Photo montage LAHG. Caricature des trois ordres imprimée en 1789 / Couverture du livre éducatif en 2024 de Equipo Plantel et Joan Negrescolor, Ed. Rue de l’échiquer.
« Gens de biens, gens de rien ». Réalités contemporaines du capitalisme ultra libéral
Avec cette expression employée dans son pamphlet Silence aux pauvres, Henri Guillemin indiquait que la société moderne, issue de la Révolution française, est structurée par des rapports de classes, des rapports inégalitaires donc injustes ; rapports entre les possédants, ceux qui possèdent les moyens de production, une classe minoritaire mais déterminante, et ceux qui, ne les possédant pas, sont dépendants : la grande majorité qui subit.
Il dénonçait également l’acharnement déployé par les classes possédantes pour sauvegarder et accroître leurs richesses, utilisant pour cela un arsenal de stratagèmes, mensonges et compromissions bafouant toute éthique ; manœuvres dirigées contre le peuple pour le déposséder des moyens d’actions nécessaires pour établir une justice sociale et politique légitime. (cf ses analyses historiques de la Commune, le fascisme de Pétain, etc.).
Aujourd’hui, en 2025, on constate qu’une toute petite classe, devenue transnationale, uniquement parce qu’elle possède et contrôle l’activité financière, économique, politique et médiatique, détermine la vie et le destin de la très grande majorité.
Qui sont les « Gens de biens », les hyper riches ? D’où sortent-ils, comment agissent–ils ? Quelle est la réalité des « Gens de rien ou de peu » ? Quelles sont leurs conditions de travail et de vie, au-delà des différentes strates sociales qui les distinguent ?
Le colloque visera à présenter en détail la réalité contemporaine de cette dualité.
Le programme est prêt. Pour le découvrir, cliquez ici
S’inscrire au colloque : Une fois arrivé dans le programme, pour assister et s’inscrire au colloque, vous verrez le bouton « Réserver » ci dessous :
Cliquez dessus, puis sur le bouton « Billeterie » et ensuite, suivre les autres étapes jusqu’au règlement de votre inscription.
La date du colloque est fixée : 8 novembre 2025.
Le lieu : Ecole Nationale Supérieure (ENS) – 45, rue d’Ulm 75005 Paris. Salle Dussane.
Les inscriptions sont ouvertes : noter que la capacité d’accueil de la salle Dussane est de 175 places.
Notre prochaine lettre d’information
Très prochainement, nous reprendrons la diffusion d’interviews exclusives des intervenants. Après celles de Michel Cabannes, Luc Sigalo Santos, Danièle Linhart, ce sera le tour de Nicolas Roux qui sera le deuxième intervenant avec un exposé intitulé La précarité durable. S’adapter à un fait social n’est pas « choisir »
Photo montage LAHG. Caricature des trois ordres imprimée en 1789 / Couverture du livre éducatif en 2024 de Equipo Plantel et Joan Negrescolor, Ed. Rue de l’échiquer.
La bonne nouvelle pour vos agendas
Comme prévu, comme promis, comme annoncé, grâce à l’indéfectible détermination de nos équipes, nous avons pu obtenir aujourd’hui des services logistiques et administratifs de l’Ecole Normale Supérieure (ENS, rue d’Ulm), soit un mois avant leurs usages, la date exacte et définitive de notre prochain colloque.
Il se tiendra le samedi 8 novembre 2025 à l’Ecole Normale Supérieure (ENS), en salle Dussane, au 45 rue d’Ulm 75005 Paris.
Colloque mode d’emploi
D’abord le programme.
Petit changement sans importance : Camille Peugny, deuxième intervenant a été appelé pour conduire une enquête sociologique sur la jeunesse au Danemark, ce qui l’ a obligé à se décommander de notre colloque. Un de ses collègues, Nicolas Roux, sociologue, maître de conférences à l’Université de Reims Champagne-Ardenne, responsable du département « Carrières sociales » de l’IUT de Reims-Châlons-Charleville, chercheur au Centre d’Etudes et de Recherches sur les Emplois et les Professionnalisations (Cérep) et au Centre d’études de l’emploi et du travail.(CEET), le remplace. Son intervention poursuit et même intensifie considérablement le propos initial.
Pour prendre connaissance du programme du colloque, il faut cliquer ici.
Modalités d’inscription :
Comme nos précédents événements, vous pourrez vous inscrire au colloque via le site Internet dédié à cet effet.
Les inscriptions seront ouvertes dès début septembre prochain.
Une newsletter spécifique sera diffusée à cette occasion.
A noter : Malgré la période estivale, le thème du colloque suscite une plus grande curiosité que d’habitude. Un flux grandissant de messages nous arrivent régulièrement. Un signe d’encouragement que nous intégrons avec plaisir, mais surtout un signal de la pertinence du thème choisi cette année. En effet, qui peut rester indifférent face à l’évolution incertaine des conditions futures de la vie de l’Humanité ?
Encore un peu de patience pour s’inscrire, assister et en savoir plus. Rendez-vous tout début septembre.
D’ici-là, toute l’équipe de LAHG vous souhaite une très bonne, joyeuse, réconfortante, stimulante, enrichissante, période de repos estival, propice à la réflexion sur la marche du monde, à la redécouverte de l’essentiel : la vie, sa poésie, l’Humanité ; le peuple, sa force.
Avec vous, L’équipe de LAHG
Le quart-Etat ; tableau de Guiseppe Pellizza (1868 – 1907); tableau, huile sur toile 293 × 545 cm ; 1901 ; Collection Civiche Raccolte d’Arte, Milan.
Après la présentation introductive visant à replacer les travaux d’Henri Guillemin sur les rapports entre dominants et dominés dans leur perspective historique afin de bien expliciter sa vision des « Gens de biens/Gens de rien », le colloque se déroulera de manière à faire le point sur la réalité, aujourd’hui, des Gens de Biens et des Gens de Rien.
Suite à la première intervention de Michel Cabannes qui posera le cadre général de la problématique dans lequel vont se déployer les différents exposés (son thème : Les politiques économiques : origines, applications, implications.), la matinée sera consacrée aux « gens de rien ou de peu », ceux qui créent la valeur réelle des choses, les travailleurs, le salariat, les conditions de travail, le travail en général.
Trois interventions sont consacrées à ce sujet : celle de Luc Sigalo Santos (se reporter à son interview diffusée le 9 juin dernier) ; celle de Nicolas Roux (interview en cours de préparation). Et celle de Danièle Linhart qui s’intitule : Modernisation managériale et atomisation des salariés.
En présentant comment les techniques de management du régime ultralibéral mises en oeuvre par les dominants détruisent le collectif au profit d’une atomisation des travailleurs de plus en plus mis en concurrence entre eux et avec eux-mêmes, l’exposé de Danièle Linhart, qui clôturera la matinée, sera en quelque sorte le pont pour aborder les thèmes de l’après midi consacrés aux « Gens de biens », aux dominants, aux riches.
Parmi les nombreux ouvrages et articles de Danièle Linhart, citons :
● Danièle LINHART, avec Barbara RIST et Estelle DURAND, 2009, « Perte d’emploi, perte de soi », Erès Poche, 214 pages.
● Danièle LINHART « Travailler sans les autres ? » Février 2009, Le Seuil, Coll Hors Normes, 213 pages.
● Danièle LINHART, « La comédie humaine du travail ; de la déshumanisation taylorienne à la sur humanisation managériale », Erès, coll sociologie clinique ; 2015, 158 pages. Lauréat du Prix 2015 de l’Ecrit Social et du Prix EGOS BOOK AWARD 2018.
● Danièle LINHART, Zoé TOURON, « Burn out ; Travailler à perdre la raison« , La Petite Bédhétèque des Savoirs, Le Lombard, 2020, 66 pages.
Comme nous l’avons fait pour nos précédents colloques, afin permettre à nos adhérents et abonnés de mieux vous connaître, cette première question : pouvez-vous vous présenter ?
Je suis sociologue du travail. J’ai fait des études d’histoire (licence) et de sociologie (licence, M1 M2, Doctorat, Habilitation à diriger des recherches). Je suis directrice de recherche émérite au CNRS, dans le laboratoire CRESPPA-GTM (associé à Paris 8 et Nanterre Université). Je travaille essentiellement par enquêtes de terrain, c’est-à-dire par interviews qualitatifs et observations.
Vos travaux dans le champ de la sociologie du travail sont aujourd’hui largement reconnus. Qu’est-ce qui vous a amené à vous spécialiser dans l’étude des techniques managériales ultralibérales et leurs effets sur les travailleurs ?
Mes travaux au début ont porté sur le vécu du travail ouvrier, sur l’organisation de leur travail, puis progressivement alors que celui-ci changeait, je me suis intéressée aux stratégies patronales, pourquoi tous ces changements, quelles stratégies se dégageaient, quels effets sur les salariés, quelle idéologie patronale pour justifier ces évolutions ?
Sans déflorer le contenu de votre exposé lors du colloque, pouvez-vous, en quelques mots, nous indiquer comment il sera structuré, quelles seront ses lignes de force ? En quelque sorte, donnez-nous l’envie d’en savoir plus en se rendant au colloque !
Je souhaite analyser les contradictions internes au nouveau modèle managérial, qui crée des problèmes d’efficacité du travail mais aussi de grande souffrance pour les salariés : mobilisation à tout crin de la dimension personnelle, émotionnelle, affective des salariés, de leur besoin d’engagement et d’autonomie dans le cadre d’une organisation du travail largement inspirée encore de la logique taylorienne, et donc très prescriptive, dans le cadre également d’un changement permanent qui les met en situation de précarité subjective.
« Le Vif », collage de Nadia Diz Grana (née en 1977), artiste française, graphiste, illustratrice et iconographe, spécialisée dans les collages et les compositions d’images. « Le Vif » symbolise pour elle « la course égoïste pour la réussite de l’homme autoconstruit dans le monde des affaires ».
Une pièce de théâtre récente de Jean-Philippe Daguerre, « Du charbon dans les veines », fait l’éloge du travail, de la fierté d’être mineur dans les années 50. Vous semblez dire que cette fierté, aujourd’hui, est non seulement bafouée mais a disparu. D’après vous, peut-on redonner aujourd’hui un sens au travail, s’émanciper par le travail ? Et si oui, à quelles conditions ?
Ce qui pourrait redonner un sens au travail, ce serait la fin de la mise en concurrence des salariés les uns avec les autres (à travers les objectifs, évaluations et primes personnalisées), qui permettrait de reconstituer des collectifs informels de travail où s’échangeraient à nouveau de la transmission de savoirs, de la coopération, de la mise en commun des difficultés et de leurs résolutions ; la fin également du lien de subordination qui paralyse toute parole critique, toute initiative visant à modifier la définition des missions et de l’organisation du travail ; le ralentissement du changement qui est devenu incontrôlable et délétère.
Si le régime ultralibéral vise à instaurer la croyance en une société sans conflit de classes où le collectif disparaît au profit de l’individu, les rapports de force dans le travail, eux, existent toujours bel et bien. Quelles sont alors les nouvelles formes prises par les luttes sociales, comment s’organisent-elles ? Comment voyez-vous les choses ?
Les choses ont bien du mal à se mettre en place. Dans un monde du travail atomisé, où le lien de subordination est comme une laisse installée au cou de chacun, où la compétition crée un isolement et un sentiment de solitude, on voit mal comment une action collective d’ampleur pourrait se mettre en place et faire évoluer les situations. Les organisations syndicales sont nombreuses et divisées, elles ne se focalisent pas réellement sur le contenu et l’organisation du travail. Ce qui manque c’est une lutte idéologique pour dévoiler l’inconsistance de la rationalité économique ultra libérale face aux enjeux fondamentaux : mettre fin à la maltraitance des salariés, respecter les consommateurs et usagers, stopper la prédation des ressources de notre planète.
Ces changements affectent aussi la sémantique. Si dans les années 60/70, on disait ouvertement « exploitation capitaliste » pour dénoncer les conditions de travail, on parle aujourd’hui de stress, de mal être, de mieux être, etc. Si on disait « lutte des classes », on parle aujourd’hui de rapport de confiance, de relation de collaboration, voire d’affects positifs. Quelles conséquences chez les travailleurs ? Restent-ils malgré cela conscients de leur réalité sociale ? Et dans ce cas, comment réagissent-ils ?
La révolution des mots a largement contribué à effacer la réalité dans les représentations du travail. Il n’y a plus d’ouvriers mais des opérateurs, des qualifications mais des compétences, des savoir-faire mais des savoir-être, il y a l’importation de mots anglo-saxons qui brouillent les cartes. Les mots sont pourtant des vecteurs importants des représentations de la réalité, et ce n’est pas un hasard si le monde du travail en entreprise est l’objet du déversement d’un vocabulaire qui a pour vocation à dissimuler les enjeux fondamentaux.
Je pouvais clairement voir qu’il n’avait rien à dire Dessin de Glen Baxter, dessinateur britannique né en 1944 à Leeds, connu pour ses dessins ironiques. Encre et crayon sur papier 52 x 38 cm
L’historien Johann Chapoutot a publié récemment « Libres d’obéir : Le management, du nazisme à aujourd’hui », qui explique que les techniques managériales nazies (conçues par Reinhart Höln) ont perduré après l’effondrement du IIIe Reich. Il montre qu’elles servent aujourd’hui de modèle pour un management qui fait croire qu’on obéit librement à une injonction obligatoire. Qu’en pensez-vous ?
Je ne suis pas historienne mais je pense que l’on peut retrouver des indices sérieux du fait que Hitler s’est inspiré des méthodes d’organisation du travail de Henri Ford.
Enfin, cette dernière question : sur quels travaux ou projets travaillez-vous en ce moment ?
En ce moment avec deux collègues nous travaillons sur une analyse de notre société des egos.
Le colloque mode d’emploi
Précisions utiles concernant la date :
Les choses se précisent. Des quatre dates initialement demandées à l’ENS (nous les rappelons ici : samedi 11 octobre ; 8 novembre ; 15 novembre et 29 novembre), deux dates sont éliminées.
Restent donc en lice les deux dates du 8 et du 15 novembre avec une priorité souhaitée pour le 8/11.
La bonne nouvelle : ce n’est pas fin août que l’ENS pourra nous confirmer la date défitive mais le 21 juillet prochain. Dès réception de cette confirmation, nous vous infomerons aussitôt à travers une newsletter.
Aucun changement par rapport aux colloques précédents. S’inscrire au colloque se fait toujours par Internet, sur un site dédié, entièrement sécurisé. Ce site sera ouvert dès début septembre.
Photo montage LAHG. Caricature des trois ordres imprimée en 1789 / Couverture du livre éducatif en 2024 de Equipo Plantel et Joan Negrescolor, Ed. Rue de l’échiquer.
Comme c’est l’usage depuis la création de LAHG, le colloque s’ouvrira, comme il se doit, par une présentation introductive visant à replacer les travaux d’Henri Guillemin sur les rapports entre dominants et dominés dans leur perspective historique, afin d’expliciter sa vision des « Gens de biens/Gens de rien », son expression fétiche. Cette présentation est en cours de finalisation.
Puis le colloque se déroulera de manière à faire le point sur la réalité, aujourd’hui, des « Gens de Biens et des Gens de Rien ».
Après la première intervention visant à poser le cadre général de la problématique dans lequel vont se déployer les différents exposés (Intervention de Michel Cabannes : L’inspiration ultra-libérale des politiques économiques : origines, applications, implications. Relire son interviewici), la matinée sera consacrée aux « gens de rien » ou de peu, ceux qui créent la valeur réelle des choses, les travailleurs, le salariat, les conditions de travail, le travail en général.
L’intervention de Luc Sigalo Santos est l’une des trois interventions sur ce sujet programmées le matin. Elle s’intitule : Contrôler les chômeurs pour atteindre le plein-emploi ? Genèse, usages et effets d’un mot d’ordre coercitif .
Parmi les nombreux ouvrages et articles qu’il a publiés, citons :
Pillon J.-M., Sigalo Santos L., Vivès C. (2024), « Contrôler les chômeur·ses pour atteindre le plein emploi ? ». Connaissance de l’emploi, n°196, juin 2024.
Vivès C., Sigalo Santos L., Pillon J.-M., Dubois V., Clouet H. (2023), « Chômeurs, vos papiers ! Contrôler les chômeurs pour réduire le chômage ?« . Éditions Raisons d’Agir.
Barraud de Lagerie P., Gros J., Sigalo Santos L. (2023), « Qui veut gagner des centimes ? Les micro-travailleurs : derrière une foule de passage, une première ligne de précaires », dans B. Palier (coord.), Que sait-on du travail ?, Presses de Sciences Po/Le Monde.
Sigalo Santos, L. (2022), « L’intermittence du spectacle, un financement paradoxal de la culture ? ». Regards croisés sur l’économie, n° 30-31.
Barraud de Lagerie P., Sigalo Santos L. (2019), « Les plateformes de micro-travail : le tâcheronnat à l’ère numérique ? » dans S. Abdelnour et D. Méda (dir.) Les nouveaux travailleurs des applis, PUF, « La vie des idées ».
Sigalo Santos L. (2018), « L’administration des vocations. Enquête sur le traitement public du chômage artistique en France« , Paris, Dalloz.
Interview exclusive de Luc Sigalo Santos
Comme nous l’avons fait pour nos précédents colloques, pour permettre à nos adhérents et abonnés de mieux vous connaître, cette première question : pouvez-vous vous présenter et nous dire les raisons qui vous ont conduit à choisir cette voie professionnelle ?
J’ai fait une partie de mes études à l’ENS de Paris (« Ulm ») au sein du département de sciences sociales. Nous avons très tôt, dès l’année de licence, été plongé dans le bain de la recherche, à travers des séminaires, des stages d’enquête de terrain, une proximité aux enseignants-chercheurs, etc. Tout cela a été extrêmement formateur et m’a rapidement donné le goût de la recherche. J’ai ensuite eu la possibilité d’obtenir un financement doctoral, cette fois à l’Université de Paris 8, située à Saint-Denis, un autre lieu formidable, qui a été très formateur. J’ai enfin eu la chance d’avoir deux excellents directeurs de thèse, qui m’ont toujours soutenu et encouragé, ce qui un facteur essentiel dans la poursuite vers la carrière académique.
Vous êtes enseignant chercheur. Compte tenu de la situation générale dans l’enseignement supérieur, de la crise au sein de l’université, quelles sont vos conditions de travail ? Est-ce facile d’être enseignant chercheur aujourd’hui ?
La situation générale de l’Université se dégrade. Il serait trop long de faire un tableau exhaustif, mais on peut citer le manque chronique d’investissement qui a fait chuter le budget alloué par étudiant, les libertés académiques qui sont de plus en plus menacées (en France, mais pas seulement si l’on regarde ce que fait D. Trump aux USA par exemple). Par ailleurs, la réalité de l’Université, et notamment de l’Université de masse, est assez largement méconnue des réformateurs, notamment parmi les hauts fonctionnaires qui sont beaucoup plus familiers du monde des grandes écoles. Cela n’aide pas. L’INSP (ex-ENA) fait un travail intéressant de ce point de vue, en essayant de faire infuser la culture académique parmi les futurs hauts fonctionnaires.
Il y aurait aussi beaucoup à dire sur ces ministres de l’ESR qui, comme Frédérique Vida, n’hésitent pas à jeter l’opprobre sur les enseignants-chercheurs en les taxant publiquement d’« islamo-gauchistes ».
Le Liseur – The Reader – Photo anonyme – 2008 Hulton-Deutsch Collection/Corbis
Existe-t-il d’autres facteurs explicatifs de cette situation ?
On observe par ailleurs une forte dérive managériale, qui consiste à produire des rapports sur à peu près tout et n’importe quoi (les maquettes de cours, les laboratoires, etc.) sans qu’on sache à quoi cela sert précisément. Cela passe aussi par le recours de plus en plus systématique au financement sur projet qui transforme un certain nombre d’entre nous en chercheurs de financements. Tout cela est très chronophage et ne produit pas nécessairement de la meilleure recherche. Le tableau est donc assez sombre.
Mais il n’en demeure pas moins que le cœur de l’activité (enseigner, faire de la recherche) reste passionnant.
Comment gère-t-on les recherches qui démontrent des réalités qui sont à l’encontre du discours dominant, notamment dans le champs des sciences sociales et encore plus précisément sur le sujet du chômage ?
Pour ce qui concerne les recherches sur le chômage, il n’est pas toujours facile d’avoir accès aux données de France Travail, qui est en France l’opérateur quasi exclusif en la matière. Ou, plus précisément, si les données sur les demandeurs d’emploi et les entreprises sont globalement accessibles, en revanche, l’institution n’aime pas qu’on la prenne pour objet, ce qui nous oblige à passer par d’autres voies pour accéder à des données.
Vous travaillez au sein de deux laboratoires de recherche, LEST et TRIANGLE. Pouvez-vous nous en parler : ses financements, vos axes de recherches, vos équipes ?
Ce sont deux laboratoires pluridisciplinaires qui sont tous les deux associés au CNRS. Le LEST est basé à Aix-en-Provence et accueille des sociologues, des gestionnaires, des économistes et quelques politistes dont je fais partie. La question du travail au sens large (activité, emploi, organisation) y occupe une place importante, même si les choses évoluent au gré des recrutements. Triangle est un laboratoire basé à Lyon. Il accueille une majorité de politistes, ainsi que des sociologues, des historiens, des philosophes et des économistes. L’un des axes communs consiste à interroger les rapports de pouvoir, qui est un thème suffisamment large pour que tout le monde puisse un tant soit peu s’y retrouver.
Quelles sont les raisons qui vous ont amené à accepter d’intervenir à notre colloque ?
Je trouve que le thème retenu cette année est intéressant pour penser les inégalités socio-économiques et les rapports de pouvoir dans l’époque contemporaine.
Sans déflorer le contenu de votre exposé au colloque, pouvez-vous, en quelques mots, nous indiquer comment sera structurée votre intervention, ses lignes de force ? En quelque sorte, donnez-nous envie de venir vous écouter au colloque !
À partir d’une enquête inédite sur le contrôle de la recherche d’emploi en France, qui est devenue une composante importante des politiques de lutte contre le chômage, je montrerai que le contrôle repose sur un double « mythe », c’est-à-dire d’une croyance à laquelle les gens adhèrent sans qu’elle ait été démontrée : 1) sur son bien-fondé (les chômeurs doivent être contrôlés car certains ne cherchent pas d’emploi) 2) sur son efficacité (le contrôle permet de remettre les chômeurs à l’emploi).
La notion de chômeur évolue, tout comme la relation au travail salarié. Vous avez travaillé sur cette nouvelle forme de travail salarié appelée « crowdsourcing » littéralement « approvisionnement par la foule ». Ce type d’activité est présentée comme une forme de liberté. Est- vraiment le cas ? Pouvez-vous nous en dire davantage ?
Le crowdworking, qui est la version marchande du crowdsoursing, s’incarne notamment dans des plateformes comme Amazon Mechanical Turk aux USA ou Foule Factory/Yappers en France. Ces plateformes mettent en relation des entreprises qui veulent externaliser des tâches massives de traitement de données (typiquement du référencement de produits sur leur site internet) et des internautes qui cherchent un petit complément de revenu. L’objectif affiché par les plateformes est de faire gagner du temps et de l’argent à tout le monde. Et le travail, qui n’est d’ailleurs pas présenté comme tel (mais comme une « contribution », le but étant notamment d’éviter une requalification juridique pour salariat déguisé), est effectivement présenté par la plateforme sous la forme de la liberté, de choisir ses tâches, ses horaires, etc.
Les micro-travailleurs adhèrent pour partie à ce discours. Mais beaucoup critiquent aussi le pouvoir trop grand dont bénéficient les entreprises donneuses d’ordre, qui sous-paient très souvent les tâches, peuvent ne pas les rémunérer si elles ne sont pas satisfaites du résultat, etc.
Bref, il y a une grande asymétrie de pouvoir de part et d’autre, ce qui a conduit certains micro-travailleurs à s’organiser sous des formes diverses. Et les tribunaux commencent par ailleurs de plus en plus à s’y intéresser.
Des nomades numériques à six bras, utilisant le cloud computing volent sur des nuages symboliques d’un lieu de travail à l’autre, utilisant tous les appareils mobiles disponibles pour rester connectés en permanence à leurs collègues, où qu’ils soient dans le monde. Série d’illustrations conceptuelles.
Depuis la crise du covid, est apparue une nette désaffection vis à vis du travail salarié, générant un déficit de main d’œuvre dans certains secteurs comme la restauration, l’hôtellerie. Cette nouvelle disposition par rapport au travail salarié touche tout le monde notamment les jeunes. Que pensez-vous de cette situation. Comment voyez-vous les rapports des jeunes au travail et comment, d’après vous, cela peut-il évoluer ?
La façon dont est posée dans le débat public la question des « pénuries de main d’œuvre » est problématique à plusieurs titres.
On fait comme s’il y avait pléthore d’emplois disponibles, qu’il suffisait, comme le disait E. Macron, de « traverser la rue » pour en trouver. Mais cette idée de sens commun est en réalité assez largement fausse. Les chiffres permettent sont éloquents. La DARES, qui est le service statistique du ministère du Travail, explique qu’au 3e trimestre 2023, il y avait 350 000 emplois « vacants », mais, dans le même temps, il y avait 5 millions d’inscrits à Pôle emploi en catégories A-B-C. Dit autrement, il y a à peu près 14 fois plus de chômeurs que d’emplois disponibles ! Sachant qu’il y a dans ces chômeurs beaucoup de gens qui travaillent déjà, même quelques heures par mois : sur ce même 3e trimestre 2023, c’est le cas d’un chômeur indemnisé sur deux, selon les chiffres l’Unédic (l’organisme paritaire qui gère l’assurance-chômage).
Autre élément problématique du débat : quand on parle de « pénuries de main d’œuvre », on ne parle jamais des mauvaises conditions de travail des secteurs et/ou métiers concernés : faibles rémunérations, horaires décalés, pénibilité physique, difficulté à faire carrière, etc.
Il faut absolument penser le chômage, l’emploi et les conditions de travail ensemble, sinon on passe à côté de beaucoup d’éléments de compréhension.
Il y a eu des moments où j’ai commencé à penser que je n’étais peut-être pas dans la bonne profession. Dessin de Glen Baxter, dessinateur britannique né en 1944 à Leeds, connu pour ses dessins ironiques. Encre et crayon sur papier 79 x 53 cm
Vous avez aussi travaillé sur le rapport travail/chômage dans le milieu artistique. Pensez-vous, comme certains le défendent, que le modèle qui régit le travail des intermittents du spectacle, pourrait devenir le modèle de référence pour le salariat et ainsi une réponse au chômage de masse ?
C’est ce que défendent une partie (mais pas toutes) des coordinations locales d’intermittents qui se sont constituées, à côté des syndicats, au moment de la grande crise de l’intermittence de 2003 générée par la réforme restrictive des conditions d’accès au régime.
Il y avait à l’époque ce slogan dans certaines actions militantes : « ce que nous défendons, nous le défendons pour tous », c’est-à-dire pour l’ensemble des intermittents de l’emploi et autres précaires, au-delà de la culture. Toutefois, c’est un positionnement qui fait débat, au sein des coordinations elles-mêmes, entre ces dernières et les syndicats sectoriels qui sont plus enclins à défendre les intermittents ou la culture au sens strict.
En outre, dans les faits, la convergence des luttes les précaires de la culture et les autres ne s’est que très peu réalisée. Par ailleurs, plusieurs observateurs avisés disent que c’est si le Medef était à une époque si agressif contre les annexes 8 et 10 qui définissent l’intermittence, ce n’est pas parce qu’il avait un problème avec la culture en soi (Laurent Parisot est par exemple une grande amatrice de peinture), mais parce qu’il souhaitait à tout prix éviter que ce modèle d’hyperflexibilité de l’emploi sous garantie assurancielle ne se développe au-delà du secteur culturel.
Une stratégie d’endiguement en quelque sorte.
Il y a un peu plus d’un an, le 1er janvier 2024, Pôle Emploi changeait de nom pour devenir France Travail. Il ne s’agit d’une simple évolution terminologique. Qu’en pensez-vous ? Quels sont les vrais enjeux de cette réforme ?
L’idée principale est de réaffirmer la place centrale de France Travail au sein du réseau du service public de l’emploi, aux côtés des missions locales, des conseils départementaux. Cela passe en l’occurrence par le fait d’inscrire beaucoup plus systématiquement les gens suivis par ces autres opérateurs sur les listes de France Travail. Les allocataires du RSA y sont même automatiquement inscrits.
Cela ne veut pas dire que tous ces nouveaux inscrits seront suivis par France Travail, dans les faits, beaucoup le restent par leurs institutions originelles, mais cela envoie le signal suivant : le retour à l’emploi, si possible rapide, comme unique horizon des politiques d’insertion.
Il y a derrière cela, la quête d’E. Macron pour le « plein emploi ». Dans les faits, il y a une pression de plus en plus forte qui est mise sur les inscrits pour reprendre un emploi, même si celui-ci ne leur convient pas, sous peine de sanctions (suite à un contrôle), ou alors éventuellement à se désinscrire des listes de France Travail (notamment pour ceux qui ne touchent pas d’indemnités).
Enfin, cette dernière question : sur quels travaux ou projets, travaillez-vous en ce moment ?
Je poursuis mes travaux sur le contrôle de la recherche d’emploi avec plusieurs collègues sociologues et juristes.
Et je conduis par ailleurs avec un collègue politiste de Besançon une enquête sur les enjeux de l’encadrement doctoral en général, et de la direction de thèse en particulier, notamment en droit. C’est en enjeu central pour la fabrique de la science et la reproduction de la profession académique qui est curieusement très peu étudié en France.
À partir d’une approche qui croise sociologie des professions et sociologie des institutions, nous nous intéressons à la façon dont s’entremêlent, dans la relation d’encadrement, des enjeux de patronage intellectuel, des rapports hiérarchiques et des projections professionnelles.
Le programme détaillé est prêt. Pour découvrir les intervenants qui, à travers leurs exposés, actualiseront le clivage « Gens de biens/Gens de rien ; Silence aux pauvres ».
Lieu et date :
Comme les précédents, le prochain colloque se déroulera dans la salle Dussane de l’Ecole Normale Supérieure (ENS – Ulm). Concernant la date, nous sommes toujours tributaires des règles administratives de l’ENS qui ne peut confirmer les demandes extérieures qu’à la fin du mois d’août. Nous avons demandé quatre dates avec ordre de priorité suivant :
Priorité 1 : Samedi 15 novembre 2025 Priorité 2 : Samedi 29 novembre 2025 Priorité 3 : Samedi 8 novembre 2025 Priorité 4 : Samedi 11 octobre 2025
Dès fin août/début septembre, quand la date définitive aura été fixée, nous diffuserons une newsletter présentant tous les détails pour assister.
Modalités d’inscription :
Aucun changement par rapport aux colloques précédents. S’inscrire au colloque se fait toujours par Internet, sur un site dédié, entièrement sécurisé. Ce site sera ouvert dès début septembre.
Photo montage LAHG. Caricature des trois ordres imprimée en 1789 / Couverture du livre éducatif en 2024 de Equipo Plantel et Joan Negrescolor, Ed. Rue de l’échiquer.