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Chemin de traverse n°22 : Perversus de Claude Froidmont


Editions Weyrich – 368 pages – 17€

Claude Froidmont est un de ces amis de rencontre d’Henri Guillemin qui ont vu leur vie changée par les échanges qu’ils ont pu avoir avec lui. Guillemin avait cette capacité d’écouter et de reconnaître la parenté qui pouvait l’unir à ces jeunes gens pleins de passion. Claude Froidmont avait 27 ans quand il découvrit Guillemin. Celui-ci fut pour lui « ce pourvoyeur d’imaginaire » qui, non content de devenir le fidèle correspondant d’un gamin ignorant, le tira d’un coup de sa médiocrité, en le propulsant dans un monde auquel rien ne le préparait.

J’avais toujours rêvé d’écrire, continue Froidmont, il me laissa entendre que cet horizon était atteignable. J’avais subi les études que j’ai dites, il me montra du doigt une autre direction, où il ne s’agirait plus de disséquer les textes, mais d’entrer dans la chair des vies et de voir comment tous ces hommes, ou ces écrivains, mais c’est la même chose, s’étaient comportés sur les grandes questions humaines qui nous requièrent tous. Ce fut une bénédiction. (Chez Mauriac à Malagar, p.33).
Guillemin aurait été heureux de voir son protégé suivre ses conseils.

Nous avions rendu compte, ici-même, du très joli récit que Claude Froidmont nous avait donné des mois qu’il avait passés à Malagar, habitant solitaire de la vieille maison mauriacienne qu’il faisait, le jour, visiter (Chez Mauriac à Malagar, Les impressions nouvelles éd.) Claude Froidmont est né à Liège ; il vit et enseigne dans un collège girondin.
Il nous revient avec un roman aux éditions Weyrich.

Perversus ou l’histoire d’un imprimeur liégeois au temps des Lumières

Un roman picaresque et par son volume et par le foisonnement des histoires adjacentes autour de l’axe principal que constituent les métamorphoses de Guillaume Roosen, petit employé d’un imprimeur liégeois, orphelin de père, soumis à une mère qui ne cesse de le châtrer dans ses désirs d’émancipation, marié, sans très bien savoir ce qu’il doit faire pour que le mariage soit consommé, à une triste copie de sa mère, en un aventurier coureur de filles, piétinant allègrement les conventions sociales, fasciné par les idées qui président à l’Encyclopédie, taraudé par le désir d’écrire.

Un roman parce qu’ « il n’y avait que cela. C’était ce qui convenait à Guillaume. C’était là qu’on pouvait tout dire. » (p.280).

Il y a, sur le désir d’écrire, les ruses pour n’y pas céder, les folies qu’il engendre quand on s’y laisse aller entre exaltation et dépréciation, surestimation et dénigrement des pages vraies qui sortent du cœur même de Claude Froidmont. Pour ce qui est des imprimeurs/éditeurs, aussi, leur complaisance face à la médiocrité, à la nullité de ceux qui les payent, la transposition avec les déboires que nous connaissons est flagrante.

Guillaume se fera imprimeur pour que paraisse son œuvre, Histoire de Guillaume et Perversus, ce texte qui l’accompagne depuis le début et qui est la prémonition du travail des Encyclopédistes.

Une reconstitution très vivante

Claude Froidmont nous donne une reconstitution très vivante du contexte historique et social de ce XVIIIème siècle, une description fidèle du foisonnement d’idées et de sentiments contradictoires, jusqu’au cœur même de ses personnages, qui est la marque des périodes de grands changements. L’époque n’est plus aux intrigues simples quand couvent les forces qui vont bouleverser l’Europe.

Guillaume a beau tarder à découvrir plaisir et lucidité, il se rattrape, sans qu’on perçoive toujours comment il va parvenir à se sortir des mauvais pas où il s’engage. Il a, pour le tirer d’affaires, quelques présences tutélaires et paternelles qui veillent sur lui.
Et le lecteur se laisse prendre à ce tourbillon d’événements, entraîné par le style même de Froidmont dont l’élégance s’adapte au mieux à l’esprit du temps.

« Guillaume pardonnait tout et à tous. Il se sentait aussi vivant que quand son père le regardait faire ses devoirs, dans le silence de son recueillement. Cette admiration le remplissait d’assurance et de dignité, et elle le portait, aujourd’hui encore, à croire à l’impossible.
Imprimeur et écrivain, voilà ce qu’il était, voilà ce qu’il serait pour toujours. Et il y aurait un grand livre, bientôt, qui donnerait un prolongement à son rêve. Et on l’accueillerait, à bras ouverts, à Paris, pour ce qu’il était. »

La rage d’écrire est bien la ligne directrice de ce livre.

Patrick Rödel

Nos collaborateurs publient

Editions Michel Calmejane – 116 pages – 20 €

Paysages avec tombes – Un héritage protestant en Aquitaine est le dernier ouvrage de Patrick Rödel, réalisé avec le photographe Victor Cornec.

Dans une bibliothèque, cet ouvrage se placerait sur le rayon consacré aux Beaux Livres, aux livres d’Art. Au cours d’une centaine de pages, qu’on feuillette aussitôt, on est d’abord happé par les somptueuses photographies en noir et blanc très contrasté, parmi lesquelles circule le texte de P. Rödel mis en page comme un texte poétique.
On comprend alors que ce livre va exiger plusieurs lectures. Peut-être trois.

On commence par les images, car l’image est toujours plus immédiatement captivante que l’écrit. Ce sont donc les photographies qu’on découvre en premier, qu’on regarde et dans lesquelles bientôt on s’absorbe. On admire leur force d’évocation jusqu’à parfois les ausculter pour certaines.
Elles montrent des tombes abandonnées, seules, isolées, en plein champ sous le soleil, ou cachées par la végétation des sous-bois, mais toujours seules et uniques. Petits temples mystérieux et non pas simples stèles plates à peine remarquables, elles sont délabrées, cassées, austères, nues, à l’opposé du décorum des cimetières catholiques. Rares sont celles qui sont restées vaillantes face au ravage du temps.

Et il y a les arbres. Presque toujours de grands arbres majestueux autour d’elles. Quand ils sont absents, un épais fouillis végétal, sauvage les enveloppe « transformant ces modestes monuments en reproduction miniature des temples d’Angkor » ; car la sylve est autant le sujet des photographies que le minéral des tombes abandonnées. D’où le titre.

Photo Victor Cornec – page 17

Puis c’est au tour de la lecture du texte. Il ne s’agit pas d’un commentaire, ou d’une analyse sémiologique de chaque photo. Pas du tout.
Le texte est une méditation, sous forme de poème en prose – parfois quelques lignes sur la page, à droite ou à gauche, parfois en regard d’une photo, parfois seul, au centre ou en décalé, mais toujours posé de façon délicate.

Et puisque la nature est omniprésente, sauvage, vierge (aucun personnage n’est représenté, pas même son ombre), que le règne végétal et minéral s’entrelacent de photos en photos, on ressent le mouvement, la liberté d’un texte qui circule en virevoltant entre les photos comme la végétation qui sillonne autour des tombes et on se dit alors que le troisième règne, l’animal est lui aussi bien présent, à travers la lecture d’un texte qui ne fait que circuler et voleter comme un papillon parmi les photographies.

« Curieuse rencontre, en tout cas, qui fait naître comme un léger malaise » car « depuis quand les tombes s’échappent-elles des murs protecteurs des cimetières ? » lance, non sans humour, Patrick Rödel au début de l’ouvrage.

A partir de là, la méditation va s’accompagner d’une enquête pour comprendre la raison de ces blocs en plein champ. Commence une rêverie éveillée se tressant autour de la singularité des sites comparée aux cimetières orthonormés catholiques, autour de la puissance esthétique des scènes ouvrant la réflexion sur l’Au-delà et surtout, autour du salutaire rappel historique de l’incroyable persécution dont furent victimes les protestants.

De la boucherie de la Saint Barthélémy (nuit du 23 au 24 août 1572, des dizaines de milliers de morts à Paris et en province, sans commune mesure avec la Terreur de 1793 dont on nous rebat les oreilles), en passant par la valse-hésitation de l’Edit de Nantes, jusqu’à l’accalmie enfin venue à partir de 1789, Patrick Rödel, sans se départir de son parti pris poétique, détaille les souffrances, les horreurs et les crimes subits par « les Religionnaires, les tenants d’une Religion Prétendument Réformée, RPR » pendant des siècles.
Et l’on comprend alors pourquoi ces tombes sont posées ici et là comme d’étranges monolithes : les cimetières leurs étaient interdits.

Une troisième lecture ? Pourquoi pas. Ne serait-ce que pour goûter au plaisir de découvrir le jeu du texte avec les photos et s’apercevoir ainsi d’une chose passée inaperçue au début : ils se font sans cesse, l’air de rien, de continuels et discrets clins d’oeil.

Edouard Mangin

Photo Victor Cornec – page 50
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La condamnation des prêtres-ouvriers

Robert Dumont – oratorien et ancien prêtre-ouvrier – (né en 1926)

La condamnation des prêtres-ouvriers (1953-1954) de Robert Dumont

L’épisode est sans doute oublié. Il a fait date, pourtant, dans l’histoire des rapports compliqués de l’Eglise catholique et du monde ouvrier.

L’avènement de la révolution industrielle a entraîné, au 19ème siècle, l’apparition d’une classe ouvrière, issue pour sa majeure partie de la paysannerie, dont l’exploitation, les conditions de vie indignes assuraient l’accumulation des profits de la classe des possédants. Des voix se sont élevées, peu nombreuses, il est vrai, au sein de l’Eglise, pour dénoncer cet état de fait – Montalembert, Lacordaire, Ozanam, Sangnier, autant de figures sur lesquelles Henri Guillemin s’est penché (Histoire des catholiques français au XIXe siècle (1815-1905) – Le Milieu du Monde,1947 ; rééd. Utovie, 2003 – cliquez ici ; La bataille de Dieu – Le Milieu du monde, 1944, rééd. Utovie, 2003 – cliquez ici ; La cause de Dieu – Arléa, 1990, rééd. Utovie, 2015 – cliquez ici ) – et rappeler que la Parole du Christ s’adressait, au premier chef, aux pauvres.
Ces voix ont été étouffées ou marginalisées et l’Eglise s’est affirmée comme gardienne d’un ordre établi par Dieu lui-même.(cf sa réaction devant la Commune de Paris).

L’apparition du socialisme a changé la donne. Il est apparu aux yeux de la hiérarchie comme le danger absolu – athéisme, matérialisme, violence révolutionnaire étaient aux antipodes de la résignation benoîtement prêchée aux damnés de la terre, et l’Eglise s’est repliée sur son pré carré.

Il y eut bien des efforts pour tenter de ramener ce troupeau perdu au bercail – l’encyclique Rerum novarum de Léon XIII (1891) qui jetait les bases de la Doctrine sociale de l’Eglise, celle de Pie XI qui en célébrait le quarantième anniversaire (1931) – mais sans que cela débouche sur cette réconciliation souhaitée entre l’Eglise et la classe ouvrière, chaque timide avancée étant suivie d’une reprise en mains, d’une condamnation de ceux qui s’étaient cru autorisés à porter un autre regard sur la société et son organisation politico-économique.


Photographie de Robert Doisneau montrant le prêtre-ouvrier Camille Folliet (1908 – 1945) à Paris au printemps 1944 parmi les jeunes résistants futurs fondateurs de la Nouvelle Jeunesse Française.

C’est au cours de la Seconde Guerre mondiale que le cardinal Suhard dresse le constat effrayé de la rupture consommée entre l’Eglise et la classe ouvrière – et cet homme, pas spécialement d’avant-garde (pétainiste jusqu’à la garde!), va lancer un mot d’ordre – « La France, terre de mission » – qui sera à l’origine des prêtres-ouvriers.
Très vite, il apparaît qu’entre la hiérarchie (à part deux ou trois exceptions) et les prêtres qui entrent en usine le fossé est immense. Les prêtres-ouvriers parlent de la condition ouvrière, des combats qu’elle mène contre un système qui l’exploite et dont ils sont partie prenante ; elle se dote, pour se défendre d’un certain nombre de structures, syndicales et politiques.

Les ouvriers trouvent dans le PCF le seul « avocat » auquel ils peuvent faire confiance et dans les prêtres ouvriers des hommes aptes à les représenter. Ils ne voient dans l’Eglise officielle que l’alliée objective de la domination bourgeoise. Les évêques, eux, abreuvent les prêtres qu’ils ont envoyés en mission de belles paroles mais leur crainte de plus en plus vive est de les voir s’éloigner de l’Eglise. Le risque qu’encourent les prêtres-ouvriers est qu’ils se convertissent au marxisme au lieu de convertir la classe ouvrière au christianisme. Alors qu’ils proclament qu’ils sont prêtres autrement, les évêques les accusent de n’être plus du tout prêtres.

L’expérience commencée en 1946 se termine en 1953 sur ordre du Vatican. Tous sont sommés de se soumettre ou de se démettre.

Paris, 1953, prêtre-ouvrier © Sabine Weiss/Rapho/Eyedea

Pourquoi ce rappel rapide des faits ? D’abord parce que cet appel à l’obéissance à l’autorité sacrée de la hiérarchie est la répétition de celui qui fut adressé au Sillon en 1910 dont on sait les conséquences qu’il eut : Sangnier se plie à la volonté du Pape Pie X, le Sillon est dissout. On mesure, à relire les textes de l’époque, combien cette décision fut déchirante. Comme sont déchirants les témoignages des prêtres-ouvriers rassemblés dans le livre de Dumont.

Ensuite, parce que l’article de Guillemin, Par notre faute, paru en 1937, dans la revue des dominicains La Vie intellectuelle, (et republié par Patrick Berthier dans Le cas Guillemin, Gallimard, 1979) a une portée prémonitoire indéniable : il redit la gravité de ce divorce entre l’Eglise et la classe ouvrière :

« Ayons le courage de reconnaître, dans l’ignorance ou la haine des foules à l’égard de notre foi, le visage des omissions de générations de chrétiens, et, dans les doctrines mêmes de l’athéisme matérialiste, des exigences de justice qui sont comme l’âme indignée de la nature. Rien qui se dresse plus formidablement contre nous que ces vérités d’origine chrétienne que nous avons laissé trop souvent en souffrance et qui sont passées à l’ennemi. » (p.235)
Denis Pelletier dans sa postface au livre de Robert Dumont ne manque pas de signaler l’importance de ce texte (p.292)

Enfin, parce que la condamnation des prêtres-ouvriers va susciter la colère de Mauriac et de Guillemin – l’un et l’autre, dans les lettres qu’ils échangent à ce moment-là, n’ont pas de mots trop durs pour déplorer la bêtise de la hiérarchie catholique qui a perdu une occasion inespérée de renouer avec une partie de la classe ouvrière et donne raison à ceux qui l’accusent, et par le mode de vie de ses hiérarques et par ses options politiques, d’avoir renié le message du Christ et choisi le camp du capitalisme.

Dans son Bloc-notes de 1953 (Points Essais, p.97/8) Mauriac se fait l’écho de ce drame et l’on mesure, à le lire, la proximité qui est alors la sienne avec Guillemin :

« Interdiction pour tous les séminaristes d’aller faire des stages en usine. C’est tarir la source de recrutement des prêtres-ouvriers, l’arbre se trouve atteint à la racine. Le grand responsable : l’animateur de Jeunesse de l’Eglise (*). Il a donné toutes les armes à l’adversaire. Mais il suffit de voir qui dans l’Eglise gémit, et qui se réjouit et triomphe pour que je pleure. Les pauvres perdent toujours.(…)
Le double échec missionnaire (échec relatif) à l’égard des peuples d’outre-mer au dehors, et de la classe ouvrière au dedans, a une racine commune.
Si la vie en usine a corrompu quelques clercs, la vie « dans le monde » en corrompt un plus grand nombre. »

(*) Il s’agit du père Montuclard, dominicain accusé de se laisser séduire par les thèses marxistes de la lutte des classes, et, à ce titre, condamné par Rome.
J’ajoute, parce que la rencontre est symbolique, que lorsque Althusser rentre de captivité et se retrouve à l’Ecole Normale Supérieure, en 1945, il participe activement aux travaux de Jeunesse de l’Eglise. Les catholiques adhérents du PCF sont excommuniés, en juillet 1949, le groupe Jeunesse de l’Eglise est dissout en 1953 et, en 1954, Montuclar est réduit à l’état laïc. Althusser et sa sœur, jusqu’à cette date se réclament à la fois du catholicisme et du communisme. (Note de P. Rödel).

Un prêtre-ouvrier partageant le repas avec un groupe de travailleurs immigrés – Photo de Laurent WEYL

Il faudra attendre Vatican II pour que le discours de l’Eglise change, et sa pratique aussi, même si ce n’est que dans les marges.
L’accent est d’ailleurs mis à l’époque sur le mariage des prêtres qui n’avait pas été, en 1953, un argument majeur.

Et sur ce point, il n’est pas inintéressant de noter la réaction de Guillemin, dans une lettre à Mauriac qui date d’octobre 69 :

« Navrant, ce cri de tant de prêtres vers le mariage ! Je sais bien que la loi, ici, est récente (XIe siècle). Mais ce qui me déchire, c’est l’espèce de trahison essentielle qui se cache (bien mal!) sous cette revendication misérable. »

Aux yeux de Guillemin se marier serait pour un prêtre perdre sa spécificité, rentrer dans le rang ; être un homme comme les autres. Ce serait une atteinte à la fonction sacrée du sacerdoce et pour « une misérable compensation ». Les femmes apprécieront !

Et, surtout, Guillemin reste pris dans une vision extrêmement traditionnelle du sacerdoce qui est celle au nom de laquelle les prêtres ouvriers ont été condamnés.

Comme quoi on ne peut pas être toujours à l’avant-garde !

Mais Guillemin gardera toujours une sympathie marquée pour les prêtres qui manifestent leur proximité avec la classe ouvrière. Dans ses dernières années en Bourgogne, il aura une vraie amitié et une grande admiration pour le curé de son village qui était non pas « prêtre-ouvrier », le mot ayant vécu, mais prêtre au travail.
L’abbé Fernez se partage entre l’animation de sa paroisse et son travail de forestier qui lui est nécessaire pour être auprès de ceux qui doivent bosser pour gagner chichement leur vie.

Une manière de vivre concrètement le message christique.

Note de Patrick Rödel


Ouvrage de Robert Dumont – Editions Karthala – 708 pages – 42 €
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Chemin de traverse n° 20 – Zeev Sternhell et le fascisme français

Zeev Sternhell (1935 – 2020) 

L’Histoire refoulée – La Rocque, les Croix de feu et le fascisme français
 

Zeev Sternhell est mort il y a quelques mois (il était né le 10 avril 1935 à Varsovie, il est mort à Jérusalem le 20 juin 2020). Les articles de presse et les hommages n’ont pas été légion. J’excepte l’excellent article d’Antoine Perraud paru sur Mediapart au lendemain de la mort de Zeev Sternhell, « l’historien qui a secoué la France comme un prunier fasciste. »

Pourtant l’oeuvre de cet historien des idées a été une des premières à remettre en cause le roman national français sur Vichy et la collaboration. Et cela fit quelque bruit tant, sur ces points, régnait une quasi unanimité : à droite comme à gauche, il semblait acquis que le régime de Vichy était un accident de parcours dans la belle histoire de la République française, fille des Lumières et championne des Droits de l’Homme.
En 1994, « François Mitterand refusait, encore, catégoriquement d’assumer, au nom de la République, les crimes de Vichy » (Zeev Sternhell, Ni droite ni gauche, l’idéologie fasciste en France, Folio histoire, p.19).

La thèse de Sternhell est que le régime de Vichy n’est pas tombé du ciel, qu’il n’est pas la conséquence de la défaite, mais qu’il a été préparé, depuis la fin du dix-neuvième, par le travail d’intellectuels de renom – les Renan, les Taine, les Barrès, les Maurras et tant d’autres – qui ont développé une critique de la démocratie, du parlementarisme dénoncé comme le responsable de tous les maux, un nationalisme exacerbé qui, tout naturellement, si j’ose dire, débouchait sur une haine de l’étranger et tout particulièrement des Juifs.
Si la République a pu s’effondrer comme un château de cartes c’est que les esprits étaient préparés à accepter un pouvoir autoritaire à l’image de ce qui existait en Allemagne et en Italie, en Espagne et au Portugal.

Ni droite, ni gauche – l’idéologie fasciste en France – Folio histoire – 1088 pages – 15 €

Cette thèse a beaucoup de mal à passer face à la fiction que tant d’historiens continuent de seriner, à la suite de Siegfried et de René Rémond : « la France en guerre était à Londres, à Bir-Hakeim et dans le Vercors et son véritable visage était celui des fusillés du Mont Valérien, des soldats de la division Leclerc et des partisans des FFI. La collaboration, les lois raciales, la normalité de la vie tant à Vichy qu’à Paris, les compromis plus ou moins dignes avec l’occupation n’appartenaient pas véritablement à l’histoire nationale. Il fallait que l’effondrement de la République ne vienne pas de l’intérieur, mais que la démocratie fût assassinée par des forces de trahison conduites par un vieillard décrépit.»  (L’histoire refoulée, p.19)

Couverture – Editions du Cerf – 384 pages – 24 €

C’est dans cette perspective que les études sur le colonel de la Rocque réunies dans cet ouvrage sont passionnantes.
La doxa universitaire et majoritairement science-poteuse est à peu près unanime sur ce personnage – il a su regrouper autour de lui les anciens combattants, les rescapés de la tuerie de Verdun pour défendre leurs intérêts ; ils étaient nombreux à défiler, à porter des drapeaux et à exhiber des poitrines couvertes de médailles ; nombreux, très nombreux – le chiffre des adhérents Croix de feu approche du million – un mouvement de masse bien plus important que ce que les partis classiques pouvaient réunir.

Cela pourrait paraître anecdotique. Et pourtant quand on y regarde de plus près, on s’aperçoit que l’idéologie véhiculée par de la Rocque reprenait les thèmes essentiels de la pensée d’extrême droite, mâtinés d’une haine obsessionnelle des francs-maçons et d’un antisémitisme dissimulé sous la distinction entre les bons et les mauvais juifs. Loin de ce que l’on voudrait voir comme un conservatisme somme tout classique.

Le colonel François de La Rocque, président des Croix-de-feu, défilant sur l’Avenue Foch, le 14 juillet 1935. (Photo AFP)

« Les Croix de feu vont attirer comme un aimant des publics variés au sein de tous ceux qui attendent celui qui pourrait abattre la République parlementaire, mais par un discours qui ne se veut ni de droite ni de gauche, et qui ne prône pas le retour à des formules taxées d’anciennes tel le retour d’un Bonaparte ou d’un Bourbon. (Ce mouvement) dessine tout autant par un style d’action que par son programme, une solution nationale susceptible de faire face aux régimes autoritaires dont l’efficacité est saluée, à ceux d’Allemagne et d’Italie en particulier. » (Didier Leschi, La Rocque dans le champ politique du fascisme, p.143)

C’est lors des événements de 34 que les Croix de feu font preuve de leur efficacité – la violence ne leur fait pas peur. On reprochera à de La Rocque de n’avoir pas eu le courage de s’emparer d’un pouvoir qui était sur le point de vaciller. Il préfèrera, lorsque les ligues seront dissoutes créer un parti politique, le Parti Social Français.
Le programme du PSF ne se distingue en rien de celui des Croix de feu : remise en cause du suffrage universel et de l’idée parlementaire, création de corporations pour lutter contre les syndicats « rouges », réglementation de certaines professions pour que ne puissent y accéder les «étrangers » (lisez les Juifs), exclusion de l’administration des Francs-maçons.

Lors de la manifestation du 6 février 1934 à Paris. (Photo Albert Harlingue. Roger-Viollet)

Rien dans tout cela qui puisse justifier quelque critique que ce soit aux premières mesures prises par Pétain. Les Croix de feu se sont coulés comme dans un gant dans la politique de Vichy.
 « Famille, Travail, Patrie », le slogan pétainiste est celui des Croix de feu. Il s’agit bien d’un programme fasciste que Vichy appliquera dès le départ avec une détermination sans faille, allant au-devant des exigences de l’Allemagne.

Mais de La Rocque continuait de se dire « républicain » et cela visiblement suffit à le dédouaner aux yeux de nombreux historiens. Or, les études réunies dans ce livre montrent à l’envi la duplicité du discours de De la Rocque. S’il a fini par rejoindre la Résistance, en 1943, c’est par patriotisme anti-allemand, mais sans changer un iota de ses convictions profondes. Il sera déporté et mourra des conséquences de sa déportation.

Les travaux de Sternhell permettent de constater qu’une bonne partie des intellectuels vichyssois se sont très facilement recyclés dès la fin de la Guerre – ainsi en est-il du groupe d’Uriage ou de la Revue Esprit autour d’Emmanuel Mounier. 
« La raison fondamentale de l’effort lancé dans les premiers jours après la Libération pour laisser la place à l’oubli réside dans la grande banalité du vichysme. On ne pouvait raisonnablement pas demander des comptes à la grande masse des cadres de la société. »(Ni droite ni gauche, p.107).
Constat désabusé mais réaliste.

Les idées « refoulées » ont continué de circuler. Elles étaient, sous l’influence du PSN, le fond de commerce des tenants de l’Algérie française, dès les années 30, et ont joué par la suite le rôle que l’on sait.

Elles animent l’extrême-droite actuelle malgré des effets de maquillage qui ne devraient tromper personne – de La Rocque, aussi, était un champion de la dissimulation et de l’euphémisation de ses thèses principales pour ne pas effaroucher ceux qu’il voulait attirer dans ses filets.

S’il y a urgence à lire Sternhell c’est parce que « les idéologies qui ont fait le terreau de la catastrophe européenne de XX° siècle n’ont pas été enterrées pour toujours dans les ruines de Berlin ; elles font partie intégrante de notre culture et en période de graves difficultés, ou de crise si l’on veut, remontent rapidement à la surface.» (L’histoire refoulée, p.17).
La lepénisation des esprits n’est pas une simple formule journalistique.

Note de Patrick RÖDEL

Nos prochains rendez-vous

Mi-septembre :

Ouverture des inscriptions pour le colloque du 28 novembre à l’Ecole Normale Supérieure, rue d’Ulm 75005 Paris, sur le thème Enseignement de l’Histoire en péril – (Histoire politique, littéraire, économique). 
A cette occasion, le programme définitif sera mis en ligne.

26 septembre 2020 : 

Réunion du jury du Prix Henri Guillemin et choix du lauréat.

Lancement de la deuxième édition du Prix qui sera attribué en septembre 2021.

28 novembre 2020 :

Colloque Henri Guillemin à l’ENS.

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Chroniques d’une journaliste américaine sous Vichy

Janet Flanner (1892 – 1978) – journaliste correspondante à Paris du magazine The New Yorker de 1925 à 1975. (photo prise en 1946)

Paris est une guerre, 1940-1945 est un recueil d’articles de Janet Flanner qui paraît aux Editions du sous-sol.

Curieuse femme que cette Janet Flanner qui fut, pendant quelques années, correspondante à Paris du New Yorker. Elle fut, au départ, une échotière de la vie culturelle française, mêlée à toute l’avant-garde littéraire et plastique des ces années où Paris était encore le centre d’une vie intellectuelle intense.
Elle en est l’observatrice lucide et elle pressent la montée des périls que constitue l’avènement du nazisme et du fascisme. Elle donne à partir de 1934 une coloration plus politique à ses articles et voyage dans toute l’Europe et la série qu’elle consacre à Hitler la hisse au rang des grands reporters.

Couverture de l’ouvrage – 272 pages è Editions du Sous-Sol – 20 €

Quand la guerre éclate, elle revient à New York. Et c’est de là qu’elle va écrire ces papiers sur la vie française sous l’Occupation. C’est un véritable tour de force puisqu’elle est à des milliers de kilomètres et qu’elle donne à ces articles un côté « Choses vues » qui aurait enchanté Guillemin.

Il faut croire qu’elle a gardé à Paris suffisamment de contacts pour que lui parvienne une foule de témoignages, sur la chape de plomb qui s’est abattue sur la France – elle s’en sert comme autant de petits faits vrais dont l’accumulation donne une image extrêmement précise de ce que les Français sont en train de vivre.

Soldats allemands à Paris en 1940 (Photo by RDB/ullstein bild via Getty)

On pourrait penser que ce ne sont que des anecdotes ; ainsi lorsqu’elle explique pourquoi les Allemands sont surnommés « doryphores » : « Quant aux pommes de terre, des soldats allemands sont allés surveiller en août les champs français alors que les tubercules étaient encore sous la terre. » Ou qu’elle rapporte que les Allemands, consacrant leur industrie textile à l’effort de guerre, « forcent les ménagères parisiennes à céder leur literie aux nazis, à l’exception de deux draps, une couverture et un matelas par lit occupé au sein du foyer. »

La ruine systématique des industries françaises est fort bien documentée de même que les profits que les « collaborationnistes » tirent de l’Occupation. Le tableau général que Janet Flanner dresse de la population française n’est pas vraiment glorieux mais elle sait aussi montrer tous les signes, parfois timides, de résistance, dès les premiers temps de l’invasion de la France.

Les Allemands à la Chambre des Députés – Photographie anonyme – juillet 1940 – © Lapi/Roger-Viollet – tirée de Le Paris des collaborations : Paris a perdu les lieux symboliques de la légitimité nationale. Le Palais de l’Élysée est fermé, la Chambre des députés est occupée, le Sénat sert de quartier général à la Luftwaffe.

Ce qui ressort c’est quand même l’image d’une France totalement traumatisée qui ne sait plus très bien à quel saint se vouer.
Les égoïsmes sont nombreux mais les actes quotidiens d’héroïsme aussi. Flanner sait toujours déborder ses descriptions par une analyse politique qui est débarrassée de tout idéologie. Elle souffre des souffrances infligées à ce peuple qu’elle aime tout en conservant une objectivité distanciée qui donne à ses pages les qualités d’un documentaire particulièrement informé.

« A travers toute la France, il se produisait les événements les plus fous, jetant le citoyen lambda dans un état d’hébétement, poussant les plus audacieux à se révolter».

Elle raconte les mille ruses utilisées par les hommes qui veulent rejoindre de Gaulle à Londres et leur détermination. « Un pilote de l’armée qui n’avait que quinze heures de vol à son actif assembla un appareil avec les restes de trois carcasses d’avions américains écrasés dans un champ, vola jusqu’à Oran, dont il avait entendu dire qu’elle s’était ralliée à de Gaulle, atterrit, s’aperçut qu’Oran était dans l’autre camp, redécolla et atterrit sur le circuit automobile à Gibraltar avec son avions américain « trois en un » en un seul morceau. »

Un résistant FFI à l’affût derrière une traction-avant Citroën – août 1944. (Photo LAP-28309 © LAPI / Roger-Viollet)

« Des jeunes gaullistes, partis d’Arcachon à bord d’un voilier de plaisance dérivèrent sur l’Atlantique durant dix jours, furent récupérés par un cargo anglais, presque aussitôt bombardé par l’aviation allemande et coulé, furent secourus une seconde fois et atteignirent l’Angleterre, où ils rejoignirent enfin de Gaulle. »

De celui-ci, elle dessine un portrait plein de nuances, consciente des traits de son caractère qui pouvaient le rendre insupportable, à la fois discipliné et visionnaire -, mal vu de ses collègues depuis qu’il a défendu l’importance des tanks dans la guerre à venir alors que la hiérarchie en tenait pour la défensive de la ligne Maginot.

Mais obstiné à poursuivre la voie qu’il pense être la seule digne de la France.

Dès mars 41, elle sait que «  des wagons de marchandises « hommes : 40 ; chevaux : 8 » ayant quitté Paris en direction du nord n(ont plus jamais été revus en France ; de longues chaînes de ces wagons, contenant 40 Männer ou plus, seraient arrivées récemment en Roumanie.

Deux articles plus longs, à dire vrai de véritables enquêtes, sont à plus d’un égard remarquables.
Le premier, qui se lit comme un roman, raconte les péripéties d’une Américaine de Paris pour regagner son pays, L’évasion de Mrs Jeffries. Cela lui prendra presque huit mois, huit mois pour chercher un passeur, pour obtenir de faux papiers, pour attendre le moment opportun pour prendre un train, ou que des visas lui soient accordés ; huit mois où elle se réfugie dans des hôtels crasseux, dans des granges, où elle dort à la belle étoile, où elle se nourrit comme elle peut avec ses compagnons d’infortune dont certains seront arrêtés en cours de route.
Elle a la chance d’avoir de l’argent et encore quelques paquets de cigarettes mais son accent américain dont elle ne s’est jamais départi ne lui fait pas que des amis. Les gens qu’elles croisent, qui l’aident ou qui l’abritent font parfois preuve d’un dévouement extrême, parfois d’une impitoyable saloperie.

Ces images contrastées sont certainement beaucoup plus proches de la réalité que les récits convenus d’une France tout entière résistante ou d’une France définitivement pétainiste. L’art de Flanner finit par faire oublier le tragique de la situation et l’on se surprend à trouver géniaux les rebondissements qui parsèment son récit.

Mais là où Flanner donne toute la mesure de son talents c’est dans la série d’articles qu’elle consacre à Pétain, La France et le Vieux.

Photographie couleur d’un magasin de chaussures à Paris sous l’occupation allemande entre 1940 et 1944 – André Zucca (1897 – 1973) – Bibliothèque historique de la Ville de Paris

Ils sont datés de février 44 à mars 44. L’analyse qu’elle présente de la carrière de Pétain et de son caractère est tout simplement stupéfiante. Elle sait tout de la lenteur de son ascension au sein de l’armée, elle connaît ses faiblesses et les critiques qui lui ont été adressées, le défaitisme qu’on lui a toujours reconnu, au moment de Verdun comme en 39 ; elle ne se laisse pas prendre à la légende qui, très vite, l’a entouré et dont il est le premier metteur en scène.

Elle sait son anti-républicanisme foncier, son admiration pour les nazis, pour Franco. Elle explique les manoeuvres qui lui ont permis de s’emparer du pouvoir et de mettre à bas en quelques jours cette république détestée ; elle sait comme il va au-devant des souhaits de Hitler lui-même.

Elle n’épargne pas l’Armée dont elle montre comment elle a préféré la défaite au danger supposé d’un retour du Front Populaire, elle note que Pétain contrairement à la propagande qu’il met en place et qui accuse le Front Populaire de tous les maux de la France est un des responsables de la faiblesse de l’Armée.

Pierre Laval en compagnie du SS-Gruppenführer Carl Oberg
Paris 1943

La description qu’elle fait de Vichy est d’une cruauté totale, théâtre de vieilles marionnettes dont Laval et les Allemands tirent les ficelles.

« Pétain était devenu une sorte de saint patron des cures thermales, une icône dans la ville d’eau bénie (sic) de Vichy, l’équivalent politique de Lourdes.»
Dérisoire, mais cela n’atténue en rien le côté maléfique de l’individu, son désir d’organiser autour de sa personne un véritable culte et tous les ingrédients d’une dictature qui n’avait rien à envier à celles qu’il admirait tant.

Qu’on puisse avoir écrit un tel texte à ce moment-là, alors qu’encore maintenant certains s’acharnent à vouloir réhabiliter Pétain est en soi admirable.

Flanner ne s’est pas contentée des anecdotes dont nous avons dit qu’elle savait faire un usage très efficace ; elle a travaillé, elle a lu un grand nombre de bouquins qui lui ont permis de se faire une image très précise de l’histoire politique française, de la rage antidémocratique d’une vieille droite qui n’a jamais accepté 1789, de même qu’elle n’a jamais accepté d’avoir à se déjuger lors de l’Affaire Dreyfus.

Un peu plus tard, Guillemin écrira La vérité sur l’ Affaire Pétain (éditions Utovie. Pour consulter l’ouvrage, cliquez ici.
Il y fera preuve de la même détermination à rétablir la vérité en ce qui concerne le Maréchal. Ses analyses et celles de Flanner se recoupent de manière étonnante.

Bien sûr, Flanner ne connaissait pas Guillemin, et son travail est antérieur au sien ; bien sûr, Guillemin n’avait aucune connaissance de cette journaliste américaine qui avait une lucidité égale à la sienne : les articles de Flanner sur cette période viennent seulement d’être traduits en français.

Je me dis que ce n’est pas tout à fait un hasard s’ils sont restés si longtemps inconnus chez nous.

Note établie par Patrick Rödel

 

Rue de Rivoli en 1940 – Photographie de André Zucca. (1897 – 1973)  – Bibliothèque historique de la Ville de Paris