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Guillemin, l’Eglise et la religion

170 pages – 15 €

Par notre faute

On est loin d’avoir fait le tour de l’oeuvre d’Henri Guillemin. Patrick Berthier apporte une pierre supplémentaire à la connaissance de cette œuvre en publiant plusieurs articles de dimensions différentes qui éclairent la question toujours délicate des rapports de Guillemin avec l’Eglise et celle, encore plus délicate, de la foi personnelle de Guillemin.
Ces articles s’échelonnent entre 1937 et 1973 et donnent une image assez précise de la position d’un homme qui n’a jamais cessé de se dire croyant tout en portant sur l’histoire de l’Eglise romaine et sur son fonctionnement des jugements d’une extrême sévérité.

Ce qui frappe le lecteur c’est à la fois la fidélité de Guillemin à la personne de Jésus et la complexité de sa position à l’égard d’une Eglise qui, à plus d’un titre, semble avoir trahi l’enseignement du Nazaréen tout en transmettant l’essentiel de cet enseignement. Ce paradoxe est source de déchirement selon la gravité des déceptions qu’entraînent tel ou tel aspect de la vie de l’Eglise et l’on voit Guillemin osciller entre condamnation d’un système et affirmation de sa croyance en ce qui, dans l’homme, passe l’homme, selon la formule de Pascal.
Il n’est pas le seul dans ce cas. Mauriac, pour ne parler que de lui, aura au moment de la crise des prêtres ouvriers, des mots extrêmement durs à l’égard de l’aveuglement de la hiérarchie catholique tout en réaffirmant qu’il n’est pas question pour lui de quitter l’Eglise. Et son accord avec Guillemin est à ce moment-là douloureusement et rageusement total.

La tentation est grande pour certains lecteurs de Guillemin de ne retenir de lui que ce qui s’accorde avec leurs préférences personnelles. Guillemin est fréquentable quand il tape sur l ‘Eglise ; il cesse de l’être quand il continue de se proclamer croyant. Il vise juste quand il dénonce l’hypocrisie de ces cathos de façade, de ces pharisiens habitués des premiers rangs de leur paroisse, qui oublient l’enseignement du Christ sur la place éminente des pauvres et sur l’impossibilité de servir deux maîtres à la fois, Dieu et Mamon. Mais leur vue se trouble quand il réaffirme sa foi dans le Dieu Amour que le Christ a révélé.


L’incrédulité de Saint Thomas (107 x 146 cm) – Tableau de Le Caravage (1571 – 1610) – Palais de Sanssouci – Potsdam

Il faut tenir ces deux images apparemment contradictoires et comprendre que la critique de l’Eglise n’est possible qu’à partir de cette foi. Il faut aussi se départir d’une vision de la foi comme certitude, il n’est de foi que traversée de doute. On oublie trop fréquemment que Guillemin n’a jamais rompu avec la pratique religieuse. Et qu’il lui est même arrivé de diriger ce que l’on appelle une célébration en l’absence de prêtre, dans son petit village de La Cour-des-Bois.

Ces articles, c’est la loi du genre, balayent à grands traits l’histoire de l’Eglise. Mais ils sont bien documentés. Par exemple, la déchristianisation n’y est pas présentée comme l’effet récent des Lumières ou plus récent encore des lois sur la laïcité mais comme un long processus qui a commencé à la suite des guerres de religion et qui s’est installé durablement dans une partie importante des campagnes ; l’éloignement de l’Eglise de la classe ouvrière s’est accompli au XIXème siècle et sous la troisième République. « Toute l’histoire de la IIIème République en matière de politique religieuse sera celle, lamentable, des querelles bourgeoises sur la meilleure façon de tirer parti des catholiques dans l’unique affaire en cause : la sauvegarde du régime économique et social, la persistance de la mainmise d’une équipe étroite sur la fortune de la nation. Les uns continueront à estimer les électeurs catholiques, bien dirigés et fortement encadrés par des ligues conservatrices, forment leur clientèle l plus sûre et leur instrument le plus efficace ; les autres croiront plus propice de se faire hisser au pouvoir par ceux-mêmes qu’il s’agit de berner (les prolétaires) en orientant contre l’Eglise leurs ressentiments. » (Témoignage de l’histoire, p.97).

Guillemin met en avant les quelques catholiques, qui durant toute cette période, ont maintenu les exigences de l’Evangile en faveur des pauvres – Lacordaire, Ozanam, Sangnier -. On le voit, et c’est plus surprenant, louer Léon XIII et l’Encyclique Rerum novarum ; car si le but de cette encyclique est clairement de s’opposer au socialisme dont l’influence est grandissante dans la classe ouvrière, il faut mettre à son actif une lucidité nouvelle sur les conditions de vie du prolétariat.
Il n’y a qu’à voir les réactions que ce texte a suscitées. « L’Encyclique Rerum novarum, tenue pour un acre aberrant, fut dissimulée le plus possible à la connaissance des « fidèles ». Léon XIII ayant ajouté une nouvelle « provocation » à celle de mai 1891 en conviant (février 1892) les catholiques français à reconnaître de bonne foi la République, la résistance s’organisa ouvertement contre lui… ».

Par notre faute date de 1937, dans La Vie intellectuelle, revue dirigée par des dominicains. Guillemin y montre une impétuosité de jeune homme mais l’article fait mouche et déplaît à Rome. En 1946, il en publie une version remaniée et quelque peu édulcorée ; mais il dira à Patrick Berthier combien il regrette d’avoir mis un peu d’eau (bénite!) dans son vin. P. Berthier nous donne ici dans des notes minutieuses un relevé des variantes entre les deux éditions.

Témoignage de l’Histoire est un texte de 1948 paru dans un ouvrage collectif intitulé Les chrétiens et la politique ; il ne s’encombre d’aucune précaution. « La déchristianisation qui s’était opérée dans notre pays, en un siècle, et par la faute, avant tout, de la démission des chrétiens revêtait une ampleur immense. Non seulement la foi s’était perdue de toutes parts, en un Dieu dont les « serviteurs » même semblaient si bien comprendre que l’on se passât de lui (comme à L’Action française), mais dans les masses souffrantes, délaissées par ceux dont le premier devoir terrestre était de se constituer leurs défenseurs, une autre foi prenait consistance, virile, forte de beaucoup de vérités nées d’un regard lucide sur l’Histoire, une foi cependant qui proscrivait Dieu et désignait la Vérité comme un mensonge des oppresseurs. » (p.103).


Karl Barth (1886 – 1968) pasteur réformé et professeur de théologie suisse. Il est considéré comme l’une des personnalités majeures de la théologie chrétienne du XXᵉ siècle, en particulier de la théologie dialectique

Suivent un article sur Karl Barth (1950), le grand théologien protestant ; un autre de 1963, Ma conviction profonde, dont le titre est éloquent. Enfin, en 1973, un petit texte, Croire en actes, est plus intéressant par le lieu où il est édité (le mensuel Economies et sociétés) que par son contenu – un rapide recensement des écrivains et des hommes politiques que Guillemin mettait dans son panthéon.

Il faut rendre grâce à Patrick Berthier d’avoir réuni ces textes et d’y avoir apporté tous les éclaircissements nécessaires pour les resituer dans leur contexte ; les générations actuelles, malheureusement, ne brillent pas par leurs connaissances historiques. C’est un grand service qu’il rend pour une meilleure compréhension de l’oeuvre de Guillemin et pour l’instruction des lecteurs de cet ouvrage que l’on souhaite nombreux.

Dans l’espérance d’une parole

Editions L’enfance des arbres – 378 pages – 20 €


Ce livre est un hommage à Jean Sulivan, mort en 1980. On sait l’attachement d’Henri Guillemin pour ce prêtre écrivain inclassable qu’était Sulivan. Il lui a consacré, en 1977, un beau livre qu’Utovie a republié en 2015, Sulivan ou la parole libératrice (pour en savoir plus, cliquez ici).

Ils sont du même tonneau, tous les deux, rétifs à une institution ecclésiale qui semble bien éloignée avec ses fastes et ses rites d’un autre temps de la radicalité du message évangélique, supportant mal la rigidité dogmatique d’une hiérarchie trop accommodante avec les puissants, fustigeant une prétendue morale chrétienne qui n’est que le masque d’une morale bourgeoise, profondément hypocrite.

Dans l’espérance d’une parole est composé de deux parties. La première reprend les articles parus dans Le Monde à l’occasion de la sortie des principaux livres de Sulivan ; la seconde est un recueil de témoignages d’hommes et de femmes, connues ou inconnues qui ont rencontré Sulivan et dont la vie a été bouleversée par la force de sa parole.

Je ne retiendrai que les textes de la première partie parce qu’il y a parmi eux 4 articles de Guillemin échelonnés de 1968 à 1976.

Dans Jean Sulivan vu par Henri Guillemin, le 13 juillet 1968, le ton est d’entrée enthousiaste : « Moins d’une année que j’ai découvert Jean Sulivan. Un gros choc et quel profond contentement ! Enfin, enfin, dans le roman français, un homme à la fois qui sait écrire et qui nous parle, brûlant, de choses d’hommes ! »
Dans sa hâte de donner à ses lecteurs l’envie de se plonger dans les livres de Sulivan, Guillemin rassemble un florilège de citations et conclut son article d’un « Vas-y Sulivan ! » assez inhabituel sous sa plume.

Jean Sulivan, pseudonyme de Joseph Lemarchand, est un prêtre et écrivain français né le 30 octobre 1913 à Montauban, en Ille-et-Vilaine, et mort le 16 février 1980


Le 10 mai 1969, Guillemin rend compte du dernier texte de Sulivan, Les mots à la gorge.
Plus classiquement, il parle de l’intrigue, des personnages, du style inimitable de Sulivan. Mais ce qu’il retient surtout, c’est l’irremplaçable miracle – ce sont ses mots – de la pensée profonde de Sulivan : « Il dit : C’est dégoûtant de laisser à la mort le soin de nous décrisper ; il dit : Sans doute faut-il l’expérience du vide pour rencontrer le dieu inconnu au-delà du dieu trop connu ; il dit que c’est dans la simplicité, dans la bonne volonté la plus pauvre et la plus quotidienne, que cela, cela, la merveille, le réel, le bonheur, cela se met à exister, non pas parmi la foudre ou la tempête, mais tout bas, comme un souffle, une seconde, sur le cœur, à peine un bruissement dans l’herbe. »

Le 9 octobre 1976, sous le titre Tambourinaire – le mot est rare qui est emprunté au provençal et qu’on trouve chez Mistral (Frédéric Mistral, ou Frederi Mistral en provençal, écrivain et lexicographe français provençal de langue d’oc (1830 – 1914) – N D E) pour désigner le joueur de tambour -, Guillemin revient sur un livre de Sulivan paru l’année précédente Je veux battre le tambour et se désole que l’audience de Sulivan ne soit pas plus grande.
Mais il faut bien reconnaître que Sulivan ne joue pas le jeu qui mène à la célébrité. Il est bien mal élevé, le Sulivan : « Pas convenable d’aller supposer en prison les gros fraudeurs du fisc, les falsificateurs de bilans, les requins des sociétés anonymes immobilières, pour conclure que les dites prisons, où l’on se suicide aujourd’hui un peu trop, s’amélioreraient sans tarder ; inimaginable, en effet, de laisser des hommes riches vivre dans des conditions dégradantes. »

Et c’est cela que Guillemin aime en lui : « Sulivan semble n’avoir de penchant que pour les êtres en lambeaux, les en-marge, les rebelles, ou les apparentes épaves, tout ce qui échappe aux mailles du social. Le monde ordonné, avec toute sa basse comédie, c’est un univers de mensonge, de sclérose et d’asphyxie. »

Mais surtout cette : « passion fiévreuse nous révèle le grand secret, à la fois infime et sans limites, l’espérance qui est au-delà de l’espoir, le bonheur qui commence au-delà des illusions, un bonheur sauvage, terrible, increvable, compatible avec la douleur même, plus fort que la mort et qui vous met, le jour, la nuit, des bulles de joie dans chaque cellule du corps. »

Enfin, dernier article, en octobre 1976, Jean Sulivan, témoin de l’ombre.
« Ce que j’aime chez Sulivan, c’est qu’il se tient à l’écart du cirque. Ils sont si drôles, je veux dire si comiquement affligeants, ces spécialistes de l’humilité chrétienne qui mènent un tel vacarme autour de leur foi et s’exhibent en permanence à la télévision. »
L’essentiel de Sulivan, c’est sa recherche de « la vérité des profondeurs », « la seule capable – écrit Guillemin – d’échapper aux régionalismes et aux folklores occidentaux, c’est-à-dire d’être réellement universelle. Oui, si vous êtes fatigués des opinions et des déclamations, écoutez une voix qui parle. »

216 pages – 18 €

Dans Le Monde, Guillemin n’est pas le seul à rendre compte des livres de Sulivan. Sulivan a des avocats également convaincus que son oeuvre est une œuvre qui compte tant par sa forme que par son contenu, une œuvre puissamment originale : Jacqueline Piatier, critique littéraire habituelle du Monde, ne tarit pas d’éloges et dans son article en octobre 1980, sur la mort de Sulivan, écrit :
« Le plus passionné de nos critiques littéraires, Henri Guillemin, lui a consacré une étude qui était un aveu de reconnaissance » ; Jacques Madaule (historien, proche d’Esprit, catholique d’ouverture) ; Jean Onimus. (universitaire spécialiste de Péguy fait, en 1977, un parallèle entre Guillemin et Sulivan : «  J’appelle Guillemin justicier parce qu’il n’a cessé – parfois jusqu’au sectarisme, mais avec une passion et une conscience admirables – de poursuivre le sectarisme partout où il en flairait la trace, et parfois chez les écrivains les plus respectés. Par contre, quand il rencontre la sincérité ou mieux la transparence (Rousseau, Lamartine, Zola, Jaurès…) ses enthousiasmes donnent chaud au cœur. C’est ainsi qu’il a rencontré Jean Sulivan, un des rares dont la plume se trouve si près du cœur qu’elle est incapable de mensonge.».

Le seul à émettre des réserves est Pierre Henri-Simon et c’est assez réjouissant ; il voit bien la proximité du « cher Henri Guillemin » (la formule est trop convenue pour bien masquer l’énervement qu’il ressent devant les prises de position de son ancien condisciple) avec Sulivan, mais il supporte mal les diatribes de Sulivan contre les agrégés, contre les académiciens, contre les gens de droite – il se sent visé personnellement puisqu’il cumule ces « défauts ».

Il lui reproche d’user et d’abuser des tics hérités du Nouveau Roman – déconstruction du récit, volonté de laisser parler la langue plus que de suivre les carcans de la grammaire et de la rhétorique -.
Il lui reproche sa sévérité à l’égard des critiques qui lui sont adressées : « lorsqu’un critique, parlant de son œuvre, dépasse l’objectivité descriptive (ce qui est le credo de Pierre Henri-Simon) pour passer aux louanges, il ne s’en plaint plus : à preuve quelques belles pages de gratitude à Guillemin, qui sont sur le ton de l’amitié et de l’admiration intellectuelle ; c’est authentique et touchant, mais cela prouve que le dialogue du critique et de l’auteur ne peut être, finalement, qu’un rapport personnel, une affaire d’engagement, à ce qu’on croit la vérité. » Sulivan est visé mais Guillemin aussi bien évidemment.

Par où l’on comprend cette proximité entre Guillemin et Sulivan qui les fait aimer ou détester l’un et l’autre. J’aime le titre du dernier chapitre de Sulivan ou la parole libératrice, « Petit chrétien d’incertitude, mon camarade » qui exprime admirablement le sens de cette rencontre.
La parole de Sulivan n’est plus très entendue à notre époque – Guillemin le redoutait – ; celle de Guillemin l’est davantage mais par un malentendu qui le prive d’une dimension essentielle de sa pensée, celle justement qu’il partageait avec Sulivan.

Patrick Rödel

Rappel : Colloque Henri Guillemin

Dans un mois, le 6 novembre, s’ouvrira le colloque sur le thème : L’enseignement de l’Histoire en péril – histoire politique, littéraire, histoire de la pensée économique.

Ecole Normale Supérieure – salle Jean Jaurès – entrée par le n° 24 rue Lhomond – 75005 Paris.

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Les larmes d’Henri Guillemin

Catherine Dubuis (Seylaz) – photographie de Sophie Godel

Introduction

Catherine Seylaz, nom de plume, Catherine Dubuis, est une fidèle adhérente, résidant en Suisse, de qui j’ai reçu de nombreux messages que j’ai utilisés pour illustrer certaines newsletters. .

Suisse ? Eh oui, ce pays où séjourna pendant des décennies Henri Guillemin. Ce pays d’où nous arriva en 2017 le mémoire d’un jeune étudiant, Florian Papilloud ayant choisi Henri Guillemin pour son mémoire de Master d’Histoire sur le sujet : « Le croire sur parole ? – La popularité d’Henri Guillemin en Suisse romande et L’affaire Jésus (newsletter du 6 septembre 2017, cliquez ici). Ce pays, où Jonathan Samuel Wenger, un chercheur bibliographe, admirateur de Guillemin, nous a appris tout récemment, sa découverte d’un millier de nouvelles références d’émissions TV et autres articles venant compléter la déjà très riche bibliographie établie par Patrick Berthier (newsletter du 30 juin 2021, cliquez ici).

Et j’en arrive à Catherine Dubuis (Seylaz).
Fervente guilleminienne, Catherine me signala à plusieurs reprises l’existence de documents devenus rares (par exemple, l’émission TV où Guillemin présente sa revue de presse lors du centenaire de la Commune (newsletter du 16 avril 2021, cliquez ici).

Sa dernière missive fut celle-ci : « J’ai fait l’acquisition d’un très joli volume d’Henri Guillemin, intitulé Rappelle-toi, petit, publié en 1945 aux Portes de France, à Porrentruy, à l’époque où il était encore difficile aux écrivains français de publier en France, au sortir de la guerre. La Suisse romande avait pris le relais, notamment avec les éditions des Portes de France. Jolie édition imprimée en rouge et noir, avec couverture dessinée par Italo et Vincent de Grandi, peintres connus chez nous…… »

Tout ceci me donna l’idée de lui demander de rédiger un témoignage à propos d’Henri Guillemin, un texte à sa convenance, en vue d’une newsletter. Catherine accepta.

Son récit ci-dessous.

Note rédigée par Edouard Mangin

« Les larmes d’Henri Guillemin » de Catherine Dubuis

Au commencement, il y avait la radio. Ma sœur aînée possédait ce privilège inouï : un petit poste dans sa chambre, niché dans la table de nuit. Assise par terre, adossée au lit, je me laissais emporter par cette voix caractéristique, pressée, pressante, qui demandait avec passion qu’on l’entende. Bien plus tard, cette radio a fini en flammes, comme si la voix qu’elle avait abritée avait fini par l’embraser de sa ferveur.

Puis il y a eu la télévision, en noir et blanc, avec la même voix pressante, accompagnée d’un visage aux lunettes à large monture, d’un regard qui ne nous lâchait pas. Qu’avons-nous entendu ? Je ne m’en souviens pas. Seul me reste le son de la voix qui me clouait, fascinée, de la parole énergique qui ne tolérait aucune objection, aucune réticence, aucun doute.

Enfin, voici le souvenir d’un homme allant et venant sur la scène de l’Athénée; il parle de Claudel, et il pleure, tant l’évocation de ce grand poète l’émeut. La salle se tait, figée, la bonne société bourgeoise de Lausanne, embarrassée, ne sait trop comment recevoir ce témoignage à vif, ces propos enflammés auxquels elle n’est guère habituée.
Et je retrouve dans les archives de la Gazette de Lausanne le compte rendu de cette conférence à la date du 30 novembre 1955, « Claudel entre le monde et Dieu ». Le rapporteur parle bien de ferveur et de conviction, mais ne fait nulle allusion aux larmes qui m’ont tant frappée.

Quand, bien des années plus tard, j’ai adhéré à l’Association des Ami(e)s d’Henri Guillemin, revenant sur ce souvenir ancien, j’ai voulu en avoir le cœur net et je suis allée mettre le nez dans deux des publications que Guillemin a consacrées (parmi de nombreuses autres) à Paul Claudel.
Mais j’ai pris les choses à l’envers et ai commencé par Le « converti » Paul Claudel, paru chez Gallimard en 1968. A cette lecture, je n’ai pas compris comment notre conférencier avait pu être ému aux larmes par son propre propos. Le livre en effet n’est pas tendre pour son personnage principal, qui est désigné – et cela m’a frappée d’emblée – par ses initiales, façon désinvolte d’évoquer son sujet, réservée dans les biographies aux notes de bas de page.
Je passe sur la manière subtile (d’aucuns diraient perverse) de l’auteur de souffler le chaud et le froid, balançant son lecteur du meilleur au pire ; je ne résiste pas cependant à citer cette modulation toute en finesse entre deux argumentaires : « Reprenons notre étude, avec bonne volonté et bonne foi, et le moins possible d’inintelligence, en essayant de nous tenir à égale distance d’un excès de crédibilité et d’un excès de scepticisme. » (p.86)

N’ayant donc pas trouvé la source des larmes d’Henri Guillemin dans Le « converti » Paul Claudel, je me suis plongée dans Claudel et son art d’écrire, Gallimard, 1955. Je me rapprochais ainsi de la date de mon souvenir. Le livre est incontestablement plus flatteur pour son objet : sans hésitation possible, Claudel est un grand artiste de la langue. Les citations, innombrables, sont là pour le prouver. L’auteur est « envoûté » par le poète, il l’avoue, mais n’en perd par son œil critique pour autant, et ne résiste pas à donner quelques exemples du « mauvais goût » dans lequel Claudel sombre parfois : « C’est vrai, c’est éclatant, c’est d’une évidence consternante que Claudel se précipite quelquefois tête baissée, et avec une espèce d’entrain épouvantable, dans les gouffres du mauvais goût. » (p.133).
J’ose dire que j’adore Guillemin pour ce genre de déclaration !

La reconnaissance du génie de Paul Claudel et le fait de pouvoir en témoigner publiquement ont certainement été à l’origine de l’émotion manifestée sur scène par Henri Guillemin.
Et peut-être aussi la découverte d’une secrète et profonde similitude entre deux tempéraments, aussi à l’aise dans le murmure que dans la vocifération… ?

Catherine Dubuis

Théâtre de l’Athénée de Lausanne

14 juillet : Il y a 232 ans, tombait une bastille

On a récemment célébré avec tambours et trompettes le 200e anniversaire de la mort d’un des premiers laquais de la Domination.
On a édulcoré l’anniversaire d’une expérience politique alternative à cette même Domination, qui fut réprimée à coups de canons.

Pour notre part, nous célébrons aujourd’hui le 232eme anniversaire de la prise de la Bastille, acte 1 d’une Révolution française, dont les idéaux continuent de vibrer aujourd’hui, en France et dans le monde, et dont Guillemin, à travers ses travaux, ses conférences et ses écrits, reste une référence incontournable.
Les conférences de Guillemin sur la Révolution française, il faut les (re) lire/écouter/voir.

Guillemin fit, sur ce sujet, de nombreuses conférences filmées à la RTBF (Radio Télévision Belge Francophone).
Nos longues recherches pour obtenir les vidéos de ces conférences firent chou blanc. Les services techniques de ce média belge nous apprirent, tout penauds, que les films avaient été rongés par des parasites au point d’être définitivement irrécupérables.
C’était sans compter sur le prosélytisme de Guillemin qui donna à peu près les mêmes conférences en Suisse, à la RTS. (Radio Télévision Suisse).

Bonne nouvelle, les conférences vidéo sur la Révolution française sont désormais, pour le bonheur de tous, accessibles en ligne grâce à un admirateur de Guillemin, Benoît Daroussin, animateur du site « La chaîne qui libère » sur lequel, on peut voir/écouter le cycle des 13 conférences (cliquez ici).

Et pour complément, rappelons ces titres :

E.M.

Ce livre est la transcription et la mise au net d’enregistrements des conférences données par Henri Guillemin à la Radiotélévision belge en 1967 sur l’histoire de la Révolution française. Guillemin donne ici une vision fort différente de celle de nos manuels scolaires….

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L’histoire sérieuse n’a pas encore mis en lumière la place qu’a tenue, dans la Révolution française, et dès le début, la crainte, chez les possédants, d’une menace sur leurs biens.
Ce qu’il faut savoir, et capitalement, c’est que, dès la réunion des Etats généraux, une grande peur s’est déclarée chez les honnêtes gens (les gens de biens, les gens qui ont du bien, des biens), face à ceux que l’on va exclure du droit de vote et de la garde nationale : les non-possédants, les gens de rien.

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Robespierre avait bien, en effet, une mystique – au moins au sens où l’entendait Péguy. La mystique républicaine, disait Péguy, c’est qu’on se faisait tuer pour la République ! Il se trouve que c’est exactement le parti qu’adopta Robespierre.

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Prise de la Bastille et arrestation du gouverneur M. de Launay, le 14 juillet 1789 – Anonyme – huile sur toile 58 cm x 73 cm – Musée national du château de Versailles – © Photo RMN-Grand Palais
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Bibliothèque LAHG Livres

Guillemin et Napoléon

Napoléon à bord du HMS Bellerophon, en route pour l'île de Sainte Hélène

Napoléon à bord du HMS Bellerophon, en route pour l’île de Sainte Hélène, le 23 juillet 1815. Peinture de William Quiller Orchardson, peintre écossais (1832 – 1910) – Tate Britain Londres

5 mai 1821 – 5 mai 2021
Le bicentenaire que Guillemin n’aurait pas fêté

Relire le petit livre intitulé à l’origine Napoléon tel quel (éd. de Trévise, 1969), et réédité par Utovie en juillet 1986 sous le titre Napoléon, légende et vérité, permet à la fois de prendre position face au déferlement consensuel et admiratif mis en place ces temps-ci pour le deux centième anniversaire de la mort du « petit chacal », comme l’appelle l’auteur (c’est le titre de son premier chapitre), et de revisiter bon nombre des thèmes favoris de l’historien que fut Guillemin – car, même dans l’université, on commence, tout de même, à reconnaître en lui un historien.

Avant d’en venir aux cent cinquante petites pages de ce livre qui se (re)lit d’un trait, je me permets un préambule auquel je tiens. D’octobre 2017 à novembre 2018, le musée des beaux-arts d’Arras a consacré à Napoléon une exposition dont le surtitre sur les affiches, « Le château de Versailles à Arras », disait assez l’ambition d’en mettre “plein la vue” au visiteur en utilisant les ressources de l’importante collection de documents et d’images conservée au château.

Nulle vision critique dans cet accrochage, mais un éloge du génie de la communication grâce auquel, dès sa prise du pouvoir, Napoléon a construit sa légende.

Ayant vécu plus de trente ans à Arras, j’ai été invité par la municipalité à prononcer, dans le cadre ou en marge de cette exposition, une conférence sur « Napoléon et le théâtre », qui a eu lieu au musée le 23 septembre 2018. Je ne pense pas avoir été sollicité parce que je travaillais sur Guillemin, vu ce qu’il pensait du monsieur, mais à cause de mes publications sur l’histoire du théâtre.

Ce que j’ai fait, c’est montrer dans la façon dont Napoléon envisageait l’utilité et les dangers du théâtre un bon exemple de sa conception autoritaire du contrôle de tout : de même qu’il avait étranglé la presse, réduite en 1803 à huit titres, et en 1811 à quatre, autorisés et contrôlés par ses services, il a étranglé le théâtre, fermant les trois quarts des salles et en laissant vivre seulement huit pour tout Paris, elles aussi tenues et surveillées de près.
Je n’avais nul besoin de Guillemin pour décrire cette tyrannie culturelle, il suffisait de décrire le réel à partir des décrets qui, de 1806 à 1808, ont ainsi domestiqué les deux médias essentiels de la vie de cette époque : le journal, et le spectacle.

Ainsi, et sans citer Guillemin (que d’ailleurs le théâtre n’a pratiquement jamais intéressé), j’ai pu, juste en étant objectif, dire qui était, en matière culturelle, Napoléon Bonaparte.

Flyer de la Cie "Avec vue sur la mer"

Pour voir plus nettement cette image ainsi que son verso, cliquez ici

Mais je tiens à signaler aussi que pendant toute la durée de cette exposition un homme qui, lui, connaît Guillemin, a eu le culot et l’esprit de brandir face à la célébration universelle ce petit brûlot du Napoléon, légende et vérité.

D’une part dans un « feuilleton radiophonique » sur Guillemin diffusé quatre fois par semaine sur une radio locale (Radio-PFM). D’autre part, par la lecture publique, en trois séances, de larges extraits de l’ouvrage, une de ces séances ayant eu lieu au musée même où se tenait l’exposition, ce qui fait plaisir ; il faut d’ailleurs admettre que les acteurs culturels organisateurs de l’événement ont eu l’intelligence – sans risque de compromettre un succès assuré d’avance – d’accueillir cet hommage à Guillemin aux dépens de Napoléon, lui donnant ainsi un peu d’écho.

L’homme de spectacle atypique qui se trouve à l’origine de ces séances et de ces émissions radio se nomme Stéphane Verrue, directeur de la compagnie « Avec vue sur la mer », que le quotidien régional La Voix du Nord qualifie joliment de « poil à gratter des tréteaux » (numéro du 14 février 2018) – image qui pourrait s’appliquer à Guillemin lui-même si l’on pense aux « tréteaux » de ses conférences.

En tout cas j’ai tenu à faire figurer ici le nom de Stéphane Verrue, et ce slogan de son « flyer » d’annonce : « Attention ! un Napoléon peut en cacher un autre ! » que j’adopte moi-même, au moment d’en venir à la relecture que je viens de faire du livre de Guillemin.

Deux thèmes au moins s’en dégagent : c’est un excellent exemple de ce qu’on appelle un pamphlet, et c’est une bonne anthologie de thèmes favoris de Guillemin.
Voyons cela.

Napoléon : légende et vérité
Editions Utovie – 160 pages – 15 €

« Pamphlet ? Ce mot sert à désigner la vérité qui déplaît »
C’est la première phrase du livre, et elle en définit bien l’esprit.

D’entrée, Guillemin dit : je sais ce qu’on va (encore) opposer à ce que j’écris. Vingt ans plus tard, il a préféré appeler « libelle » l’autre livre du même genre, provoqué, lui, par l’agacement face à la célébration du bicentenaire de la Révolution, son fameux Silence aux pauvres ! de 1989 jeté sur le papier par un jeune polémiste de quatre-vingt-six ans.

Mais c’est aussi un pamphlet, si l’on appelle de ce nom un texte dont l’auteur se soucie plus de frapper que d’argumenter dans le détail : peu de notes, du rythme, la percussion du vocabulaire ; ce qui n’empêche pas d’aborder le fond des choses.

Pour ce qui est du vocabulaire, le lecteur est servi, et bien sûr l’historien bien élevé sursaute à voir notre héros désigné d’entrée comme « gangster » (p. 7), « aventurier corse » (p. 8) ou « condottiere » (p. 36) prêt à toutes les « pirateries » (p. 43), et ainsi de suite jusqu’à la fin du livre et à la mort du « malfrat » (p. 137).

Le même historien est choqué de lire à satiété qu’une seule chose motive Napoléon, « son avancement à tout prix et par n’importe quel moyen » (p. 21), que « les nations [ne sont] à ses yeux que des enclos où seuls l’intéressent le gibier et l’argent à faire » (p. 36).

L’avidité de Napoléon est peut-être aux yeux de Guillemin le trait qui caractérise le plus cet « apatride » (p. 43) ; elle suffit à expliquer « la simplicité bestiale de son cas » (ibid.).
Citant la proclamation du printemps 1796 aux soldats qui s’apprêtent à envahir la plaine du Pô, et à qui il promet la richesse après la misère, Guillemin commente : « On ne peut être plus clair dans le banditisme. Hardi, mes tueurs ! Voyez un peu, à notre portée, ce butin ! Les bombances que nous allons faire ! Hold-up géant ; fric-frac énorme » (p. 44).

Même sur d’autres thèmes, et en avançant à grandes enjambées de page en page, on ne peut pas ne pas relever telles de ces trouvailles qui ont tant fait pour la mauvaise réputation de Guillemin, ainsi celle-ci, au sujet du « jeu singulier » que joue Talleyrand avec Bonaparte :
« Talleyrand et lui se ressemblent comme deux gouttes de pus » (p. 51).

Ou encore, à propos du comportement de Napoléon envers l’Église : « Le “divin”, Napoléon Bonaparte s’en est toujours soucié à peu près autant que d’une guigne, ou d’une prune pourrie » (p. 87).

Ou, tout à la fin, sur la formule de Louis Madelin à propos de la prise du pouvoir de 1799 : « Le destin amena Bonaparte à son heure pour refaire la France », cette note de bas de page : « Refaire ? Je m’aperçois que le terme peut être pris, familièrement, dans un sens qui conviendrait ici très bien » (p. 148 et n. 3).

Inutile de prolonger l’anthologie, elle finirait par reproduire tout l’ouvrage. Retenons-en que, évidemment, un livre comme celui-là ne peut pas plaire aux tenants de la légende.
L’auteur le sait si bien qu’il finit exactement comme il a commencé, par la « vérité » : « quand elle déplaît à certains, elle perd pour eux le droit d’exister » (p. 149).

Napoléon à bord du HMS Bellerophon, en route pour l'île de Sainte Hélène

L’Empereur à Sainte-Hélène dictant ses mémoires au général Gourgaud par Charles de Steuben (1788 – 1856) © Collection privée

Quelle Histoire écrire ?
Ce qui doit retenir dans ce Napoléon, au-delà du côté brillant du « pamphlet », c’est tout ce qu’il doit en profondeur aux convictions de Guillemin.
Essayons de dire l’essentiel.

1. Premier thème frappant par sa récurrence, c’est celui de l’enseignement, sur lequel notre prochain colloque, si la conjoncture le permet, donnera l’occasion de revenir.

Dès la première page du premier chapitre, Guillemin évoque le « sérieux redressement personnel » auquel il a dû procéder en repensant à sa jeunesse, et à ce qu’on lui avait dit de Napoléon : « […] j’avais été “mis en condition”, sur son compte, comme tous les Français de ma génération, et des générations antérieures. […] j’ai été dressé dans le culte de l’Empereur. Il m’a fallu lutter contre moi-même pour comprendre enfin de quoi j’avais été victime » (p. 5-6).

Guillemin en dit un peu plus lors d’une de ses nombreuses allusions à Louis Madelin (1871-1956), principal artisan de la légende napoléonienne dans la première moitié du XXe siècle par sa vaste Histoire du Consulat et de l’Empire (16 vol., 1936-1953).

Guillemin, évoquant ses années de khâgne à Lyon, parle de « ce M. Madelin que nous devions tenir pour le Docteur suprême » (p. 73) et dont, de ce fait, il eût été de mauvais ton de dire du mal à l’oral du concours.

L’influence de Madelin date du succès de son premier livre, un Fouché couronné en 1901 par le prix Thiers (!) de l’Académie française et, en effet, au moment où Guillemin fait ses études secondaires et supérieures, « l’Histoire selon Louis Madelin (and Co) » (p. 70) est dominante ; pas une ombre, ou si peu, dans le récit de la vie de Napoléon, qui, à peu de discordances près, s’est perpétué jusqu’à nos jours.

C’est pour protester contre l’esprit « honnêtes gens » [expression qui apparaît plusieurs fois dans Napoléon, légende et vérité] ou l’esprit « gens de bien » de ce type d’histoire que Guillemin redispose les cartes du jeu dans le bon sens.

Sainte Hélène 1816 : Napoleon dictant au comte Las Cases le récit de ses campagnes , par Sir William Quiller Orchardson

Sainte Hélène 1816 : Napoleon dictant au comte Las Cases le récit de ses campagnes – Tableau de Sir William Quiller Orchardson (1832 – 1910) – 1892 – National Museums Liverpool, Angleterre © National Museums Liverpool

J’en prends un exemple : la Banque de France. Une bonne vingtaine de pages, dans un si petit livre, insistent sur cette institution privée, sa création, ses buts, sa puissance.
Et voici, au sens musical du mot, l’entrée du thème : « La Banque de France ! Respect. Tenons-nous bien. Nul n’a le droit de badiner à propos d’une telle, et aussi noble, institution nationale. C’est bien aussi pourquoi je me garderai de badiner, et mettrai toute mon attention à bien voir de quoi il retourne » (p. 81).

Le familier de Guillemin reconnaît ici son ironie, mais aussi ce souci de « bien voir » qui est son obsession constante. Bien voir, c’est le contraire de la cécité forcée provoquée par l’enseignement reçu.

Encore ailleurs dans le livre, Guillemin en donne un autre exemple éloquent : « je revois ce professeur […] me conjurant de me rendre à l’évidence, de ne point répercuter des sottises : “C’est la vérité, me disait-il, la vérité bien établie ; aucun historien ne saurait le nier ; Napoléon a toujours voulu la paix ; il a toujours été l’agressé et non pas l’agresseur…” Tiens donc ! C’est l’Espagne, peut-être, qui s’est jetée sur lui ? Et c’est la Russie, spontanément, en 1812, qui s’est ruée sur la France ? Soyons “sérieux” en effet, et regardons les choses comme elles furent » (p. 107).

C’est le même procédé d’ironie aboutissant à l’affirmation d’une obligation de lucidité.
Aucun doute : ce souci d’établir le vrai contre la fable a été un moteur essentiel de l’écriture de ce Napoléon comme de celle de l’ensemble des livres de Guillemin, et même chose pour ses conférences ou ses émissions aujourd’hui tant regardées sur internet.

2. Il y a aussi autre chose, je crois, dans cette attaque contre Napoléon ; si on la lit bien, c’est un thème dominant, même, du livre : que Bonaparte, dès 1799 et même dès 1793, a été le fossoyeur de la République dont il s’était prétendu, par opportunisme, le serviteur.

On le voit bien quand on concentre la lumière sur « le coup de Brumaire » (titre du chapitre IV, qui fait allusion au Coup du 2 décembre, le grand livre de 1951 contre le neveu). (pour en savoir plus, cliquez ici)

Avant de raconter le coup d’État de 1799, Guillemin rappelle (p. 64-67) l’essentiel de ce qu’a été depuis dix ans l’évolution des choses : de 1789 à 1791, triomphe des notables, de la frange sommitale de ce « Tiers État » dont 98% sont des « exécutants plébéiens [qui] devront retourner dans leurs tanières dès qu’ils auront accompli ce pour quoi on les a, un instant, autorisés à en sortir », c’est-à-dire la prise de la Bastille (p. 64).

Pendant deux ans, tout va « au mieux pour les intérêts de la classe nouvelle, lorsque le malheur du 10 août est survenu, et le suffrage universel, et cette passion malsaine de Robespierre […] pour l’équité sociale » (p. 65). Le 9 thermidor a heureusement permis de « fermer cette scandaleuse parenthèse » (p. 66).

Robespierre
Maximilien Robespierre (1758 – 1794)

Dès lors, continue un peu plus loin Guillemin, il ne restait plus qu’à réussir le coup d’éclat de Brumaire qui, en mettant sur pied un pouvoir enfin stable et favorable aux affaires, a fait taire pour longtemps « le seul parti intolérable, […] celui de Robespierre », et qui a permis de « remettre en route l’antique machine à faire des riches au moyen du travail des pauvres » (p. 75).

On voit bien ici comment, en 1969, Guillemin reprend le thème central des « deux Révolutions » dont il a nourri, deux ans plus tôt, le cycle de conférences belges que Patrick Rödel a récemment édité chez Utovie (pour en savoir plus, cliquez ici) ; et par ailleurs, vingt ans avant de les écrire, il esquisse déjà à la fois l’immense enquête du Robespierre (pour en savoir plus, cliquez ici) et les cent pages de colère de Silence aux pauvres ! (pour en savoir plus, cliquez ici

Car au fond, si l’on tente de conclure, il me semble que c’est ce mot de « colère » qui résume le mieux Napoléon, légende et vérité.

Bien sûr, on peut n’en tirer qu’un florilège de citations : de Guillemin lui-même (« […] le meilleur politicien est celui qui se montre capable de faire applaudir par la foule un système où les mots recouvriront le contraire, exactement, de ce qu’ils annoncent », p. 74), ou de Napoléon (« Il n’y a plus en France qu’un seul parti et je ne souffrirai pas que mes journaux disent autre chose que ce qui sert mes intérêts », instruction à Fouché, 18 avril 1805, citée p. 97), ou encore cette perle incroyable d’un « prédicateur d’Alençon » s’exclamant en janvier 1809 : « Un être pareil à Sa Majesté, quel honneur pour Dieu ! » [sic, cité p. 112). Et ce florilège est déjà passionnant.

Mort de Napoléon – 1829 par Charles de Steuben

Mort de Napoléon – 1829 par Charles de Steuben (1788 – 1856) – Château d’Arenenberg (rive méridionale du lac de Constance à Salenstein, dans le canton de Thurgovie en Suisse).

Mais surtout, ce « pamphlet » est en réalité un cri d’indignation contre l’homme qui, après avoir, pour le bien des riches, « ramené la canaille au chenil » (p. 148), l’en a sortie bien vite pour faire d’elle la chair à canon que l’on sait.

Et là, pour finir, il suffit de citer :
« […] un million d’hommes, par sa grâce, mourront […] dans les carnages de sa “gloire”. Et le malheur de mon pays fut que ce forban […], pour ses interminables razzias, s’était procuré, comme tueurs, les conscrits français » (dernière phrase du chapitre VI, p. 110).

« “L’épopée” napoléonienne, gluante de sang, ne revêt toute sa dimension que si des chiffres l’accompagnent » (p. 123).

Et à propos du célèbre dernier bulletin de la mortelle campagne de Russie : « La santé de Sa Majesté n’a jamais été meilleure », ce simple commentaire : « à la vôtre, pontonniers de la Bérésina ! » (p. 130).

Un pamphlet ? allons donc ! un livre personnel, presque intime, convaincu en tout cas, et qui nous atteint encore, si nous en épousons le mouvement en le lisant en une seule fois.

Note rédigée par Patrick Berthier

Tombeau de Napoléon
Tombeau de Napoléon aux Invalides
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Chemin de traverse n°22 : Perversus de Claude Froidmont


Editions Weyrich – 368 pages – 17€

Claude Froidmont est un de ces amis de rencontre d’Henri Guillemin qui ont vu leur vie changée par les échanges qu’ils ont pu avoir avec lui. Guillemin avait cette capacité d’écouter et de reconnaître la parenté qui pouvait l’unir à ces jeunes gens pleins de passion. Claude Froidmont avait 27 ans quand il découvrit Guillemin. Celui-ci fut pour lui « ce pourvoyeur d’imaginaire » qui, non content de devenir le fidèle correspondant d’un gamin ignorant, le tira d’un coup de sa médiocrité, en le propulsant dans un monde auquel rien ne le préparait.

J’avais toujours rêvé d’écrire, continue Froidmont, il me laissa entendre que cet horizon était atteignable. J’avais subi les études que j’ai dites, il me montra du doigt une autre direction, où il ne s’agirait plus de disséquer les textes, mais d’entrer dans la chair des vies et de voir comment tous ces hommes, ou ces écrivains, mais c’est la même chose, s’étaient comportés sur les grandes questions humaines qui nous requièrent tous. Ce fut une bénédiction. (Chez Mauriac à Malagar, p.33).
Guillemin aurait été heureux de voir son protégé suivre ses conseils.

Nous avions rendu compte, ici-même, du très joli récit que Claude Froidmont nous avait donné des mois qu’il avait passés à Malagar, habitant solitaire de la vieille maison mauriacienne qu’il faisait, le jour, visiter (Chez Mauriac à Malagar, Les impressions nouvelles éd.) Claude Froidmont est né à Liège ; il vit et enseigne dans un collège girondin.
Il nous revient avec un roman aux éditions Weyrich.

Perversus ou l’histoire d’un imprimeur liégeois au temps des Lumières

Un roman picaresque et par son volume et par le foisonnement des histoires adjacentes autour de l’axe principal que constituent les métamorphoses de Guillaume Roosen, petit employé d’un imprimeur liégeois, orphelin de père, soumis à une mère qui ne cesse de le châtrer dans ses désirs d’émancipation, marié, sans très bien savoir ce qu’il doit faire pour que le mariage soit consommé, à une triste copie de sa mère, en un aventurier coureur de filles, piétinant allègrement les conventions sociales, fasciné par les idées qui président à l’Encyclopédie, taraudé par le désir d’écrire.

Un roman parce qu’ « il n’y avait que cela. C’était ce qui convenait à Guillaume. C’était là qu’on pouvait tout dire. » (p.280).

Il y a, sur le désir d’écrire, les ruses pour n’y pas céder, les folies qu’il engendre quand on s’y laisse aller entre exaltation et dépréciation, surestimation et dénigrement des pages vraies qui sortent du cœur même de Claude Froidmont. Pour ce qui est des imprimeurs/éditeurs, aussi, leur complaisance face à la médiocrité, à la nullité de ceux qui les payent, la transposition avec les déboires que nous connaissons est flagrante.

Guillaume se fera imprimeur pour que paraisse son œuvre, Histoire de Guillaume et Perversus, ce texte qui l’accompagne depuis le début et qui est la prémonition du travail des Encyclopédistes.

Une reconstitution très vivante

Claude Froidmont nous donne une reconstitution très vivante du contexte historique et social de ce XVIIIème siècle, une description fidèle du foisonnement d’idées et de sentiments contradictoires, jusqu’au cœur même de ses personnages, qui est la marque des périodes de grands changements. L’époque n’est plus aux intrigues simples quand couvent les forces qui vont bouleverser l’Europe.

Guillaume a beau tarder à découvrir plaisir et lucidité, il se rattrape, sans qu’on perçoive toujours comment il va parvenir à se sortir des mauvais pas où il s’engage. Il a, pour le tirer d’affaires, quelques présences tutélaires et paternelles qui veillent sur lui.
Et le lecteur se laisse prendre à ce tourbillon d’événements, entraîné par le style même de Froidmont dont l’élégance s’adapte au mieux à l’esprit du temps.

« Guillaume pardonnait tout et à tous. Il se sentait aussi vivant que quand son père le regardait faire ses devoirs, dans le silence de son recueillement. Cette admiration le remplissait d’assurance et de dignité, et elle le portait, aujourd’hui encore, à croire à l’impossible.
Imprimeur et écrivain, voilà ce qu’il était, voilà ce qu’il serait pour toujours. Et il y aurait un grand livre, bientôt, qui donnerait un prolongement à son rêve. Et on l’accueillerait, à bras ouverts, à Paris, pour ce qu’il était. »

La rage d’écrire est bien la ligne directrice de ce livre.

Patrick Rödel

Nos collaborateurs publient

Editions Michel Calmejane – 116 pages – 20 €

Paysages avec tombes – Un héritage protestant en Aquitaine est le dernier ouvrage de Patrick Rödel, réalisé avec le photographe Victor Cornec.

Dans une bibliothèque, cet ouvrage se placerait sur le rayon consacré aux Beaux Livres, aux livres d’Art. Au cours d’une centaine de pages, qu’on feuillette aussitôt, on est d’abord happé par les somptueuses photographies en noir et blanc très contrasté, parmi lesquelles circule le texte de P. Rödel mis en page comme un texte poétique.
On comprend alors que ce livre va exiger plusieurs lectures. Peut-être trois.

On commence par les images, car l’image est toujours plus immédiatement captivante que l’écrit. Ce sont donc les photographies qu’on découvre en premier, qu’on regarde et dans lesquelles bientôt on s’absorbe. On admire leur force d’évocation jusqu’à parfois les ausculter pour certaines.
Elles montrent des tombes abandonnées, seules, isolées, en plein champ sous le soleil, ou cachées par la végétation des sous-bois, mais toujours seules et uniques. Petits temples mystérieux et non pas simples stèles plates à peine remarquables, elles sont délabrées, cassées, austères, nues, à l’opposé du décorum des cimetières catholiques. Rares sont celles qui sont restées vaillantes face au ravage du temps.

Et il y a les arbres. Presque toujours de grands arbres majestueux autour d’elles. Quand ils sont absents, un épais fouillis végétal, sauvage les enveloppe « transformant ces modestes monuments en reproduction miniature des temples d’Angkor » ; car la sylve est autant le sujet des photographies que le minéral des tombes abandonnées. D’où le titre.

Photo Victor Cornec – page 17

Puis c’est au tour de la lecture du texte. Il ne s’agit pas d’un commentaire, ou d’une analyse sémiologique de chaque photo. Pas du tout.
Le texte est une méditation, sous forme de poème en prose – parfois quelques lignes sur la page, à droite ou à gauche, parfois en regard d’une photo, parfois seul, au centre ou en décalé, mais toujours posé de façon délicate.

Et puisque la nature est omniprésente, sauvage, vierge (aucun personnage n’est représenté, pas même son ombre), que le règne végétal et minéral s’entrelacent de photos en photos, on ressent le mouvement, la liberté d’un texte qui circule en virevoltant entre les photos comme la végétation qui sillonne autour des tombes et on se dit alors que le troisième règne, l’animal est lui aussi bien présent, à travers la lecture d’un texte qui ne fait que circuler et voleter comme un papillon parmi les photographies.

« Curieuse rencontre, en tout cas, qui fait naître comme un léger malaise » car « depuis quand les tombes s’échappent-elles des murs protecteurs des cimetières ? » lance, non sans humour, Patrick Rödel au début de l’ouvrage.

A partir de là, la méditation va s’accompagner d’une enquête pour comprendre la raison de ces blocs en plein champ. Commence une rêverie éveillée se tressant autour de la singularité des sites comparée aux cimetières orthonormés catholiques, autour de la puissance esthétique des scènes ouvrant la réflexion sur l’Au-delà et surtout, autour du salutaire rappel historique de l’incroyable persécution dont furent victimes les protestants.

De la boucherie de la Saint Barthélémy (nuit du 23 au 24 août 1572, des dizaines de milliers de morts à Paris et en province, sans commune mesure avec la Terreur de 1793 dont on nous rebat les oreilles), en passant par la valse-hésitation de l’Edit de Nantes, jusqu’à l’accalmie enfin venue à partir de 1789, Patrick Rödel, sans se départir de son parti pris poétique, détaille les souffrances, les horreurs et les crimes subits par « les Religionnaires, les tenants d’une Religion Prétendument Réformée, RPR » pendant des siècles.
Et l’on comprend alors pourquoi ces tombes sont posées ici et là comme d’étranges monolithes : les cimetières leurs étaient interdits.

Une troisième lecture ? Pourquoi pas. Ne serait-ce que pour goûter au plaisir de découvrir le jeu du texte avec les photos et s’apercevoir ainsi d’une chose passée inaperçue au début : ils se font sans cesse, l’air de rien, de continuels et discrets clins d’oeil.

Edouard Mangin

Photo Victor Cornec – page 50