir la plaine du Pô, et à qui il promet la richesse après la misère, Guillemin commente : « On ne peut être plus clair dans le banditisme. Hardi, mes tueurs ! Voyez un peu, à notre portée, ce butin ! Les bombances que nous allons faire ! Hold-up géant ; fric-frac énorme » (p. 44).

Même sur d’autres thèmes, et en avançant à grandes enjambées de page en page, on ne peut pas ne pas relever telles de ces trouvailles qui ont tant fait pour la mauvaise réputation de Guillemin, ainsi celle-ci, au sujet du « jeu singulier » que joue Talleyrand avec Bonaparte :
« Talleyrand et lui se ressemblent comme deux gouttes de pus » (p. 51).

Ou encore, à propos du comportement de Napoléon envers l’Église : « Le “divin”, Napoléon Bonaparte s’en est toujours soucié à peu près autant que d’une guigne, ou d’une prune pourrie » (p. 87).

Ou, tout à la fin, sur la formule de Louis Madelin à propos de la prise du pouvoir de 1799 : « Le destin amena Bonaparte à son heure pour refaire la France », cette note de bas de page : « Refaire ? Je m’aperçois que le terme peut être pris, familièrement, dans un sens qui conviendrait ici très bien » (p. 148 et n. 3).

Inutile de prolonger l’anthologie, elle finirait par reproduire tout l’ouvrage. Retenons-en que, évidemment, un livre comme celui-là ne peut pas plaire aux tenants de la légende.
L’auteur le sait si bien qu’il finit exactement comme il a commencé, par la « vérité » : « quand elle déplaît à certains, elle perd pour eux le droit d’exister » (p. 149).

Napoléon à bord du HMS Bellerophon, en route pour l'île de Sainte Hélène

L’Empereur à Sainte-Hélène dictant ses mémoires au général Gourgaud par Charles de Steuben (1788 – 1856) © Collection privée

Quelle Histoire écrire ?
Ce qui doit retenir dans ce Napoléon, au-delà du côté brillant du « pamphlet », c’est tout ce qu’il doit en profondeur aux convictions de Guillemin.
Essayons de dire l’essentiel.

1. Premier thème frappant par sa récurrence, c’est celui de l’enseignement, sur lequel notre prochain colloque, si la conjoncture le permet, donnera l’occasion de revenir.

Dès la première page du premier chapitre, Guillemin évoque le « sérieux redressement personnel » auquel il a dû procéder en repensant à sa jeunesse, et à ce qu’on lui avait dit de Napoléon : « […] j’avais été “mis en condition”, sur son compte, comme tous les Français de ma génération, et des générations antérieures. […] j’ai été dressé dans le culte de l’Empereur. Il m’a fallu lutter contre moi-même pour comprendre enfin de quoi j’avais été victime » (p. 5-6).

Guillemin en dit un peu plus lors d’une de ses nombreuses allusions à Louis Madelin (1871-1956), principal artisan de la légende napoléonienne dans la première moitié du XXe siècle par sa vaste Histoire du Consulat et de l’Empire (16 vol., 1936-1953).

Guillemin, évoquant ses années de khâgne à Lyon, parle de « ce M. Madelin que nous devions tenir pour le Docteur suprême » (p. 73) et dont, de ce fait, il eût été de mauvais ton de dire du mal à l’oral du concours.

L’influence de Madelin date du succès de son premier livre, un Fouché couronné en 1901 par le prix Thiers (!) de l’Académie française et, en effet, au moment où Guillemin fait ses études secondaires et supérieures, « l’Histoire selon Louis Madelin (and Co) » (p. 70) est dominante ; pas une ombre, ou si peu, dans le récit de la vie de Napoléon, qui, à peu de discordances près, s’est perpétué jusqu’à nos jours.

C’est pour protester contre l’esprit « honnêtes gens » [expression qui apparaît plusieurs fois dans Napoléon, légende et vérité] ou l’esprit « gens de bien » de ce type d’histoire que Guillemin redispose les cartes du jeu dans le bon sens.

Sainte Hélène 1816 : Napoleon dictant au comte Las Cases le récit de ses campagnes , par Sir William Quiller Orchardson

Sainte Hélène 1816 : Napoleon dictant au comte Las Cases le récit de ses campagnes – Tableau de Sir William Quiller Orchardson (1832 – 1910) – 1892 – National Museums Liverpool, Angleterre © National Museums Liverpool

J’en prends un exemple : la Banque de France. Une bonne vingtaine de pages, dans un si petit livre, insistent sur cette institution privée, sa création, ses buts, sa puissance.
Et voici, au sens musical du mot, l’entrée du thème : « La Banque de France ! Respect. Tenons-nous bien. Nul n’a le droit de badiner à propos d’une telle, et aussi noble, institution nationale. C’est bien aussi pourquoi je me garderai de badiner, et mettrai toute mon attention à bien voir de quoi il retourne » (p. 81).

Le familier de Guillemin reconnaît ici son ironie, mais aussi ce souci de « bien voir » qui est son obsession constante. Bien voir, c’est le contraire de la cécité forcée provoquée par l’enseignement reçu.

Encore ailleurs dans le livre, Guillemin en donne un autre exemple éloquent : « je revois ce professeur […] me conjurant de me rendre à l’évidence, de ne point répercuter des sottises : “C’est la vérité, me disait-il, la vérité bien établie ; aucun historien ne saurait le nier ; Napoléon a toujours voulu la paix ; il a toujours été l’agressé et non pas l’agresseur…” Tiens donc ! C’est l’Espagne, peut-être, qui s’est jetée sur lui ? Et c’est la Russie, spontanément, en 1812, qui s’est ruée sur la France ? Soyons “sérieux” en effet, et regardons les choses comme elles furent » (p. 107).

C’est le même procédé d’ironie aboutissant à l’affirmation d’une obligation de lucidité.
Aucun doute : ce souci d’établir le vrai contre la fable a été un moteur essentiel de l’écriture de ce Napoléon comme de celle de l’ensemble des livres de Guillemin, et même chose pour ses conférences ou ses émissions aujourd’hui tant regardées sur internet.

2. Il y a aussi autre chose, je crois, dans cette attaque contre Napoléon ; si on la lit bien, c’est un thème dominant, même, du livre : que Bonaparte, dès 1799 et même dès 1793, a été le fossoyeur de la République dont il s’était prétendu, par opportunisme, le serviteur.

On le voit bien quand on concentre la lumière sur « le coup de Brumaire » (titre du chapitre IV, qui fait allusion au Coup du 2 décembre, le grand livre de 1951 contre le neveu). (pour en savoir plus, cliquez ici)

Avant de raconter le coup d’État de 1799, Guillemin rappelle (p. 64-67) l’essentiel de ce qu’a été depuis dix ans l’évolution des choses : de 1789 à 1791, triomphe des notables, de la frange sommitale de ce « Tiers État » dont 98% sont des « exécutants plébéiens [qui] devront retourner dans leurs tanières dès qu’ils auront accompli ce pour quoi on les a, un instant, autorisés à en sortir », c’est-à-dire la prise de la Bastille (p. 64).

Pendant deux ans, tout va « au mieux pour les intérêts de la classe nouvelle, lorsque le malheur du 10 août est survenu, et le suffrage universel, et cette passion malsaine de Robespierre […] pour l’équité sociale » (p. 65). Le 9 thermidor a heureusement permis de « fermer cette scandaleuse parenthèse » (p. 66).

Robespierre
Maximilien Robespierre (1758 – 1794)

Dès lors, continue un peu plus loin Guillemin, il ne restait plus qu’à réussir le coup d’éclat de Brumaire qui, en mettant sur pied un pouvoir enfin stable et favorable aux affaires, a fait taire pour longtemps « le seul parti intolérable, […] celui de Robespierre », et qui a permis de « remettre en route l’antique machine à faire des riches au moyen du travail des pauvres » (p. 75).

On voit bien ici comment, en 1969, Guillemin reprend le thème central des « deux Révolutions » dont il a nourri, deux ans plus tôt, le cycle de conférences belges que Patrick Rödel a récemment édité chez Utovie (pour en savoir plus, cliquez ici) ; et par ailleurs, vingt ans avant de les écrire, il esquisse déjà à la fois l’immense enquête du Robespierre (pour en savoir plus, cliquez ici) et les cent pages de colère de Silence aux pauvres ! (pour en savoir plus, cliquez ici

Car au fond, si l’on tente de conclure, il me semble que c’est ce mot de « colère » qui résume le mieux Napoléon, légende et vérité.

Bien sûr, on peut n’en tirer qu’un florilège de citations : de Guillemin lui-même (« […] le meilleur politicien est celui qui se montre capable de faire applaudir par la foule un système où les mots recouvriront le contraire, exactement, de ce qu’ils annoncent », p. 74), ou de Napoléon (« Il n’y a plus en France qu’un seul parti et je ne souffrirai pas que mes journaux disent autre chose que ce qui sert mes intérêts », instruction à Fouché, 18 avril 1805, citée p. 97), ou encore cette perle incroyable d’un « prédicateur d’Alençon » s’exclamant en janvier 1809 : « Un être pareil à Sa Majesté, quel honneur pour Dieu ! » [sic, cité p. 112). Et ce florilège est déjà passionnant.

Mort de Napoléon – 1829 par Charles de Steuben

Mort de Napoléon – 1829 par Charles de Steuben (1788 – 1856) – Château d’Arenenberg (rive méridionale du lac de Constance à Salenstein, dans le canton de Thurgovie en Suisse).

Mais surtout, ce « pamphlet » est en réalité un cri d’indignation contre l’homme qui, après avoir, pour le bien des riches, « ramené la canaille au chenil » (p. 148), l’en a sortie bien vite pour faire d’elle la chair à canon que l’on sait.

Et là, pour finir, il suffit de citer :
« […] un million d’hommes, par sa grâce, mourront […] dans les carnages de sa “gloire”. Et le malheur de mon pays fut que ce forban […], pour ses interminables razzias, s’était procuré, comme tueurs, les conscrits français » (dernière phrase du chapitre VI, p. 110).

« “L’épopée” napoléonienne, gluante de sang, ne revêt toute sa dimension que si des chiffres l’accompagnent » (p. 123).

Et à propos du célèbre dernier bulletin de la mortelle campagne de Russie : « La santé de Sa Majesté n’a jamais été meilleure », ce simple commentaire : « à la vôtre, pontonniers de la Bérésina ! » (p. 130).

Un pamphlet ? allons donc ! un livre personnel, presque intime, convaincu en tout cas, et qui nous atteint encore, si nous en épousons le mouvement en le lisant en une seule fois.

Note rédigée par Patrick Berthier

Tombeau de Napoléon
Tombeau de Napoléon aux Invalides