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Colloque Henri Guillemin et la Commune – Interview exclusive d’Annie Lacroix-Riz

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Interview exclusive d’Annie Lacroix-Riz

Annie LACROIX-RIZ, est historienne, ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure, agrégée d’histoire, docteur-ès-Lettres, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université Paris VII-Denis Diderot. Parmi ses très nombreux écrits, elle a notamment publié :

  • chez Armand Colin : Le Vatican, l’Europe et le Reich de la Première Guerre mondiale à la Guerre froide (1914-1955), nouvelle édition augmentée, 2010; De Munich à Vichy, l’assassinat de la 3e République, 1938-1940, 2008; Le Choix de la défaite : les élites françaises dans les années 1930, nouvelle édition augmentée, 2010; Industriels et banquiers français sous l’Occupation, nouvelle édition entièrement refondue, 2013; Les élites françaises, 1940-1944. De la collaboration avec l’Allemagne à l’alliance américaine, Paris, Dunod-Armand Colin, avril 2016
  • chez Delga-Le Temps des cerises, L’histoire contemporaine toujours sous influence, 2012, et Aux origines du carcan européen, 1900-1960. La France sous influence allemande et américaine, Paris, Delga-Le temps des cerises, 2015, nouvelle édition 2016
  • Au Temps des cerises, Scissions syndicales, réformisme et impérialismes dominants, 1939-1949, Montreuil, Le Temps des cerises, 2015

Son site internet regroupe l’ensemble des ses activités (publications, interventions, articles, colloques, etc…) pour le consulter, cliquez ici.

Annie Lacroix-Riz interviendra à notre colloque le 19 novembre prochain.

Edouard Mangin : Vous avez accepté d’intervenir au colloque que nous organisons le 19 novembre prochain sur le thème « Henri Guillemin et la Commune – le moment du peuple ? », alors que vous n’êtes pas spécialiste de cette période. Qu’est-ce qui a motivé votre décision ? Quel est votre thème d’intervention ?

Annie Lacroix-Riz : J’apprécie de longue date Henri Guillemin, témoin sincère et courageux qui a consacré beaucoup de temps et d’attention à la Défaite de la France de mai-juin 1940. Il a fait partie du groupe des observateurs « bien informés » dans le cadre de leurs fonctions qui, soit pendant l’Occupation soit après la Libération, se sont efforcés d’analyser les causes de « l’étrange défaite », comme Marc Bloch avait commencé à le faire à l’été 1940 (L’étrange défaite, 1re édition, 1946 Paris, Gallimard, 1990, avec des articles passionnants rédigés clandestinement jusqu’à son assassinat par l’occupant en juin 1944).

Avec son ouvrage paru en 1945 sous le pseudonyme de Cassius, La vérité sur l’affaire Pétain (Genève, Milieu du Monde, 1945, rééd., éditions d’Utovie, 1996), Guillemin compte parmi ceux qui ont sérieusement anticipé sur ce que les sources intérieures nous ont appris ou confirmé depuis leur ouverture de 1999, qui mettait fin à soixante ans de verrouillage : il a pris rang parmi ses pairs, tels le grand journaliste de politique extérieure Pertinax (André Géraud), un des rarissimes hommes de droite que les haines de classe n’avaient pas aveuglés au point de leur faire choisir le camp de l’ennemi national et de préparer avec ardeur son invasion (Les fossoyeurs : défaite militaire de la France, armistice, contre-révolution, New York, éditions de la Maison française, 1943, 2 vol.) ; le grand diplomate patriote Raymond Brugère, ambassadeur à Belgrade de novembre 1938 à juin 1940 (Veni, vidi, Vichy, Paris, Calmann-Lévy, 1944) ; et le sincère républicain Pierre Cot (Le procès de la République, éditions de la maison française, New York, 1944, 2 vol.).

Je rends hommage à tous dans mes ouvrages sur les années 1930, Le choix de la défaite et De Munich à Vichy, et sur l’Occupation, Industriels et banquiers français sous l’Occupation et le dernier en date, Les élites françaises, 1940-1944. De la collaboration avec l’Allemagne à l’alliance américaine ‑ où je distingue Brugère, seul de nos diplomates à avoir démissionné le 17 juin 1940 en protestation contre une capitulation grimée en « demande des conditions d’un armistice ». Cette capitulation scellait l’alliance entre la « gauche » de gouvernement faussement républicaine, représentée par le radical Chautemps, et les putschistes groupés autour de Pétain, « dessus de cheminée » (selon la formule de son complice Laval) dont le grand capital synarchique avait besoin contre le peuple français.

Dans ses conférences de l’après-guerre, Guillemin a précisé ses analyses et les a, surtout dans les années 1960, diffusées dans le public, en France et dans le monde francophone. Il était logique qu’il s’intéressât à la Commune, dont les circonstances de la création sont proches de celles de la Débâcle de 1940 : réaction ou résistance de classe et patriotique à la ligne des dirigeants de la société et de l’économie, c’est-à-dire à leur choix du tuteur étranger déguisé en « guide de la civilisation », contre un peuple redouté et haï. Guillemin avait côtoyé ces élites avant-guerre, et il a beaucoup insisté, dans ses conférences, sur cette ressemblance entre 1940 et 1870-1871 que le diplomate et fils de général Brugère, qui vivait parmi les privilégiés, a si précisément décrite dans Veni, vidi, Vichy. C’est ce dont je traiterai au colloque du 19 novembre 2016.

Nos bien-pensants, qui ne veulent rien savoir du complot des élites françaises contre le régime républicain démontré par des milliers de documents originaux des années 1930 et 1940, le qualifieraient volontiers de « conspirationniste ». Il est aussi logique que, dans une période aussi troublée que la nôtre, la renaissance, indéniable, de l’esprit critique, la conscience d’être dupés sur à peu près toutes choses par ceux qui nous gouvernent et nous guident et la méfiance consécutive grandissante pour leur usage tous azimuts du concept de « conspirationnisme » relancent l’intérêt public pour Guillemin.

Mon intervention pourra s’intituler : « 1940, une défaite choisie comme en 1870 ».

Comment vous inscrivez-vous par rapport à Henri Guillemin ? Que représente pour vous son engagement ou sa façon de présenter l’Histoire ?

Ce littéraire, non-historien, a fait avec curiosité et vaillance, avant l’ouverture des fonds originaux, ce que « les historiens du consensus » (pour reprendre l’expression de l’historien américain du fascisme français, Robert Soucy) devraient faire systématiquement depuis 1999, date à laquelle est tombée la limite des 60 ans cadenassant l’histoire intérieure de la France.

Or, sous l’autorité, quasi unanimement reconnue par le monde académique, d’Olivier Dard, et de son ouvrage, La synarchie ou le mythe du complot permanent, Paris, Perrin, 1998, réédité en 2012, mes collègues se refusent à dépouiller les sources de l’avant-guerre et de l’Occupation au motif allégué que le résultat en serait « conspirationniste ». Allende est-il tombé tout seul, par caprice personnel, du Palais de la Moneda le 11 septembre 1973, ou sous les coups d’une coalition entre classes dirigeantes chiliennes et tuteur américain, attestée par les archives américaines déclassifiées ? Le régime républicain n’est pas mort par hasard non plus en juillet 1940 (ou plus exactement entre le printemps 1938 et l’été 1940).

Guillemin s’est employé à présenter une vision critique et honnête des faits, alors qu’il ne disposait pas de toutes les ressources qui nous sont accessibles aujourd’hui. Et ce, contre les idées dominantes diffusées par les élites qui avaient, presque sans exception, conservé leurs positions après la Libération. Avec, à l’évidence, à la clé, et bien qu’on ne puisse le compter parmi les parias, une promotion moins éclatante que celle que lui aurait assurée le conformisme consistant à respecter scrupuleusement les élites restaurées.

Quand on étudie l’histoire de la Révolution française, et notamment le moment Robespierre, on ne peut manquer de remarquer de grandes distorsions dans la présentation de la vérité historique, d’origine souvent idéologique. La Commune n’échappant pas à ce phénomène, quels sont les points particulièrement déformés, ou carrément passés sous silence dans son histoire ? Ou, plus amplement, pourquoi d’après vous, la Commune est mal connue encore aujourd’hui ?

Pour les mêmes raisons qui nous empêchent aujourd’hui de faire connaître l’histoire vraie des années 1930 et 1940, sans la connaissance de laquelle nous ne pouvons comprendre ce qui nous arrive aujourd’hui. Je recommande vivement à cet égard à vos lecteurs la lecture de l’ouvrage court et très précis de mes collègues Gisèle Jamet et Joëlle Fontaine, Enseignement de l’histoire. Enjeux, controverses autour de la question du fascisme, Adapt-Snes éditions, Millau, 2016. Ils verront le même mécanisme à l’œuvre à propos de la présentation actuelle de l’entre-deux-guerres aux élèves français.

La Commune était déjà sacrifiée quand une formation sérieuse était assurée, jusqu’aux années 1980, aux élèves français de l’enseignement secondaire général. Elle a purement et simplement disparu, victime, parmi bien d’autres sujets, de la liquidation de la formation historique en cours depuis plusieurs décennies. Liquidation dont j’ai traité dans l’ouvrage L’histoire contemporaine toujours sous influence (Paris, Delga-Le temps des cerises, 2012) et que mes deux collègues étudient en décortiquant les instructions du ministère de l’éducation nationale à l’ère « européenne » du remplacement des connaissances scientifiques précises par les prétendues « compétences » jugées amplement suffisantes pour la masse des futurs exécutants de la stratégie du capital financier mondialisé.

Votre dernier livre « Les élites françaises entre 1940 et 1944 – De la collaboration avec l’Allemagne à l’alliance américaine » est sorti en avril de cette année. Est-il pour vous comme un parachèvement de vos recherches et ouvrages antérieurs, travaillés en profondeur sur ce qu’on doit bien appeler la trahison des élites ? Ou pensez-vous qu’il y a encore à creuser pour faire éclater la vérité sur cette question centrale ?

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Chaque ouvrage repose sur des années de recherche spécifique et sur l’exploitation de recherches plus anciennes, qui représentent aussi un long travail. Tant que je pourrai faire de l’histoire, je continuerai à en faire avec le souci de dépouiller le maximum possible de sources, et la conscience ou la conviction que toute recherche peut et doit être complétée. C’est ce qui explique l’intérêt que je porte aux rééditions que mes éditeurs me demandent, voire à la réécriture très approfondie : c’est ce qui s’est produit pour l’édition d’Industriels et banquiers français sous l’Occupation publiée en 2013.

Sur la route de la vérité historique, il y a naturellement des noyaux de « vérité absolue », mais rien n’est définitif, et la poursuite des recherches permet toujours de faire mieux. Ce n’est pas décourageant mais enthousiasmant : c’est cette pratique qui m’a inspiré une passion pour les sources originales inentamée depuis 1970, date à laquelle j’ai entamé ma thèse d’État.

Ce livre mérite la plus grande audience et diffusion possible. Mais par rapport à la doxa, voire à cette forme de (auto) censure qui règne dans les milieux économiques, universitaires et médiatiques, comment se déroule la promotion de ce livre salutaire ? Avec votre éditeur ?

Pour l’heure, Les élites françaises, 1940-1944, se heurte à un mur de silence. Mon éditeur l’a envoyé à tous les journalistes qui l’ont réclamé, mais ils demeurent pour l’heure muets. L’ouvrage, fondé sur des sources très abondantes et le plus souvent non exploitées jusqu’alors, n’a fait l’objet d’aucune recension dans la presse écrite, mais seulement d’une, en ligne, dans le Grand Soir, sous la plume de Jacques-Marie Bourget, Il est vrai que le silence sur mes travaux est globalement de règle depuis la parution de la première édition du Choix de la défaite (2006), qui avait précisément attiré l’attention de ce journaliste, qui a l’audace de s’intéresser à nombre de sujets mal venus, dont le Qatar (J.-M. Bourget et Nicolas Beau, Le Vilain Petit Qatar. Cet ami qui nous veut du mal, Paris, Fayard, 2013). Ce n’est pas ce que je révèle en 2016 sur Eugène Schueller (voir l’index), le fondateur de L’Oréal, groupe depuis un certain temps principal annonceur de la grande presse française, qui risquait de me valoir l’intérêt de cette dernière dans les pages culturelles (ou ailleurs).

J’espère donc que la recension du Grand Soir et la présentation vidéo de mon ouvrage chez Armand Colin donneront aux lecteurs de votre site l’envie de me lire.

Peut-on connaître les thèmes de vos futurs projets ?

Deux, notamment (j’en ai d’autres) :

1° Premier projet, la suite de mon travail, échelonné sur plusieurs décennies, consacré aux élites françaises de l’entre-deux-guerres à la Deuxième Guerre mondiale, c’est-à-dire l’étude du retour en gloire de nos élites, après la farce grandiose de la non-épuration des plus grands coupables. Des élites désormais résolument atlantiques, mais toujours germanophiles : dans le second après-guerre, les deux tutorats n’ont cessé de se conjuguer.

2° Deuxième projet, l’analyse du thème « occidental » des « atrocités soviétiques de 1944-1945 en Allemagne », relancé récemment, y compris en France : il constitue un cas d’école de l’intoxication systématique dont la Seconde Guerre mondiale fait désormais l’objet aux Etats-Unis et dans l’ensemble de leur sphère d’influence, si agrandie depuis la chute de l’URSS.

La chose était impossible chez nous tant que les contemporains de la guerre et de ses lendemains pesaient très lourd dans la population : l’ignorance historique mentionnée plus haut, si répandue dans les jeunes générations, rend désormais les choses plus aisées…

Interview réalisée en juin 2016

Colloque : « Henri Guillemin et la Commune – le moment du peuple ? »

Samedi 19 novembre 2016 de 9h00 à 18h00
Université Paris 3 Sorbonne nouvelle – Censier – 13 rue Santeuil 75005 Paris

Inscrivez-vous dès à présent pour bénéficier du tarif préférentiel de 12€ (au lieu de 25€ sur place le jour du colloque)

Pour connaître le programme et vous incrire, cliquez ici

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Commune de Paris – L’élection des mandataires du peuple – 26 mars 1871

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Appel aux électeurs parisiens, daté du 25 mars 1871 et rédigé par les membres du Comité central de la Garde nationale

Florence Gauthier, historienne – Maître de conférences en histoire moderne à l’Université Paris VII, co-animatrice du site révolution-française.net, a écrit un article intitulé Commune de Paris – l’élection des mandataires du peuple – 26 mars 1871 sur le site Le Canard républicain (cliquez ici) consacré à l’oeuvre de Robespierre et aux études sur les fondements de la République. Florence Gauthier fut l’une des intervenantes du colloque « Henri Guillemin et la Révolution française – le moment Robespierre » (Paris, 26/10/13) et interviendra à notre prochain colloque :  « Henri Guillemin et la Commune – le moment du peuple ? «  le 19 novembre prochain.

L’échec militaire du Second empire, à Sedan, provoqua l’insurrection de Paris et la proclamation de la Troisième République, le 4 septembre 1870. Le nouveau gouvernement capitule néanmoins le 26 janvier 1871 et Paris est occupé par l’armée prussienne. L’insurrection du peuple de Paris, qui tient les Prussiens à distance et fait fuir le gouvernement de Thiers à Versailles, décide d’organiser les élections de la Commune de Paris, qui eurent lieu le 26 mars 1871.
L’Appel aux électeurs parisiens, daté du 25 mars 1871 et rédigé par les membres du Comité central de la Garde nationale, dont les membres ont signé le document [1] présenté ci-dessus, met en lumière la question cruciale du système électoral, en précisant la nature des rapports entre électeurs et élus. Ces rapports méritent d’être analysés et connus !

L’élu au service des électeurs

L’Appel invite ainsi les citoyens à choisir les « hommes qui vous serviront le mieux » : les députés seront alors au service des électeurs.
Le conseil est de les choisir « parmi vous, vivant de votre propre vie, souffrant des mêmes maux », « des hommes aux convictions sincères, des hommes du Peuple, résolus, actifs, ayant un sens droit et une honnêteté reconnue », « des hommes modestes » et non de beaux parleurs « incapables de passer à l’action ». Ces conseils complètent cette notion de l’élu au service des électeurs. Il s’agit de rechercher non des « stars » de la politique, mais des personnes capables d’assurer ce service public par excellence et d’assumer la lourde responsabilité qui va leur incomber : les électeurs ont donc tout intérêt à trouver des gens qu’ils connaissent de préférence, avec qui ils peuvent parler du mandat qu’ils leur confient et de leur service futur.
Ce système électoral exprime l’idée centrale et décisive que c’est bien aux électeurs de choisir leurs mandataires et non à ces derniers de présenter leur candidature pour se faire élire. L’objectif est de constituer une « représentation populaire », avec des « mandataires » et non « des maîtres ».
Les élections de la Commune de Paris avaient comme objectif, exprimé par le Comité central ce même 25 mars 1871 [2], de former l’organisation communale.

En voici quelques extraits :
« En donnant à votre ville une forte organisation communale, vous y jetterez les premières assises de votre droit, indestructible base de vos institutions républicaines. Le droit de cité est aussi imprescriptible que celui de la nation ; la cité doit avoir, comme la nation, son assemblée qui s’appelle indistinctement assemblée municipale ou communale, ou commune (…)
Cette assemblée nomme dans son sein des comités spéciaux qui se partagent ses attributions diverses (instruction, travail, finances, assistance, garde nationale, police etc…)
Les membres de l’Assemblée municipale, sans cesse contrôlés, surveillés, discutés par l’opinion, sont révocables, comptables et responsables (…) Citoyens, vous voudrez conquérir à Paris la gloire d’avoir posé la première pierre du nouvel édifice social, d’avoir élu le premier sa commune républicaine. »

proclamation_commune_paris_1871_monde_illustreProclamation de la Commune place de l’Hôtel de ville. (Le Monde Illustré, n°730, 8 avril 1871).

On le voit, le projet était de construire une république démocratique et sociale à partir de l’organisation des communes dans tout le pays, cellule de base de la vie sociale, économique et politique.
Les attributions de ces communes reprennent ce que le mouvement populaire avait construit pendant la Révolution de 1789 jusqu’au renversement du 9 thermidor an II – 27 juillet 1794.

Un système électoral fondé sur l’organisation des communes

Les assemblées générales communales de citoyens des deux sexes élisaient alors les membres du conseil général, ainsi que les membres des différents comités chargés des attributions de la commune : on retrouve bien sûr la fonction de garde nationale et de police, mais aussi celles des comités des subsistances, de l’instruction publique, des finances, de l’assistance. Les élus étaient sous le contrôle permanent des citoyens, qui se réunissaient plusieurs fois par semaine en assemblées générales. Le système électoral, pratiqué par le mouvement populaire révolutionnaire dans la période 1789 – 1794, était celui que les communautés villageoises avaient hérité du Moyen-âge et pratiqué jusque-là, tandis que les villes avaient perdu, depuis le XVIe siècle, leurs libertés et franchises [3].
Les élections des États généraux de 1789 avaient permis de rétablir, dans le Tiers-état soit 98% de la population [4], les assemblées électorales communales dans tout le pays, et avec elles, la pratique populaire d’élire des commis de confiance, responsables devant leurs commettants. Le mouvement populaire avait ensuite conservé les assemblées générales communales, qui devinrent l’institution révolutionnaire par excellence, jusqu’à la suppression de cette démocratie qui suivit le 9 thermidor an II – 27 juillet 1794.

Quelle est donc la nature de ce système électoral ? Ce sont les électeurs qui forment le peuple souverain, non point les élus.
Les électeurs, ou mandants, ou encore commettants, confient leur mandat ou mission à des mandataires ou commis de confiance : voilà les termes utilisés habituellement pour exprimer cette institution.
C’est aux mandants de contrôler leurs mandataires et d’avoir clairement conscience que les mandataires sont responsables devant eux.
La nature de ce système électoral s’intègre dans la conception d’une démocratie représentative à souveraineté populaire effective. Les mandataires sont en effet responsables devant leurs électeurs, ce qui implique qu’en cours de mandat, si les mandants ont perdu confiance dans leurs mandataires, ils peuvent les révoquer et les remplacer.

Les résultats des élections du 26 mars 1871 : Paris comptait autour de 2 millions d’habitants, mais nombre d’entre eux avaient fui depuis le 4 septembre 1870. Le nombre des votants fut de 230.000 et les résultats furent proclamés en public Place de l’Hôtel de ville, devant 200.000 personnes dont 20.000 Gardes nationaux, par le Comité central de cette même garde. Il y avait 85 élus des vingt arrondissements, dont la liste des noms fut prononcée, suivie d’allocutions et de chants révolutionnaires, dont celui de la Marseillaise, interdite depuis les diverses restaurations de la royauté.

Ce que nous connaissons aujourd’hui est tout autre chose

Certes, notre constitution actuelle affirme le principe de la souveraineté populaire dans la formulation suivante : « Article 3. La souveraineté nationale appartient au peuple, qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum. »
Toutefois, le système des partis politiques fait que ce ne sont pas les électeurs qui choisissent leurs élus : ils leur sont imposés par les partis. De plus, les élus sont responsables, non devant leurs électeurs, mais devant leur parti, et c’est ainsi qu’ils sont devenus des mandataires de leur parti à qui ils rendent des comptes.
Si le principe de la souveraineté populaire est affirmé dans le texte de la Constitution, le fonctionnement des partis s’est imposé au système électoral : la souveraineté se trouve ainsi déléguée par les électeurs aux élus. C’est pourquoi, ce système peut être qualifié de système représentatif qui retire sa souveraineté au peuple pour la donner à la classe des élus. Ces derniers sont ainsi devenus les « maîtres » des électeurs, comme l’Appel du 25 mars 1871 en signalait le danger.

Séance du 02/12/2009 : Hémicycle vide

Séance du 02/12/2009 : hémicycle vide

Ce système a permis de créer une classe politique dont les membres cherchent à faire carrière dans l’élection à perpétuité. De grandes écoles permettent de constituer cette classe politique en une véritable aristocratie de représentants potentiels quasiment à vie, passant les étapes de l’élection municipale jusqu’au sommet actuel… qu’est le député du Parlement européen, grassement payé… à faire bien peu [5] puisque ce « parlement » n’a qu’un rôle de conseil ! On notera au passage que le système de rémunérations élevées des élus est devenu une des formes de corruption de cette classe politique, ce qu’il ne faut pas sous-estimer.

D’ou vient l’institution de « l’élu au service des électeurs » ?

Elle est bien connue ! et depuis fort longtemps et peut s’appliquer à différentes situations, comme par exemple, dans toute association ou société publique ou privée, qui a besoin de mandataires chargés d’une mission bien précise : le missionnaire est choisi avec soin par les responsables qui contrôlent sa mission et s’il n’a pas été capable de l’accomplir, il est révoqué et remplacé.
La formule latine de cette institution est le fidéicommis , le commis de confiance. Dans commis se retrouve la notion de service ou de mandat, de responsabilité du commis devant ses mandants et de son devoir de leur rendre des comptes.

Cette institution a-t-elle été appliquée au système électoral ? Oui, depuis le Moyen-âge dans la période qui a suivi la chute de l’Empire romain, et dans tout le domaine ouest-européen, lorsque la société dans son ensemble s’est organisée en petites unités appelées du terme commun à l’époque : université, comme celle de la communauté villageoise, de la commune urbaine, des divers corps de métiers urbains, de l’ordre de la noblesse, au sein de l’Église elle-même : ces petites unités se sont toutes formées sur la base d’une charte ou constitution, inventant leur forme de droit, précisée et rédigée en assemblée générale de leurs membres. Ces petites universités pouvaient être démocratiques comme dans les villages, dans certains corps de métiers, dans certains ordres monastiques, ou bien alors aristocratiques comme dans la noblesse ou dans le haut clergé etc…, quant aux monarques, rois, empereurs, papes ou riches propriétaires, leurs commis de confiance portent des noms divers et variés : ministres, intendants, secrétaires, chargés de mission etc…

Ce n’est pas l’institution du commis de confiance qui est de nature démocratique, c’est l’usage que l’on en fait qui lui confère ou non ce caractère : dans un système électoral démocratique comme celui de l’assemblée générale des habitants d’un village, le mandataire responsable devant ses mandants est la forme la plus démocratique qui soit, parce que le contrôle des mandataires par les mandants tombe sous le sens !
Par ailleurs, au XIVe siècle, comme le firent les royautés du domaine ouest-européen, le Roi de France institutionnalisa sous la forme des États généraux, une représentation de tous ses sujets convoqués pour débattre des impôts et de leur emploi, en cas de crise majeure. Les trois ordres étaient convoqués et le tiers-état, qui représentait tout le peuple en dehors des privilégiés du clergé et de la noblesse, était convoqué selon les formes décidées par les assemblées primaires communales, qui étaient maîtresses de la police de leurs élections.

« Le peuple peut, quand il lui plaît, changer son gouvernement et révoquer ses mandataires » – Maximilien Robespierre

Les élus étaient donc mandatés et leurs frais de voyage payés par leurs électeurs, à qui ils devaient rendre des comptes de leur mission : ils pouvaient bien sûr être révoqués s’ils ne leur avaient pas donné satisfaction.
On le voit, l’institution du commis de confiance était la pratique électorale courante de ces temps.

Comme je l’ai rappelé par ailleurs, dans la série d’émissions sur Radio Aligre intitulée « La place et le rôle du mouvement populaire pendant la Révolution française, 1789-1794 », dès les débuts de la Révolution, l’institution du commis de confiance, qui était toujours vivante dans les communautés villageoises au XVIIIe siècle, fut généralisée dans les villes, où elle avait disparu, depuis la convocation des États généraux de 1789 et redevint la norme de l’organisation électorale du mouvement populaire pendant la Révolution. Après les États généraux, les députés de la Convention furent élus par les assemblées communales populaires sur le mode du commis de confiance ou mandataire, révocable par ses mandants.

Et puis, la contre-révolution a commencé avec le 9 thermidor – 27 juillet 1794 et s’est amplifiée au XIXe siècle. Le Directoire, le Consulat, l’Empire, puis la restauration des Bourbons, des Orléans, un Second Empire, furent interrompus en 1830, en 1848 puis en 1871, par des Révolutions populaires qui tentèrent, trois fois de suite, de reconstruire une république démocratique et sociale, en commençant par la recomposition des communes avec leurs pratiques démocratiques et leur précieux système électoral de mandataires révocables par le peuple souverain.

Même si ces tentatives échouèrent successivement, celle de 1871, bien qu’isolée à Paris et dans quelques agglomérations urbaines et rurales, voulut faire revivre la remarquable institution du commis de confiance comme en atteste cet « Appel aux électeurs parisiens » et y parvint le 26 mars 1871, réveillant cet usage médiéval, devenu depuis 1789, puis 1792 – 1794, la forme par excellence du système électoral d’une république démocratique et sociale à souveraineté populaire effective.

Florence Gauthier

Notes

[1] Publié dans le Journal officiel de la République française, qui parut du 19 mars au 24 mai 1871 et qui, le 30 mars, changea de nom pour devenir Journal officiel de la Commune. Réimpression sous le titre Journal officiel de la République française sous la Commune, Paris, Victor Bunel éditeur, 1871. Voir aussi BDIC_AFF_014175 sur argonnaute.u-paris10.fr.
[2] On trouvera le texte cité dans Charles RIHS, La Commune de Paris, 1871. Sa structure et ses doctrines, Paris, Seuil, 1973, I, 2, « Recommandations du Comité central », p. 81.
[3] Voir à ce sujet Marc BLOCH, Les caractères originaux de l’histoire rurale française, (Paris-Oslo, 1931) Pocket, 1999.
[4] On estime la population française à 26 millions d’habitants en 1789, l’ordre de la noblesse comptait 300.000 personnes, le clergé 130.000 et le Tiers-état le reste, soit environ 98% de la population, A. SOBOUL, La France à la veille de la Révolution, Paris, SEDES, 1974, p. 101, 134, 219.
[5] Sauf rares exceptions d’élus honnêtes et courageux – il en existe encore – qui tentent d’ouvrir des débats.

Pour aller plus loin

Conférence de Florence Gauthier sur « Robespierre et l’An II ou la construction d’une république démocratique et sociale » – 1ère partie

Conférence de Florence Gauthier sur « Robespierre et l’An II ou la construction d’une république démocratique et sociale » – 2e partie

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Extraits choisis de « L’héroïque défense de Paris »

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EXTRAITS CHOISIS ET COMMENTÉS DE  » L’héroïque défense de Paris (1870-1871) »

C’est le deuxième tome de la trilogie que Guillemin consacre à la Commune de Paris. Il y étudie les extravagantes manigances que ne va pas hésiter à prendre l’élite pour garder son pouvoir en dupant éhontément et grossièrement le peuple. 

Ce deuxième tome de sa trilogie sur la Commune est exemplaire des distances qu’il prend vis à vis d’une histoire officielle qui est, si souvent, selon ses termes, une « histoire courtisane ».

Des astres….

proclamation du II empire

…..au désastre

siège de Paris par J.L.E Meissonier

Fin octobre 1870, Bazaine capitule, à Metz, devant l’armée allemande sans avoir vraiment combattu. Le Gouvernement de Défense nationale ne va pas se montrer plus déterminé à poursuivre le combat. Gambetta est seul à vouloir lever, en province, une armée qui pourrait repousser les troupes de Bismarck. Leur avancée ne rencontrant aucun obstacle, elles se retrouvent aux portes de Paris. Commence alors une période complexe où les discours bellicistes des dirigeants cachent mal la volonté d’en finir au plus vite avec la guerre afin de se concentrer sur ce qui semble être l’essentiel – la mise au pas d’un peuple parisien qui est, à leurs yeux, une menace beaucoup plus grande que la perte de quelques provinces : la remise en cause des intérêts de ces « honnêtes gens », dont Guillemin ne cesse de dénoncer le cynisme.

Caractéristique de cet état d’esprit, l’évolution des positions de Veuillot, journaliste qui ne cesse de ferrailler contre tout ce qui peut représenter un progrès social et une remise en question des classes dirigeantes :
Louis_Veuillot en 1850« Il n’y a pas un mois, quand c’était l’ordre qui régnait, le bon régime qu’allait redresser et renforcer Palikao, Veuillot, dans l’Univers du 9 août, ne connaissait pas de limites à son bellicisme contre l’envahisseur luthérien; il explosait, il maniait la foudre; « la France ne traitera jamais sur son sol ! », « et si l’épreuve peut aller jusqu’à lui interdire la guerre régulière, alors, aussitôt, commencera la guerre des haies, des ravins et des bois ! ». Le ton a baissé, tout à coup, depuis que le Léviathan populaire a surgi, cette canaille, dont les « délégués » sont maintenant à l’Hôtel de Ville, et qui souhaite effectivement la guerre totale que Louis Veuillot prêchait hier. Halte-là ! L’Univers du 17 septembre appelle l’attention de ses lecteurs sur le fait que, « pour notre malheur, l’Allemagne ne forme qu’une cité ; et, dans notre Paris, il y en a deux ». C’est la vérité même : la cité des Français, qui entend se défendre, et celle des possédants-sages qui redoute l’envahisseur mille fois moins que les « partageux ». ».

Après quatre mois de siège, le 23 décembre, quand Louis Veuillot croira la capitulation désormais imminente, il s’abandonnera au cynisme, il avouera qu’il ne fallait pas vaincre, qu’une victoire eût été désastreuse : « « Nous sommes de ceux qui croient », écrira-t-il paisiblement, « qu’il nous était plus désirable et meilleur de résister que de vaincre »; sans doute, sans doute, la victoire « nous eût délivré de l’ennemi extérieur »; mais l’autre, le vrai, « l’ennemi intérieur » (sic), « ce vice du sang », l’esprit démocratique, c’eût été son triomphe, et la fin de tout ».caricature de Veuillot

Plus limpide encore, quand la tragédie sera terminée tout à fait avec l’écrasement de la Commune, le 3 juin 1871, Veuillot, dans l’Univers, lâchera le mot-clé : « « le 4 septembre », écrira-t-il, fut « le coup qui encloua le canon de la France. » On ne saurait mieux dire. Les généraux, le 4 septembre, ont « encloué » leurs canons côté Allemagne, et les gens de bien ont tourné face au peuple leur vigilance et leur action. » (p.19)

Pendant 144 jours, Paris sera assiégé, sa population affamée et le Gouvernement de la Défense nationale ne donnera jamais l’ordre d’une sortie qui eût pu changer la donne militaire. Il se contente d’escarmouches qui sont plus faites pour donner le change au peuple que pour repousser vraiment les Prussiens.

Trochu n’a en tête qu’une capitulation, la plus rapide possible : « Tenir Paris ; empêcher la révolution ; grâce à la République nominale, barrer la route à la République concrète. Le jeu que l’on a dû mener impose, pour l’instant, une nouvelle feinte : celle du combat sans merci. On n’est parvenu, une fois de plus, à donner le change aux Parisiens, qu’en simulant une volonté de fer contre la Prusse et l’exclusif souci de la bataille. Renoncer à la convocation de l’Assemblée était, au surplus, le seul moyen qu’on avait de conjurer ces élections municipales à Paris d’où pouvait très bien sortir une « Commune », résolue pour de bon à faire la guerre et la République. La voilà, la chose capitale. » (p.97)

1024px-JulesDidierJacquesGuiaudLArmandBarbès1870Autant dire que ces messieurs ne voient pas d’un œil favorable les efforts de Gambetta pour lever, en province, une nouvelle armée susceptible de desserrer l’étau des Prussiens autour de Paris.

Mais c’est là qu’intervient une partie de l’encadrement militaire qui n’a aucune envie de se battre pour la République et les nouvelles recrues manquent cruellement d’officiers motivés pour une reconquête du territoire. « Ce que le jeune ministre a vu à Amiens et à Rouen, et ce qu’il constate, de même, à Tours, c’est la « mollesse » et « l’impuissance » des vieux « généraux de division, sortis des cadres de réserve » que les bureaux de Guerre ont exhumés. Sorel (…) confie à sa mère une remarque semblable : « l’incapacité et l’incurie de beaucoup de nos officiers dépassent la mesure. » La Motte-Rouge (…) était chargé de défendre Orléans. Attaqué, il a lâché pied tout de suite, après une escarmouche d’avant-gardes. Le 11 octobre, l’ennemi a pris la ville tandis que le général Morandy, qui est tout près, mais qui appartient, lui aussi, à la bonne école, est resté passif, jugeant superflu de faire marcher ses hommes au canon. » (p.247)

Et, malgré cela, Gambetta commence d’obtenir de bons résultats qui inquiètent les Prussiens. Et encore plus le Gouvernement de la Défense Nationale, qui ne défend à la vérité, fait remarquer Guillemin, que la propriété, la Banque et le Commerce. Qu’à cela ne tienne, on lui coupe les vivres et on le berce de promesses fallacieuses ! En sous-main, Thiers se multiplie pour aboutir le plus vite possible à une capitulation en bonne et due forme.

Pendant ce temps, le peuple parisien se prépare à la résistance, achète des canons.

Quand les bruits d’un armistice se répandent :

« Paris bouge, après Metz, comme après Sedan. C’est bien plus qu’un mouvement d’humeur ou d’effroi, ou de colère. C’est une seconde tempête, pareille à celle du 4 septembre, qui se forme, qui est sur le point d’éclater. Les Parisiens ont renversé l’Empire parce que l’Empire débouchait sur un désastre national et ils ont fait la République pour que ce désastre soit réparé. Et le Gouvernement de la Défense Nationale qu’ils ont accueilli parce qu’il se donnait mission, semblait-il, de guider la France vers la libération et la victoire, ils découvrent, dans une commotion, qu’il n’a rien fait. Décillement.

C’était donc ça, le « plan Trochu » ? Ce qu’on n’avait pas osé croire, au moment de Ferrières, ce dont on avait écarté l’idée comme un blasphème, c’était donc vrai ? Une fausse Défense Nationale ? Une duperie de deux mois ? Trochu, le général Trochu lui-même, une espèce de traitre ? Tout cela tourbillonne dans les esprits, faisant un immense désarroi. Il n’y a pas, comme au 4 septembre, unanimité, et les sentiments même que l’on éprouve ne sont pas simples. (…) Mais comment comprendre l’attitude, le jeu, les desseins de l’équipe gouvernementale, avec cette « drôle de guerre » interminablement prolongée, ces simulacres d’offensive, cette patience qu’on demandait aux Parisiens pour qu’elle permît au général d’achever la mise en place de son dispositif, alors que tout révèle aujourd’hui (…) qu’il n’y avait ni dispositif, ni projet, sinon la préparation tortueuse d’une reddition baptisée armistice (…) » ?

« Cette foule qui grossit de minute en minute dans les grandes rues, sur les boulevards, nul ne peut savoir sur quel objet précis se cristalliseront ses vouloirs. Elle flotte, troublée, malheureuse, indécise sur ce qu’elle doit penser de ceux dont elle n’arrive pas entièrement à croire qu’ils ont pu se rendre coupables envers le pays d’une mystification à ce point monstrueuse. » (p.339/340)

Ce sera la Commune, la fuite du Gouvernement à Versailles et l’écrasement de la Commune sous le regard des Prussiens.

Note réalisée par Patrick Rödel.

Les citations sont reproduites avec l’aimable autorisation des éditions Utovie, éditeur exclusif des oeuvres d’Henri Guillemin. Pour en savoir plus sur le catalogue Guillemin et sur Utovie en général, cliquez ici

tag 14 juin 2016 Paris © Pascal Maillard

DoreDefense ofParis1871

Troisième CONFÉRENCE FILMÉE D’HENRI GUILLEMIN, D’UNE SÉRIE DE 13 CONSACRÉE À LA COMMUNE

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CRÉDITS PHOTOGRAPHIQUES (PAR ORDRE D’APPARITION)

Tableau d’Etienne Prosper Berne Bellecour (1838-1910) « Pièce d’artillerie lourde française au siège de Paris, 187o » (Musée des Invalides, Paris)

Tableau de Jean-Léon Gérôme (1824-1904) « Reception des ambassadeurs Siamois par Napoléon III dans la grande salle de bal du château de Fontainebleau, le 27 juin 1861 » (Musée national du château de Fontainebleau)

Tableau de Jean-Louis-Ernest Meissonier (1815 – 1891) « Le siège de Paris » (Musée d’Orsay)

Portait de Louis Veuillot (1813-1883) par Nadar (pseudonyme de Gaspard-Félix Tournachon) caricaturiste, écrivain, aéronaute et photographe français  (1820-1910) (domaine public)

Portrait-Caricature de Louis Veuilot par le journaliste Louis-Boynes-Loiret-Andre-Gill (dit André Gill) (1840-1885) (domaine public)

Tableau de Jules Didier (1831-1892) et Jacques Guiaud (1810-1876) « départ de l’Armand Barbès », ballon monté avec courrier et passagers, parmi lesquels Léon Gambetta (musée Carnavalet)

La défense de Paris. « Une barricade à l’angle de la rue de la Bonne ». (Bibliothèque historique de la Ville de Paris)

« Quand le gouvernement ment, la rue rue » Tag de la Nuit Debout à Paris, non loin de la place de la République – 14 juin 2016 (©Photo Pascal Maillard).

Tableau de Gustave Doré (1832-1883)  « La défense de Paris » (Frances Lehman Loeb Art Center – Poughkeepsie – Etats-Unis)

 

 

 

 

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Quand Guillemin lisait Simenon

HG Simenon 2

Après l’obtention de son titre de docteur ès-lettres, Henri Guillemin, jusqu’alors enseignant dans le secondaire, est nommé à l’automne 1936 professeur de littérature française à l’Université du Caire. L’Égypte est un royaume indépendant depuis 1922 mais l’influence britannique y demeure très forte en politique ; du côté français, c’est plutôt une présence culturelle : les Égyptiens cultivés parlent souvent français et/ou sont francophiles. L’élite économique du pays lit notamment un quotidien entièrement publié en français, La Bourse égyptienne (son titre dit qu’il n’est pas de gauche).

Au bout d’un an d’enseignement, et déjà connu d’un plus vaste public que celui de ses étudiants par quelques conférences, Guillemin se voit proposer en octobre 1937 une tribune de critique littéraire dans ce journal. Même si, élu à la faculté des lettres de Bordeaux, il quitte son poste du Caire dès l’été 1938, il continue pendant encore un an d’envoyer ses articles, et ce sont finalement 98 chroniques du samedi qui paraissent dans La Bourse égyptienne, du 7 novembre 1937 au 22 octobre 1939. Considérées une par une, elles ne sont pas toutes pour nous, aujourd’hui, du même intérêt, mais leur ensemble est souvent passionnant. Guillemin lit et commente ainsi, dès leur sortie de l’imprimerie, L’Espoir de Malraux ou La Nausée de Sartre, Bagatelles pour un massacre de Céline ou tout ce que publient alors un Mauriac ou un Bernanos.

Les ami(e)s d’Henri Guillemin ont décidé de faire profiter leurs lecteurs de la fleur de ces articles, en proposant à intervalles réguliers des présentations sélectives propres à donner une idée fidèle des sujets abordés, du ton et du style de Guillemin, de ses idées de cette époque face à la littérature et aux idées contemporaines. Et nous commençons par Georges Simenon, qu’alors Guillemin ne connaît pas personnellement, mais dont il deviendra plus tard l’ami et l’admirateur.

La Bourse égyptienne 12 02 1955Trois fois dans sa chronique égyptienne, Guillemin parle de romans de Simenon récemment publiés : L’Assassin le 2 janvier 1938, Chemin sans issue le 26 juin 1938, et Le Coup de vague le 3 septembre 1939. Il les aborde tous les trois de la même façon : une longue entrée en matière générale (à peu près la moitié de l’article), suivie d’une analyse de l’intrigue réduite à ses éléments nécessaires, surtout dans le troisième cas où deux colonnes seulement, sur les cinq de l’article, sont consacrées à Simenon (les trois autres concernent Nous autres Français de Bernanos, voisinage qui, soit dit en passant, donne la mesure de l’estime de Guillemin pour Simenon, ainsi placé à égalité avec un romancier et polémiste reconnu).

Les trois articles prennent pour point de départ la fécondité de Simenon :

« Une pareille fécondité déconcerte ; elle inquiète aussi, car il y a un préjugé contre les écrivains inlassables, un préjugé qui pourrait bien être une sorte d’inconsciente jalousie, avec un refus trop humain d’admettre un tel dépassement des communes mesures. Et nous sommes tout prêts à dénigrer d’avance sur le chapitre de la qualité ce qui nous écrase ainsi par sa quantité », écrit Guillemin le 2 janvier 38 ; ou bien, six mois plus tard : « Les libraires eux-mêmes ne s’y reconnaissent plus. “Le dernier Simenon ? Attendez donc…” Et l’on vous apporte, au choix, trois ou quatre volumes qui viennent effectivement de paraître. L’usine Simenon fonctionne à plein rendement, ni chômage ni ralentissement de la production ; le même train d’enfer depuis plusieurs années. Les clients ont pris le pli de demander désormais “un Simenon”, n’importe lequel, comme on commande un Pernod ou un Dubonnet ; on connaît d’avance le goût et la qualité ; la marque est illustre, on sait qu’elle est bonne ».

On sent la nuance, plus désapprobatrice dans le second cas. En janvier, Guillemin pensait plutôt à la première carrière de Simenon : en 1938, en effet, cela fait quatre ans qu’il n’a plus publié de Maigret, et qu’il a dit qu’il n’en écrirait plus ; d’où cette remarque de Guillemin :

« Second handicap de Georges Simenon : c’est par le roman policier qu’il s’est fait connaître ; et il est convenu que le roman policier est un “genre inférieur” avec lequel veulent bien se commettre, à l’occasion, les gens du monde et les connaisseurs pourvu que ce soit en riant d’eux-mêmes et en affectant ce snobisme d’y trouver je ne sais quel plaisir puéril ou canaille entre deux lectures substantielles et dignes, celles-là, de leur caractère ».

HG Simenon 4Simenon, qui doit « remonte[r] un courant » s’il veut « accéder enfin, malgré ses lourds antécédents, à la littérature véritable » aux yeux des « honnêtes gens » (tiens ! en 1938, les voici déjà, sous la plume de Guillemin), « semble mal parti pour prétendre à cette consécration suprême des talents » – mais on compte qu’il y arrivera.

En juin, en revanche, l’accent est mis sur l’idée  que se fait cet homme énigmatique de son métier :

« C’est tout de même dommage, dommage que les produits Simenon soient à ce point devenus objets de consommation courante, à inonder pareillement le marché ils se déprécient. Pourquoi Simenon consent-il à n’être plus, pour ainsi dire, que le fournisseur habituel de nos divertissements ? Vous prenez le train pour quelques heures ? un Simenon suffit comme viatique ; une traversée ? Il vous en faut trois, ou quatre, ou six. Soyez sans inquiétude, vous les trouverez, n’importe où, et tout récents, “sortis” de la veille ».

L’introduction réduite du dernier et bref compte rendu réunit les deux éléments, quantité et qualité : « On ne peut pas arriver à rendre compte de tous les romans de Simenon. Ils sont trop ; c’est une avalanche. Il faut dire aussi qu’ils ne sont pas tous également bons ».

Tout cela pourrait faire attendre des analyses dépréciatives, or c’est le contraire qui se passe. Simenon a beau écrire trop, il produit « un chef-d’œuvre » (2 janvier 1938), « un roman très remarquable » (26 juin 1938) ou qui « prend place dans la catégorie des meilleurs » (3 septembre 1939). Reste à expliquer pourquoi on oublie tant de romans « agréables », mais jamais un Simenon.

Dans L’Assassin comme dans Chemin sans issue, il y a un meurtre, mais ce n’est pas son élucidation qui est le sujet. Comme le note Guillemin à propos du premier de ces romans, « tout cela [le meurtre des amants par le mari] occupe vingt-cinq pages et le livre en a plus de deux cents ». Et ceci, toujours sur L’Assassin : « Le criminel […] nous est livré immédiatement, et il ne s’agit même plus de savoir s’il échappera à la police […] ; il s’agit seulement de ceci : comment s’en tirera-t-il avec lui-même ? »

Dans Chemin sans issue, le personnage principal, Vladimir, trahit par jalousie amoureuse son meilleur ami, qui par sa faute se trouve réduit à la misère ; il ne se libère de la hantise de ce geste ignoble que par le meurtre de sa vieille maîtresse, ce qui le jette à son tour à l’aventure, jusqu’à ce qu’il ait retrouvé celui qu’il a calomnié et dont il espère le pardon. Il y a peut-être du « factice », admet Guillemin, dans l’aspect moralisateur de cette intrigue.

« Mais ce qui demeure hors de doute, c’est que les êtres que Simenon invente, nous les voyons ; il nous les impose avec une force extraordinaire. […] Construire une scène, Simenon possède ce talent-là aussi ; il y déploie une puissance sobre et dure. Hélène exposant à Vladimir ce qu’elle attend de lui, poussant l’argent vers cet homme que chacun des mots qu’elle prononce ravage, il y a là, dans le livre, deux pages qui feraient crier au chef-d’œuvre s’il s’agissait d’un autre que Simenon ».

HG Simenon 7

Toujours le poids de sa première vogue, celle des vingt « Maigret » publiés à quelques mois les uns des autres. Mais Guillemin sait que les Maigret eux-mêmes étaient déjà de grands romans « psychologiques », et il insiste, dans la conclusion de cet article sur Chemin sans issue, pour bien se faire comprendre. Soit, Simenon est un « écrivain vertigineux, qui travaille à la grosse » (une grosse, c’est douze douzaines, dans la langue commerciale) ; mais « il n’est aucun de ses personnages qui n’ait une âme. […] Les gestes lui suffisent – des gestes infimes parfois, mais tout chargés de sens, merveilleusement éloquents – pour nous introduire au plus profond d’une destinée ».

L’assassin que son geste remplit progressivement d’une mortelle angoisse (dans L’Assassin) comme celui qu’il rend, au contraire, à sa vérité humaine et à sa liberté d’agir (dans Chemin sans issue) n’intéressent Guillemin, comme ils n’intéressent Simenon lui-même, qu’en tant qu’êtres humains. Ce sera le fin mot d’à peu près toutes les études, littéraires ou historiques, que Guillemin mènera jusqu’à la fin de sa vie : sous l’œuvre, l’être ; sous l’action politique, l’être ; connaître le tréfonds. Voyez par exemple ceci, à propos de L’Assassin :

« Simenon excelle dans ces analyses, si vivantes, si peuplées de détails saisissants, s’attachant de si près, et comme pas à pas, au comportement d’un être, que nous sommes introduits insensiblement avec lui dans ce monde étrange et fiévreux. […] L’homme dont nous suivons […] l’affreuse aventure intérieure pénètre peu à peu dans un univers où la réalité s’abolit, où tout n’est plus qu’inconsistance ; le voici comme désadapté, mystérieusement séparé des choses et des êtres […]. Les choses, autour de lui, s’écoulent, comme lointaines, impossible de les rejoindre, de retrouver le contact, de rentrer dans le jeu ».

En quelques lignes, deux expressions qui deviendront typiques du style de Guillemin et de sa manière d’aborder les choses apparaissent : « pas à pas », et « le contact ». Combien de centaines de fois les écrira-t-il, durant les cinquante ans qui suivront, à propos de ses propres enquêtes : suivre Voltaire, ou Jaurès, ou tant d’autres, « pas à pas », et trouver si faire se peut « le contact » avec leur vérité profonde. Tout Guillemin est dans ces lectures de Simenon en 1838 et 1939.

Il s’en explique encore d’une autre façon dans le plus court des trois articles, celui sur Le Coup de vague, qui se déroule près de La Rochelle, chez les producteurs de moules et d’huîtres :

« Ces histoires que Simenon nous raconte, il les choisit simples, rectilignes. On ne perd pas de temps ; on ne s’en va ni à droite, ni à gauche. […] pas une minute le drame ne se détend, ni notre attention ne s’égare. La prise qu’exerce sur nous Simenon tient aussi bien à la merveilleuse habileté avec laquelle il nous introduit tout de suite dans un milieu vrai, je veux dire incontestable, qu’il n’y a pas moyen de récuser, qui appartient bien à ce monde où nous sommes et pas à la littérature, à l’irréalité cérébrale, sans substance, ni couleur, ni odeur, qui tue radicalement tant de livres dont les auteurs se prennent pour des romanciers. Il ne faut pas qu’on nous laisse libres de “n’y pas croire”. Simenon ne nous laisse pas libres. Il nous tient bien, et dès le début ».

Alors tant pis pour la surproduction, même si on la déplore ; tant pis pour le mal qui se dit encore de Simenon dans les salons. Ce qui m’attire, dit Henri Guillemin, chez « ce romancier tellement insolite », c’est « la sûreté avec laquelle, dans tous ses livres, il sait choisir sans hésiter, du premier coup, à la volée, les traits menus et forts qui lui servent à faire, de tant de créatures inventées, tout un peuple de vivants ».

Il suffira à Guillemin de passer, précisément, aux vivants eux-mêmes, aux acteurs de l’Histoire que sont écrivains et hommes politiques, pour devenir à son tour quelqu’un qui « nous tient bien, et dès le début ».

Recension réalisée par Patrick Berthier.

HG Simenon 6

Les « Chroniques du Caire »

Les critiques littéraires qu’Henri Guillemin écrivit pour le quotidien La Bourse égyptienne pendant près de deux ans sont actuellement en cours de préparation par Patrick Berthier pour une publication exclusive chez Utovie prévue prochainement. Nous remercions les éditions Utovie d’avoir accepté que l’on publie, en avant-première sur le site, le texte intégral de ces chroniques sur Simenon.

D’autres chroniques sur Malraux, Sartre, etc…suivront très prochainement. 

Pour lire l’intégralité du texte d’Henri Guillemin, cliquez ici

Crédits photographiques (par ordre d’apparition)

Henri Guillemin et Georges Simenon en avril 1970 (toutes les photos proviennent des archives LAHG copyright LAHG)

Une de La Bourse égyptienne du 12 février 1955 (domaine public)

NB. La photo de la lettre d’information est parue dans Constellation, tirée de l’émission du 28 avril 1970 à la Radio Télévision Belge (RTB) (archives LAHG copyright LAHG)