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Guillemin/Balzac, une question Episode n° 1.

André Wurmser (1899 -1984)

André Wurmser, auteur de « La comédie inhumaine »

Dans « Les “œillères” d’Henri Guillemin », newsletter diffusée le 1er novembre 2019 (pour la relire, cliquez ici), j’ai évoqué le recul obstiné de Guillemin devant Balzac, dont la lecture, à l’en croire, l’a toujours « embêté à crever » comme il le dit dans Henri Guillemin tel quel (Utovie, 2017, p. 243).
Dans ces mêmes entretiens de 1977, il m’a également parlé du critique communiste André Wurmser, un de ses plus chauds partisans, mais dont il se méfiait grandement comme il se méfiait de tous les communistes – à tel point que dans la marge du “tapuscrit” de l’enregistrement, que je lui avais envoyé pour relecture, il a écrit en rouge : « Je vous serais reconnaissant de supprimer tout [souligné deux fois] ce qui concerne Wurmser » (ibid., p. 140, n. 2). Sans vraiment d’explication – mais j’y reviendrai.

Le lien entre Balzac, Guillemin et Wurmser se fait naturellement par l’intermédiaire d’une grosse “brique” de 800 pages, La Comédie inhumaine, publiée chez Gallimard en 1964.

Autant Guillemin rejette Balzac, autant Wurmser l’aime. Et même s’il est impossible de détailler l’ensemble de cet énorme essai, où l’auteur fait la synthèse de plus de vingt ans de lectures et de relectures, cela vaut le coup d’y aller voir.
En effet, si Wurmser n’avait pas été communiste, Guillemin aurait lu son livre et aurait, j’en suis sûr, été passionné. Peut-être même, ayant lu, aurait-il rouvert Balzac !

Ce que je voudrais faire, dans cette newsletter en trois épisodes (car il y a de la matière !), c’est faire lire Wurmser à Guillemin pour lui prouver qu’il aurait dû aimer Balzac.

Trois temps, donc.
Aujourd’hui, un portrait de Wurmser : parcours biographique, politique, littéraire, y compris une première approche des raisons pour lesquelles il a écrit sur Balzac. La prochaine fois, un essai d’analyse du gros livre lui-même. Et enfin un essai de synthèse, pour nous, lecteurs d’aujourd’hui.

Le parcours d’André Wurmser (1899-1984)

La source la plus riche pour connaître Wurmser est le site www.maitron.fr. L’historien Jean Maitron (1910-1987) est l’initiateur et le principal rédacteur d’un monumental Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, publié en 43 volumes de 1964 à 1993 (plus un volume de suppléments en 1997) ; cette somme de référence porte sur la période qui va de la Révolution à 1939.

Illustration de l’ensemble de l’oeuvre
(N. d. E.) Les incipit vidéo sont ceux inscrits dans le document primaire d’illustration et ne concernent en rien l’éditeur LAHG

Claude Pennetier, déjà auteur de l’achèvement de ce Dictionnaire après la mort de Jean Maitron, a dirigé en outre, de 2006 à 2016, la publication de douze autres volumes allant de 1940 à 1968, mais dont les notices biographiques se prolongent en fait souvent jusqu’à une période très récente.
Le site internet actuellement consultable se nourrit des richesses du « Maitron », comme on dit usuellement, et de sa suite, tout en s’enrichissant de révisions et de nouvelles notices. Celle qui concerne Wurmser a été rédigée en 2010 par Nicole Racine et revue en 2017.

Je m’en inspire comme de la base la plus sûre, même si je ne retiens de ce long développement très fouillé que quelques éléments essentiels.

André Wurmser lors d’une assemblée littéraire d’écrivains marxistes.

Né et mort à Paris (27 avril 1899 – 6 avril 1984), André Wurmser vient d’une famille juive appartenant à la petite bourgeoisie. Il a fait des études commerciales qui l’ont amené à exercer le métier d’assureur-conseil, sa seule compromission dans le capitalisme a-t-il dit avec l’humour qui le caractérisait.
En fait, ce qui le passionne, c’est d’abord la littérature : son premier roman, Changement de propriétaire, est de 1929. Et c’est ensuite l’actualité politique internationale, avec l’arrivée au pouvoir de Hitler.

Wurmser fait partie dès sa fondation du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, dont il est un des secrétaires de 1934 à 1939. Dans le cadre de cet engagement, il se rend à Moscou dès le tout début de janvier 1935, mais il n’est pas encore membre du PCF. Il collabore à l’hebdomadaire de gauche Vendredi (dans lequel Guillemin a également écrit) durant toute sa brève existence (1935-1938).
Son adhésion au Parti, préparée par sa fonction de rédacteur en chef du mensuel de l’Association des amis de l’Union soviétique, Russie d’aujourd’hui, de 1937 à 1939, et par la publication, dans L’Humanité, de billets satiriques contre les « Croix de feu » sous le pseudonyme de Casimir Lecomte, devient effective dans la clandestinité en 1942.
Son activité de journaliste gagne dès lors en importance, partagée entre son goût pour la critique littéraire et le militantisme communiste proprement dit.

Sa critique littéraire s’exprime principalement dans l’hebdomadaire Les Lettres françaises, fondé en 1942 et où Aragon l’invite à le rejoindre lorsqu’il en prend la tête en 1953 : jusqu’à 1972, date de la disparition de ce périodique, Wurmser y a publié un certain nombre d’articles sur Guillemin, tous résolument chaleureux y compris à travers l’ironie qu’il maniait en maître, par exemple en intitulant « Abominable Guillemin » son compte rendu enthousiaste du troisième volume des Origines de la Commune, La Capitulation (Les Lettres françaises, 23 février 1961).
Les titres sont toujours transparents ou suggestifs : « Cachez cet argousin que je ne saurais voir » (sur Vigny, 26 janvier 1956) ; « La vérité est en marche » (sur Zola, 16 avril 1964) ; « À vrai dire » (sur Chateaubriand, 4 mars 1965 – titre emprunté à celui du premier recueil d’articles de Guillemin).
Au bout d’un moment, les titres deviennent simplement admiratifs : « Incomparable Guillemin » (sur Pas à pas, 7 janvier 1970) ; ou, après la fin des Lettres françaises, « Pour Henri Guillemin » (sur Précisions), dans L’Humanité du 10 juillet 1973).

L’un des plus intéressants textes est aussi l’un des plus tardifs : « Henri Guillemin et nous » (L’Humanité, 31 janvier 1975), où Wurmser s’interroge sur les mots très durs que Guillemin a eus sur les communistes dans Nationalistes et “nationaux” – je reviendrai dans le troisième épisode sur ce texte important.

Ce que Wurmser écrit de plus directement politique, et qui ne concerne bien sûr pas le seul Guillemin, loin de là, ce sont des billets quotidiens dans deux journaux liés au PCF, Ce soir jusqu’en 1953 et, de 1954 à sa mort, L’Humanité.

André Wurmser avec les écrivains tchèques, Jiri Fried et Ivo Fleischmann dans les locaux du journal l’Humanité.


Il s’y est trouvé engagé à la suite d’une déclaration d’Étienne Fajon (1906-1991), directeur de L’Humanité, devant le comité central :
« On reproche au journal, à juste titre, d’être insuffisamment polémique. Or le parti compte dans ses rangs des polémistes brillants. Un des plus mordants et des plus réputés, le camarade Wurmser, s’adonne principalement à la critique littéraire. Ne serait-il pas plus raisonnable qu’il rédige un bref article quotidien à L’Humanité, quitte à employer le temps qu’il lui resterait à d’autres travaux importants, mais cependant moins décisifs ? » (déclaration publiée dans L’Humanité du 13 novembre 1954).

Wurmser obtempéra, et ce fut, jusqu’à sa mort, la succession de ses billets politiques quotidiens tous intitulés « Mais… » (trois volumes en ont paru de son vivant, aux Éditeurs français réunis, en 1961, 1969 et 1974). Cela vaut la peine de s’y arrêter un instant, car c’est un élément important du portrait de notre homme, et cela donne une idée de son énergie.

L’Humanité a publié le 23 août 2012 un joli article d’hommage, non signé, intitulé « André Wurmser, le monsieur “Mais…” de L’Humanité ». Le journaliste (dont je n’ai pu retrouver le nom) évoque son aîné avec une affection manifeste, et définit la façon d’être du polémiste en des termes dont pas mal pourraient s’appliquer à Guillemin. Je cite quelques extraits :

Jeune journaliste, je voyais passer tous les jours de la semaine dans les couloirs du journal, rue du Faubourg-Poissonnière, à Paris, un vieux monsieur toujours souriant, avec une enveloppe blanche à la main : c’était l’ami André Wurmser qui venait porter ses billets manuscrits au secrétariat. Si la plume savait être mordante, l’homme était des plus aimables, n’hésitant pas à interrompre sa marche pour saluer les novices que nous étions. Nous les “petits jeunes” du journal, nous savions que le lendemain, nous allions pouvoir lire dans ses colonnes le “Mais…” le plus célèbre de la presse française.
Sait-on suffisamment que notre “mais” français a une double personnalité, il est à la fois adverbe et conjonction. Surtout, il indique une restriction, une correction, bref introduit une objection. De 1954 à 1984, chaque jour de la semaine, André Wurmser avec ses “Mais…”, petits billets plantés au cœur de la une de son journal, a été un objecteur de conscience de l’ordre établi. […] Il y tapait sur tous ceux qui empêchaient le monde de bouger dans le bon sens : Giscard, l’impérialisme, Chirac, Poniatowski, le Figaro, le CNPF (l’ancêtre du Medef), Bigeard, Massu, le racisme…
Ah, j’oubliais ! Il aimait particulièrement taper sur le cuir de quelques “aristos” lancés pour la plupart en politique dans la foulée de De Gaulle en 1958 […] Tous ces “aristos”, qui siégeaient à l’Assemblée nationale dans les rangs de la droite, véritables “chèvres” du gaullisme, André les avait baptisés les “godillots” : s’ils votaient toutes les lois proposées par le gouvernement du général avec leurs mains, ils pensaient surtout avec leurs pieds.

La Une de l’Humanité du 24 novembre 1976. André Malraux est décédé la veille. Pour lui rendre hommage, André Wurmser écrit un texte publié en Une du journal.

Présenté sur cette image, le texte de Wurmser n’est pas lisible. Heureusement, grâce aux bons soins des services de la rédaction de l’Humanité, un tapuscrit en pdf existe, qui rend possible sa lecture.

Pour savourer la belle plume de Wurmser, il suffit de cliquer ici.

A noter que ce tapuscrit présente également deux autres hommages : l’un de Claude Prévost (professeur agrégé d’allemand, intellectuel communiste) « Malraux romancier ou le romantisme révolutionnaire ».
L’autre de Jean Mauriac (fils de François Mauriac) « Malraux et de Gaulle »

En plus de son activité purement journalistique, André Wurmser écrit toute sa vie infatigablement : plusieurs romans, nettement autobiographiques, et dont la matière a été reprise dans les deux tomes d’Un homme vient au monde (Temps actuels/Messidor, 1982) ; s’y ajoutent environ deux cents nouvelles, réunies dans Le Kaléidoscope, Le Nouveau Kaléidoscope (Julliard, 1970 et 1973) et Le Dernier Kaléidoscope (Gallimard, 1982). Ses essais critiques, parus pour la plupart dans diverses revues et publications entre 1951 et 1969, sont réunis sous le titre Conseils de révision (Gallimard, 1972), et obtiennent le Grand prix de la critique littéraire.

En 1979, Wurmser publie chez Grasset ses mémoires, Fidèlement vôtre. Soixante ans de vie politique et littéraire ; il n’y est pas question de Guillemin (sauf erreur : ce livre de cinq cents pages n’a malheureusement pas d’index), mais Wurmser y parle plusieurs fois de Balzac, et je vais y revenir.

À part ces ouvrages consistants, on peut en signaler d’autres, plus modestes en volume mais aux titres significatifs : Dictionnaire pour l’intelligence des choses de ce temps (Sagittaire, 1946) ; Aux meilleurs Français et aux pires (Lettres de Budapest), avec Louise Mamiac (Éditeurs français réunis, 1954) ; L’Éternel, les juifs et moi (Le Pavillon, 1970) ; ou, fabriqué à partir d’extraits de L’Humanité, un livre tardif dont le titre rappelle l’humour impénitent de Wurmser : Discours de réception fatalement imaginaire de mon successeur à l’Académie française (Temps actuels, 1981).

Au total, un marxiste et un communiste, que les secousses et les révélations des années 1950 n’ont pas réussi à détacher du parti et des idées auxquelles il s’était voué. Dire pour autant que c’était un stalinien n’aurait guère de sens, du moins pour ce qui nous intéresse ici : son militantisme littéraire, la passion avec laquelle il s’intéressait aux écrivains qui lui semblaient servir la cause.

André Wurmser dans les années 1980. (Photo Louis MONIER/Gamma-Rapho via Getty Images)

Compagnon de route de Balzac

C’est par ce biais – sa passion pour la littérature – qu’André Wurmser s’est trouvé devenir, en son temps, un des balzaciens les plus considérables, alors qu’il n’était ni agrégé, ni docteur, ni universitaire. Dans ses mémoires, il parle trois fois de Balzac.

Une des trois fois, c’est à propos du rapport d’Étienne Fajon que j’ai cité plus haut, et qui, précise Wurmser, concernait sans le dire le temps que tout le monde savait qu’il passait à travailler sur Balzac ; pendant quelques années, il laissa de côté la rédaction de La Comédie inhumaine, ou s’y « adonna », pour reprendre le verbe de Fajon, plus discrètement. « Je suis appelé ailleurs, pardonnez-moi », lance-t-il drôlement à Balzac en terminant le récit de cet épisode (Fidèlement vôtre, p. 389).

Quelques pages plus tôt, mais sans vrai respect de la chronologie, Wurmser a évoqué Balzac à propos d’un érudit balzacien parmi les meilleurs de son temps, Bernard Guyon (1904-1975).

Sa grande thèse de doctorat d’État, publiée en 1947 et intitulée La Pensée politique et sociale de Balzac, n’est certes pas “de gauche”, mais Wurmser veut en parler à cause de la « Postface » que Guyon a jointe à sa réédition de 1967.

Le plus simple est de laisser la parole au mémorialiste, car ceux qui ont assisté le 6 novembre 2021 à notre colloque sur : « Enseignement de l’Histoire en péril – Histoire politique, littéraire, économique, ne pourront qu’être frappés par ce que Guyon écrit à la fin de sa vie, et que cite Wurmser :

Je sais gré à l’ombre de Bernard Guyon du plaisir que je dus à son honnêteté intellectuelle. J’avais été amené à discuter fort vivement les thèses balzaciennes de ce doyen de la Faculté d’Aix-en-Provence, catholique dont les amitiés se situaient plutôt à droite que de mon côté. J’avais précisé que je m’en prenais non à l’homme mais à ses idées et lui adressai ma Comédie inhumaine […]. Une cordiale correspondance s’ensuivit. Lorsqu’il réédita La Pensée politique et sociale de Balzac, Bernard Guyon fit suivre sa thèse d’une postface où, rapportant […] que j’avais reconnu d’avance que certains de mes contradicteurs “ne diraient plus aujourd’hui ce que je leur reproche d’avoir écrit voilà dix ans” [ces mots viennent de La Comédie inhumaine, note de PB], il ajoutait : “Rien de plus juste. Si je refaisais mon œuvre aujourd’hui, elle serait tout autre. Je ne suis pas devenu marxiste. Mais j’ai appris (tardivement – et j’ai honte de ce retard dont je rends responsables au premier chef non pas tant mes éducateurs catholiques et ma famille bourgeoise que mes maîtres laïcs, universitaires, idéalistes impénitents) à connaître le marxisme et les clartés qu’il apporte à l’historien. Et aussi la forte convergence qui peut être établie entre ses méthodes d’analyse du réel et celle de l’auteur de La Comédie humaine”.
C’était l’axe de ma pensée. Je ne m’attribue pas pour cela tout le mérite de l’évolution de Bernard Guyon – dont l’autocritique est si exemplaire – mais que je n’y sois pas étranger me justifie d’écrire. (Fidèlement vôtre, p. 380-381)

Quant au troisième passage de ce livre sur Balzac, je le réserve pour le deuxième épisode de cette newsletter, à laquelle il servira exemplairement d’introduction.
Je préfère conclure aujourd’hui sur un autre texte, très différent mais qui a l’avantage de réunir non seulement Wurmser et Balzac, mais aussi Guillemin par un détail piquant.

Ce dernier texte, c’est la fiche de présentation de La Comédie inhumaine sur le site de son éditeur, Gallimard, où elle se trouve toujours puisque le livre n’est pas épuisé. Cette fiche n’est pas signée, ce qui ne l’empêche pas d’être bien intéressante. La voici intégralement :

Avez-vous lu Balzac ?
La Comédie inhumaine est présentée comme un théâtre : c’est la société du xixe siècle dont les principes régissent encore la nôtre et le portrait de celui qui s’est dit son historien, son secrétaire : Balzac ; les cinq actes de la comédie, représentés par l’Argent, l’Histoire, l’Art, la Politique et la Morale, sont divisés en vingt et un tableaux. Dans la dernière partie, “La Critique”, André Wurmser constate que tout se passe comme si un curieux mot d’ordre s’imposait de plus en plus : la question d’argent, à laquelle Balzac prétendait apporter une réponse en s’efforçant de dépeindre une société qui porte en elle la raison de son mouvement, ne sera pas posée.
La Comédie inhumaine n’est donc pas un livre destiné aux seuls spécialistes ; ce n’est pas à des inédits qu’il doit son intéret, mais à un éclairage nouveau, si étonnant que cela puisse paraître après tant d’ouvrages critiques, nouveau ou, plus exactement, inhabituel, le seul qui permette de résoudre cette contradiction. Balzac, en effet, qui se prétendit légitimiste et clérical, fut à juste titre admiré, vivant, par Karl Marx et par Engels, salué, après sa mort, par Victor Hugo en ces termes : “Qu’il l’ait voulu ou non, Balzac appartient à la forte race des écrivains révolutionnaires” [citation tronquée, mais exacte, du discours de Hugo aux obsèques de Balzac note de PB]. Il est vénéré, depuis un siècle, par les marxistes du monde entier.
Vivante, polémique, dénuée de toute idolâtrie, cette somme balzacienne passionnera les uns, indignera les autres, mais sans doute aidera-t-elle les honnêtes gens à mieux lire le plus grand romancier du monde.

C’est bien sûr pour la saveur involontaire de la dernière phrase que je voulais vous faire lire cette fiche : Balzac « le plus grand romancier du monde », et La Comédie inhumaine livre pour « les honnêtes gens », voilà au moins deux fois de quoi faire sursauter l’ombre de Guillemin ! Et pourtant, ce livre l’aurait passionné s’il l’avait seulement ouvert.

La deuxième étape de notre parcours visera donc à dire ce qui s’y trouve, et qui entre si souvent en résonance avec les thèmes que lui-même a développés dans son œuvre.

Lettre rédigée par Patrick Berthier

Prochain épisode : le 15 juin

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L’enseignement de l’Histoire en péril

Ce colloque sur l’enseignement de l’Histoire (littéraire, économique, politique) en péril, poursuit et actualise la démarche critique et les travaux d’Henri Guillemin sur le « mensonge scolaire » qu’il dénonce déjà au moment de sa thèse sur Lamartine il y a près d’un siècle : « Ce mensonge qu’on nous a raconté en classe, il est bien probable que d’autres écrivains en ont été victimes ».

L’intervention de Patrick Berthier, qui ouvre le colloque, permet de comprendre comment Guillemin a, par la suite, progressivement dépassé les limites du champ littéraire pour mener ses investigations dans celui de l’Histoire politique en adoptant une démarche d’historien. Ainsi, au sujet de la guerre franco-prussienne de 1870, il parlera de « politique de mensonge assidu ». Par ailleurs, il expliquera son opiniâtre recherche de la vérité par la nécessité de combattre la tromperie.

Edouard Mangin (4ème de couverture)

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Il y a 30 ans, Henri Guillemin disparaissait

Henri Guillemin à trois époques différentes

Les quatre petits récits qui suivent sont des anecdotes personnelles que les auteurs ont choisis en toute liberté. Aucun critère ni thème n’était de mise pour cet exercice.
Il s’agissait simplement pour chacun, selon ses souvenirs et son émotion, de faire partager un moment de leur vie en lien avec Henri Guillemin.
Patrick Rödel ouvre cet hommage, suivi de Jean-Marc Carité, de Patrick Berthier et de Edouard Mangin.

Le facteur sonnait toujours – par Patrick Rödel

Evidemment, je suis le seul parmi ceux qui vont évoquer leur première rencontre avec Henri Guillemin à l’avoir connu quand je n’étais qu’un gamin. J’ai déjà beaucoup raconté de choses sur lui et je m’étais résigné à renvoyer les lecteurs de cette newsletter au livre que je lui ai consacré, il y a quelques années, [N.d.l’E : il s’agit de l’ouvrage Les petits papiers d’Henri Guillemin édité chez Utovie. Pour lire le résumé, cliquez ici ], quand a surgi ce qui est sans doute la première image que j’ai de lui. Celle d’un homme qui porte une robe de chambre, en soie bleue à pois blancs – très classe – mais à une heure où généralement les adultes sont habillés de pied en cap, en fin de matinée.
Et il ne sort pas de sa chambre, mais d’une pièce qui lui est dévolue et qui est son bureau. Lunettes sur le nez, foulard autour du cou.

Cette tenue d’intérieur, cette tenue qui lui permet de lutter contre le froid, dans une maison mal chauffée – temps de guerre -, m’a longtemps fait l’effet d’être une sorte d’uniforme ; je ne l’ai pas vu évoluer au cours des années et des changements de résidence ; et je l’ai associé à sa fonction d’écrivain. L’écrivain, à rester assis devant sa table de travail, s’engourdit, s’ankylose, il a besoin d’un certain confort qui lui permet d’oublier son corps et de se concentrer sur le travail purement intellectuel qui est le sien.

Mais pourquoi quittait-il son bureau, presque à heure fixe ? Il venait voir si le facteur était passé, il s’impatientait s’il était en retard et dès qu’il l’entendait sonner à la porte, il se précipitait pour être le premier à prendre le courrier et, souvent aussi, pour lui remettre les lettres qu’il avait écrites et qu’il n’avait pas le temps d’aller jeter dans la boîte aux lettres du village voisin – échange de bons procédés – et il repartait avec une pile de lettres et de journaux qu’il ramenait dans son antre.

J’avais le sentiment qu’il n’y en avait que pour lui – rien pour moi, en tout cas, quand j’eus atteint l’âge où l’on peut espérer la surprise d’une carte postale ou d’une missive amicale ou amoureuse.

L’homme de lettres pour moi a d’abord été l’homme aux lettres.

Et ce n’est que plus tard que j’ai réalisé l’importance de ces multiples correspondances que Guillemin griffonnait en toute hâte avec ses éditeurs, ses amis, ses amies, ses lecteurs, ses critiques, ses mentors et ses détracteurs – et au sort qui leur a été réservé – chiffonnées et jetées dans une corbeille à papiers, déchirées rageusement, brûlées pour qu’aucune trace ne soit gardée d’un échange plus intime ou soigneusement conservées, archivées pour finalement être oubliées dans un dossier que des héritiers s’empresseront de faire disparaître.
Des lettres de Guillemin dorment peut-être encore au fond d’une armoire, dans quelque recoin de bibliothèque. Qui s’y intéressera désormais en dépit de ce qu’elles pourraient nous révéler de l’homme et de l’époque ?

Je doute que Henri Guillemin aurait aimé les échanges de sms et autres courriels qui sont devenus notre lot quotidien ; je suis sûr qu’il aurait été malheureux de ne recueillir du passage du facteur que des réclames ou des demandes d’argent pour les causes les plus diverses.

Nous ne recevons plus guère de lettres. Existe-t-il encore des hommes de lettres ?

Henri Guillemin et ses droits d’auteur – par Jean-Marc Carité


On a parfois fait remarquer que question argent, Henri Guillemin était un peu près de ses sous… Il avoua même à Patrick Berthier qu’un certaine nombre de ses collaborations journalistiques c’était « pour le pain…».
En ce qui nous concerne il fut toujours, dès le début, d’une gentillesse fraternelle. Nous faisions partie des « causes qui méritent qu’on donne…» : pour Utovie, liberté absolue, nous écrivit-il.

Comme certains le savent nous avons essayé d’être scrupuleux quant au règlement des droits dus aux auteurs, même si ça n’était pas beaucoup. Je pense que cela fait partie du métier d’éditeur.
D’une manière, ou d’une autre, Henri Guillemin s’arrangeait toujours pour nous « retourner » ce qu’on lui versait (abonnement de soutien aux éditions ou achat d’ouvrages pour faire ses cadeaux, voire encore un don pour un projet d’achat immobilier).

C’était devenu délicat d’aborder le problème car, d’une part, comme éditeurs, nous étions redevables de ces droits et, d’autre part, leur versement confirmait nos droits sur la publication de ces ouvrages.
J’avais imaginé un petit subterfuge : puisque Guillemin refusait, finalement, ces droits d’auteur, je demandai à notre ami Jean Musso, vigneron bio à Dracy les Couches de porter chez Guillemin,  à La Cour des Bois, quelques cartons de sa production bourguignonne. Les droits seraient ainsi versés en… liquide, plus difficiles à retourner…
Jean fut accueilli par notre historien avec ces mots : « Moi, je ne bois pas de vin. Il faut voir ma femme, c’est elle qui s’occupe de ça. ».Tout en nous envoyant immédiatement un gentil petit mot : Ami,Ce matin 13 votre émissaire m’a apporté ce stock de bouteilles de votre part. De « bonnes bouteilles » dit ma femme qui s’y connaît. Alors, un très grand merci.

Les droits qu’il touchait (de Gallimard ou du Seuil, par exemple), il les convertissait rapidement en achat de documents autographes de ses auteurs préférés. Egalement, pour Victor Hugo, de ses dessins et encres.
Pour L’Affaire Jésus, qui reste son « best-seller » il fit verser ses droits à une association de santé publique. Je ne sais pas si les éditions Le Seuil respectent toujours cette volonté…

Alors, Guillemin près de ses sous ? Tout au contraire : généreux et fraternel. En tout cas avec nous. Mais peut-être avions-nous un régime de faveur !

[N.d.l’E : Jean-Marc Carité a joint à son texte deux manucrits originaux d’Henri Guillemin. Pour les découvrir, cliquez ici
Découvrir la calligraphie très particulière d’Henri Guillemin est un plaisir en soi. Mais pour apprécier le contenu, il faut savoir décrypter les pattes de mouche de son écriture. Pour connaître le contenu des messages de ces deux manuscrits, cliquez ici (décryptage réalisé par JM Carité)]

L’accolade – par Patrick Berthier

Théâtre municipal de Douai, département du Nord, fin du mois de janvier 1977. Je suis venu d’Arras, où j’habite alors et où j’enseigne au lycée Robespierre, « le lycée de garçons », disent ceux qui ne veulent pas prononcer le nom de l’Incorruptible. J’ignore évidemment que l’homme que je viens écouter va, dix ans plus tard, publier un gros livre sur Maximilien. [N.d.l’E. il s’agit de Robespierre, politique et mystique. Pour lire le résumé, cliquez ici ]

Cet homme, bien entendu, c’est Henri Guillemin, que je ne connaissais pas. Plus exactement, je le connaissais de nom, et par deux de ses livres. Le Coup du 2 décembre (Gallimard, 1951, et Utovie, 2006) avait été autoritairement recommandé à ses élèves, en 1966, par Alfred Rambaud, mon professeur d’histoire de khâgne au Lycée du parc, à Lyon : « Si vous voulez comprendre, lisez Guillemin ». Bon élève et peu rebelle de nature, j’avais lu. Cela m’avait étonné qu’un livre d’histoire pût être à ce point captivant. Vers la même époque, confiant dans la qualité de cette petite collection du Seuil (alors célèbre) où j’avais déjà lu Balzac par lui-même de Gaëtan Picon, je découvre Hugo par lui-même, du même Guillemin. Livre plus facile d’accès, mais non moins passionnant, et qui, au demeurant, m’ouvre sur Hugo des perspectives inconnues de moi, qui n’avais guère lu de lui que les plus célèbres poèmes (du moins lisait-on Victor Hugo, alors, en classe de français).

Voilà à peu près tout ce que je connaissais de Guillemin lorsqu’en 1973, dans le lot de livres sur lesquels la revue des jésuites, Études, me confie chaque mois la tâche d’écrire vingt lignes – excellent apprentissage de l’art de ne pas délayer ! –, je découvre à nouveau le nom de Guillemin : un recueil d’articles, Précisions, qui me surprend par sa composition uniquement littéraire, de Fénelon à Péguy, car je croyais Guillemin historien… Parmi ces articles, je trouve mon cher Balzac (reprise d’une ancienne préface pour Le Lys dans la vallée) et je découvre des noms qui n’étaient jusqu’alors pour moi que des noms, Vallès notamment. Et c’est encore par Études que se présente – enfin, dirais-je aujourd’hui – une occasion d’approcher Guillemin lui-même.

C’est cette fois un livre d’importance, ses Regards sur Bernanos, qu’on m’a demandé de commenter. Mon billet paraît dans le numéro d’Études de décembre 1976. Presque aussitôt, petite lettre de Guillemin, la première d’une centaine à venir, et la seule signée en toutes lettres de son prénom et de son nom, pour me remercier de ma sympathie ; les « bernanosiens » officiels, en effet, n’ont pas aimé la liberté de ton de l’ouvrage, et bien des recensions ont été hostiles. Apprenant que j’habite Arras, Guillemin m’écrit, dès sa troisième lettre, que la Belgique francophone et le nord de la France figurent parmi ses territoires privilégiés de conférencier, et il m’indique des dates.

C’est ainsi que je me retrouve dans ce modeste théâtre de Douai, où les places libres sont rares malgré la froidure de janvier, pour écouter Guillemin parler du départ du général de Gaulle en 1946 – sujet dont j’ignore à peu près tout. Il faut encore préciser qu’à cette époque je n’ai pas la télévision ; de toute façon, depuis Pompidou, Guillemin, ce pestiféré de gauche qui se permet de dire du mal des banques, n’est plus accueilli sur les chaînes d’État françaises. Je n’ai donc jamais vu Guillemin, tout simplement jamais vu. Quelques photos, peut-être ; même pas sûr.

C’est la découverte absolue de ce talent qu’on a souvent commenté, de cet art de capter l’attention et de créer une proximité. Cet homme mince, pas très grand mais se tenant droit, plutôt austère avec ses lunettes à grosses montures et son costume sombre, sans rien derrière lui qu’un rideau, abolit tout ce qui n’est pas lui quand il parle. Le jeune professeur que je suis remarque tout de suite qu’il parle sans notes. Il n’a devant lui que quelques rares fragments de papier, du format d’une carte de visite, voire plus petits, où se trouvent les citations auxquelles il tient, dans le cas improbable d’un trou de mémoire. Je ne saurais plus vous dire aujourd’hui pourquoi, selon Guillemin, de Gaulle est parti… Mais je me souviendrai toujours des quelques minutes d’après la conférence.

Le dernier mot prononcé, Guillemin salue, presque sec, d’un geste de la main, disparaît derrière le rideau, ne reparaît pas. C’est son habitude, me dit-on. Je me décide alors à chercher l’accès des coulisses pour aller me présenter à lui. Je n’ai pas le temps d’aller jusque-là : je vois venir, presque soutenu par quelques personnes (où figure sûrement Pierre Tabart, l’organisateur fidèle de ces conférences), un monsieur très pâle, marchant lentement, de toute évidence fatigué par sa grande heure et demie de parole. Je m’avance le plus discrètement possible, je me nomme : le vieil homme se redresse, s’illumine, se précipite sur moi, me prend dans ses bras et m’embrasse sur les deux joues ! Difficile d’oublier une telle façon de faire connaissance…

Ce soir-là, vraiment fatigué, Guillemin n’a parlé que quelques minutes avec moi, pressé de regagner sa chambre d’hôtel et de se préparer pour son étape suivante. Six mois plus tard, nous faisions pour de bon connaissance chez lui, au « Terrier », pour enregistrer les entretiens qui, très corrigés par lui, sont devenus Le Cas Guillemin (Gallimard, 1979), et qui, rendus à leur version originale et intégrale, forment aujourd’hui la partie centrale d’Henri Guillemin tel quel (Utovie, 2017). [Pour lire le résumé, cliquez ici]

En janvier 1978, le connaissant, désormais, je suis revenu à Douai écouter Guillemin, sur Lénine cette fois, et j’ai réussi – c’était un exploit, m’a-t-on assuré – à l’inviter chez nous, où il a passé la nuit avant de repartir le lendemain pour Abbeville. En se couchant, il m’a demandé « un roman policier » pour s’endormir, et m’a spécifié d’avance que pour son petit déjeuner il voulait deux tartines. Non grillées.

De fil en aiguille, ou comment j’en suis arrivé à découvrir Henri Guilleminpar Edouard Mangin

Il faut pour cela remonter assez loin, et même au siècle dernier, puisque tout commença en 1998 ! Il faut aussi remercier le hasard et les cheminements discursifs, voire aléatoires, par lesquels on découvre avec bonheur de nouveaux royaumes de connaissance.

C’est après avoir été subjugué par la lecture de Autobiographie de l’écrivain gallois John Cowper Powys (1872-1963), que je m’embarquai dans un long voyage littéraire consistant à connaître toute l’oeuvre de cet immense écrivain, méconnu en France. Quelques ouvrages avaient bien été traduits et publiés, chez Gallimard ou au Seuil, mais, en 1998, acquérir les écrits de Powys imposait une opiniâtre recherche « à l’ancienne » (Internet glapissait encore dans son berceau).

Je découvris ainsi que plusieurs ouvrages étaient édités chez La Thalamège et uniquement chez cet éditeur, établi en Belgique. C’est comme cela que je fis la connaissance de Catherine Lieutenant, fondatrice et seule représentante des éditions La Thalamège. Catherine avait arrêté son activité, mais me fit entrer dans son vaste monde où dominaient, à côté de John Cowper Powys, d’autres géants de la pensée, en premier lieu, Maximilien Robespierre et un certain…. Henri Guillemin, à cette époque, pour moi, un inconnu.
Mais plus pour longtemps.

Je découvrirai plus tard le fil rouge, à la fois politique, philosophique et littéraire qui, pour Catherine, relie Henri Guillemin aux grands penseurs et écrivains tels que Rabelais, Diderot, Léautaud, Stendhal, Flaubert, Balzac, Maupassant, Bergerac, Breton, etc.

Henri Guillemin s’installa au centre de mes réflexions, mais pas tout de suite ; en passant d’abord par Robespierre. Ah, ces chemins discursifs !

Quand on comprend comment fonctionne, dans le domaine des idées, le discours officiel, celui de la domination, celui qui est enseigné et médiatisé, au service de quelles classes sociales il opère, et si l’on s’intéresse à la Révolution française, on ne peut éviter de plonger dans la connaissance de notre premier Homme d’État, ce Robespierre si vilipendé. Encore faut-il s’abreuver aux bonnes sources. Catherine est une inaltérable robespierriste et fut mon cicérone dans le dédale éditorial saturé de balivernes.

Voici un premier extrait de notre correspondance de 2007.

Les biographies sont à peu près toutes nulles. Et surtout fausses. Bourrées de fantasmes délirants. Même celles écrites par des gens de gauche. La meilleure, à mon sens, est l’œuvre d’un « ennemi  » : Gérard Walter – Robespierre (2 vols. « La vie « ,  » L’œuvre « ) – NRF-Gallimard, 1961. L’histoire de ce livre est curieuse. Walter était un homme de droite et il n’aimait pas Robespierre. Il a retravaillé sa biographie pendant trente ans, quelque chose comme une lutte entre l’auteur et son modèle, au terme de laquelle c’est le modèle qui a gagné. Il a écrit un autre livre à propos de Robespierre : La conjuration du 9 Thermidor, (collection  » Les cinquante journées qui ont fait la France « . Ce livre-là, vous pouvez le sauter.
Henri Guillemin a écrit à son propos :  » C’est drôle, il passe un tiers de son livre à défendre une thèse indéfendable, et les deux tiers suivants à la démolir lui-même.  » (explication : Walter était un très grand archiviste. Sa masse d’archives contredisent en effet sa thèse.).

Puis cet autre extrait, quelques mois plus tard.

Ce qu’il faudrait avoir, ce sont les vidéos de la série d’émissions qu’Henri Guillemin a consacrées à Robespierre à la télévision belge à la fin des années 70. Ringards comme ils sont, je parierais qu’ils les ont détruites. Cette série, à l’époque, avait fait beaucoup de bruit. Son « Robespierre » est paru au Seuil peu avant sa mort.

Comme il est tentant de décrire tous les détails de cette période. Mais soyons raisonnable et précisons les points essentiels.

Catherine a connu Henri Guillemin en assistant à ses conférences données à Bruxelles. Quand il se lança dans sa biographie de Robespierre, Catherine noua avec lui une intense amitié épistolaire jusqu’à sa mort.
Le nombre d’heures que j’ai passées avec elle sur ce sujet et sur la démarche critique de Guillemin est incalculable et je lui serai toujours reconnaissant du temps qu’elle me consacra.

Ainsi, Henri Guillemin avait rejoint mes autres illustres références pour continuer le décryptage de notre « société du spectacle ». Je lus ses ouvrages d’histoire, regardai ses conférences filmées et décidai d’aller plus loin.

A partir de 2007, j’entreprends le siège de la radio télévision belge (RTBF) pendant une année pour obtenir les films de ses conférences. Catherine avait vu juste : ils avaient été détruits.

J’écris plusieurs fois à l’association Présence d’Henri Guillemin (PHG) sise à Mâcon, imaginant les trouver parmi leurs archives. L’absence de réponse m’amènera à téléphoner directement à Philippe Guillemin, le fils aîné d’Henri Guillemin.
Je me souviendrai toujours de sa voix immédiatement amicale, chaleureuse, sincèrement curieuse de mon cheminement. Il m’orienta vers Patrick Berthier, que je rencontrai en septembre 2008, à Paris, dans un petit restaurant rue Tolbiac, près de la BNF.

Puis je me rends à l’association PHG où je fais la connaissance de Patrick Rödel.

– Bienvenu cher ami – me dit-on à mon arrivée à Mâcon – alors, quel projet allez-vous nous proposer ? »

– Organiser un colloque sur Henri Guillemin, la Révolution française et Maximilien Robespierre.

Je le fis avec Patrick Rödel. Il eut lieu le 23 octobre 2013 à Paris, le moment où je rencontrai Jean-Marc Carité et Philippe Guillemin.

Et deux ans plus tard, en octobre 2015, nous décidions de créer « Les Ami(e)s d’Henri Guillemin (LAHG) ».

Une nouvelle aventure démarrait, dont la suite est connue.

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Livres

« L’humour de Victor Hugo » par Henri Guillemin

Couverture. Ouvrage édité par Utovie – 120 pages – 15 €

La recension de Patrick Rödel

On n’en a pas fini avec la redécouverte des oeuvres d’Henri Guillemin. Seuls quelques privilégiés connaissaient le petit livre qu’il avait consacré à l’humour de Victor Hugo, publié en Suisse aux éditions de La Baconnière en 1950.

Grâce à l’obstination des éditions Utovie, ce livre est maintenant accessible. Et c’est un bonheur.
D’abord parce qu’il donne de Victor Hugo une image très éloignée du portrait que l’histoire littéraire officielle continue de véhiculer – nous sommes loin, ici, du grand-père barbu dont on écoute les leçons avec un petit sourire ironique mais dont il est de bon ton de moquer la grandiloquence.
Quel rétrécissement de la carrure d’Hugo ! Quelle ignorance de la force créatrice de l’homme qui s’exprime aussi bien dans ses lavis que dans des romans comme L’homme qui rit ou dans Les travailleurs de la mer que l’on a cessé depuis longtemps de lire pour ne retenir que Les Misérables et Notre-Dame de Paris (et plus à cause des seins de Lolobrigida-Esmeralda dans l’adaptation de Jean Delannoy en 1956) !

C’est un aspect inattendu de Victor Hugo que Guillemin, agacé par les bêtises dans lesquelles se complaisent ses commentateurs, souligne dans cette anthologie : un Victor amoureux des mots au point de jouer sur eux avec une virtuosité déconcertante et s’amusant comme un gamin des calembours, des à-peu-près, des défauts de prononciation, des cuirs qu’il recueille. Un humour potache, pas toujours du meilleur goût mais d’une efficacité redoutable quand il s’agit de croquer ses contemporains ; et il y va à pleines dents, surtout, sous le Second Empire :

L’avènement de Napoléon le petit a « eu pour lui MM. les cardinaux, MM. les évêques, MM. les chanoines, MM. les curés, MM. les vicaires, MM. les archidiacres, diacres et sous-diacres, MM. les prébendiers, MM. les marguilliers, MM. les sacristains, MM. les bedeaux, MM. les suisses de la paroisse, et les hommes religieux, comme on dit, race précieuse, ancienne, mais fort accrue depuis les terreurs propriétaires de 1848, lesquels prient en ces termes : O mon Dieu, faites hausser les actions de Lyon ! Doux Seigneur Jésus, faites-moi gagner 25% sur mes Naples – certificats – Rothschild ! Saints apôtres, vendez mes vins ! Bienheureux martyrs, doublez mes loyers ! Sainte Marie, mère de Dieu, daignez jeter un oeil favorable sur mon petit commerce ! Tour d’ivoire faites que la boutique d’en face aille mal! »

Et des diatribes de ce ton, on en trouve contre la justice, contre l’armée, contre les prisons, contre l’Académie…
Mais rien que pour le plaisir, Hugo note sur n’importe quel support. Cette chanson : « J’ai fait le bossu/Cocu/J’ai fait le beau cu/Cossu ». Cette devise pour « un décrotteur chaste » : « Pas n’aime et cire sans cesse » (faut avoir fait un  peu de latin ou avoir fréquenté les pages roses du dictionnaire…).
Ou ce portrait des prêtres qui encensent le coup d’Etat et « Entonnent leur salvum fac imperatorum/ (au fait faquin devait se trouver dans le texte) ».

Hugo s’amuse aussi avec les lettres et on y verra un précurseur d’un certain Arthur.
A propos d’Y : « Méfiez-vous de cette lettre-là ! L’Y exprime l’inondation. Regardez : qu’est-ce qu’un Y? Deux courants qui se réunissent. Un Y de plus, NOE était NOYE ! »
Quant aux chiffres, il n’est pas en reste ; il évoque la querelle du 6 et du 9 : « Tu n’es que le 9 en révolte ! Tu n’es qu’un 6 découragé! »

Les témoignages sont multiples de ses amis qui évoquent des soirées où Hugo, bonne chère et bons vins aidant, se livrait à ses plaisanteries débridées. Un gamin, dit Guillemin, un « loustic », Guillemin qui avait une faiblesse égale pour cette insolence à l’égard du vocabulaire qui ne peut naitre que chez ceux qui ont gardé une âme d’enfant découvrant les mille et un tours de la langue. A propos du gamin de Paris, dans les Misérables, ceci qui lui va parfaitement : « Il est doué d’on ne sait quelle jovialité imprévue ; il ahurit le boutiquier par son fou-rire. »

PS : je disais qu’on n’en avait pas fini avec Guillemin. Patrick Berthier qui a la patience de travailler à établir une bibliographie qui se voudrait exhaustive, nous donne, toujours chez Utovie, un complément à l’ouvrage qu’il y avait consacré, Guillemin, une vie pour la vérité, en 2016.
Et nous laisse espérer une autre édition qui incorporera les références qu’un chercheur suisse a découvertes et que les fans de Guillemin ignoraient.

Patrick Rödel


Victor Hugo esquissant un sourire avec ses petits-enfants, Georges et Jeanne en 1881 (b/w photo A. Melandri)