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Jonathan Samuel Wenger, un passionné de Guillemin


Le Liseur – The Reader – Photo anonyme – 2008 Hulton-Deutsch Collection/Corbis

Se passionner pour Henri Guillemin, ce peut être vouloir tout lire de lui, entreprise facilitée par la réédition maintenant presque complète, chez Utovie, de son œuvre imprimée : non seulement ses livres et les recueils d’articles qu’il avait lui-même constitués, mais aussi des volumes publiés ces dernières années et qui permettent de découvrir d’autres textes, jusqu’ici peu accessibles, telles ces Chroniques du Caire (2019), anthologie d’articles parus de 1937 à 1939 dans La Bourse égyptienne et qui montrent quel grand critique littéraire était alors le jeune professeur Guillemin (pour en savoir plus, cliquez ici).


Ces publications-là sont destinées à se poursuivre, la prochaine, cet automne 2021, étant un volume centré sur le brûlot intitulé « Par notre faute » (1937) et qui réunit cinq textes où se dessine le portrait d’un Guillemin chrétien pour le moins explosif.

Se passionner pour Henri Guillemin, ce peut être aussi voir et revoir inlassablement tout ce qui est disponible, majoritairement grâce aux archives de la radio-télévision suisse (relayées auprès des plus jeunes par youtube), de l’immense activité du conférencier et de l’orateur de télévision : émissions isolées, ou, autour de 1970, ces fameux cycles de treize demi-heures sur un seul grand sujet (Napoléon, Tolstoï, Jeanne d’Arc, la Commune, 1871-1914…) ; et aussi, à ne surtout pas négliger malgré la frustration due au manque d’images, certains enregistrements seulement “audio” tels que « Ma conviction profonde » (diffusé en 1962 et qui figurera dans le volume à paraître annoncé plus haut), ou les remarquables conférences faites durant les années 70 et 80 au « Club 44 » de La Chaux-de-Fonds en Suisse et disponibles sur leur site.

Utovie diffuse également d’autres conférences audio sur les sujets ou sur écrivains auxquels Guillemin revenait le plus volontiers (Voltaire, Hugo, l’affaire Dreyfus, Jaurès…), plusieurs petits volumes – l’éditeur nous en annonce d’autres – proposant ensemble l’enregistrement et sa transcription, ce qui permet au même passionné dont nous parlons de lire, ou d’écouter, ou de faire les deux à la fois…

*

Aujourd’hui c’est un passionné d’un genre particulier que je voudrais vous présenter, car ses recherches personnelles ne sont pas seulement celles d’un lecteur ou d’un téléspectateur, mais se greffent directement sur le métier qu’il exerce.
C’est grâce à Nane Guillemin que je me suis trouvé en contact avec Jonathan Samuel Wenger, qui dans son premier message, le 3 juin, m’écrivait ces mots : « Modeste chercheur et bibliographe par plaisir, j’ai retrouvé au hasard de divers dépouillements quelques publications d’Henri Guillemin qui avaient échappé à vos recherches. Attaché par une forte sympathie à l’homme et à l’œuvre, j’ai creusé encore un peu, et ai fini par en dresser une petite liste. »

La « petite liste » était en pièce jointe : plus de cent références ! absentes, en effet, de ma bibliographie Guillemin, Une vie pour la vérité – Utovie, 2015 (cliquez ici) – qui était pourtant en progrès sur la première mouture de 1988 (Soixante ans de travail, Utovie aussi) ! De quoi envisager des maintenant une troisième édition, à deux auteurs cette fois, de ladite bibliographie…
Comme vous l’imaginez, je remercie, et chaleureusement, l’expéditeur de ce document si précieux, et je lui demande – c’est la question qui vient naturellement dans ces cas-là – comment il en est venu à se passionner pour Guillemin. Je pense que le mieux est de lui laisser la parole, car sa réponse donne envie de le rencontrer et de prolonger le dialogue :

« Je ne sais plus bien quand j’ai rencontré l’œuvre d’Henri Guillemin ; mais étant Neuchâtelois et m’étant commis aux études littéraires, la rencontre était inévitable. J’ai été très touché par son côté iconoclaste, attaché à ne pas laisser primer l’œuvre sur l’auteur ; au moment où je développais une vague conscience politique, son approche m’a permis de remettre en perspective les axiomes de la littérature comme participation à un ordre social.
Cela, comme sa personnalité très humble et généreuse, ce côté très accessible, sans prétention, cet homme qui semblait regarder son métier comme un travail et non comme une fonction sacerdotale, cette volonté de ne pas oublier dans l’écriture de l’histoire qui étaient les auteurs, outre leur technique, d’oser juger en fonction de leur humanité, de leur altruisme (de la charité, plus proprement), ont fini par m’attacher pour de bon à lui.
Enfin, mon côté un peu obsessionnel se trouve un terrain de jeu assez fantastique dans une œuvre aussi vaste que celle d’Henri Guillemin ; il y a toujours quelque chose à retrouver ! J’ai d’ailleurs commencé à dresser une liste de ses conférences et émissions, basée sur les traces de la presse (la numérisation des programmes Radio-TV suisses a été pour cela un bel atout). Ce travail est en cours (et un peu interrompu par les circonstances), mais j’ai pour l’instant pu relever environ 360 conférences et 940 émissions.
 »

Ce second travail est loin d’être achevé, car le total des conférences est bien plus élevé que cela et Jonathan Samuel Wenger est le premier à le savoir. Mais la collecte est déjà presque incroyable (près de mille émissions !).
J. S. Wenger m’a également permis de lire ce second fichier dans son état provisoire actuel, et la qualité du “produit” est impressionnante : il n’y a pas seulement là une liste, précieuse par sa seule existence, mais, chaque fois que c’est possible, le lien internet vers le document (c’est vrai aussi du complément proprement bibliographique dont j’ai parlé en premier).
Il y a là une telle mine que je n’ai pas pu m’empêcher d’en demander encore un peu plus sur les raisons d’une telle enquête, par définition dévoratrice de temps (j’en sais quelque chose). Et la modestie en même temps que l’humour de la réponse complètent de jolie manière un portrait de « passionné » authentique :
 
« Quant à moi, Neuchâtelois donc, diplômé en littérature française ainsi que bibliothécaire, je suis actuellement collaborateur scientifique à l’Université de Genève. J’y participe au projet Rougemont 2.0, qui édite en ligne et en libre accès les œuvres de Denis de Rougemont. J’ai donc la chance énorme d’être payé pour fouiner dans des imprimés et des manuscrits, et de les éditer. […]. Quant à mes travaux de bibliographe, je réalise plutôt des compléments à des œuvres qui m’intéressent ou me touchent, quand il y a matière. La seule bibliographie complète que j’ai réalisée, et qui est toujours un travail en cours, est celle de Jean Starobinski, commencée lorsque je cataloguais sa bibliothèque, et qui n’est publiée qu’en ligne. » (*)

L’écrivain genevois Denis de Rougemont (1906-1985) a retenu l’attention de Guillemin par deux fois, pour son Journal d’Allemagne, précieux témoignage sur l’hitlérisme en plein essor, et pour son (trop ?) célèbre essai sur Tristan et Yseut L’Amour et l’Occident (voir Chroniques du Caire, 1er janvier et 21 mai 1939, p. 184-190 et p. 216-221).
Quant à Jean Starobinski (1920-2019), autre Genevois d’importance, Guillemin le connaissait, avait lu son essai de référence Jean-Jacques Rousseau, la transparence et l’obstacle (1957), et malgré les différences de leurs itinéraires intellectuels les deux hommes s’estimaient. « Staro », comme l’appelaient ses amis, n’a pas hésité à écrire, pour prendre la défense de la méthode de Guillemin, ou plutôt pour dire qu’elle est la plus naturelle : « Que serait l’objectivité entière ? Une avalanche de documents […] du dernier ennui. […] Il faut présenter, commenter, ordonner. Et voici que reparaît ce louche intermédiaire, la personnalité du critique. On n’a pas encore découvert une méthode qui révèle les œuvres en se faisant elle-même invisible ».
Et aussi, toujours favorablement à Guillemin : « Le dénigrement est regrettable. Mais le culte des “grandes œuvres”, quand il prend le ton de religiosité bêlante, est une mystification exaspérante » (réponses à l’ « Enquête sur la méthode critique » de Maurice Nadeau, Lettres nouvelles, 24 juin 1959, p. 13 et p. 14, citée dans Henri Guillemin tel quel – Utovie, 2017 (p. 25 et p. 50) (cliquez ici).
Il doit être bien passionnant de travailler sur l’œuvre de ces deux grands esprits, qui l’un et l’autre ont eu des points de contact avec Guillemin.

Tout cela pour dire que nous suivrons avec une pleine sympathie et une inévitable curiosité l’avancement de l’enquête de Jonathan Samuel Wenger : nous n’aurons probablement jamais d’Œuvres complètes d’Henri Guillemin, mais le travail de fourmi d’hommes qu’il passionne à ce point peut contribuer, ô combien, à constituer peu à peu des Œuvres aussi complètes que possible. Grand merci à ce “dénicheur”, dont nous ferons connaître les trouvailles.

(*) : la bibliographie de Jean Starobinski établie par J.S. Wenger est disponible en cliquant ici
Fiche de J.S. Wenger : cliquez ici

Note rédigée par Patrick Berthier.

Henri Guillemin

Une réponse sur « Jonathan Samuel Wenger, un passionné de Guillemin »

Bougrement sympathique et enthousiasmant ce jeune homme !
Je ne sais plus si nos statuts ont prévu des membres d’honneur, mais ce serait bien l’occasion…

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