Mauriac/Guillemin, une amitié d’un demi-siècle

C’était en juillet 1925. Le secrétaire général de l’Ecole Normale Supérieure cherchait un étudiant qui puisse servir de scribe pour les rencontres de Pontigny, en septembre, organisées par Paul Desjardins. Son choix s’arrêta sur Henri Guillemin qu’il avait pris sous sa protection.
Il y avait là du beau monde : André Gide, Roger Martin du Gard, Charles Du Bos, Ramon Fernandez, François Mauriac et quelques autres.

Je suppose que Guillemin était dans ses petits souliers, mais il n’en perdait pas une miette – il était logé et nourri pour ça d’ailleurs. A la fin de la session, on lui proposa, parce qu’on savait qu’il était proche de Marc Sangnier, de faire un exposé sur la pensée de ce dernier.
Guillemin s’acquitta de sa tâche du mieux qu’il put, mais il n’était pas encore devenu le conférencier virtuose que tant de gens ont apprécié ; devant les questions mi-ironiques mi-hostiles de son auditoire, il perdit ses moyens et je crois comprendre qu’il préféra s’arrêter – cela ressemble même à une débandade.

Le voici dans le parc à remâcher ce fiasco. Mauriac le rejoint, le console, lui raconte qu’il a lui-même fait partie du Sillon quand il était encore à Bordeaux, il y a vingt ans de cela, qu’il s’en est éloigné mais qu’il le regretterait presque quand il voit les réactions de ses collègues.

Le soir même, Mauriac écrit à sa femme : « J’ai fait la conquête du secrétaire de Marc Sangnier !! c’est un normalien catholique. »
Le terme de conquête fait sourire – qui a conquis qui ? Ce qui est sûr, c’est que durant l’été, Henri Guillemin écrit à François Mauriac. Timidement ? Sans doute, mais en même temps je ne peux m’empêcher de trouver ce jeune provincial assez culotté qui saisit au bond la perche que son aîné de 18 ans lui a tendue.
Et Mauriac lui répond très vite.

Etude pour le portrait de François Mauriac – 1923 – par Jacques Emile Blanche (1861-1942) -Rouen, musée des Beaux-Arts – Photo (C) RMN-Grand Palais / Agence Bulloz

« Mon cher ami,
Pourquoi craignez-vous de m’importuner ? Je ne saurais vous répondre aussi longuement que vous avez la gentillesse de m’écrire, mais je vous supplie de ne point douter du prix que j’attache à votre affection. J’ai besoin, devant Dieu, de quelques répondants de votre race et je suis visité par trop de démons pour ne pas ouvrir avec joie ma porte aux anges. »

Lettre reproduite dans l’ouvrage de Guillemin : Parcours ( Paris, Gallimard, 1989, p.384 ; réed. Utovie – cliquez ici) avec cette note que je trouve assez rouée : « Ai-je besoin de dire que la tentation fut grande, pour moi, de supprimer, au moins, ces deux derniers mots, si gênants à mon âge [Nous sommes en 1989, Henri Guillemin a 86 ans. Pourquoi serait-il gêné ? ].Tant pis ! Je devais, me semble-t-il, reproduire intégralement, et sans la moindre coupure, ces lignes importantes pour notre connaissance de François Mauriac. Tel qu’il fut. »

Mauriac reprend les thèmes abordés par Guillemin dans sa lettre : d’abord, ses lectures des œuvres de Mauriac, dont il doit parler avec un certain enthousiasme, puisque Mauriac joue les modestes.
« Vous ajoutez, vous transfigurez ; ainsi la jeunesse fait resplendir tout ce qu’elle veut bien aimer ; la moindre parole éveille dans un cœur comme le vôtre des échos bien plus beaux qu’elle même. » ; puis, le thème du modernisme :
Guillemin a dû faire part de sa perplexité devant les thèses de Loisy [Alfred Loisy, 1857/1940, chef de file de l’exégèse biblique moderniste, excommunié par Pie X, professeur d’histoire des religions au Collège de France ]. La réponse de Mauriac apporte une lumière fort révélatrice sur son propre rapport à la méthode historico-critique et aux recherches métaphysiques – du temps perdu !

« La foi nous délivre de ces recherches métaphysiques tellement vaines, en dehors d’elle, et elle nous laisse le champ libre pour acquérir des connaissances précises sur tout le reste. »
Et il conclut : « Profitez bien de votre liberté, mon cher enfant de Dieu. »

Ce premier échange marque le début d’une amitié qui durera jusqu’à la mort de Mauriac.

Mauriac invite Guillemin à lui rendre visite chez lui, à Paris, rue de la Pompe. Et durant toute l’année scolaire, Guillemin ira, chaque semaine, dîner chez les Mauriac. François Mauriac sera le parrain du premier enfant, leurs rencontres seront fréquentes, ici à Bordeaux, à Malagar, quand Guillemin revient d’Egypte. Mais, surtout, leur correspondance durera jusqu’à la mort de François Mauriac.

François Mauriac entouré de ses proches dans son domaine de Malagar (©Luce Leray)

« Je garde quelque 230 lettres (ou billets) de François Mauriac. », écrit Henri Guillemin dans Parcours.
Une abondante correspondance pour reprendre les termes de Lacouture dont Guillemin ne donnera que quelques fragments dans Parcours, le reste étant, dit-il, « pas vraiment intéressant, trop personnel », « sur mon mariage », et, ajoute-t-il, « des choses ridicules qui me gêneraient aujourd’hui ».

Pour être précis, il convient d’ajouter les huit lettres qu’il avait données à Caroline Mauriac (François Mauriac, Lettres d’une vie – 1904-1969 – éditions Grasset) et celles qu’il avait montrées à Lacouture, lequel s’en est servi dans sa biographie de Mauriac. Une trentaine.

Guillemin lui-même, dans Parcours, en cite une cinquantaine, parmi lesquelles douze ont déjà été utilisées par Lacouture. Mais, évidemment, ces lettres ne sont pas retranscrites in extenso. Des fragments tout au plus. Restent donc 180 lettres qui, selon les dires de Guillemin, relèvent de l’ordre du privé.
Cela fait beaucoup.
Du côté de Mauriac, seules 37 lettres de Guillemin ont été conservées et sont à la Bibliothèque Jacques Doucet.

J’aime cette proximité entre eux :
« Je vous aime de tout mon cœur, tout petit Chinois que vous êtes. » (23/07/27).
« Mon petit Henri, c’est quelque chose d’être copains pour l’éternité » (27/11/28)
Et, plus loin : « Maintenant, sale gosse, triomphez ; je me suis désabonné de l’AF [L’Action française, journal de l’extrême droite monarchiste fondé, en 1908 par Charles Maurras, condamné en 1926 par le Vatican, réhabilité en 1939 par Pie XII, interdit après la Libération]».

Cette proximité n’a rien d’évident étant donné la disparité de leurs idées politiques – Henri Guillemin, aux yeux de François Mauriac, est le disciple aveugle de Marc Sangnier, « votre véritable et unique maître », comme il le dira dans une lettre du 20/04/32.

Henri Guillemin avec Marc Sangnier, juin 1941, à Clos Lafitte.


Pendant toutes ces années, la pensée politique de Mauriac reste très profondément ancrée à droite – et il est amusant de le voir, des années plus tard, prétendre que, depuis sa rencontre avec Sangnier, il n’a pas varié dans ce qui guidait ses engagements.

Ce n’est pas ce qui ressort de ses lettres à Guillemin : « avec le désaccord profond de nos sensibilités politiques notre amitié est une gageure. Elle n’en est que plus précieuse, plus digne d’être conservée, préservée, défendue. » (26/10/29)

Mais certains événements la menacent étrangement et l’on voit Mauriac réagir avec violence à la création d’Esprit : « le christianisme et le bolchevisme s’y embrassent sous les mains bénissantes de Maritain » (24/12/32) [Jacques Maritain, 1882/1973, intellectuel converti au catholicisme qui joua un rôle important avec sa femme Raïssa ; ambassadeur de France auprès du Vatican de 1945 à 1948] – ce même Maritain dont Mauriac prendra la défense en 1941 contre les attaques de Claudel…..

Et l’année suivante : « Ce dont je vous en veux le plus, c’est de la tempête que vous soulevez en moi en mêlant le Christ à cet obscur soulèvement des passions les plus basses. » Lettre du 31/01/33.

Suivie le 3/02/33 de cette autre lettre : « L’épouvantable équivoque qui donne aux traditions les plus vénérables le visage de Moloch et de Mammon, et qui enrôle le Christ dans l’armée de la révolution n’aura pas d’adversaire plus déterminé que moi. Dès que je serai sorti de cette aventure académique, je suis décidé à mettre tout mon talent au service de ce que vous haïssez (…) Si vous croyez que l’amitié peut résister à cette division sur l’essentiel, libre à vous ! Moi je veux bien.. »

Guère possible de voir dans ces mots autre chose que le constat désabusé du fossé qui les sépare. Et dont il n’est pas sûr qu’il pourra jamais être comblé. Les choses ne vont pas s’améliorer dans les années qui suivent.

H. Guillemin

Je rappelle pour mémoire, parce que tout cela est bien connu, que la rupture de Mauriac avec la pensée politique de son milieu date de la Guerre d’Espagne. Guillemin n’est pas pour rien dans cette évolution ; il ne cesse de rappeler Mauriac à sa responsabilité de chrétien. Et ça marche.
Elle ne se fait pas sans mal, mais elle se fait. Au début de la guerre, Mauriac caresse encore l’espoir que Pétain va tirer la France de ce mauvais pas et il considère le geste de De Gaulle comme beau mais sans lendemain (cf Les Passions de Henri Guillemin, éd. La Bâconnière) ; mais il se reprendra très vite et fera partie du Comité National des Ecrivains.
Guillemin, à ce moment-là, est en Suisse.

Alfred de Vigny (1797 – 1863)

L’autre grand sujet de tension entre Mauriac et Guillemin ce sont les livres que Guillemin consacre à Vigny et à Constant.

Pour Vigny, il s’agit là de l’un des plus vieux attachements littéraires de Mauriac, depuis l’adolescence et les retours de Saint Symphorien où son frère Raymond l’initie à cette poésie. Et Mauriac ne supporte pas les révélations de Guillemin dans M. de Vigny, homme d’ordre et poète (1955 – réed. Utovie, cliquez ici) : l’auteur de La mort du loup, un vulgaire délateur qui renseigne la police sur les idées politiques de ses voisins ? Impossible, vous ne respectez rien ! Vous cherchez ce dont votre antipathie a besoin pour se justifier.

On connait les pages des Mémoires intérieurs de F. Mauriac : « Voici donc le danger d’après la mort : nous risquons d’être livrés à des Guillemin : nous, notre vie – et non pas notre vie telle que nous la connaissons, ce qui en émerge à la surface de notre mémoire, mais cette part immense, inconnue de nous-mêmes, et que l’oubli recouvre ».

Et l’exemple pris par Mauriac n’est pas sans intérêt : « prendre au hasard une lettre reçue il y a trente ans, d’une mère, d’une fiancée, d’un ami : elle est tissée d’allusions que nous ne comprenons plus, à des personnes, à des faits dont nous ne savons plus rien. » (p. 82/83)

Encore une histoire de lettres !

Sur Vigny, Guillemin se défend comme un beau diable. Il n’invente rien. Les faits sont là, les documents indiscutables.

Lettre de Guillemin du 28 mars 1955, conservée à Doucet : « Quant à Vigny, non, sérieusement, je n’assouvis pas de haines personnelles (j’essaie de plus en plus de n’en pas avoir ; et avouez que ce serait cocasse, un comportement « privé » contre ce pauvre vieux mort). Le personnage était ridicule, gonflé, et d’une très maigre substance. Mais ce qui m’exaspère en lui c’est son pharisaïsme- libre penseur, et, par dessus tout, ses façons méprisantes d’utiliser le « mensonge » chrétien en vue de sa sécurité personnelle. » [Les Pharisiens sont une des tendances du judaïsme devenue majoritaire après la destruction du Temple en 70 ; elle se caractérise par un ritualisme pointilleux qui scande tous les moment de l’existence. Pharisien est devenu synonyme d’hypocrite. Aux yeux de Guillemin, le christianisme de Vigny n’est que de façade.]

Et en juillet 1956 :  « Est-ce que vous m’en voudriez toujours à cause de Vigny ? Zut, alors ! Ce Vigny qui me crispe déjà tellement, s’il est encore responsable d’une vraie fâcherie de vous contre moi, c’est le bouquet ! »

C’est drôle et insolent et affectueux. En octobre de la même année, le 17, Guillemin écrit ceci qui me touche : « Ne m’écrasez pas. Vous en avez la tentation , et le pouvoir. Mais vous vous trompez sur mes intentions, que vous croyez mauvaises et un peu basses. Pourquoi, mon Dieu ? »

Et, lorsque paraît l’article de Mauriac : « Le H.G. simple d’esprit, le pesant H.G. ne trouve pas trop terrible ce qu’il s’attendait à découvrir bien plus épouvantable, sous votre plume. Alors, pas furax (mais jamais je ne pourrais l’être, contre vous ; parce que je sais vos emportements, que j’aime et sans qui vous ne seriez point ce que vous êtes. ».
Et encore « Vous êtes vous, ça suffit pour que je vous bénisse d’exister même si je reçois des horions et des griffures ». C’est du 24 octobre de la même année.

L’accélération de l’échange de lettres entre les deux hommes prouve combien Guillemin est anxieux de ne pas voir les ponts se briser.
Mais, sur Vigny, Guillemin ne désarme pas pour autant, et c’est au poète même qu’il s’attaque dans une lettre du 26 juin 1964 : il y concède qu’on trouve chez Vigny quelques beaux vers ( et ce sont toujours les mêmes que l’on cite, dit-il perfidement), « mais le reste, le reste ! Avez-vous relu Vigny ? Vraiment, avez-vous RELU Vigny ? C’est pitoyable. »
Une manière d’inciter Mauriac à n’en pas rester aux souvenirs de son adolescence.

Benjamin Constant (1767 – 1830)

Et puis, il y a Constant. Benjamin Constant muscadin. 1794-1799 paraît en 1958 (réed. Utovie cliquez ici)

Et là encore Henri Guillemin s’attaque à une des figures tutélaires du Mauriac adolescent. Il dénonce l’ambition forcenée de Constant, ses mensonges répétés sur sa nationalité, son amour pour l’argent, et surtout cette vilaine histoire de dénonciation du prêtre de son village qui pourrait être un obstacle sur la route de Constant vers la députation – l’homme sera condamné au bagne et mourra en Guyanne -.

La rage de Mauriac est destructrice et il s’en prend non seulement à la méthode de Guillemin, cette méthode de « limier », à la fois flic et chien de chasse, « implacable », dit-il, mais aussi à l’homme lui-même : « Benjamin Constant, adolescent, était follement ambitieux ? (…)voilà un appétit qui n’était pourtant pas inconnu du petit Mauriac, il y a cinquante ans, et il y a trente ans du petit Guillemin. 

Même chose pour le plaisir sexuel : « il n’aborde pas la vie avec plus d’appétit que le tala Guillemin, un siècle plus tard. Avec moins de vergogne, bien sûr ! Ses appétits ignorent les scrupules dont les petits chrétiens sillonnistes, Mauriac et Guillemin, nourrissaient leurs belles âmes. »
« Il a spéculé ? Et nous ? Jamais ? Il a demandé au gouvernement de le débarrasser d’un rival, ce n’est pas bien, c’est même lamentable – mais dans les périodes troublées que nous avons traversées, n’avons-nous jamais, dans aucune compétition, porté tort à qui que ce soit ? (…) Il y a eu les guerres, Vichy, la Résistance, la Libération. Sommes-nous tout à fait purs ? » ( Bloc-notes du 31 janvier 1959, publié par Jean Touzot dans D’un bloc-notes à l’autre, p.477).

Mauriac a beau se mettre sur le même plan que Guillemin, en s’invitant en même temps que lui à un examen de conscience approfondie, nul n’est dupe.

Je me demande comment Guillemin a pu réagir à ces allusions trop vagues pour être comprises par le non-initié mais qui touchent leur cible parce qu’elles viennent de quelqu’un qui le connait à fond.
Là où Mauriac pousse le bouchon un peu loin, c’est quand il prétend que sur le plan politique, Constant est à l’origine du courant auquel Guillemin se rattache lui-même – il y a quand même loin du libéralisme de Constant au catholicisme d’extrême gauche de Sangnier !

« Cette « fangeuse grandeur » dont parle Baudelaire, écrit François Mauriac, vous ne la haïssez tant que parce que tout de même elle appartient à un grand destin [sous-entendu, ce n’est pas le cas pour vous Henri Guillemin ] et qu’elle a nourri le germe d’une grande œuvre, et que c’est d’un seigneur qu’il s’agit – et je ne l’entends pas seulement dans les lettres : celui que vous méprisez a été l’initiateur du mouvement politique dont vous relevez vous-même : quant aux contradictions que vous dénoncez entre ces principes et son comportement dans sa vie personnelle, quel pharisaïsme que de s’en indigner ! Comment donc vous apparaît votre propre vie, du haut de la religion que vous professez ? Plus nos principes sont hauts et plus nos préoccupations quotidiennes nous devraient faire horreur ou pitié. »

Il y a bien sûr quelque chose de paradoxal à entendre Mauriac, qui n’a jamais pu résister à une vacherie bien sentie mais bien écrite, prêcher la charité à Guillemin !
L’un et l’autre me font penser à deux joueurs – tu me tiens, je te tiens, lequel de nous deux lâchera le premier les secrets de l’autre auxquels il a eu accès ?
« Jamais je n’ai rien écrit, ni prononcé qui vous fût hostile ? Comment avez-vous pu le croire ? », dit Guillemin . C’est dans une lettre du 25 mars 1969.

La tension retombe aussi vite qu’elle était montée.
Ils vont se retrouver, en politique, dans une commune détestation de ce qu’est devenu MRP, [Mouvement républicain populaire créé après la Seconde Guerre, clone de ce qui s’est appelé ailleurs Démocratie chrétienne et qui a souvent été au pouvoir entre 45 et 58], dans une admiration pour Mendès-France, pour de Gaulle aussi, en dépit des réticences de Guillemin qui viendront plus tard.

Ils vont se retrouver également sur le jugement sévère qu’ils porteront sur l’évolution de l’Eglise – par exemple la condamnation par Rome des prêtres ouvriers

Où l’on revient aux lettres.

En réponse à une inquiétude de Mauriac, Guillemin répond, toujours en 1969, « rassurez-vous, vos lettres ne sortiront pas de leur cachette ».

Que contiennent ces lettres en plus de ce qui a déjà été dévoilé par Guillemin lui-même ? Des jugements assassins sur certains de leurs amis communs – je pense particulièrement à Pierre-Henri Simon [Pierre-Henri Simon, 1903/1972, condisciple de Guillemin à Ulm, écrivain, chroniqueur littéraire au Monde, académicien]?
C’est possible, mais cela ne me paraît pas pouvoir être plus méchant que ce que Mauriac était capable de dire à haute voix.

Et l’on comprend que la réprobation que Mauriac manifestait à l’égard de l’utilisation par Guillemin de papiers qui auraient dû rester privés (correspondance, carnets, journaux intimes) n’est pas seulement motivée par l’idée que seule compte l’oeuvre publiée ; elle l’est parce qu’il redoute qu’il y ait dans ses lettres des faits qui puissent un jour être portées à la connaissance du public.

En attendant, il nous a fallu donc nous contenter des lettres qui nous sont accessibles. Il me paraît clair qu’elles ne contiennent pas beaucoup plus que ce que Guillemin lui-même a publié.
L’amitié des deux hommes a surmonté tous les obstacles.

Guillemin, dans une attitude très proche de celle de Montaigne, répète à l’envi qu’il aime Mauriac. tel qu’il est, qu’il supporte de lui bien des sévérités (pour ne pas dire des vacheries et des perfidies…) parce que c’est lui … mystère de l’amitié.

Mauriac après une période d’amitié très exaltée adopte une attitude plus réservée ; quand il parle de Guillemin, et cela dans des textes qui sont critiques à son égard, il emploie souvent l’expression « notre ami Guillemin » – ce qui fleure bon sa condescendance car qui englobe ce « notre » ?

Il est clair qu’il n’y a pas dans les lecteurs habituels de Mauriac beaucoup de gens qui connaissent Guillemin ou qui l’apprécient. Mais lorsqu’il s’agit de choses importantes, Mauriac sait trouver les mots qui conviennent à une amitié malgré tout durable.
Je n’en veux pour preuve que cette dédicace de François Mauriac que Henri Guillemin cite dans une de ses chroniques données au journal neuchâtelois l’Express :

« A mon cher Henri Guillemin (…) qui voit en moi non ce que je suis, mais ce que j’aurais dû être, de tout mon cœur reconnaissant. »
Ces mots sont tracés sur l’exemplaire du Cahier noir qu’il lui envoie.

Comment n’y pas voir un écho de cet ange dont il était question dans la première lettre que Mauriac adressait à Guillemin en 1926 ?

Note rédigée par Patrick Rödel.

La Lecture de la lettre – 1921 – tableau de Pablo Picasso – huile sur toile 184 × 105 cm – Collection Musée Picasso.

Légende (cf doc Musée Picasso/Art Gallery) : Deux hommes, plus grands que nature (Picasso et Guillaume Apollinaire), sont assis côte à côte sur une pierre dans un paysage aride et minéral. Leur costume citadin contraste avec le caractère sauvage du décor. La proximité des corps et l’attitude familière du bras de l’un passé sur les épaules de l’autre laissent supposer qu’il existe entre eux une certaine intimité. La présence de la lettre et du livre posé par terre à droite teinte le tableau d’une couleur littéraire. Bien que les visages ne soient pas les leurs, on a voulu voir dans cette œuvre l’évocation de l’amitié entre les deux hommes.

Notes :

Toutes les indications en italique et entre crochets […/…] sont de P. Rödel.

Comme indiqué le mois dernier, cette newsletter est également accessible depuis la page d’accueil.

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LAHG développe ses activités

A peine évoquées à l’occasion de la présentation de nos vœux le 4 janvier dernier, les nouvelles activités de l’association, approuvées lors de la dernière assemblée générale, peuvent maintenant être exposées en détail.
Elles répondent au souci de continuer à développer la notoriété de Guillemin, en complément de ce que nous entreprenons depuis le début : organisation de colloques pluridisciplinaires (tous les deux ans), éditions d’ouvrages de et sur Henri Guillemin (éditions Utovie) et mise en ligne régulière de newsletters.

Trois nouveaux chemins d’information vont ainsi s’ouvrir, dont les formes différentes et complémentaires ont conduit à les placer sous le titre générique de médiathèque : la Médiathèque des Ami(e)s d’Henri Guillemin (LAHG).

La médiathèque

La médiathèque des Ami(e)s d’Henri Guillemin (LAHG) se compose de trois départements :

Les vidéos des Ami(e)s d’Henri Guillemin :
Il s’agit de réaliser des entretiens vidéo auprès de personnalités aux profils variés, qui, comme Henri Guillemin, dispensent une analyse critique dans leurs domaines respectifs. A l’instar des conférences filmées que Guillemin a donné durant de nombreuses années, ces entretiens vidéos chercheront à faire découvrir, à faire mieux connaître, des sujets importants restés, volontairement ou pas dans l’ombre.
Ils couvriront un large éventail de domaines et de disciplines : sciences humaines, arts, littérature, témoignages d’activités professionnelles, etc.

Concernant ces témoignages, nous chercherons à présenter certains métiers mal connus ou entâchés de préjugés ; ce qui permettra aussi de rendre compte du fossé qui peut exister entre la réalité concrète des activités professionnelles et la façon dont elles sont évoquées à travers les discours officiels (par exemple, les personnels enseignants, hospitaliers, et bien d’autres…).
Prendre le pouls de ce quotidien nous fera aller sur les pas d’Henri Guillemin qui pratiqua régulièrement cet exercice.
In fine, il s’agit toujours de faire connaître Henri Guillemin.

Les audios des Ami(e)s d’Henri Guillemin :
Il s’agit de la même idée mais sur support uniquement audio. En effet, dans certains cas, une logistique plus légère sera de mise.

La bibliothèque des Ami(e)s d’Henri Guillemin :
Il nous est apparu utile et nécessaire de mettre en avant un certain nombre d’ouvrages clé, passés ou récents, qui sont en rapport direct ou indirect avec la vie ou l’oeuvre d’Henri Guillemin.
Une démarche qui constituerait, chemin faisant, une sorte de bibliothèque idéale.

Ainsi, de façon plus ou moins régulière, seront donnés des conseils et des recommandations de lecture et de relecture d’ouvrages relevant aussi bien des sciences humaines que de la littérature. Cette action permettra de (re)parler de la littérature du 19e siècle, période qui fut largement travaillée par Henri Guillemin.

Sans déflorer le prochain billet inaugural de cette nouvelle rubrique « Lectures et Relectures », prenez note que suivront d’autres billets portant sur l’actualité socio politique française ou sur la littérature, tel celui actuellement en cours de préparation par Patrick Berthier, à partir d’un ouvrage d’analyse de l’oeuvre de Balzac pour parler des rapports complexes qu’entretenait Guillemin avec l’univers balzacien.

D’autres conseils et recommandations de lecture et de relecture seront publiés. L’année 2021 est en effet riche en commémorations.

Ainsi, pour le 150e anniversaire de la Commune en mars prochain, Patrick Rödel rappellera l’importance des travaux de Guillemin sur cette période emblématique du soulèvement des libertés.

Un peu plus tard, pour le 200e anniversaire de la mort de Napoléon, il sera stimulant de rappeler le regard porté par Guillemin sur « cet aventurier corse ».

Les projets éditoriaux

Pour 2021, les éditions Utovie annoncent un riche programme Guillemin, composé de publications nouvelles et de mise en ligne en accès libre, d’ouvrages déjà parus.

Les deux textes Par notre faute et Ma conviction profonde, édition préparée par Patrick Berthier, seront prochainement publiés en un volume. Ce travail est actuellement en cours de finalisation.

L’humour de Victor Hugo, un petit texte oublié, sera également prochainement publié.

La thèse de Guillemin sur Lamartine, ainsi que l’ouvrage Histoire des catholiques français au 19e siècle seront publiés en version numérique et mis en ligne à titre gratuit sur le site Utovie.

La page d’accueil du site internet

La dynamique et la nouveauté étant les nerfs de la visibilité au sein de la blogosphère, la page d’accueil se devait de refléter l’ensemble de nos activités élargies, en présentant leur actualité au fur et à mesure de l’avancée de nos travaux.

Ainsi, la page d’accueil a été entièrement remaniée.
Elle montre d’emblée, en cinq vignettes actives, nos différents domaines d’activités :
Colloques et autres manifestations (ex : présentation d’ouvrage en librairie)
Entretiens vidéos
Entretiens audios
Bibliothèque (conseils et recommandations de lecture et de relecture pour une bibliothèque idéale)
Newsletters

Dans la barre des menus, un nouvel onglet « Médiathèque » a été installé. Cliquer dessus permet au visiteur de prendre connaissance du contenu de la médiathèque LAHG.
C’est aussi un menu déroulant faisant apparaître les trois rubriques qui la constituent : vidéos, audios et biblio.

S’abonner à la newsletter apparaît plus clairement. L’abonnement est directement lié à la plateforme de gestion des newsletters.

Deux moteurs de recherche figurent dorénavant en bas de la page.

Enfin, un court itinéraire de visite du site est indiqué.

La « frise » historique guilleminienne

C’est un vaste chantier que nous désirons ouvrir, avec autant de prudence et d’interrogations que d’enthousiasme et de détermination. Car si l’idée est belle, sa réalisation n’est pas simple.

L’idée est d’élaborer un document (numérique, multimedia, interactif, papier ?) reprenant, sur un axe chronologique, l’ensemble des travaux historiques de Guillemin. Le trajet historique commencerait par Jeanne dite Jeanne d’Arc jusqu’à La guerre du Golfe, son dernier livre.
Il traverserait les grandes périodes de l’Histoire comme : la Révolution française (Silence aux pauvres, Robespierre politique et mystique, et autres) ; le 19e siècle (Napoléon légende et vérité, les ouvrages sur la Commune, etc…) ; le 20e siècle.

Cette « frise » chronologique, inédite et originale, permettrait d’expliquer, pour chacune des périodes, comment et pourquoi Henri Guillemin les a étudiées.
S’y intégreraient les conférences de Guillemin, les différents articles, préfaces, et autres textes.

Pour mettre en forme ce travail, nous pouvons nous appuyer sur les applications numériques disponibles dans ce domaine. Certaines offrent de très riches possibilités pour une large et dynamique interactivité multimedia permettant de conjuguer textes, images, vidéos, audios, hyperliens, diagrammes, références, etc…

On le voit, c’est un projet à long terme et à plusieurs niveaux. Simple liste bibliographique ordonnée, ou analyse détaillée ultra référencée ? Document pour connaisseurs et personnes averties, ou pour les jeunes publics non connaisseurs ?

C’est en marchant qu’on découvre la courbe du chemin.
Les idées sont les bienvenues, voir ci-dessous.

Appel aux bonnes volontés

Nous sommes une petite association aux moyens tout aussi modestes. Au regard du développement des activités, nous ne cachons pas qu’une aide serait bienvenue.
Cette aide peut être financière ou non et prendre l’une des trois formes suivantes :

Adhérer : c’est la forme habituelle. Il suffit de cliquer sur le menu « adhérer » pour connaître les modalités d’adhésion.

Faire un don : un bouton numérique figure dorénavant sur la page d’accueil (diaporama en bas à droite). Il conduit vers une plateforme spécialisée de paiement en ligne sécurisé. Tout y est expliqué en détail, notamment les avantages fiscaux liés aux dons.
Selon vos moyens, le moment ou l’envie, pensez à nous !

Proposer un texte pour une newsletter : si vous avez apprécié un ouvrage, si vous souhaitez offrir le récit d’une découverte, d’une rencontre, si vous désirez apporter votre témoignage sur votre rapport à Henri Guillemin, tant l’oeuvre (à travers un de ses ouvrages, une de ses conférences), que l’homme (si vous avez eu le bonheur de le connaître), n’hésitez surtout pas à nous le dire en écrivant à l’adresse de messagerie suivante : administration@henriguillemin.org

Et si vous n’avez pas de texte à proposer, faites-nous part de vos idées et suggestions.

Article rédigé par Edouard Mangin

Henri Guillemin
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La condamnation des prêtres-ouvriers

Robert Dumont – oratorien et ancien prêtre-ouvrier – (né en 1926)

La condamnation des prêtres-ouvriers (1953-1954) de Robert Dumont

L’épisode est sans doute oublié. Il a fait date, pourtant, dans l’histoire des rapports compliqués de l’Eglise catholique et du monde ouvrier.

L’avènement de la révolution industrielle a entraîné, au 19ème siècle, l’apparition d’une classe ouvrière, issue pour sa majeure partie de la paysannerie, dont l’exploitation, les conditions de vie indignes assuraient l’accumulation des profits de la classe des possédants. Des voix se sont élevées, peu nombreuses, il est vrai, au sein de l’Eglise, pour dénoncer cet état de fait – Montalembert, Lacordaire, Ozanam, Sangnier, autant de figures sur lesquelles Henri Guillemin s’est penché (Histoire des catholiques français au XIXe siècle (1815-1905) – Le Milieu du Monde,1947 ; rééd. Utovie, 2003 – cliquez ici ; La bataille de Dieu – Le Milieu du monde, 1944, rééd. Utovie, 2003 – cliquez ici ; La cause de Dieu – Arléa, 1990, rééd. Utovie, 2015 – cliquez ici ) – et rappeler que la Parole du Christ s’adressait, au premier chef, aux pauvres.
Ces voix ont été étouffées ou marginalisées et l’Eglise s’est affirmée comme gardienne d’un ordre établi par Dieu lui-même.(cf sa réaction devant la Commune de Paris).

L’apparition du socialisme a changé la donne. Il est apparu aux yeux de la hiérarchie comme le danger absolu – athéisme, matérialisme, violence révolutionnaire étaient aux antipodes de la résignation benoîtement prêchée aux damnés de la terre, et l’Eglise s’est repliée sur son pré carré.

Il y eut bien des efforts pour tenter de ramener ce troupeau perdu au bercail – l’encyclique Rerum novarum de Léon XIII (1891) qui jetait les bases de la Doctrine sociale de l’Eglise, celle de Pie XI qui en célébrait le quarantième anniversaire (1931) – mais sans que cela débouche sur cette réconciliation souhaitée entre l’Eglise et la classe ouvrière, chaque timide avancée étant suivie d’une reprise en mains, d’une condamnation de ceux qui s’étaient cru autorisés à porter un autre regard sur la société et son organisation politico-économique.


Photographie de Robert Doisneau montrant le prêtre-ouvrier Camille Folliet (1908 – 1945) à Paris au printemps 1944 parmi les jeunes résistants futurs fondateurs de la Nouvelle Jeunesse Française.

C’est au cours de la Seconde Guerre mondiale que le cardinal Suhard dresse le constat effrayé de la rupture consommée entre l’Eglise et la classe ouvrière – et cet homme, pas spécialement d’avant-garde (pétainiste jusqu’à la garde!), va lancer un mot d’ordre – « La France, terre de mission » – qui sera à l’origine des prêtres-ouvriers.
Très vite, il apparaît qu’entre la hiérarchie (à part deux ou trois exceptions) et les prêtres qui entrent en usine le fossé est immense. Les prêtres-ouvriers parlent de la condition ouvrière, des combats qu’elle mène contre un système qui l’exploite et dont ils sont partie prenante ; elle se dote, pour se défendre d’un certain nombre de structures, syndicales et politiques.

Les ouvriers trouvent dans le PCF le seul « avocat » auquel ils peuvent faire confiance et dans les prêtres ouvriers des hommes aptes à les représenter. Ils ne voient dans l’Eglise officielle que l’alliée objective de la domination bourgeoise. Les évêques, eux, abreuvent les prêtres qu’ils ont envoyés en mission de belles paroles mais leur crainte de plus en plus vive est de les voir s’éloigner de l’Eglise. Le risque qu’encourent les prêtres-ouvriers est qu’ils se convertissent au marxisme au lieu de convertir la classe ouvrière au christianisme. Alors qu’ils proclament qu’ils sont prêtres autrement, les évêques les accusent de n’être plus du tout prêtres.

L’expérience commencée en 1946 se termine en 1953 sur ordre du Vatican. Tous sont sommés de se soumettre ou de se démettre.

Paris, 1953, prêtre-ouvrier © Sabine Weiss/Rapho/Eyedea

Pourquoi ce rappel rapide des faits ? D’abord parce que cet appel à l’obéissance à l’autorité sacrée de la hiérarchie est la répétition de celui qui fut adressé au Sillon en 1910 dont on sait les conséquences qu’il eut : Sangnier se plie à la volonté du Pape Pie X, le Sillon est dissout. On mesure, à relire les textes de l’époque, combien cette décision fut déchirante. Comme sont déchirants les témoignages des prêtres-ouvriers rassemblés dans le livre de Dumont.

Ensuite, parce que l’article de Guillemin, Par notre faute, paru en 1937, dans la revue des dominicains La Vie intellectuelle, (et republié par Patrick Berthier dans Le cas Guillemin, Gallimard, 1979) a une portée prémonitoire indéniable : il redit la gravité de ce divorce entre l’Eglise et la classe ouvrière :

« Ayons le courage de reconnaître, dans l’ignorance ou la haine des foules à l’égard de notre foi, le visage des omissions de générations de chrétiens, et, dans les doctrines mêmes de l’athéisme matérialiste, des exigences de justice qui sont comme l’âme indignée de la nature. Rien qui se dresse plus formidablement contre nous que ces vérités d’origine chrétienne que nous avons laissé trop souvent en souffrance et qui sont passées à l’ennemi. » (p.235)
Denis Pelletier dans sa postface au livre de Robert Dumont ne manque pas de signaler l’importance de ce texte (p.292)

Enfin, parce que la condamnation des prêtres-ouvriers va susciter la colère de Mauriac et de Guillemin – l’un et l’autre, dans les lettres qu’ils échangent à ce moment-là, n’ont pas de mots trop durs pour déplorer la bêtise de la hiérarchie catholique qui a perdu une occasion inespérée de renouer avec une partie de la classe ouvrière et donne raison à ceux qui l’accusent, et par le mode de vie de ses hiérarques et par ses options politiques, d’avoir renié le message du Christ et choisi le camp du capitalisme.

Dans son Bloc-notes de 1953 (Points Essais, p.97/8) Mauriac se fait l’écho de ce drame et l’on mesure, à le lire, la proximité qui est alors la sienne avec Guillemin :

« Interdiction pour tous les séminaristes d’aller faire des stages en usine. C’est tarir la source de recrutement des prêtres-ouvriers, l’arbre se trouve atteint à la racine. Le grand responsable : l’animateur de Jeunesse de l’Eglise (*). Il a donné toutes les armes à l’adversaire. Mais il suffit de voir qui dans l’Eglise gémit, et qui se réjouit et triomphe pour que je pleure. Les pauvres perdent toujours.(…)
Le double échec missionnaire (échec relatif) à l’égard des peuples d’outre-mer au dehors, et de la classe ouvrière au dedans, a une racine commune.
Si la vie en usine a corrompu quelques clercs, la vie « dans le monde » en corrompt un plus grand nombre. »

(*) Il s’agit du père Montuclard, dominicain accusé de se laisser séduire par les thèses marxistes de la lutte des classes, et, à ce titre, condamné par Rome.
J’ajoute, parce que la rencontre est symbolique, que lorsque Althusser rentre de captivité et se retrouve à l’Ecole Normale Supérieure, en 1945, il participe activement aux travaux de Jeunesse de l’Eglise. Les catholiques adhérents du PCF sont excommuniés, en juillet 1949, le groupe Jeunesse de l’Eglise est dissout en 1953 et, en 1954, Montuclar est réduit à l’état laïc. Althusser et sa sœur, jusqu’à cette date se réclament à la fois du catholicisme et du communisme. (Note de P. Rödel).

Un prêtre-ouvrier partageant le repas avec un groupe de travailleurs immigrés – Photo de Laurent WEYL

Il faudra attendre Vatican II pour que le discours de l’Eglise change, et sa pratique aussi, même si ce n’est que dans les marges.
L’accent est d’ailleurs mis à l’époque sur le mariage des prêtres qui n’avait pas été, en 1953, un argument majeur.

Et sur ce point, il n’est pas inintéressant de noter la réaction de Guillemin, dans une lettre à Mauriac qui date d’octobre 69 :

« Navrant, ce cri de tant de prêtres vers le mariage ! Je sais bien que la loi, ici, est récente (XIe siècle). Mais ce qui me déchire, c’est l’espèce de trahison essentielle qui se cache (bien mal!) sous cette revendication misérable. »

Aux yeux de Guillemin se marier serait pour un prêtre perdre sa spécificité, rentrer dans le rang ; être un homme comme les autres. Ce serait une atteinte à la fonction sacrée du sacerdoce et pour « une misérable compensation ». Les femmes apprécieront !

Et, surtout, Guillemin reste pris dans une vision extrêmement traditionnelle du sacerdoce qui est celle au nom de laquelle les prêtres ouvriers ont été condamnés.

Comme quoi on ne peut pas être toujours à l’avant-garde !

Mais Guillemin gardera toujours une sympathie marquée pour les prêtres qui manifestent leur proximité avec la classe ouvrière. Dans ses dernières années en Bourgogne, il aura une vraie amitié et une grande admiration pour le curé de son village qui était non pas « prêtre-ouvrier », le mot ayant vécu, mais prêtre au travail.
L’abbé Fernez se partage entre l’animation de sa paroisse et son travail de forestier qui lui est nécessaire pour être auprès de ceux qui doivent bosser pour gagner chichement leur vie.

Une manière de vivre concrètement le message christique.

Note de Patrick Rödel


Ouvrage de Robert Dumont – Editions Karthala – 708 pages – 42 €
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Nouvelle année 2021

Chemin de randonnée. Vers la lumière -Photo de Patrick Berthier

Cher-es abonné-es, cher-es adhérent-es, cher-es ami-es,

Alors qu’elle vient à peine de commencer, qui n’attend pas de cette nouvelle année la fin d’une période ouverte brutalement il y a un an et qui ressemble à un mauvais rêve éveillé ? Malgré l’incertitude générale de la situation et les changements réguliers de perspectives, nous espérons et désirons tous en sortir. Souhaitons donc que 2021 puisse être une bonne année à tous points de vue, et avant tout celui de la santé.

En ces premiers jours de janvier, recevez nos sincères remerciements pour votre soutien, vos commentaires et vos suggestions.

Ils sont pour nous importants. Comme adhérents, comme abonnés, vos conseils sont précieux. Nous le constatons régulièrement, l’intérêt pour les travaux critiques et démystificateurs de Guillemin ne faiblit pas. A travers nos différentes actions, nombre de messages de soutien l’attestent. Ils nous encouragent à progresser sur le chemin qu’il a tracé, en continuant de déployer nos activités et développer sa notoriété : newsletters, chemins de traverse, colloque, édition, et autres.

Et autres ? En effet, 2021 verra le lancement de nouvelles actions qui viendront enrichir, compléter, intensifier, élargir l’éventail en place depuis notre création. Proposer des pistes de réflexion, transmettre de la connaissance utile, dévoiler les vérités masquées, faire découvrir des ouvrages et des pensées critiques, rappeler les fondamentaux culturels, toutes actions permettant aux gens de comprendre la situation sociale actuelle et d’y voir plus clair, tout cela n’a pas faibli et garde le même niveau d’importance.

Les Ami(e)s d’Henri Guillemin (LAHG) ouvrent, avec 2021, leur sixième année d’activités. Parmi celles-ci, rappelons la tenue du colloque en octobre prochain.
Plusieurs dates avaient été évoquées dans notre dernière lettre du 23/11/20, comme celle du 2 ou du 9 octobre. Les agendas ayant évolué depuis, nous visons aujourd’hui la date du samedi 16 octobre (sous réserve des conditions de l’ENS).

En effet, l’actualité Guillemin sera riche en octobre prochain.
Je profite de l’occasion pour indiquer que nos amis de Mâcon, l’association « Présence d’Henri Guillemin » organisera le 2 octobre une journée d’études sur le thème : Henri Guillemin : un correspondant infatigable. (pour plus d’informations, cliquez ici).

Vient de paraître

Ouvrir cette nouvelle année c’est aussi donner des nouvelles sur les travaux de celles et ceux qui nous accompagnent, notamment en acceptant d’intervenir à nos colloques.

Aux derniers mois de l’année dernière, deux ouvrages importants ont été publiés, que nous souhaitons mentionner ici.
Ils portent tous les deux, mais à partir de points de vue très différents, sur une même problématique, un phénomène central, structurel et stratégique de la lutte de la classe ouvrière : celui de l’affaiblissement progressif du mouvement prolétarien du fait de scissions entre organisations réformistes et révolutionnaires.
Chez le premier, le sujet de la grande scission du congrès de Tours en 1920, chez le second, les scissions syndicales, par exemple celle de la CGT en 1947.


Editions du Croquant (décembre 2020)
200 pages – 15 €

Dans cet ouvrage, Jean Chérasse analyse, à partir d’une lecture attentive des discours prononcés à la tribune, ce qu’il s’est passé durant les cinq jours pendant lesquels s’exprimèrent les délégués des 89 fédérations de la SFIO (285 délégués) au sujet de l’adhésion de leur parti à la IIIe Internationale. On connaît ce qu’il advint à la fin du congrès.
Si cet événement, majeur pour l’avenir de la gauche française, a déjà fait l’objet d’une historiographie conséquente, il gagne à être revisité aujourd’hui lorsqu’on se place dans le cadre de pensée de Jean Chérasse : d’abord celui relatif à la Commune (rappelons son ouvrage somme Les 72 immortelles – 2 tomes – éditions du Croquant), à savoir l’espoir d’émancipation et de liberté que cette expérience (terminée dans le bain de sang de la semaine sanglante) a fait naître dans le peuple et dont, pour lui, la scission de la SFIO en deux partis politiques relève d’une autodestruction ; ensuite, celui plus vaste d’une indéfectible philosophie communaliste, voire anarchiste, qui rejette la structure verticale partidaire pour prôner au contraire l’horizontalité de l’organisation autogestionnaire et son corollaire de liberté individuelle.

Dans cet ouvrage, Jean Chérasse cherche à nous expliquer « comment ce grand sabordage de l’émancipation prolétarienne a-t-il perduré en paralysant le combat anti-capitaliste et en fragmentant, aujourd’hui encore, les forces de gauche qui sont réduites désormais à l’impuissance contre l’autocratie républicaine ­bourgeoise ? »


Editions Delga (novembre 2020)
344 pages – 20 €

Le dernier ouvrage de Annie Lacroix-Riz est une actualisation de son premier ouvrage paru en 2015 (éditions Le Temps des cerises – 250 p).
En effet, à la suite de l’évolution de la conjoncture syndicale, des questions de fond que cela soulève auprès d’un public de plus en plus large et de l’intérêt croissant pour cette problématique historique qui dépasse le strict champ syndical, s’était imposée la nécessité d’une actualisation.

Or, devant la richesse des archives disponibles et compte tenu de l’importance des enjeux, bien plus qu’une simple actualisation, Annie Lacroix-Riz a procédé à une refonte complète de son premier livre au point qu’on peut parler d’un nouvel ouvrage considérablement enrichi.

Preuves à l’appui, Annie Lacroix-Riz montre comment la division syndicale a été l’arme privilégiée du patronat pour nuire aux revendications ; comment des représentants des syndicats réformistes ont accepté, en échange d’avantages matériels, les stratégies patronales ou étatiques allant pourtant contre les classes laborieuses. Un phénomène mis en place par l’impérialisme dominant dès 1945 et qui perdure.

Ainsi, on apprend l’histoire du syndicalisme en France d’après-guerre (scission de la CGT de 1947 et création de Force ouvrière). Il y est aussi question du syndicalisme anglais, de la situation grecque, du syndicalisme allemand, de l’Italie et de la Tchécoslovaquie. Bref du champ européen.
On découvre les manœuvres, luttes d’influence, virements d’argent, rivalités de personnes, dans une Europe dévastée par la deuxième guerre mondiale, très vite passée sous domination américaine.

Guillemin aujourd’hui

Pour conclure, nous avons trouvé intéressant autant qu’amusant de partager avec vous cette découverte d’un article paru dans l’Obs en 2015, par ailleurs année de création de LAHG.

Nous savions à l’époque que le regain d’intérêt pour Henri Guillemin était dû à Internet ou plus précisément à la redécouverte de ses travaux critiques en histoire politique via ses conférences vidéo, le web n’étant que l’outil technique.
Nous ignorions qu’on s’autorisât en 2015, à parler de l’anticonformiste Guillemin, pourfendeur des gens de biens, dans un organe aussi prestigieux que l’Obs, faisant partie de l’empire médiatique d’un des neuf oligarques français propriétaires de 95 % de la presse française (source Monde Diplomatique). Comme quoi, tout est possible.

L’article s’intitule : Sur YouTube, l’étonnant carton post-mortem d’un historien oublié.
Concernant le succès de Guillemin sur internet, j’ai voulu compléter les indications publiées dans le hors série du Monde Diplomatique « Le roman national en débat » – été 2019, qui donnait le nombre impressionnant de 459 628 visionnages de sa conférence sur la Révolution française (plate forme you tube – nombre arrêté au 25 juin 2019). J’ai trouvé ceci :

  • Le fascisme en France (nouvelle version mastérisée RTS) : 86 872 visionnages depuis le 16/02/2020
  • Napoléon (intégrale RTS soit 6h25) : 45 813 visionnages depuis le 24/08/2020
  • La Révolution et la Terreur (1789-1794) : 255 554 visionnages depuis le 06/12/2016
  • Le désastre politico-militaire de 1940 : 160 672 visionnages depuis le 6/06/2017
  • La Révolution de 1848 : 76 124 visionnages depuis le 29/12/2019
  • Jeanne d’Arc (intégrale 6h22 – ancienne version uniquement audio) : 32 214 écoutes depuis un an.

Pour lire l’article de 2015 paru dans l’Obs, cliquez ici

Note rédigée par Edouard Mangin

Artificialis – installation de Laurent Grasso, artiste invité par le musée d’Orsay pour réaliser une œuvre de grande ampleur dialoguant avec l’exposition événement Les origines du monde. L’invention de la nature au siècle de Darwin.
Le musée d’Orsay, comme tous les musées, est fermé car considéré comme non essentiel à la vie.