Le refus de se laisser monter sur la cervelle
Henri Guillemin
Chers abonnés, chers adhérents, chers amis,
L’Association « Les Amis d’Henri Guillemin (LAHG) » vous présente ses meilleurs vœux pour cette Nouvelle Année 2026.
Recevez nos chaleureux remerciements pour votre soutien, votre fidélité, ainsi que pour vos encouragements et suggestions d’actions à mener. Car en effet, pour employer l’expression fétiche de nos amis Les Mutins de Pangée, il ne faut pas mollir.
Les nombreuses réponses à notre questionnaire d’évaluation du dernier colloque, le 8 novembre dernier à l’ENS (dont nous avions fait part dans la newsletter du 19/11), nous stimulent pour continuer d’aller de l’avant. Et si l’on prend en compte les messages qui ont continué de nous arriver encore au mois de décembre, cela nous encourage plus que tout.
Le dernier, daté du 12/12, est un long mel d’une participante au colloque, exprimant la joie d’avoir découvert Henri Guillemin, qui se termine ainsi : Donc, pour terminer ce qui ne devait être que quelques lignes… les éléments partagés par Mr Guillemin me semblent tellement essentiels pour comprendre notre actualité ! Elle qui ressemble à s’y méprendre à la continuité de ces grandes trahisons si terriblement choquantes de la classe dirigeante française !
Parmi les enseignements de ce colloque, deux se détachent et font consensus : avoir renforcé sa conscience des mécanismes de fabrication des inégalités, aujourd’hui, entre les « gens de biens » et les « gens de rien », grâce à la qualité des intervenants et de leur exposés ; avoir constaté et ressenti une heureuse communion de pensée brisant chez chacun le sentiment d’isolement.
La grande majorité du public ce jour-là avait comme point commun d’avoir connu, jeune, les années soixante-dix, celles d’où parlait Henri Guillemin, celles d’avant le tsunami ultralibéral ; un atout essentiel pour mesurer l’ampleur du bouleversement du monde cinquante ans plus tard.
La grande majorité du public ce jour-là aurait pu reprendre à son compte les paroles de Chateaubriand qui, dans ses mémoires d’outre-tombe, disait : « Je me suis rencontré entre deux siècles, comme au confluent de deux fleuves : j’ai plongé dans les eaux troubles, m’éloignant à regret du vieux rivage où je suis né, nageant avec espérance vers une rive inconnue ». (Mémoires d’outre-tombe ; livre 42, chapitre 17).
En 2026, cette espérance impose de continuer de décrypter et de comprendre le monde pour continuer à résister et avancer.
Au cours de cette nouvelle année nous allons présenter les suites de cet événement. Tout d’abord la mise en ligne, à intervalles de deux semaines, des neuf interventions, en commençant dès aujourd’hui par la diffusion de la première vidéo : l’exposé introductif composé de trois mouvements.
Ensuite, l’élaboration des actes du colloque dont la parution est envisagée avant l’été prochain.
Enfin, la préparation du prochain colloque dont l’étude est déjà en cours.
L’épigraphe en tête de cette lettre, « Le refus de se laisser monter sur la cervelle » est le titre d’un article d’Henri Guillemin publié le 16 octobre 1968 dans la Tribune de Genève.
Lire cet article essentiel permet de comprendre toute la démarche critique d’Henri Guillemin qu’il ne modifiera pas d’un iota jusqu’à la fin de sa vie.

L’article d’Henri Guillemin.
Il ne m’appartient pas de prendre ici parti sur la fameuse « contestation » dont est l’objet, en France, l’enseignement traditionnel. Je ne parlerai donc pas du problème dans son ampleur. J’apporterai un témoignage seulement, personnel, et tiré de mon expérience personnelle, sur l’enseignement de l’histoire tel qu’il m’a été dispensé dans mes classes.
Précisant toutefois qu’il ne s’agit pas d’hier, mais d’avant-hier; que je suis mal informé des changements qui ont pu survenir; que je parle de ces années, déjà lointaines, 1917-1923, où élève du Lycée de Mâcon, puis du Lycée du Parc, à Lyon, je me préparais, d’abord au baccalauréat, puis au concours d’entrée à l’École normale supérieure. L’enseignement laïc. Donc l’enseignement d’État. J’ignore ce qui se passait dans les écoles dites « libres », celles de l’enseignement confessionnel que je n’ai jamais fréquentées.
Un témoignage restreint, je le reconnais; mais qui peut avoir sa valeur documentaire. Et s’il m’a paru intéressant, peut-être, de le faire connaître, c’est que ce qui m’est arrivé a dû arriver à bien d’autres: le mal que j’ai eu, la peine que j’ai eue à me déprendre, lentement, des idées et des images que l’on avait jetées dans mon esprit, imposées à mon esprit en matière d’Histoire, les secousses qu’il m’a fallu donner (comme un homme pris dans des broussailles ou pataugeant dans la glu) pour substituer en moi aux légendes reçues et à l’Histoire menteuse les réalités passionnantes de l’Histoire telle quelle, de l’Histoire vraie.
Tout a commencé, je l’ai dit, avec ma thèse de doctorat, consacrée à Lamartine, et entreprise au cours de ma vingt-sixième année. Quand je l’eus terminée, et « soutenue en Sorbonne », à trente-trois ans, j’avais fait un première découverte, dont les conséquences me furent salutaires, sur l’inexactitude des images officielles. Et j’avais observé que les trois pontifes de la Critique dont nous devions répéter les sentences, MM. Ferdinand Brunetière, Émile Faguet et Jules Lemaître, avaient ceci de commun: qu’ils étaient tous trois « bien-pensants » et vigoureusement dévoués à l’ordre établi l’ordre économique et social.
D’où l’idée, proliférante, qu’on m’en avait conté, lycéen, sur bien des choses, probablement beaucoup de choses, en histoire littéraire comme en Histoire tout court, et que toutes sortes d’investigations étaient nécessaires si je voulais cesser d’être, ou du moins tenter de ne plus être, dans le domaine de la connaissance historique, « conditionné » comme un robot.
Vinrent ensuite mes tâtonnements autour de l' »affaire Jean-Jacques », et je comprenais peu à peu que le « Citoyen » avait l’appui des Rues-Basses, à Genève : il disait des horreurs sur le sort de la République de Genève, tombée aux mains des banquiers et dont les autorités n’étaient plus qu’un Conseil d’administration au service des affairistes. D’où les pieuses véhémences contre lui de ces magistrats qui s’accommodaient si bien de Voltaire, un peu léger, certes, dans ses opinions religieuses mais richissime et par conséquent fréquentable, tout dévoué à l’ordre établi. Tandis que ce Rousseau! Un subversif; un trouble-fête. D’où le saint alibi des condamnations doctrinales. Le révolutionnaire était dénoncé comme impie.
Et c’est ainsi qu’entraîné par Lamartine du côté des événements de 1848, par Hugo du côté du 2 décembre, par Zola du côté de l’affaire Dreyfus, j’en suis venu à me passionner pour l’Histoire tout court, ouvrant les yeux avec stupeur sur les arrangements concertés, et sans rapports avec le réel, dont mon esprit, jadis, avait été pourvu et que je voyais que je vois toujours s’épandre avec ampleur dans ces multiples périodiques, consacrés, paraît-il, à l’Histoire et dont l’intention évidente est de maintenir le grand public dans une vue du Passé décente, correcte et bénigne, qui fera des lecteurs autant d‘électeurs rassurants.
Et c’est ainsi que j’ai compris :
– ce que fut, au vrai, ce « mouvement de 1789 » qui faisait balbutier d’ivresse le bon Michelet; lequel s’écriait que « la Révolution fut désintéressée, oui, désintéressée; c’est là son côté sublime ». Tu parles ! Une bande qui veut la place d’une autre; la richesse mobilière (grands commerçants, manufacturiers, banquiers) qui veut se substituer, à la tête de l’État, à la richesse immobilière (aristocratie et clergé, principaux possesseurs du sol); mais, bien entendu, sur le dos du peuple au travail, chargé d’entretenir les uns et les autres;
– ce qui se passa, pour de bon, dans la fameuse « nuit du 4 août”, où la noblesse aurait, à ce qu’on raconte, sacrificiellement renoncé à ses « droits féodaux »; mais non, elle n’y renonçait pas du tout; elle se déclarait simplement disposée à les vendre, si l’on voulait bien les lui racheter à prix d’or;
– en quoi consista la « Fédération » du 14 juillet 1790, dont on m’avait dit qu’elle était la première et grandiose manifestation de l’unité nationale; soyons sérieux; ce fut le grand congrès parisien de la bourgeoisie française armée, qui faisait savoir aux prolétaires des villes et des campagnes: « Bougez pas ! Nous sommes les maîtres; les fusils, c’est nous qui les tenons ».
– pourquoi la guerre d’agression, voulue et déclarée, par la Cour et les Girondins réunis, en 1792? Parce que la Cour était persuadée du prompt écrasement de la France, par une Autriche qui rétablirait l’Autrichienne, épouse de Louis XVI, dans tous ses « droits » de 1788; et parce que les meneurs bourgeois du « jeu » révolutionnaire voyaient de nouveau devant eux la banqueroute, et qu’il leur fallait de l’argent, l’argent des autres, en Rhénanie et en Belgique;
– la vérité sur Thermidor, qui mettait fin, par l’assassinat, à l’inacceptable parenthèse ouverte le 10 août, et aux menaces qu’un Robespierre faisait peser (avec ses propos sur les « limites » du droit de Propriété) sur le vieux système à faire des riches par l’exploitation des pauvres. A bas le « monstre » clamait Mme de Staël, la financière, et, les « bandits » liquidés, les « honnêtes gens » respirèrent; Boissy d’Anglas prononça alors les paroles libéra-rices: « Un pays gouverné par les propriétaires est dans l’ordre naturel ». Ce qui était bien l’avis de Diderot. Voir son article « Représentants », dans l’Encyclopédie.
Et cætera… Et cætera… Comme tout s’éclairait quand on ne se laissait plus, selon le conseil de Victor Hugo, « monter sur la cervelle », quand on regardait soi-même (écartant les verres colorés ou les bandeaux – qu’on vous avait mis sur les yeux) les faits, les textes, les documents! Comme les choses deviennent différentes de ce qu’on nous a raconté, sur le 18 Brumaire par exemple, et les « trois glorieuses » de 1830, et le coup du 2 décembre et la guerre de 1870-71 et bien d’autres événements. Les légendes qui se dissolvent. La vérité qui les remplace ».
Ce texte fait partie du recueil De l’Histoire et de la Littérature – sélection d’articles 1964-1974, édition établie par Patrick Berthier, aux éditions Utovie.
Nous ne pouvons que vous recommander de lire cet ouvrage. Il rassemble 68 articles richement annotés par P. Berthier. 68 moments de plaisir pour savourer la plume de Guillemin, en histoire politique comme en littérature et aussi apprendre, grâce à l’appareil critique haut de gamme, une somme d’informations en histoire littéraire.
Pour le commander, cliquez ici.
(On voudra bien nous pardonner de n’avoir pas pu, pour des raisons techniques, intégrer les notes de bas de pages dans ce texte. Il faut les lire. Et pour cela, c’est très simple, vous pouvez lire l’article tel qu’il figure dans l’ouvrage cité, en cliquant ici).
Colloque : la 1ère vidéo. L’introduction en 3 mouvements
Tous nos colloques sans exception, depuis la création de l’association il y a dix ans, se sont ouverts par une intervention introductive visant à présenter Henri Guillemin et à situer ses travaux dans le thème du colloque choisi.
Le 8 novembre, on n’y dérogea pas, d’autant qu’elle était cette fois-ci, davantage que d’habitude, aussi nécessaire que pédagogique.
En effet, le thème du colloque, au centre de la démarche critique de Guillemin, l’imposait. Et puis, le 8 novembre, à quelques jours prés, l’association LAHG fêtait ses dix ans d’existence.
D’où cette introduction innovante en trois mouvements :
– Introduction générale par Edouard Mangin
– Montage vidéo d’extraits des conférences filmées de Henri Guillemin sur le thème du colloque
– Henri Guillemin, un humaniste de gauche, fidèle à ses convictions, exposé de Jean-Marc Carité, directeur des éditions Utovie, ayant connu Guillemin de son vivant.
NB. C’était la première fois que nous projetions Henri Guillemin en salle Dussane. Le succès rencontré par le film nous a conduit à renouveler l’expérience pour les colloques suivants. Chose rare, le film fut applaudi. On entendit « ce film a donné le ton à la journée ». Dont acte.
Colloque : les prochaines vidéos
Après cette introduction, nous allons mettre en ligne les vidéos des interventions à raison d’une newsletter tous les quinze jours présentant une ou deux vidéos à chaque fois.
Ainsi, vers le 20 janvier prochain, seront mises en ligne deux vidéos :
- la présentation du régime ultralibéral sur le plan économique avec l’exposé de Michel Cabannes, Maître de conférences en économie à l’université de Bordeaux : L’inspiration ultra-libérale des politiques économiques : origines, applications, implications
- la présentation de la vraie réalité du régime ultralibéral sur le plan philosophique avec l’exposé de Caëla Gillespie, Professeure agrégée de philosophie, docteure en philosophie Face à l’oppression que constitue la fabrication de l’apolitisme, un réveil est-il possible ?



