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« Comme des esclaves »

Commes des esclaves ; Editions La Découverte ; 216 pages ; ISBN-10 ‏ : ‎ 2348086379 ; 21 €

Alizée Delpierre, sociologue, chercheuse au CNRS (laboratoire Printemps UVSQ/CNRS), spécialiste des domesticités, de l’exploitation au travail et des grandes fortunes, fut l’une des intervenantes à notre colloque « Gens de biens/Gens de rien » – Réalités contemporaines du capitalisme ultra libéral – ENS Paris (Ulm) le 8 novembre 2025.
Elle nous avait alors indiqué être dans la dernière ligne droite de finalisation de son prochain ouvrage consacré à la « traite des humains » pour reprendre ses mots.

C’est chose faite : Comme des esclaves est paru en septembre dernier aux éditions La Découverte. Un discret sous-titre Vivre la surexploitation et s’en libérer, apporte un espoir, une sorte de soulagement à la terrible réalité que Alizée Delpierre nous dévoile, fruit de plusieurs années de recherche.

Car Comme des esclaves est un livre terrible, au sens premier du terme (du latin terribilis qui signifie effrayant, épouvantable). Il s’agit d’une enquête sociologique de premier plan sur les formes contemporaines de l’esclavage moderne qui sont répandues aujourd’hui partout en France. C’est une plongée bouleversante dans le monde des « Gens de rien ».
Notre colloque avait montré le niveau de violence qui régit les rapports sociaux aujourd’hui en régime ultra libéral. Et si l’on veut continuer à découvrir les réalités cachées de ce régime, si l’on veut voir le dessous des cartes, alors, lire cet ouvrage est indispensable.

Après s’être penchée sur les domestiques des ultra-riches dans son précédent ouvrage Servir les riches, Alizée Delpierre explore ici l’envers de la domination salariale extrême : d’une part, en donnant la parole à celles et ceux qui sont si assujettis, qu’ils deviennent « comme des esclaves » et, d’autre part, celles et ceux qui en profitent.
Forte des analyses des grands maîtres Karl Marx et Pierre Bourdieu, elle n’oublie pas de parler aussi de la violence institutionnelle : en effet, au pays des droits de l’homme, le scandale de cette exploitation extrême a beaucoup de mal à être reconnu et donc pris en charge par les institutions policières et judiciaires.

L’enquête met en lumière ces Gens de rien, ces esclaves modernes complètement invisibilisés qui travaillent clandestinement dans nos décors quotidiens (restauration, petit commerce, bâtiment, agriculture, services à la personne) dans des conditions totalement illégales.
Retenons cet exemple bouleversant qu’elle développe dans l’entretien vidéo ci dessous.
Dans une boulangerie bien décorée, des loupiotes clignotent sur les croissants, derrière la caisse, dans l’atelier, il y a un homme, arrivé d’Afrique, qui vit là. On ne le voit pas. Mais il est là. C’est lui qui aide à faire le pain. Ses conditions de vie ? Un labeur de 18 heures par jour, nullement payé, mais il reçoit gîte et couvert : il dort par terre, près du four à pain, sur une sorte de « matelas » ; voilà pour le gîte. Quant au couvert, il mange…… du pain.

Loin de tout misérabilisme, Alizée Delpierre, en six chapitres, répond aux grandes questions causales : Où, qui, quoi, comment et pourquoi.
Après une émouvante introduction elle pose les bases théoriques et méthodologiques de son enquête de terrain, et définit ce que recouvre la notion de surexploitation aujourd’hui et l’urgence de replacer ces trajectoires individuelles au cœur du débat public et sociologique.
Elle analyse, avec force détails, les engrenages qui conduisent à l’asservissement, décortique les mécanismes systémiques, sociaux et économiques qui permettent à ces formes illégales de surexploitation de prospérer en toute impunité, et met en valeur les ressources relationnelles, les résistances et les chemins tortueux qui permettent, parfois, de se libérer.

Chapitre 1 : Un tabou en France.
Pourquoi l’esclavage moderne et les formes extrêmes de surexploitation demeurent un impensé dans le pays des «droits de l’homme» ? Quels sont les blocages et dysfonctionnements institutionnels et culturels ?

Chapitre 2 : Tomber dans la surexploitation.
Comment bascule-t-on dans cet enfer ? Sont décryptés les facteurs de vulnérabilité (statut migratoire précaire, urgence financière, isolement social) qui piègent des individus complètement démunis, voire carrément cassés, dans la dépendance totale vis-à-vis de leurs employeurs, riches ou non.

Chapitre 3 : Un corps poussé à bout.
Ici, on plonge dans l’univers littéraire de Zola. On lit en tremblant ce qu’est la matérialité physique et psychologique du travail extrême, l’épuisement des corps, les cadences destructrices, la négation de la santé, etc.

Chapitre 4 : Qui surexploite ?
On découvre que l’esclavage moderne ne relève pas seulement de cas personnels ou familiaux, (ils forment, comme par hasard, le trend de la pensée dominante), mais aussi, voire surtout, de logiques de profit capitaliste décomplexées.
Ainsi cet autre exemple développé dans l’entretien vidéo montrant la chaîne du « bizness » mise en oeuvre dans les grandes exploitations viticoles où des entreprises de sous-traitance, en « auto entreprenariat » n’est-ce pas, livrent, comme des paquets, des groupes de travailleurs clandestins, forcément non payés, pour plus de quinze heures de travail dans la vigne, et les ramènent ensuite à leurs taudis….jusqu’au lendemain.

En une journée, ces migrants soudanais vont vendanger 2 hectares, soit 20 000 mètres carrés de vigne.
Crédit : InfoMigrants

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Chapitre 5 : En sortir.
Le prix de la liberté pour échapper à la mort. Un chemin plein d’embûches, de peur et de dangers.

Chapitre 6 : Lutter contre la surexploitation.
L’ouvrage élargit l’analyse aux réponses collectives et politiques : rôle des associations, syndicats, de la justice et de l’État. Corollairement, analyse des obstacles institutionnels qui empêchent l’éradication de ce désastre humain.

Pour parachever cette présentation, rien n’est plus riche, plus direct, plus fort, que la parole de l’auteure.
Dans ce long et captivant entretien enregistré chez Elucid (anciennement blog Les-Crises.fr), média en ligne sur chaîne YouTube indépendant, fondé en 2021 par Olivier Berruyer, grand admirateur de Henri Guillemin, Alizée présente son ouvrage de façon très détaillée, parle de son travail de sociologue et évoque les émotions traversées durant son enquête.

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