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Henri Guillemin sur France Culture

 

Les Nuits de France Culture avec Henri Guillemin

Radio France a rediffusé, le 22 mai dernier, un numéro de sa célèbre émission « Les Nuits de France Culture  » enregistrée le 25 mai 1985 à l’occasion de la célébration du centenaire de la mort de Victor Hugo.

L’émission est entièrement centrée sur Henri Guillemin.
Guillemin est questionné sur Victor Hugo bien sûr, mais aussi sur Lamartine, Jean-Jacques Rousseau, Marc Sangnier, François Mauriac (dont il dit détenir pas moins de 232 lettres, parmi lesquelles des lettres « d’engueulade…vers les années trente ») et bien d’autres.

Les animateurs cherchent à savoir les raisons qui l’amènent à ferrailler contre le bel ordonnancement de la culture savante. Guillemin, s’explique sans relâche, avec la passion qu’on lui connaît, point par point et avec de larges développements captivants.
Se dessinent petit à petit, parallèlement aux souvenirs et moments importants qu’il commente avec chaleur, sa méthode de travail et les raisons de son engagement dans la recherche de la vérité et son combat contre les mensonges de la pensée dominante tant en littérature qu’en histoire politique.

L’émission dure 2h30. On ne voit pas le temps passer.

Pour l’écouter, et pourquoi pas la nuit, c’est ici

Les conférences audio d’Henri Guillemin du club 44

Chaque semaine, le Club 44, situé à La Chaux-de-Fonds en Suisse, propose des conférences et des débats sur des thèmes très variés réunissant des philosophes, aventuriers, médecins, politiciens, industriels, artistes, sportifs ou écrivains.

Ont été mises en ligne sur leur site les conférences qu’Henri Guillemin y a données de 1958 à 1987. Ce sont des documents audio passionnants. Les thèmes sont variés et portent aussi bien sur Robespierre, la Commune, Charles de Gaulle, la Révolution française, que sur Victor Hugo, Rousseau, Voltaire, etc…
Ces conférences audio complètent les conférences vidéo mises en ligne sur le site de la Radio Télévision Romande (RTS) et accessibles à partir de notre site. Cliquez ici

Pour écouter les conférences de Guillemin au Club 44, cliquez ici

L’actualité Guillemin en 2017/2018

Nous avons commencé la préparation de notre prochain colloque Henri Guillemin. Il se tiendra à Paris, en novembre 2018. Le thème que nous avons décidé de travailler est la débâcle de 1940, l’affaire Pétain ; un sujet qui nous semble des plus importants.

On pourrait suggérer de lire/écouter, dés maintenant, les travaux de Guillemin sur cette période. A commencer par des ouvrages-clés comme Nationalistes et Nationaux – la droite française de 1870 à 1940 (cliquez ici), ou La vérité sur l’affaire Pétain (cliquez  ici).

Ou écouter les conférences du Club 44 sur la débâcle de 1940 et l’affaire Pétain (les propos tenus à partir de la minute 38, de la minute 102 ou 113 sont édifiants).

Comme pour les précédents, le colloque de 2018 sera entièrement filmé, diffusé sur Internet, mis en ligne sur notre site et donnera lieu à la publication d’actes dans le courant du premier semestre 2019.

Par ailleurs, Patrick Berthier travaille actuellement à la rédaction de deux ouvrages importants. L’un est la refonte revue, corrigée et enrichie de ses deux ouvrages précédents, Le cas Guillemin (éd. Gallimard) et Légende et Vérité.
L’autre est un recueil des Chroniques du Caire dont certaines ont fait l’objet de précédentes lettres d’information. Les deux livres seront publiés aux éditions Utovie.

Ces deux événements éditoriaux feront prochainement l’objet d’annonces sur notre site.  

Enfin, nous signalons que nos amis de l’association « Présence d’Henri Guillemin », située à Mâcon, aujourd’hui présidée par Joëlle Pojé-Crétien, organise une journée d’étude, le 30 septembre 2017, sur le thème « Henri Guillemin aujourd’hui – où en sont les travaux sur Henri Guillemin« . Cette journée coïncide avec les 15 ans de l’association. Parmi les intervenants, notons Patrick Berthier et Jean-Marc Carité, directeur des éditions Utovie.

Pour en savoir plus, rendez-vous sur leur site : c’est ici

Prise de la Bastille. Tableau de Jean-Baptiste Lallemand (1716-1803) – Musée Carnavalet

 

 

 

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Henri Guillemin sur Alfred de Vigny à la Sorbonne !

 

 Alfred de Vigny – Photo de Nadar – 1850

Henri Guillemin en Sorbonne !

Pourquoi ce point d’exclamation dès le titre de cette “newsletter” ? C’est ce qu’il faut expliquer en guise d’introduction.

De son vivant Guillemin n’a guère fréquenté la Sorbonne. Il y est, certes, inscrit comme étudiant à partir de 1923, année de son entrée à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) de la rue d’Ulm, mais comme il a passé en avance, à Lyon, sa licence et ce qu’on appelle aujourd’hui son master, il n’a « rien, rien fait scolairement » (Le Cas Guillemin, Gallimard, 1979, p. 23) pendant les trois années qui sont celles de sa plus activité militante aux côtés de Sangnier et de la « Jeune République ».
À la rentrée de 1926, c’est plus sérieux : pour préparer l’agrégation, il faut se « remettre au travail, suivre des cours en Sorbonne et déposer des copies » (ibid.). Donc, de l’automne 1926 au printemps 1927, il faut imaginer Guillemin potassant son concours, qu’il réussit. Puis viennent la carrière dans le secondaire, la thèse sur Lamartine, le premier poste à l’université du Caire, la guerre.

La Sorbonne ne revient à l’ordre du jour qu’en 1946, lorsque Guillemin, suspendu par Vichy en juillet 1942, s’interroge sur la suite de sa carrière. Il est depuis quelques mois attaché culturel de France à Berne, mais il tente de revenir la Sorbonne, cette fois “par en haut” : il échoue à s’y faire élire professeur, les mandarins de l’époque, en majorité voltairiens, ne voulant pas d’un « jésuite offensif » comme lui (mots de Daniel Mornet, son directeur de thèse, Le Cas Guillemin, p. 31).
Ce qui fait que Guillemin n’a dû remettre les pieds à la Sorbonne qu’une fois, en octobre 1962, date à laquelle il ouvre le colloque Jean-Jacques Rousseau qui se tient au Grand Amphithéâtre – il est d’ailleurs intéressant qu’on lui ait fait l’honneur de ce discours inaugural, en raison de ses travaux érudits sur cet écrivain, et en dépit de ses idées.

Venons-en à la période la plus récente.

Lorsque j’ai fait, à mon tour, mes études à la Sorbonne, puis lorsque j’y ai été assistant de littérature française (longtemps : de 1978 à 1997), j’ai pu éprouver concrètement et à diverses reprises combien le nom de Guillemin était mal vu dans ces augustes murs, très marqués à droite depuis la naissance des diverses universités après les troubles de 1968 :
à la vieille Sorbonne (Paris-IV) les “réacs” ; à la « Nouvelle Sorbonne » (Paris-III) les un peu moins à droite ; quant aux universitaires de gauche, on les trouve à Jussieu (Paris-VII, de son nom officiel « Paris-Denis Diderot », ce qui n’aurait pas plu à Guillemin !).

Le pire choix que je pouvais faire, enseignant – subalterne, il est vrai – à la Sorbonne, c’était de délaisser un temps mes travaux pour faire, en 1979, en 1982, en 1988, trois livres sur Guillemin… Ma patronne de thèse ne me l’a jamais pardonné.

Sorbonne – Maison de la Recherche – 28, rue Serpente – Paris

C’est dire avec quel plaisir je me suis vu proposer de venir parler, cette fois de façon tout à fait officielle, de Guillemin dans cette chère Sorbonne (à la Maison de la Recherche) où on m’a si souvent fait grief de m’intéresser à lui.

De plus l’invitation ne venait pas de n’importe qui, et ne portait pas sur n’importe qui. Il s’agissait d’une journée organisée par Sophie Vanden Abeele-Marchal, maître de conférences à Paris-IV et directrice du Bulletin de l’AAAV (Association des Amis d’Alfred de Vigny), et par Sylvain Ledda, professeur à l’Université de Rouen et éditeur du Théâtre complet de Vigny chez Champion.

Le sujet de la journée était : « Alfred de Vigny, passions et émotions », et au milieu d’interventions sur Vigny romancier, dramaturge ou poète, j’étais invité à parler de « Guillemin, Vigny et la “critique-passion” ».
Ce que j’ai fait le 15 juin dernier.

Guillemin et Vigny

C’est une très longue histoire de désamour.


Né en 1903, Guillemin a été lycéen, puis étudiant, à une époque où Vigny non seulement faisait partie de ce que l’on apprenait à admirer, mais encore était présenté en modèle du poète austère, retiré dans sa « tour d’ivoire » (mot inventé par Sainte-Beuve à son sujet), noble à tous égards.
L’élève Guillemin a appris et récité par cœur « Le cor » et « La mort du loup ».

Et voilà qu’en 1923 il entre dans le cercle de Marc Sangnier dont il devient le secrétaire : or Sangnier est le détenteur, par filiation naturelle, d’une immense partie des papiers inédits de Vigny, qu’il lui laisse découvrir ;
et le Vigny homme privé (famille, amitiés, ambitions, amours) que recèlent ces lettres et ces carnets lui paraît soudain très différent de ce qu’on lui a appris ; il ne va pas cesser de dire comme il se sent loin, désormais, de cet homme.

Alfred de Vigny à l’âge de dix-sept ans en uniforme de sous-lieutenant.
Portrait par François-Joseph Kinson – Musée-Carnavalet.

Dans mon exposé à la Maison de la recherche de la Sorbonne, j’ai eu un but informatif modeste : rappeler ce que Guillemin avait dit et écrit sur Vigny, entre 1939 (premier article) et 1986 (dernier article), en mettant plus spécifiquement l’accent sur 1955, date de publication de son M. de Vigny homme d’ordre et poète, et sur le scandale suscité par ce livre.

Le contenu intégral de ce que j’ai dit paraîtra, mis en forme et organisé, dans le prochain numéro du Bulletin des Amis de Vigny ; ce n’est pas l’objet de cette newsletter.

Je retiens juste trois moments importants de mon intervention, pour l’intérêt – de nature diverse – de certains citations.

Premier moment

Moment déroutant, même pour un “guilleminien” convaincu :
en 1944, la préface qu’écrit Guillemin pour son édition des Poésies complètes de Vigny dans la « Collection classique » du Milieu du Monde, éditeur genevois qui lui avait demandé de concevoir une série de volumes où il donnerait à lire les “classiques”, justement, de son choix.
Il y eut entre 1942 et 1949 dix-neuf de ces volumes, allant de La Fontaine à Baudelaire, sans notes mais avec une préface, chaque fois, très personnelle (ce qui n’étonne pas dès lors que le préfacier est Guillemin…).

Or celle du n° 11, les Poésies de Vigny, donc, est étonnante : sur dix pages, à peine une, la dernière, concerne les vers de Vigny – et encore, pour dire qu’ils sont bien mauvais ; les neuf qui précèdent sont un portrait, accablant, de l’homme Vigny ; comme s’il fallait, en urgence, dénoncer « le double jeu, le trompe-l’œil, la mascarade, le mensonge assidus de cette existence ».

Vigny châtelain et producteur de cognac se plaint de son manque d’argent ? « Mais tel, avec une féroce amertume, persiste à se juger gueux dont les biens suffiraient au bonheur de plusieurs familles. »

Et il en va ainsi jusqu’au bout, des ambitions académiques aux amours déréglées, tout cela pour une œuvre qui se tarit peu à peu jusqu’à ce Vigny amer et malade, « ce cœur noué et devenu vénéneux dans la part de lui-même, décroissante, qui échappe encore à la sclérose », et dont il ne nous reste, en fait de poésie, que deux minces recueils décevants.

À se demander, soyons francs, pourquoi avoir voulu mettre un Vigny dans cette collection, si c’était pour le descendre en flammes de la sorte ? Mais justement : il s’agissait peut-être bien de le descendre en flammes. D’entrée on est tenté de dire que si la réputation de démolisseur de Guillemin est juste pour au moins une de ses victimes, c’est bien à propos de Vigny.

Deuxième moment

Deuxième texte déroutant, et qui va dans le même sens.
À la fin de 1954, l’hebdomadaire catholique de gauche Témoignage chrétien a commandé à Guillemin une série d’articles dont le titre général, non compromettant, est : « Réflexions sur quelques grands écrivains du XIXe siècle ».

Pour chacun, deux articles, l’un sur les idées religieuses, l’autre sur les idées politiques. Les deux premiers écrivains choisis sont Chateaubriand et Lamartine, le dernier est Victor Hugo, et pour ces trois-là Guillemin est chaleureux, même s’il critique, et enthousiaste. Des titres comme « Victor Hugo missionnaire » ou « Le combattant Victor Hugo » (20 mai et 10 juin 1955) ne trompent pas.

Le ton est différent pour Vigny, troisième des quatre auteurs retenus. Le titre des deux articles, « M. de Vigny et le goupillon », « M. de Vigny et le sabre » (25 février et 18 mars 1955), donne la couleur, et plus encore la première phrase du premier : « Gênant de parler de quelqu’un qu’on n’aime pas » – au moins, c’est être franc, comme est franche, je pense, l’affirmation que ne pas aimer Vigny n’est pas une raison de faire silence sur lui, car ses prises de position ont compté, en son temps.

Cela dit, Guillemin n’a pas changé d’avis depuis dix ans : « Vigny, plus je le fréquente, plus il me consterne ». Et de brosser à nouveau le portrait d’un écrivain stérile qui, « dans la mesure même où il n’avait rien à nous dire » [sic], s’est drapé dans une attitude de noblesse et de sagesse. L’œuvre de Vigny ? « une espèce de terrain vague, sans herbe et sans eau, où se pavane un vieux beau fardé, vacant et satisfait, qui se nourrit de sciure de bois ».

La “sagesse” de Vigny ? Allons donc ! et nous voyons ici s’exprimer une des plus profondes convictions de Guillemin, qu’il s’agisse de l’athée Vigny ou des autres :
« Nos décisions, nos options profondes, sont prises […] dans le creux de notre identité, là où commandent et s’affrontent les grandes forces obscures, les préférences essentielles : l’argent, le sexe, Dieu ». Or les comportements de Vigny à ces trois égards, quand on les examine, dit Guillemin, « ne laissent plus de place au doute sur la qualité d’un être, et ce qu’il a d’irrémédiable ».

Sur cet adjectif couperet se termine l’article…

Troisième moment

Mais qu’est-ce que Vigny a donc de si « irrémédiable » ?
C’est le troisième texte qui va nous le dire, ou plutôt deux textes, révélés par Guillemin en 1954, et qui, réunis, forment le premier chapitre de M. de Vigny homme d’ordre et poète publié chez Gallimard en décembre 1955 et réédité chez Utovie.

Le 20 février 1954 Le Figaro littéraire donne, sous le titre « Vigny, sauveur de Napoléon III : un complot étouffé dans l’œuf ! », le texte de notes prises par Vigny à Compiègne (où il avait été invité au palais impérial) sur des propos de son valet de chambre laissant craindre un projet d’attentat contre le souverain ; Vigny y laisse voir son intention de dénoncer ce complot.
Sous un titre plus sobre, « Vigny homme d’ordre », Le Monde du 6 novembre 1954 publie d’autres notes révélées par Guillemin, des projets de lettres au préfet de la Charente, où Vigny a son château ; il y est question des comportements dangereusement “gauchistes” de notables de son entourage.

Dans aucun des deux cas Guillemin ne dit que Vigny a réellement dénoncé quiconque, mais il ne cache pas ce qu’il pense de cette attitude au moins virtuelle de mouchard, motivée à ses yeux par des peurs de propriétaire (« dès qu’il s’agit de réalités immédiates, Vigny se retrouve spontanément, tel qu’il est dans son option fondamentale : un possédant appelant à l’aide le sabre et le canon pour la protection de cet ordre établi dont il est le bénéficiaire », M. de Vigny homme d’ordre et poète, p. 16).

Lorsque paraît le livre, dont les trois quarts concernent l’élaboration de l’œuvre de Vigny (brouillons et plans de poèmes, etc.) mais dont le premier chapitre reprend la teneur des deux articles de 1954, c’est le tollé dans la presse non seulement de droite mais modérée.

La vérité sortant du puits – tableau d’Edouard Debat-Ponsan – (1847-1913) – Hôtel de ville d’Amboise

Le feuilleton littéraire d’Émile Henriot, dans Le Monde du 4 janvier 1956, est sévère ; seuls les périodiques communistes, que le travail d’historien de gauche de Guillemin passionne, prennent fait et cause en sa faveur :
« Cachez cet argousin que je ne saurais voir », titre drôlement le talentueux André Wurmser le 26 janvier dans Les Lettres françaises, tandis qu’un grand universitaire, alors communiste pur et dur, Pierre Albouy, publie dans L’Humanité du 9 février un « Alfred de Vigny poète et policier » qui renchérit sur Guillemin.

Mais un seul article le choque, c’est celui que Mauriac, son aîné, son ami depuis trois décennies, donne au Figaro littéraire sous le titre : « Le bonheur d’être oublié » (24 mars 1956).
Il y est question de Vigny, naturellement, car Mauriac, qui admire le poète, juge indécent de s’en prendre à sa personne, mais il y est question surtout de tout écrivain qui serait après sa mort soumis à l’œil inquisiteur d’un Guillemin ; moi, Mauriac, par exemple (il ne le dit pas comme ça, bien sûr, mais le sens est plus qu’évident), quand je vais mourir – j’ai dix-huit ans de plus que lui –, que va-t-il dire de ma vie privée et de mes jardins secrets ? Décidément, oui, quel « bonheur d’être oublié » : on ne risque rien.

C’est à cet article à la fois narcissique et magnifique de Mauriac (qui l’a repris dans les Mémoires intérieurs) que Guillemin donne, le 7 avril 1956, une longue réplique intitulée « Suis-je coupable de “critique-passion” ? », toujours dans Le Figaro littéraire où tous deux écrivaient.
Amédée Lathoud, membre de « Présence d’Henri Guillemin », a opportunément repris et commenté ce texte dans le Bulletin de l’association (n° 3, avril 2014, p. 45-54).

C’est une des rares occasions, avant sa vieillesse où il a davantage parlé de lui-même, où Guillemin s’explique sur ses attitudes les plus viscérales.
Je n’en retiens ici que des passages qui concernent directement Vigny et que je ne pouvais pas ne pas lire lors de mon exposé à la Sorbonne, et l’on verra que rien en eux ne tranche sur ce que dit habituellement Guillemin historien de la littérature et historien tout court.

Illusion d’optique – Ange ou démon – Dessin de Maurits Cornelis Escher (1898-1972)

D’abord, réponse à ceux qui l’attaquent parce qu’il est de gauche, ou parce qu’il est catholique, ou les deux. Faux problème, rétorque-t-il, car j’aime des athées et j’aime des gens de droite :

« Soyons francs. Il ne s’agit ni de politique, ni de religion. Il s’agit de qualité humaine, il s’agit de tempérament, il s’agit d’une certaine attitude devant la vie ; il s’agit de ce quelque chose qu’on atteint assez vite dans la fréquentation d’un être, même disparu de longue date, et qui nous le livre dans son tréfonds. Et pas moyen de se défendre, alors, non d’un jugement, mais d’un réflexe. L’homme nous est présent comme si nous avions capté son regard, touché sa main, respiré son odeur. Verlaine peut avoir été hideux, c’était tout de même un être pur. Hugo peut avoir dit quelques sottises, c’était tout de même un être grand. Vigny peut avoir écrit quelques beaux vers, c’était tout de même un être petit, et rance. Cela s’appelle critique-passion ? Soit. Et où est l’histoire impartiale ? Il n’y a pas d’histoire impartiale. Il n’y a que des historiens qui font semblant d’être “objectifs” […]. Partialité n’est pas déloyauté. »

En approchant de la fin de sa réponse, Guillemin revient tout de même à la question politique, ou sociale, toujours à propos de cette histoire bien élevée qu’il hait, et il donne avec vivacité cette explication du « péché » qui serait le sien, s’agissant de Vigny :

« J’ai touché à un tabou. […] les Verlaine, les Rimbaud [deux écrivains sur lesquels il publiait beaucoup à cette époque], peu importe ce qu’on nous apprend sur leur compte. Avec eux, petites gens, tout est permis, et bon, et juste. Mais M. de Vigny est “du monde”, M. de Vigny avait des terres, M. de Vigny a droit à des égards, M. de Vigny a “quelques raisons” de se croire “à l’abri” […] Ma faute me paraît donc être d’avoir mal respecté un code non écrit de convenances que l’historien de bonne compagnie sait d’instinct ou d’éducation. L’historien “de bon goût” détourne, de lui-même, la tête lorsque ce qu’il aperçoit est de nature à porter préjudice aux personnes distinguées. »

Évidemment, « discrétion, déférence, ces qualités d’un bon domestique », ne sauraient être le fait d’un Guillemin.

La reproduction interdite – tableau de René Magritte (1898-1967)
Museum Boijmans Van Beuningen Rotterdam

Deux choses, ici, je crois, dans son attitude : une rancœur atavique de fils de cantonnier contre le “château”, et la conviction absolue, qui n’est plus seulement subjective et personnelle, que les écrivains (ou les hommes politiques) ont des comptes à rendre.

Je cite encore ce passage, presque à la fin de la réponse à Mauriac :

« Quiconque nous parle, invinciblement nous lui demandons ses preuves ; nous voulons savoir comment il s’en est tiré, lui-même, du métier d’homme, non la plume à la main, mais dans l’aventure, pour de bon, de sa destinée ; nous avons besoin de savoir s’il y croyait, s’il y avait “provision” sous ses chèques, garantie-or sous sa monnaie de papier, si sa vie, en somme, ratifiait son œuvre. »

Guillemin ayant pensé que la posture noble de Vigny était une posture tricheuse, il n’a pu que déplaire en le disant un peu haut.
Mais, disait-il de lui-même, « on ne sait que trop à quel point le bon ton me manque, infirmité dont je ne saurait guérir » : ces mots qui le peignent figurent en 1970 dans un article de La Tribune de Genève significativement intitulé « Les pudeurs de l’Histoire ».

Conclusion

Le point d’exclamation de mon titre a maintenant tout son sens : la teneur de ce que j’ai dit sur Guillemin et Vigny n’est pas de nature à faire changer d’avis ceux qui ne voient en Guillemin qu’un falsificateur, voire un marchand d’autographes ; et sa condamnation de Vigny est si haineuse qu’elle continue d’interroger même ses amis.

Mais ce Guillemin sans nuances est Guillemin aussi, et sans cette passion (qui, plus souvent positive, lui a fait “réhabiliter” tant de gens qu’il admirait), nous n’aurions pas l’ensemble de son œuvre.

Il était donc important de ne pas ignorer “son” Vigny, et il n’était pas indifférent que cela se passe à la Sorbonne, lieu de ce savoir de bon ton qui le mettait en rage.

Récit de Patrick Berthier.

Henri Guillemin
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Henri Guillemin à l’honneur sur France Inter

 

L’émission radio en direct consacrée à Henri Guillemin : « les passions d’Henri Guillemin »

La célèbre émission « La marche de l’Histoire », du jeudi 6 avril 2017, de 13h30 à 14h00, a consacré son sujet intégralement à Henri Guillemin. Son animateur, Jean Lebrun, visiblement très intéressé par Guillemin et notamment par le regain d’intérêt qu’il suscite aujourd’hui, a invité Patrick Berthier, notre associé à LAHG,  pour en savoir plus.

Qu’une émission de très grande écoute ait choisi, aujourd’hui comme sujet, de présenter la personnalité et l’engagement d’Henri Guillemin est une très bonne nouvelle. Oui, une très bonne nouvelle, quasi politique,  pour celles et ceux qui travaillent d’arrache-pied pour développer sa notoriété urbi et orbi.
L’existence de cette page d’émission nationale confirme au plus haut point (compte tenu du modèle économique des media), l’importance et la portée de la parole d’Henri Guillemin ; ce qu’on appelle, à défaut d’autres termes journalistiques, la « Renaissance » médiatique d’Henri Guillemin.
Une actualisation qui s’opère grâce notamment à la diffusion de ses conférences filmées sur Internet.

Sans oublier les réseaux sociaux – media de l’avenir – que nous gérons, ici à LAHG,  de plus en plus en continu, tellement ses conférences et, il faut bien le dire, nos travaux (colloques, intervenants, nos newsletters..), reçoivent un écho grandissant, stimulant, admirable et salutaire pour la pensée humaine (une clarté dans l’ombre de l’horizon).

Comme cela est rappelé au cours de l’émission, cette nouvelle jeunesse a débuté il y a quelques années suite au travail associatif et éditorial continuellement entrepris :
– succès des colloques interdisciplinaires portant sur les grandes périodes de crises politiques de l’Histoire nationale, là où se révèlent au plein jour les réels rapports de classes (« Henri Guillemin et la Révolution française – le moment Robespierre », « Henri Guillemin et la Commune – le moment du peuple ? »…toutes infos sur ces événements disponibles sur notre site) ;
-publications régulières de ses ouvrages par les éditions Utovie ;
-publications inédites ou entièrement renouvelées, de témoignages, portraits, entretiens. A cet effet, deux titres importants que nous vous recommandons (Les petits papiers d’Henri Guillemin de Patrick Rödel (1) ; Guillemin – une vie pour la vérité, une nouvelle bibliographie de Patrick Berthier (2)) ;
-expositions et conférences-débats à Mâcon, réalisées par l’association « Présence d’Henri Guillemin ».

Cette renaissance continue à se développer.

Saint-Just disait en 1794 : « Le Bonheur ? Une idée neuve en Europe ». Eh bien, ne pourrions-nous point dire, en ce jour, et par rapport à notre actualité, qu’avec ce renouveau guilleminien, une vérité politique retrouvée point [enfin !] à l’horizon ?

Tout cela est heureux. On (re)découvre Guillemin, on l’écoute, on le lit. Le succès de son audience sur le Net s’explique sans nul doute par ce qu’il dit, sa façon unique d’interpeller l’auditeur, mais aussi et surtout par le contenu même des sujets abordés qui, de façon claire et directe, dénonce les mensonges de l’histoire officielle et expose la vraie réalité des rapports de classe entre les « gens de biens » et le peuple.

A côté de Lamartine, de Marc Sangnier, le thème central de l’émission est là : la force de conviction d’Henri Guillemin pour la dénonciation des continuels mensonges des classes dominantes.
A ce titre, notons la manière dont Patrick Berthier, à la fin de l’émission, aura su maîtriser admirablement les astuces du jeu médiatique : en valorisant bien sûr Henri Guillemin, mais aussi, ce qui n’était pas évident, en mentionnant notre dernier colloque sur la Commune et, ultime réussite, en citant Annie Lacroix-Riz comme l’exemple type de l’historienne scientifique dénonçant justement le complot régulier de l’Etat envers le peuple, à l’instar de ce que ne faisait que dire Henri Guillemin.

Références et informations complémentaires

L’émission a été bien préparée. Sur le site internet de France Inter, le texte du synopsis de l’émission est intéressant à lire. Outre une capture d’écran youtube d’Henri Guillemin en introduction, les références élémentaires pour mieux nous faire connaître n’ont pas été oubliées ; entre autres sont mentionnées l’existence de notre site internet (LAHG), de « Présence d’Henri Guillemin », des éditions Utovie et de la RTS. Suivent encore d’autres références utilisées pour l’émission.

Pour lire les informations, cliquez ici

Ecouter l’émission

Cette émission est heureusement disponible et le sera pendant un an.
Pour réécouter l’émission, cliquez ici

Notes

(1) Les petits papiers d’Henri Guillemin sont parus en 2015 aux éditions Utovie. Il s’agit d’un livre essentiel si l’on veut approcher au plus près la personnalité complexe de l’Homme Guillemin. Patrick Rödel, son neveu, témoin incontournable,  livre ici un témoignage unique, direct, très subtil et plein de vérité, tout en délicatesse et nuances, où se mêlent savoureux souvenirs des vacances en famille et réflexions critiques sur l’art singulier par lequel le personnage Guillemin s’est constitué, disons construit, peu à peu sur les plans connexes de sa vie personnelle, de sa vie de famille et de son image publique. Un livre incontournable pour le découvreur, comme pour le spécialiste de Guillemin.
Pour en savoir plus, cliquez ici

(2) Guillemin – une vie pour la vérité est la nouvelle bibliographie, revue et augmentée, réalisée par Patrick Berthier, sujet d’une précédente lettre d’information. Pour en savoir plus, cliquez ici

Henri Guillemin en 1962 (Photo : RTS)
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Quand Guillemin lisait Céline

Les chroniques du Caire n°4

Patrick Berthier :
Lorsque j’enseignais à la Sorbonne, j’ai longtemps côtoyé Henri Godard (né en 1937), le moins contesté des spécialistes universitaires de Céline ; c’est un homme si austère, si discret, si courtois qu’on ne pouvait pas ne pas s’interroger sur ce qui l’avait amené à se consacrer à un écrivain et à un homme tellement aux antipodes de ce qu’il semblait être lui-même – je ne l’ai pas connu assez pour oser le lui demander… Toujours est-il que l’on doit à Godard un travail considérable sur Céline, à commencer par sa thèse (Poétique de Céline, Gallimard, 1985), et qu’il a publié dans la respectable « Pléiade » les quatre volumes de ses Romans (1974 à 1994), ainsi qu’un volume de Lettres en 2009.

Mais justement. Le premier volume des Romans contient les deux premiers chefs-d’œuvre, Voyage au bout de la nuit (1933) et Mort à crédit (1936), et les trois autres les romans, souvent moins connus, écrits pendant et après la guerre (Céline, né en 1894, a vécu jusqu’en 1961).

Bagatelles pour un massacre, paru en décembre 1937, et L’École des cadavres, un an plus tard, manquent à l’appel : certes, ce ne sont pas des romans, mais surtout ces textes, qui relèvent plutôt du genre du pamphlet atypique, restent maudits à cause de leur furieux antisémitisme ; à la demande de Céline lui-même, puis de sa veuve et de ses ayants-droit, ils ne sont pas réédités en France, et vous ne pourrez trouver ni l’un ni l’autre en librairie, sauf si vous tombez sur un exemplaire d’époque. 

 

Et comme il y a des amateurs, les prix, sur internet, sont élevés : ce 1er décembre 2016, la centrale de vente amazon, tout en indiquant, selon sa formule habituelle, que le produit est « actuellement indisponible », donne une échelle allant de195 à 265 € pour Bagatelles ; quant à L’École des cadavres, dont le titre est un peu moins célèbre, il y en a un exemplaire à 56 €, débroché et dépenaillé à s’en tenir à la photo honnêtement jointe à l’annonce ; un collectionneur devra débourser 450 € pour une édition originale en « bon état » – sans photo jointe.

Précisons pour être aussi complets que possible qu’un volume de plus de mille pages contenant l’ensemble des Écrits polémiques de Céline, dont nos deux pamphlets et Les Beaux Draps (1941), a été imprimé au Canada, richement annoté et commenté par un des spécialistes actuels de son œuvre, Régis Tettamanzi (Québec, Éditions8, 2012, 60 dollars canadiens). On peut aussi, depuis plusieurs années, lire en ligne ces œuvres sur le site <dernièresnouvellesdufront>, mais en texte brut, sans commentaires.

Il n’était pas forcément inutile de donner ces quelques indications au moment de parler des articles de Guillemin sur Bagatelles pour un massacre et L’École des cadavres, à l’époque de leur publication. Je ne suis pas le premier à le faire, et je tiens à renvoyer au très solide article sur Guillemin et Céline publié par André Bazzana dans les Cahiers de l’association « Présence d’Henri Guillemin » (Académie de Mâcon, n° 2, 2013, p. 45-56) ; comme il reproduit intégralement en annexe (ibid., p. 65-69) l’article de Guillemin sur L’École des cadavres paru dans La Bourse égyptienne du 19 février 1939, je parlerai ici surtout de Bagatelles pour un massacre.

Guillemin lit (et relit) Bagatelles pour un massacre de Céline

Pour situer dans leur juste lumière les deux articles du Guillemin de 1938-1939, aujourd’hui déroutants à lire sous sa plume, il faut partir de l’autre bout de la chaîne.
Le 9 décembre 1991, quelques mois avant sa mort, Guillemin publie dans sa chronique de L’Express de Neuchâtel un article sobrement intitulé « Le mystère Céline », mais dans lequel il ne renie en rien son attirance de toujours pour celui qu’il appelait vingt ans plus tôt l’ « affreux et cher Céline » – titre d’un article publié dans La Tribune de Genève du 3 août 1972.
Il n’y peut rien, il l’aime, et un autre titre le disait d’une façon différente : « Céline, un monsieur qui me passionne » (titre d’une rubrique de son « Journal d’un historien », dans France-Soir du 25 juin 1971). Bien sûr, cinquante ans après, il aimerait avoir mieux lu Bagatelles ; le 21 janvier 1991, déjà dans L’Express de Neuchâtel, il parle de ce livre en le traitant de « répugnant produit », et bat sa coulpe (« Gêne, en moi, et presque honte ») pour la naïveté avec laquelle il avait pris pour des « extravagances » les fureurs continues de Céline contre les « youtres ». C’est qu’avoir de nouveau « ces pages sous les yeux, après l’holocauste », cela change tout.
Et Guillemin se devait de le dire, même si l’homme Céline reste toujours pour lui non seulement digne d’attention mais encore objet d’une passion absolument contraire au « politiquement correct ».

Guillemin n’a écrit d’article, lors de leur publication, ni sur le Voyage au bout de la nuit, ni sur Mort à crédit, car il ne disposait pas alors de tribune pour le faire. Mais ses allusions à ces deux premiers livres, dans ses différents articles, montrent qu’il les place très haut. C’était pour lui une bonne raison de parler, dans La Bourse égyptienne, de ces Bagatelles pour un massacre acclamées dès leur publication par Brasillach dans L’Action française (13 janvier 1938) ou Lucien Rebatet dans Je suis partout (21 janvier).

 L’article que Guillemin publie à son tour dans La Bourse égyptienne le 27 février 1938 n’a pas eu un grand retentissement hors du Caire – ni par la suite, puisqu’André Derval, qui a publié en 2010 un dossier intitulé L’Accueil critique de « Bagatelles pour un massacre », ne reproduit pas moins de 61 articles… mais pas celui de Guillemin, qui lui a échappé. Qu’il n’ait été lu alors que par l’élite francophone d’Égypte et du Moyen-Orient ne l’empêche pas de nous retenir aujourd’hui par son contenu.
Ce qui apparaît le plus nettement dans cet article, ce sont d’abord deux éléments objectivement exacts :

1/ d’une part, ce n’est pas d’abord un livre sur les juifs, mais d’abord un livre sur la fatalité de la guerre qui s’annonce (même chose pour L’École des cadavres, au titre tout aussi sinistrement explicite) ;

2/ d’autre part, c’est un livre qui saute sans cesse d’un sujet à l’autre, dans « un total dédain de toute composition, de toute mesure, de toute équité, de tout bon sens », et avec « des forcènements hystériques » qui ont fait reculer « d’honnêtes gens » – l’expression, ici, n’a pas encore la force satirique qu’elle a revêtue plus tard sous la plume de Guillemin.

Qu’a-t-il aimé, dans ce livre ?

D’abord son côté jeu de massacre. Il cite avec une gourmandise visible les vacheries de Céline contre Gide « tout éperdu de réticences, de sinueux scrupules, de fragilités syntaxiques », ou contre le bien oublié Georges Duhamel, « Bénin Duhamel, l’endormeur, ému très mesurément », mais qui sait « gaminer un peu la sentence, troufignoliser quelques pertinents adjectifs », Duhamel « qui se donne en tendresses moulées, s’évertue en mille cursives guimauves », et Guillemin pourrait en citer bien d’autres, « des tas de choses comme cela, pas bêtes, de temps en temps très drôles, qui rappellent un peu Huysmans, un peu Léon Bloy, un peu d’autres encore, mais qui vous ont tout de même un accent neuf ».

On n’est là qu’au début de l’article, et Guillemin sait bien qu’il est déjà en train de faire l’éloge de ce livre contesté. Alors il tente de situer Céline, et de se situer lui-même face à ses « géniales cacophonies ».
Il écrit d’abord : « Céline tient, il tient extrêmement, à être un personnage impossible, pas du tout ordinaire, intolérable, absolument mal élevé ». Et, s’agissant de lui-même : « Je sais très bien qu’on risque de se faire du tort, de se déconsidérer gravement en avouant qu’on a du penchant pour des turpitudes de cette espèce. Tant pis. C’est un charlatan ? Je n’en connais pas beaucoup, en tout cas, de cette force. Un bateleur ? Son boniment vaut qu’on l’entende ».

Et les juifs, direz-vous ?
Il en est question, bien sûr, mais dans la continuité même de ce thème du bonimenteur. Guillemin n’y croit pas. Céline en fait trop. « Artifice ? Bien sûr. Quel est le livre, la chose écrite, qui n’emprunte pas à l’artifice ? » Il faut entrer dans la baraque de Céline en sachant qu’on est comme à la fête foraine : « En fait de grosse caisse, d’aboiements, de fausses notes arrachantes, de vociférations, de jongleries inconcevables, de frénésies, de contorsions et de bondissements, Bagatelles comblera tous les amateurs des parades de foire, et sans doute jusqu’aux plus blasés ».
Et que crie le bonimenteur ?

« Cette fois-ci, le grand thème, c’est l’antisémitisme. Enfoncé, Drumont ! Un petit vaseux, un autre “bénin”, à côté de Louis-Ferdinand. Il faut se faire une raison, quand on ouvre un livre de Céline ; il faut se cuirasser, s’immuniser. Si vous le prenez trop au sérieux, il vous jettera dans des transes ou dans des fureurs. »

C’est clair : il ne faut pas prendre l’antisémitisme de Céline « trop au sérieux » ; C’est une pose qu’il adopte, pour « horrifier le lecteur » ; ce qu’il veut, c’est écrire à sa guise : « Louis-Ferdinand a simplement inventé un genre bien à lui, expérimental et ravageur. Pourvu qu’il ait une occasion, il se déchaîne, ou plutôt se débonde ». On n’aura donc rien de plus sur « l’antisémitisme, thème numéro un » : juste les quatre lignes que j’ai citées ; tout le reste de l’article concerne les « thèmes accessoires », c’est-à-dire ce qui, quand on lit Céline, et malgré « son allure, exprès, d’échappé de Charenton », doit convaincre qu’ « il ne profère pas que des blasphèmes ou de toutes gratuites et bien creuses injures », que « ce délirant très lucide est loin de parler toujours pour ne rien dire, et pour le seul plaisir de son tintamarre ».

C’est le cas des pages sur l’URSS
« un témoignage, parmi d’autres et qui, comme les autres, mérite l’attention » ; c’est le cas en particulier des « trois pages sur Leningrad [qui] sont belles, incontestablement », et que Guillemin cite pour leur style apaisé (la description de la Neva) ou pour leur intensité humaine (l’évocation des réservistes à la fois « guenilleux » et affamés). C’est cela qui lui plaît chez « ce bonhomme tellement singulier, odieux à neuf lecteurs sur dix, et qui pourtant… » (c’est Guillemin qui ne finit pas sa phrase, ce n’est pas moi qui la coupe).

La conclusion de l’article dit bien comment son lecteur de 1938 voit cet auteur qu’il admire : « L.-F. Céline, s’il signait un jour de son nom, de son vrai nom : Dr Destouches, s’il cessait de cabrioler, de cavalcader, de vomir ses bolées d’ordures, s’il consentait à parler, du fond de lui-même, calmement, je crois que ce qu’il aurait à dire, il nous contraindrait à l’écouter, ayant ôté tout prétexte à ceux qui, pour l’heure, ne veulent pas l’entendre. »

Mais aurait-il encore été Céline ?

Si déconcertant qu’il soit pour nous qui avons lu, sur la Shoah, Claude Lanzmann et tant d’autres, cet article dans lequel l’antisémitisme occupe 4% du texte (quatre pour cent) est instructif, s’agissant d’un lecteur comme Guillemin, pour aider à comprendre l’état des esprits, alors qu’on s’acheminait vers Munich, vers la guerre et vers les camps.

Nous savons, nous (et encore nous a-t-il fallu du temps pour savoir, et pour admettre) ; très peu, en 1938, voyaient où s’engouffrait l’Europe. Lorsque l’écrivain et critique Frédéric Vitoux publie sa Vie de Céline (Grasset, 1988), Guillemin en rend compte dans sa chronique neuchâteloise (« Céline mis à nu », 16 mai 1988) ; il en rend compte, ou plutôt, comme il le faisait si souvent, il saisit l’occasion de ce livre, qu’il juge admirable, pour faire le point sur ce qu’il pense lui-même.
Il continue de ne pas comprendre ce côté de Céline, « ses vociférations démentielles, ses éructations hystériques contre les juifs » car, pour lui, « sous ces imprécations enragées, pas l’ombre d’une haine véritable » ; et Céline n’a été collaborateur ni par des actes ni par des articles. On en reste au « mystère Céline », et au génie de l’écrivain : si on voulait tout en dire, « on n’en finirait pas », et Guillemin s’interrompt à regret sur ces mots.

Guillemin n’est pas le seul à être ainsi “accro” de l’écrivain, malgré ses pamphlets. Ce qui est précieux pour nous, c’est d’avoir à la fois sa lecture à chaud des Bagatelles, et sa relecture à froid des années 1988-1991, peut-être pas si foncièrement différente ? Je mets un point d’interrogation parce que je ne sais moi-même comment peser les choses.

Et je laisse le dernier mot à Philippe et Nane Guillemin, qui se souviennent de l’avoir entendu dire de Céline, à propos d’une énorme gaudriole lue dans sa correspondance, et qui le faisait jubiler : « C’est le seul salaud que j’aime bien ».

Recension réalisée par Patrick Berthier.

Les chroniques du Caire

Les critiques littéraires qu’Henri Guillemin écrivit pour le quotidien La Bourse égyptienne pendant près de deux ans sont actuellement en cours de préparation par Patrick Berthier pour une publication exclusive chez Utovie prévue prochainement. On pourra ainsi bientôt lire l’intégralité des comptes rendus de « Bagatelles pour un massacre » et de « L’École des cadavres » .
D’autres « chroniques du Caire » sur Mauriac, Bernanos, etc… suivront très prochainement.

Quand Guillemin parle de Céline